En temps de trouble (dimanche 22 mai).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai tenté un commentaire de la plus grande partie du passage, la question posée par Jude et les deux premiers temps de la réponse de Jésus, dans le texte suivant : Parole donnée. Je voudrais cette fois-ci m’attacher au troisième temps de sa réponse, une fois énoncée sa deuxième promesse de l’esprit.

« Je laisse la paix s’étendre jusqu’à vous, ma paix je vous la donne. Non comme le monde donne, moi je vous [la] donne. » Il est de nouveau question de paix : rappelons-nous, nous avons abordé ce mot il y a peu, à propos d’un texte qui vient plus loin dans l’évangile de Jean, paix à vous, et nous en avions tiré d’une part une dimension de réconciliation entre les contraires ou les « contraposés », d’autre part une dimension d’unité de soi-même et d’harmonie entre soi et les autres.

Cette fois-ci, Jésus dit d’abord la paix, puis ma paix. La paix est sujet du verbe [aphièmi], celui-là même qui est si souvent traduit par « pardonner » : c’est l’idée de délier, de laisser aller, de laisser partir. Le mot vient du radical [iémi], envoyer, lancer, émettre, augmenté du préverbe [apo-] qui esquisse un mouvement depuis son point de départ. L’idée est vraiment que la paix n’est plus retenue quelque part, mais qu’elle est désormais déliée, qu’elle peut s’étendre, ou se propager. Mais d’où part-elle ? c’est le ma paix qui le montre nettement : elle part de Jésus. Les disciples, cela apparaît clairement dans le discours dont notre texte d’aujourd’hui fait partie, sont troublés par l’annonce que leur fait Jésus de son départ, de son arrestation imminente et de sa mort. rien ne se passe décidément comme ils avaient pu l’imaginer. Lui, qui pourtant leur annonce tout cela, qui pourtant est concerné au premier chef, lui cherche à les rassurer, à les apaiser. Et cette paix qui l’habite, voilà qu’elle est désormais « lâchée », les vannes qui la retenaient sont ouvertes, et elle s’étend à eux pour les envahir.

Et non seulement cela, mais cette paix leur est donnée. « Ma paix je vous la donne. » Ce verbe-là est redoublé immédiatement, « Non comme le monde donne, moi je vous [la] donne. » Et comment le « monde » donne-t-il la paix ? Ce que l’on observe d’abord, c’est que bien souvent la paix est précaire dans le monde : facilement est-elle remise en cause, facilement se révèle-t-elle aussi un jeu de dupe où un plus fort impose une situation à un plus faible : et la paix n’est plus alors que le temps qu’il faut pour préparer la revanche ou la vengeance. Trop souvent aussi la paix est-elle un masque, un apparence qui cache des révoltes recuites qui macèrent jusqu’à maturité. L’expression « laisser en paix », ou « fiche la paix », courante, exprime plutôt la fin d’un désagrément actif, d’une perturbation entretenue contre quelqu’un, qu’un concorde véritable, qu’une union des cœurs.

Si l’on s’en tient donc à ces contre-exemples, on en déduit que la paix qui émane de Jésus jusqu’à ses disciples est, elle, un don véritable et définitif, un don qui réaliser ce qu’il promet, un don qui va en effet harmoniser l’état intérieur avec la situation extérieure, un don qui va se réaliser dans la justice. Autrement dit, par suite du don de l’esprit « qui vous fera souvenir de tout ce que moi je vous ai dit« , les disciples en situation de grande perturbation vont voit remonter du fond d’eux-mêmes les mots et les gestes qui vont donner un autre point de vue sur la situation vécue.

Il nous est sans doute précieux d’entendre cela. La situation que nous vivons nous aussi peut être marquée par la crainte et l’angoisse : mais à nous aussi l’esprit est donné, en nous aussi il joue le rôle de mémoire, il active les paroles de Jésus -pour peu bien sûr que nous nous donnions la peine de « garder sa parole« , c’est-à-dire au minimum d’avoir avec elle des rapports entretenus !! Et dans ce qui nous angoisse, il nous est bon de nous ouvrir à cette paix souveraine qui s’étend de son cœur au nôtre : c’est un acte intérieur, un consentement, un « oui » à ce qui peut réaliser l’harmonie dans les évènements qui nous perturbent à cause des oppositions qu’ils créent dans notre vie.

C’est ce qu’il dit ensuite : « Votre cœur ne sera pas ébranlé, ni effrayé. » Dans le premier cas, il s’agit de l’ébranlement qui relève du tremblement de terre, ce qui secoue, ce qui fait perdre pied. Dans le second, il s’agit de la peur. Autrement dit, cette paix est efficace, que ce soit contre des causes objectives ou contre des causes subjectives, contre ce qui vient à nous de l’extérieur ou contre ce qui monte en nous de l’intérieur. Deux dimensions bien souvent mêlées, en réalité ; mais précisément, s’il n’était porté remède à la fois dans ces deux domaines ou dans ces deux directions, le remède serait inefficace.

Et voilà que lui-même rappelle une parole qu’il a dite, comme il a dit que ferait « l’autre paraclet », l’esprit. « Vous avez entendu ce que moi, je vous ai dit : je m’en vais, et je viens à vous. » Des mots qui, en période de trouble, sont proposés à notre attention, pour « garder sa parole » et en laisser affluer la paix. Je voudrais faire remarquer le sens du deuxième des verbes : [erkhomaï], je viens. C’est aller, venir, éventuellement marcher. Ce n’est pas revenir, comme traduit dans le texte du lectionnaire. Et c’est capital : si on lit « je m’en vais et je reviens« , on comprend fatalement le « et » comme voulant dire « puis, ensuite » : il y a une succession dans le temps. Ce n’est pas ce que dit Jean. il parle d’un double mouvement contemporain, simultané. « Je m’en vais » et, dans le même temps, simultanément, « je viens vers vous » ou encore « je viens pour vous« . L’absence même reçoit une autre interprétation : si j’échappe à vos mains, à vos yeux, à votre perception, c’est pour être plus proche de vous, c’est pour vous être plus intérieur. Voilà une magnifique source de paix.

Vous connaissez sûrement cette histoire de l’homme qui parle avec Jésus et qui regarde sa vie dans les traces qu’elle a laissé sur une plage. Et voilà qu’il lui semble qu’à certains moments il y a bien deux traces, mais qu’à d’autres il n’y en a qu’une seule. Et il lui apparaît que c’est précisément aux moments les plus difficiles de sa vie qu’il n’y a qu’une trace ! Il interroge : « comment cela se fait-il ? Où étais-tu justement quand j’avais besoin de toi ? -Pauvre ami, je te portais ! »

Et puis une dernière parole clôt l’épisode :  » « Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais vers le père, parce que le père est plus grand que moi. » Un appel à s’ouvrir. La peur, l’angoisse, les perturbations conduisent au repli sur soi. « Si vous m’aimiez… » : décentrez-vous ! Cessez de ne pensez qu’à ce qui vous arrive, pensez à qui vous aimez, prenez leur point de vue. Ce que vous vivez prend sens par votre amour, quand vous réalisez ce que d’autres vivent dans le même temps, et pas sans rapport avec ce qui vous arrive. C’est l’offrande et le consentement au bien auquel d’autres touchent qui nous fait entrer pleinement dans la paix.

Il n’y en a plus pour longtemps (dimanche 15 mai).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

On trouvera une mise en situation de ce texte ici, Prendre sur soi la mort de l’autre, ainsi qu’une première explication du texte dans son ensemble.

Je m’intéresse cette fois-ci à ces paroles : « Enfants, encore un peu avec vous je suis : vous me chercherez, et comme j’ai dit aux Juifs : « Là où moi je vais, vous, vous ne pouvez venir », à vous aussi je le dis à présent. » Judas vient de sortir, malgré les appels du pied de Jésus, et Jésus énonce alors, et de manière très solennelle, que la fin est maintenant lancée, et que plus rien ne pourra l’arrêter (ce sont les paroles qui précèdent, dans notre texte). Par suite, le temps se fait court, et le cœur de Jésus se serre. C’est l’approche de la mort qui fait surgir ce sentiment de l’urgence, du temps trop court, de la masse des choses que l’on voudrait encore vivre et partager. La mort ou la fin, mais alors la fin non souhaitée : car il y a des choses dont on a hâte qu’elles finissent, des chapitres que l’on est pressé de clore. Ici, c’est tout l’inverse.

« Enfants« , dit-il, appelant ainsi ses disciples pour la première fois. A vrai dire, on ne sait pas trop : je n’ai pas trouvé auparavant chez Jean une expression par laquelle Jésus interpelle ses disciples tous ensemble. Peut-être les a-t-il toujours interpelés ainsi ? Mais pour nous, dans le texte, c’est la première fois. Jean fait apparaître cette manière de s’adresser aux disciples ici et pour la première fois. Avec ce sentiment de l’urgence, de la précarité, de la caducité même, naît un sentiment paternel : la mort appelle la vie. La mort appelle la survie par la transmission. Au plus vite, avec le plus de force possible, implanter ce que l’on a de plus précieux dans d’autres, pour que ce soit conservé, pour que cela ne meure pas. Ici bas, ce sont les êtres qui meurent qui engendrent.

Jean envisage les choses d’une tout autre manière que Matthieu. Matthieu finit son évangile par un rassurant [égoo méth’humoon éïmi], « moi, avec vous je suis … tous les jours jusqu’à la fin des temps. » Mais Jean écrit ici : « Enfants, encore un peu [méth’humoon éïmi] ». Ce « avec vous je suis« , dans un cas ouvre sur une présence indéfinie, ininterrompue, assurée ; dans l’autre cas (le nôtre) sur une présence à brève échéance, bientôt interrompue, précaire. Et pourtant le [égoo éïmi], je suis« , fait écho au nom du dieu donné à Moïse, « Yahvé – Je suis » ; et le [méth’humoon], « avec vous« , fait écho au nom d’espérance du dieu en Isaïe, « Emmanu-el », Dieu-avec-nous« . Les deux noms de la fidélité du dieu dans et à travers l’épreuve, celle de l’esclavage en Egypte et celle de l’invasion par, et bientôt de l’exil dans, les pays du nord. Matthieu place ces échos rassurants et réconfortants APRES la résurrection, quand Jean les place juste AVANT la passion. Matthieu nous dit ce que la foi nous dit : il est là à jamais. Jean nous dit ce que l’expérience nous dit : ce n’est jamais pour longtemps que l’on ressent sa présence. Ce n’est pas contradictoire, les deux se complètent. La foi saisit ce que l’expérience dément, et c’est d’ailleurs là tout son prix, en même temps que son épreuve. C’est dans la nuit que l’on peut croire à la lumière.

Jean ajoute « vous me chercherez« . La perte du ressenti, de la perception sensible, conduit à la recherche. On cherche ce qu’on ne trouve pas : et en ce cas, on se sent soi-même perdu. Voilà la situation du disciple, du fait du déclenchement de la passion. Et ici, ce sentiment d’être perdu va atteindre une grande intensité, peut-être semblable à aucune autre : « …et comme j’ai dit aux Juifs : « Là où moi je vais, vous, vous ne pouvez venir », à vous aussi je le dis à présent. » Je ne sais pas pourquoi tous ces mots ont été retirés du texte que l’on fait entendre aux fidèles dans le lectionnaire, mais j’en suis très fâché parce qu’ils jettent une lumière crue et nécessaire sur ce qu’est l’expérience de la foi, et dans quoi s’inscrit le fameux « commandement nouveau » dont il est question immédiatement après.

Quand on se sent perdu, quand on a perdu ses repères, quand le guide a disparu à nos yeux, que nous reste-t-il ? Il nous reste de chercher à imiter ce que l’on garde en mémoire. Notre guide n’est plus visible ? Passons là où il est passé, frayons-nous le même chemin, mettons nos pas dans ses pas. c’est naturel. Jusque-là, c’est ce que faisaient les disciples, et il fallait d’ailleurs être disciple pour ce faire. Ceux que Jean appelle les « Juifs », c’est-à-dire les responsables religieux qui s’opposent à Jésus, qui lui objectent (rappelons que Jean était lui-même juif, comme Jésus, alors cette appellation est plutôt étrange…), ceux-là donc ne pouvaient pas « venir où il allait« , aboutir où il aboutit, précisément parce qu’ils ne voulaient pas se faire disciple. Cette fois, c’est la même chose, ni plus ni moins, que Jésus dit, aux disciples eux-mêmes, « à vous aussi je le dis à présent.« 

La pure reproduction, la pure réplication de ce que l’on a vu faire, est impossible au disciple. Nous arrivons maintenant à un point où ce n’est plus possible. Devant la mort, devant la fin non souhaitée, devant les échéances ultimes, devant l’absence imminente de celui qui est pourtant « Je suis » et « dieu avec nous« , il n’est plus possible de « faire comme… », d’imiter. Il va falloir inventer. C’est là tout le désarroi imminent des disciples, c’est le nôtre. Selon Jean, le disciple ne fait pas comme Jésus : il le regarde, il se laisse former par lui, il devient en lui à son tour fils, mais aussi il invente son propre chemin, ses propres solutions, ses propres voies. Il est un Jésus dans d’autres circonstances. Et c’est cela qui demande du courage, de l’inventivité, de l’énergie, et… une foi immense. La nuit est précisément là : Jésus n’a pas vécu ce que je vis, c’est à moi d’être lui en ces circonstances et d’inventer, d’innover.

On comprend alors l’importance du « commandement nouveau » : « Comme je vous ai aimé, ainsi vous, aimez-vous l’un l’autre« . Le seul repère, la seule visibilité qui reste, c’est l’autre, c’est le frère ou la sœur. Celui-là, celle-là, pas besoin de la ou de le chercher : ils sont donnés, ils sont bien perceptibles, bien résistants à ce que je voudrais qu’ils soient. Ceux-là sont le repère bien concret, le seul. Pour être disciples, tournons-nous résolument vers ce seul repère perceptible.

Tenir sa place dans le troupeau (dimanche 8 mai).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà commenté ce texte : Feuille de route du responsable. J’engage à se reporter à ce commentaire pour retrouver si besoin la mise en contexte du passage, qui n’est pas sans importance. Dans ce commentaire, je m’étais attaché à la figure qui dit « je », en essayant de montrer l’originalité de sa manière d’envisager la responsabilité. Je voudrais cette fois-ci m’attacher à la figure mise en regard dans ce court passage, à savoir « les brebis« .

A vrai dire, elle sont désignées par le nom de [ta probata], ce qui dans le grec moderne désigne clairement les moutons. Il en est d’ailleurs déjà de même dans le grec classique, où le mot fait concurrence à [oïone], qu’il finit par remplacer complètement. Et déjà à cette époque, de manière plaisante, on utilise ce mot pour désigner ceux qui agissent sans réfléchir, qui font bêtement comme tout le monde, « les moutons ». Dès lors, ce choix de la parabole n’est pas sans poser de question ! N’y a-t-il pas là un choix (plus ou moins conscient) d’envisager le collectif des disciples comme ceux qui suivent sans réfléchir ? Une nuance au fond péjorative, ou du moins plutôt méprisante ou condescendante… Alors on pourrait dire que je me trompe de culture, que dans la tradition juive l’importance du pastoralisme est différente : il reste que distinguer « celui qui mène » et « ceux qui suivent » rejoint facilement les remarques précédentes, toutes cultures confondues.

Le mot de [probata] désigne en fait, à l’origine, tout bétail, tous animaux domestiques à la vie grégaire. C’est même un mot qui, chez Hérodote, est dit par distinction de l’homme. C’est un mot dont l’étymologie, plutôt assurée, vient du verbe [pro-baïno], marcher en avant, s’avancer, mais aussi au sens figuré faire des progrès, croître. On voit bien l’idée : il s’agit des animaux que l’homme fait avancer, donc un groupe de bêtes dont l’homme assure ou guide le mouvement ; mais il s’agit aussi, et peut-être surtout, de ces bêtes dont il assure la croissance. C’est tout simplement ceux des animaux qui relèvent de l’élevage.

Voilà qui pose les choses autrement : les [probata] sont avant tout celles des bêtes dont on a la responsabilité pour leur vie, leur développement et leur croissance. Or, comme on l’a bien vu dans notre précédent commentaire, cela suppose de la part de celui qui en est responsable une grande attention et une grande obéissance. On ne fait pas pousser les fleurs en tirant dessus, on n’assure pas non plus la croissance d’un troupeau en programmant a priori : le responsable « apprend à les connaître« , il est en permanence dans l’attention à leur égard, à l’écoute de leurs besoins. La croissance, c’est la vie qui pousse, et il convient d’être attentif à ce que la vie produit, là où elle pousse. Le jardinier ne décide pas où le rosier va faire un œil puis une pousse : il l’observe, puis la favorise. Et de même pour un animal : s’il a besoin de manger, de boire, de bouger, de faire de l’exercice, de jouer, d’être rassuré, d’être défendu, d’apprendre à faire par lui-même…

Et l’on s’aperçoit alors que le mot [probata] est un pluriel, qu’il suppose un collectif. Et l’attention à la vie et à sa croissance n’est pas que l’attention à chaque individualité, mais aussi aux interactions de ces individualités entre elles, et à la qualité de leur environnement. Voilà qui rejoint des préoccupations fort actuelles. L’attention aux [probata], c’est aussi lesquelles se sentent bien avec lesquelles, lesquelles sont prêtes pour être fécondées et donner la vie et augmenter le troupeau, lesquelles sont actuellement favorisées par les conditions et desquelles il faut avoir souci pour qu’elles aient à leur tour des conditions plus favorables en se déplaçant, etc.

On est loin, on le voit, du « paquet ». Le texte lui-même est écrit dans une sorte de dialogue où les deux partenaires, « je » d’une part et les [probata] d’autre part, sont sujets tour à tour : – les [probata] écoutent, – « je » apprend à les connaître, – les [probata] suivent, – « je » leur donne la vie, – les [probata] ne se perdent pas, – on ne les prend pas de la main de « je »… On sent les termes d’une attention réciproque.

Cela veut dire qu’être des [probata] n’est pas une sinécure. Cela n’a rien de passif. Il ne s’agit pas d’être « du groupe » et de se laisser faire, conduire, engraisser. Non, le but est la croissance, que la vie grandisse, et même une vie « éternelle« . L’attention de chaque membre des [probata] est requise en ce sens. Etre attentif à soi, conscient de ce que l’on est, conscient de ses capacités et de ses besoins. Il y a un véritable travail des [probata], engagées les unes vis-à-vis des autres pour former troupeau, dans le respect de la dignité propre à chacun, et engagées dans une attention personnelle à ce « je » qui est avec elles.

En termes « ecclésiaux », cela signifie que chaque disciple compte, qu’il est d’abord responsable de lui-même, mais aussi responsable de l’ensemble du collectif : par son consentement à la différence, par sa conscience de sa propre spécificité, à la fois pour la dire et pour en faire « une parmi d’autres », sans vouloir généraliser ses propres vues. Cela est particulièrement vrai, me semble-t-il, pour ceux qui portent une responsabilité : aucun d’eux n’est le « je » de Jésus, qui reste à part, qui fait « un avec le père« . Mais la tentation des responsables, oubliant qu’ils sont simplement des membres du troupeau avec une fonction assignée, spécifique, dans ce troupeau, c’est justement cette généralisation de ses propres vues ou de ses propres besoins. Et la tentation des autres membres du troupeau, de ceux qui n’ont pas une fonction assignée ou spécifique, c’est de diluer leur responsabilité, c’est de laisser faire à d’autres, c’est finalement de « laisser le pouvoir » à ceux qui ne demandent que de le prendre. Mais ils ne pourraient pas le prendre, s’il n’était à prendre. La mainmise des clercs sur l’Eglise est une responsabilité partagée, et en sortir est aussi une responsabilité partagée. Elle demande toute l’attention de chacun, attention en dialogue avec Jésus, attention à soi et à ceux qui nous entourent.

Berger d’espérance (dimanche 1er mai).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Il y a trois ans, dans Faire du nouveau, j’ai commenté la première partie du texte d’aujourd’hui. Et j’ai fini sur la promesse de commenter la deuxième partie, le fameux  « Pierre m’aimes-tu » : je suis heureux de m’acquitter aujourd’hui de cette promesse.

Christ Appears to Disciples

« Quand donc ils eurent mangé, Jésus dit à Simon Pierre… » Dans ce contexte dont la tonalité rappelle beaucoup saint-Luc, Pierre est celui qui a voulu retourner à la pêche, retourner à la vie d’avant. Et Jésus, en renouvelant -mais autrement- la première rencontre telle que la raconte Luc, l’a fait retourner lui et les autres à ce qui apparaît rétrospectivement comme un point de bascule dans leur vie.

Peut-on effacer une partie de sa vie ? Peut-on faire comme si on n’avait pas vécu certaines choses ? Certes, il y a des choses qu’on voudrait n’avoir jamais vécues : mais elles font partie maintenant de notre histoire, et il n’est pas possible de continuer de se construire sans les intégrer. Or ici, Pierre voudrait faire comme si la résurrection de Jésus ne changeait rien, comme si sa vie redevenait ce qu’elle était avant la rencontre avec Jésus, et tout ce qu’elle a entraîné, cette extraordinaire aventure, cette fabuleuse, cette exaltante, cette difficile, cette effrayante, cette douloureuse, cette incroyable aventure.

C’est après qu’ils eurent mangé que Jésus s’adresse à Pierre. Cela ne peut manquer de faire écho, pour Pierre, à un autre repas, le dernier, où ils s’étaient parlé aussi. Jean le rapporte ainsi :  « Simon-Pierre lui dit : « Seigneur, où vas-tu ? » Jésus lui répondit : « Là où je vais, tu ne peux pas me suivre maintenant ; tu me suivras plus tard. »Pierre lui dit : « Seigneur, pourquoi ne puis-je pas te suivre à présent ? Je donnerai ma vie pour toi ! » Jésus réplique : « Tu donneras ta vie pour moi ? Amen, amen, je te le dis : le coq ne chantera pas avant que tu m’aies renié trois fois. » L’élan de Pierre était beau, mais il allait faire l’expérience qu’on n’est pas toujours, dans des circonstances exceptionnelles, ce que l’on voudrait être. Nul doute que ce souvenir était vif et cuisant.

Ainsi donc, Jésus dit à Pierre :  « Simon [fils] de Jean, me chéris-tu plus que ceux-là ? – Il lui dit : oui seigneur, toi tu sais que je t’aime. » La dénomination est solennelle, mais elle efface complètement le surnom Pierre ! Alors que, chez Jean, c’était la première parole que Jésus avait adressée à Pierre, une fois que son frère André le lui avait amené. C’est comme si Jésus remettait lui aussi en question toute l’aventure, comme s’il repartait du début.

La question qu’il pose peut avoir deux sens : plus que tu n’aimes ceux-là, ou plus que ceux-là ne m’aiment. Dans le premier cas, Simon répond en toute connaissance de cause : lui sait où vont ses préférences. Dans le deuxième cas, il ne pourrait que revendiquer un amour plus fort, ne sachant pas le cœur des autres. Une revendication qui rappellerait cruellement celle du dernier repas,  « je donnerai ma vie pour toi ! ». Il me semble que, autant par douceur que par réalisme, Jésus ne peut que donner le premier sens à la question. A ce moment décisif, il s’agit de poser ses priorités : si l’amour des compagnons est premier, la vie d’avant reprendra fatalement le dessus, l’entre-soi, aussi ouvert et chaleureux qu’il soit, conduit à l’inchangé, au conservatisme. Si l’amour de Jésus est premier, alors l’aventure continue, puisqu’il est là, bien présent, bien vivant.

Surtout, la question est, brut, celle de l’amour, [agapas me ?]. L’amour, rien d’autre. Laissons résonner en nous cette question.

Le mot employé pour la question est de la famille de l’[agapè], j’ai traduit par chérir. Simon répond avec un autre mot, [philoo sé], qui parle d’amitié. Simon répond un cran en-dessous de ce qui lui est demandé, comme s’il ne se sentait pas légitime, comme si l’expérience qu’il avait désormais de lui-même était un peu brouillée, indémélable. Il ne sait plus vraiment où il en est, il a perdu en tous cas son bel aplomb et sa belle assurance. Il fait l’impasse totale sur le plus et le moins, sur qui est plus aimé de Jésus ou de ses compagnons. Il remplace tout cela par un « toi tu sais », [su oïdas]. Mon cœur est un mystère pour moi, mais toi, tu peux le sonder. Tu me connais mieux que moi-même. Bel hommage ! Bel abandon…

« Il lui dit : mène paître mes agneaux » : réponse à cet abandon, le patron-pêcheur devient berger. Lui sont confiés les agneaux du maître, le plus petits du troupeau. Simon redevient un peu Pierre, mezzo voce. Il s’en est bien tiré, ouf ! Tout de même, cette question à brûle-pourpoint, et après manger… Simon a eu chaud autour du cou.

Mais ce n’est pas fini ! « Il lui dit de nouveau la deuxième fois : Simon de Jean, me chéris-tu ? » Horreur ! Voilà que les questions reviennent, et tout le malaise avec, les questions qu’on n’a pas envie d’aborder, le remue-ménage intérieur. Oups, cette fois il n’y a pas le « plus que ceux-là ». Aurait-il compris que je ne peux pas répondre à une telle question ? Que je ne sais pas ce que vaut mon amour ? Que je ne sais que trop mon inconstance et ma pauvreté ? Mais aussi, il s’est adapté à ce que j’ai dit, il me demande moins… C’est donc que je le déçois ? Que je ne suis décidément pas à la hauteur de ce qu’il voudrait ? Il me connaît : s’il me demande moins, c’est parce qu’il sait que je ne suis pas capable d’aimer autant qu’il l’a d’abord pensé ? Comment savoir où j’en suis avec lui ? Je vais répondre la même chose, il comprendra : « oui seigneur, toi tu sais que je t’aime. [philoo sé] »

« Il dit : sois berger de mes brebis. » Ça alors ! Il m’a demandé moins, et il me confie plus. Ce sont ses grands moutons qu’il me confie maintenant, et pas seulement pour les mener paître, mais il m’institue dans l’office de berger. Ce coup-ci, ce n’est pas une activité pour une fois, comme en passant : c’est une fonction à remplir habituellement ! J’ai l’impression que plus je suis confus sur ma relation à lui, sur mon amour et ma fidélité à son égard, plus il me fait confiance : c’est à n’y rien comprendre….

Et il y eut une troisième fois. Il y a des choses que le vieux Pierre ne devait plus supporter, comme on ne supporte plus certaines choses qui évoquent en vous un traumatisme insupportable. Parmi ces choses, la lueur du feu le soir, le chant du coq, et… le chiffre trois.

« Il lui dit la troisième fois : Simon de Jean, tu m’aimes [phileïs mé] ? Pierre fut attristé, parce que la troisième fois il lui disait ‘tu m’aimes’ » et non pas ’me chéris-tu’. C’est terrible ! En fait il s’adapte mécaniquement à mes réponses ! Je lui dis moins, il me demande moins ! Ah non, c’est une vraie torture : je sais, oh je sais que je ne suis pas à la hauteur pour ce qui est d’aimer. Mais l’insupportable, c’est qu’il me demande moins, l’insupportable c’est de voir baisser l’espérance. Je sais qu’aujourd’hui je ne l’aime pas comme il le mérite, mais j’ai besoin , oh oui j’ai besoin qu’il croie en moi ! J’ai besoin qu’il m’espère, qu’il m’attende un jour à la bonne hauteur, qu’il ne renonce pas, lui, à ce qu’un jour je puisse aimer comme il l’attend ! « Et il lui dit : Seigneur, tu sais tout, tu connais, toi que… je t’aime [philoo sé] ! »

Il lui dit : « Mènes paître mes brebis ». Maintenant tu peux, Pierre, être vraiment Pierre. Tu seras berger d’espérance, ton rôle n’est pas de conduire d’une main sûre vers des lieux que tu connais. Il est de mener ceux qui cherchent à aimer, toi qui sais que justement tu ne sais pas aimer. De les mener pas comme un maître qui sait, mais comme un qui apprend lui aussi. Et de te désapproprier sans cesse, car ils ne sont pas à toi ces hommes et ces femmes : ils sont à moi pour toujours. Moi seul j’ai payé pour eux, et pour toi aussi. « Toi, suis-moi ».

Paix à vous (dimanche 24 avril).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pas moins de trois fois, dans ce texte, Jésus dit [éïrènè humîn], « Paix à vous« . C’est une belle insistance. Ce sont ses premiers mots dans notre texte, les premiers mots à l’adresse de ses disciples réunis -enfermés- tous ensemble. Dans son évangile, Jean pose que les premiers mots que prononce le ressuscité sont : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ?« , à l’adresse de Marie Madeleine. Mais cet épisode achevé, le soir venu, à l’adresse des « disciples« , c’est bien « Paix à vous » qui revient, par deux fois : la première, sans autre ajout mais avec une simple exposition de soi, de ses mains, de son côté ; la deuxième, suivie d’un envoi et du don du souffle. Et huit jours plus tard, lorsque la même apparition se joue en présence des disciples augmentés de Thomas, les mêmes mots, « Paix à vous« .

Georges Rouault, Le Christ et cinq apôtres (1937), Metropolitan Museum of Arts, New-York.

Ce mot pourrait bien être d’abord, vu son usage, une traduction en grec de la salutation hébraïque traditionnelle [shalom], Shalom alekhem (שָׁלוֹם עֲלֵיכֶם ; lit. « la paix soit sur vous »). En hébreu, cette racine [shlm] porte l’idée d’entièreté, d’achèvement, d’être complet ou accompli, de bien-être aussi. Elle porte l’idée que les contraires, ou les termes opposés (la lumière et les ténèbres, le jour et la nuit, le ciel et la terre…), forment dans le [shlm] un tout achevé. Ainsi ce salut n’est pas neutre, il n’est pas un simple « coucou, ça va ?« , mais a une tout autre portée.

Et quelle peut bien être la portée de ce souhait, de ce salut, de Jésus ressuscité aux disciples ? De quels contraires l’harmonie est-elle désormais réalisée, maintenant qu’il est ressuscité ? On note que nous sommes maintenant le soir, alors qu’il est ressuscité de grand matin : voilà donc l’unité de la lumière et des ténèbres, qui ne sont plus opposées mais forment un tout harmonieux. On note que les disciples sont enfermés « à cause de la peur des Juifs » : voilà qu’il n’y a plus lutte entre les disciples et les chefs religieux. On voit qu’il y a un intérieur, où sont enfermés les disciples, et un extérieur : cela aussi est désormais en continuité et en harmonie. On voit qu’il était mort et qu’il est désormais vivant : cela même n’est plus une lutte et une opposition, mais la mort et la vie sont réunis dans un [shlm], ils font unité désormais. Et puis encore il y a le dieu et les hommes : le même souffle les unit maintenant, pour qu’il n’y ait plus lutte ou opposition (et s’éclaire le mot sur le pardon des péchés : oui, cet état d’harmonie des hommes avec dieu, réalisé dans sa racine par la résurrection du Christ, est fait pour s’étendre à tous).

Le ressuscité au milieu de nous, [éïs to méson], entre vraiment dans notre « milieu », il se fait le « milieu » de tout notre univers, il se tient en médiateur et en pont pour faire l’harmonie et l’unité de tout ce qui jusqu’à présent est à l’opposé ou semble irréconciliable. Les mots efficaces, performatifs, qu’il énonce sur nous, établissent une nouvelle réalité où tout compte, ou rien n’est rejeté, mais aussi où tout trouve place et s’articule et s’harmonise. La joie tourne sa place, mais aussi la tristesse. La maladie trouve sa place, mais aussi la santé. La réussite trouve sa place, mais aussi l’échec. Le savoir trouve sa place mais aussi l’ignorance. Etc.

Ce n’est pas tout. Ce mot, shalom, n’est pas mis par Jean en hébreu, ce qu’il n’hésite pourtant jamais à faire (tout en ajoutant une traduction), mais bien en grec : que veut donc dire ce mot en grec ? D’après Chantraine (Dictionnaire étymologique grec), ce mot désigne d’abord un état durable, intérieur ou extérieur. L'[éïrènè] est distincte de l’accord, qui peut n’être que temporaire, comme de la trève, qui est une sorte de parenthèse et de reprise de souffle entre deux états de guerre, entre deux « polémiques ». La [éïrènè] n’est pas pour commencer un terme à nuance juridique ou diplomatique (cela ne viendra que plus tard, dans un second temps). Un état durable, donc, aussi bien vis-à-vis de soi que vis-à-vis des autres.

Et là, c’est tout-à-fait intéressant, nous touchons à une nouvelle dimension de « réconciliation » ou d’harmonie, qui ne paraissait pas dans le shalom. Peut-être bien est-ce pour cela que Jean a résolu de mettre des mots en grec dans la bouche du ressuscité : car nous avons là aussi une harmonie entre un état intérieur et un état extérieur. La paix transmise par le ressuscité est aussi un état durable intérieur qui va gagner autour de soi, comme un état durable extérieur qui va nous envahir au plus profond. Mais c’est aussi l’harmonie entre soi et les autres. Il n’y a plus à opposer soi et les autres, il n’y a plus à opposer attention à soi et attention aux autres : cela aussi est réconcilié.

Il me semble que ces mots sont d’une actualité immense. Nous vivons au milieu de tant d’oppositions. Et là nous est dit que, dans l’inévidence de nos chemins, il y a place pour tout -y compris pour ce que d’autres choisissent à l’inverse de nous. Il y a un sens et une harmonie profonde dans le ressuscité aux tensions qui nous déchirent et nous divisent. Et aussi, il y a un effet sur nous des réconciliations vécues autour de nous, de la paix qui est dans notre environnement (c’est le moment d’aller se promener dans les champs ou les bois !!), mais il y a aussi un effet sur notre monde des harmonies que nous nous efforçons de fonder ou de construire en nous-mêmes. Bonne nouvelle que tout cela, chemin d’espérance.

Paix à vous !

D’autres commentaires du même texte : Ouverture (sur la première partie, l’apparition de Jésus) ; Se jeter en lui (sur la rencontre avec Thomas) ; Faire signe (sur la conclusion du passage et de l’évangile de Jean) ; Une issue au confinement ? (sur le texte en son ensemble) ; Voir et croire (sur deux notions en dialogue dans ce texte).

Pas là ! (dimanche 17 avril – Pâques).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce témoignage, celui de Luc, a déjà fait l’objet d’un caillou : Etonnons-nous ! Mais qu’est-ce qu’un caillou, devant une immense pierre fermant un sépulcre ?! Or celle-ci est justement roulée : profitons-en pour entrer nous aussi. Et demandons-nous pour commencer comment nous abordons ce texte…

Il m’apparaît en effet que ce texte est lui aussi un monument, lui aussi dressé par Luc en mémorial de Jésus. C’est ce que veut dire le mot [mnèméïon]. Il y en a trois autres, dressés respectivement par Matthieu, Marc et Jean. Quatre monuments en mémorial. Et il y a deux manières d’aborder celui-ci, celui de Luc, d’après notre texte : à plusieurs, à marche normale, avec des aromates préparées, comme les femmes, ou bien seul, en courant, étonné par ce que d’autres ont dit, comme Pierre. Ces deux manières d’aborder le texte sont chacune à un bout de notre passage, lui servant de cadre.

Faut-il choisir ? Pour ma part, j’ai l’impression de l’aborder un peu des deux manières à la fois : comme on revient sur des lieux déjà fréquentés et à plusieurs -dans la mesure où nous y allons un peu ensemble, chère lectrice et cher lecteur- ; avec quels aromates ? Il s’agit en fait « d’épices agréablement odoriférantes qui étaient ajoutées dans le linceul ; elles étaient destinées à combattre l’odeur dégagée par le corps mort, mais non à le conserver« . Autrement dit, ces aromates sont une promesse de revenir souvent dans ce monument de riche. Eh bien, il me semble en effet revenir régulièrement à ce texte-là, et pas seulement une fois par an, formellement, par la lecture du passage, mais bien plus souvent parce que ce monument est une référence et un repère constant pour la réflexion, la pensée, et la vie. Dans le fond, ce n’est pas loin de la démarche de l’historien qu’est Luc.

Mais il me semble aussi venir à ce monument-mémorial comme Pierre, seul et pour vérifier quelque chose d’incroyable ou d’inexplicable. Peut-être d’ailleurs est-ce tout l’enjeu de chacune de nos visites à ce monument, à ce texte : y courir à nouveau pour y trouver la trace de quelque chose de nouveau, quelque chose qui nous étonne et nous maintienne en éveil, ouverts à l’inattendu. Comme le disait à peu près Héraclite, « si tu n’attends pas l’impossible, comment accueillerais-tu l’inespéré ?« 

Ainsi donc, entrons, puisqu’à jamais la pierre est roulée. Entrons pleins de reconnaissance pour le riche Joseph -encore un Joseph !- d’Arimathie, qui s’était déjà, selon la coutume, fait creuser un tombeau destiné à de nombreuses visites. Sans lui, une simple tombe n’aurait jamais permis de constater ce qui est ici manifeste. Entrons, mais que voyons-nous ? Beaucoup de choses, qui rendent mal venue l’expression « le tombeau vide » : deux hommes au vêtement étincelant, des linges -seuls-. Mais tout de même nous constatons une absence criante : celle de l’homme à qui ce monument-mémorial est dédié et dressé !

Nous rencontrons un monde fou dans ce texte, des quatre c’est peut-être celui qui est le plus fréquenté. Les femmes : Marie la Magdaléenne, Jeanne, Marie de Jacques et encore « les autres femmes » (c’est-à-dire « celles qui avaient accompagné Jésus depuis la Galilée » Lc.23,55, « Suzanne et beaucoup d’autres » Lc..8,3) ; puis deux hommes au vêtement étincelant ; puis les Onze (Judas a fait défection) « et tous les autres« … C’est un vrai hall de gare ! On perçoit d’ailleurs, de part et d’autre des deux hommes au vêtement étincelant, un groupe innombrable de femmes (quoiqu’avec un noyau de personnes nommées) et un groupe innombrable d’hommes (quoiqu’avec eux aussi un noyau de personnes nommées). Mais le seul que nous ne voyons pas, … c’est Jésus !

Beato Angelico, La découverte du tombeau ouvert (1437), fresque, Couvent san Marco, Firenze.

Voilà une chose tout-à-fait merveilleuse : il n’est pas dans le monument-mémorial, mais alors… il n’est pas dans le texte non plus !!!? Quatre monuments, quatre textes : il n’est dans aucun d’eux. Il ne se laisse enfermer dans aucun. Il n’est prisonnier d’aucun texte. C’est un phénomène aux conséquences incalculables : il n’y a pas de Jésus-à-la-lettre. Le littéralisme est impossible, le texte n’enferme pas, et encore moins ne constitue, le corps de Jésus. Il n’est que des « linges, seuls« . Ce n’est absolument pas sans rapport avec lui, au contraire : tout cela l’a enveloppé, tout cela raconte son aventure jusqu’à sa fin, telle qu’elle est apparue à Luc, à Marc, etc. Mais il reste plus grand, il reste insaisissable. Un mot, un texte, un geste, un rite : rien ne peut se saisir de lui, constituer sur lui une emprise, ou le saisir dans son entièreté. Il échappe, « il n’est pas ici« . Et la foi chrétienne, qu’en quelque sorte nous fêtons aujourd’hui, ne peut être autre chose qu’une ouverture, qu’une recherche, qu’une immense interrogation faite sur des bases qui mettent les réponses faciles, ou toutes faites, ou courtes, au défi.

Il n’est pas là, mais il suscite la perplexité : [aporéoo] c’est être dans l’embarras, dans l’incertitude. Ici le verbe est à l’infinitif passif : les femmes sont mises dans l’incertitude par cette absence. Le Ressuscité nous met dans l’intranquillité, une attitude profonde qui rend attentif, qui fait ne pas se satisfaire de peu, qui sait qu’il manque quelque chose, qui n’est pas rassasiée ni comblée. Une attitude aussi qui ouvre, qui fait accepter la parole et l’expérience des autres comme autant d’indices possibles pour retrouver la trace de celui qui nous manque avant tout.

Il suscite aussi la mémoire : « souvenez-vous… » disent les deux hommes en vêtement étincelant, « Et elles se souviennent« . Et c’est le même mot, du moins de la même famille, que le monument-mémorial dans lequel nous sommes entrés, [mnèsthèté] leur est-il dit, et elles [émnèsthèsan], le tout dans le [mnèméïon]. Elles venaient au lieu du souvenir et ne se souvenaient pas, il faut que les choses leur soient redites, que la mémoire leur soit rendue. Et pour ce faire, la phrase décisive est la première, « Que cherchez-vous celui qui est-en-train-de-vivre parmi ceux qui sont morts ?« , une question ! Les souvenirs dont il est question ne sont pas les poussières subsistantes des sentiments récemment éprouvés, qu’on chercherait à raviver, car cela est plutôt se souvenir de soi-même. Non, c’est un effort, un acte intellectuel puissant (mais à portée de tous), qui fait se quitter soi-même pour réveiller son attention à lui. Une attention à lui-qui-est-en-train-de-vivre, plutôt qu’à un être mort, révolu, passé. La mémoire dont il est question ici n’est pas celle qui fait se rappeler la date de la bataille de Crécy, mais celle qui fait se rappeler d’appeler un ami parce qu’il vit des choses difficiles ou pour partager avec lui une joie. C’est la mémoire d’une vie aujourd’hui.

Il suscite encore l’élan : « retournées du tombeau, elles annoncent toutes ces choses aux Onze et à tous les autres. » et « Pierre se dressant court au tombeau… » Une envie de rencontre, une envie de dire. Pas d’asséner des certitudes, puisque justement on n’en a pas ! Mais de partager ses questions, de soumettre à d’autres ses constats ou les éléments qui provoquent ou soutiennent notre recherche.

Et puis il suscite le débat, la controverse : « Elles disaient ces choses aux apôtres, et cela leur apparaissait en face comme du radotage, ces mots, et ils ne les croyaient pas. » Ce n’est pas parce qu’on a un véritable élan pour partager ses questions et ses incertitudes qu’on va nécessairement trouver porte ouverte. Qu’importe, il y aura peut-être une petite ouverture ? « Tout de même, Pierre… » Le voilà à son tour dans l ‘étonnement, petite brèche qui peut devenir grande. Le débat débouche sur l’espérance.

Perplexité, mémoire, élan, affrontement : tant d’éléments qui font la vie d’aujourd’hui, et même d’en ce moment. Peut-être est-ce le signe que chaque instant de notre vie est une présence-absence du ressuscité ?

Entraîné par la foule (dimanche 10 avril).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voici à nouveau avec le récit de la Passion. Je continue mon bizarre projet de le commenter en avançant dans le récit en général, mais tour à tour chez chacun des évangélistes. Pour ceux qui voudraient quelque chose sur l’entrée triomphale à Jérusalem, un pari fou ; et pour ceux qui voudraient réfléchir à d’autres parties du récit de la passion, je me suis déjà arrêté sur l’onction à Béthanie dans le cadre de la trahison (chez Marc), saisir les moments uniques, au dernier repas avec les disciples (chez Luc), décisive offrande de soi, à l’annonce du reniement après le repas (chez Matthieu), nos chutes ont un sens, et à Gethsémani (chez Marc), nuit de l’angoisse. Et j’en arrive cette année à l’arrestation, chez Luc.

Et notre passage commence par un décalage avec ce qui a habituellement lieu : « Il était encore en train de parler, voici une foule… » D’habitude, Jésus parle aux foules, elles viennent pour l’entendre et c’est une fois qu’elles sont là qu’il parle. Mais cette fois-ci c’est autre chose, la foule l’interrompt ! L’arrivée de la foule ne provoque pas sa parole, mais au contraire l’arrête.

Il est vrai que les rapports de Jésus et de la foule ont toujours été ambivalents : elle peut se rassembler et même le chercher pour l’entendre ou le voir ; elle peut aussi s’étonner de ce qu’il dit et le quitter ; elle peut l’acclamer avec enthousiasme comme roi ; sous peu elle va réclamer sa mort. Elle peut être un refuge ou une protection pour lui : les chefs craignent la réaction de la foule s’ils arrêtent Jésus. La foule est un enjeu : c’est pour l’atteindre et la pénétrer qu’il mobilise ses disciples et les organise grâce aux Douze ; mais ce faisant, il manifeste ne pas vouloir traiter la foule comme foule, mais bien plutôt y distinguer des individualités, des personnes particulières. Ce sont les personnes dans la foule qu’il faut atteindre et toucher…

On comprend à cette dernière remarque que la foule comme telle n’est pas souhaitable, pour Jésus. Une foule, c’est une sorte de houle humaine, manipulable, mais aussi aisément incontrôlable. La foule, c’est le nombre où l’on se fond, où l’on perd son individualité. La foule, c’est le « tout le monde fait comme ça ». La foule, c’est l’idée reçue, les a priori, le règne de la rumeur. La foule, c’est celle que l’on nourrit d’idées creuses et de formules toutes faites pour donner l’illusion du consensus -et le consensus, souvent, se substitue au vrai dans l’esprit de beaucoup-. En cette période électorale, on voit à l’œuvre dans les grandes largeurs cette manipulation des foules : « pour le progrès ! » (mais le progrès de quoi ? Et comment ? Et vers quoi ?) ; « c’est la faute des immigrés !« , etc.

Mais on voit bien que la stratégie de Jésus, devant les foules qui viennent pour le voir ou l’écouter, c’est à la fois de s’adresser à la foule et de la pénétrer, d’en rejoindre les individualités, ou de la morceler en plus petits groupes (comme lors des multiplications des pains), de manière à réduire cet effet de masse, de manière au contraire à construire des libertés c’est-à-dire des déterminations individuelles (éventuellement qui lui résistent : car il est alors possible de partir).

Maintenant, « … voici une foule« , et cette fois ce n’est pas lui qui la rassemble, ce n’est pas pour l’écouter qu’elle se constitue. « … voici une foule, et le dénommé Judas dans les Douze les conduisait… » Chacun des Douze a été appelé par son nom, ils sont connus par leurs noms, non seulement de Jésus mais de tous. Il en est ainsi parce qu’il faut justement qu’on les reconnaisse comme prolongeant l’action du Maître, comme des relais authentiques et fiables. Et s’ils sont Douze, comme l’étaient les douze tribus d’Israël depuis longtemps tombées en désuétude, c’est pour manifester à eux-mêmes et à tous l’intention du Maître de renouveler, de « refonder » Israël (et pas d’en constituer un autre à côté). En précisant que c’est l’un des Douze, Luc rappelle de quelle proximité privilégiée celui-là bénéficie, il suggère aussi de quels renseignements de première main il dispose : les Douze savent tout. Or celui d’entre les Douze appelé Judas conduit cette fois la foule. Il la conduit vers Jésus. Position ambigüe : habituellement, Jésus envoie les Douze vers la foule, les instille dans la foule, mais elle ne se constitue pas derrière eux ou autour d’eux. Que va-t-il se passer ?

« …et il s’approcha de Jésus pour l’embrasser« , littéralement « pour lui donner un signe d’amitié » ou « pour l’aimer« . Extérieurement, tout ressemble à un disciple dévoué qui a réuni lui-même une foule, pour une fois, et qui la conduit vers son Maître et donne à celui-ci un gage visible de son amitié. Et Luc ménage bien son lecteur, car rien dans ce qui précède immédiatement ne permet de deviner autre chose : ni description de la foule, ni mise en scène préalable des intentions des uns et des autres, rien. Seulement cette position particulière par rapport à la foule : il a constitué une foule, là où Jésus toujours atomise (au sens de réduire à ses particules élémentaires) la foule. L’effet n’en sera que plus cruellement frappant.

Giotto di Bondone, Le baiser de Juda (1304), fresque 200 x 185, Capella degli Scrovegni, Padoue.

C’est Jésus lui-même qui dévoile les intentions, l’invisible : « Mais Jésus lui dit : Judas, par un baiser tu livres le fils de l’homme ? » Ce n’est pas une vigoureuse dénonciation, c’est une question, où l’on sent de la surprise… Appelé par son nom, comme au premier jour, l’affection lui reste fidèle et authentique. Les mots mis sur ce qu’il fait, « tu livres le fils de l’homme« , décrivent crûment ce qui est en train de se passer. Le mot [paradidomi], livrer, est aussi transmettre. C’est un verbe que Luc l’historien emploie dès le début de son évangile pour identifier ses sources : « ce que nous ont transmis/livrés ceux qui ont été témoins depuis le commencement..« . Et les auteurs du Nouveau Testament désignent justement l’essentiel de ce qu’il faut se donner les uns aux autres de la foi par ce mot de [paradosis], la transmission, la tradition. C’est un mot qui est tout sauf innocent.

Dans ce moment crucial (s’il en est ! Puisqu’il conduit à la croix…), s’effectue la première « transmission« , la première « tradition« . Comme si, au cœur de tout ce qui était transmis, il y a fait avant tout Jésus livré. Et le tout premier acteur de cette transmission, c’est…. Judas ! Horreur ? Non, mais dans ce mot on entrevoit quelque chose de formidable, d’immense. Un dépassement infini de l’évènement ponctuel, intégré dans un projet fou et grandiose, où même les actes contraires ont leur place. Même les pires choses, même les actes les plus destructeurs et traîtres, trouvent une place dans l’immense projet de Jésus, quand lui-même a anticipé, et par là-même dépassé, ce qui se joue à présent en acte. « Ceci est mon corps, [didomi] pour vous« . Par son consentement anticipé même, il est plus grand que cette force qui va maintenant l’écraser.

Mais il y a un point encore, et c’est peut-être le point capital, dans la question. « par un baiser… ? » S’il y a surprise, c’est là qu’elle porte. Que Judas se soit apprêté à le trahir, il le savait, il avait essayé de l’en dissuader en lui faisant connaître à diverses reprises qu’il savait bien. Mais que cela se fasse par le signe de l’amour, de l’amitié… Et ce geste, geste d’amour accompli par l’un des douze préférés, nous averti de nos propres trahisons. Quels gestes faisons-nous, qui devraient être « gestes par amour », et ne sont que les coquilles du contraire, de nos propres intérêts ? Le ritualisme m’apparaît ici dans toute son horreur : rites accomplis mais sans amour, et même parfois pour se montrer, se mettre en avant. Mais pas seulement : il y a tant de duplicité en moi.

Réaction de ceux de l’entourage : réaction violente. Les épées sortent, le sang coule. Mais un mot impérieux les arrête, littéralement : « Cédez ! Jusque-là ! » Ce n’est pas simplement un « stop ! », un refus de la moindre violence, d’entrer dans la spirale de la violence. On aimerait que ces mots soient gravés en énormes lettres dans les lieux de décision des disciples de Jésus. Oui c’est un refus total de la violence, et surtout pour le motif de « défendre Jésus », dérisoire prétention. Mais c’est plus que cela encore. L’injonction de céder, c’est celle d’avoir le dessous, de laisser la violence s’exercer. Lui céder le pas, c’est justement n’y pas céder, ne pas s’y engouffrer. Le choix d’être plus grand qu’elle nous aussi en l’abaissant faire son œuvre. C’est un comportement rare, exigeant, héroïque même. Peut-on exiger de quelqu’un un tel comportement ? C’est ce qu’il fait pourtant, et c’est ainsi que, pour ma part, je comprends le « jusque là ! » : oui, je vous demande d’aller jusque-là.

Et puis il leur adresse la parole, il parle à cette foule qui l’a interrompu. Et de ce fait même, elle devient moins indistincte, elle est « ceux qui sont venus l’arrêter », un pluriel et non plus un singulier massif. Et voilà ceux qui la composent : grands-prêtres, chefs des gardes du temple et anciens. Comme si sa parole avait cet effet de rejoindre chacun et de disjoindre du même mouvement la foule. Et ses mots portent : « Comme contre un brigand vous êtes sortis avec épées et bâtons ? Chaque jour j’étais avec vous dans le temple et vous n’avez pas étendu les mains sur moi, mais vôtre est cette heure et le pouvoir des ténèbres. » Encore une question, encore un étonnement. C’est impliquant une question : il faut bien trouver sa réponse ! Chacun, dans cette foule, est renvoyé à sa motivation, mais aussi à son histoire avec Jésus. « J‘étais chaque jour avec vous« , oui c’est bien la même foule. Pour le prendre, il suffisait des mains : pourquoi des instruments, comme s’ils craignaient d’avoir à se défendre ? De quoi ont-ils peur ? …

Et puis, clairement, Jésus s’abandonne à la force, celle qui broie et écrase. « vôtre est cette heure et le pouvoir des ténèbres« . Il consent, lui. A la parodie d’amour du baiser, il répond par le don de soi venu du cœur, l’amour vrai. A celui qui le livre, il se livre.

#she too (dimanche 3 avril).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le lecteur voudra bien me pardonner, mais je ne sais pas quoi faire d’autre que renvoyer à mon précédent commentaire, Se mettre à bonne hauteur : je ne sais pas quoi ajouter… Je ne dis pas qu’il n’y a rien à ajouter, sans doute trouveriez-vous bien des choses. Mais ce que j’avais dans le cœur de dire, je me suis rendu compte que je l’avais déjà fait. Alors mon indigence vous renvoie là.

Eero Järnefelt (1863-1937), Jésus et la femme adultère (1908, huile sur toile), église Saint-Pierre, Lieto (Finlande).

J’ajouterai juste une chose, cependant. Le hashtag Me too, qui tente de dénoncer les atteintes faites aux femmes pour les faire cesser, trouve ici un complément. Celui qui dit « Me Too », moi aussi, c’est Jésus : « Moi aussi (moi non plus), je ne te condamne pas« . C’est peut-être la réponse attendue à tant de souffrance et d’oppression ?

Un père désapproprié (dimanche 27 mars).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Magnifique parabole que celle qui nous est redonnée ce dimanche ! Je me suis déjà attaché à la resituer dans le texte de Luc et d’en dégager le sens global dans son contexte, sous le titre Manger, avec qui ?. Je voudrais cette fois m’attacher à la figure de père qui s’en dégage : elle pourrait, pourquoi pas, nous apprendre à être meilleur père ou meilleure mère… Vous comprenez d’emblée que je n’en fais pas une lecture « genrée », comme d’ailleurs l’a faite Rembrandt lui-même qui, à la suite de la Bible (qui parfois appelle le dieu « père » mais parfois aussi le compare à une « mère »), l’a peint avec une main d’homme et une main de femme…

Le père est le premier personnage nommé dans la parabole, sans être nommé de cette manière mais plutôt décrit. « Un homme [quelconque] avait deux fils » Le mot « quelconque » n’est pas dans le grec, qui porte [anthroopos tis], mais ce [tis] insiste sur le caractère indéfini du « un ». Peut-être faudrait-il commencer comme un conte, « Il était un homme qui avait deux fils… » Mais je suis frappé par cette présentation, « un homme… » ! En disant cela on dit deux choses : la première, qu’il est d’abord question d’humanité. Il s’agit d’être humain, de devenir plus humain. Et il s’agit aussi d’une expérience accessible, observable ou imitable, d’emblée.

Mais on dit aussi une deuxième chose : c’est que cet homme était d’abord un homme, et qu’il est devenu un père. Il a été fait père par ses fils : il n’est pas un absolu de qui tout vient, mais il est dans la relation -une relation où il donne, certes, mais aussi où il reçoit. Et ce n’est pas la moindre qualité de notre personnage que de recevoir, je dirais même : de se recevoir des autres. A lire cela, je me dis l’importance de rendre grâce à mes enfants qu’ils m’aient fait père, et le processus n’est sans doute pas fini. Et ce ne sont pas les enfants seulement, c’est aussi un personnage innommé dans la parabole, le conjoint. Je me reçois aussi de celle grâce à qui et avec qui je deviens père ; je me reçois aussi de celui grâce à qui et avec qui je deviens mère.

En tous cas, on est loin de la figure du père (ou de la mère -je laisse la lectrice traduire, si elle veut bien) en « origine absolue ». Ce père là, ou cette mère-là, est d’emblée dans l’échange, dans la circulation des relations, où l’on advient à soi-même par le jeu des relations, du don et de l’accueil. Il est vrai que la vie peut amener des difficultés, voire des impasses, dans ce jeu de relations. Néanmoins il n’en a pas toujours été ainsi. Et même si l’on considère non plus ce que l’on devient grâce à quelqu’un, mais à cause de quelqu’un, en faire le compte fait partie d’un processus libérateur, d’un chemin de guérison.

Cet homme rendu père par ses enfants (et son épouse, non-nommée : je pense que c’est intentionnel, non pas pour l’évacuer mais pour l’interchangeabilité de l’interprétation), cet homme donc, reçoit de l’un de ses enfants une étrange demande, « donne-moi la part d’héritage qui me revient« . « Plus littéralement, « Père, donne-moi la portion échue de la fortune ! » Fais comme si tu étais mort, que j’en tire bénéfice. Le coup est rude. Il est pourtant reçu, accueilli, exactement dans la posture d’échange et d’accueil que nous avons repérée : « …et le père leur partagea ses biens« . Il donne ce qu’on lui demande, quoi qu’il lui en coûte. La correspondance est parfaite entre la demande et la réponse à cette demande, il s’ajuste entièrement à la demande de son enfant.

La situation qui en résulte pour le père n’est pas développée. Je ne sais pas exactement quel impact cela pouvait avoir à cette époque et dans cette zone du monde : aujourd’hui, qui consentirait à cela, à répartir tout son avoir entre ses enfants par donation-partage, se retrouverait dans l’indigence la plus totale. Il deviendrait entièrement dépendant de ses enfants, qui garderaient une « obligation alimentaire », mais il n’aurait plus aucune indépendance n’étant même plus chez lui. Le père réalise ici sa propre précarité, sa propre indigence, sa propre dépendance. Son indignité en quelque sorte.

Quelle confiance doit-il avoir en ses enfants pour accepter de dépendre définitivement et totalement d’eux ! Mais aussi de quelle désappropriation profonde est-il animé pour accepter ainsi, et activement, de se défaire de tout ce qui est sien ! Je ne peux m’empêcher de penser aussi au Père Goriot de Balzac, de cette émouvante figure littéraire -fictive- qui de riche devient pauvre et finalement perd la vie au bénéfice de ses filles à qui il ne veut rien refuser. Et celles-ci justement ne sont pas dans la réciprocité, elles lui demandent toujours, mais ne lui donnent jamais, même pas un peu d’attention, de présence. Elles n’ajustent pas leur demande à ce qu’il devient, ne se modèrent pas, et précipitent ainsi la fin du père dévoué qu’il est.

Les ressorts du père ne sont pas dans ses biens, dans ses possessions, dans sa puissance et les moyens de celle-ci : ils sont dans son attention. Celle-ci ne se relâche pas, et d’abord (mais c’est une simple priorité chronologique ou narrative) vis-à-vis de celui de ses enfants qui a provoqué cette nouvelle situation puis est parti. « Alors qu’il est encore lointain, le voit son père, et il est remué aux entrailles, et courant il se jette à son cou et le baise tendrement. » Il n’a jamais quitté des yeux celui qui l’a quitté de corps. Et surtout, surtout, il est « remué aux entrailles« . Il laisse parler ses tripes. Il n’est pas de raisonnement, il n’est pas pétri de principes, raide comme la justice, enchevêtré dans des choses possibles ou des choses dues. Il laisse ses tripes lui parler, ses sentiments profonds le guider, sans barrière, sans filtre. C’est magnifique. Rarement notre raison nous fait-elle bouger, mais bien plus souvent nos sentiments. S’ils peuvent exister, nous pouvons changer, et les situations peuvent évoluer.

Ce fils a préparé tout un beau discours… pas si beau que cela d’ailleurs, mais enfin un discours. Il a prévu de s’adresser à la raison de son père. Il s’est trompé d’adresse : ce n’est pas par sa raison que son père l’an engendré. Son père ne le laisse pas finir tout ce fatras de mots, il l’interrompt : « Mais le père dit à ses serviteurs : vite…« . La réintégration du fils ne souffre pas de délai, et elle est totale. Il est, lui, rendu à toute sa dignité par celui-là qui en a été dépouillé par son fils, en l’obligeant à la donation de tous ses biens. Comment d’ailleurs se fait-il que le père ait encore des serviteurs et puisse leur donner des ordres ? Je suppose que, chez son autre fils (anciennement chez lui), il a gardé un certain statut, malgré tout. Un peu comme Laërte chez Ulysse, qui ne vit plus au palais qu’en hiver, pour ne manquer de rien, mais qui aux beaux jours vit aux champs, pour ne pas faire d’ombre à celui qui désormais exerce sur Ithaque la royauté.

L’aîné, on le sait, fait difficulté, et même objection, au retour du fils de son père. J’utilise cette expression, parce qu’il dit à son père « ton fils« , quand celui-ci lui rétorque « ton frère« . L’objection se traduit physiquement en refus d’entrer, ce qui est très fort. C’est lui ou moi. S’il est là, je ne suis plus chez moi. « Son père sortit le supplier. » Il ne prend pas parti entre ses enfants, il n’a à cœur que de les réconcilier. Et il ne craint pas de s’abaisser encore, en se faisant le suppliant de son fils. Il n’est vraiment pas, jamais, dans la puissance ou son exercice. Il n’essaie que de faire jouer le meilleur de chacun.

Et ses mots ! « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! » Mon enfant ! Même dans ta colère, tu es mon enfant. Même dans ton injustice -car tout ce que tu viens de dire est injuste envers moi, ton père- tu restes mon enfant. Il n’y a pas de condition à cela. Et si quelqu’un se remet en cause, c’est bien ce père : il préfère se remettre en cause, mais jamais, on ne l’entend remettre en cause l’un de ses enfants. Il y aurait pourtant bien de quoi, mais non, jamais. « Tu es toujours avec moi« , de sorte que ce n’est pas sans toi que j’ai accueilli ton frère, tu étais avec moi, autant symboliquement que dans ma pensée, qui ne cherche pas à te priver de quoi que ce soit. Du reste, j’ai fait pour toi autant que pour lui, « tout ce qui est à moi est à toi« , et pas symboliquement. J’ai partagé tous mes biens entre vous, et c’est moi qui suis désormais dans ta dépendance. Le chevreau dont tu me parles : mais il est à toi, il l’étais déjà ! Comment te l’aurais-je donné, alors qu’l n’était plus mien ? Si tu ne t’es pas servi, c’est que tu n’y croyais pas…!

En vérité, je crois qu’il est difficile de faire le portrait d’un père ou d’une mère plus désapproprié(e). Et je crois que c’est cette qualité que je garde comme la plus exigeante, mais aussi le meilleur guide pour devenir peut-être moi aussi un père.

Changer de critères (dimanche 20 mars).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

On pourra trouver un commentaire général du texte d’aujourd’hui sous le titre Dieu ne punit pas : j’y ai re-situé notre texte, qui est fort loin de celui de dimanche dernier dans l’évangile de Luc, et j’ai essayé d’en débrouiller le sens général. Aujourd’hui, je voudrais m’attacher surtout aux deux évènements dont il est question et aux conclusions qui en sont tirées, le massacre et la chute de la tour.

Ce sont deux évènements qui pourraient aujourd’hui faire la une des journaux, qui constituent ce qu’on appelle des « évènements » ou des « catastrophes ». Mais ils sont de nature bien différentes, on ne trouverait pas à la même page du journal des développements à leur sujet.

Le premier évènement serait sans doute dans la rubrique « politique » ou « violence politique »… ou « violence policière ». Les Galiléens ne sont pas ici de simples habitants de la Galilée, ce sont en fait des activistes, des personnes qui luttent par toutes sortes d’actions contre la présence des occupants romains, un mouvement qu’il faut rapprocher de celui des Zélotes (un des Douze, Simon, est un Zélote : ce devait être explosif avec Matthieu, publicain donc en cheville avec le régime des occupants ! Comme quoi, on peut avoir des opinions ou des options politiques diamétralement opposées et néanmoins suivre Jésus…). Le « sacrifice » de ces Galiléens était-il une action particulière, un geste religieux interdit et néanmoins accompli en signe de protestation ? Ou n’était-il qu’une opportunité pour Pilate, qu’un rite accompli en commun par des personnes par ailleurs surveillées et recherchées ? Toujours est-il que Pilate le cruel les a fait massacrer à ce moment : le geste, forcément, provoque l’effroi. Il provoque la terreur de tous parce qu’il montre jusqu’à quelle extrémité le pouvoir est prêt à aller contre ceux qui s’opposent à lui ; il provoque la terreur en particulier des membres de ces mouvements d’opposition, parce qu’il transforme en deuil et en mort ce qui pour eux est de la plus haute valeur.

A des degrés divers, de tels agissements existent toujours aujourd’hui. Le pouvoir, quelle que soit sa nature, est toujours tenté de régner par la terreur. Mais cela fonctionne dans la mesure où l’on est dans une logique d’affrontement : « Pensez-vous que ces Galiléens-ci se soient montrés plus pécheurs que tous les Galiléens, qu’ils aient subi de telles choses ? » La logique qui sous-tend le raisonnement ici mis en question, c’est la logique du plus fort. Si le pouvoir de Pilate a été plus fort que les zélateurs du dieu, c’est parce qu’ils étaient pécheurs, de mauvais serviteurs de ce dieu. Car s’ils avaient été des « justes », c’est Pilate et sa police qui auraient été battus, et les Galiléens, soutenus par leur dieu, auraient été les plus forts. Le « vainqueur » -ici, le survivant- est celui qui est le plus fort, et il faut chercher à expliquer la faiblesse de l’autre, surtout quand il agit pour des raisons auxquelles on adhère. Les Juifs pieux, ici, peuvent se demander comment il se fait qu’une action menée au nom du dieu d’Israël puisse ne pas l’emporter… puisque dans leur idée, ce dieu est « le plus fort ». On est bien dans la logique du plus fort.

Mais cette logique du plus fort ne tient pas : « Non, vous dis-je, mais si vous ne changez-pas-votre-manière-de-voir, tous semblablement vous serez dévastés. » C’est justement la logique du plus fort qui provoque le massacre et la terreur. Certes il y a des choses à changer sur cette planète, certes il y a des raisons de protester, certes il y a aussi un ordre à maintenir et une paix à préserver, mais lorsque ces buts sont poursuivis par la logique du plus fort, on aboutit quoiqu’on fasse au massacre et à la terreur. C’est ce qu’avaient fort bien compris les Gandhi, Luther King et autres Mandela : il faut une autre manière de changer les choses, et qui commence par changer son propre cœur. Et l’évangile ci-dessus ne dit pas autre chose : « si vous ne changez-pas-votre -manière-de-voir« , [métanoèèté], passez à un [nous] (une pensée, une intelligence) plus loin… On pourrait presque traduire « outrepenser ». On traduit le plus souvent par « convertir », mais le mot est maintenant piégé, il a pris un côté prosélyte et ritualiste, alors je préfère revenir à son étymologie pour bien saisir ce qu’il réclame. Et il réclame de dépasser ses propres catégories de penser, celles que l’on utilisait jusque là.

Il me semble que face à des évènement aussi impressionnants qu’une guerre ou qu’une planète menacée ou que des grands déplacements de population, ou encore de ce qui peut gronder à l’intérieur d’un même pays ou d’une même région, il convient d’abord de sortir en soi-même de la logique du plus fort. Or l’on s’y tient de deux manières, soit en la subissant par la peur qui nous gagne, soit en y contribuant par la recherche de se montrer plus fort, plus violent, plus effrayant. C’est un travail intérieur de libération, pour n’être pas prisonnier de cette logique du plus fort. Que l’on repense à ce beau poème de Henley, Invictus, qui a beaucoup compté dans la vie de Mandela. Le travail intérieur décrit en présence de l’épreuve est marquant :

Dans les ténèbres qui m’enserrent,
Noires comme un puits où l’on se noie,
Je rends grâce aux dieux quels qu’ils soient,
Pour mon âme invincible et fière.

Dans de cruelles circonstances,
Je n’ai ni gémi ni pleuré,
Meurtri par cette existence,
Je suis debout bien que blessé.

En ce lieu de colère et de pleurs,
Se profile l’ombre de la mort,
Je ne sais ce que me réserve le sort,
Mais je suis et je resterai sans peur.

Aussi étroit soit le chemin,
Nombreux les châtiments infâmes,
Je suis le maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme.

Le deuxième évènement dont il est question dans cet évangile se retrouverait plus probablement dans la rubrique « faits divers » du journal. Une tour, celle de Siloé, est tombée soudain sur des personnes qui se tenaient à proximité. Elles sont mortes. Nombreux sont les évènements de ce genre, et hélas les issues dramatiques. Les enquêtes sont aussitôt menées, car il faut bien examiner si des responsabilités sont en cause, et aussi faire en sorte autant que possible que cela n’arrive plus. Mais la même logique que celle précédemment évoquée peut s’insinuer : « croyez-vous qu’ils étaient en dette plus que tous les hommes habitant Jérusalem ? Non, vous dis-je, mais si vous ne changez-pas-votre-manière-de-voir, tous semblablement vous serez dévastés. » Vouloir trouver des raisons ou des culpabilités là où il n’y en a pas procède au fond du même esprit de rivalité.

James Tissot, The Tower of Siloam, 1886, gouache et graphite sur papier, 23,5 x 14,9, Brooklyn Museum, New-York

Car se permettre de juger, de présumer du cœur des autres, c’est un acte de puissance, c’est la logique du plus fort. Et l’on voudrait croire, dans cette logique, qu’il y avait un positionnement intérieur « fort » qui aurait évité le drame, qui aurait été plus fort que la fatalité. Et ainsi face à tous les drames, face au mal sans visage qui atteint l’un ou l’autre sans explication : accident, maladie, etc. Pourquoi lui ? Pourquoi moi ? Pas de réponse, tant qu’on est dans la logique du plus fort. Mais si le fait est admis dans sa crudité et son indistinction, si l’on admet que le mal n’a pas de visage et que nul n’a effectué un choix, alors on est mieux positionné pour vivre ces moments, qu’ils nous concernent ou qu’ils concernent plutôt des proches.

Cela transforme même la manière de prier ! Face au mal qui survient, on peut prier dans une logique du plus fort : demander au dieu (le plus fort) d’intervenir, d’agir, pour que les choses soient autrement. Mais si l’on « convertit » sa manière de voir, si l’on « outrepense », il y a tout un travail intérieur pour accepter d’abord les faits, la situation, qui devient alors simplement présentation, offrande, dans un élan pour ne pas rester seul dans la situation difficile ou dramatique mais y découvrir la présence du dieu fidèle, des proches précieux, etc. « Seigneur, celui que tu aimes est malade« . « Ils n’ont plus de vin« .

Même la prière de Jésus à Gethsémani est marquée par cette autre attitude. « Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi. Cependant non pas ce que je veux mais ce que toi, tu veux. » Le drame terrible va survenir, il n’est pas nié. Pas de recherche de l’éviter, mais le désarroi intérieur est nommé (si les choses pouvaient être autrement… sous-entendu : mais c’est ainsi). Et la suite : ce qui compte, c’est l’union des volontés avec son père, toi et moi. Et Jésus est tout entier converti à l’idée qu’en créant la matière et un monde, son père y a remplacé substitué la nécessité à l’exercice de sa volonté…