L’attente d’un dévoilement (dimanche 28 novembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous fonctionnons tous avec plusieurs calendriers. Celui qui nous est le plus présent à l’esprit est le calendrier civil, avec son « Jour de l’an » au 1er janvier. Mais une grande partie de notre vie est aussi organisée en fonction du calendrier scolaire, commençant à date variable mais plus ou moins proche du 1er septembre : c’est ce calendrier-là qui explique l’alternance de nos périodes de travail et de nos périodes de vacances, du moins pour qui a une famille. La calendrier de la liturgie est encore un autre calendrier : il commence avec le premier dimanche de l’Avent, qui entame le premier des deux grands cycles, le cycle de Noël. L’entremêlement de ces calendriers nous rappelle, dans la dimension très concrète du temps, la contingence de ces différentes dimensions de nos vies uniques : la vie civile seule ne suffit pas, la vie professionnelle seule ne suffit pas, la vie religieuse seule ne suffit pas.

Nous vivons en ce dimanche le début de la nouvelle année religieuse, et cette nouvelle année sera marquée par le choix privilégié de l’évangile de Luc, en lieu et place de celui de Marc qui nous a en grande partie accompagné l’année dernière. Le texte qui nous est proposé est loin d’être au début de l’évangile de Luc : au contraire, il est presque à la fin ! Mais c’est à cause de l’orientation qu’ils veulent donner à ce cycle de Noël que certains l’ont choisi, et particulièrement l’orientation donnée à cette période de l’Avent qui nous achemine vers la fête. D’emblée, Jésus est montré comme « Celui qui vient ». J’ai déjà commenté ce texte sous le titre Retrouver son humanité.

Une chose, pourtant évidente, me frappe cette année en retrouvant ce texte : et c’est justement l’évidence ! « Et alors on verra le fils de l’homme venant dans la nuée, avec les puissances et grande gloire. » Je m’explique : le « Fils de l’homme » apparaît ici aux yeux de tous de manière évidente et incontournable. Celui qui parle, celui dans la bouche duquel Luc met ces mots, parle ouvertement mais à certains seulement. Du moins, tous ne l’écoutent pas. Et cela, parce que tous ne le reconnaissent pas. Il est contestable, et contesté. Certains l’ignorent. Certains vivent dans une autre partie du monde et ne savent même pas qu’il est là. Mais « alors« , « en ces jours-là« , nul ne pourra l’ignorer ni le méconnaître.

De manière fort imagée, la chose est décrite comme une apparition « venant dans la nuée« . Problème : les lignes qui précèdent viennent de décrire un ciel marqué par des signes « dans le soleil, la lune et les étoiles« , et d’indiquer que « les puissances des cieux » seront sens dessus dessous. Il me semble que ce rapprochement fait bien voir qu’il s’agit moins de l’approche d’un vaisseau spatial dominant ou transperçant des nuages, que de l’apparition d’une réalité jusqu’à présent obscure, voilée, « nébuleuse ». Autrement dit, cette manifestation cosmique se fera dans tous les lieux d’une présence jusque-là obscure et dans le mystère.

Voilà qui est une promesse tout-à-fait extraordinaire ! D’abord, il y a ces « lieux » où l’évangile nous assure (mais dans la foi, à l’obscur) de la présence de Jésus. L’eucharistie, bien sûr : mais quoi de moins évident ? La parole, également (contenue dans les écritures) : et là, on oscille si longtemps d’hésitation en certitude et de certitude en hésitation, tant notre cheminement nous fait parfois penser qu’on l’a saisi, puis à d’autres moments qu’on l’a perdu là même où l’on croyait le saisir. C’est encore dans la réunion des croyants : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux« . Voilà qui est parfois difficile à croire, s’il arrive que l’on sente à certains moments la présence d’un autre dans un groupe, combien de fois aussi ceux qui parlent ou se réunissent en son nom nous donnent plutôt l’impression du contre-témoignage ? C’est enfin dans les plus pauvres ou les plus petits : « Ce que vous avez fait aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait » : l’affirmation relève de l’évidence quand on se tient loin des pauvres, elle met la foi à rude épreuve quand on s’en approche ! Eh bien, extraordinaire nouvelle, « alors« , « en ces jours-là« , apparaîtra enfin, et de manière évidente pour tous, celui que certains auront tant cherché ! Joie indicible et qui nous transfigurera de bonheur et de beauté.

Mosaïque de la coupole, Baptistère San Giovanni, Firenze.

Mais il y a aussi tous les efforts de chacun pour « laisser apparaître Jésus » dans sa vie. Efforts pénibles, toujours à reprendre, objets de tant de découragements… Eh bien voilà : « en ces jours-là« , il apparaîtra ! Oui, il apparaîtra dans la vie de mon conjoint, des mes enfants, de mes voisin(e)s, de mes collègues, de mes ami(e)s. Il émergera comme d’une nuée, et sans doute même, j’ose à peine l’écrire, de ma propre vie ! Imaginons quelle transformation cosmique, quel état du monde, de voir Jésus ressuscité apparaître et surgir et émerger à la fois de partout, de tous ces « lieux » où il était présent ! Quelle surprise de le trouver là où l’on imaginait pas ! Quel bonheur de le voir enfin paraître là où on l’attendait ! Quelle grandeur, quelle dignité rendue à tant et tant de personnes ! Et comme cette présence, cette évidence, changera tout, tous nos rapports aux autres et aux réalités, toute notre relation au dieu fidèle.

Par contrecoup, il me semble que cela renvoie aussi à une autre idée du secret. Il y a le secret qui cache, et il y a le secret qui abrite. Il y a le secret qui cherche à soustraire à la vérité et à la lumière, et il y a le secret qui laisse une fragilité prendre vie et force. Si le « Fils de l’homme » est ainsi caché , au secret des personnes et des choses, c’est justement pour faire grandir et se renforcer. Dans ma vie personnelle, l’intériorité n’est pas un lieu pour soustraire ni se soustraire : c’est le lieu de l’indicible qu’il faut pourtant chercher à dire, autant qu’on peut. C’est le lieu où naît une parole pas encore mûre, pas encore sûre, pas encore en tout point ajustée, mais qui livre déjà un mystère. Ce n’est pas le lieu des pensées que je n’ose pas dire, c’est celui de ce qu’on n’arrive pas à communiquer totalement. Mon vrai secret n’est pas constitué par les douleurs, les peines ou les peurs qui me rongent et qui en fait m’emprisonnent parce que je les prends pour un secret : si j’arrive à mettre des mots dessus, si j’arrive à les dire, ces choses-là, je les exorcise, je m’en libère. Mon vrai secret est une beauté, un grandeur dans ma vie, encore indécise et malhabile : une réalité en croissance qui paraît déjà un peu, même si elle est encore mêlée de bien des approximations.

Quant à la dimension collective, on voit que le secret n’est pas la concertation tacite pour glisser sous le tapis ce qu’on ne veut pas voir découvert ! Ce secret-là, c’est la compromission et la complicité. « Car il n’est rien de caché qui ne doive être révélé« . Mais c’est le choix aimant de coopérer avec la vie qui grandit et se renforce, jamais contraire à l’ouverture. Le secret, le vrai, ne craint jamais le dévoilement ni le scoop : car tout est dicible dans ce qui peut être connu ou révélé. Et rien ne pourra jamais, jusqu’à « alors« , jusqu’à « ce jours-là« , être entièrement dit: parce que c’est trop grand, trop beau, trop unique. « Celui qui fait le mal déteste la lumière : il ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient dénoncées ;mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, pour qu’il soit manifeste que ses œuvres ont été accomplies en union avec Dieu. » (Jn.3,20-21).

Je ne me suis attaché, en fait, qu’à un verset de l’évangile du jour. Quelle richesse ! Je reviens pour finir au contexte où nous le lisons, celui d’une période d’attente qui débute. Et cela m’interroge : qu’attends-je ? Qu’attendons-nous ? Nous attendons une fête, oui : mais laquelle ? Juste la fête récurrente qui tombe tous les ans sans surprise le vingt-cinq décembre ? Pourtant ce texte d’aujourd’hui nous engage à une autre attente, l’attente d’une surprise. Mais confrontons notre attente à celle qui nous est proposée, confrontons notre attente à l’espérance qui nous est offerte : est-elle vraiment la nôtre ? Que changerait pour nous cette extraordinaire manifestation dans toutes les dimensions du créé à la fois ? Et si cela ne nous était pas promis, est-ce que cela changerait ou non quelque chose dans notre vie : car si la réponse est non, c’est que cette espérance n’est pas vraiment la nôtre. Une espérance véritable crée une absence, un manque, un déséquilibre que seule sa réalisation peut réparer. Quelle est notre espérance ?

Cher lecteur, je te souhaite un bon temps de l’Avent, une belle attente transformante de Celui-qui-vient. Et je partage aussi avec toi une joie : ce petit commentaire que tu viens de parcourir ou de lire constitue pour moi la 250° publication ! C’est une étape tout de même !

Le monde va quelque part, il s’agit d’entrer dans le mouvement (dimanche 21 novembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voilà au dernier dimanche de l’année Marc, que nous finissons avec…Jean ! Le texte qui nous est donné s’inscrit dans les procès de Jésus qui conduisent à sa Passion et sa mort. J’ai essayé il y a trois ans, sous le titre Vivre en frères, de situer et commenter ce texte : notamment de montrer quelle place il a dans le déroulement historique du procès de Jésus, et comment la « logique » fraternelle de Jésus et celle, politique, de Pilate s’opposent.

Pilate revient de sa première rencontre avec les chefs des prêtres qui lui ont amenés Jésus : ce qu’il a appris d’eux est somme toute assez vague. Ils ne le lui auraient pas livré s’il n’était pas à « faire du mal », mais la sentence qu’il mérite selon eux est … la mort ! Ce pour quoi ils doivent en passer par la justice impériale, seule habilitée à prononcer la peine capitale. Mais les chefs d’accusation, Pilate ne les a pas. Il est tout de même compliqué de juger quelqu’un quand on ne sait pas de quoi il est accusé ! Selon les accusateurs, c’est si grave que la mort est la peine proportionnée, mais on n’en sait pas plus…

Pilate réfléchit, ceux qu’il vient d’entendre sont ceux qui détiennent vraiment le pouvoir en Judée, ce sont eux ses adversaires politiques. Soit ils lui tendent un piège en dignes adversaires, soit cet homme leur est un authentique opposant, quelqu’un qui menace leur propre pouvoir. Et sans doute, les services de renseignements de Pilate l’ont déjà informé de ce Jésus, du mouvement qu’il suscite dans le pays, et de l’opposition que lui font précisément les responsables religieux. La deuxième option semble donc la plus probable, celle selon laquelle Jésus représente un danger pour les chefs religieux. Et Pilate va tenter de formuler un chef d’accusation pour se les concilier, ou peut-être au contraire de trouver en son prisonnier un agent politique qu’il puisse à son tour employer contre ses adversaires. D’où sa formule tranquille : « Toi, tu es le roi des Juifs ?« .

La réponse de Jésus le prend à revers : « à partir de toi-même dis-tu cela, ou d’autres t’ont parlé à mon sujet ? » D’une part, d’interrogeant il se trouve interrogé ; d’autre part, il se trouve interrogé sur sa pensée intime, sur les mécanismes de sa pensée. Mais cela ne le déstabilise pas trop. Au fond, la question pour Jésus est simplement de savoir si la question de Pilate vient de sa réflexion, ou bien si elle est un chef d’accusation formulé contre lui par les responsables religieux. Ce n’est pas du tout la même chose, parce que l’implication du titre de « Roi » n’est pas la même. Pour le Romain d’alors, un roi, c’est un roitelet de plus : quatre ont déjà été officiellement institués ou reconnus dans cette partie du monde, il peut bien y avoir un prétendant en course, et cette prétention est toujours à prendre en considération, ce peut-être un outil politique commode. « Divida ut imperes » (diviser pour régner) est une formule latine après tout. Mais pour le Juif d’alors, un roi c’est une véritable espérance messianique, c’est une promesse de salut par l’exercice du pouvoir (et Jésus on s’en souvient a clairement interdit aux Douze de se servir de ce titre pour parler de lui).

Pilate ne fait d’ailleurs aucune difficulté pour répondre, il ne s’offusque pas de la réaction de son prisonnier. « Est-ce que moi je suis Juif ?« , sous-entendu : non, je ne comprends pas les choses comme eux, et je ne suis pas de leur bord ni leur allié. Et le voilà qui pose ouvertement la question, qui expose la situation « La nation, la tienne, et les grands-prêtres, t’ont livré à moi ; qu’as tu fait ? » : comme s’il lui disait « donne-moi ta version : pourquoi es-tu ici ? Pourquoi sont-ils à ce point dressés contre toi ? » Quelle est donc la « version » de Jésus, qui explique cette animosité ?

« Le royaume -le mien- n’est pas [originaire] de ce monde : si de ce monde était le royaume -le mien-, les gardes -les miens- auraient combattus pour que je ne sois pas livré par les Juifs ; maintenant, donc, le royaume -le mien- n’est pas d’ici« . Il ne parle pas de lui, il parle du royaume. Du royaume qu’il a annoncé tout au long de sa prédication. C’est le centre de son annonce, c’est le résumé que la plupart des évangiles donnent de sa prédication : « Le Royaume est tout-proche ». Ce qui compte, aux yeux de Jésus, ce n’est pas lui, c’est le royaume. Qu’as-tu fait ? lui demande Pilate. J’ai annoncé le royaume, lui répond implicitement Jésus. Mais le royaume dont il parle (« –le mien« – précise-t-il sans cesse), Pilate ne doit pas le comprendre avec le sens qu’il met habituellement derrière ce mot.

Et quel est-il, ce royaume ? Comment est-il ? La première insistance porte sur son origine. Mais c’est plutôt par la négative qu’il en est question : le royaume n’est pas [ék tou kosmou toutou], littéralement « de le monde celui-ci » ; et pour finir [éntéouthén], « d’ici » ou « de cette source » ou également, sur le mode temporel, « à partir de maintenant« . [ék] ou [éx], signifient « hors de« , « de l’intérieur de« . Construite avec le génitif (ce qui est le cas ici), la préposition signifie « en venant de« , « en partant de« , un mouvement qui va du dedans au dehors (ou vers la sortie) ; elle peut aussi marquer l’éloignement ; elle peut marquer l’origine « génétique » (d’où l’on « sort »), la cause. Ainsi, Jésus ne dit pas quelle est, positivement, l’origine du royaume qu’il proclame. Mais il dit une seule chose, c’est qu’il n’est pas d’ici. Il n’appartient pas à ce « monde », il n’est pas le produit de ce monde, il n’est engendré par rien de ce monde. Il ne peut donc être réduit à rien de connu, il n’obéit pas aux « lois » de ce monde-ci, il n’obéit pas à la logique de ce monde-ci. Pilate a parlé de « roi », Jésus lui parle de « royaume » : dans la logique de ce monde-ci, où nous sommes, il n’y a pas de roi sans royaume, ni de royaume sans roi. Ou pas pour longtemps. Mais dans cette autre logique ? Le [kosmos] ne désigne « l’univers » que par dérivation, rappelons-nous : à la base, le [kosmos] c’est « l’ordre » ! Ce royaume-là est d’une autre ordre.

Matthias Stom, Le Christ devant Pilate (1633), Huile sur toile 142 x 184, Milwaukee Art Musem.

L’idée de royaume est une grande idée. Elle n’est pas superposable à celle de « nation » : il peut y avoir plusieurs nations dans un même royaume, comme il peut y avoir plusieurs royaumes dans la même nation. La nation, c’est plutôt un peuplement et son organisation politique (au sens noble et général du terme). Dans l’idée de royaume, il y a l’idée de flux, l’idée d’une destinée, d’un courant profond qui mène quelque part. Dans l’ancien Orient, le « roi » était souvent divinisé, tenu pour un dieu, parce qu’il avait un pouvoir de cet ordre : pensons au sceptre du Pharaon, avec ses deux bouts, l’un pour rassembler les énergies positives, l’autre pour disperser les négatives. Ce fut une originalité d’Israël que de ne pas faire de son roi un dieu, mais pour une raison bien précise, et qui ne vient pas d’une vision plus sécularisée : c’est que la place était déjà prise ! C’est Yahvé qui était le roi, et il ne fallait pas prendre sa place ! Si le Pharaon (pour continuer avec cet autre exemple) était à la frontière entre les hommes et les dieux, c’est qu’il était chargé de conduire tout le peuple d’Egypte à passer à sa suite vers l’immortalité et le régime des dieux. On voit que le royaume, c’est à la fois le « terrain » et le « projet » de ce passage.

Pour autant, ce royaume est bien « dans ce monde » et « pour ce monde ». Il va le dire à peine plus loin : il est venu « dans ce monde« . En choisissant d’annoncer un « royaume », Jésus s’inscrit dans l’ensemble décrit au paragraphe précédent, il revivifie, il réveille toutes ces conceptions. Il parle d’un passage, d’un mouvement profond à l’œuvre dans le monde, d’un flux inscrit dans le monde et qui l’entraîne, le fait passer dans un « ailleurs » ou un « autre chose »; ce flux, précise-t-il, ne trouve pas son origine en ce monde : mais il le traverse, le transforme, l’entraine.

Et bien sûr, s’il ne trouve pas son origine en ce monde, il n’entre pas en concurrence avec les autres royaumes qui, eux, trouveraient ici leur origine. C’est pourquoi ce royaume ne s’établit pas par le combat, par l’affrontement. Il ne prend pas une place déjà prise par un autre, il ne remplace rien, il ne se substitute à rien. Raison pour laquelle il n’a pas de « garde » qui se battent pour lui. Ici je suis bien obligé de faire une petite pause et de considérer une tendance forte dans le discours de certains « zélateurs » parmi les chrétiens d’aujourd’hui. On en voit de plus en plus qui tiennent un langage guerrier, on en voit de plus en plus qui parlent de « se battre », de « reconquête », qui parlent de « défendre ». Comment peut-on tenir un tel discours ? Comment peut-on se réclamer du Jésus qui nous est donné aujourd’hui dans ce texte, en se disant chrétien, et avoir de telles intentions ou projets ? Quelle foi mal située, je veux dire pas à la bonne profondeur : le dieu est trop unique, et trop unique son royaume. Rien ne remplace le dieu, oui : mais du coup, le dieu ne remplace rien non plus. Il est autre. Le combat l’affrontement, c’est toujours pour une substitution. Mais là, ça ne veut plus rien dire…

La logique de Pilate, celle de ce monde, de cet « ordre » des choses, c’est pourtant de raisonner comme nous faisons toujours. Tu parles de « ton » royaume, « Et donc tu es roi ?« . Mais il n’a rien dit de tel. Et il lui renvoie cette logique comme un miroir : « Toi, tu dis que moi, je suis roi« . Tacitement, il lui dit qu’il faut pourtant abandonner cette logique. En contraste avec ce « Toi » et ce que dit ce « toi« , il y a un « Moi » : « Moi, en ceci je suis né et en ceci je suis venu dans le monde, afin de rendre témoignage à la vérité. Tout un [chacun] qui est de la vérité entend ma voix« . Je ne suis pas dans une logique de pouvoir mais dans une logique de témoignage. D’une certaine manière, je suis sans pouvoir. Si, c’est un grand pouvoir que celui de dire et de témoigner : mais il est dépendant, il n’atteint d’accomplissement qu’en fonction de la bonne volonté et des choix de qui le reçoit -ou pas.

On peut comprendre que Jésus expose son rôle : il ne « régit » pas. Pardon pour ceux qui fêtent aujourd’hui le « Christ-Roi » en l’affublant, dans leur tête, de toutes sortes de symboles et de pouvoirs, qui le prient comme celui qui « peut » ceci ou cela, … ou qui se justifient de son service pour usurper pour eux un pouvoir, disant qu’ils le tiennent en son nom. Pardon, mais ça ne marche pas ! Son rôle, c’est juste de « dire ». Il y a ce grand flux présent dans les profondeurs du monde, ce flux qui ne naît pas de ce monde mais qui le traverse et l’emporte : voilà, il faut le dire, il faut le montrer, il faut lui rendre témoignage. Il faut permettre à tous de s’y inscrire, d’y coopérer. Dans ce sens, il dit à qui obtient ce qu’il lui demandait : « Ta foi t’a sauvé », tu t’es inscrit toi-même dans le flux du royaume. Les structures d’Eglise qui ne relèvent pas du témoignage mais qui sont du pouvoir, de la « direction » des choses -« la direction des âmes », comme on disait à une époque-, ne sont décidément pas évangéliques ; elles sont « de ce monde », dans son ordre et sa logique.

Jésus (ou Jean qui fait parler Jésus) ajoute comment on s’ouvre à son témoignage pour s’orienter vers le flux du royaume : « qui est de la vérité écoute ma voix« . S’ouvrir au témoignage de Jésus qui porte vers le royaume, qui montre le royaume, suppose une seule condition, « être de la vérité », avec le même mot que pour « de ce monde ». En venant de la vérité, en partant de la vérité : non pas évidemment au sens de la quitter, mais au contraire au sens de commencer par la chercher. Et sans doute, de vouloir fonder en elle son chemin.

Tout ceci pourrait paraître bien général, bien éloigné de la vie. Un peu abstrait même. Mais il me semble au contraire que c’est tracer le chemin des humbles et des petits. Avec Jésus, avec la recherche de son royaume, on est bien dans ce monde-ci, comme on est et comme il est. Mais on est loin de la quête du pouvoir, ou de l’attention à celui-ci. On est dans la recherche d’un autre souffle pour vivre, dans l’attention et le don de soi. Celui qui dit tout cela est en état d’arrestation, il a déjà été condamné par les autorités religieuses légitimes (et dont il ne conteste pas la légitimité), il sait bien que les dés sont pipés. Pourtant pas d’aigreur, pas de repli sur soi, il est là pour témoigner et le fait encore. Dire une parole, choisir un comportement, c’est toujours à portée de la main. Etre vrai, faire correspondre sa pensée, sa vie et son cœur, c’est cela qui emporte le monde vers son but.

Le temple de la douceur (dimanche 14 novembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai situé le texte qui nous est donné aujourd’hui, sous le titre Dévoiler et unir, dans le « discours apocalyptique » et plus largement la fin de l’évangile de Marc.

Ce qui me paraît si important, dans la lecture de ce passage aujourd’hui, c’est son grand optimisme. Car le message essentiel est bien le suivant : au-delà des catastrophes et des motifs de se lamenter, il y a le « jour », l’avènement du Fils de l’homme. Il peut bien survenir des choses inimaginables, des évènements qui secouent les hommes, croyants ou non, jusque dans leurs fondements, le dévoilement d’un salut est lui inexorable. Ouf !

Qu’est-ce qui me fait dire cela ? C’est que toute la première partie du discours, longue, porte sur les catastrophes : car justement, dans l’esprit des disciples qui interrogent le Maître, la « fin » sur laquelle ils l’interrogent est forcément une catastrophe. Il admiraient le temple, pas encore terminé mais tout de même en bonne voie, et ils s’entendent dirent que ce qu’ils admirent, il n’en restera pas pierre sur pierre. Et pour eux, c’est une telle catastrophe que c’est même le signal de la fin, de la fin du monde ! S’il n’y a plus le temple, c’est que le monde est fini. Or le temple, c’est pour eux le signe de la fidélité du dieu, c’est la garantie qu’il tient sa promesse d’être à jamais au milieu de son peuple : si la promesse du dieu touche à sa fin, c’est que le monde lui-même touche à sa fin.

Mais non, ce n’est pas cela. Des catastrophes, il y en a eu, il y en a, il y en aura encore. Nous ne parlons pas que de catastrophes « cosmiques » (tremblements de terre, guerres, etc..), mais aussi de catastrophes propres aux croyants (persécutions, destructions…). Mais non, la fin du monde ne consiste pas en cela. La fin du monde, c’est bien plutôt le passage de ce monde que nous connaissons en un autre que nous ne connaissons pas, mais que lui le « Fils de l’homme »travaille à construire. Il se fait dans le secret, dans l’invisible, dans l’à peine discernable : mais il se fait. Et « en ces jours-là« , « au-delà de ces catastrophes » apparaîtra cette œuvre qui s’est poursuivie si longtemps, avec tant de persévérance et de fidélité, à l’insu de la plupart -et peut-être de tous.

Le maillage de textes prophétiques employés par Marc pour décrire « ces jours-là » aboutit à un bouleversement du soleil, de la lune et des étoiles. Ces éléments, dans le premier récit de la création, apparaissent ensemble au quatrième jour, ce sont les premiers éléments qui ornent les bases posées précédemment. Les bases sont issues de séparations opérées dans le chaos initial ou tout est mélangé : d’abord la lumière mise à part des ténèbres, puis le ciel ferme mis à part de l’eau, enfin la terre ferme mise à part de la mer. Les « lieux » sont établis, ils vont ensuite être peuplés chacun de leur « armée », en commençant par le firmament peuplé des astres et des étoiles.

Or ce sont justement ces peuplements qui disparaissent ici : de même qu’au déluge l’eau avait fait disparaître le peuplement de la terre (un seul des lieux) à l’exception de ce qui était conservé dans l’arche, de même ici ce sont touts les peuplements de tous les lieux qui arrivent à leur terme. Mais l’arche, cette fois, c’est le « Fils de l’homme » lui-même arrivant non sur les eaux mais sur les nuées. Mais il ne fait pas « débarquer » le peu qu’il aurait conservé : il appelle d’un bout du monde à l’autre, ou plutôt de la terre jusqu’au ciel (donc dans TOUS les « lieux »), les êtres, « ses élus » ou « ses choisis ». Tout ce qu’il a choisi de faire être, il les choisit toujours. Et il les choisit à jamais.

Ainsi la fidélité du dieu, ce n’est pas tant le temple, construit de main d’homme, qui en est le signe et le garant : c’est plutôt cette « demeure » qu’il a lui-même fondée en créant ce monde, en le soutenant dans l’être et en l’appelant encore à être, malgré toutes les destructions, toutes les catastrophes.

Hans Memling, Tryptique du mariage mystique de sainte Catherine – détail du volet droit (1475/79), Huile sur bois, 176,2 × 79 cm. Hôpital Saint-Jean, Bruges.

Nous lisons ce texte dans ces temps où nous sommes secoués par une catastrophe d’une large portée : la mise en évidence de l’échec de l’Eglise, du temple, construit à l’évidence comme un système qui a tourné à l’abus d’autorité et à la machine à broyer des vies. Infidélité majeure. Il ne faut pas garder cette construction-là, il faut la jeter sans pitié. Mais c’est l’infidélité des hommes : il n’en restera pas pierre sur pierre, de cette construction-là. Le dieu fidèle, lui, continue en secret son œuvre de salut, à la construction de laquelle contribuait la semaine dernière notre pauvre veuve avec ses deux piécettes, c’est-à-dire avec l’engagement se soi au risque de sa propre vie. Cela, c’est le temple véritable.

Ce n’est pas qu’il faille opposer absolument ces deux temples : il ne faut juste pas les confondre. Dans le temple fait de main d’homme aussi, œuvre le « fils de l’homme », il est à l’œuvre partout. Il faut juste se garder de croire que notre Eglise n’est pas elle aussi faite de main d’homme, se garder de croire qu’elle est elle-même, parce qu’elle est un temple, le signe indéfectible de la fidélité du dieu. C’est plutôt qu’elle fait partie de ce vaste ensemble des hommes et de la terre des hommes que ce dieu fonde et refonde. Mais qu’il n’en reste pas pierre sur pierre ne doit pas nous effrayer, ce n’est pas la fin, ce n’est pas le signe de la fin. Il faut tout simplement se mettre à rebâtir. En sachant qu’une fois encore, ce que nous bâtissons est fait de main d’homme.

L’évangile d’aujourd’hui me dit qu’il ne faut pas « jeter » l’Eglise, mais qu’il faut constater sa destruction et chercher avec courage, comme la pauvre veuve, à construire un temple authentique par l’engagement de soi au risque de sa propre vie. L’histoire de l’Eglise connaît de ces moments de manière récurrente (même si le « récit » officiel est qu’elle est toujours ce qu’elle a été, qu’elle ne change pas : bien sûr que si, elle change !). Et sans doute sommes-nous à l’un de ces moments. C’est un moment pour se confier à ses « grandes puissance et gloire« , à tourner les yeux vers ce monde avec lui puisqu’il y vient « sur les nuées » et à accueillir ceux qui arrivent, appelés par lui « de l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel« , à répondre nous aussi à cet appel pour être de ce nombre.

« Du figuier [apprenons] cette comparaison » : quand la branche devient [apalos], « tendre, délicat« , mot qui se dit des joues, de la peau, du cou d’un petit bébé, ou encore de fruits nouveaux, voire des rayons du soleil levant, « quand pointent les feuilles« , alors nous savons que l’été est « dans la proximité« . C’est ce qui est en naissant, ce qui est fragile, qui est porteur de la vie nouvelle. Tant que le bois, tant que l’institution, est raide, rien à en tirer : mais s’assouplit-elle, devient-elle tendre et délicate, alors les feuilles peuvent pointer, elles aussi délicates. Le temple véritable que nous avons à construire, c’est le temple de la douceur et de la délicatesse.

Situer l’autorité (dimanche 7 novembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte qui nous est donné ce dimanche est un découpage bizarre, comme je l’ai déjà expliqué sous le titre Notre échelle de valeur, tout en essayant d’en donner une explication de texte pas à pas et générale.

Qui sont les scribes ? Car le texte dit clairement qu’il faut s’en méfier… Le scribe dans la tradition hébraïque est le [sôfer], « l’homme de sagesse« , l’homme de l’écrit. A l’origine, ce sont des fonctionnaires de cour, ceux qui maîtrisent l’écriture et qui à ce titre tiennent aussi bien les chroniques que les comptes. Ce sont eux qui sauront mettre par écrit les récits religieux d’Israël, les conserver, les combiner, les augmenter. Il s seront à l’origine de la production de ce que nous appelons les « écrits de sagesse » : psaumes, proverbes, Qohélet, Job… (on trouvera plus à ce sujet dans l’excellent résumé d’André Paul, Les scribes d’Israël, maîtres de l’écriture et gardiens des écritures). C’est dans leurs milieux que naît l’anticipation du salut sous la figure du « Fils de l’homme »: ils sont sûrement à la fois surpris et intéressés que Jésus reprenne ce vocable pour se l’attribuer. Ils ont en tous cas l’autorité de ceux qui savent lire et écrire, c’est-à-dire qu’ils ont le sens des mots, de leur poids, de leur valeur. Au fur et à mesure que les traditions sont devenues l’Ecriture, leurs avis sont devenus de plus en plus écoutés, ils sont devenus les gardiens de la lecture autorisée ou non des Ecritures.

Je me rends compte, cher lecteur, que je dois m’inclure dans cet ensemble : même si ma contribution est fort modeste, et même si je ne fais pas autorité, le fait que je m’attache à scruter les textes et à en publier ce que j’y découvre, fait de moi un « scribe » : et dès lors, cher lecteur, aux termes de l’évangile d’aujourd’hui, il te faut te méfier de moi ! En tous cas, (le texte recommande [blépété apo]), il faut m’observer, moi et les autres, avec distance et exercer ton jugement au sujet de ce que je dis. Et pourquoi ? Mais tout simplement parce que, prétendant parler sur la base des textes fondateurs, ma parole risque d’avoir à tes yeux leur autorité : ce qu’au dieu ne plaise ! Autant nous pouvons toi et moi regarder ensemble un texte qui fait partie du « texte fondateur » et y accorder une autorité, autant ce que nous en disons toi ou moi n’est que notre regard, un regard partiel (et peut-être partial). La meilleure distance serait une somme de regards croisés : et j’aimerais tant que chacun ose écrire aussi ce qu’il voit dans ces textes, de sorte que tout lecteur trouverait non pas un commentaire, mais une pluralité de commentaires, ce qui alimenterait et libèrerait en même temps son regard. Car ce qui compte avant tout, c’est la confrontation de chacun, directement, avec la parole de dieu, contenue dans les Ecritures. Non avec la parole d’un scribe, aussi sympathique soit-il…

Cette prise de distance, le texte de Marc la recommande en particulier avec ceux des « hommes de sagesse » qui « veulent circuler en habit et embrassades dans les places publiques et premières chaires dans les synagogues et premières places dans les dîners. » On voit ici se dessiner, avec le pittoresque particulier de Marc (on dirait qu’il peint des petites miniatures, un peu comme Maupassant), tout un contexte. Il est possible de se placer à côté et au milieu de tous pour lire avec eux, en même temps, les Ecritures. Mais il est aussi possible de s’appuyer sur elles pour se faire une place sociale, pour se poser en société : ce qui suppose, au lieu de se mettre au niveau de tous, de se situer à part au contraire, comme possesseur exclusif d’un savoir essentiel à tous.

Cela va se traduire par un costume particulier (circuler en habit), cela va se traduire par des attitudes démonstratives (embrassades dans les places publiques), ou même une certaine compromission avec le pouvoir de l’argent : car [agora], que j’ai traduit ici par « place publique« , est avant tout le « marché« . Et en général, quand on fait des embrassades dans les marchés, c’est qu’on a conclu des accords ou qu’on cherche à le faire… Donc, dans le contexte général de la société de la cité, ces scribes vont tirer leur épingle du jeu, jouer la carte de la mise à part : non par le retrait total de la société, mais par une manière de la fréquenter en y jouant un rôle à part, tant par l’image (le vêtement) que par la fréquentation du pouvoir (le marché ou la place publique).

Cela va se traduire encore, sur le versant « propre » de l’univers religieux, par la revendication de la primauté : celle de l’enseignement explicite (premières chaires dans les synagogues) comme celle de l’autorité sur la vie domestique (premières places dans les dîners). Dès qu’on arrive dans la sphère religieuse, ces « scribes » sont premiers, sont les plus importants, sont les « principaux » : le préfixe [prootôs] est le même que, la semaine passée, nous avons trouvé pour désigner le commandement principal, celui qui est au principe de tous les autres ! Dans l’univers religieux, donc, ces « scribes » s’appuient sur le commentaire autorisé qu’ils font des Ecritures pour se situer au principe de toute vie religieuse : ils sont les incontournables, aussi bien par les avis qu’ils rendent (la chaire) que par l’organisation sociale qui se fait autour d’eux (les dîners).

Une fois lu tout cela, ce passage me semble d’une actualité saisissante dans le débat qui, suite au rapport de la CIASE, porte sur l’organisation ecclésiale, le « système » : débat bien antérieur il est vrai, puisque nous avons, décrit ici d’une manière aussi imagée et concrète qu’efficace, ce qui constitue le « cléricalisme » dénoncé entre autres par François lui-même. Un système où certains, sous couvert d’une autorité fondée sur une aptitude à lire et interpréter les Ecritures, les textes fondateurs, s’arrogent une place proche du pouvoir dans la société en général et organisent autour d’eux cette société spécifique à caractère religieux que l’on appelle l’Eglise. Un système qui ouvre à tous les abus, car il y devient trop facile de se confondre aux yeux des autres avec le dieu qui parle dans les Ecritures : et c’est exactement ce qui s’est passé dans les trop nombreux cas de violences sexuelles, et c’est exactement ce qui se passe dans les trop nombreux cas d’abus spirituel, et c’est exactement ce qui se passe dans tant de situation d’abus d’autorité.

Alors que tout change si, loin de se situer au-dessus et à part, les « scribes » se situent au milieu de et avec. Si les prêtres, si les évêques, se situaient au milieu et avec leurs fidèles dans des recherches et des décisions communes, en faisant simplement profiter tous de leurs compétences et peut-être de leurs charismes en matière d’interprétation des Ecritures, tout serait bien différent… D’autant que les charismes sont, en quelque sorte, vérifiés par ceux au bénéfice de qui ils sont accordés à certains : on aura vite fait de voir si tel ou tel usurpe ou non sa place, si les avis qu’il donne sont éclairants ou pas. Evidemment, il faut que les clercs soient prêts à se déprendre du pouvoir qu’ils usurpent depuis près de deux mille ans, mais il faut aussi que les fidèles soient prêts à assumer leur part des décisions dans la communauté croyante, donc à renoncer à la confortable situation de se faire « diriger ».

Je continue ma lecture du texte : je remarque au passage ce « trésor » du temple dont je ne trouve toujours pas trace -pas plus qu’il y a trois ans-, celui qui a été pillé par les envahisseurs assyriens-babyloniens. Mais justement, il se trouve qu’un tronc avait été instauré (déjà !!!) pour que les fidèles puissent participer à la reconstruction du temple de Jérusalem. C’est peut-être bien près de ce tronc que se trouve Jésus, et alors l’épisode de la veuve est un pont entre ces avertissements à tous au sujet des responsables religieux et le « discours apocalyptique » qui va suivre, lequel est construit sur l’annonce de la destruction du temple. J’y reviendrai une autre fois.

Pour l’heure, je suis également saisi par cette femme, cette veuve. J’ai déjà décrit sa situation il y a trois ans. Aujourd’hui, elle m’apparaît comme une figure des personnes qui sont dans la nuit de la foi. Elle a perdu tout appui, elle n’a plus personne sur qui compter dans sa vie. Ainsi peut-être de celles qui sont ébranlées profondément dans leur foi, soit qu’elles aient perdu ceux sur qui elles appuyaient leur foi, soit qu’elles aient découvert que ceux-ci ne méritaient pas la confiance qu’elles leur accordaient. Et les voilà seules, avec l’impression d’avoir perdu jusqu’à l’époux de leur âme, l’époux de leur cœur : comment ce rejoindre ce dieu qui désormais ne répond plus ?

Tout de même, cette veuve donne au trésor, pour la construction du temple, deux piécettes, qui constituent « toute sa vie » : elle met sa vie en danger, malgré sa situation, malgré sa grande précarité, pour que s’édifie la « maison du dieu ». Elle risque sa vie. Je pense à tous ces humbles qui mettent leur vie en danger pour secourir d’autres personnes, pour que s’édifie ici-bas un monde autre. Je pense à ces gens qui prennent le risque de longs jours passer en mer pour récupérer des réfugiés en danger de mort, des réfugiés dont tous ont abusé tout au long de leur parcours, et qui ne sont pas souhaités là où ils vont : et ces gens qui les recueillent prennent le risque du même rejet que celles et ceux qu’ils ont secouru. Je pense à ces gens qui risquent leur vie autour de Briançon pour ne pas laisser périr dans le froid et la neige ces réfugiés qui vont tenter de passer la frontière malgré toutes les interdictions. Mais je pense à tous ces gens, il y en a plein la vie quotidienne, dont l’engagement (peut-être secret) envers un autre ou d’autres, fait basculer quelque chose dans leur vie. A tous ces gens qui ne sont pas des héros -et il ne faut pas qu’il le deviennent !-, qui jettent deux piécettes, mais cela met leur vie en danger.

Ce sont ceux-là, pas les « scribes » précédemment décrits -qui ne se mettent pas en danger, qui donnent, oui, mais de leur surplus-, qui construisent le royaume. Et c’est vers ceux-là que le maître regarde, alors même qu’ils éprouvent, eux, qu’ils n’ont plus personne pour appuyer leur vie. Toi aussi, même si tu as le sentiment d’avoir perdu pied et d’être seul dans ce que tu affrontes, il te regarde quand tu engages ta vie, et pas un de tes gestes n’est perdu pour lui.

Le plus proche (dimanche 31 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Mon commentaire précédent du passage d’aujourd’hui s’intitulait « Il s’agit d’aimer ». J’y remettais ce passage dans son contexte, et j’essayais de montrer l’enjeu de la question posée par le scribe -la question du commandement le plus grand-, et de la réponse de Jésus. J’avoue que je n’ai pas grand chose à y reprendre, et je suis bien tenté de te laisser y retourner, cher lecteur… Je voudrais seulement y rajouter quelques observations, et puis une réflexion finale, plus dans l’actualité.

La question que pose notre scribe bienveillant est celle du  « premier commandement » : [prootos] signifie en effet premier : le plus en avant, du premier rang, principal. Ce n’est pas d’abord le premier d’une série, le mot qu’il choisit marque bien ce par quoi tout commence, ce qui est au principe. Comme les commandements, dans la construction d’Ex. 20, énoncent la manière dont l’homme peut, sur la terre, refléter l’être du dieu unique et incomparable, le scribe demande par quoi avant tout il manifestera que le dieu est unique et incomparable. C’est une très belle question, qui manifeste un état d’esprit des plus grands, une conscience aigüe de sa vocation d’homme. Et nous pouvons l’entendre aujourd’hui ainsi que sa réponse, de manière très actuelle, comme l’énoncé de ce qui nous fait plus humain au fond de tout. Aimer le dieu et aimer le prochain.

C’est Jésus, dans la réponse que Marc rédige, qui joue sur les mots : il prend d’abord le mot en son sens de « principal » ou « principiel », mais pour ensuite le comprendre en un sens dérivé, qui suppose un « deuxième » (ou un « second », puisque la série s’arrête là). C’est la force de ce jeu de mots qui permet à la fois d’ajouter une clause (donc un « second ») et de faire que cette clause ajoutée ne constitue avec le premier énoncé qu’un seul principe. Saint Jean se fera directement l’écho de cela en écrivant dans sa première épitre : « Celui qui prétend aimer dieu et qui n’aime pas son frère est un menteur. ».

Le mot employé dans la clause supplémentaire, [plèssios], signifie  « proche, voisin, le plus proche ». Ce n’est donc pas d’abord quelqu’un avec qui je suis en relation de réseau, un  « socius » : je veux dire quelqu’un avec qui je suis lié par le sang, ou par le travail, ou par le loisir et la passion, par l’amitié, ou encore par la commune citoyenneté. Je ne veux pas dire que mon prochain ne peut être aucune de ces personnes, je veux dire que ce n’est pour aucune de ces raisons qu’il est mon prochain. Mon prochain est mon prochain uniquement parce qu’ici et maintenant, il ou elle est là, à côté de moi. C’est tout. Si j’avance dans une foule, mon prochain change au fur et à mesure de mon avancée. Et à chaque instant m’incombe de l’aimer. Le prochain est, par définition, une identification fluctuante.

Dans le fond, il m’est aussi proche que le dieu lui-même ! Après tout, le  « shema Israël » donné pour principe est à répéter à chaque instant,  au lever comme au coucher, à la maison comme en voyage, au franchissement de chaque porte, parce qu’il rappelle cette proximité unique : le dieu fidèle qui me demande et commande de l’aimer, m’aime déjà lui-même au point d’être à chaque instant avec moi dans la plus grande proximité. De même, la personne que ce dieu me demande d’aimer concrètement, c’est celle qu’il me donne à chaque instant dans la plus grande proximité. L’amour de ce prochain exige pour commencer une immense qualité d’attention pour le reconnaître, pour reconnaître son nouveau visage : quelle ardeur et quelle disponibilité il faudrait pour aimer son prochain…

J’ai remarqué encore une chose, mais je ne sais pas trop quoi en tirer encore. Quand Jésus énonce le principe, il fait extraire l’amour de quatre origines : le cœur, l’âme (ou la vie), la faculté mentale de distinguer et la force. Quand le scribe approuve, il n’en énonce que trois, il remplace les deuxième et troisième par une seule, la[sunesis] : rencontre, jonction ; compréhension, intelligence ; connaissance intime, conscience, science. Je le dis, au cas où cela ouvrirait quelqu’un à sa propre réflexion…

Je voudrais pour finir en venir à une question d’actualité. Il me semble que ce  « grand commandement » énoncé en double peut éclairer les catholiques français sur la question débattue du secret de la confession. Ah ? Oui. Avec le rapport de la CIASE, dont je reparle encore -mais il me semble que je n’ai pas le droit de laisser tomber dans l’oubli le cri des victimes que l’on a trop fait taire-, est apparue la proposition de modifier l’absolu du secret de la confession. Il parait en effet trop injuste de protéger si fortement un coupable de crimes au détriment de sa ou ses victimes. Mais, a-t-on objecté, le secret de la confession n’appartient qu’à dieu. C’est là très précisément que, me semble-t-il, notre double et unique principe peut être éclairant.

Je prends d’abord le point de vue, à mon avis rare et improbable, du pédophile qui a recours à la confession. Je dis  « improbable », parce que le profil psychologique du pédophile est en général marqué fortement par le déni : si d’aventure il venait à confesse, je pense qu’il s’accuserait avec des mots tels que le confesseur aurait bien du mal à seulement comprendre de quoi on lui parle et à quel point les faits sont graves. Mais admettons, cas d’école. Eh bien, si par amour du dieu (commandement premier) il demande pardon, il faut bien (commandement second) qu’il en fasse de même avec son prochain (son trop-proche !). Et forcément, par authenticité, en commençant par celui-ci.

Je prends maintenant le point de vue du confesseur. S’il prétend s’identifier presque (les mots sont mal choisis j’en conviens : c’est pour me faire comprendre) avec le dieu pour ce qui est de garder son secret, comment ne peut-il pas dans le même temps s’identifier avec son prochain (le pénitent), au point de ne plus le quitter, ne plus le lâcher, tant qu’il ne s’est pas préalablement livré à la justice ? Car suspendre ou refuser l’absolution ne suffit pas : il faut plus, plus énergique. Le confesseur est  « dans le secret », il doit y agir !

Et puis il me semble que si l’amour de dieu exige la miséricorde, l’amour du prochain exige la justice. Ces deux grandeurs ne peuvent pas être opposées l’une à l’autre, mais ne peuvent être conduites qu’ensemble, tant dans la réalité -où chacune authentifie l’autre- que dans la réflexion -où ce qui est dit de l’une doit ce me semble pouvoir être dit de l’autre.

Accueillir le cri (dimanche 24 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le passage d’aujourd’hui est la conclusion de toute la section où Jésus enseigne ses disciples, en insistant particulièrement sur la fin de sa mission : arrestation, jugement, condamnation, passion, mort et résurrection. Une bonne conclusion fait normalement écho à l’essentiel de ce qui s’est joué précédemment, et assure aussi la transition vers autre chose. J’ai déjà commenté ce passage, sous le titre affronter la vérité de son être.

La grande section de l’évangile de Marc commençait avec la question de Jésus à ses disciples : que dites-vous que je suis ? Lorsque Pierre avait répondu que ce qu’il disait, quand il parlait de Jésus, était « le Messie », le même Jésus lui avait interdit (ainsi qu’aux autres) de parler ainsi. De façon assez remarquable, à la fin de cette grande section, nous trouvons un aveugle qui clame « Fils de David » : ce qui est très exactement la même chose que « Messie » ou « Christ » ! Jésus va le faire taire aussi, mais pas du tout de la même manière : plutôt en créant avec lui un rapport plus étroit, aboutissant au titre donné de « Rabbouni« , « mon petit maître« . Quelque chose de beaucoup plus personnel.

Mais ce n’est pas cela qui m’intéresse le plus aujourd’hui. Je vois, au début de ce passage, mentionnés plusieurs acteurs outre Jésus : ses disciples, la foule, et un aveugle. Et je suis frappé de l’effacement total des disciples en cet épisode. S’ils n’étaient mentionnés expressément au début, on pourrait les croire totalement absent : ils n’interviennent en rien ni dans la rencontre ni dans la guérison de l’aveugle. C’est tout de même bien extraordinaire, surtout à l’issue d’une longue section dont l’objet même est l’instruction des disciples !!

Mais, pardonnez-moi, je ne peux pas lire non plus cet épisode en mettant de côté le fameux rapport de la CIASE sur Les violences sexuelles dans l’Eglise catholique en France entre 1950 et 2020. Je ne le peux pas à cause de son importance. Je ne le peux pas parce qu’en voyant cet homme aveugle qui crie, j’entends le cri de toutes ces victimes. Et cela me donne un angle de lecture pour essayer d’accueillir leur cri, leur souffrance. Et cela me donne un angle de lecture pour essayer d’accueillir tous les cris, et peut-être même d’identifier les miens. Et j’entends ce cri tout en constatant l’effacement total des disciples et en remarquant le rôle ambigu et changeant de la foule, et il me semble que cela jette une lumière éclairante sur le drame vécu aujourd’hui.

Commençons par cet homme, donc, puisque c’est lui que nous sommes invités à entendre d’abord. Marc nous le décrit comme [tuflos], [prossaïtès] et [ékathèto para tène hodone]. [tuflos], il est aveugle, mais aussi sans issue, bouché. Chose étonnante, le mot désigne aussi celui qu’on ne voit pas. La première qualification de cet homme renvoie autant à lui qu’à ceux qui l’entourent et à nous mêmes qui lisons. [prossaïtès], il est mendiant. Il est celui-qui-demande-en-outre, celui-qui-demande-avec-insistance, celui-qui-supplie. Enfin, [ékathèto para tène hodone], il est « installé, établi, à côté du chemin« . Trois caractéristiques, donc : on ne le voit pas (et du coup, l’avenir est pour lui bouché, sans issue), il est dépendant, vit de demande et d’une demande orientée vers certains, dirigée (ce que signifie le [pros-]), et il est à côté, en dehors, du chemin, durablement : hors de la vie et des échanges de tout un chacun. Voilà entre autres la situation de nos victimes de violences sexuelles, tout continue comme avant, on ne les voit pas alors même qu’un besoin criant et vital de reconnaissance les habite. Et ce n’est pas la moindre de leur souffrance d’être désormais dans la dépendance et d’en avoir conscience ; et ce n’est pas le moindre des maux qu’on leur inflige que de ne les même pas considérer ; et ce n’est pas le moindre des mépris ni la moindre des complicités que de continuer à aller et venir notre chemin en les laissant « à côté« .

Evidemment, il crie. Evidemment, ça dérange et on essaye de le faire taire. Le cri de ceux qui souffrent dérange toujours. Comme l’a écrit il y a peu un de mes amis (Louis-Damien, si tu me lis…), il y a toujours une bonne raison pour faire taire une victime, on trouve toujours que leur expression manque de décence, qu’ils pourraient dire les choses de manière plus policée, etc. Mais leur premier droit est d’être entendu, quel que soit le mode de leur expression, quelles que soient les voies qu’ils prennent pour être entendus. Un cri de souffrance est toujours un cri qui fait mal, parce qu’il est le cri de quelqu’un qui a mal : et qu’on ne lui reproche pas de faire mal, car c’est lui reprocher d’avoir mal !

Celui qui entend son cri, c’est Jésus : et c’est parce que celui-là l’appelle -ou plutôt dit de l’appeler- que tout change pour lui : j’ai essayé de détailler déjà le processus de guérison dans mon commentaire précédent (lien en début de texte), j’en retiens aujourd’hui surtout le fait que Jésus ne le guérit pas d’un coup de baguette magique, mais qu’il le fait parler, qu’il l’écoute, qu’il lui fait mettre des mots sur son désir profond et que c’est cela même qui l’auto-guérit : « la foi de toi a sauvé toi ». Et pour nous il en va de même : écouter, faire parler, entendre. Et laisser s’exprimer le désir profond. De [para tèn hodon], « à côté du chemin » au débit du récit, l’homme se retrouve [én tè hodoo], « dans le chemin » à la fin du récit -ce sont même les trois derniers mots du texte-. Par cette rencontre écoutante, il se retrouve enfin dans le chemin, au milieu des échanges et des allées et venues de tous, dans le flux de la vie. Comment ne pas souhaiter qu’il en aille ainsi pour nos victimes… Ce que je peux faire, à mon maigre niveau, c’est peut-être déjà lire ce qui est publié de leurs cris. C’est peut-être aussi militer pour que ces cris soient connus et entendus, écoutés (ce qui est plus qu’entendus : cela implique attention, intelligence, compassion, et réaction). Et puis aussi exiger qu’ils soient « dans nos pattes », qu’ils fassent partie de notre chemin, jusqu’à nous empêcher de vivre comme d’habitude et comme nous l’avons toujours fait.

Et ainsi aussi de tous les « oubliés de la vie », de tous ceux qui sont « en dessous des radars » et qu’on chercher à faire taire ou, pire, qu’on laisse crier sans même s’y intéresser.

Mais je voudrais m’intéresser aussi à la foule, à son rôle. Et à l’effacement problématique des disciples. Dans la section précédente de l’évangile de Marc, lors de l’envoi des Douze et après dans la première multiplication des pains, la foule et les disciples sont en quelque sorte mis en regard : les Douze sont envoyés aux foules, et celles-ci en les suivant jusqu’à Jésus menacent presque la survie des Douze et des disciples, empêchant ceux-ci de manger tant ils se font pressants. Et pour garantir aux disciples le repos nécessaire, Jésus prend lui-même en charge les foules, et c’est l’opération pain-pour-tous à partir de ce qu’un petit garçon de la foule a apporté.

Ici, juste avant l’entrée à Jérusalem, c’est la foule qui est active. Elle est d’abord qualifiée de [ikanos], suffisante, mais dans le sens de suffisamment puissante pour : c’est une foule considérable, et dont la puissance réside dans le nombre. Le genre de foule qui peut vous écraser. La foule d’une grosse manifestation, qui s’enorgueillit de sa taille parce qu’elle sait que là réside sa puissance. « On est là, on est là !! » Vous imaginez quand elle tombe sur l’homme seul pour le faire taire. Je doute que cela se fasse dans la douceur. On ne mesure jamais la force, la violence même, que l’on exerce quand on est majoritaire. L’accord tacite pour faire taire cet homme au cri indécent constitue la meilleure des auto-justifications : nous sommes tous d’accord, il doit se taire. Et nous avons bien raison, puisque nous sommes tous d’accord. Oui, c’est une des caractéristiques de la vérité que d’être ce sur quoi on doit pouvoir se mettre d’accord : c’est la raison même du débat pour la chercher ! Mais attention à sa parodie (tiens ! Je remarque en écrivant que « parodie » vient de [par’hodos], c’est-à-dire… à côté du chemin !!!, Comme l’aveugle !!) : parodie, parce que si la foule est d’accord pour qu’il se taise, lui n’est pas d’accord. Et tant qu’il n’est pas d’accord (librement, s’entend, et non sous l’effet de la pression), il n’y a pas « vérité », il n’y a pas accord.

Mais remarquons que sur une parole de Jésus, la foule change du tout au tout. Et c’est tout de même admirable ! Il dit : « appelez-le« . Le verbe [foonéoo] signifie d’abord « faire entendre un son de voix : élever la voix, parler et même chanter » ; dans un second temps seulement, appeler (appeler par son nom, appeler d’un nom). Ainsi donc, l’ordre donné par le maître est d’abord de faire entendre la voix de cet homme, d’élever sa voix, de lui parler, peut-être de le chanter. Et aussi de l’appeler par son nom, de lui donner le nom qui est le sien. Son nom propre, sûrement, Bartimée. Peut-être aussi ce nom de victime qu’on lui refuse, ou ce nom de laissé pour compte. Il ne l’appelle pas lui-même, il ne dit pas : « Viens » (ce qu’il dit pourtant souvent), mais il dit tout ce qu’on vient de dire. Et c’est la foule -pas les disciples !- qui consonne, qui réagit. La foule se retrouve en situation soudaine d’intermédiaire, en lui disant : « Vas-y, debout, il t’appelle« .

Ce qui n’est pas tout-à-fait vrai : c’est elle, la foule, qui devrait l’appeler puisqu’elle en a reçu l’ordre. La foule, dès cet instant, a reçu un ordre pour cet homme : elle a mission de faire entendre, de porter sa voix, de porter son cri, d’en faire son chant. Elle a reçu ordre de l’intégrer en elle, de le faire membre de la foule. Mais c’est peut-être ce qu’inconsciemment elle fait, quand elle le conduit à Jésus tout de suite. Car après tout, la foule, c’est bien la foule de ceux qui cherchent Jésus, qui veulent l’entendre souvent. Chez Marc, elle n’est pas tout-à-fait identifiée aux disciples, car elle va et vient. Mais justement, elle est celle qui peut intégrer cet homme et son cri.

Et les disciples alors ? Oui, absents. Si je prends le miroir d’aujourd’hui, il a fallu une commission indépendante pour faire entendre le cri des victimes : mêmes les associations ne parvenaient pas à se faire entendre. Elle émane, cette commission, de l’épiscopat qui l’a convoquée et instituée, mais elle s’en distingue par sa totale indépendance. Elle est faite de personnes qui se revendiquent catholiques, d’autres qui disent simplement leur sympathie ou leur absence d’hostilité. Elle représente bien pour moi la « foule ». et je crois que la leçon de l’évangile d’aujourd’hui, avec le miroir de cet événement, est bien que les disciples ne sont plus rien sans la foule, sans cet ensemble considérable des sympathisants de Jésus (pas forcément de l’Eglise, il ne faut jamais les confondre). Et ce ne sont pas les disciples qui ont le pouvoir de déterminer qui est « valable » ou non, « valide » ou non, dans l’approche de Jésus. Bien au contraire, l’élan spontané de ceux qui ont entendu les mots de Jésus, c’est l’élan de la foule, non des disciples, qu’on attendait pourtant ici ! Et cet élan a été efficace, il a bien relayé le maître et rendu possible la rencontre et la guérison de cet homme.

Convertir le mode du pouvoir (dimanche 17 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour la troisième fois, Jésus annonce aux Douze son arrestation, sa condamnation, sa passion, sa mort et après son relèvement. Marc situe cette troisième annonce après l’enseignement sur les biens de ce monde et leur usage, que nous avons entendu dimanche dernier. Le texte de cette troisième annonce ne nous est pas donné par le lectionnaire, mais nous avons sa conséquence immédiate, qui se déroule en deux temps : d’abord une démarche des fils de Zébédée, ensuite une réaction des dix autres. J’ai déjà commenté l’ensemble de cette séquence, sous le titre choisir la non-puissance.

Aujourd’hui, je voudrais m’arrêter seulement sur un passage, qui est dans la dernière partie de cette séquence ; un passage qui est le début de l’enseignement de Jésus en réponse à la réaction des dix, manifestement indignés que deux d’entre eux aient pris sur eux d’aller revendiquer une place supérieure à eux. « Vous savez que les réputés chefs des nations les dominent-en-seigneur et que leurs grands les surplombent-de-pouvoir. Or pas de ça en vous, mais qui voudrait parmi vous devenir grand sera votre serviteur, et qui voudrait parmi vous être premier sera de tous l’esclave. »

La première chose frappante, c’est la mise en regard des « nations » et du « en vous« , ou « chez vous« , qui désigne d’abord le groupe des disciples (mais peut aussi s’entendre dans un second temps de chacun au plan personnel). La société formée par une nation et la société formée par les disciples sont placés en vis-à-vis. C’est une chose qu’il ne faut pas oublier : le groupe des disciples, encore aujourd’hui, est situé comme un vis-à-vis pour la société des hommes. Et pourquoi faire ? Car les membres de l’une et de l’autre sont, pour une part au moins, les mêmes ! Si certains de la société des hommes, de la nation, ne sont pas du groupe des disciples, tous ceux du groupe des disciples sont de la nation, de la société des hommes -nécessairement.

Or c’est justement là l’articulation. Une des missions du groupe des disciples, c’est d’offrir à la « nation » une alternative : de montrer que les mêmes personnes qui la composent, dans les mêmes conditions d’existence et faisant face aux mêmes questions, aux mêmes problèmes, aux mêmes difficultés, partageant la même histoire, que ces mêmes personnes, donc, peuvent construire la société avec des repères différents. Et là ils font vraiment miroir, ils font vraiment vis-à-vis. Ils sont vraiment un témoignage. Ils montrent que vivre ensemble autrement n’est pas impossible. Ils sont un ferment de changement, et d’abord parce qu’ils sont un exemple de recherche sur d’autres bases, avec d’autres repères, et qui progresse. S’il y a une « Eglise de France », c’est pour montrer une « France autrement » ; s’il y a une « Eglise de Paris », une « Eglise de Bourges », une « Eglise de Creteil » (techniquement, on parle de « diocèse »), c’est pour montrer un « Paris autrement », un « Bourges autrement », un « Creteil autrement ». C’est pour montrer ce que serait le monde nouveau, avec le ferment du Royaume.

Singulièrement ici (dans le texte d’aujourd’hui), dans ce vis-à-vis, c’est le mode de gouvernance qui est pointé. Dans les « nations« , le pouvoir s’exerce en mode descendant, par le surplomb et la domination : les deux verbes grecs sont formés avec le préverbe [kata-] qui indique toujours un mouvement qui descend. Et là l’opposition est totale : « Pas de ça en vous ! » Voilà qui fait réfléchir, et notamment en cette période troublée qui fait suite au rapport de la CIASE sur les violences sexuelles dans l’Eglise catholique en France entre 1950 et 2020.

Ce rapport pointe fortement les modes de gouvernance. Et il me semble important de l’entendre en « stéréo » avec ce passage d’évangile. La gouvernance qui tombe d’en haut, la gouvernance qui regarde d’en haut, n’a pas sa place chez les disciples du Christ. Il ne suffit pas que les gouvernants, par un tour de passe-passe verbal, se déclarent « serviteurs », pour que le vis-à-vis soit constitué : il faut vraiment que le mode de la gouvernance soit autre. Le rapport montre sans appel la défaillance dont un tel mode de gouvernance s’est rendu coupable, et gravement coupable. Les témoignages de victimes illustrent au centuple l’aporie à laquelle il conduit : combien de rapports qui, parvenus à l’évêque, s’arrêtent là ; combien de cris qui, élevés vers l’évêque, restent sans réponse, n’obtiennent que mépris ou indifférence. Et hélas, encore maintenant, les réactions de ces mêmes gouvernants aux pistes préconisées par le rapport restent globalement et massivement marquées par une condescendance et l’impression de rester intouchable.

Et de fait, la structure de l’Eglise telle qu’elle est aujourd’hui peut bien durer encore des siècles : comme dans un diocèse toute décision appartient en tout domaine à l’évêque, nul ne peut le faire d’autorité descendre de son perchoir -pardon, de sa cathèdre-. Tout au plus peut-on laisser l’évêque gouverner un diocèse où il n’y aurait plus de fidèles : mais il pourrait encore s’entêter à se proclamer le seul authentique fidèle. La situation fait d’autant plus peine qu’elle entraîne une inversion : aujourd’hui, à notre honte, c’est la société civile, la « nation« , qui constitue un vis-à-vis et invite à un changement !

Mais c’est l’évangile qui réclame autre chose, c’est l’évangile qui demande, pour que l’Eglise, pour que le peuple des disciples soit fidèle à sa mission d’être un vis-à-vis à la nation et une promesse d’avenir pour elle, c’est l’évangile qui réclame une gouvernance autrement ! Et quelle gouvernance ?

D’abord la gouvernance s’adresse à qui la veut : qu’il n’y ait pas de mystère, ni de fausse humilité. « Mais qui voudrait chez vous devenir grand… qui voudrait chez vous être le premier.. » Ce « vouloir« , c’est le verbe [éthéloo] qui signifie vouloir bien, consentir à, désirer, rechercher, prétendre, être sur le point de… Cela montre d’une part que, selon l’évangile, nul ne devrait avoir à assumer une telle fonction sans en avoir le désir (et je sais des nominations qui se sont faites sous la pression ! Ce n’est en rien évangélique…), d’autre part que ceux qui assument cette fonction n’ont pas de honte à dire qu’en effet ils la désirent (ou l’ont désirée : car nos motivations évoluent avec le temps). Les autres attitudes et les faux semblants n’ont pas droit de cité dans cette cité-là. Soyons vrais.

Et quel est le mode propre de gouvernance dans la société des disciples, en vis-à-vis et en alternative à la société de la « nation » ? C’est d’être « serviteur de vous [les disciples], et esclave de tous« . C’est exactement le contraire de la domination, de ce qui tombe ([kata-]).

Le serviteur est celui sur qui tombent les demandes, les ordres, les attentes, et dont la fonction est de les accomplir. Le « pouvoir » du serviteur, c’est de réaliser les attentes qui lui sont exprimées, de les faire passer du désir à la réalité. De rendre les choses et la vie possibles. Selon l’évangile donc, ce sont les disciples dans leur ensemble qui disent ce qui est désirable, qui disent ce qui est souhaitable. Voilà qui est magnifiquement cohérent avec la doctrine de l’esprit-saint donné aux baptisés par leur baptême, avec la doctrine du « sens commun » des fidèles. Mais évidemment, les célébrations d’ordinations, qui insistent avec complaisance sur la « plénitude de l’esprit » donné au ministre (un mot qui, en latin, signifie bien « serviteur », mais qui dans notre langage d’aujourd’hui signifie tout sauf cela !!) font bien voir le glissement opéré : celui qu’on ordonne évêque absorbe en quelque sorte tout « l’esprit », et … qu’en reste-t-il pour les fidèles ? La première conversion, à mon avis, pour que « l’Eglise » devienne vraiment la société des disciples selon l’évangile, ce serait bien qu’elle croie à l’esprit-saint et le reconnaisse où il est, au lieu de le revendiquer ou de le confisquer, ou par commodité d’esprit de s’en défaire au profit de quelques-uns….

Giovanni Agostino da Lodi, Le lavement des pieds (1500), Huile sur bois 132 x 111, Galerie de l’Académie, Venise. Au centre, une figure au visage sévère, tenant un livre : l’évangile ? Devant, de part et d’autre, le maître-serviteur et son disciple gêné et bousculé. A l’arrière-plan, des discussions animées, peut-être sur la convenance ou non d’un tel renversement. En haut, une fenêtre ouverte sur le ciel….

L’esclave est celui qui est, dans la société antique, exclu du peuple libre, exclu de la citoyenneté. Non qu’il soit en-dehors ou au-delà : il est en-deçà. L’esclave ne peut pas se dire « au-dessus » des lois de la cité, car elles s’appliquent bien à lui : mais lui ne peut pas les discuter, ni rien proposer pour les changer. Elles pèsent sur lui, durement parfois, ainsi que les lois domestiques, sans que lui ait un « droit » quelconque. Il peut avoir un rôle très important : certains esclaves étaient les « ministres de l’économie » des plus aisés ou du prince, ses secrétaires, au point parfois d’être à la mort du maître affranchis par lui et richement dotés, parfois même de devenir ses héritiers principaux. Mais leur sort appartenait littéralement, dans leur vie même, à leur propriétaire. Et ici, il s’agit d’être « l’esclave de tous« , et non des seuls disciples. Nouveau renversement : éventuellement assumer une fonction importante, déterminante peut-être, mais en ne s’appartenant plus. C’est aliéner sa liberté, son autonomie de décision. Voilà qui est radical.

Il me semble que ces trois versets de Marc sont d’une brûlante actualité. Ils montrent l’urgence d’une conversion à l’évangile, qui n’est pas faite loin de là, et même qui n’a pas été vécue depuis des siècles ! Le clergé a rapidement pris le pas sur l’ensemble des fidèles (au point que le nom [klèros], qui désignait à l’origine l’ensemble du peuple de dieu -ceux que le dieu s’est gardé comme « lot » échu-, a été usurpé par ceux que l’on désigne depuis par ce nom !) L’épiscopat s’est rapidement construit de manière monarchique (alors qu’il était à l’origine plutôt collectif). Mais ce poids d’histoire ne doit pas résister devant la nouveauté de l’évangile, ni devant ce qu’il réclame depuis si longtemps déjà : « Pas de ça chez vous !« .

Mais je ne voudrais pas me contenter d’une lecture trop circonstancielle ni trop orientée : l’évangile est adressé à tous les disciples, pour qu’ensemble ils constituent un « vis-à-vis » pour les « nations » : chaque fois que nous sommes en situation d’autorité, parents, professeur (je parle pour moi, forcément !), responsable, chef, leader, chaque fois ces mots nous sont adressés à nous aussi et nous imposent la même conversion. Nous n’avons pas le droit de réclamer de nos responsables religieux (même si se sont eux qui infligent à Jésus-même la plus cuisante défaite en organisant son arrestation, sa passion et sa mort !) un tel changement, sans en donner les premiers l’exemple, sans avoir l’initiative de ce changement pour ce qui nous concerne dans nos responsabilités vis-à-vis des autres. C’est ce que les fidèles vivront et voudront vivre, qu’ils pourront réclamer à leurs « serviteurs » de rendre partout possible.

Une fois n’est pas coutume…

Une fois n’est pas coutume, j’ajoute un billet tout personnel qui n’est pas un commentaire d’un passage de l’évangile. Je transgresse ma propre règle, qui est de m’en tenir à l’évangile et de vouloir seulement y renvoyer. Qu’on veuille bien me pardonner, mais les circonstances sont trop pressantes.

Les circonstances, ce sont la publication du rapport de la CIASE sur les violences sexuelles dans l’Eglise catholique en France entre 1950 et 2020, et les suites -ou l’absence de suites- de la publication de ce rapport. J’avoue être bouleversé par ce rapport, et être traversé par de nombreuses pensées et de nombreux sentiments.

Comme l’être humain que j’essaye d’être, je suis saisi de douleur et de compassion envers l’horreur qu’ont traversé ou que traversent encore tant et tant de personnes, détruites, tuées dans leur âme, mutilées dans leur sensibilité et les multiples beautés de leur être. Et je suis révolté et très en colère contre tant d’agresseurs, mais aussi et surtout tant de lâcheté, d’hypocrisie, d’aveuglement, d’étroitesse de vue, de mesquinerie, de la part de responsables qui savaient, pouvaient savoir, ne voulaient pas savoir, et cautionnaient par leur manière de fonctionner tant de noirceur et d’horreur.

Comme le chrétien que j’essaye d’être, je suis ulcéré que l’évangile ait pu être instrumentalisé pour la destruction des petits auxquels il s’adresse en priorité. Je suis, au sens fort, scandalisé que l’ont ait pu -que les évêques (nommons-les) aient pu- s’arroger un pouvoir sur l’évangile, déterminer qui est légitime ou non pour le proclamer ou le commenter, et organiser dans le même temps un tel ensemble où le mal soit commis impunément. Je pleure, je pleure de constater qu’on puisse être à ce point perverti dans son esprit que d’appeler « scandale » la dénonciation du mal, sans plus voir le scandale véritable qu’il soit commis et réitéré. « Ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Mt.25,40 et 45).

Comme le prêtre que je ne renonce pas à être -après vingt-deux ans de ministère actif, suivant huit années de formation, et bien que j’aie été rejeté parce que je me suis marié avec la femme que j’ai rencontré et en qui j’ai reconnu celle en laquelle le dieu qui m’appelait, m’appelait encore-, je suis bouleversé et hélas solidaire. Je suis secoué dans mes inspirations les plus profondes et saisi d’horreur : qu’ai-je cautionné ? Oui j’ai essayé de proclamer l’évangile et d’en témoigner. Oui j’ai découvert progressivement à quel point il était urgent d’adopter des attitudes qui se déprennent du pouvoir dans l’exercice du ministère, mais sans doute n’ai-je pas tout aperçu ni tout ré-évalué. Oui j’ai dénoncé à mon évêque un prêtre pédophile jugé, condamné et déplacé, et il est toujours dans le ministère quand moi, j’en ai été rejeté.

Mais je connais trop le refrain de bien des gens « il y a des choses moches (toujours les euphémismes !!) dans l’Eglise, mais il y a aussi de si belles choses ! » Et c’est ce qui me fait le plus trembler et pleurer : avec cela, en essayant de bien faire, qu’ai-je participé à couvrir, en détournant les regards… ???!! J’en viens à regretter même le bien fait, si j’en ai fait (ce que le dieu seul sait). Et je pense à mes (ex-) confrères qui sont aussi saisis d’horreur dans le meilleur d’eux-mêmes et je pleure avec eux. Même si je me refuse absolument, comme eux sûrement, à ce qu’ils soient le prétexte (« mais il y a une majorité de prêtres sains et saints, c’est ceux-là qu’il faut voir ») à détourner encore une fois les yeux du mal commis et en train de se commettre encore tant que la manière d’organiser l’Eglise ne change pas.

En remettant son rapport, Jean-Marc Sauvé a conclu avec ces mots : « Nous passons le témoin aujourd’hui à l’Eglise. J’ai exprimé notre attente et notre espoir. Nous passons aussi le témoin à la Commission indépendante sur les violences sexuelles et l’inceste. Je suis tout-à-fait sûr qu’elle répondra à nos attentes. » La balance n’est pas égale, clairement, entre les deux institutions et la confiance à elles faite : à l’une des espoirs, à l’autre la certitude. Comme lui, je ne suis pas optimiste, je le dis, et les premières réactions épiscopales (à l’exception notable de celle de l’archevêque de Strasbourg, d’autant plus tragique qu’elle demeure isolée) montrent l’absence de volonté de toucher à quoi que ce soit autrement que de manière cosmétique, l’absence de responsabilité endossée.

Je pense à ce que je ferais demain, dimanche, si j’étais encore prêtre à cette paroisse de Villeneuve que j’ai tant aimée et que j’aime encore. Je ne sais pas si je pourrais y célébrer l’Eucharistie. Si les paroissiens le voulaient pourtant, je ne m’y vois pas autrement qu’avec eux, mêlé dans leur assemblée sans rien de distinctif, pour que nous formions une assemblée de frères, où chacun fait ce que lui inspire l’Esprit et ce qu’exige le service des frères. Accepterai-je de proclamer l’évangile ? Je ne sais pas : pourquoi moi, pourquoi pas un autre ? N’est-il pas urgent de mettre le Christ au centre et non un prêtre, et le Christ n’est-il pas dans son corps tout entier ? Dans chacun des baptisés ? Serait-ce à moi de « prêcher » ? Ne vaudrait-il pas mieux que les fidèles échangent entre eux sur l’évangile du jour ? Et s’ils voulaient malgré tout que je dise quelque chose, je crois que je voudrais le faire assis sur les marches, plus bas qu’eux tous. Et s’il fallait encore prononcer les paroles de la consécration, je crois que je ne pourrais pas le faire sans qu’ils soient tous autour, tous présents à l’autel : ce serait peut-être ma fonction à ce moment, mais pour la fraternité.

Et je crois que j’aurais tellement de mal à dire : « Ceci est mon corps.. », en pensant que ce corps de Jésus est aussi tous ces corps d’enfants utilisés, dépossédés, manipulés par des mains de prêtres comme moi. Sincèrement, je ne sais pas si j’y arriverais…

Une épreuve de vérité (dimanche 10 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Après un ensemble relatif, au mariage d’une part et à l’accueil du royaume comparé à celui des enfants d’autre part, voici toute une sous-section de l’enseignement de Jésus consacrée par Marc aux richesses. Il me semble que ce thème est d’une actualité brûlante : les inégalités dans notre société et sur la planète n’ont peut-être jamais été aussi grandes, et l’on ne cesse de voir la puissance de l’argent à l’œuvre. Ce passage -que nous avons en son entier !-, je l’ai déjà commenté, sous le titre être ou avoir ? On peut s’y reporter si l’on cherche une vision d’ensemble. Cette fois-ci, je voudrais m’arrêter sur un petit passage qui me frappe et m’étonne.

Je suis frappé par cette formulation de la recommandation faite à l’homme riche, une fois qu’il a montré être en attente de plus : « Une chose te manque : lève-toi, ce que tu as vends-le et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel, puis allez ! suis-moi ! » Le constat d’un manque conduit à inviter à… une privation ! C’est pour le moins paradoxal. Mais c’est aussi dire deux choses : la première, que ce dont cet homme manque est tel, que son désir ne dessine pas encore une place suffisante pour accueillir ce qui lui manque. Il veut « la vie éternelle« , il la veut au point de ne pas vouloir se contenter pour prix de celle-ci de ne pas faire de mal (Tu ne tueras pas, Tu ne voleras pas…), ce qui est demandé à tous : il est en manque de la vie éternelle et pour accueillir celle-ci il veut faire plus. Et justement, pour accueillir ce qu’il désire il faut créer encore de la place. Deuxième chose : la richesse est justement ce dont il est invité à se défaire pour créer cette place. Autrement dit, la richesse , les possessions, sont ce qui fait le plus obstacle à l’accueil de la vie éternelle.

Rembrandt van Rijn, La parabole du riche fou (1627), huile sur toile 31,9, x 42,5, Staatliche Museen, Berlin.

Sur ce dernier point, il faut être plus pointu et plus précis : l’invitation n’est pas seulement à se défaire, à se débarrasser en quelque sorte, de ses biens,  « ce que tu as, vends-le », mais à en faire offrande, à les communiquer,  « et donne-le aux pauvres ». Les biens ne sont pas en soi un obstacle à l’obtention de la vie éternelle, mais c’est leur appropriation, le fait de les garder pour soi. Peut-être aussi de les garder pour soi alors que parallèlement d’autres en manquent (les pauvres). Les biens, orientés à son seul profit et au mépris des besoins des autres, sont le grand obstacle à l’obtention de la vie éternelle, une fois établi qu’on n’a pas fait de mal. Le grand obstacle à cette vie dont on a déjà dit qu’elle était celle que rien ne peut empêcher, la vie qui nous fait définitivement être, celle qui nous établit en communion avec le dieu.

C’est peut-être ce qui explique l’incise qui suit, « et tu auras un trésor dans le ciel« . Qu’a-t-on besoin d’un trésor dans le ciel ?! S’il est de même nature, aucun intérêt ! Mais si cela veut dire qu’ayant fait ainsi le vide, non tant de ses biens, mais de leur orientation à son profit exclusif, ayant privilégié des valeurs de solidarité, de reconnaissance de la dignité égale de chacun, de communion, on s’ouvre désormais à d’autres valeurs, que son trésor est désormais ailleurs parce qu’il consiste en d’autres choses, que ce qui fait valeur pour nous n’est désormais, dans les faits, plus la même chose, alors oui : il y a un trésor dans le « ciel », le « ciel » du dieu est le lieu de préservation et de conservation de ces valeurs, de ces réalités qui ont pour nous la valeur maximale.

Cela veut dire qu’au regard de la vie éternelle , les biens ne sont pas sans valeur : ils sont au contraire ici, sur terre, la mesure exacte et effective de ce qui vaut pour nous dans le ciel. Le partage de nos biens ici-bas, jusqu’à éventuellement n’en plus garder, au profit de ceux qu’on aura reconnus, considérés, en qui on aura reconnu des besoins superieurs aux siens, va jusqu’au souci de les leur rendre accessibles,  « vends-les ». L’usage de nos biens ici-bas est le reflet de ce qui est pour nous trésor là-haut. Une authentification incontournable et redoutable.

Je dis « des biens », mais c’est leur donner plus de consistance que le texte de Marc ne le fait : en toute rigueur, il écrit [ossa ékhéï], « ceux-là que tu as« . Il ne donne même pas un nom substantiel à ces « biens », ils ne valent que pour leur destination, être partagés. Cela en dit long sur la reconnaissance de la propriété : celle-ci est un pilier de nos sociétés libérales, et dans beaucoup d’esprits, la propriétés est une valeur qu’il faut avant tout garantir. Est-ce le cas ici ? Non, la propriété en tant que telle n’a pas de valeur : seule compte la destination des choses, leur partage, leur répartition de ceux qui ont vers ceux qui n’ont pas, dans un souci de ces derniers et une solidarité avec eux. Rien à voir avec le « ruissellement », où quelques gouttes finissent par perler loin de la source abondante : c’est un « déversement » où toute l’eau arrive en bas… ce qui est naturellement le cas !!!

Je dis que l’authentification de nos valeurs par l’usage des biens est redoutable, et elle est en effet redoutée par le riche, qui s’en va triste, « car il avait de nombreux biens ». Et j’avoue que je me retrouve dans cette attitude, non que je sois des plus riches (cela se saurait 🤣), mais parce qu’à réfléchir ce que je viens d’écrire, une inquiétude me gagne : comment est-ce que je me sers moi-même de nos biens (nous sommes deux !) ? Que reflète mon usage de mes vrais trésors et de mes valeurs ? Et sans avoir de réponse commode, il me semble que cette inquiétude est saine, et aussi que la joie sera un signe que l’équilibre trouvé est le bon.

Maintenant, je lis aussi cet évangile APRÈS la remise et la publication du rapport de la CIASE sur les violences sexuelles dans l’Eglise catholique en France entre 1950 et 2020. Une horreur indicible, dont les chiffres dépassent de loin ce à quoi je m’attendais, alors que je ne suis pas naïf en la matière. Et déjà, je vois qu’un des points d’achoppement immédiat est, pour les responsables hiérarchiques, dans la nature et le mode des dédommagements faits aux victimes. Il me semble que les recommandations faites par la Commission sont marquées au coin de l’authenticité évangélique : parler d’une considération et d’une reconnaissance des victimes, et partir de là. Parler d’une indemnisation c’est-à-dire d’une reconnaissance d’une dette que l’on assume. Parler d’une modulation suivant les personnes. Parler de prendre sur ses biens propres pour l’Eglise, et non de faire appel aux fidèles (et des biens propres, il y en a : contrairement à la declaration faite au lendemain même de la remise du rapport par le President de la Conférence Episcopale, je sais des paroisses urbaines qui sont de véritables empires immobiliers et financiers !). Tout cela me semble concorder, dans l’exigence même, avec ce que nous venons de lire dans l’évangile.

Mais justement, on voit la résistance et les faux-fuyants. Or, pour l’Eglise elle-même, l’usage de biens, plus que jamais, va être la mesure de ses valeurs effectives, de ce qui est son véritable trésor. J’ai tort d’écrire « pour l’Eglise » : en l’occurrence, c’est pour les évêques et leur clergé, et pour les ordres religieux. Ce n’est pas toute l’Eglise. Sauront-ils reconnaître vraiment (pas qu’en se mettant à genoux dans de grandes cérémonies, ce qu’ils ne savent que trop faire, et où ils demeurent toujours au centre) des  « pauvres » dans toutes ces malheureuses victimes ? Sauront-ils prendre sur leurs biens propres pour s’en défaire ? Sauront-ils adapter aux besoins de chacune d’entre les victimes, en s’approchant d’elle, en prenant conscience de ses besoins, le don à leur faire ? « Une chose te manque, va, ce que tu as, vends-le, et donne-le aux victimes. » Ce sera ici une vraie épreuve de vérité.

Demeure pourtant une différence. Dans cet évangile, c’est une fois qu’aucun mal n’a été fait que l’on passe à cette étape. Le  « Tu ne tueras point » a été observé par l’homme depuis sa jeunesse. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Si l’usage des biens sera une vraie mise à l’épreuve, une véritable épreuve de vérité, elle se fait cette fois à l’occasion d’une exigence de justice, pour une réparation. Parce que des membres de la communauté, et pas des moindres, ont tué : tué des âmes, détruit des vies, saccagé des existences et des relations, anéanti des espérances, fermé des coeurs au dieu. C’est à la fois la justice et l’authenticité évangélique qui crient et appellent cette fois un juste usage des biens.

Dynamique de l’union (dimanche 3 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte d’aujourd’hui, à deux versets près, fait suite à celui de la semaine dernière. Il faudrait d’ailleurs plus justement dire LES textes d’aujourd’hui, car en fait il y en a deux, l’un sur le couple et le mariage, l’autre sur l’accueil du royaume comparé à celui des enfants. Je l’ai déjà commenté en son entier, en essayant de montrer l’insistance qui s’y trouve développée à propos de la convergence des volontés.

Je voudrais cette fois m’arrêter plus spécialement sur le premier d’entre eux, sans autre motif que les pensées qui me sont venues en y réfléchissant. Je me suis demandé un bon moment si je ne devais pas plutôt m’attacher au second, du fait de la publication en France, la semaine qui vient, du rapport Sauvé : réfléchir sur « accueillir le royaume comme un enfant » au moment de la publication d’un rapport sur les abus sexuels sur mineurs dans le clergé pouvait avoir une pertinence. Mais je me dis que je voudrais prendre d’abord connaissance de ce rapport plutôt que d’anticiper…

Je suis d’abord frappé par le contexte : Jésus fait le détour aux frontières du pays, il fait tout pour ne pas embarrasser les autorités religieuses. Mais ce sont les Pharisiens qui, loin de fermer les yeux, vont le trouver sur les frontières et l’interrogent dans le but avoué de trouver dans ses paroles de quoi lui faire un procès. Ce contraste est saisissant. Quel acharnement ! Mais c’est l’autorité sur le peuple qui est en jeu : Jésus rassemble des foules considérables, qui se déplacent même jusqu’aux frontières pour l’entendre. Les Pharisiens et les autorités religieuses voient bien qu’elles risquent de se faire « voler » l’autorité ; tant qu’elles en ont encore une, il leur faut réagir et en profiter pour le faire juger et condamner -et ainsi ré-asseoir leur autorité, la manifester comme suffisamment légitime et autorisée pour juger de la valeur ou non des doctrines professées par ce prédicateur itinérant.

Et le dialogue s’engage, sur une « peau de banane » jetée sous ses pieds. On l’engage à juger la loi : quelle que soit la position prise, elle sera en porte-à-faux, puisque la loi exige d’abord qu’on se soumette à elle… Il ne s’y trompe pas, et leur renvoie immédiatement la question : « que vous a commandé Moïse ? » C’est éviter d’emblée le piège. On se met à l’écoute de la loi.

Mais il a plusieurs façons de comprendre ce « Moïse ». La question, la référence, à nos oreilles contemporaines, nous oriente vers ce haut personnage, et du coup vers les passages de l’Exode, du Lévitique, des Nombres ou du Deutéronome, en lesquels nous voyons le personnage de Moïse à l’action, de sa naissance à sa mort, et en lesquels un certain nombre de paroles ou de prescriptions lui sont attribuées. Mais aux oreilles des personnages de notre texte, le renvoi est beaucoup plus large : « Moïse », c’est le plus gros tiers des Ecritures. C’est tout ce qui reste si l’on retire les Prophètes et ce que nous appelons les écrits de sagesse (psaumes, proverbes, etc.). Les pharisiens en particulier accordent une autorité à tous ces écrits, depuis la Genèse jusqu’à Judith. Pour eux, Moïse, le plus grand des prophètes, les a rédigés.

Pourtant, ils ne prennent pas la vision large, ils ne cherchent pas la synthèse de ce qui se dit du couple dans tout cet ensemble, mais s’en tiennent à une mini-prescription, celle qui dit comment s’y prendre pour une répudiation : il faut un acte écrit préalable.

La manière dont Jésus revient à la vision large est, je trouve, particulièrement frappante : « En raison de votre durcissement-du-cœur a-t-il écrit pour vous cette prescription. » Ainsi donc, il y a différents « niveaux » dans la loi (ou plus largement dans les écrits « de Moïse ») : il y a des éléments qui dévoilent le projet du créateur, et il y a des éléments circonstanciels, des éléments dont le but est plutôt de réguler la vie dès lors que les hommes sont ce qu’ils sont, dont le but est sans doute d’empêcher que les maux n’entraînent des maux plus grands encore. Tout n’est donc pas à mettre au même niveau dans les écrits, puisque certaines dispositions sont ad hominem.

La [sklèrokardia] est mot-à-mot l’induration du cœur. C’est le même mot qui se trouve dans la finale de l’évangile de Marc pour caractériser l’incrédulité des disciples à l’endroit des témoins de la résurrection. Je ne peux m’empêcher de penser à ce passage d’Ezéchiel : « J’ôterai de votre chair le cœur de pierre, je vous donnerai un cœur de chair. » (Ez.36,26). Le cœur peut devenir dur, sclérosé, jusqu’à se muer en pierre. Mais la promesse, l’espérance, est de ne pas en rester là, mais que la vie reprenne le dessus. Que le cœur se remette à battre, à ressentir, à diffuser le sang et la vie. Le cœur, c’est dans l’être humain le siège des sentiments mais aussi de la réflexion et des décisions. Par-dessus tout, le cœur est le lieu de l’écoute, l’organe de la rencontre avec le dieu.

L’induration du cœur conduit forcément à des catastrophes dans le couple : plus de ressenti, plus de décisions, plus de réflexion, plus d’écoute. Comment ne pas en venir à renvoyer l’autre si on n’écoute plus ? Je ne parle pas seulement d’écouter celui ou celle que j’aime, mais aussi d’écouter ce qui se passe en moi dans nos relations et notre vie ensemble : l’écoute est, ce me semble, une activité totale qui s’exerce dans une interaction et a aussi cette même interaction pour objet. Et quand j’écris cela, je vois bien mes déficiences ! Mais je sens bien tout de même que sans cette écoute, le ressenti n’est plus que partiel ou atrophié, la réflexion pour construire le couple n’est plus appuyée dans le réel, les décisions deviennent inconsistantes et bientôt on n’en prend même plus sinon celles qui nous concernent tout seul. On s’éloigne bientôt comme des icebergs à la dérive… Quand on en est à ce point, mieux vaut sans doute rendre sa liberté à l’autre, en la garantissant par un écrit, que de faire encore plus de dégâts en écrasant l’autre sous le poids de mon égoïsme ou de mon égocentrisme.

Et il va se référer non à un précepte de Moïse mais à ce que  « Moïse » écrit sur la création : une parole fondamentale plutôt qu’une parole ad hominem.  « à partir du commencement de la creation, mâle et femelle il les fit ; à cause de cela l’être humain quittera son père et sa mere, et ces deux seront pour une chair une. » Plutôt que de partir d’un cœur endurci, mieux vaut partir du cœur à l’état natif. Repartir de ce que nous sommes dans nos commencements, repartir de nos premières intentions, de nos premiers mouvements, de nos premiers élans. Nous pouvons tous le faire, moyennant un petit retour sur soi. Nous pouvons le faire pour réparer une situation dégradée, nous pouvons le faire pour affronter une nouvelle situation qui déséquilibre l’ordre patiemment construit, nous pouvons le faire pour ne pas risquer trop l’induration.

Rembrandt van Rijn, La Fiancée Juive (1667), Huile sur toile 121,5 x 166,5, Rijskmuseum, Amsterdam.

Et dans ces fondements, dans cette « création » ([ktisis], c’est le mot réservé à l’action divine qui tire du néant à partir de rien), dans ce retour à ce commencement  « à partir de rien », dans ce retour à cette rencontre qui aurait pu ne jamais se produire, à ces sentiments inconnus qui sont nés, à ces événements que nous avons vécus sans les maîtriser, retrouvons ce qui dès le début nous différenciait. « mâle et femelle » : ce qui nous fait autre, depuis le début.

A ce point, nous retrouvons notre élan natif, notre motivation dans sa source. Ce qui nous a fait chacun  « partir », démarrer,  « à cause de cela l’être humain quittera son père et sa mere, et ces deux seront pour une chair une. » Ce démarrage, cette immense aventure à deux, a été une vraie réorientation de vie. Nous n’avons plus été orientés vers notre origine, vers ceux dont nous venons, mais nous nous sommes tournés vers un avenir ouvert et à inventer, vers une réalité dans laquelle entrer, et dont l’enfant (une seule chair) est le symbole autant qu’une partie de la réalisation. Dans cette chair une, bien plus vaste que les seuls enfants qui l’incarnent pourtant, dans cette chair une qui est toute la réalité de notre union, dans cette chair une il y a un cœur de chair. Et c’est lui qui bat, c’est lui qui peut sans cesse donner vie.

Et c’est à partir de ce cœur de chair qu’encore aujourd’hui et comme au premier jour, nous pouvons reprendre un chemin d’union, un chemin ensemble, et ne pas nous poser en  « régions distinctes ».  « Ce que dieu a mis-ensemble-sous-le-joug, que l’être humain n’en-fasse-pas-deux-pays-étrangers« . [khooridzoo], est bien séparer, mais le verbe vient nettement de [khoorion], le pays, la région, dans ce qu’elle a de distinct. Je dis cela pour justifier ma traduction un peu bizarre ! Mais on voit bien les deux dynamiques. La bonne nouvelle, l’évangile d’aujourd’hui, c’est bien que nous avons toujours ce cœur de chair à partir duquel aller vers l’union jamais achevée.