La nouveauté apportée par Jésus en question (Mc.14,55-59)

Les grands prêtres et tout le Conseil suprême cherchaient un témoignage contre Jésus pour le faire mettre à mort, et ils n’en trouvaient pas. De fait, beaucoup portaient de faux témoignages contre Jésus, et ces témoignages ne concordaient pas. Quelques-uns se levèrent pour porter contre lui ce faux témoignage : « Nous l’avons entendu dire : “Je détruirai ce sanctuaire fait de main d’homme, et en trois jours j’en rebâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d’homme.” » Et même sur ce point, leurs témoignages n’étaient pas concordants.

« Les grands prêtres et la totalité du Sanhédrin cherchaient témoignage contre Jésus en vue de le faire mourir, et n’en trouvaient pas. » Nous voici donc à l’intérieur de la maison du grand-prêtre, là où Pierre ne peut pas pénétrer. C’est là où le procès est instruit, et Pierre demeure avec ceux qui vont en exécuter les décisions.

Marc pose d’abord les acteurs du procès, et nomme « Les grands prêtres et la totalité du Sanhédrin » : il distingue cette fois d’une part le grand-prêtre et ses prédécesseurs, d’autre part les membres du grand Sanhédrin (composé comme on l’a déjà vu. Cela fait tout de même beaucoup de monde, et ce pour un seul accusé.

Ces acteurs « …cherchaient témoignage contre Jésus… », autrement dit : ils instruisent à charge, et exclusivement à charge. Dès les premiers mots, Marc souligne l’iniquité de ce procès. Il n’y a même pas de répartition des rôles, certains accusant et d’autres jugeant (sans parler de défenseur). Tous sont à la recherche de charges. Et pas n’importe quelles charges, « …en vue de le faire mourir… » : le texte de Marc dit clairement le but. Les charges recherchées, pour être satisfaisantes, doivent avoir pour conséquence juridique une sentence de mort.

Le but du grand conseil siégeant comme instance judiciaire suprême est de pouvoir prononcer sur des bases légales une sentence de mort. On veut clairement se débarrasser de l’accusé, l’intime conviction des juges est déjà formée. Mais la légalité est néanmoins nécessaire : d’une part vis-à-vis du peuple, dont il s’agit de reconquérir l’estime et sur lequel il faut restaurer l’autorité, d’autre part vis-à-vis d’eux-mêmes, en se donnant les uns aux autres l’image d’accomplir leur mission. Ce dernier point n’est pas négligeable, il compte beaucoup dans la tranquillité de conscience : les méfaits accomplis en bande sont moins lourds à porter.

Mais le problème est compliqué à résoudre, les exigences ne trouvent pour le moment pas satisfaction : « …et [ils] n’en trouvaient pas. » C’est un nouveau problème. Et Marc détaille comment les choses se passent.

« Beaucoup en effet déposaient de faux témoignage contre lui, et unis, ces témoignages ne l’étaient pas. » Le problème du mensonge, c’est sa cohérence, et c’est son abondance. Les faux-témoignages sont nombreux : rien d’étonnant à cela, vues les intentions de l’assemblées. Déposer, c’est s’attirer les bonnes grâces de tous, c’est s’engager ouvertement pour la cause commune. Mais Marc nous fait remarquer en filigrane que seule la vérité est une, continue, cohérente : plus nombreux les faux témoignages, plus contradictoires entre eux.

L’adjectif [isos], que nous retrouvons dans isotherme, isoaltitude, isonomie (le fait d’être tous soumis aux mêmes lois) etc. parle d’égalité, mais au sens d’être soumis à la même mesure. Mais là, dans la multitude des faux témoignages, il y a cassure, rupture. Il y a des failles dans l’accusation. L’effet est évidemment désastreux : la vérité est ce sur quoi on doit pouvoir se mettre d’accord, c’est un des présupposés du débat, qui en sous-tend le principe. Mais comment rendre publique une accusation qui apparaîtrait à l’évidence comme contradictoire, en faillite ? Le remède serait pire que le mal.

« Et certains qui se levaient déposaient faussement contre lui en disant : « Nous l’avons, nous, entendu dire que ‘je détruirai ce temple fait à main d’homme et en trois jours j’en bâtirai un autre non-fait à main d’homme ». Et pas même là n’était uni leur témoignage. Voilà une accusation qui retient particulièrement l’attention de Marc, sans doute parce qu’elle a joué un rôle particulier dans le procès : nous avons peut-être là la trace de l’accusation qui a été ultimement retenue et publiée. Marc se fera évidemment fort de la montrer aussi incohérente, mais elle ne l’a peut-être pas été autant dans la réalité historique de la publicité faite par le Sanhédrin à ce procès.

Voyons le corps de cette accusation : « Nous l’avons, nous, entendu dire que ‘je détruirai ce temple fait à main d’homme et en trois jours j’en bâtirai un autre non-fait à main d’homme’ « . Il y a d’abord un « nous » insistant, nécessaire pour l’accréditation. Rappelons que la norme juridique du temps est qu’il faut au moins deux témoins (hommes, forcément 🙄) pour qu’un témoignage soit recevable. Et vu ce dont il va être question, le collectif n’est pas très étonnant !

Or voici l’argument principal avancé, c’est la fameuse dispute au temple, le jour même de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. Jésus, Marc nous l’a conté ainsi, était entré dans Jérusalem à l’acclamation d’une foule considérable, et était monté d’un seul mouvement jusqu’au temple, d’où il avait chassé les étals établis dans les parvis mêmes. L’accusation qu’il avait lancée pour expliquer son geste était d’un dévoiement du lieu. Et lorsque le lendemain, « les grands-prêtres, les scribes, les anciens » étaient venu lui demander par quelle autorité il agissait ainsi, il leur avait posé une question en retour à laquelle ils n’avaient pas voulu répondre, ce qui avait provoqué le même mutisme chez lui.

Mais chez Marc, à aucun moment y a-t-il dans la bouche de Jésus une parole ressemblant de près ou de loin à « je détruirai ce temple fait à main d’homme et en trois jours j’en bâtirai un autre non-fait à main d’homme« . Chez d’autres évangélistes, une telle parole sera introduite, mais Marc n’en fait seulement pas mention. Une seule parole chez lui s’approche de cela, et c’est lorsque, sortant du temple, un de ses disciples admire le bâtiment et sans doute l’institution qu’il représente, et s’attire la remarque : « …il ne sera laissé pierre sur pierre qui ne soit détruite. » On se souvient que cette parole a été assez troublante pour que Pierre, Jacques, André et Jean, un peu plus tard au Mont des Oliviers, le prennent à part pour l’interroger à ce sujet, et ce sera le grand « discours apocalyptique » que nous avons déjà commenté.

Est-ce donc à cette parole, publique et troublante, que font allusion les faux témoins au procès de Jésus ? Car ils ont bien perçu, comme d’ailleurs ç’en était bien le sens, nous l’avons vu, qu’il ne s’agissait pas que de la destruction du bâtiment mais bien de l’institution centrale du Judaïsme, et ce en tant qu’institution. Quels responsables religieux pourrait entendre sans frémir annoncer la fin de l’institution dont il fait partie, mieux : dont il est sensé garantir la transmission et la pérennité ? Aucun, assurément -hélas, ajouterai-je : car cela montrerait une belle lucidité sur la nature passagère des institutions humaines, en même temps qu’une distance bienvenue avec la conviction que ces institutions, pour viser le lien avec la divinité, sont elle-mêmes de nature ou d’origine divine.

La parole prêtée à Jésus porte non seulement une menace sur l’institution religieuse, mais une prétention à être un instrument divin : car il s’y trouve aussi le contraste entre un temple fait-à-main-d’homme et un nouveau non-fait-à-main-d’homme. Ce n’est pas nécessairement une revendication de divinité, car il s’agit de « bâtir » un tel nouveau temple. La chose peut paraître en soi contradictoire, mais ce ne l’est pas vraiment si Jésus revendique pour soi une autorité de prophète : sa parole alors ferait advenir quelque chose que le dieu fait, les Ecritures sont pleines de tels actes prophétiques.

En tous cas, on peut voir à travers cette accusation précise ce qui est sans doute le motif principal du procès fait à Jésus : celui de se revendiquer du dieu pour porter atteinte à l’institution qui se revendique elle aussi du dieu, pour la détruire et la remplacer. Les responsables religieux ont vraiment perçu Jésus comme un destructeur, une sorte d’anarchiste, quelqu’un qui renvoyait à chacun l’authenticité de la relation au dieu en renvoyant au cœur de chacun. Sa liberté vis-à-vis des institutions, des représentants ou gardiens de celles-ci, son interprétation nouvelle des Ecrits, tout cela leur a donné la conviction qu’il visait véritablement à détruire puis construire autre chose.

Marc conclut que « pas même là n’était uni leur témoignage. » Il défend bien sûr l’innocence de Jésus, mais sans contester cette crainte des autorités : sans doute y voit-il du vrai. Il se contente donc d’une part de ne pas avoir rapporté une parole de Jésus qui se rapproche trop de la formulation de l’acte d’accusation d’une part, et de répéter à nouveau l’incohérence ou la faillite de l’accusation, qui ne parvient pas à opposer un front uni à Jésus.

Les personnages du drame (Mc.14,53-54)

Ils emmenèrent Jésus chez le grand prêtre. Ils se rassemblèrent tous, les grands prêtres, les anciens et les scribes. Pierre avait suivi Jésus à distance, jusqu’à l’intérieur du palais du grand prêtre, et là, assis avec les gardes, il se chauffait près du feu.

« Et ils emmènent Jésus de là devant le grand-prêtre, et se réunissent tous les grand-prêtres et les anciens et les scribes. » Voilà la suite des évènements, l’indication du changement de lieu et, par là, d’une nouvelle étape de l’action. « De là« , c’est-à-dire du Domaine de Gethsémani où vient d’avoir lieu l’arrestation, ils conduisent Jésus « devant le grand-prêtre« , l’autorité suprême. Mais il n’est pas seul : se réunissent autour de lui une assemblée complète et composite, faite des grands-prêtres, des anciens et des scribes. Voilà qui mérite peut-être un peu d’éclaircissement, pour bien comprendre quelle est cette instance.

A cause de la place centrale qui reste dévolue au Temple, autour duquel s’organise et respire toute la vie, religieuse comme politique, du peuple d’Israël, les prêtres gardent dans cette vie de la nation la position centrale : par leur intermédiaire sont accomplis le culte et les sacrifices (offerts par les fidèles, collectivement ou individuellement), et ce sont eux aussi qui concentrent la puissance financière considérable du Temple (dîmes, dons,…). Les prêtres, donc, accomplissent les sacrifices ; mais ils sont aussi chargés de juger et d’instruire le peuple, ce qui n’est pas peu, ni en termes de pouvoir ni en terme de prestige et d’autorité.

Le grand-prêtre, qui reproduit la figure d’Aaron investi par Moïse, est le dirigeant politique de la nation. Il est le représentant du peuple Juif. Fonction jusque-là héréditaire, le grand-prêtre est depuis Hérode-le-Grand choisi par le prince ou par le gouverneur : symboliquement, ses vêtements sacerdotaux sont gardés dans la forteresse Antonia, la citadelle romaine accolée à l’esplanade du Temple et qui le domine : c’est que l’occupant reconnaît le pouvoir dont jouit le grand-prêtre, mais entend aussi le contrôler. Il est le seul à pouvoir pénétrer, une fois l’an, dans le Saint des Saints (Débîr) du Temple, lors de la fête de Yom-ha-Kippourim. Il dirige le Sanhédrin, et en conséquence gère les affaires civiles.

Le Sanhédrin est une institution aux contours difficiles à dessiner, à cause des divergences des sources. Il existe plusieurs assemblées portant ce nom, à différentes échelles locales, mais le grand Sanhédrin de Jérusalem, composé de soixante-et-onze membres, est celui qui fait référence pour toute la vie d’Israël. Institution politique et judiciaire, il est garant de l’ordre public (avec tout la flou commode que cette notion représente en politique). Les membres du Sanhédrin jouissent aussi d’un grand prestige dans la nation. Il semble néanmoins que bien des fois, des assemblées extraordinaires aient été assemblées (portant elles aussi ce nom) pour des faits eux-mêmes sortant de l’ordinaire. La compétence d’instruire judiciairement est reconnue par tous à cette institution : elle doit seulement en référer à l’autorité de l’occupant Romain en cas de sentence capitale.

Dans notre texte, on voit que se rassemblent autour du grand prêtre plusieurs catégories : « les grands prêtres« , sans doute ceux parmi les prêtres qui sont les plus importants, les plus influents. Peut-être aussi les anciens grands-prêtres, puisqu’avec leur mode nouveau de nomination et leur changement fréquent, il existe désormais des grands-prêtres émérites : nul doute qu’ayant eu une place à part, ils n’en conservent au moins un prestige différent. Les « anciens » traduit le grec [presbutéroï], littéralement « les plus anciens« , vocable qui sera adopté par les premiers chrétiens pour désigner leurs chefs de communautés, leurs « prêtres ». Il peut s’agir des prêtres de second rang : le nom choisi insiste plus sur la fonction d’enseignement qui relève de leurs attributions. Se joignent à ces deux groupes les « scribes » que nous connaissons déjà : ce sont des références doctrinales, par leur connaissance des écrits et leur habileté à la discussion.

Marc ne dit pas que tout ce monde soit convoqué : on dirait plutôt qu’ils se rassemblent d’eux-mêmes. Sans doute que la décision d’arrêter Jésus et la gravité de cette question les concerne tous, et qu’ils ont su tout de suite, -soit qu’ils en aient reçu l’avertissement, soit qu’ils se soient chacun tenu bien au courant des choses- que Jésus était arrêté. En tous cas, voici que convergent chez le grand-prêtre tous les acteurs du drame, pour un épisode judiciaire d’ampleur, avec d’une part Jésus, convergeant contraint, d’autre part les plus hautes autorités religieuses et politiques propres au pays.

« Et Pierre le suivait (à distance) / (depuis longtemps), jusqu’à l’intérieur, dans la cour intérieure du grand-prêtre et il était là, qui était assis avec les subalternes et qui se chauffait auprès du feu. » Marc établit d’emblée un parallèle. Il nous peint ce qui se passe dans le palais, et il nous peint aussi ce qui se passe dans les coulisses. Il y a les assemblées officielles, en voici une autre non-officielle.

C’est Pierre qui est mis en avant, et qui va va littérairement faire le « pendant » à Jésus : ces deux petits versets apparaissent comme une sorte d’introduction générale, après quoi Marc suivra successivement l’un et l’autre personnages. La première chose qui est dite de Pierre est qu’il suivait Jésus : c’est insister sur son statut de disciple.

Mais cette affirmation est d’emblée modalisée par une expression adverbiale [apo makrothén]. Cette expression, si elle est interprétée dans le registre du temps, sera traduite « depuis longtemps » : voilà qui insiste davantage encore sur la qualité de disciple de Pierre, sur son ancienneté. Chez Marc, il est le tout premier appelé. Mais si l’expression est interprétée dans le registre de l’espace, du lieu, elle sera traduite « de loin« . C’est l’option généralement retenue par les traducteurs, mais à vrai dire je ne vois pas d’argument pour la préférer à l’autre, sinon l’habitude de traduire en ce sens. Si c’est ce sens que l’on retient, l’expression souligne plutôt une retenue chez le disciple : il suit, mais de manière à ne pas prendre trop de risque. Sa qualité de disciple s’en trouve en quelque sorte atténuée. Alors bien sûr, si l’on regarde la suite, on peut se dire que la traduction « de loin » prépare déjà la défection de Pierre ; mais la traduction « depuis longtemps » augmente le contraste entre son statut et ce qui va se passer.

En tous cas, Marc nous montre un Pierre qui va tout de même aussi près qu’il est possible à quelqu’un qui n’a pas titre à assister lui-même à l’assemblée sus-désignée. Il entre dans la cour de la maison du grand-prêtre, sans doute une de ces maisons cossues méditerranéennes dotée d’une cour intérieure, d’un patio, qui donne un espace en retrait de la voie publique et distribue sur les différentes pièces ou salles. C’est déjà beau d’être venu jusque-là, mais que faire après ? Et l’on comprend que Marc nous indique un peu cette irrésolution, ou cette absence de solution, en écrivant littéralement « et il était…« . On visualise Pierre présent, mais en même temps sans issue désormais, ne sachant que résoudre.

Marc donne deux indications supplémentaires sur la manière dont il était : d’abord, « assis avec les subalternes« . Littéralement, il écrit d’ailleurs « assis-avec avec…« , un redoublement qui donne bien de la force à la compagnie en laquelle il se trouve. Et cette compagnie est faite de subalternes : le mot grec [hupèrétès] désigne d’abord un matelot, un homme d’équipage, et par extension toute personne qui est sous le commandement d’un autre et exécute ses ordres. Autrement dit, il ne s’agit pas nécessairement de gardiens, en tous cas l’insistance de Marc n’est pas sur ce point. Pierre est assis avec ceux qui sont là pour attendre les ordres et les exécuter, autrement dit non seulement il ne peut pas aller là où les décisions vont se prendre, ce qui est frustrant, mais encore il est aux côtés de ceux qui vont exécuter sans états d’âme les décisions et les ordres qui leurs seront communiqués, ce qui est terrifiant. Si Jésus rejoint le groupe où il se trouve, Pierre n’aura déjà plus rien à faire, sauf à affronter seul ceux qui se trouvent là.

L’autre indication supplémentaire, ensuite, est « en train de se réchauffer auprès du feu« . Cela dit tout le désœuvrement, l’absence d’action frustrante où se trouve Pierre. Ne pouvant rien faire, il a froid ; partant, il se réchauffe comme il peut, et le feu est là pour cela, pour lui comme pour les autres, terribles compagnons. Nous voilà donc avec d’une part une grande salle pleine de monde et où « ça va chauffer », et un extérieur calme et froid, où l’attente domine. L’impuissance de Jésus et celle de Pierre se répondent, la suite va nous dire si elles sont exactement les mêmes ou pas.

Constance et fermeté d’un seul (Mc.14,51-52)

Or, un jeune homme suivait Jésus ; il n’avait pour tout vêtement qu’un drap. On essaya de l’arrêter. Mais lui, lâchant le drap, s’enfuit tout nu.

« Et quelque jeune homme le suivait, qui avait jeté autour de lui un fin tissu de lin sur sa nudité,… » Voici un épisode inattendu, une de ces notations dont Marc a le secret dans son art du récit imagé et pittoresque. Cet épisode, qu’il est d’ailleurs seul à rapporter, a fait la joie des peintres et des artistes, tant il est parlant : témoignage de l’art de Marc.

Il est question soudain de « quelque jeune homme [qui] le suivait » : mais d’où sort-il, celui-là ? Les récits précédents nous ont fait voir que seuls les Douze étaient le soir à la célébration de la Pâque, qu’ils sont sortis seuls avec lui et qu’il les a presque tous laissés à distance pour ne s’éloigner qu’avec les seuls Pierre, Jacques et Jean. Ce sont ces quatre-là qui sont entrés dans le domaine de Gethsémani, et qui y sont tout de même restés un petit moment, suffisamment long pour que Jésus puisse effectuer quelques aller-retours entre les trois susnommés endormis et la prière anxieuse qu’il répétait à petite distance. On ne voit pas où peut se glisser ce jeune homme…

Le terme « suivre » n’est par conséquent pas à prendre au sens premier de quelqu’un qui marche en ce moment derrière un autre. Mais le terme « suivre » est aussi exactement le même que celui mis dès l’origine dans la bouche de Jésus pour appeler ses disciples. On aurait donc toutes raisons de penser qu’il s’agit d’un disciple de Jésus. Autrement dit, ce « jeune homme » n’est pas venu avec la fameuse « foule » venue l’arrêter, et il n’est pas venu non plus avec les Douze. On ne sait pas à ce point comment il est survenu, mais on sait qu’il est un disciple, il est « du côté » de Jésus.

La formulation employée par Marc pour l’introduire interpelle : « quelque jeune homme« , ou « un certain jeune homme« , presque « un jeune inconnu« . C’est comme si Marc dépeignait un personnage symbolique : il est jeune, et il suit Jésus. Il est disciple, et il est à la fois dans la vigueur et dans l’inexpérience de son âge. Peut-être que Marc a voulu introduire ici une autre figure que celle des Douze, dont il vient de dire qu’ils « s’enfuirent tous » : peut-être voulait-il adresser ce message au lecteur que des disciples plus jeunes, plus récents que les Douze, n’ont pas à les mépriser, en mettant en scène un personnage-miroir.

Ce jeune a jeté-autour-[de-lui] un fin-tissu-de-lin sur sa nudité. Que voilà d’étranges précisions. On dirait de quelqu’un qui dormait et qui aurait été éveillé par les bruits de l’évènement, qui se serait levé précipitamment, vêtu de son drap comme premier voile venu, et qui serait venu voir, peut-être dans l’idée d’intervenir ou de jouer un rôle quelconque. Est-ce là le semblant d’explication que Marc nous suggère, quant à la présence de ce personnage inattendu et supplémentaire ? Que s’il n’a pas été jusqu’à présent nommé, c’est parce qu’il vient de survenir ?

« … et ils l’arrêtèrent. » Toujours est-il que ce personnage est arrêté, exactement comme Jésus, avec le mot-même employé pour lui. Jésus s’est interposé de sorte que les Douze n’ont pas été arrêtés, aucun d’entre eux. Et ils se sont enfuis ; ils ont pu le faire grâce à lui. Mais se produit, avec ce jeune, justement ce dont ils étaient menacés : il est appréhendé avec le maître dont il est le disciple. Que va-t-il se passer pour lui ?

« Or lui, laissant derrière lui le lin fin, s’enfuit nu. » Le jeune disciple, personnage peut-être avant-tout symbolique, n’a pas été meilleur qu’aucun des Douze. Lui aussi s’enfuit. A sa manière, il fait ressortir quelque que chose de Jésus qui, arrêté (avec le même mot, la même violence physique, le même abus de pouvoir), ne s’enfuit pas. Le contraste des deux, maître et disciple anonyme, souligne le consentement de Jésus par lequel il dépasse ce qui lui arrive : il subit, oui, mais il accepte ce qu’il subit et par là il y a une action de sa part. La réponse d’amour faite à son dieu-père dans la solitude de sa prière au jardin se traduit dès à présent dans les faits, dans sa non-intervention. Il s’abandonne entre les mains de ses prédateurs, mais à travers eux il s’abandonne surtout à son dieu-père, à qui seul est laissé toute initiative quant à sa vie.

Le jeune homme « s’enfuit nu« , sans égard pour sa honte, comme en écho aux premiers parents, dans un autre jardin où « ils se rendirent compte qu’ils étaient nus ». Celui-là a préféré tout perdre plutôt que de subir le même sort que son maître, qu’il « suivait » pourtant : il n’a gardé que sa propre vie, dépouillée de tout. Et sa fuite fait ressortir une autre dimension de la fuite des Douze : celle-ci ressortait du récit précédent avant tout comme un salut obtenu pour eux par Jésus. Mais maintenant, par un jeu de miroirs, elle apparaît aussi comme un abandon. Tous l’ont laissés, en laissant tout avec lui. Et cela aussi fait contraste avec la solidarité de Jésus, qui lui, dès l’épisode initial du baptême, montre une solidarité sans faille avec chacun et avec tous. Il n’abandonne personne, au prix de sa vie. Et parmi les disciples, aucun ne peut se targuer de lui rien devoir.

La [sindoone] qui voile et enveloppe le personnage se traduit aussi par « linceul » : c’est en ce sens que Marc l’emploiera à la fin du prochain chapitre. Il y a ici un étonnant écho avancé de la fin, comme si le linceul de la fin était apporté dès le début. Comme si le voile de la mort en lequel s’ensevelira son cadavre était au fond l’abandon par les siens. Etonnant pouvoir des images : celle que peint pour nous, en deux phrases, l’évangéliste Marc, est d’une puissance rare.

Réactions (Mc.14,47-50)

Or un de ceux qui étaient là tira son épée, frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l’oreille. Alors Jésus leur déclara : « Suis-je donc un bandit, pour que vous soyez venus vous saisir de moi, avec des épées et des bâtons ? Chaque jour, j’étais auprès de vous dans le Temple en train d’enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté. Mais c’est pour que les Écritures s’accomplissent. » Les disciples l’abandonnèrent et s’enfuirent tous.

« Or un de ceux qui se tenaient à ses côtés, une fois tirée son épée, atteint le serviteur du grand-prêtre et tranche sa petite oreille. » A ce moment ultra-rapide, il y a encore des gens qui se tiennent aux côtés de Jésus. Ce ne peuvent être que les trois qu’il a pris avec lui, Pierre, Jacques et Jean. On découvre que l’un d’eux porte une épée : voilà un détail bien curieux, car il n’en a jamais été question chez Marc, à aucun moment de son évangile. Ainsi, soit l’épisode manque de vraisemblance, soit il faut penser qu’au moins à partir d’un moment, certains des Douze se sont sentis suffisamment menacés pour porter une arme.

L’un des trois, donc, tire son épée, la dégaine, et en donne un coup : c’est le serviteur du grand-prêtre. Voilà un autre indice qui éclaire un peu la fameuse « foule » que commande Judas : si elle est composée de gens armés et prêts à la brutalité, de gens qui ne connaissent pas Jésus et ont pour cela besoin qu’on le leur désigne à coup sûr, elle comporte au moins une personne de l’entourage immédiat du grand-prêtre. Voilà qui montre que le grand-prêtre et ceux qui l’entourent ne se contentent pas d’avoir négocié avec Judas, mais surveillent son action. La confiance n’est manifestement pas le maître-mot en ces questions. Si jamais on assistait à un revirement de Judas, le serviteur du grand-prêtre serait à pour intervenir et mener l’affaire à son terme.

Cela explique aussi sans doute pourquoi le coup d’épée, jeté semble-t-il un peau hasard, tombe sur son oreille : c’est qu’il n’est pas loin. Lui avait sans doute besoin d’être tout près pour se rendre compte de la persévérance de Judas ou peut-être d’un avertissement dit au creux de l’oreille de Jésus en l’embrassant. On ne sait jamais. Le mot employé par Marc pour l’oreille est littéralement la « petite oreille » : soit qu’il s’agisse du lobe de l’oreille, soit qu’il ait eu de petites oreilles. Marc est toujours très pittoresque, et un détail de ce genre n’eût sans doute pas été pour lui déplaire.

« Et Jésus intervient et leur dit : « Comme pour un brigand, vous êtes sortis avec épées et gourdins pour me capturer ? Chaque jour j’étais auprès de vous dans le temple, à enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté. » Souvent les armes déclenchent les armes : il était bien imprudent à celui des Douze qui avait dégainé de frapper le premier, face à une foule armée comme elle l’est. Ce pouvait être le prélude à un massacre. Mais Jésus intervient, le sens premier du verbe [apokrinoo] est de séparer. Ce qui a pour effet de couper court à une telle escalade.

S’interposer, c’est aussi s’exposer aux coups : en prenant physiquement cette place, Jésus montre clairement, sans qu’aucun mot soit nécessaire, qu’il prend sur lui les coups qui pourraient pleuvoir sur ses disciples. Ils voudraient le protéger, mais c’est lui qui les protège. C’est un point que beaucoup de disciples feraient bien de méditer, surtout à une époque ou un certain nombre d’exaltés ne cessent d’exciter les autres en prétendant défendre l’honneur de dieu, de Jésus, ou que sais-je… C’est tellement à rebours de l’évangile, et de façon si manifeste !

Mais il prend aussi la parole, pour une question toute rhétorique mais qui porte justement sur l’usage de la violence : « Comme pour un brigand, vous êtes sortis avec épées et gourdins pour me capturer ?… » Il montre le décalage complet entre le danger qu’il représente, et la force violente déployée à son endroit. Le déploiement de la force par l’autorité publique est toujours l’indice de son propre inconfort, le témoignage involontaire qu’elle sait ne pas être dans son bon droit. Les disproportions que nous observons presque chaque jour chez nous ou dans d’autres pays, avec armes à feu de tous calibres et matraques, nous le font assez voir.

Mais comme nous l’avons déjà fait remarquer, une telle force n’est sans doute pas destinée avant tout à Jésus, mais plutôt à parer à toute éventualité suite à son arrestation. Et Jésus n’est pas dupe non plus, et le mot qu’il ajoute encore le fait bien voir : « …Chaque jour j’étais auprès de vous dans le temple, à enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté. » On pourrait compléter cette remarque par une question : de qui donc avez-vous peur ?

« Mais c’est pour que s’accomplissent les Ecrits. » La phrase paraît sibylline. Elle explique sans doute pourquoi Jésus laisse faire, se laisse arrêter. Il voit bien les motifs de ses adversaires, ainsi que les précautions ou les jeux de pouvoirs qui s’y révèlent. Mais il a lui une vue plus haute, plus vaste, sur le sens de ce qui se produit. Nous sommes dans l’accomplissement des prophéties, du dessein divin, du projet de salut. Autre chose se joue, par-delà les enjeux propres aux acteurs. Cette phrase est comme un fil rouge, inauguré dans l’épisode de l’onction à Béthanie.

« Et après l’avoir laissé ils s’enfuient tous. » Et puis c’est la débandade, tout le monde s’enfuit. L’interposition de Jésus a permis à tous de prendre conscience du danger général, et elle donne aussi aux trois, puis aux onze, le délai nécessaire pour s’enfuir. Le rapport de force est trop défavorable. Jésus est seul devant sa destinée, et cela aussi est « dans les Ecrits« , sans doute.

Une opération éclair (Mc.14,43-46)

Jésus parlait encore quand Judas, l’un des Douze, arriva et avec lui une foule armée d’épées et de bâtons, envoyée par les grands prêtres, les scribes et les anciens. Or, celui qui le livrait leur avait donné un signe convenu : « Celui que j’embrasserai, c’est lui : arrêtez-le, et emmenez-le sous bonne garde. » À peine arrivé, Judas, s’approchant de Jésus, lui dit : « Rabbi ! » Et il l’embrassa. Les autres mirent la main sur lui et l’arrêtèrent.

« Et aussitôt, il est encore en train de parler, survient Judas l’un des Douze et avec lui une foule avec épées et gourdins d’auprès des grands-prêtres et des scribes et des anciens. » Nous sommes maintenant dans l’action, et les choses semblent d’emblée se précipiter. Marc entame d’ailleurs sa narration avec un « aussitôt« , grâce auquel il nous signale (comme il nous y a habitué) qu’il franchit une étape, mais aussi qui souligne une certaine précipitation des évènements.

La précipitation et même superposition : c’est pendant que Jésus dit aux trois les mots qui concluent le passage précédent que celui-ci commence. Il leur disait justement : « Réveillez-vous, allons ! voici, celui qui me livre s’est fait tout proche« , avec d’ailleurs une expression que Marc a déjà employée pour l’annonce fondamentale de Jésus à propos du Royaume (qui « s’est fait tout proche« ). On voit maintenant que ce n’était ni une vue de l’esprit ni un simple pressentiment, mais bien que c’était l’arrivée de Judas et des autres qui le faisait parler.

« Judas l’un des Douze survient avec une foule…« , cela ne paraît pas exceptionnel, mais chez Marc, le fait est exceptionnel. La foule ne s’assemble qu’autour de Jésus, et on se souvient peut-être que l’institution des Douze vient aussi de cette ambivalence de la foule, qui cherche Jésus mais aussi qui le menace par son poids et sa densité. Dans l’évangile de Marc, nous n’avons jamais trouvé de disciple qui rassemble une foule : cela est un cas unique, et apparaît plutôt comme une usurpation.

Mais c’est aussi, clairement, une trahison : les Douze ont été institués pour qu’en les trouvant, la foule ait accès à Jésus en d’autres personnes (d’où leurs exceptionnelles délégations de pouvoirs !), mais aussi pour que Jésus n’en soit pas menacé : or c’est précisément pour le menacer que cette foule-ci a été rassemblée, qui plus est elle est équipée d’épées et de gourdins. Judas fait donc ici précisément le contraire de ce pour quoi il a été choisi.

D’où vient tout ce monde ? Ils viennent « d’auprès des grands-prêtres et des scribes et des anciens. » Voilà qui renoue avec le prélude à tout cet ensemble, où après négociation avec ces mêmes interlocuteurs, Judas attendait « le moment favorable« . Il fallait trouver un temps et un lieu qui soient à l’écart de la foule, parce que les responsables religieux ne voulaient pas de trouble pendant la fête de la Pâque. Le fameux « trouble à l’ordre public », si commode pour tous les politiques du monde. Judas connaît forcément ce lieu de Gethsémani, ce « domaine » si familier à Jésus qu’il y entre sans avoir besoin de demander au propriétaire. C’est un lieu à l’écart, hors-les-murs ; et la nuit garantit une certaine discrétion.

On pourrait relever qu’il y a précisément une foule, alors que les chefs voulaient que tout se passe à l’écart de la foule. Oui, mais c’est une foule armée, et qui vient de chez eux : autrement dit une foule déjà dévouée à leur service et armée par eux. Jésus est-il si dangereux ? Non, ici c’est plutôt une précaution assez maligne : si jamais quelques personnes s’apercevaient de ce qui se passe, si jamais elles voulaient donner l’alerte, ce serait facile en présence d’une escouade de soldats ou de gardes identifiés : une foule rameutée au secours de Jésus se sentirait forte et légitime face à un petit groupe en service commandé. Mais s’il y a déjà une foule bien déterminée, bien conscientisée, prête à la violence, chacun au contraire est renvoyé à sa peur d’être pris dans le même mouvement et convaincu d’être minoritaire. C’était exactement la stratégie des SA dans l’Allemagne des années 30, faire des coups de force en pleine rue qui certes indignaient, mais auxquels personne n’osait d’opposer. Stratégie que l’on sent renaître ici ou là : on voit qu’elle est ancienne.

« Or celui qui le livre leur avait donné un signe convenu en leur disant : « celui à qui je donnerai un baiser, c’est lui, arrêtez-le et emmenez-le en sûreté. » Judas n’est déjà plus nommé, et ne le sera plus, comme si cela répugnait à Marc -mais aussi, comme on l’a déjà vu, pour ne pas détourner l’attention de Jésus. Il est désigné par son acte, « celui qui le livre« . Quand est-il parti pour ce faire ? Il y a un espace entre le moment où Jésus et les Douze ont quitté la salle où ils ont célébré la Pâque, et la scène de Gethsémani. Il a pu fausser compagnie pendant le déplacement, il a pu aussi s’éloigner sans éveiller l’attention quand Jésus a laissé la plus grande partie du groupe, ne prenant avec lui que les fameux trois. Marc n’est pas plus précis, son intérêt n’est pas là ; en revanche, il reprend exactement le mot qu’il a mis au cours du repas dans la bouche de Jésus, « l’un de vous va me livrer« .

Cet acte de le « livrer » apparaît dans sa narration comme très bien prémédité : Judas s’est concerté avec ceux qui accomplissent le coup de force, ils se sont mis d’accord sur un signe. C’est l’indice que ceux qui sont là, cette « foule » armée, ne connaît pas Jésus. On pourrait sincèrement se demander d’où ils sortent, pour que ce soit le cas, étant données précisément les foules qui viennent l’écouter et le voir !

Ce signe convenu, c’est un baiser. Ainsi, ce signe restera totalement indéchiffrable, dans son nouveau sens, à celui qui en sera l’objet. Il n’y aura rien de suspect pour Jésus que son proche vienne l’embrasser, ni non plus aux autres de l’entourage. Ainsi la surprise sera totale et l’arrestation ciblée.

Les mots prêtés à Judas, « … arrêtez-le et emmenez-le en sûreté« , font de lui un véritable complice, conscient des conséquences. Il n’est pas là comme un simple indicateur qui serait en partie manipulé par d’autres, qui se verrait bientôt dépassé par les conséquences de ses actes. Il commande, et ses ordres sont bien de basse police : les mots traduits par « arrêtez-le » évoquent l’exercice du pouvoir, la mainmise physique. L’adverbe [asphaloos] signifie solidement, sans glisser, fermement : l’emmener en sûreté, ce n’est pas le protéger, mais bien au contraire faire en sorte qu’il ne s’échappe pas, s’assurer de le tenir prisonnier. C’est tout cela que Judas commande, il est clairement dans le camp ennemi de Jésus.

« Et il vient, s’approche aussitôt de lui et dit : « Rabbi ! » et l’embrasse tendrement. » Les choses vont très vite, chez Marc. Tout ce que nous venons de lire se passe ailleurs et auparavant. Judas arrive comme la foudre : il vient droit à Jésus, lui donne le titre de ‘Maître’ tant de fois utilisé par eux tous et l’embrasse. Tout s’est passé en un éclair, avant que qui que ce soit puisse réagir.

Marc, tout de même, note que Judas « l’embrasse tendrement. » C’est un mot qui va plus loin que ce qui a été précédemment évoqué, que le signe convenu avec la troupe violente. S’agit-il d’une sorte de réminiscence chez Judas, dans l’accomplissement d’un geste peut-être bien d’autres fois accompli (quoi qu’on n’en ait aucune trace), qui ferait ressortir toute l’horreur du geste choisi dans ce nouveau but ? S’agit-il d’un cynisme particulièrement noir et hypocrite du personnage, qui en rajoute pour tromper ?

« Or eux abattent les mains sur lui et l’arrêtent. » En tous cas, l’opération-éclair va à son terme, et Marc montre, avec son art des images, des mains qui s’abattent sur leur victime. La main, c’est l’action , c’est le pouvoir, c’est la prise de possession. Ce peut-être aussi la violence : tout dépend de leur mouvement, main qui s’ouvre ou min qui se ferme. Ici, se sont des mains qui tombent, qui se « jettent sur », littéralement. Ces mains sont comme un meute de loups.

L’égalité d’amour est une lutte (Mc.14,32-42)

Ils parviennent à un domaine appelé Gethsémani. Jésus dit à ses disciples : « Asseyez-vous ici, pendant que je vais prier. » Puis il emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean, et commence à ressentir frayeur et angoisse. Il leur dit : « Mon âme est triste à mourir. Restez ici et veillez. » Allant un peu plus loin, il tombait à terre et priait pour que, s’il était possible, cette heure s’éloigne de lui. Il disait : « Abba… Père, tout est possible pour toi. Éloigne de moi cette coupe. Cependant, non pas ce que moi, je veux, mais ce que toi, tu veux ! » Puis il revient et trouve les disciples endormis. Il dit à Pierre : « Simon, tu dors ! Tu n’as pas eu la force de veiller seulement une heure ? Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. » De nouveau, il s’éloigna et pria, en répétant les mêmes paroles. Et de nouveau, il vint près des disciples qu’il trouva endormis, car leurs yeux étaient alourdis de sommeil. Et eux ne savaient que lui répondre. Une troisième fois, il revient et leur dit : « Désormais, vous pouvez dormir et vous reposer. C’est fait ; l’heure est venue : voici que le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Levez-vous ! Allons ! Voici qu’il est proche, celui qui me livre. »

« Et ils pénètrent dans un domaine du nom de Getshémani… » L’épisode précédent a pu avoir lieu au Mont des Oliviers ou bien chemin faisant, en s’y rendant : dans l’un ou l’autre cas, les voilà maintenant dans une propriété (« un domaine« ) bien particulière, un lieu très précis, qui s’appelle Gethsémani. Le nom semble-t-il signifie « le pressoir à huile ». Rien d’étonnant, à vrai dire, qu’un pressoir à huile se trouve au milieu d’une oliveraie. Il est vrai que cela rappelle furieusement la parabole racontée il y a peu par Jésus à propos de la vigne où le propriétaire fit bâtir un pressoir…

Le pressoir est un instrument réjouissant quand on pense à ce que l’on en tire, vin ou huile ; mais il assez impressionnant quand on pense au processus d’écrasement et de broyage par quelque un tel résultat est obtenu.

Quoiqu’il en soit, c’est sans doute un lieu qu’ils connaissent déjà, pour y pénétrer ainsi sans autre formalité. Ce domaine, privé, fait sans doute partie du réseau de lieu et de relations grâce auxquels Jésus échappe au public, et se maintient quand il le veut loin de la foule. Du même coup, il échappe aussi au contrôle des autorités.

« …et il dit à ses disciples : « tenez-vous ici aussi longtemps que je prierai ». C’est ici que s’arrête la route des Douze (selon le contexte, « les disciples », ce sont eux), c’est ici que leur route et celle de Jésus se séparent. Ils sont priés de l’attendre, et lui pendant ce temps priera, c’est ce qu’il déclare ouvertement.

On se souvient que, dès la première semaine de Jésus, au début de l’évangile de Marc, Jésus sort à part pour prier, et qu’il faudra le chercher pour tenter de le ramener à la ville.

« Et il s’attache Pierre et Jacques et Jean, avec lui, et il commença à être frappé de stupeur et se tourmenter… » Comme lorsqu’il était monté sur la montagne pour être transformé devant eux, comme aussi quand il était allé chez Jaïre, le chef de la synagogue, pour guérir sa petite fille, Jésus fait une exception et prend avec lui trois parmi les Douze, toujours les mêmes.

Cette fois, Marc indique avec une certaine insistance qu’ils sont avec lui : il se les attache, ils sont « avec lui« . C’est sans doute le souhait d’une proximité plus grande que de coutume, plus insistante. Car en effet commence pour lui un climat intérieur tempétueux, et dans ces moments on ne veut pas être seul.

« et il leur dit : « mon âme est affligée jusqu’à la mort. Demeurez ici et veillez ». Marc nous révèle ce climat intérieur dans lequel se trouve Jésus, mais Jésus ne semble pas le décrire de la même façon. Il ne garde pourtant pas une « façade », il ne joue pas un rôle avec ses disciples, avec ces trois en particulier.

« Mon âme est affligée jusqu’à la mort, » le mot évoque un encerclement, une oppression de toute part. C’est comme se sentir cerné. Et ce, « jusqu’à la mort« , ce qui peut vouloir dire « depuis maintenant jusqu’à la fin », cela ne cessera plus et ce sera l’état dans lequel je mourrai, et peut vouloir dire aussi « au point de mourir », une oppression telle qu’elle étouffe entièrement l’âme et en chasse la vie. Je ne crois pas qu’il faille choisir entre ces deux sens, les mots sont sans doute volontairement aussi amples de sens. Quand on se sent mal, on parle peu ; mais les mots qu’on emploie sont significatifs et denses.

Ces mots suffisent en tous cas à justifier la demande de ne pas être seul. Même si il va à part, les savoir priant avec lui, de leur côté, compatissant à son état intérieur, le soutiendra. Nul ne peut prendre la place de celui qui souffre, et celui-là le sait au premier chef, toujours. Mais on peut souhaiter d’être suffisamment accompagné pour pouvoir être libre avec quelqu’un ou quelques uns : avoir à qui confier ses propres états intérieurs au fur et à mesure de leur évolution, sans trier, sans se retenir, sans avoir à s’expliquer ni à « faire des phrases ».

« Et il s’avança à peine puis tomba sur la terre et pria afin que si possible le moment passe à l’écart de lui, et il disait : Papa, père, à toi tout est possible ; cette coupe s’écarte de moi ; mais pas ce que moi je veux mais ce que toi. » Il ne va pas loin. Dans le texte de Marc, on sent qu’il trébuche. une faiblesse le prend et ses jambes se dérobent. Les trois sont sans aucun doute témoins de la scène, qui est si proche.

On représente souvent Jésus à genoux, à Gethsémani. Ce n’est pas le cas ici. Il est à terre. Et c’est à terre qu’il prie. C’est un homme déjà à terre qui se tourne vers le ciel. Marc nous donne d’abord le contenu général, l’orientation de sa prière, son désir profond : « …afin que si possible, le moment passe à l’écart de lui.« 

Le grec [Hoora], qui donne nos « heures », désigne les divisions du temps (à l’origine, d’abord les saisons), mais non pas comme des divisions abstraites : c’est plutôt la différence de leur contenu qui les distingue. C’est pourquoi « moment » me paraît plus juste ici. Et si le « moment » passe à l’écart, précisément, c’est avec son contenu qu’il passe à l’écart. C’est cela que Jésus désire. Il n’a cessé de prévenir son entourage de l’imminence de sa fin, et lui se doute qu’elle ne sera pas douce. Il n’est pas besoin pour cela de « double vue », un sens « politique » aigu suffit à comprendre qu’il est considéré comme un ennemi d’état, et que par conséquent on donnera à sa « prise » une portée symbolique, il faudra que la victoire sur lui fasse « signe ».

Par ailleurs, la seule idée de sa mort suffirait à faire frémir jusqu’au fond de soi un homme aussi sensible et attentif que lui, qui comprend les choses avant qu’on les lui dise, qui est aussi tout entier orienté vers la vie : tant il l’a restaurée, rendue, apportée…

Les mots mis par Marc dans la bouche de Jésus sont poignants : « Papa, père, à toi tout est possible ; cette coupe s’écarte de moi ; mais pas ce que moi je veux mais ce que toi. » Il y a d’abord la double invocation, le nom de tendresse et le nom de puissance (si je peux dire). C’est énoncer d’emblée un motif et un pouvoir de faire ce qu’il demande. Voilà qui rend l’invocation profondément émouvante. Et l’insistance va plus loin, « à toi, tout est possible ! » : à d’autres peut-être, non ; mais à toi, rien n’est impossible. Le « je ne peux pas » est une réponse impossible.

Et comme s’il avait l’assurance d’être exaucé, d’obtenir tout ce qu’il demande, avant même de l’avoir dit, il n’emploie pas le ton de la demande, « que cette coupe s’éloigne de moi, « , mais bien déjà le ton du constat, « cette coupe s’éloigne de moi ». Son désir a déjà été lu, le dieu qu’il envisage comme son papa n’a pas pu ne pas se conformer déjà à son désir. Merveilleuse confiance, conscience a priori d’être aimé sans mesure et sans réserve !

Mais il ne s’arrête pas là, comme l’histoire d’amour entre le dieu-père et lui ne s’arrête pas là. Il ajoute : « mais pas ce que moi je veux mais ce que toi. » Un double « mais » vient s’intercaler à ce qui a été précédemment énoncé. Et c’est bouleversant. Jésus a conscience d’être aimé au-delà de toute mesure, conscience que le dieu-père a prévenu son désir, l’a compris et déjà accompli. Mais il ne veut pas aimer moins qu’il n’est aimé. Et dans ce double « mais » se trouve une réponse aimante d’intensité entièrement égale à l’amour dont il est l’objet : la seule différence, c’est qu’il vient en deuxième, que l’initiative appartient au dieu-père. A son tour, il choisit, librement, d’oublier son désir, et de le faire passer après ce qu’il lit comme le désir du dieu-père.

« Et il vient et il les trouve qui dorment, et il dit à Pierre : Simon, tu dors ? Tu n’as pas eu la force pour veiller une heure ? Veillez et priez afin que vous ne veniez pas dans l’épreuve ; l’esprit certes est de bonne volonté, la chair en revanche est sans force. » Le retour vers les trois choisis a tout du désenchantement. Il leur avait demandé de veiller, pour ne pas être seul dans l’épreuve, même s’il était seul dans la prière. Mais non, ils dorment.

Jésus souligne la faiblesse de Simon, en particulier. Pourquoi ? Peut-être parce qu’il protestait il y a quelques instants encore de ne jamais le lâcher même si tous le lâchaient ? Là encore, « une heure » serait sans doute mieux traduit « un moment » : on ne voit pas très bien comment la scène précédente aurait duré une heure…. Jésus souligne l’absence de force : il était pourtant lui-même à terre, ses jambes s’étaient dérobées sous lui. Mais sans doute n’est-ce pas de ce type de « force » dont il parle, mais de la force de la compassion, de l’amitié : celle que lui-même vient d’exercer, et avec quelle bouleversante illustration, dans la relation avec le dieu-père.

Et voilà qu’il ajoute une recommandation, « Veillez et priez afin que vous ne veniez pas dans l’épreuve ; l’esprit certes est de bonne volonté, la chair en revanche est sans force. » L’épreuve, c’est à la fois ce qui est éprouvant, difficile à traverser, mais aussi ce qui révèle, ce qui fait apparaître ce qui était caché (comme des épreuves photographiques). Dans la formulation de Marc, l’épreuve « n’arrive » pas, mais c’est l’homme qui, sous certaines conditions, vient dans l’épreuve. Autrement dit selon cette recommandation de Jésus, « veiller et prier » est la condition pour ne pas se trouver dans une situation difficile et révélatrice.

Les personnes qui parfois veillent et prient pourront être quelque peu surprises de cette recommandation, ayant l’expérience qu’elles ont eu beau « veiller et prier », cela n’a pas empêché les « épreuves » d’advenir ! Mais peut-être notre compréhension est-elle ici biaisée, dans notre ardent désir d’éviter les difficultés : et s’il existait une « recette magique » qui les annule ? Non, il n’y a pas de recette magique. Mais revenons au contexte : Jésus a demandé aux trois de veiller, en solidarité et compassion avec lui. Il désirait le soutien de l’amitié, non celle qui lui éviterait quoi que ce soit mais celle qui reste avec lui quel que soit son chemin. Ce qu’il leur dit maintenant, c’est que cette attitude est aussi bien pour eux-mêmes que pour lui. Il passera, lui, par « l’épreuve », il y vient, il y marche. Mais il y marche aussi pour eux, en leur faveur et à leur place. La solidarité avec lui, c’est aussi ce qui leur apportera à eux. Au-delà des « grandes déclarations », que l’esprit est ardent à faire avec bonne volonté, il y a ce petit effort, mais cet acte concret, qui sont à portée de la chair sans force.

« Et de nouveau en s’éloignant il prie en parlant avec les mêmes mots, et de nouveau il revient et les trouve endormis car leurs yeux étaient fléchissant sous le poids, et ils ne surent quoi lui répondre. » Le même enchaînement se répète, et les « de nouveau » sont insistants. Il me semble que Marc nous montre ainsi que ce changement bouleversant que nous avons entrevu, ce dépassement du refus instinctif de la mort par la recherche de l’égalité dans l’amour, n’est pas un acquis une fois pour toutes : c’est un combat, c’est une lutte à reprendre sans cesse, c’est un duel de soi avec soi dans deux dimensions qui font la personne immense, la recherche de vivre et la recherche d’aimer. Jésus ne « cale » pas son indicateur où il veut après réflexion, puis est tranquille : non, il faut qu’il lutte lui aussi, qu’il mette son énergie, qu’il s’affronte lui-même.

Car nous sommes ce que nous sommes, et n’avons pas le pouvoir de nous transformer ; nous sommes les premiers à devoir composer avec nous-mêmes, même en ce que nous avons de plus cher. Et peut-être justement pour que cela nous soit ce que nous avons de plus cher. La détermination d’aimer est spontanée pour lui aussi (l’esprit est de bonne volonté), mais que cet amour à égalité avec celui reçu du dieu-père soit effectif, que cela surpasse même son désir de vivre (qu’il ne peut perdre !) et son horreur de la mort, cela ne peut pas être sans une lutte incessante, et qui ne cessera qu’avec sa vie. Nous devinons ici que cet état de lutte va durer « jusqu’à la fin« , comme il l’a dit lui-même aux trois, qu’il sera son état intérieur tout au long. L’épisode Gethsémani ne sera clôt qu’avec sa mort.

« Il vient pour la troisième fois, et leur dit : dormez, du reste, et prenez du repos ; ça y est, le moment est venu, voici, le fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Réveillez-vous, allons ! voici, celui qui me livre s’est fait tout proche. » Avec une économie de mots poignante, Marc nous fait comprendre que l’enchaînement s’est répété encore une troisième fois. Mais la partie des disciples s’achève maintenant. Ce qui va arriver maintenant ne nécessite plus leur soutien : celui-ci, sans doute, reste nécessaire quant à son état intérieur, qui dure on l’a compris.

Mais maintenant, ce sont les évènements qui vont se succéder, et là les disciples n’ont plus leur place. Jésus assume clairement d’aller seul à ce qui lui est proposé. Il s’abandonne aux évènements comme entre les mains du dieu-père, du dieu à qui « tout est possible » et qui dans sa sagesse est capable de tirer du mal un bien. Il a toujours tout fait pour éviter d’être pris, mais quand les choses se font par la trahison d’un ami, il ne peut plus rien. Mais c’est son chemin, son appel, et il est exclusif.

Il n’y a du reste pas de contradiction autre qu’apparente entre les deux paroles dites aux trois, d’une part : « dormez, du reste, et prenez du repos« , et d’autre part : « Réveillez-vous, allons ! » La première leur défend de vouloir influer, bien inutilement d’ailleurs, sur les évènements qui vont suivre, la « veille » qui leur est demandée n’est pas de cet ordre, mais plutôt la solidarité de l’amitié non démentie. La seconde vise à les protéger : devant la troupe qu’il entend venir, qui s’approche du jardin, ils ne doivent pas rester, de peur qu’ils ne se fassent prendre -et cela, il ne le veut pas.

Que serons-nous dans l’épreuve ? (Mc.14,26-31)

Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers.  Jésus leur dit : « Vous allez tous être exposés à tomber, car il est écrit : Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées. Mais, une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » Pierre lui dit alors : « Même si tous viennent à tomber, moi, je ne tomberai pas. » Jésus lui répond : « Amen, je te le dis : toi, aujourd’hui, cette nuit même, avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois. » Mais lui reprenait de plus belle : « Même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas. » Et tous en disaient autant.

« Et une fois [les psaumes] chantés ils sortirent vers le Mont des Oliviers. » Le repas de la Pâque s’achève traditionnellement avec le grand Hallel, c’est-à-dire le chant des psaumes 113 à 118. Marc ne précise pas, il dit là aussi « après avoir chanté…« , mais sans doute compte-t-il qu’il s’agit pour son lecteur d’une évidence. Et les voilà qui quittent la salle pour le Mont des Oliviers. Dans le déroulement géographique de cette dernière partie de son évangile, Marc nous a donc situé Jésus d’abord à Béthanie, d’où il a envoyé deux de ses disciples et où il est allé mangé chez « Simon-le-lépreux » (où à eu lieu la scène surprise de l’onction), puis à Jérusalem dans la salle préparée pour la Pâque, et maintenant entre les deux, hors les murs de Jérusalem sur la route de Béthanie, au Mont des Oliviers, juste en face du temple, là où, il y a peu, trois de ses disciples l’avaient interrogé sur la « fin ».

« Et Jésus leur dit : « Vous serez tous scandalisés, parce qu’il est écrit : Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées. Mais après mon réveil, je vous précèderai dans la Galilée. » Jésus s’adresse aux Douze ou onze qui sont avec lui. Il cite un passage des Ecritures, du prophète Zacharie. Voici le passage entier :

« Il arrivera, en ce jour-là, que les prophètes rougiront de leur vision quand ils prophétiseront. Ils ne revêtiront plus le manteau de prophètes pour tromper. Mais ils diront : « Moi, je ne suis pas prophète ; moi, je travaille la terre : un homme m’a acheté depuis ma jeunesse. » Et si on lui demande : « Que sont donc ces blessures sur ta poitrine ? », il répondra : « Je les ai reçues dans la maison de ceux qui m’aiment. » Épée, réveille-toi contre mon berger, contre l’homme qui m’est proche – oracle du Seigneur de l’univers. Frappe le berger, et que les brebis soient dispersées, contre les petits je tournerai ma main. Il arrivera dans tout le pays – oracle du Seigneur – que deux tiers en seront retranchés, périront, et que l’autre tiers y restera.  Je ferai passer ce tiers par le feu ; je l’épurerai comme on épure l’argent, je l’éprouverai comme on éprouve l’or. Lui, il invoquera mon nom, et moi, je lui répondrai. Je dirai : « C’est mon peuple ! », et lui, il dira : « Le Seigneur est mon Dieu ! » (Za.13,9) On voit tout de suite que, dans nos traductions contemporaines, le texte n’est pas exactement le même que celui cité par Marc, la tournure diffère. J’ai cité le passage tout entier, car dans la pratique de l’époque, c’est souvent ce que veut dire une citation : dans le contexte très oralisé où les gens savent par cœur bien des passages des Ecritures, et sont entraînés à les mémoriser, un passage est cité pour faire revenir tout l’ensemble à la mémoire. Essayons donc de comprendre de quoi il s’agit.

Zacharie s’élève d’abord contre les faux-prophètes, les prophètes de cour : ceux qui ont l’habit et cherchent par là à « faire le moine ». Il annonce que vient un fameux « jour », sous-entendu (comme toujours chez les prophètes) celui du jugement de Yahvé, où cette usurpation ne sera plus permise. Au contraire, le jugement donnera lieu à une parole sincère, « Moi, je ne suis pas prophète ; moi, je travaille la terre : un homme m’a acheté depuis ma jeunesse. » (autrement dit : je suis un esclave). Et même il pourra y avoir un aveu de maltraitances subies, choses qu’en général on essaye de cacher. Donc, première étape du jugement, une sincérité nouvelle, une exposition de soi en vérité. Le jugement révèle la vérité des êtres.

Vient ensuite une parole plus incisive, sur la manière terrible dont a lieu le jugement du dieu : l’épée se tourne contre « mon berger« , c’est-à-dire (puisque c’est le dieu qui s’exprime par la bouche de son prophète) contre celui que le dieu avait jusqu’à présent institué comme berger de son peuple : ordre est donné à l’épée de frapper cet homme-là, et de provoquer ainsi la dispersion de ceux dont il avait la garde. Cette opération ne vise pas directement le berger, mais a plutôt pour but une purification du peuple : il y a ceux qui disparaîtront, mais survivra un « petit reste », éprouvé au double sens du terme, mais qui de ce fait sera reconnu comme authentique : « Lui, il invoquera mon nom, et moi, je lui répondrai. Je dirai : « C’est mon peuple ! », et lui, il dira : « Le Seigneur est mon Dieu !« .

Ainsi donc, la citation que fait Jésus peut bien n’être pas exactement ni formellement le texte de Zacharie : elle en est suffisamment proche pour évoquer à la mémoire de l’auditeur l’ensemble de ce texte. Evoquer ce texte maintenant, c’est dire à ses auditeurs que « ce jour-là« , c’est maintenant ; le moment du jugement annoncé intervient à présent : ce qui va arriver, que lui leur berger soit frappé, est pour eux une épreuve, ils vont être dispersés parce qu’ils vont être éprouvés. Ils vont être dispersés, renvoyés chacun à soi et séparés les uns des autres. Ils vont être dispersés, c’est-à-dire qu’ils vont subir des choses difficiles (premier sens de « éprouver« ), mais que cela va révéler ce qu’ils ont vraiment dans le cœur (deuxième sens de « éprouver« ). Ils vont être jugés, c’est-à-dire qu’on va trancher entre ceux qui réussissent l’épreuve et ceux qui ne la réussissent pas.

Maintenant, Jésus emploie un mot bien particulier pour décrire l’aspect intérieur, subjectif, de cette épreuve : « Vous serez tous scandalisés« . Il s’agit d’un verbe formé à partir du mot [skandalône] qui signifie la pierre sur laquelle on butte, et qui fait tomber. Ils vont être provoqués à la chute en butant contre quelque chose d’inévitable, qui est sur leur chemin. Autrement dit, pas un d’entre eux ne va résister à cette épreuve, ne va en sortir victorieux. Annonce terrible ! Sont-ils donc tous perdus ? Sont-ils donc au nombre des deux-tiers du peuple qui sont perdus dans l’épreuve finale ? On serait contraint de le conclure, s’il n’y avait un « mais » : « …Mais après mon réveil, je vous précèderai dans la Galilée. » Ce n’est donc pas qu’ils vont par eux-mêmes réussir l’épreuve, ils vont au contraire faire l’expérience de l’échec, sans exception. Mais c’est un autre, lui-même, qui va néanmoins les sauver : après son « réveil » ou son « relèvement » (mot pour l’instant à leurs oreilles mystérieux), il les précèdera en Galilée, ce qui sous-entend qu’il les y attendra, que c’est là qu’ils devront se rendre.

C’est le paradoxe, et la merveille, de ce que Jésus leur dit : ils ne vont pas réussir l’épreuve (donc ils sont perdus) mais un autre va les réunir (donc ils sont sauvés, mais pas par leurs propres moyens). Il y a là une nouveauté incroyable, dont il faut prendre conscience : dans les schémas mentaux jusqu’à présent, le jugement est sensé intervenir d’abord, pour trancher entre ceux qui sont « du bon côté » et les autres, puis intervient le salut, c’est-à-dire la mise à part et le nouveau statut accordé à ceux qui ont réussi l’épreuve du jugement. C’est exactement le schéma, d’ailleurs, de l’oracle de Zacharie. Mais ce qui va se passer maintenant, avec Jésus, c’est une sorte de fusion, de simultanéité, de ces deux moments, jugement et salut. Et le bénéfice de cette nouveauté, c’est que le salut ne dépend en rien de la capacité individuelle de chacun : un seul en vérité, Jésus, va réussir l’épreuve du jugement ; mais c’est lui qui rassemble et sauve tous les autres, ceux qui ont ratés. On n’est plus, comme chez Zacharie, dans un taux de réussite de 1/3 pour 2/3 d’échec, mais bien de un pour tous. Mais ce « un » appelle d’avance tous à le retrouver après, il les met à part avec lui. En tranchant, le jugement du dieu aura mis tous à part avec le seul qui a réussi.

« Or Pierre lui dit : « Et tous peuvent bien être scandalisés, mais pas moi ». Pierre a du mal (et nous aussi, soyons honnêtes) à dissocier l’idée de salut de celle de réussite à l’épreuve du jugement. Alors il proteste : tous peut-être, mais pas moi. Il se met déjà à part, il énonce ce qu’il voudrait bien que le jugement opère. Il veut être « du côté de Jésus ».

Et il faut bien reconnaître qu’il y a quelque chose de bouleversant, de profondément émouvant, dans cet attachement sincère manifesté à son maître. Il n’y a pas d’hypocrisie dans la déclaration de Pierre, seulement une vraie sincérité… accompagnée sans doute d’une méconnaissance de soi. Face à l’épreuve, nous savons bien ce que nous voudrions manifester : mais ce que nous manifesterons vraiment, ce dont nous serons vraiment capables, qui peut le dire ? C’est ce que reconnaît humblement la si belle chanson Né en 17 à Leidenstadt. Il est peut-être important de se rappeler ce fait, en cette période profondément troublée où tant d’idées qu’on croyait à jamais révolues refont surface, où les épreuves du moment semblent manifester le pire chez de nombreuses personnes : choix de séparer les hommes des uns autres, de classer, de hiérarchiser, de rejeter… Face à cela, on voudrait avoir la force de toujours chercher l’unité, de ne pas verser à notre tour dans la division. Mais que c’est difficile…

« Et Jésus lui dit : « Amen je te dis que toi, aujourd’hui, cette nuit-ci, avant que le coq ait chanté deux fois, tu m’auras renié trois fois. » Pierre a mis en avant son propre cas, Jésus lui répond donc sur ce terrain, avec une annonce très précise et très circonstanciée. Elle sonne, dans son anticipation, comme un manque de confiance, comme une amertume un peu cynique. Mais la suite fera comprendre tout autre chose. Et du reste, le côté très circonstancié fait déjà pressentir autre chose : il s’agit plutôt de la peinture faite avant que le « motif » ne soit perçu. Ainsi peut-être, quand la coïncidence des deux sera évidente, il y aura peut-être une sorte de révélation personnelle.

Il est vrai qu’on reconnaît, qu’on voit (tout simplement), plus facilement les faiblesses des autres que les siennes propres.

« Or lui disait de plus belle : « S’il me fallait mourir avec toi, je ne te renierai pas. » Et tous en disaient autant. Pierre insiste. Je trouve que c’est tout à son honneur, en tous cas qu’il manifeste de façon poignante où va son désir. Et non seulement lui, mais tous ceux qui sont présents. Nous tous. Et l’on voit et l’on devine déjà que l’épreuve va être une révélation certes aux yeux de tous, mais peut-être d’abord à soi-même. Se reconnaître tel que l’on est, c’est sans doute une partie ou un aspect du jugement.

Une anticipation transformante (Mc.14,22-25)

Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit, le leur donna, et dit : « Prenez, ceci est mon corps. Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, et ils en burent tous. Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude. Amen, je vous le dis : je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le royaume de Dieu. »

« Et pendant qu’ils sont en train de manger,… » Il s’agit toujours du même repas, celui, familial mais très ritualisé, de la Pâque ; celui aussi où règne sans doute maintenant une ambiance un peu tendue, du fait de la révélation que Jésus a faite que l’un des convives va le livrer entre les mains de ceux qui le recherchent.

Marc est à la fois précis et vague : il nous dit que ce qui advient se situe pendant le repas, mais il ne nous dit pas à quel moment. Le repas pascal étant très ritualisé, il était tout-à-fait possible d’être plus précis, mais ce n’est pas son choix. Pourquoi ? Il me semble que l’effet produit pour le lecteur est un effet englobant, comme si c’était tout le repas qui prenait un nouveau sens du fait de ce que Jésus fait et dit à ce moment, et non seulement tel ou tel moment de celui-ci. Que fait-il donc ?

« …prenant un pain, après avoir béni, il [le] rompit et [le] leur donna et dit : prenez, ceci est mon corps. » Sur le plat qui se trouve au centre de la table, il y a empilés trois pains sans levain, les Matsoth, qui rappellent le départ précipité d’Egypte (le levain n’a pas eu le temps de faire son effet), mais aussi la fête agraire du renouveau de la vie (une fois éliminés tous les levains dans l’ensemble de la maison, on constate que néanmoins le levain se reforme -émerveillement qui vient d’une période où l’on ignore l’existence des bactéries !).

Selon le rituel de la Pâque, le père de famille fend en deux la matsa centrale, remet la plus petite partie à sa place dans le plat entre les deux serviettes, puis il prend l’autre morceau, l’enveloppe dans une serviette blanche, la charge sur son épaule comme s’il portait un lourd fardeau et va la cacher sous un coussin. Sur une question du plus jeune des enfants, on fait alors le récit traditionnel de la sortie d’Égypte. Puis le chef de famille rompt la matsa supérieure et la mange avec un morceau de la matsa intermédiaire. Tous les assistants font de même. Puis on mange les herbes amères. Le repas terminé, le père de famille ressort ce qui est caché sous les coussins, le brise et en distribue à tous les assistants. Il y a donc rituellement deux, ou trois, moments où le pain est rompu. Quant à la bénédiction, elle est dite normalement au tout début (on bénit le dieu pour se dons) et à la fin (on dit les prières de bénédiction et on chante les psaumes 113 à 118).

Les gestes faits par Jésus ne sont pas des gestes inconnus, mais ils semblent être faits dans un tempo qui n’a rien de rituel. Surtout, on voit que la parole de bénédiction adressée au dieu se mêle au geste de fraction du pain, et qu’un élément nouveau intervient, qui est celui du partage : dans le rituel, les convives font à l’imitation du père de famille, mais chacun pour soi-même. Ici, il n’y a qu’un geste, fait pour tous, à la place de tous et en leur faveur. Les convives sont dispensés d’accomplir ce geste, mais ils en bénéficient néanmoins.

Non seulement le geste est original et inattendu, très libre par rapport au rituel sur lequel il s’appuie mais auquel il ne se soumet pas, mais ce geste est accompagné d’une parole. Pour l’une des fractions des pains, celle qui rappelle la sortie d’Egypte (avec le baluchon), elle est normalement accompagnée aussi d’une parole. Celle-ci est explicative : le plus jeune de l’assemblée pose la question de la signification du geste, et le père de famille répond en rapportant ce geste à la sortie d’Egypte et à la libération de l’esclavage.

Mais ici, cette parole n’est pas commémorative, elle est un nouveau sens : « prenez, ceci est mon corps. » Le corps, c’est la personne concrète, perceptible, avec laquelle on peut entrer en relation. Ce corps, c’est justement celui qui va être engagé dans la trahison que Jésus vient de mentionner : c’est celui sur lequel les prêtres et les scribes veulent mettre la pain. Or, en en faisant la clé de compréhension de son geste innovant, il dit deux choses : que ce corps est rompu, mais aussi qu’il est offert. Et il dit, par la substitution de ces mots et de ces gestes à ceux qui sont habituellement accomplis, que cette offrande est pour la délivrance de tout le peuple.

C’est aussi une parole de liberté et d’initiative. Car si le fait d’être livré a été mentionné et habite les esprits désormais inquiets, Jésus montre que son corps ne lui est par d’abord pris, mais que c’est lui qui l’offre. Et par l’anticipation que constituent, sous mode rituel, ce geste et cette déclaration, il dépasse ce qu’il va subir. Oui il subit, mais plus encore il offre et choisit d’offrir.

« Et prenant une coupe [et] rendant grâce, il leur donna, et ils en burent tous. » Il y a plusieurs coupes qui circulent durant le repas pascal, Marc là encore ne précise pas de laquelle il s’agit, et là encore cela produit pour le lecteur l’impression que ce sont toutes les coupes qui voient ainsi leur sens réorienté. Pas de surprise cette fois pour les douze participants : ils reçoivent et se passent cette coupe, et y boivent cahcun à son tour.

« Et il leur dit : ceci est mon sang, de l’alliance, celui qui est répandu en faveur (ou : à la place) de tous. » Ce n’est qu’une fois qu’ils ont bu que Jésus ajoute une parole, là aussi innovante. Peut-être s’il l’avait dite avant auraient-ils refusé d’y boire ?

Le sang, c’est la vie. Qu’il soit répandu en faveur ou à la place (la préposition peut avoir les deux sens, et à mon avis il ne faut en éliminer aucun des deux) de tous, confirme tout ce que nous avons cru comprendre jusqu’à présent : il y a, dans l’offrande par Jésus de son corps et de sa vie, la volonté d’en faire bénéficier tout le peuple, mais aussi d’épargner celui-ci en se substituant à lui.

Ce qui est le plus étonnant est peut-être que les Douze boivent ce sang. Ne l’énoncer qu’après montre bien la conscience qu’a le Jésus de Marc d’un refus instinctif d’une telle action. A notre époque, qui hérite aussi de tout l’imaginaire gothique des vampires, l’idée peut faire encore plus horreur, dans un mélange à la fois érotique et démoniaque : mais cela ne fait pas partie des imaginaires à l’époque de Jésus. Toutefois, la chose répugne aussi, et c’est bien suite au déluge et dans le cadre de l’alliance universelle établie à travers Noé avec toute l’humanité qu’il est précisé que « avec la chair, vous ne mangerez pas le principe de vie, c’est-à-dire le sang. » (Gn.9,4).

Cette consommation, à mon avis, est volontairement énoncée de manière séparée : le corps et le sang ne sont pas consommés ensemble, mais bien séparément c’est-à-dire une fois qu’ils ont été séparés. C’est une participation à cette séparation-même, au fait que la vie ait été ôtée. Mais c’est aussi, comme cela est prescrit pour l’agneau pascal, une consommation entière de la victime, sans que rien n’en soit laissé. Et si le sang est bien « le principe de vie« , cela veut bien dire que la vie offerte de Jésus a bien pour but, en ne l’ayant plus en lui, qu’elle soit en ceux au profit de qui il l’offre, et dans son principe même. C’est comme s’il voulait communiquer jusqu’au principe même de sa vie, et que c’est ce qui donnait sens à l’offrande totale de la sienne.

« Amen je vous dis que je ne boirai plus du jus de la vigne, jusqu’à ce jour-là où je le boirai nouveau dans le royaume de Dieu.» Et puis voilà cette parole conclusive : pour Jésus, il n’y aura pas d’autre coupe partagée. Il annonce clairement sa fin prochaine, il y a avec cette déclaration une sorte d’accélération du temps. Il avait dit que l’un des convives allait le livrer, il laisse entendre maintenant que c’est pour bientôt.

Certains lecteurs ont voulu voir ici un vœu de naziréat votif : la renonciation à certaines choses, comme la consommation de boisson fermentée, jusqu’à l’obtention d’un bienfait demandé au dieu. Jésus renoncerait à boire du vin jusqu’à obtenir l’entrée dans le royaume du dieu. Ce n’est pas impossible, évidemment, mais dans la formulation de Marc, ce n’est pas non plus très explicite, donc pas très convaincant. Mais encore une fois, il n’y a pas me semble-t-il de contradiction entre le texte et cette interprétation. Mais au total, ce que je retiens surtout, c’est à quel point Jésus, toujours très libre par rapport aux rituels, se sert de ce langage dense et symbolique pour anticiper sa mort et changer son sens : ce ne sera pas d’abord la vie qu’on va lui prendre par l’effet d’une condamnation, mais bien l’offrande qu’il fait dès à présent de sa vie pour que la mort soit épargnée à tous et même sa propre vie communiquée.

Une remarque pour finir : pour Marc, cet épisode n’est lié à aucune réitération. Cette liberté prise avec le rite n’en crée pas un nouveau, elle est un langage propre à faire comprendre l’anticipation profonde par laquelle Jésus et lui seul reste libre devant la mort qui arrive.

Tentative d’infléchissement (Mc.14,17-21)

Le soir venu, Jésus arrive avec les Douze. Pendant qu’ils étaient à table et mangeaient, Jésus déclara : « Amen, je vous le dis : l’un de vous, qui mange avec moi, va me livrer. » Ils devinrent tout tristes et, l’un après l’autre, ils lui demandaient : « Serait-ce moi ? » Il leur dit : « C’est l’un des Douze, celui qui est en train de se servir avec moi dans le plat. Le Fils de l’homme s’en va, comme il est écrit à son sujet ; mais malheureux celui par qui le Fils de l’homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit pas né, cet homme-là ! »

« Et le soir venu il arrive avec les Douze. » Les lieux étant prêts pour la fête, « il » -Jésus, sans le moindre doute- y arrive avec les Douze. Dans la tradition juive, le jour commence avec le soir, et va jusqu’au soir suivant, comme le répète à l’envi le premier récit de la création : « Il y eut un soir, il eut un matin…« . D’abord le soir, ensuite le matin. La célébration du repas pascal va se tenir dès le premier soir, sans attendre. Et cette fois, l’assemblée est restreinte : ce ne sont pas « les disciples » en général, même si le vocabulaire de Marc en la matière est assez flottant, comme on l’a déjà constaté, mais ce sont « les Douze« , sans ambiguïté.

« Et comme ils étaient étendus à table et mangeaient, Jésus dit : « amen je vous dis que un d’entre vous me livrera, [un] qui mange avec moi. » Marc ne dit pas un mot du passage à table, du déroulé du repas, peut-être parce que ce repas « en famille » est déjà très codifié et que les règles en sont connues : pas besoin d’en écrire quand le lecteur sait déjà tout. Marc écrit pour un public qui connaît tout cela parce qu’il le vit régulièrement, -ce qui n’est pas notre cas à nous, mais Marc n’a manifestement pas écrit d’abord pour le public que nous sommes.

En revanche, Marc insiste sur ce qui interrompt le déroulé connu. Les voilà donc tous à table, semi-étendus selon la pratique d’alors, avec les conversations libres d’un repas festif, mais aussi les dialogues rituels qui donnent le sens de la fête. Or voilà une intervention de Jésus qui tranche aussi bien avec l’ambiance festive qu’avec le ton rituel : « amen je vous dis que un d’entre vous me livrera, [un] qui mange avec moi. »

La phrase ne sonne pas comme une dénonciation, mais plutôt comme une révélation, ce qu’accentue d’emblée l’entame, « Amen, je vous dis« . Et elle révèle que « un« , pas deux, parmi ceux qui sont ici présents, va le « livrer« , c’est-à-dire le trahir, le mettre entre les mains des autorités qui le cherchent (ce que tous savent depuis un moment déjà). Ils ont sans doute tous conscience que jusqu’à présent, si Jésus échappe aux autorités, c’est justement parce qu’il est soit à l’abri de la foule, soit à part et dans leur seule intimité. Nul ne peut donc ignorer que si l’un d’eux fait défection, c’est tout le système de mise à l’abri qui s’effondre.

La phrase de Jésus n’exprime aucun délai de temps : ce futur n’est pas nécessairement proche, ce n’est donc pas le but de la phrase. Au contraire, il y a une insistance sur la duplicité de cette personne, « [un] qui mange avec moi. » Manger avec quelqu’un est normalement un signe manifeste de communion : or ici, une hypocrisie est dénoncée, puisque le signe de la communion s’accompagne en réalité de la remise de Jésus à ses adversaires.

Quel peut bien être le but de cette phrase, dite à ce moment-là ? La forme affirmative marquée, la forme de révélation, montre que Jésus en sait plus que ce qu’il dit, et montre par la même occasion qu’il y a ce qu’il choisit de dire et ce qu’il choisit de taire. Il tait délibérément le nom de l’intéressé, alors qu’il ne peut pas ne pas le connaître étant donné ce qu’il dit. Alors quel peut bien être le sens, la portée, d’un tel choix ?

« Ils commencent à s’inquiéter (à être affligés, à être mal à l’aise) et à lui dire un par un : « serait-ce moi ? » On imagine le froid jeté par cette révélation ! Les éléments que nous avons précédemment mis en lumière provoquent un inquiétude générale, et le même mot [lupéïsthaï] peut signer s’inquiéter, être affligé, ou encore être mal à l’aise. Je pense qu’il ne faut pas choisir entre ces différents sens, parce qu’ils montrent toute une gamme de réactions sans doute toutes présentes à l’occasion de la révélation précédente : chacun peut se sentir triste que Jésus soit trahi, inquiet que ce soit par un membre de ce groupe restreint, mal à l’aise de se sentir désormais soupçonné par les autres, peut-être par Jésus lui-même, qui sait ?

On comprend alors que l’un des Douze prenne l’initiative de demander « Serait-ce moi ? » : c’est la seule manière de dissiper les doutes des autres à son propre sujet, comme de vérifier si Jésus est bien en paix avec soi. Et par un effet « boule de neige », une fois que l’un a posé la question, nul ne peut éviter de la poser à son tour, sans risquer d’alimenter les soupçons à son propre sujet. Et ainsi de suite, tous posent la question.

Et donc Judas ? Il n’a pas pu éviter de poser la question lui aussi ?… A-t-il été dénoncé à cette occasion ?

« Or lui leur dit : « L’un des Douze, qui met la main avec moi dans le plat. » On voit que la réponse de Jésus s’obstine à ne pas être nominative. Quel peut donc bien être son but ? Dévoiler aux autres le nom du traître, ce serait faire peser sur eux la réaction à son endroit. Sans doute Jésus cherche-t-il à faire comprendre à l’intéressé qu’il est percé à jour, que ses menées ne sont pas aussi secrètes qu’il le croit. Et peut-être par là à infléchir sa décision, à le faire revenir sur son choix ? Je ne vois pas d’autre explication à cette étonnante stratégie.

« C’est que d’un côté le fils de l’homme s’en va comme il est écrit à son sujet, mais d’un autre côté malheur à cet homme par qui le fils de l’homme est livré ; ce serait mieux pour cet homme s’il n’était pas né. » Dans ce sens, la dernière prise de parole de Jésus est terrible. Il met en parallèle les deux destinées, la sienne et celle de celui qui le livre. De son côté, il y a un itinéraire qui est annoncé, qu’il a déchiffré et compris dans les écritures, qui fait partie du dessein divin de salut. De l’autre, c’est un itinéraire qui n’est pas « obligé ».

On entend parfois cette bizarre objection que Judas n’est pas si coupable, puisque sans son action, l’accomplissement des Ecritures n’aurait pas eu lieu : c’est un curieux renversement ! Et surtout, c’est ignorer qu’elles auraient tout aussi bien pu s’accomplir sans passer par une trahison. Le projet des Grands-prêtres et des scribes était arrêté, Judas n’a fait que leur fournir une occasion ; qui plus est, il leur a permis d’anticiper : on a vu que leur choix initial était de laisser passer les fêtes de la Pâque, pour ne pas avoir à affronter une population aussi nombreuse.

Si nous reprenons maintenant l’hypothèse que nous avons fait ci-dessus, à savoir que Jésus essaye justement de faire changer Judas d’avis, on voit qu’il pèse de tout son poids : « ce serait mieux pour cet homme s’il n’était pas né. » Cela a dû faire sérieusement réfléchir Judas, on l’imagine….

Préparation de la Pâque (Mc.14,12-16)

Le premier jour de la fête des pains sans levain, où l’on immolait l’agneau pascal, les disciples de Jésus lui disent : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? » Il envoie deux de ses disciples en leur disant : « Allez à la ville ; un homme portant une cruche d’eau viendra à votre rencontre. Suivez-le, et là où il entrera, dites au propriétaire : “Le Maître te fait dire : Où est la salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ?” Il vous indiquera, à l’étage, une grande pièce aménagée et prête pour un repas. Faites-y pour nous les préparatifs. » Les disciples partirent, allèrent à la ville ; ils trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit, et ils préparèrent la Pâque.

« Et au premier jour des Azymes, quand on sacrifiait la pâque, ses disciples lui disent : « Où veux-tu que, nous en-allant, nous préparions afin que tu manges la pâque ? » Nous voici au « premier jour des Azymes« , c’est-à-dire au cœur du sujet ou de l’évènement. On se souvient que le triptyque introductif est situé à trois jours de maintenant, comme d’ailleurs la conclusion nous amènera le troisième jour après cet évènement. Nous sommes au « jour J ».

Marc précise que ce « premier jour des Azymes » est aussi celui où l’on « sacrifiait la pâque« , c’est-à-dire où se faisait le repas de famille, présidé par le père de famille, où se commémorait la sortie d’Egypte, notamment par la consommation de l’agneau. La Torah connaît trois grandes catégories de sacrifices : les holocautes, hommage solennel où la victime est entièrement offerte au dieu, les sacrifices de communion, où la victime est partagée entre le dieu et les hommes qui en mangent une partie, et les sacrifices pour les péchés, offrandes réparatrices.

Le texte de l’Exode (Ex.12,1-14) explique le rituel : il s’agit d’un holocauste bien particulier, puisqu’il ne doit rien rester de l’animal comme dans un holocauste, mais au lieu qu’il soit offert au dieu entièrement, il est au contraire entièrement consommé par les hommes. Et le linteau et les montants des portes sont marqués du sang, de manière que la mort ne frappe pas les habitants de la maison : autrement dit, l’agneau est le seul qui, dans la maisonnée, soit frappé de mort, pour que tous les autres vivent et soient épargnés. Mais il est non seulement frappé mais disparaît entièrement, consommé par les membres de la maisonnée.

C’est un mémorial auquel on ne manque jamais, et même la pâque est devenue une fête de pèlerinage, c’est-à-dire que la coutume s’est instaurée de se rendre à Jérusalem à cette occasion. Ce n’est pas une obligation, mais cela fait partie de la solennité de la fête. Les disciples se préoccupent donc de célébrer la pâque, c’est une évidence pour tous, en conséquence de quoi la question n’est pas « est-ce que…? », mais tout simplement « où…? », tant il est évident que la chose fait consensus. Et il y a une autre chose qui fait si bien consensus qu’elle n’est pas formulée, c’est que le groupe de Jésus et de ses disciples fonctionne comme une famille, dont Jésus serait le chef : de là cette formulation « afin que tu manges la pâque« . Non que Jésus soit le seul à célébrer cette fête, mais tous le feront sous sa présidence.

Notons tout de même que, dans l’évangile de Marc, c’est la seule et unique fois où l’on voit Jésus (et ses disciples) célébrer une fête rituelle.

« Et il envoie deux de ses disciples et leur dit : « Rendez-vous dans la ville, et viendra à votre rencontre un être humain portant une jarre d’eau. » Jésus choisit de ne pas rester sur place, mais d’honorer la dimension « fête de pèlerinage », il envoie deux disciples à Jérusalem, c’est là que les choses se passeront. Plutôt que de longues explications, Jésus invite les deux envoyés à être attentifs à qui ils rencontreront. A leur encontre viendra « un être humain portant une jarre d’eau« , homme ou femme. Si c’est une femme, ce n’est pas très étonnant, si c’est un homme, c’est sans doute moins fréquent, mais dans les deux cas, c’est un fait banal, là où il n’y a pas d’eau courante. Donc, ce n’est pas tout-à-fait le premier venu ou la première venue, mais on n’en est pas loin.

Il est tout de même notable que la question, aussi simple soit-elle, se résolve par une rencontre : il y a là une ouverture et en même temps une remise de soi qui fait exemple.

« Suivez-le et là où il entrera, dites au maître de maison que le maître dit : « Où est ma salle de réception où avec mes disciples je mangerai la pâque ? » Quelqu’un qui va chercher de l’eau, la rapporte a priori chez lui, où dans la maison en laquelle il vit. Le duo est invité à se laisser conduire jusqu’à celle-ci, où qu’elle soit. Parleront-ils à celui qu’ils suivent ? Rien ne l’empêche, rien ne le prescrit.

En revanche, une fois arrivés, ils s’adresseront cette fois au maître de maison, au décideur. Mais ils parleront au nom « du maître », sous-entendant ainsi qu’il est non seulement le leur, mais aussi le maître de celui à qui ils s’adressent. Et c’est à celui-là qu’ils poseront la question qu’initialement ils ont posée à Jésus : « où…? »

La recherche du lieu ne ressemble pas vraiment à ce dont nous avons l’expérience en matière de salle pour faire la fête ! Aujourd’hui, quand on prospecte par exemple pour une salle de mariage, il faut s’y prendre avec plus d’un an d’avance, parfois deux (cela dépend des régions). Et l’on prend rendez-vous, l’on visite, l’on se demande si cela va convenir, l’on essaye ailleurs, l’on demande des devis, l’on réfléchit, et finalement, souvent par voie de compromis, on se décide et on réserve. Mais là, cela semble d’une simplicité étonnante, alors même que, rappelons-nous, la population de Jérusalem pouvait doubler à l’occasion de cette fête…

« Et lui vous [en] indiquera à l’étage supérieur une grande préparée pour passer à table. Et là, préparez pour nous. » Il y aura bien une salle de réception dans cette maison, elle sera à l’étage, et elle sera déjà prête pour un repas. Les préparatifs que les deux disciples auront à faire seront donc minimalistes, probablement de ceux qui différencient un repas de fête ordinaire (si l’on peut dire) à celui de la pâque. Une simple adaptation, en quelque sorte.

« Et les disciples sortirent et allèrent dans la ville et trouvèrent comme il leur avait dit et préparèrent la pâque. » Et voilà que tout se passe comme annoncé. Les disciples ont trouvé un lieu, et ils ont trouvé en faisant comme Jésus le leur avait indiqué.

Je ne suis pas sûr qu’il faille conclure que Marc nous présente un Jésus avec un don de double-vue, ou quelque don extraordinaire de ce genre. Tout s’est passé, me semble-t-il, comme s’il s’en était remis, non au hasard, mais à la providence. Sans doute la Pâque est-elle une fête dont le sens est si proche de ce qu’il a compris de sa mission, qu’il ne peut douter que tout soit fait pour que sa célébration soit possible. Dans la recommandation aux disciples, je trouve surtout une remise de soi et des siens totale, entre les mains du dieu provident de qui plus que jamais il veut dépendre, à qui il veut tout entier appartenir, pour l’accomplissement de sa volonté. La conclusion que cela a « marché », comme on dit, montre qu’en effet, le dieu est au rendez-vous, qu’il conduit bien les choses, qu’on peut se fier à lui.