Avec le seul saint (Mc.7,14-16)

Appelant de nouveau la foule, il lui disait : « Écoutez-moi tous, et comprenez bien. Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui entre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. »

Ce passage-ci se distingue du précédent, car il ne concerne plus les mêmes interlocuteurs. Il lui fait néanmoins suite, en poursuivant sur les pistes ouvertes par la question des Pharisiens : il ne faut pas oublier en effet, et la prise de parole de Jésus l’a clairement fait entendre, que les Pharisiens contraignent tout le monde à pratiquer ce qu’ils enseignent sous couvert de « tradition des plus anciens« . Et s’il est question, en s’adressant aux Pharisiens eux-mêmes, de dénoncer leur méthode ou leur manière de faire, de mettre en lumière l’exercice, volé mais bien réel, du pouvoir qu’ils exercent, il faut peut-être aussi dire quelque chose à ceux sur lesquels s’exerce ce pouvoir.

Les règles ou les lois, quand on les multiplie et qu’on les rend en effet très détaillées, ont cet effet pratique que à peu près tout le monde se trouve « hors-la-loi ». Cela permet à ceux qui exercent ce pouvoir (en édictant ou précisant ces règles) de décider qui ils vont cibler, et quand ils vont le faire. C’est finalement un pouvoir discrétionnaire, mais d’autant plus accepté qu’il s’énonce au nom du dieu : tous ceux qui cherchent authentiquement ce dieu vont en accepter les sentences sans trop se poser de questions.

Jésus donc met brusquement fin à cet aparté avec les Pharisiens : « Et appelant de nouveau à lui la foule, il leur dit : … » Le mot employé par Marc est celui du mandement, de la convocation : celui qu’il a utilisé jusqu’à présent pour Jésus vis-à-vis de ses Douze. Maintenant, c’est la foule entière, comme si elle était déjà sienne, acquise, qu’il « convoque » ainsi à se rapprocher. Et que leur dit-il ?

« écoutez-moi tous et faites-le lien [rendez-vous compte]. Rien de ce qui est extérieur à l’être humain et qui rentre en lui, ne peut le « rendre commun » [souiller], mais celles qui viennent à sortir de l’homme sont celles qui « rendent communes » l’être humain. » Il y a d’abord une exhortation à bien comprendre. A écouter (comme il avait fait en commençant son enseignement en paraboles) et à réfléchir ensuite, à faire des liens : c’est le processus de l’enseignement, que nous avons déjà pu détailler. Ce n’est pas un simple avertissement qu’il lance à la foule, mais bien une chose qui d’abord se mémorise puis fait l’objet de dialogues, avec soi-même ou avec d’autres (mais à travers cela, toujours avec lui), pour être vraiment approprié.

La formule à retenir est aisément mémorisable, construite comme une antithèse. Dans tous les cas, il s’agit de repérer ce qui peut « rendre commun« , c’est-à-dire souiller, prostituer, profaner l’être humain, bref : le faire déchoir de son orientation originelle, celle voulue par son Créateur. C’est reprendre le mot des Pharisiens à propos des mains des disciples, les « mains communes » parce que non-lavées, non passées par des ablutions. Mais Jésus prend la question dans toute son ampleur : ce ne sont pas que les mains seules qui risquent la souillure, c’est bien l’être humain tout-entier. Ne faisons pas de mesquinerie en ces matières, prenons la question dans toute sa force et son ampleur.

Mais au fond, qu’est-ce que cette « souillure » ? De quoi parle-t-on ? Il me semble que le mot choisi par Marc, peut-être écho du mot choisi par les Pharisiens eux-mêmes mais qu’il semble reprendre son compte comme tout-à-fait valable, s’il dit fondamentalement « rendre commun« , s’oppose à ce qui est « à part » : or c’est là le radical sur lequel est formé le mot hébreu <kadosh> (saint), « mis à part« . Si, comme le proclame Isaïe, le dieu est le « seul saint« , c’est-à-dire celui qui est à part de tout, qui ne fait nombre avec rien, qui ne rentre dans aucun classement ni aucune catégorie (raison pour laquelle je préfère, pour ma part, dire toujours « le dieu » que de le nommer « Dieu », car lui donner un nom propre c’est, ce me semble, lui assigner une place), alors pour le rejoindre il faut être aussi « sanctifié« , tiré à part aussi. Et c’est le sens haut, et valable, qui fait s’élever les Pharisiens contre ce qui « rend commun » : ce que Jésus leur a reproché ce n’est pas cela, mais c’est, prétextant ce sublime propos, d’imposer des pratiques qui ne font qu’imposer leur propre pouvoir -et non en elles-mêmes obtenir ce à quoi elles prétendent. Finalement, ce qui se joue dans cet échange avec les Pharisiens puis avec la foule, c’est rien moins que la communion divine, les conditions de possibilité de cette communion.

Et ce qui fait la balance d’après Jésus, ce qui fait le tri, c’est un mouvement, un mouvement entre l’intérieur et l’extérieur de l’être humain. Il y a des choses qui vont de l’intérieur vers l’extérieur, d’autres de l’extérieur vers l’intérieur. Que sont cet « intérieur« , cet « extérieur » ? Ce n’est pas précisé. Et c’est sans doute là un des point principaux qui sont laissés à l’approfondissement, à l’échange et au dialogue. Sans doute il y a des choses qui me sont intérieures parce qu’elles font partie de mon corps ; mais peut-être aussi d’autres, parce qu’elles ont part à mon esprit ? parce que je me les suis appropriées ? Et qu’en est-il de ce que je ne m’approprie pas, même dans mon propre corps ? Mais sans doute y a-t-il des réalités qui me sont intérieures jusqu’à un certain degré, comme par exemple ma famille : elle est évidemment une part importante de moi-même, et pourtant elle peut aussi n’être pas moi ? Je crois que cela ne se tranche pas facilement….

Quoi qu’il en soit, Jésus énonce que ce qui rend souillé, commun, qui rend inapte à la communion avec le dieu saint, n’est jamais ce qui entre dans l’être humain depuis l’extérieur, mais seulement ce qui sortirait de l’être humain depuis l’intérieur. Rien de ce qui entre, éventuellement quelques choses de celles qui sortent. C’est d’abord une vue résolument optimiste au seul point de vue quantitatif : globalement, l’ensemble de la créature ne rend pas inapte à la communion avec le dieu saint : jamais en ce qu’elle entre en l’homme, et certaines fois seulement en ce qu’elle en sort. Au fond, cela n’a rien d’étonnant quand on y pense : si le dieu saint a destiné sa créature humaine à le rencontrer, comment n’aurait-il pas conçu et produit l’ensemble de la créature pour favoriser une telle sublime destination ?

Rien de ce qui entre : rien de ce que captent nos cinq sens donc. On peut tout entendre, on peut tout voir, on peut tout goûter, on peut tout sentir, on peut recevoir la sensation tactile de tout. C’est magnifique ! Rien de ce qui entre par nos sens. Rien de ce qui entre dans notre intelligence. Rien de ce qui provoque nos émotions. Rien de ce qui pénètre dans notre corps. Jésus ne dit pas que cela ne nous trouble pas, ni ne nous remue, ni éventuellement ne nous blesse : mais notre trouble n’est pas la perte de la sanctification (c’est-à-dire de l’aptitude à entrer en communion avec le seul saint). Du reste, Isaïe, toujours lui, n’est-il pas profondément troublé et bouleversé d’avoir la vision du seul saint (Is.6,1-13) ? Je crois que nous n’avons pas fini de ré-examiner notre rapport au monde qui nous entoure et notre ouverture à lui, souvent mêlée de crainte, d’espoir, de dégoût, de colère et de joie…

Ce qui peut rendre inapte à la communion avec le seul saint, ce sont certaines des choses qui sortent de nous. Lesquelles ? Jésus laisse les foules avec cette question, avec cet autre sujet de réflexion et de dialogue. Et c’est justement à ce sujet que les disciples vont l’interroger : ce que nous verrons la semaine prochaine !

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