Si loin, si proche (dimanche 25 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

On connaît bien, croit-on du moins, cette parabole parfois nommée « du pauvre Lazare » ou encore « Lazare et le mauvais riche ». J’en ai déjà donné un commentaire sous le titre Le bouché, et ses débouchés. J’avoue qu’en le relisant, je n’ai pas grand chose à ajouter… Ce que je voudrais approfondir cette fois-ci, c’est le message adressé aux Pharisiens.

Car il s’agit bien d’un message aux Pharisiens, de manière spécifique. La semaine dernière en effet, nous avions une parabole adressée aux disciples, qui mettait en relief l’aspect révélateur et engageant de notre usage des biens matériels, augmentée de quelques avis se concluant par la formule lapidaire : « Vous ne pouvez pas servir à la fois le dieu et l’argent ». Mais parmi les disciples, ou du moins à portée de voix, se trouvent aussi manifestement des Pharisiens : on a déjà vu que le message de Jésus sur l’intériorité, sur l’inscription de la Loi dans le cœur, était proche du leur.

Cette fois pourtant, cette parole sur l’argent (les biens matériels en général) provoque chez eux une réaction de défiance, et Luc ajoute à la suite, et immédiatement avant notre texte : « (14) Quand ils entendaient tout cela, les pharisiens, eux qui aimaient l’argent, tournaient Jésus en dérision. (15) Il leur dit alors : « Vous, vous êtes de ceux qui se font passer pour justes aux yeux des gens, mais Dieu connaît vos cœurs ; en effet, ce qui est prestigieux pour les gens est une chose abominable aux yeux de Dieu. (16) La Loi et les Prophètes vont jusqu’à Jean le Baptiste ; depuis lors, le royaume de Dieu est annoncé, et chacun met toute sa force pour y entrer. (17) Il est plus facile au ciel et à la terre de disparaître qu’à un seul petit trait de la Loi de tomber. (18Tout homme qui renvoie sa femme et en épouse une autre commet un adultère ; et celui qui épouse une femme renvoyée par son mari commet un adultère. (19) Il y avait un homme qui était riche, qui était vêtu de pourpre et de byssus… »

On voit dans cet ensemble (que le lectionnaire ne nous donne pas) que les versets (16), (17) et (18) semblent indépendants : le (16) porte sur la nouveauté établie à partir de Jean-Baptiste, le (17) sur la pérennité de la Loi, le (18) sur la pérennité des liens du mariage. Dans l’abondante matière recueillie par Luc au cours de son enquête, comme il le dit au début de son évangile, ces trois « dits » sans rapport évident les uns avec les autres ont été placés là par lui, et mériteraient pour cela chacun un examen indépendant. Mais pour notre propos, qui est de bien établir le contexte dans lequel nous nous trouvons avec notre parabole, on peut tout simplement les extraire, et celui-ci paraît alors plus clairement. On a d’abord une réaction des Pharisiens aux propos de Jésus sur l’argent, « Quand ils entendaient tout cela, les pharisiens, eux qui aimaient l’argent, tournaient Jésus en dérision.« , ensuite une première réaction verbale de Jésus, « Il leur dit alors : « Vous, vous êtes de ceux qui se font passer pour justes aux yeux des gens, mais Dieu connaît vos cœurs ; en effet, ce qui est prestigieux pour les gens est une chose abominable aux yeux de Dieu.« , suivie enfin d’une parabole illustrative, « Il y avait un homme qui était riche, qui était vêtu de pourpre et de byssus… », notre parabole.

Fiodor Bronnikov, Lazare dans l’entrée de l’homme riche (1886), Huile sur toile, Galerie d’Art Régionale, Tver (Russie). Le riche est loin de Lazare, inaccessible. Et l’esclave qui porte de l’eau dans cette immense gouffre ne trempera même pas son doigt pour lui adoucir la langue…

Voilà qui éclaire plus nettement la portée de notre parabole. Car d’abord, chez les Pharisiens, c’est l’amour de l’argent qui fait tourner Jésus en dérision. Par cette attitude et malgré eux, ils confirment la conclusion précédente, « vous ne pouvez pas servir à la fois le dieu et l’argent« . Mais il y a changement de point de vue, et Luc nous met maintenant du côté de ceux qui aiment l’argent plus que le service du dieu. Voilà qui invite manifestement à une explication supplémentaire. Car si (c’est notre texte de la semaine dernière) l’usage des biens matériels apparaît comme une première étape, décisive, dans l’apprentissage de la place de disciple, à condition d’entendre et de comprendre que ces biens, justement, sont peu au regard de ce qui est promis mais révèlent néanmoins le cœur de ceux qui en font usage, comment les choses se passent-elles pour ceux qui accordent plus d’importance aux biens matériels ?

Autrement dit, si les Pharisiens sont dans l’état d’esprit où ils pensent que les biens (l’argent) ne sont pas don du dieu mais choses qu’ils se sont acquis eux-mêmes, dans l’état d’esprit aussi où ils accordent une plus grande valeur aux biens et à l’argent qu’au service du dieu, tout en étant persuadés du contraire, y a-t-il pour eux une voie de conversion ? Car c’est bien là leur situation : « Vous, vous êtes de ceux qui se font passer pour justes aux yeux des gens, mais Dieu connaît vos cœurs« . Le dieu connaît leur cœur : mais eux, comment pourraient-ils le connaître aussi, de sorte qu’ils changent leur cœur ?

Et ici intervient maintenant notre parabole, qui est tout entière un programme constitué pour la conversion du cœur des Pharisiens, et de tous ceux qui situeraient mal l’échelle des valeurs. Et c’est ici aussi qu’elle nous rejoint, car peut-être nous aussi situons-nous mal l’échelle des valeurs ? Cette question ne peut pas être prise à la légère, parce qu’elle est objectivement difficile. En effet, si nous avons bien lu et bien compris le message de la semaine passée, l’argent et les biens sont situés comme peu importants au regard du service du dieu, et pourtant il ne sont pas d’importance nulle puisqu’ils sont le lieu ou nous apprenons d’abord à être disciple, avant que nous soit confié plus. C’est donc qu’il ne faut ni surévaluer la place de l’argent, ni non plus la sous-évaluer : équilibre difficile ! Si nous avions quelques repères, ce ne serait peut-être pas si mal…

Quels repères nous donne donc la parabole de l’homme riche et du pauvre Lazare ? L’homme riche est sans aucun doute celui auquel les Pharisiens (et nous) sont invités à s’identifier : « un homme était riche, il s’habillait de pourpre et de byssus, faisant chaque jour réjouissance, magnifiquement. » Les symboles de la réussite chers à ceux qui aiment l’argent sont tous réunis : richesse, apparence, opulence et situation sociale. Et c’est là ce qui est « prestigieux pour les gens« . Mais quel est le point de vue du dieu sur cette situation ? C’est la mort de cet homme riche qui le fait comprendre, en faisant passer de l’autre côté du miroir.

« Dans l’Hadès, il lève ses yeux, alors qu’il est soumis à la question, et aperçoit Abraham au loin et Lazare dans son sein. » Qu’y a-t-il de semblable et de différent dans la situation de l’homme riche, de l’autre côté du miroir ? Comme avant, il aperçoit Abraham de loin : Abraham était une lointaine justification de sa vie, lui qui se faisait « passer pour juste« , à présent il est bien là et au loin. Comme avant, l’homme riche n’a aucune considération pour Lazare : il ne le voyait même pas, alors que ce dernier était dans son atrium, dans le portail de sa maison, maintenant il ne s’adresse qu’à Abraham, qu’il estime être un interlocuteur approprié (entre puissants…), mais n’évoque Lazare qu’au service d’Abraham et de lui-même. Comme avant, « un gouffre immense est établi » qui empêche de passer de lui à Lazare ou inversement : la forme passive du verbe invite à se demander qui a établi ce gouffre. On pourrait penser que c’est une disposition divine, mais la comparaison précédente nous fait au contraire bien voir que ce gouffre a bien été établi par l’homme riche lui-même durant sa vie : ne voyant même pas Lazare, il ne voyait pas non plus le gouffre qui apparaît à présent.

Et quelles sont les différences ? J’en vois deux. La première est une inversion :  « Enfant, souviens-toi que tu as pris tes bonnes choses dans ta vie, et semblablement Lazare de mauvaises ; maintenant cependant lui est ici consolé, et toi à l’inverse tu souffres. » Rappelons-nous que dans cette histoire, la « mort » des personnages n’intervient que pour nous faire changer de point de vue, passer du point de vue de l’homme riche à celui du dieu. Ainsi, l’homme riche, de son point de vue, vit dans les plaisirs et l’abondance, il « prend les bonnes choses de la vie » selon son échelle de valeurs. Mais selon une autre échelle de valeurs, celle du du dieu, il est en fait « soumis à la question« , c’est-à-dire que sa vie est mise en jeu pour lui faire avouer quelque chose. Et quoi ?

La deuxième différence, c’est un aveu : « oh non, père Abraham, vient vers eux de chez les morts, ils changeront d’état d’esprit« . Le Pharisien, durant sa vie, jamais ne dirait qu’Abraham, Moïse ou les Prophètes sont de peu de poids, qu’il lui faut un autre témoignage. Autrement dit, jamais il n’eût avoué pendant sa vie que les autorités dont il se réclame sur le plan religieux sont en fait impuissantes à régler sa propre vie. Il affirme le contraire ! Et c’est peut-être cela, l’aveu que la torture, la mise à la question, lui arrache : la reconnaissance que l’échelle de valeurs dont il se pare comme défenseur de la religion authentique n’est pas son échelle de valeurs véritable, qu’elle n’est qu’un paravent qui cache la place principale donnée à l’argent et ses facilités. Or c’est cet aveu, ou cette prise de conscience, qui pourrait être le début d’un véritable changement.

Des critères se dégagent-ils, en fin de compte, pour constituer un itinéraire de conversion ? Oui, et le message de Luc est frappant pour un chrétien, qui a bien appris que la résurrection est la base de toute sa foi et l’objet premier de son annonce. Or ici, Luc dit : « ils n’obéiront à aucun qui ressusciterait des morts. » Non, les critères sont deux. En premier lieu Lazare, en second lieu Moïse et les Prophètes. D’abord il faut voir Lazare, il faut considérer Lazare. Il me faut ouvrir les yeux sur Lazare qui est à ma porte : où est ma porte ? Quels sont les lieux que je fréquente, dont j’entre et je sors, et qui se trouve là à cette entrée et cette sortie, de manière récurrente ? Qui est si proche de fait, et si loin de mes yeux et de mon attention ? Or c’est seulement si je vois Lazare, si je considère Lazare, si j’estime Lazare, si je partage un peu avec Lazare, que Moïse et les Prophètes deviendront pour moi porteurs de sens, et pourront réajuster l’échelle de valeurs de ma vie. Lazare a le pouvoir de me remettre à ma vraie place : il est urgent de le trouver.

L’enjeu de la gestion (dimanche 18 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Notre texte, qui fait directement suite à celui de la semaine dernière dans l’évangile de Luc, est toujours étonnant. J’en ai déjà tenté un commentaire : Accueillir et comprendre à tout prix. Mais à vrai dire, il joint des ensembles qui, une fois de plus, n’ont peut-être pas grand chose en commun à l’origine, et Luc a comme d’autres tenté d’organiser une matière abondante mais un peu en fouillis.

Je suis particulièrement étonné cette année par l’enchaînement qu’il réalise entre une parabole qu’on pourrait appeler « de l’intendant réfléchi » et une autre parole qui apparaît presque contradictoire à propos de l’usage de l’argent et du rôle de celui-ci pour éprouver notre fiabilité : « Qui est fiable dans ce-qui-vaut-peu, dans ce-qui-vaut-beaucoup est aussi fiable , et qui est injuste dans ce-qui-vaut-peu, dans ce qui vaut beaucoup est aussi injuste. Si donc dans le Mamon injuste vous ne commencez à être fiables, qui vous confiera le véritable ? Et si dans ce qui est à un autre vous ne commencez à être fiable, ce qui vous est propre qui vous le donnera ?« 

Cette dernière parole est placée par Luc après la parabole, de sorte qu’elle apparaît un peu comme sa conclusion -quoique la parabole ait déjà sa conclusion. Elle semble comme une autre conséquence que l’on tire de la même parabole. Et pourtant, dans cette « parabole de l’intendant réfléchi », ce dernier n’apparaît pas très fiable, puisque c’est la raison pour laquelle son maître lui demande des comptes et s’apprête à le renvoyer !! Alors quel est le rapport ? N’y a-t-il pas là une flagrante contradiction ? Luc ne se montre-t-il pas particulièrement malhabile à enchaîner ainsi des paroles, peut-être sous prétexte qu’elles parlent d’argent, quand à l’examen elle paraissent contradictoires ?

Considérons d’abord cette parole comme indépendante, ce qu’elle était peut-être à l’origine. Que veut-elle dire ? Il me semble qu’elle parle d’abord d’éprouver la fiabilité des personnes : il est sage de commencer par confier à une personne que l’on veut éprouver des choses de moindre importance, et suivant ce qu’elle va révéler d’elle, on lui confiera (ou pas) des choses de plus grande importance. C’est presque du bon sens. Intéressante est l’opposition fiable/injuste : se montrer [pistos], « digne de foi, de confiance« , c’est une relation positive avec celui qui mandate, une relation ouverte. Le mandant a l’initiative d’accorder sa confiance, et le mandaté fait effort pour mériter confiance. Se montrer [adikos], « injuste« , c’est plutôt une relation avec les autres, ceux au service de qui la mission est confiée. Ils peuvent être lésés par l’action et les pratiques du mandaté: celles-ci peuvent les mettre dans la gêne, créer une insécurité grave, voire précipiter leur situation dans la misère.

Cela fait voir que la relation n’est jamais une relation fermée, à deux, limitée à un face à face : il y a trois partenaires au moins (et le troisième est un collectif). Fiable est celui qui répond à la confiance que son maître lui a faite, parce qu’il fait ce que le maître attend au bénéfice des autres. Injuste est celui qui ne poursuit pas cet objectif du bénéfice des autres, et par conséquent le maître lui retire sa confiance. Nous commençons à retrouver tout-à-fait notre parabole. Des on-dits ont fait penser au maître que son intendant n’était pas fiable, mais la réaction de ce dernier est tellement au bénéfice des autres (et au sien en même temps, mais après tout ce n’est pas contradictoire, au contraire : l’évangile dit bien « tu aimeras ton prochain comme toi-même ») que le maître fait au contraire l’éloge de son intendant.

Et cela nous permet de mieux entendre la deuxième partie de la parole sur laquelle je me concentre aujourd’hui. Le « Mamon injuste« , c’est l’argent. Mamon est le dieu des richesses chez les Syriens : c’est le Ploutos des Grecs. Pourquoi injuste ? Peut-être parce qu’il est si inégalement réparti entre les hommes ?… En tous cas, il est question d’être fiable, pour commencer, avec le Mamon injuste : l’usage que nous faisons de la richesse est ce commencement, ce lieu où nous sommes éprouvés pour commencer. Comment allons-nous nous comporter avec l’argent, comment allons-nous nous situer dans cette relation à trois : le Maître, nous-mêmes et les autres ?

Cette manière de poser la question est en vérité une remise en cause profonde. L’argent n’est pas d’abord quelque chose que nous avons gagné, mais nous sommes invités à le considérer comme un bien de peu, tout de même confié à nous par le maître. Et l’usage que nous allons en faire, s’il cherche le bénéfice des autres, nous vaudra d’être considérés fiables. Dans le cas contraire, pas besoin de réclamer plus. La gestion financière, la gestion des biens, n’est pas une chose simple. Il y a ceux qui en sont les destinataires principaux, dont nous-mêmes en général, mais il y a aussi tous ceux qui en sont aussi les destinataires occasionnels, et la liste n’en est jamais établie une fois pour toutes ! Un juste équilibre de son usage entre toutes ces personnes n’est pas chose simple. Pour autant, une gestion injuste tombe souvent assez facilement sous le jugement commun, soit par dilapidation, soit par avarice, soit par négligence, soit par dissimulation… Je n’ai sûrement pas pensé à tout.

Il me semble au fond que s’il est ici question d’argent, il est question à travers lui de toute la dimension matérielle de notre vie. L’argent, c’est l’échange : c’est le moyen inventé pour dépasser le troc et donner plus de liberté aux échanges, et dans le temps, et dans l’objet. Grâce à l’argent, je ne sui pas tenu d’échanger les œufs que j’ai maintenant contre des pommes de terre que l’autre a maintenant. Mais la gestion de l’argent, c’est la gestion de toute la dimension matérielle de la vie, c’est-à-dire aussi tout ce qui lui donne sa réalité. Il est bien beau de prétendre qu’on aime quelqu’un, quand on ne va pas jusqu’à s’engager concrètement, réellement, donc financièrement, à son endroit. Tout ne se résume pas à cela, bien sûr : mais la dimension matérielle est loin d’être négligeable, au contraire même. Parce que nous sommes des êtres de chair et de sang. Et parce que les richesse sont limitées, donner de son bien revient souvent à se priver soi-même, à renoncer à quelque chose.

La « chute » de la parole que nous observons de plus près est aussi très intéressante, et se remarque d’autant plus qu’elle fait littérairement une rupture remarquable. A la fin, on n’a plus le verbe « confier » mais bien « donner ». Parce qu’il est question de ce qui ultimement nous est « propre », ce qui est nôtre. Jusqu’à présent, rien n’a été nôtre. Mais au bout du processus, ce qui nous est confié, ce que le maître veut nous confier, c’est ce qui nous est propre. C’est si précieux qu’il ne veut pas nous le donner d’emblée. Il attend. Nous sommes si précieux à ses yeux, qu’il hésite à nous confier à nous-mêmes ce qui pourtant nous est propre. Mais il veut le faire.

L’usage des biens n’est que le début d’une histoire, d’une histoire d’amour, dont le terme est la réception de ce qui est vraiment nôtre. Je ne peux penser qu’à ce « Nom nouveau que nul ne connaît sinon celui qui le reçoit« , notre être véritable, que le dieu travaille tout au long de notre vie à nous révéler, à nous confier. Nous ne savons pas qui nous sommes en réalité, lui le sait. Mais il travaille à nous dévoiler, à nous révéler la merveille de notre être profond. Ce travail de révélation commence déjà à l’occasion de la gestion des biens, de ce qu’elle révèle de nous dans notre rapport au dieu, aux autres et à nous-mêmes. Il y a là une bien belle histoire en jeu !

S’ouvrir à l’inespéré (dimanche 11 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai posté un commentaire de la mise en situation de ce texte et de sa troisième parabole, connue sous le nom de parabole du Fils Prodigue, sous le titre Manger, avec qui ? et un commentaire des deux premières paraboles, dites de la Brebis perdue et de la Drachme perdue, sous le titre Bouleversement social.

Je voudrais cette fois m’attarder sur l’attitude du père de la troisième parabole. Il nous est dit en effet que soumis à la famine, le plus jeune fils pense que les employés de son père ont, eux, de quoi manger, et qu’il va oser essayer, renonçant à sa qualité de fils, de se faire embaucher par son père lui aussi comme employé : de sorte qu’il aura à manger à sa faim. « Et il se leva et repartit vers son père. Mais alors qu’il était encore à grande distance, l’aperçut son père, et il fut pris aux tripes, et il courut et se jeta à son cou et il l’embrassait. »

Attitude saisissante ! Attitude qui n’est absolument pas celle qu’a anticipée le plus jeune fils (ni l’autre non plus, d’ailleurs !) : il s’attendait lui à ce que son père le prenne de haut et que la relation filiale ne soit plus de mise. Il a d’ailleurs préparé son petit discours en ce sens, « j’ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d’être appelé ‘ton fils’… » Il en est même si convaincu qu’il essaye, malgré la réaction totalement inattendue du père, de dire ce discours préparé, et le père l’interrompra en s’adressant à ses serviteurs.

Qu’est-ce que cela signifie dans le contexte ? Cela signifie que, si les pharisiens et les scribes (figurés par le fils aîné) sont d’abord surpris puis indignés par l’attitude de Jésus avec « les publicains et les pécheurs« , lesdits publicains et pécheurs (figurés par le plus jeune fils) ne sont pas moins surpris. Mais eux sont surpris, puis émerveillés. Sans comprendre, ils restent prisonniers de leur première réaction, de ce à quoi ils se sont préparés : car ils se sont préparés. Ils sont préparés au reproche, au mépris, au refus. Les catégories mentales qui s’imposent à eux, peut-être parce que ceux qui les ont réputés « pécheurs » les leur ont imposées, leur interdisent d’espérer une place de fils. Ils espèrent trouver un employeur nourricier, mais ils ne comptent certes pas sur un père aimant. C’est dire si la « conversion » dont il est question dans tout ce passage est peut-être avant tout une conversion de la pensée, un renouvellement profond qui s’ouvre à de nouvelles catégories mentales, et une ouverture à une espérance inédite. Se convertir, c’est peut-être au fond s’ouvrir à l’inespéré.

Rembrandt van Rijn, Le Fils Prodigue, (détail), Musée de L’Ermitage, Saint-Pétersbourg.

Je mets maintenant en regard ce passage avec les deux autres paraboles. Dans les deux autres paraboles, une fois constatées les pertes de la brebis ou de la drachme, le berger ou la maîtresse de maison se mettent à leur recherche « jusqu’à ce qu’il ou elle la retrouve« , l’expression se retrouve mot pour mot les deux fois. C’est une attitude active, très active, dont nous avons vu dans un commentaire précédent qu’elle mobilise toute l’attention et toute l’énergie de l’homme ou de la femme, et que son terme leur échappe mais appartient entièrement à la pièce ou l’animal perdus : la recherche ne cessera pas quand les chercheurs le décident, mais quand animal ou pièce auront été trouvés.

Dans cette troisième parabole, il pouvait sembler que le père restait passif. C’est peut-être parce que le narrateur nous faisait suivre l’itinéraire du fils puiné. Mais dès que la caméra se reporte sur le père, on le voit actif. Et quelle est son action ? Il regarde. « alors qu’il était encore à grande distance, l’aperçut son père« . Mais, me direz-vous, regarder ce n’est pas aussi actif que marcher par monts et par vaux, ou balayer avec soin toute la maison. Ce n’est pas faux. Mais peut-être est-ce plus réaliste ainsi, ou plus précis : car quelle chance de trouver celui qui s’enfuit encore ? Le père, au vrai, n’a pas quitté son fils des yeux un seul instant. Ses yeux l’ont suivi sans interruption, et ce qui est nouveau, ce n’est pas le regard du père, c’est l’attitude du fils.

Ce que le père aperçoit immédiatement, c’est le changement d’attitude du fils. Il le voit aussitôt que celui-ci commence de se mettre en route dans sa direction. Si tel est le cas, il peut être rejoint, il peut être trouvé. Et sans délai se met en œuvre l’énergie du père pour rejoindre son père, et quelle énergie ! « et il courut et se jeta à son cou et il l’embrassait. » On retrouve le « jusqu’à ce qu’il le trouve » des deux autres paraboles : il court, il court jusqu’à lui, il court jusqu’à ce « pays lointain » où il est parti, et il court jusqu’à le rejoindre, jusqu’à le toucher, jusqu’à l’embrasser, jusqu’à le serrer sur son cœur pour le ré-engendrer.

Qu’est-ce à dire ? Qu’aussi loin que nous croyions être du dieu, nous sommes toujours son regard : non pas sous son œil qui surveille, le sourcil froncé ; mais sous son regard qui nous espère, le sourcil tremblant et l’œil humide. S’il n’agit pas encore, c’est parce que nous fuyons encore : il attend le cœur tremblant que nous nous retournions. Mais si c’est le cas, alors c’est un ouragan. Et c’est bien lui qui fera le plus grand chemin, qui effacera d’un coup la distance que nous, nous avons créée, qui comblera d’un coup le fossé que nous, nous avons creusé.

Mais le texte dit aussi une autre chose, il livre un secret. Entre le retournement tout juste amorcé du fils et l’élan impétueux du père qui tout de suite rétablit l’union, il y a un secret. Il y a un mot. « et il fut pris aux tripes« . C’est exactement, mot pour mot, le mot employé dans la parabole du bon Samaritain, le mot qui expliquait que l’étranger ne change pas de côté de la route pour éviter l’homme blessé, mais aller s’approcher de lui. C’est le même secret dans les deux cas, le même secret du cœur. C’est le même drame intérieur, le même pincement, le même bouleversement qui explique l’action différente et surprenante. « et il fut pris aux tripes« .

Le secret du cœur du dieu, ce qui le fait bondir vers celui qui l’a quitté en souhaitant sa mort, est le même secret du cœur de l’homme qui le fait s’approcher de l’autre blessé. Comme je le faisais déjà remarquer dans Pris aux tripes, point qui m’apparaît toujours capital, ce motif d’agir jaillit spontanément comme du fond de soi comme le fait une source de vie. Ce n’est pas une injonction morale, ce n’est pas une règle, ce n’est pas le fruit d’un raisonnement. Ce n’est pas un calcul d’intérêt ou un plan général. C’est ce qui peut surgir du fond de soi, comme un cri primal, pourvu que rien n’y fasse obstacle.

Et c’est là que nous rejoignons ce que nous avons déjà observé plus haut : si la conversion fondamentale est bien de s’ouvrir à l’inespéré, par-delà les a priori et les pensées pré-formatées qui nous habitent hélas beaucoup (et dont par conséquent il y a tout un travail pour se libérer), de même il y a tout un travail sur soi pour permettre, comme pour le samaritain ou le père de la parabole, ce jaillissement spontané du don des tripes qui nous rend fondamentalement humains, c’est-à-dire tels que le Créateur a fait sa créature : sensible, compatissante et tendre. Il a fait de nous un volcan dont le magma nous entraîne vers les autres, et qui ne demande qu’à jaillir comme un amour brûlant. L’action de ce père, qui lui laisse jaillir le magma de son cœur, nous révèle à l’image de qui nous sommes faits. Accueillant son élan à notre égard, nous pouvons laisser jaillir le même à l’égard de ceux qui nous entourent, et même plus loin encore, « dans un pays lointain ».

Mettre à distance (dimanche 4 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

On trouvera si on veut une mise en situation de notre texte de ce dimanche, ainsi qu’un commentaire général de celui-ci sous le titre Faire le point en soi-même. J’ai, dans celui-ci, surtout insisté sur la première partie de ce texte, celle qui choque par sa radicalité.

Cette fois, je remarque la formule qui rythme l’ensemble composé par Luc, [ou dunataï éïnaï mou mathètès], mot-à-mot et dans l’ordre « il ne peut pas être mon disciple« . Cette formule revient trois fois, elle est comme le ruban grâce auquel toutes ces paroles -qui pourraient bien être indépendantes à l’origine- constituent un seul ensemble. A chaque fois, cette formule est précédée d’une condition distincte, de sorte qu’il ressort de cet ensemble trois grandes conditions pour « être [son] disciple« . Mais j’avoue que c’est le troisième emploi de cette formule qui attire le plus mon attention cette fois-ci, et notamment à cause de ce qui la précède immédiatement, « Ainsi donc, toute personne d’entre vous qui ne met pas à distance toutes les choses sur lesquelles il se fonde, ne peut être mon disciple« .

Le texte de l’AELF traduit : « qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient« . N’y aura-t-il donc que les Saint-François à être vraiment disciples ? Mais le verbe « renoncer » n’est pas celui employé, Luc écrit [apotassétaï], ce qui est la forme moyenne du verbe [apotassoo]. [tassoo], c’est « placer » ; mais, précise Chantraîne dans son dictionnaire étymologique, « avec un champ beaucoup plus restreint que [tithèmi]. L’idée est celle de placer où il faut, selon une organisation, d’où d’une part l’importance de ces mots dans les vocabulaires militaire et administratif, de l’autre la signification fréquente de ‘ordre’, ‘prescription’, etc. » A ce sens du radical, il faut ajouter celui du pré-verbe [apo-], qui évoque un mouvement vu à partir de son point de départ. Ainsi notre verbe signifie précisément mettre des choses à distance de soi, à leur juste place. Il ne s’agit pas nécessairement d’allumer un bûcher, mais de trouver une juste place, laquelle place est d’emblée à distance de soi-même, n’est pas dans la confusion avec soi-même. Qui plus est, la forme moyenne de ce verbe implique fortement le sujet dans cette action : il s’agit autant de mettre à distance ces choses que de se mettre soi-même à distance d’elles. Il y a un travail de réflexion, mais aussi un travail sur soi-même, très impliquant.

Et ces « choses », que sont elles ? Ce n’est pas tant l’idée d’appartenance, de propriété, qui ressort des mots employés par Luc, mais plutôt l’idée de commencement, de point de départ, de fondement. Il s’agit de ce à partir de quoi on se lance dans l’existence, c’est plus général que l’idée de biens « matériels », même si cela les inclut évidemment.

Pourquoi me lancé-je ainsi dans ces précisions un peu tatillonnes ? Ne suis-je pas en train de couper les cheveux en quatre, tel un cuistre satisfait ? C’est possible bien sûr. Mais j’avoue que la traduction « qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient » me paraît tout simplement incompréhensible dès lors qu’elle constitue la conclusion des deux petites paraboles qui la précèdent et sont sensées l’illustrer, l’expliquer. Le « Ainsi donc » qui précède notre phrase le montre clairement, il s’agit d’expliciter. Or je ne vois pas comment l’homme qui veut construire une tour et qui commence par s’asseoir pour calculer s’il a de quoi finir illustre le renoncement à tous ses biens ; je ne vois pas non plus comment le roi qui commence par s’asseoir pour évaluer s’il peut battre avec dix mille hommes cet autre roi qui s’avance avec vingt mille renonce à tout ce qui lui appartient !

En revanche, je commence à mieux voir comment l’un et l’autre « mettent à distance« , en s’asseyant et en réfléchissant, ce qu’ils comptaient faire. L’entrepreneur voulait bâtir une tour : mais c’est ce projet même qu’il remet en question. Il y a la dépense totale, il y a sa réputation future : tout cela est dans la balance. Il se détache d’un projet qui sans doute lui tenait à cœur, auquel peut-être, au fond de lui-même, il s’était identifié, pour le mettre face à lui, et voir du même coup d’autres choses, d’autres aspects de sa vie. Cela, je crois que tous les disciples peuvent le faire : à condition bien sûr, de ne pas s’identifier continûment avec leurs projets. La parabole de l’entrepreneur nous invite à la remise en question de nos projets. On ne sait pas d’ailleurs quelle conclusion il tire finalement : s’il va bâtir ou non sa tour, s’il a finalement de quoi l’achever. On sait juste les questions qu’il se pose et ce qu’il met aussi dans la balance une fois qu’il s’est assis pour réfléchir.

Le roi, lui, se détache d’un projet de guerre. Il est parti pour une conquête avec des rêves de gloire, ou bien il est parti pour une expédition punitive avec des rêves de justice, ou bien encore il est parti pour une contre-offensive avec des rêves de défense, que sais-je ? Maintenant, il met aussi dans la balance les forces de son adversaire, l’issue même de son projet, et il met à distance sa posture de chef de guerre dans laquelle il s’était construit toute une image. Peut-être sera-t-il finalement un diplomate, peut-être réglera-t-il la chose plutôt par l’envoi d’un ambassadeur, peut-être sera-t-il plutôt celui qui demande la paix ? La posture n’est plus dominante, elle peut même apparaître comme une faiblesse, dans le registre politique ! Mais là encore, c’est quelque chose que tout disciple peut faire : prendre conscience de l’image de soi que l’on cherche à construire et qui est souvent à la base de nos actions, pour la mettre à distance, pour déplacer les cadres, et pour gagner une nouvelle liberté d’action, un champ plus étendu (et plus réaliste ?) de choix à poser.

Dans les deux cas, les fondements sont mis à nus ( ce sur quoi chacun se fondait) : le projet de construire, de manifester ses moyens, de laisser une marque dans la mémoire des hommes, ou bien le projet de rétablir l’ordre des choses, de changer la marche du monde, de marquer la société dans laquelle on vit. Cela, c’est la « mise à distance », qu’est-ce que je veux vraiment faire au fond ? Quelle est la vraie nature de mon projet ? Quel est son rapport au réel mis dans une lumière plus générale ? Cela, c’est le mouvement de « mettre à distance ». Mais il y a aussi la mise à nu d’autres fondements : l’image de soi comme bâtisseur ou entrepreneur, ou encore comme guerrier et victorieux. Comment est-ce que je cherche à construire mon image ? Comment est-ce que je voudrais que les autres me voient ? Quel souvenir est-ce que je veux laisser ? Cela, c’est le mouvement de « se mettre à distance ».

Finalement, Luc nous indique comme troisième condition pour être disciple cette prise de distance avec soi et avec son action, comme une mise en liberté qui a certes un prix, mais qui rend autrement disponible. Et l’action du disciple peut dès lors, moins « bloquée » par des ressorts profonds mal identifiés, être plus docile à l’esprit du dieu.

Se risquer à donner de soi-même (dimanche 28 août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà tenté un commentaire de ce passage entier sous le titre Vivre, c’est s’ouvrir à la gratuité. On trouvera sous ce lien en particulier ce qu’il faut pour re-situer ce texte qui, d’une part, est amputé et, d’autre part, est loin des précédents, alors qu’il semble « rester dans le sujet ».

Je dois avouer (j’espère ne choquer personne) un certain agacement à l’égard de ce texte, qui ressemble un peu à un manuel de savoir vivre. Mais l’évangile ne me semble pas donné pour éduquer aux « bonnes manières ». Il pourrait ressembler aussi à une sorte de fiche de débrouillardise dans un certain monde, une étude « psychologique » pour arriver néanmoins à ses fins et apprendre à bien se placer en gagnant à peu de frais une bonne réputation. Tout cela est très agaçant, et ressemble assez peu à l’évangile en général, je pense que tout le monde me l’accordera.

Mais alors quelle est la pointe de ce passage ? A quoi riment ces précisions mises par Luc dans la bouche de Jésus ? Où y a-t-il ici des paroles qui font vraiment vivre, qui guident le cœur et le saisissent ?

Je me demande s’il n’y a pas là dedans une mise en perspective des choix que nous faisons (ou avons à faire) dans notre vie et son sens général. Je veux dire que, si notre vie à un sens, si elle mène quelque part, si elle est réponse à un appel, alors chacun des instants de notre vie construit la réponse à cet appel. Et c’est sans aucun doute cette unité de vie qui est un des plus grands enjeux de notre vie spirituelle, de notre vie profonde : que nos choix particuliers, que nos manières de vivre les moments de notre vie, s’inscrivent dans la perspective générale.

Dans le premier « dit » de Jésus, la conclusion très universelle « Tout homme qui se hausse sera humilié et qui s’humilie sera haussé » paraît concerner toute la vie, toutes les vies. Et dans le deuxième « dit », la référence « cela te sera rendu à la résurrection des justes » paraît elle aussi englober la totalité d’une existence, avec le redoutable point final que constitue la résurrection. Si tel est bien le cas, alors l’ensemble de nos existences et de nos vies est envisagé comme un appel : nous sommes des « invités » ou des « appelés« , le mot est le même. Et nous sommes même « appelés à des noces » ou « appelés à l’union« .

Cela mérite considération : quel est notre but à nous dans la vie ? Si nous en avons un !… car il est possible aussi de vivre sans but, en se laissant simplement balloter par l’existence. Si tel est le cas, voilà dévoilé à nous un but que nous ne soupçonnions pas, mais dont nous sommes invités à nous saisir. Et si nous avons un but, il n’est peut-être pas facile à formuler : d’abord parce qu’il peut être inscrit dans l’obscurité d’une demi-conscience ; ensuite parce qu’il n’y en a peut-être pas qu’une seul. On peut aussi poursuivre plusieurs buts dans l’existence. Il me semble, si c’est là notre situation, qu’il vaut la peine d’approfondir, soit de chercher à mettre des mots sur ce que nous voulons par-dessus tout, soit de chercher à hiérarchiser authentiquement ces nombreuses choses que nous cherchons, ou à comprendre ce que nous désirons réellement à travers ces nombreux buts que nous poursuivons : ils doivent bien s’unifier à une certaine profondeur…

Je gage que si, à l’issue de cette réflexion, nous découvrons que être « appelés à l’union » peut bien être une manière de formuler les choses, cet évangile nous parlera plus, il nous concernera.

Mais alors, en ce cas, que signifient ces deux « dits » de Jésus, que nous apportent-ils ? Dans le premier cas, je comprends pour ma part qu’il y a des choix que j’opère, et qui n’ont rien à voir avec l’invitation. Je cherche à me placer. Cela n’a rien à voir avec le fait d’être invité. Et ainsi, la pratique observée des pharisiens choque, parce qu’elle n’a rien à voir avec le but d’une existence conçue comme un appel. A un appel, il convient de répondre, et de rester en situation de réponse : cela veut dire laisser l’initiative de l’appel à un autre, et engager son énergie à capter les signes de cet appel, de sa forme, de ses implications, de ses moments… C’est une disponibilité incessante, une tension vers le but, une reconnaissance sans fin. Mais si je cherche à me faire une place, je perds l’essentiel, je ne suis plus dans l’attention intérieure et sensorielle. Je m’impose au contraire.

Concrètement, je peux bien sûr, dans certaines situations de mon existence, choisir telle ou telle attitude parce que « je suis comme ça », parce que « ça se fait comme ça », parce que « il est hors de question que… ». Et puis, je peux au contraire, tout en prenant conscience de ces tendances que j’ai, me mettre à l’écoute, capter à travers ceux ou celles que je rencontre, les signes et les formes d’une réponse que je n’avais peut-être pas imaginés, parce que je perçois à travers eux l’appel sous une autre forme, avec un autre écho. « L’appel à l’union ». Je donne cette place aux autres, parce que dans ce « dit » il y a le fameux personnage qui fait changer de place : et cela, me semble-t-il, c’est justement ce qu’opèrent ceux et celles qui m’entourent ou que je rencontre. Ils me font changer de place. Et peut-être alors puis-je apprendre à mieux ajuster mes attitudes de chaque instant, ou mes attitudes du moment, à ce grand appel qui fait son chemin dans mon existence.

Mais je peux aussi être dans la situation de celui qui appelle, qui invite : c’est le deuxième « dit ». Et ce qui commande alors, c’est la non-réciprocité. Alors là, ça paraît bizarre, de nouveau !

Saint-Paul dit : « Ne gardez d’autre dette entre vous que celle de l’amour mutuel » (Rm.13,8). C’est une parole bien étrange : habituellement, la « dette » est plutôt ce qu’il faut remettre, autrement dit un lieu du pardon. De quoi s’agit-il alors ? Eh bien il me semble que, quand on aime vraiment, ce que l’on donne ne peut être rendu. « Appelés à l’union », nous observons cela particulièrement dans le couple (celui qui s’aime, je veux dire, ou qui cherche à le faire) : ce que tu me donnes, je ne pourrais jamais te le rendre, car c’est unique, c’est quelque chose de toi, quelque chose que je n’avais pas et qui ne peut surgir de moi, quelque chose dont tu as le secret. Et je reste à jamais en dette avec toi de ce don que tu m’as fait, ou me fait. Et de mon côté aussi, peut-être, je te donne ce qui est de moi, ce qui est moi, unique, ce qui ne te ressemble pas. Et si tu le reçois, tu restes toi aussi en dette pour toujours.

Il me semble qu’on parle ici de quelque chose de ce genre : « quand tu invites« , c’est-à-dire quand tu es toi aussi en situation de donner, « d’appeler à l’union », mets-toi dans le registre du don qui n’a pas d’équivalent, qui ne peut être rendu. Non pas au sens où tu es le seul à donner : les autres aussi te donnent, tu le sais bien, tu en vis aussi. Mais donne ce qui vient du fond, ce qui vient de toi, ton point de vue, ton sentiment, ton élan. C’est exigeant : on a si peur de mal tomber, on a si peur de n’être pas à la hauteur. C’est tellement plus rassurant de donner « ce qui convient », « ce qu’il faut », « ce qui se fait ». Plus rassurant mais moins personnel, et surtout moins décalé. Mais si tu donnes « toi », qui est unique, tu donnes ce qui fait vraiment écho à l’appel profond de l’existence, ce qui peut aider l’autre à mieux saisir son « appel à l’union ».

Peut-être y a-t-il, dans ce texte qui m’agace au premier abord, cette invitation à se risquer dans la haute mer du don de soi…

Par la porte de service (dimanche 21 août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà commenté ce texte, en m’attachant particulièrement à cette histoire de porte étroite, Choisir ce qui est petit. Mais je suis frappé par la prégnance de la question qui est posée à Jésus, « seigneur, s’[ils étaient] peu, les ‘devant-être-sauvés’ ? » Faible nombre de rescapés par rapport au nombre de morts dans un conflit armé. Faible nombre de guéris par rapport à ceux qui contractent une maladie. Faible nombre de personnes qui s’en sortent parmi une population défavorisée. Faible nombre de plaintes qui aboutissent parmi toutes les femmes victimes de violence. Faible nombre d’espèces sauvegardées parmi toutes celles que l’incurie générale de la planète voit disparaître. Est-ce là un loi générale de notre monde ? La réalité est-elle, vraiment, celle-là ? L’angoisse qui étreint le demandeur se comprend aisément, et elle nous touche de près : est-il donc plus raisonnable de désespérer ?

Il n’est pas répondu directement, semble-t-il, à cette question. Il est question de la porte étroite, mais je voudrais cette fois essayer de mieux comprendre le contexte qui est sous-jacent à cette réponse, ou plutôt le cadre sous-jacent au récit qui sert de réponse. Car toute la suite semble unifiée par le même « vous« , celui de l’injonction à entrer par la porte étroite, et celui qui place l’auditeur ou le lecteur dans une sorte de conte dont les contours ne sont pas clairement établis. Essayons donc d’y voir plus clair.

Je dois bien avouer que le rapport entre « peu à être sauvés » et une « petite porte » est lui-même assez… petit ! Il y a manifestement une métaphore, une image, mais les contours en sont à peine dessinés. On a donc une « petite porte » d’un côté, et « beaucoup » qui cherchent à entrer d’autre part : mais ces « beaucoup » cherchent-ils précisément à entrer par cette même « petite porte » -ce qui explique qu’il faille se battre (« Battez-vous pour entrer par la petite porte« ) et que tous n’y parviennent pas-, ou bien faut-il plutôt penser que la plupart (« beaucoup ») cherchent à entre par la porte normale, mais qu’ils sont précisément un tel nombre que la chose est perdue d’avance et qu’il vaut mieux faire le tour et passer par une issue moins connue mais pour cela-même moins convoitée ? Et puis on cherche à entrer où ? Quelle est cette maison et cette occasion qui provoquent une telle cohue ?

Le rapprochement ici encore avec la parabole des Dix Jeunes Filles de Matthieu 25 est éclairant : car là aussi, on a des personnes qui frappent à la porte une fois qu’elle est fermée, et à qui on n’ouvre plus. Et c’est une parabole qui est dans le contexte de noces, de la prise sous son toit par l’époux de son épouse. Nous serions donc dans ce contexte général de l’arrivée, de nuit, du cortège de l’époux ramenant son épouse chez lui, accompagné de tous les invités de l’une et l’autre partie, cortège augmenté des personnes qui se sont jointes d’elles-mêmes. Ce dernier détail peut surprendre, mais les lois de l’hospitalité orientale (et c’est, me semble-t-il, encore le cas aujourd’hui !) font qu’on ne refuse pas, particulièrement à un festin de noces, une personne inconnue qui se présente. Pas de contrôle des cartons d’invitation à l’entrée : cela, c’est plutôt chez nous que cela se pratique…

Le scénario sous-jacent serait donc le suivant : l’époux arrive de nuit avec son épouse symboliquement « enlevée », précédé, accompagné et suivi d’une foule de gens, choisis et non choisis. Dans la maison de l’époux, ou plutôt de son père, les serviteurs sont en ébullition. Mais le père, le « maître de maison », veille au bon ordre, tant pour la maisonnée que pour les hôtes (on retrouve cette différence entre époux et maître de maison dans l’épisode des Noces de Cana, Jn.2). Arrive le moment où la maison est pleine, en tous cas à ses yeux, et il fait selon la coutume fermer la porte. A ce moment, rien ne sert plus d’insister pour entrer : la maison est pleine, elle ne peut plus contenir d’autres hôtes, en faire entrer certains voudrait dire en faire sortir d’autres !

Si tel est le contexte, le conseil donné, en réponse à l’angoisse manifestée par l’interlocuteur, est donc de se battre pour passer par la porte [sténès] : l’adjectif [sténos] signifie étroit, resserré, et par suite réduite ou encore de peu d’importance. Vu notre contexte, c’est sans doute ce dernier sens qui est à privilégier : il s’agit d’entrer par une porte secondaire, par la porte de service ! A l’opposé, par la grande porte, on rentre bien sûr avec le grand cortège, c’est le cheminement prévu, qui permet d’être tout de suite dans la lumière, dans la fête, et de paraître aux yeux de tous tout-à-fait légitime. Car pourquoi rentre-t-on par cette grande porte ? C’est d’abord par déférence, pour faire ce qui est a priori proposé : on ne veut pas indisposer ceux qui invitent. C’est ensuite pour profiter : on veut bénéficier dès le début et à fond de cette occasion donnée d’entrer dans cette demeure, et en admirer les détails. C’est enfin pour être vu de tous : non que l’on veuille nécessairement se « montrer », mais il y aurait beaucoup de honte à être pris pour quelqu’un qui est là par hasard, ou par fraude. Dans tout lieu de fête et de rassemblement, il y a des signes d’identification ou de reconnaissance qui donnent à ceux qui sont là une paix et une tranquillité. Ce sera d’ailleurs une des fonctions du jugement dernier : manifester devant tous la légitimité de chacun à être du nombre.

Mais ce mariage est victime de son succès : la foule est nombreuse qui veut rentrer, et il y faut de la force : « beaucoup, je vous dis, chercheront à entrer et ne seront pas assez forts. » Pour certains, cette force est d’être connus comme de la famille ou des amis : on les laisse passer, forcément. Pour d’autres, la force est d’être conduits par quelqu’un à la légitimité reconnue. Pour d’autres enfin, la force est tout simplement de savoir se faufiler, se frayer un passage dans une bousculade de ce genre, ou de savoir trouver les cheminements : qui a dû entrer dans le train ou le métro à certaines heures sait qu’il y a des tactiques, et que certains cheminements font rester sur le quai. Alors le conseil ? Passez par la porte de service ! Non, on ne dira pas tout fort votre nom quand vous entrez. Non, vous ne profiterez pas tout de suite de la beauté des lieux. Non, on ne verra pas tout de suite que vous êtes du nombre, et vous aurez peut-être à affronter quelques moments de honte. Oui, votre légitimité restera à montrer. Oui certains vous confondront avec le personnel de service puisque vous déboucherez comme eux dans les pièces prévues pour la réception. Oui, peut-être, le personnel de service vous regardera avec une certaine suspicion, sachant au premier regard que vous n’êtes pas l’un d’entre eux. Mais qu’importe ? Vous serez entrés !

Tout cela, si c’est juste, est peut-être bel et bon, mais comment cela répond-il à l’angoisse manifestée au départ par l’interlocuteur, « s’[ils étaient] peu, les ‘devant-être-sauvés’ ? » Il me semble que c’est remettre les choses à leur place, inviter l’interlocuteur, et les auditeurs et lecteurs du même coup, à se soucier de ce qui leur revient. Car dans cette angoisse, il y a au fond deux questions. La première : le nombre de ceux qui vont s’en sortir est-il grand ? La deuxième : serai-je de ce nombre ? Et au fond, la première question ne vaut que par la deuxième. La réponse à la deuxième paraît être plus probablement positive si la première reçoit la réponse « oui ». Mais le maître fait la part des choses. Il garde pour lui, ou pour le dieu, la question du « nombre des sauvés », qui peut bien être un défi lancé à l’expérience ou aux apparences : il faut lui laisser cela comme étant son affaire. Et il renvoie à chacun la deuxième question : serai-je du nombre ? Et le conseil : bats-toi ! Débrouille-toi ! Renonce à certaines choses sans doute, mais vise à l’essentiel : il faut entrer et tous les moyens te sont bons. Qu’il s’agisse de survivre, de guérir, de s’en sortir, d’être reconnu, d’aboutir : bats-toi ! Trouve la porte de service, ravale ta fierté, et entre résolument.

C’est une vraie leçon de vie. La suite du texte fait voir qu’aucune légitimité ne tient en ce domaine : « vous commencerez à dire : Nous avons mangé en face de toi, et bu, et sur nos places tu as enseigné ! Mais il dira : Je vous dis : je ne sais d’où vous êtes ! Ecartez-vous de moi, tous, ouvriers d’injustice ! » La seule proximité qui compte avec ce maître est celle que l’on construit avec ses moyens et en passant par le service. Par là on entre dans sa joie, et l’on est légitime.

Un chemin de liberté (dimanche 14 août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

On trouvera une remise en situation de ce texte dans le commentaire Une démarcation dans le cœur. Je suis frappé cette année, sans doute à cause du contexte que nous vivons, par l’affirmation : « Vous pensez que je secours la terre en donnant la paix ? Non, vous dis-je, mais la division. » Nous vivons, je trouve, un contexte tendu, où la guerre et les tensions sont devenues très présentes : à l’échelon international, c’est évident ; mais aussi dans nos sociétés, où les rapports sont tendus, et même dans les églises. Et c’est fatiguant. On aspire à la paix. Or que lisons-nous aujourd’hui ? Le maître se défend d’apporter la paix !!! Alors n’y a-t-il plus rien à espérer ? En tous cas, il ne faudrait pas attendre la paix de celui dont le nom, « Jésus », signifie « Yahvé sauve » ?

Vérifions d’abord la traduction de [dokéïté hoti éïrènèn parégénomèn dounaï én tè gè ;], car j’avoue qu’elle n’est pas si facile. Pardon, je vais peut-être être pénible, on peut sauter directement au paragraphe suivant ! [dokéïté hoti], »Vous pensez que…« , ne pose pas de problème. Et justement, il ne faudrait pas omettre cette entrée en matière : d’emblée, dans cette parole, le maître dit que c’est nous qui avons une telle pensée, qui tenons cette opinion, qui sommes de cet avis, que cela fait partie de nos a priori à son égard. Dont acte : précisément, il me semble que nous pensons bien cela à son sujet. C’est après que ce n’est pas si simple. Le verbe principal paraît bien être [parégénomèn], à la 1° personne du singulier de l’aoriste (= plutôt vérité générale) : le verbe signifie être présent à, ou bien venir en aide, assister, secourir, et se construit alors le plus souvent avec un double datif (portant sur le destinataire et la circonstance). Je ne vois pas de double datif… Mais il arrive que le destinataire soit désigné avec la construction [én] + datif. Ce qui correspondrait bien à [én tè gè], où [tè gè] est la terre : Je secours la terre. Restent alors deux mots, [dounaï] qui est l’infinitif aoriste de donner et [éïrènèn] qui est l’accusatif singulier de paix : ce serait la circonstance, exprimée avec une proposition infinitive, et donc impossible à mettre au datif. Ici un complément de moyen : par le fait de donner la paix. On a donc bien au total : Vous êtes de l’opinion que je secours la terre par le fait de donner la paix. Et la suite, non, vous dis-je, mais [par le fait de donner] la division. Stupeur.

Il ne remet pas en cause l’idée selon laquelle il est présent au monde, ou secours le monde (je penche pour ce deuxième sens, qui me paraît plus cohérent). Mais l’opposition qu’il fait est entre la paix, et la division : c’est le moyen qui est radicalement opposé à ce que nous avons en tête a priori.

Or, secourir par la paix, nous voyons bien la chose : nous verrions bien une instance supérieure établir la paix entre Russes et Ukrainiens, entre Chinois et Etats-Uniens, entre Israéliens et Palestiniens (et que sais-je encore…), mais aussi entre ultra-riches et pauvres, entre conservateurs et progressistes, entre intégristes et croyants tranquilles, entre xénophobes et migrants, entre hommes et femmes, etc. Et Jésus, dont certains attendent cela, nous dit que c’est une illusion que de l’attendre, de lui en tous cas. Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas une illusion de l’attendre tout court : une « instance supérieure » qui imposerait la paix ne pourrait être en fait qu’une force supérieure et donc une oppression de plus… appelant un nouveau conflit !

Mais peut-on secourir par la division ? Car c’est bien l’alternative posée… Le mot [diamérismos] peut signifier partage, distribution, mais aussi division, dissension. Le premier sens du mot est justement celui qu’a rejeté Jésus à la question de l’homme qui voulait qu’il « partage l’héritage« , qu’il en fasse la répartition. Et nous avons vu en son temps (Remise en place) que le demandeur voulait précisément que Jésus intervienne comme une instance supérieure… Il faut donc bien nous en tenir au deuxième sens, division ou dissension. La division atteint le réel, elle tranche dans le réel. La dissension atteint le jugement subjectif, elle tranche entre des manières de penser, d’envisager les choses, ce n’est pas tout-à-fait la même chose.

Or justement le mot est repris dans la phrase qui suit, sous la forme d’un participe parfait passif d’abord, d’un futur passif d’autre part : « Car ils sont à partir de maintenant cinq dans une [seule] maison à être divisés, trois contre deux et deux contre trois, ils seront divisés le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre l’épouse et l’épouse contre la belle-mère. » On voit que les références sont familiales, raison pour laquelle la nuance de dissension me paraît préférable à celle de division : en effet, quand on est de la même famille, c’est un état définitif, sur lequel il est impossible de revenir. On peut bien se fâcher, se disputer même gravement, voire ne plus jamais vouloir se rencontrer, on n’en reste pas moins de la même famille. La phrase dont nous cherchons le sens serait donc : « Vous êtes de l’opinion que je secours la terre par le fait d’apporter la paix. Non, vous dis-je, mais [par le fait d’apporter] la dissension. C’est sur la conception des choses que porte le moyen et le secours apporté à la terre.

Mais une chose m’étonne, dans cette liste de relations, a priori deux à deux : c’est le dernier couple, qui est disparate. On attendrait « belle-mère contre belle-fille et belle-fille contre belle-mère », or on a un couple « épouse / belle-mère ». Cela peut étonner le lecteur qui a lu pour commencer la traduction de l’AELF, mais le grec donne bien d’une part [numphè], jeune épouse, d’autre part [penthéra], belle-mère. Qu’est-ce que cela nous dit ? Il me semble que cela nous dit qu’il y a un point de vue particulier, et c’est celui du mari : le voilà pris dans un conflit entre son épouse et sa mère. Et du coup, peut-être faut-il revoir aussi les paires précédentes, qui pourraient bien procéder du même point de vue. Notre mari est aussi pris dans un conflit entre son fils et son père, et entre sa fille et sa mère.

Graves conflits de générations, qui reflètent sans doute des situations très concrètes du premier christianisme, à l’époque où écrit Luc. Le « chef de famille » est le chef de la communauté, et voilà que les conflits règnent, et sont bien souvent des conflits de génération. Et comment cela se fait-il ? C’est que pour les anciens de la famille, la référence au judaïsme est encore très forte, alors que pour les enfants (donc, les petits-enfants des précédents), elle n’appartient pas à leur expérience. Et sans doute, pour entrer dans la nouveauté de Jésus, les plus anciens doivent-ils surmonter des obstacles intérieurs dont les plus jeunes n’ont même pas idée, et qu’ils peinent à comprendre -comme peinent à les comprendre leurs grands-parents, sans doute troublés de ce qu’ils prennent comme une désinvolture.

Alors tout ceci nous aide-t-il à comprendre comment les dissensions peuvent être un secours ? Il me semble que ce qui se dessine, c’est un chemin de liberté… La liberté est ce qu’apporte Jésus, ce que véhicule son message. Mais justement, elle vient toucher au plus profond, elle vient questionner les ressorts et les jointures et les articulations de nos vies. Nous vivons avec un certain nombre d’automatisme, de pensées pré-formées (dont celle que Jésus vient « apporter la paix » n’est que l’avant-garde) : or la puissance de l’évangile est avant tout un formidable bulldozer, comme d’ailleurs Jean-Baptiste l’avait pressenti : « Tout ravin sera comblé et toute colline abaissée« , un vrai chantier d’autoroute !!!

Mais cela est une bonne, une vraie bonne nouvelle : il y a bien un secours apporté à la terre, à la terre entière. Mais ce secours consiste dans un changement de mentalité, une mise au jour des a priori, un révélateur des pensées sous-jacentes, parfois pré-conscientes, qui nous habitent. Et il me semble que cela se déroule forcément d’abord dans la cellule familiale, parce que c’est le lieu qui véhicule au plus près de telles conceptions, c’est là que nous formons notre jugement et notre regard sur les choses. Et dans cette cellule, il y a, de façon muette, une mise en valeur des pensées des générations nouvelles : elles sont a priori plus libres que les générations plus anciennes. C’est une vision formidablement positive qui est ainsi lancée, un vrai défi pour les vieillissants comme moi : car nous pensons (encore un a priori) que c’est à nous de transmettre, et qu’il y a plutôt une dégradation dans la réception. Voilà qu’une conversion nous est proposée, qui valorisera la réception au long du temps, qui fait envisager l’histoire du monde et des mentalités comme celle d’une libération progressive.

C’est très optimiste, peut-être même un défi à ce que nous croyons observer. Et pourquoi ne pas regarder les choses ainsi ? Le « feu » qu’il est venu jeter sur la terre, que Luc reprend dans l’image de sa Pentecôte, ne serait-il pas à l’œuvre pour embraser celle-ci ?

L’attention de la joie (dimanche 7 août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

La dernière fois que nous a été proposé ce texte, j’en ai commenté les trois premiers versets, Tout changer par l’espérance. Je voudrais m’intéresser cette fois à la première « parabole », celle des serviteurs qui attendent leur seigneur.

« Que soient vos reins ceints et [vos] lampes en train de brûler. Et vous, semblables à des hommes qui accueillent/attendent leur seigneur, le moment où il reviendra des noces, afin que venant et frappant aussitôt ils lui ouvrent. Heureux ces esclaves-là que, venant, le seigneur trouvera en train de veiller : amen je vous dis qu’il se ceindra et les fera coucher et passant, les servira. Et si à la deuxième, et si à la troisième veille il vient, et trouve ainsi, heureux sont ceux-là !« 

Nous sommes donc dans le contexte des noces : les serviteurs attendent que leur maître, le « seigneur« , revienne des noces. Celles de qui ? Celles du seigneur, très probablement. Bien sûr, le grec ne dit pas formellement qu’il s’agit des siennes, il dit juste « au moment où il reviendra des noces. » Mais d’une part, on ne voit pas bien de qui d’autre il pourrait s’agir, on ne voit pas de quelle noces il reviendrait en pleine nuit en escomptant que sa maisonnée soit tout entière en éveil : s’il s’agissait des noces d’un ami ou d’une connaissance, il voudrait seulement que le portier soit prêt, et il entrerait et irait se coucher. D’autre part, le grec n’a pas l’habitude de mettre des possessifs quand la chose est évidente (les langues anciennes sont assez économiques en la matière), et on traduirait très justement par « …où il reviendra de ses noces.« 

Cette précision faite, le récit fait immanquablement penser à la première parabole de Mt.25, celle des Dix Jeunes Filles. Il s’agit dans les deux cas de cette coutume où le mariage se célèbre en deux temps. Dans les deux textes, le contrat (premier temps des noces) a déjà été rédigé et nous sommes au deuxième temps des noces, celui où l’époux vient chercher son épouse à l’improviste, en général la nuit, pour la conduire sous son propre toit où désormais elle restera. L’époux n’est pas tout seul, il part avec tous ses compagnons, et l’épouse n’est pas toute seule, elle attend avec toute sa famille et ses amies. Mais chez Matthieu, nous sommes du côté de la mariée : les dix jeunes filles se sont assoupies, et leurs lampes, fatalement, se sont éteintes. Leur attente de compagnes de l’épouse consiste essentiellement dans l’éveil à l’arrivée imprévisible de l’époux. Chez Luc, notre texte, nous sommes cette fois du côté de l’époux.

De ce côté-ci, le stress est peut-être plus grand, en tous cas il est plus général. Lorsqu’on reçoit des invités chez soi, des personnes que l’on connaît, pas trop nombreuses, avec qui en général on s’est accordé sur une heure, on est déjà tendu. Arrivera-t-on à avoir sa maison propre et suffisamment rangée ? Les plats seront-ils cuits au bon moment, ni trop tôt ni trop tard ? Sait-on de quoi on va pouvoir parler, ou est-on assez conscient de ce qu’il faut absolument éviter pour ne pas provoquer de malaise ? Mais dans notre situation, dans le texte, les esclaves (il s’agit bien de [douloï], esclaves) ne savent absolument pas à quelle heure arrivent les convives : ils savent quand le maître est parti, mais non quand il revient ! Et cela peut prendre un long temps, suivant les malices festives qui vont émailler la nuit, puisqu’il s’agit d’aller surprendre l’épouse. Et les esclaves ne savent pas non plus le nombre exact de convives : ils ont vu un certain nombre d’amis se regrouper autour de leur maître, mais ils ne savent pas, une fois partis, combien vont encore s’agréger au cortège, quelles rencontres de hasard vont augmenter le nombre de convives, ni non plus combien de personnes entourent véritablement l’épouse et vont revenir avec elle !! Ainsi, les « hommes qui accueillent/attendent leur seigneur, le moment où il reviendra des noces » n’attendent ni n’accueillent une seule personne mais un nombre considérable, dans la nuit.

Pierre Brueghel l’Ancien, La danse de mariage (1566), huile sur toile 119.3 x 157.4, Institute of Arts, Detroit, USA

On comprend mieux quelle tension pourrait tenir toute la maisonnée en une telle circonstance : fourneaux, décoration, musique, espaces, tenues, tout doit être impeccable pour la fête dont la maison du maître est le clou. La recommandation est qu’ils aient « reins ceints et lampes en train de brûler« .

Les reins ceints, c’est typique du tablier, typique du service et de son aspect pratique. Les esclaves de la maison doivent être disponibles pour l’action, dès que le top en sera donné. Toutes les fonctions sont déjà distribuées, chacun sait quel est son office, mais on est là, attendant le « coup de feu », l’immense carrousel des gens de maison, avec son lot de choses prévues et son lot de demandes de dernière minute, soit que le maître ait eu de nouvelles idées à cause de ce qui s’est passé entretemps, soit que tel ou tel invité ait un besoin, une envie, une demande particulière. On répète dans sa tête ce que l’on aura à faire, on vérifie pour la huitième fois que ses instruments sont bien en place, on ne sait pas s’il faut baisser les fourneaux pour que rien ne soit brûlé ou au contraire les activer parce que ce ne sera pas cuit à l’heure, bref, la fébrilité est à l’ordre du jour…

La lampe en train de brûler, c’est plutôt l’emblème de la décoration, de l’ambiance, de l’espace accueillant qui donne envie d’entrer et fait contraste avec la nuit où la surprise s’est déroulée. On le sait depuis la parabole des Dix Jeunes Filles : il y a aussi de l’huile à remettre régulièrement dans la lampe, sans quoi elles s’éteignent. C’est ce qui arrive si l’on s’assoupit, bien sûr, mais hors ce cas il faudra de toutes façons une vigilance qui est une conscience du temps qui passe : nos esclaves de maison, tout à leurs préparations actives, peuvent bien ne pas voir le temps passer, précisément. Et ce n’est pas quand le marié, son épouse et tous leurs invités arrivent qu’il faudrait s’aviser que les lampes faiblissent, celles-ci doivent au contraire être déjà bien pleines pour durer longtemps.

Ainsi donc, pleine activité et conscience du temps qui passe sont les deux dimensions du cœur essentielles pour tenir la place attendue. C’est une nouvelle tension au cœur des esclaves de la maison : l’engagement total que suppose l’une ne fait pas facilement bon ménage avec le recul distancié que requiert l’autre. Comment résoudre une telle tension ?

Et si la solution était à chercher plus profond, dans le lien avec le maître ? Car si c’est bien d’esclaves qu’il est question, nul ne dit qu’ils sont pour autant mal traités : on connaît des exemples dans l’Antiquité de maîtres bons pour leurs esclaves et d’esclaves heureux avec leur maître (ce qui ne justifie pas l’esclavage pour autant, mais ce n’est pas la question ici). Or si le maître est bon pour sa maisonnée, nul doute que celle-ci ne le lui rende, et alors toute cette tension se résout en joie : car c’est du mariage de notre bon maître que l’on parle, et tout le souci s’unifie en quelque sorte dans la recherche de préparer une bonne surprise, de faire de ce moment un moment exceptionnel, pour le maître, pour ses invités, comme pour toute sa maisonnée. A cette aune, je comprends mieux la précision : « …afin que venant et frappant aussitôt ils lui ouvrent. » Il me semble que l’attention de la joie, de l’amour qui veut faire une bonne surprise et cherche la joie de l’autre, que cette attention, est celle qui commande cet « aussitôt« , qui seule permet cette promptitude. Dans une grande maison (et nous sommes manifestement dans une grande maison), on n’ouvre aussitôt que parce qu’on guettait à la fenêtre, que parce qu’on a avertit tout le monde que « ça y est, il arrive !! », que parce qu’alors tout le monde a mis la dernière main, et alors à peine effleurée la porte, elle s’ouvre : « Surprise !!! » Et tout est prêt.

Le but de cette parabole est donc celui-ci : éveiller chez le disciple cette attention du cœur qui vient de la joie de l’amour, et qui se traduit par la promptitude, joignant deux élans en apparence opposés, l’un qui est d’un engagement actif total pour être prêt à tout, l’autre qui est d’un recul intérieur qui fait regarder les choses dans leur ensemble dans une conscience éveillée du temps qui passe, des rythmes du temps, de l’opportunité des actions ou de la non-action.

Et que se passe-t-il si tels sont les esclaves ? Quelque chose d’inimaginable, une quasi inversion des choses : « Heureux ces esclaves-là que, venant, le seigneur trouvera en train de veiller : amen je vous dis qu’il se ceindra et les fera coucher et passant, les servira. » Pas forcément au moment même des noces, le texte ne dit pas que c’est ce qui va se passer à l’instant. Il me semble que les noces, avec tous les convives qui débarquent d’un coup, avec le rôle répété par chacun et qu’ils ont désormais un véritable plaisir à jouer, doivent se dérouler comme prévu. Cela dit, ce maître-là est suffisamment plein de ressources pour inviter ses esclaves à son propre mariage, il vaut peut-être mieux laisser ouverte la possibilité…

Toujours est-il qu’à un moment, le maître « se ceint« , c’est-à-dire qu’il adopte lui-même vis-à-vis des esclaves l’attitude d’engagement actif et d’attention au moindre désir qu’eux-mêmes avaient revêtue, qu’il place ses esclaves en position d’hôtes en les faisant « coucher » (il faut se rappeler qu’on mangeait demi-couché à cette époque) et qu’il passe lui-même en les servant. Cette fois, ce n’est pas le terme [doulos], esclave, qui est utilisé, mais le verbe [diakonéoo], servir. L’inversion n’est pas une totale subversion des rôles, le maître reste le maître, mais il sert. Je ne sais pas bien comment commenter cette… folie promise, elle paraît tellement impensable. Mais on comprend que, sans perdre son propre rang, le maître élève ses esclaves à sa hauteur, et c’est ainsi que cela doit finir, car il n’y a pas d’après dans cette parabole. Il n’y a qu’une note insistante pour terminer, suggérant que plus tardive l’arrivée nocturne, plus grande la joie et la récompense des esclaves.

Quelle merveilleuse espérance… L’attitude du cœur attendue des disciples s’inscrit, au moment où Luc écrit, dans cette conscience grandissante que Jésus ne revient pas tout de suite, que son retour n’est pas forcément immédiat -sans cesser pourtant d’être imminent-. Et voilà qui nous invite à voir entrer chez le maître tant et tant de convives, avec la disponibilité active à les servir, tout en ayant la conscience du temps qui passe et en ne cessant d’attendre que le maître lui-même rentre enfin, peut-être le dernier qui sait ?

Remise en place (dimanche 31 juillet).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà commenté ce texte il y a trois ans, sous le titre Croissance mortifère. C’est en effet un texte d’une actualité brûlante, tant notre société, de l’échelle la plus proche à l’échelle mondiale, est marquée par la domination des puissances financières et par une logique de « croissance » qui va tout simplement vers la consommation (bientôt la consomption) de la planète. J’ai relu ce commentaire, et j’avoue n’en rien renier.

Mais je voudrais cette fois-ci m’arrêter un peu sur la question avec laquelle le « maître » rétorque à celui qui l’a interpellé : « Etre humain, qui m’a institué [comme celui] qui décide ou qui partage sur vous ? » Je trouve ce fait extrêmement frappant : Jésus se dégage d’un rôle qu’on cherche à lui faire jouer. Et cela m’interroge sur les rôles que moi, que nous, cherchons à lui faire jouer, et à la légitimité de cela. Si Jésus lui-même sait se « remettre à sa place », il convient d’une part que nous aussi le retrouvions à cette même place et renoncions à l’en faire sortir, lui et tout ce qui se réfère à lui. Et il convient aussi que nous-mêmes apprenions, me semble-t-il, à nous « remettre à notre place ».

William Bouguereau, Entre la richesse et l’amour (1869), huile sur toile 106.5 x 89, Collection privée.

Quand il demande « qui ?« , il écarte manifestement celui qui l’a envoyé : le dieu ne l’a pas institué tel. Il n’a pas, dans sa mission, reçu mandat pour ce que cet homme lui demande. Luc, on s’en souvient, fait passer Jésus dès son retour du désert à la synagogue de Nazareth, lui fait dérouler le rouleau du prophète Isaïe et lire : « L’esprit du seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs : libération ! aux aveugles : illumination ! envoyer les opprimés vers une libération, proclamer de la part du seigneur une année d’accueil ! » et son commentaire est lapidaire : « Aujourd’hui s’est accompli cet écrit à vos oreilles. » Il a trouvé dans le texte du Livre du Prophète Isaïe la définition même de la mission qu’il a reçue.

Or il estime maintenant que dans cette mission ne se trouve pas ce que cet homme lui demande, à savoir de dire à son frère de partager avec lui la possession. N’y aurait-il donc pas là une « bonne nouvelle annoncée aux pauvres », puisque cet homme pour le moment ne partage pas la possession ? Jésus juge que non : la « bonne nouvelle » ne consiste manifestement pas dans l’enrichissement de quelqu’un. On ne voit pas de rapport avec la libération ou l’illumination, ni avec le reste de la proclamation initiale de Jésus. Peut-être qu’une des leçons de cette petite comparaison est qu’il faudrait commencer, avant de demander quelque chose à Jésus, par vérifier nous aussi que notre demande s’inscrit dans sa mission ? Sans doute est-ce aussi cela, évangéliser notre prière. Et si notre demande s’y inscrit, alors elle prend une nouvelle force !

Mais Jésus ajoute aussi des mots pour notifier son refus, il parle d’être, ou plutôt de ne pas être, [kritèn è méristèn éph’humas], littéralement « celui qui décide ou qui fait les parts sur vous« . Le [kritès], c’est celui qui décide : soit celui qui arbitre, soit celui qui interprète. Bref, celui qui fait jouer les « critères » (mais pas celui qui les établit). Le [méristès], c’est celui qui partage, qui divise, qui fractionne. Dans tous les cas, il s’agit d’un rôle actif, d’une fonction sociale. Et cela, il n’en veut pas. Il ne s’y reconnaît pas. Qui plus est, cette fonction est décrite comme [éph’humas], c’est-à-dire « sur, au-dessus de vous » : et Jésus ne veut manifestement pas s’inscrire « au-dessus », tant de fois il manifeste qu’il veut se mettre au contraire « au-dessous ».

Comment, aussi, ne pas mieux manifester qu’il ne veut en rien décider à notre place ? S’il est venu annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, c’est justement pour leur rendre leur dignité. Et la dignité, c’est aussi de s’engager soi, d’entrer dans un dialogue, de chercher un accord, de construire la paix, de décider.

La question « Qui ? » posée par Jésus montre aussi que celui qui demande ne l’institue pas plus : il ne suffit pas de demander à Jésus pour que celui-ci soit légitime. On ne lui fait pas jouer n’importe quel rôle du seul fait qu’on s’adresse à lui. Il ne suffit pas de  « prier Jésus », parfois il n’en veut pas ! Et c’est le cas ici. L’homme est renvoyé à ses motivations, à ce qui l’habite, à ce qui le fait agir. Il est trop facile de demander pour chercher un substitut à sa propre impuissance : ce n’est pas du tout la même chose que d’accepter celle-ci ! La demande de cet homme me rappelle beaucoup mes propres élèves : « Monsieur, regardez, il m’a bousculé ! » Implicitement : « Punissez-le pour cela ! » Mais comment en est-on arrivé là ? En général, le plaignant reste prudemment silencieux sur le sujet…

Accepter son impuissance, comme on le disait la semaine passée (demander), c’est se reconnaître démuni devant le bien que l’on voudrait faire, et alors en demander les moyens. C’est se faire soi aussi serviteur de l’autre, se mettre « en-dessous ». Mais là, il s’agit bel et bien de chercher à contraindre, de se voir impuissant à contraindre : et si l’on ne peut pas forcer l’autre soi-même, on va chercher qui est en position de le faire. Et Jésus refuse absolument de rentrer dans ce jeu de puissance, dans ce « Game of Thrones ». Mais s’il n’y a pas « puissance » ou « jeu de pouvoir », il y a bel et bien de la force dans ce refus, et il en faut beaucoup. Qui ne serait attiré par cette demande de prendre la position de celui qui va régler les affaires, imposer son ordre ? Si nous avions toujours cette vigilance pour tenir nous aussi exactement notre place…

Du reste, c’est tout le sens du verbe employé par Jésus pour refuser cette demande : j’ai traduit « Qui m’a institué.. ? » Et ce [kathistèmi] signifie d’abord placer devant avec l’idée d’établir, de porter au pouvoir, de mettre en situation de… C’est un verbe qui marque clairement la mise en situation de pouvoir. Cela, manifestement, n’est pas dans les « cordes » du maître : il évite soigneusement cela et invite ses disciples à l’éviter aussi. cela va dans le même sens que les avertissements constants qu’il donne aux Douze, quant à un pouvoir quelconque. Dans le débat d’aujourd’hui sur les institutions de l’Eglise, il me semble qu’il y a ici un point fondamental. Mais peut-être faut-il aussi remarquer que s’établir soi-même en institution, c’est déjà s’arroger un pouvoir… Le règne de la charité et du service ne relève pas de cet ordre.

Demander (dimanche 24 juillet).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Notre texte de ce dimanche, qui fait (évènement hélas exceptionnel !) suite à celui de la semaine dernière, aborde la question de la prière à travers trois ensembles mis bout à bout par Luc. J’ai commenté le premier d’entre eux il y a trois ans, la version lucanienne du « Notre Père », sous le titre Désirs de disciple. Je voudrais cette fois aborder le deuxième ensemble.

Il s’agit dans ce deuxième ensemble, à l’inverse du premier où c’est un disciple qui demande à Jésus d’enseigner à prier, d’une initiative de Jésus sur cette question : « Et il dit à leur adresse : …« . Ce « leur » désigne sans aucun doute, dans l’esprit de Luc qui raccorde ces passages peut-être indépendants à l’origine, les disciples. C’est bien un collectif, et cela, comme dans le premier cas. Jésus n’est pas en train de donner un enseignement sur la prière personnelle (ce qui ne veut pas dire non plus qu’il n’y a rien à en tirer sur ce plan-là), mais bien sur la prière des disciples réunis. Le verbe employé dès le début du passage évoque clairement une prière à haute voix, une action publique, et c’est pour cet usage que Jésus a livré le « Notre Père ».

Je verrais bien, d’ailleurs, réaliser entre disciples l’expérience suivante en trois temps : dire ensemble d’abord, à haute voix et lentement le « Notre Père » ; puis, laisser librement chacun reprendre à haute voix une demande, un mot, un groupe de mots de ce texte, selon ce qui paraît à chacun avoir un poids particulier, dans un silence prolongé à cet effet ; enfin, reprendre ensemble toujours à haute voix l’intégralité du texte, désormais chargé de toutes les résonances. Ce pourrait être une belle expérience de prière collective, assez fidèle à l’évangile me semble-t-il. Mais je m’égare un peu, et je reviens à ce passage dont je voudrais creuser le sens.

« Et il dit à leur adresse : quelqu’un d’entre vous aura un ami et ira à lui au milieu de la nuit et lui dit : ami, prête-moi trois pains, puisqu’un ami à moi est arrivé à moi de son chemin et je n’ai pas de quoi lui offrir. Et celui-ci du dedans répond et dit : ne me procure pas des fatigues ; déjà la porte est fermée et mes enfants comme moi sont au lit ; je ne peux pas me lever et te donner. Je vous dis, si ensuite il ne se lève pas et lui donne du fait qu’il est son ami, c’est bien du fait de son impudence qu’il se dresse pour lui donner ce dont il a besoin.« 

William Holman Hunt, Importunate neighbor (1895), huile sur toile 36,4 x 51,7, National Gallery of Victoria, Melbourne

Il s’agit d’une parabole, d’une fiction destinée comme toujours à faire faire un pas de côté, et grâce à cela à donner à voir ce qui est trop proche pour être vu. Nous avons donc trois personnages, deux réels et un évoqué. Le premier personnage est celui qui se déplace en pleine nuit, appelons-le Anastase. Le deuxième personnage est celui qu’il vient solliciter en pleine nuit, appelons-le Thuroclée. Le troisième n’est qu’évoqué, c’est celui qui est arrivé à l’improviste chez Anastase, appelons-le Philoxène.

Je remarque d’abord une sorte de mise en abîme : le narrateur dit [pros aoutous], Anastase se rendant chez Thuroclée, va [pros aouton], et il dit de Philoxène arrivé en voyage qu’il vient [pros me]. La préposition [pros] suivie de l’accusatif (ce qui est le cas les trois fois) signifie « en direction de, à l’égard de« . Son usage ici, insistant, crée d’abord un rapport entre les personnages de la parabole : comme Philoxène vient à Anastase, ainsi Anastase vient à Thuroclée. Ce n’est pas que, on le sent, un effet domino, c’est la même expérience dérangeante qui est partagée. Mais, et je parlais de mise en abîme, comme Anastase vient à Thuroclée, ainsi le narrateur vient-il aux auditeurs ! Du fait même de la parabole, c’est la même expérience dérangeante qui est partagée aussi. Il faut donc nous attendre à ce que la saisie de cette parabole nous cause quelque malaise, en tous cas nous « dérange » au sens où Thuroclée a été dérangé (et Anastase aussi, dans le fond).

Une autre récurrence apparaît dans la parabole, c’est l’appellation d’ami, [philos]. Thuroclée est l’ami d’Anastase, et c’est ce qui fait qu’il se rend chez lui au milieu de la nuit. C’est le nom qu’Anastase lui donne pour l’interpeller à cette heure avancée, « Ami !…« , autrement dit, c’est la raison qu’il lui donne pour venir le déranger lui, c’est l’explication de cette arrivée intempestive. Et ce même Anastase, dans le récit qu’il fait à Thuroclée, lui présente Philoxène comme « un ami à moi« . Les amis de nos amis sont nos amis : Anastase donne à Thuroclée une double raison de répondre avec bienveillance à sa sollicitation nocturne. Et la conclusion du narrateur invoque encore la motivation de Thuroclée : « du fait qu’il est son ami« . Ce n’est pas forcément pour ce motif que Thuroclée va finalement faire ce que lui demande Anastase, mais ce fait demeure, il n’est nié aucun moment. Donc l’amitié est le climat dans lequel se déroule toute cette parabole, d’un bout à l’autre ceci ne peut avoir lieu qu’entre amis.

Une troisième récurrence est le thème du don. Anastase demande à Thuroclée de lui « prêter« , le mot grec évoque clairement l’idée de la contraction d’une dette. Il s’agit d’un don, mais qui engage celui qui le reçoit à rendre l’équivalent (c’est-à-dire mot-à-mot : pour une valeur égale). Cette demande est faite parce qu’Anastase veut « mettre quelque chose en face » (littéralement) de Philoxène qui débarque chez lui à l’improviste. Pour aller au bout de l’hospitalité due à un ami, il veut lui donner tout ce que l’hospitalité engage, même si le fait d’être dépourvu en étant pris à l’improviste serait parfaitement excusable. C’est d’ailleurs sans doute pour être réellement en situation de don qu’Anastase se propose vis-à-vis de Thuroclée de se mettre en situation de dette : il ne veut pas que le don vienne de Thuroclée mais bien de lui-même. Aussi s’engage-t-il à rendre à Thuroclée.

Thuroclée fait alors remarquer à Anastase que, pour le moment, Anastase lui procure à lui surtout des ennuis ! C’est un don, certes, mais pas des plus recherchés… Et lui exposant sa situation à lui (toi, tu as un ami qui débarque en pleine nuit, moi j’ai des enfants qui dorment), il lui dit qu’il ne peut pas lui donner. Plus précisément, qu’il ne peut pas se lever pour lui donner. Le don n’est pas possible, parce qu’il supposerait autre chose, un dérangement, un éventuel réveil des enfants (littéralement, le texte dit : « mes enfants sont avec moi dans le lit« . Si l’adulte bouge, les enfants se réveillent, c’est fatal ; on se demande d’ailleurs comment il fait pour répondre sans les réveiller…).

Il est étonnant que Thuroclée ne reprenne pas le mot d’Anastase, ne parlant pas de prêt ! C’est comme s’il n’était pas question entre eux de prêt, que forcément, s’il se levait, ce serait pour un don. Entre amis, c’est tellement plus simple. L’amitié vit de don et de contre-don : c’est vieux comme l’humanité. La conclusion est au narrateur : cette petite parabole va tout de même finir par un don, et si ce n’est pas pour un motif d’amitié (ce qui n’est pas écarté : peut-être l’ami va-t-il finalement se laisser pour cette seule raison flêchir ? C’est une issue possible…), ce sera pour un motif d’impudence, littéralement d’absence-de-respect ou d’absence-de-réserve. Anastase demande un prêt, il obtient un don. Et l’amitié réciproque d’Anastase et Thuroclée s’accommode aussi d’une absence de réserve. Et on ne saura pas, du coup, si cette impudence d’Anastase porte sur l’heure nocturne et le dérangement intempestif qu’il cause à son ami Thuroclée, ou si elle porte sur le fait d’avoir envisagé un prêt entre ami : « Pour qui me prends-tu, à vouloir m’emprunter ? Tiens ! Je te donne ! »

Je repense, pardon, à la fable de La Fontaine, La Cigale et la Fourmi :  » […] Elle alla crier famine / Chez la Fourmi sa voisine / La priant de lui prêter / Quelque grain pour subsister/ Jusqu’à la saison nouvelle./ « Je vous paierai, lui dit-elle / Avant l’Oût, foi d’animal,/ Intérêt et principal. » / La Fourmi n’est pas prêteuse ; / c’est là son moindre défaut. […] » La différence avec notre parabole, c’est que la Cigale demande pour elle-même. Et aussi que rien n’indique que nos deux compères soient amis. La Cigale toutefois veut emprunter, elle entre même dans les méandres du contrat en donnant une date d’échéance (le début du mois d’Août), et en s’engageant tant sur une somme que sur les intérêts à calculer (intérêt et principal), sachant même vu l’ordre des mots que les banquiers se payent toujours d’abord eux-mêmes, et commencent donc par les intérêts, avant d’en venir au remboursement de la dette brute. Mais ce n’est pas le métier de la Fourmi, elle ne comprend rien à la banque (la Fourmi n’est pas prêteuse), et du coup, ne connaissant que la valeur « travail » et craignant de s’engager dans des choses qu’elle ne maîtrise pas du tout, elle va conseiller à son « emprunteuse » de compter plutôt sur une nouvelle activité plus de saison, la danse. Là non plus, pas de prêt : mais il n’y a pas l’amitié qui fait basculer du côté du don, il n’y a qu’un conflit d’intérêts qui finalement sépare.

Dans tout ce contexte s’inscrit la demande, ce qui est relatif à la prière (puisque le mot initial de tout le passage, [proséoukhomaï], concerne une prière publique qui demande). Et qu’avons-nous appris à ce sujet ? D’abord que la demande s’inscrit dans un contexte général d’amitié : aucun des protagonistes ne sort de là. Philoxène vient à l’improviste chez un ami, et Anastase le reçoit au mieux parce que c’est un ami. Il est à la peine pour cela, c’est la dimension concrète qu’il veut donner à son amitié hospitalière qui est sans moyen, et il va trouver un ami, Thuroclée,pour lui demander son aide. Et celui-ci, même en mauvaise posture, va finalement lui donner, en ami, ce que celui-ci ne lui réclamait pas. La prière de demande ne peut pas se faire dans un contexte d’intérêts ni de défiance, elle réclame une relation d’amitié habituellement construite et cultivée. Elle est persévérante et insistante, même si elle a l’impression d’essuyer d’abord un refus : l’amitié aura raison de tout.

La deuxième chose que nous avons apprise, c’est qu’on ne demande pas pour soi, mais pour un autre. Ou plutôt, on demande pour construire l’amitié. On demande parce qu’on est démuni sur un point : Anastase offrira son toit, il le partagera. Mais ce qui lui manque, à cause de l’arrivée imprévisible de Philoxène, de quoi nourrir son hôte, il va le demander. La prière de demande est liée à l’action , elle est liée à une charité en exercice, et c’est même là qu’elle naît. On demande inséparablement pour soi et pour les autres, on demande pour soi, afin d’être-pour-les-autres. On ne demande pas au Bon Dieu de réaliser tout seul ceci ou cela, on lui demande qu’il nous donne… de quoi donner.

Le moment de la demande n’a aucune importance (rappelons-nous le début du passage, « Un jour, quelque part, Jésus priait.« ) : la demande peut être impudente à cet égard, ce n’est pas déterminant. On ne prie pas pour se rendre propice ou favorable celui auquel on s’adresse, il est déjà un ami. Alors pas de manières, qui seraient en fait des défiances. Pas de contournements ou de stratégies, pas de formulations bien pesées. De toutes façons, on dérange, donc la demande ne tombera jamais bien. Mais il faut la faire, il faut demander. Par amitié. Par amitié pour Philoxène, et par amitié pour Thuroclée.

La vraie impudence, le vrai manque de respect ou manque de convenance, est de prétendre rendre ce qu’on aurait seulement emprunté : Thuroclée est un ami, et qui le sait, et qui le veut. Il veut rester dans l’ordre du don. Viendra le temps pour Anastase de lui donner à son tour, gratuitement. Pour l’heure, c’est Anastase qui est dans l’indigence et l’urgence, et c’est à lui qu’on donne. Et Anastase apprend qu’il doit en être ainsi, qu’estimer Thuroclée et le traiter en ami, c’est oser venir le trouver en pleine nuit malgré ses propres occupations, mais aussi oser lui demander franchement, attendre de lui un don. La prière de demande ose tout, ose demander les choses les plus folles, dès lors qu’elle demande en vue d’un autre et dès lors qu’elle s’inscrit dans un climat général de confiance et d’amitié. A nous maintenant de savoir reconnaître le (la, ou les) Philoxène qui débarque à l’improviste dans notre vie, et demander pour lui avec confiance et… impudence.