Un chemin de liberté (dimanche 14 août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

On trouvera une remise en situation de ce texte dans le commentaire Une démarcation dans le cœur. Je suis frappé cette année, sans doute à cause du contexte que nous vivons, par l’affirmation : « Vous pensez que je secours la terre en donnant la paix ? Non, vous dis-je, mais la division. » Nous vivons, je trouve, un contexte tendu, où la guerre et les tensions sont devenues très présentes : à l’échelon international, c’est évident ; mais aussi dans nos sociétés, où les rapports sont tendus, et même dans les églises. Et c’est fatiguant. On aspire à la paix. Or que lisons-nous aujourd’hui ? Le maître se défend d’apporter la paix !!! Alors n’y a-t-il plus rien à espérer ? En tous cas, il ne faudrait pas attendre la paix de celui dont le nom, « Jésus », signifie « Yahvé sauve » ?

Vérifions d’abord la traduction de [dokéïté hoti éïrènèn parégénomèn dounaï én tè gè ;], car j’avoue qu’elle n’est pas si facile. Pardon, je vais peut-être être pénible, on peut sauter directement au paragraphe suivant ! [dokéïté hoti], »Vous pensez que…« , ne pose pas de problème. Et justement, il ne faudrait pas omettre cette entrée en matière : d’emblée, dans cette parole, le maître dit que c’est nous qui avons une telle pensée, qui tenons cette opinion, qui sommes de cet avis, que cela fait partie de nos a priori à son égard. Dont acte : précisément, il me semble que nous pensons bien cela à son sujet. C’est après que ce n’est pas si simple. Le verbe principal paraît bien être [parégénomèn], à la 1° personne du singulier de l’aoriste (= plutôt vérité générale) : le verbe signifie être présent à, ou bien venir en aide, assister, secourir, et se construit alors le plus souvent avec un double datif (portant sur le destinataire et la circonstance). Je ne vois pas de double datif… Mais il arrive que le destinataire soit désigné avec la construction [én] + datif. Ce qui correspondrait bien à [én tè gè], où [tè gè] est la terre : Je secours la terre. Restent alors deux mots, [dounaï] qui est l’infinitif aoriste de donner et [éïrènèn] qui est l’accusatif singulier de paix : ce serait la circonstance, exprimée avec une proposition infinitive, et donc impossible à mettre au datif. Ici un complément de moyen : par le fait de donner la paix. On a donc bien au total : Vous êtes de l’opinion que je secours la terre par le fait de donner la paix. Et la suite, non, vous dis-je, mais [par le fait de donner] la division. Stupeur.

Il ne remet pas en cause l’idée selon laquelle il est présent au monde, ou secours le monde (je penche pour ce deuxième sens, qui me paraît plus cohérent). Mais l’opposition qu’il fait est entre la paix, et la division : c’est le moyen qui est radicalement opposé à ce que nous avons en tête a priori.

Or, secourir par la paix, nous voyons bien la chose : nous verrions bien une instance supérieure établir la paix entre Russes et Ukrainiens, entre Chinois et Etats-Uniens, entre Israéliens et Palestiniens (et que sais-je encore…), mais aussi entre ultra-riches et pauvres, entre conservateurs et progressistes, entre intégristes et croyants tranquilles, entre xénophobes et migrants, entre hommes et femmes, etc. Et Jésus, dont certains attendent cela, nous dit que c’est une illusion que de l’attendre, de lui en tous cas. Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas une illusion de l’attendre tout court : une « instance supérieure » qui imposerait la paix ne pourrait être en fait qu’une force supérieure et donc une oppression de plus… appelant un nouveau conflit !

Mais peut-on secourir par la division ? Car c’est bien l’alternative posée… Le mot [diamérismos] peut signifier partage, distribution, mais aussi division, dissension. Le premier sens du mot est justement celui qu’a rejeté Jésus à la question de l’homme qui voulait qu’il « partage l’héritage« , qu’il en fasse la répartition. Et nous avons vu en son temps (Remise en place) que le demandeur voulait précisément que Jésus intervienne comme une instance supérieure… Il faut donc bien nous en tenir au deuxième sens, division ou dissension. La division atteint le réel, elle tranche dans le réel. La dissension atteint le jugement subjectif, elle tranche entre des manières de penser, d’envisager les choses, ce n’est pas tout-à-fait la même chose.

Or justement le mot est repris dans la phrase qui suit, sous la forme d’un participe parfait passif d’abord, d’un futur passif d’autre part : « Car ils sont à partir de maintenant cinq dans une [seule] maison à être divisés, trois contre deux et deux contre trois, ils seront divisés le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre l’épouse et l’épouse contre la belle-mère. » On voit que les références sont familiales, raison pour laquelle la nuance de dissension me paraît préférable à celle de division : en effet, quand on est de la même famille, c’est un état définitif, sur lequel il est impossible de revenir. On peut bien se fâcher, se disputer même gravement, voire ne plus jamais vouloir se rencontrer, on n’en reste pas moins de la même famille. La phrase dont nous cherchons le sens serait donc : « Vous êtes de l’opinion que je secours la terre par le fait d’apporter la paix. Non, vous dis-je, mais [par le fait d’apporter] la dissension. C’est sur la conception des choses que porte le moyen et le secours apporté à la terre.

Mais une chose m’étonne, dans cette liste de relations, a priori deux à deux : c’est le dernier couple, qui est disparate. On attendrait « belle-mère contre belle-fille et belle-fille contre belle-mère », or on a un couple « épouse / belle-mère ». Cela peut étonner le lecteur qui a lu pour commencer la traduction de l’AELF, mais le grec donne bien d’une part [numphè], jeune épouse, d’autre part [penthéra], belle-mère. Qu’est-ce que cela nous dit ? Il me semble que cela nous dit qu’il y a un point de vue particulier, et c’est celui du mari : le voilà pris dans un conflit entre son épouse et sa mère. Et du coup, peut-être faut-il revoir aussi les paires précédentes, qui pourraient bien procéder du même point de vue. Notre mari est aussi pris dans un conflit entre son fils et son père, et entre sa fille et sa mère.

Graves conflits de générations, qui reflètent sans doute des situations très concrètes du premier christianisme, à l’époque où écrit Luc. Le « chef de famille » est le chef de la communauté, et voilà que les conflits règnent, et sont bien souvent des conflits de génération. Et comment cela se fait-il ? C’est que pour les anciens de la famille, la référence au judaïsme est encore très forte, alors que pour les enfants (donc, les petits-enfants des précédents), elle n’appartient pas à leur expérience. Et sans doute, pour entrer dans la nouveauté de Jésus, les plus anciens doivent-ils surmonter des obstacles intérieurs dont les plus jeunes n’ont même pas idée, et qu’ils peinent à comprendre -comme peinent à les comprendre leurs grands-parents, sans doute troublés de ce qu’ils prennent comme une désinvolture.

Alors tout ceci nous aide-t-il à comprendre comment les dissensions peuvent être un secours ? Il me semble que ce qui se dessine, c’est un chemin de liberté… La liberté est ce qu’apporte Jésus, ce que véhicule son message. Mais justement, elle vient toucher au plus profond, elle vient questionner les ressorts et les jointures et les articulations de nos vies. Nous vivons avec un certain nombre d’automatisme, de pensées pré-formées (dont celle que Jésus vient « apporter la paix » n’est que l’avant-garde) : or la puissance de l’évangile est avant tout un formidable bulldozer, comme d’ailleurs Jean-Baptiste l’avait pressenti : « Tout ravin sera comblé et toute colline abaissée« , un vrai chantier d’autoroute !!!

Mais cela est une bonne, une vraie bonne nouvelle : il y a bien un secours apporté à la terre, à la terre entière. Mais ce secours consiste dans un changement de mentalité, une mise au jour des a priori, un révélateur des pensées sous-jacentes, parfois pré-conscientes, qui nous habitent. Et il me semble que cela se déroule forcément d’abord dans la cellule familiale, parce que c’est le lieu qui véhicule au plus près de telles conceptions, c’est là que nous formons notre jugement et notre regard sur les choses. Et dans cette cellule, il y a, de façon muette, une mise en valeur des pensées des générations nouvelles : elles sont a priori plus libres que les générations plus anciennes. C’est une vision formidablement positive qui est ainsi lancée, un vrai défi pour les vieillissants comme moi : car nous pensons (encore un a priori) que c’est à nous de transmettre, et qu’il y a plutôt une dégradation dans la réception. Voilà qu’une conversion nous est proposée, qui valorisera la réception au long du temps, qui fait envisager l’histoire du monde et des mentalités comme celle d’une libération progressive.

C’est très optimiste, peut-être même un défi à ce que nous croyons observer. Et pourquoi ne pas regarder les choses ainsi ? Le « feu » qu’il est venu jeter sur la terre, que Luc reprend dans l’image de sa Pentecôte, ne serait-il pas à l’œuvre pour embraser celle-ci ?

L’attention de la joie (dimanche 7 août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

La dernière fois que nous a été proposé ce texte, j’en ai commenté les trois premiers versets, Tout changer par l’espérance. Je voudrais m’intéresser cette fois à la première « parabole », celle des serviteurs qui attendent leur seigneur.

« Que soient vos reins ceints et [vos] lampes en train de brûler. Et vous, semblables à des hommes qui accueillent/attendent leur seigneur, le moment où il reviendra des noces, afin que venant et frappant aussitôt ils lui ouvrent. Heureux ces esclaves-là que, venant, le seigneur trouvera en train de veiller : amen je vous dis qu’il se ceindra et les fera coucher et passant, les servira. Et si à la deuxième, et si à la troisième veille il vient, et trouve ainsi, heureux sont ceux-là !« 

Nous sommes donc dans le contexte des noces : les serviteurs attendent que leur maître, le « seigneur« , revienne des noces. Celles de qui ? Celles du seigneur, très probablement. Bien sûr, le grec ne dit pas formellement qu’il s’agit des siennes, il dit juste « au moment où il reviendra des noces. » Mais d’une part, on ne voit pas bien de qui d’autre il pourrait s’agir, on ne voit pas de quelle noces il reviendrait en pleine nuit en escomptant que sa maisonnée soit tout entière en éveil : s’il s’agissait des noces d’un ami ou d’une connaissance, il voudrait seulement que le portier soit prêt, et il entrerait et irait se coucher. D’autre part, le grec n’a pas l’habitude de mettre des possessifs quand la chose est évidente (les langues anciennes sont assez économiques en la matière), et on traduirait très justement par « …où il reviendra de ses noces.« 

Cette précision faite, le récit fait immanquablement penser à la première parabole de Mt.25, celle des Dix Jeunes Filles. Il s’agit dans les deux cas de cette coutume où le mariage se célèbre en deux temps. Dans les deux textes, le contrat (premier temps des noces) a déjà été rédigé et nous sommes au deuxième temps des noces, celui où l’époux vient chercher son épouse à l’improviste, en général la nuit, pour la conduire sous son propre toit où désormais elle restera. L’époux n’est pas tout seul, il part avec tous ses compagnons, et l’épouse n’est pas toute seule, elle attend avec toute sa famille et ses amies. Mais chez Matthieu, nous sommes du côté de la mariée : les dix jeunes filles se sont assoupies, et leurs lampes, fatalement, se sont éteintes. Leur attente de compagnes de l’épouse consiste essentiellement dans l’éveil à l’arrivée imprévisible de l’époux. Chez Luc, notre texte, nous sommes cette fois du côté de l’époux.

De ce côté-ci, le stress est peut-être plus grand, en tous cas il est plus général. Lorsqu’on reçoit des invités chez soi, des personnes que l’on connaît, pas trop nombreuses, avec qui en général on s’est accordé sur une heure, on est déjà tendu. Arrivera-t-on à avoir sa maison propre et suffisamment rangée ? Les plats seront-ils cuits au bon moment, ni trop tôt ni trop tard ? Sait-on de quoi on va pouvoir parler, ou est-on assez conscient de ce qu’il faut absolument éviter pour ne pas provoquer de malaise ? Mais dans notre situation, dans le texte, les esclaves (il s’agit bien de [douloï], esclaves) ne savent absolument pas à quelle heure arrivent les convives : ils savent quand le maître est parti, mais non quand il revient ! Et cela peut prendre un long temps, suivant les malices festives qui vont émailler la nuit, puisqu’il s’agit d’aller surprendre l’épouse. Et les esclaves ne savent pas non plus le nombre exact de convives : ils ont vu un certain nombre d’amis se regrouper autour de leur maître, mais ils ne savent pas, une fois partis, combien vont encore s’agréger au cortège, quelles rencontres de hasard vont augmenter le nombre de convives, ni non plus combien de personnes entourent véritablement l’épouse et vont revenir avec elle !! Ainsi, les « hommes qui accueillent/attendent leur seigneur, le moment où il reviendra des noces » n’attendent ni n’accueillent une seule personne mais un nombre considérable, dans la nuit.

Pierre Brueghel l’Ancien, La danse de mariage (1566), huile sur toile 119.3 x 157.4, Institute of Arts, Detroit, USA

On comprend mieux quelle tension pourrait tenir toute la maisonnée en une telle circonstance : fourneaux, décoration, musique, espaces, tenues, tout doit être impeccable pour la fête dont la maison du maître est le clou. La recommandation est qu’ils aient « reins ceints et lampes en train de brûler« .

Les reins ceints, c’est typique du tablier, typique du service et de son aspect pratique. Les esclaves de la maison doivent être disponibles pour l’action, dès que le top en sera donné. Toutes les fonctions sont déjà distribuées, chacun sait quel est son office, mais on est là, attendant le « coup de feu », l’immense carrousel des gens de maison, avec son lot de choses prévues et son lot de demandes de dernière minute, soit que le maître ait eu de nouvelles idées à cause de ce qui s’est passé entretemps, soit que tel ou tel invité ait un besoin, une envie, une demande particulière. On répète dans sa tête ce que l’on aura à faire, on vérifie pour la huitième fois que ses instruments sont bien en place, on ne sait pas s’il faut baisser les fourneaux pour que rien ne soit brûlé ou au contraire les activer parce que ce ne sera pas cuit à l’heure, bref, la fébrilité est à l’ordre du jour…

La lampe en train de brûler, c’est plutôt l’emblème de la décoration, de l’ambiance, de l’espace accueillant qui donne envie d’entrer et fait contraste avec la nuit où la surprise s’est déroulée. On le sait depuis la parabole des Dix Jeunes Filles : il y a aussi de l’huile à remettre régulièrement dans la lampe, sans quoi elles s’éteignent. C’est ce qui arrive si l’on s’assoupit, bien sûr, mais hors ce cas il faudra de toutes façons une vigilance qui est une conscience du temps qui passe : nos esclaves de maison, tout à leurs préparations actives, peuvent bien ne pas voir le temps passer, précisément. Et ce n’est pas quand le marié, son épouse et tous leurs invités arrivent qu’il faudrait s’aviser que les lampes faiblissent, celles-ci doivent au contraire être déjà bien pleines pour durer longtemps.

Ainsi donc, pleine activité et conscience du temps qui passe sont les deux dimensions du cœur essentielles pour tenir la place attendue. C’est une nouvelle tension au cœur des esclaves de la maison : l’engagement total que suppose l’une ne fait pas facilement bon ménage avec le recul distancié que requiert l’autre. Comment résoudre une telle tension ?

Et si la solution était à chercher plus profond, dans le lien avec le maître ? Car si c’est bien d’esclaves qu’il est question, nul ne dit qu’ils sont pour autant mal traités : on connaît des exemples dans l’Antiquité de maîtres bons pour leurs esclaves et d’esclaves heureux avec leur maître (ce qui ne justifie pas l’esclavage pour autant, mais ce n’est pas la question ici). Or si le maître est bon pour sa maisonnée, nul doute que celle-ci ne le lui rende, et alors toute cette tension se résout en joie : car c’est du mariage de notre bon maître que l’on parle, et tout le souci s’unifie en quelque sorte dans la recherche de préparer une bonne surprise, de faire de ce moment un moment exceptionnel, pour le maître, pour ses invités, comme pour toute sa maisonnée. A cette aune, je comprends mieux la précision : « …afin que venant et frappant aussitôt ils lui ouvrent. » Il me semble que l’attention de la joie, de l’amour qui veut faire une bonne surprise et cherche la joie de l’autre, que cette attention, est celle qui commande cet « aussitôt« , qui seule permet cette promptitude. Dans une grande maison (et nous sommes manifestement dans une grande maison), on n’ouvre aussitôt que parce qu’on guettait à la fenêtre, que parce qu’on a avertit tout le monde que « ça y est, il arrive !! », que parce qu’alors tout le monde a mis la dernière main, et alors à peine effleurée la porte, elle s’ouvre : « Surprise !!! » Et tout est prêt.

Le but de cette parabole est donc celui-ci : éveiller chez le disciple cette attention du cœur qui vient de la joie de l’amour, et qui se traduit par la promptitude, joignant deux élans en apparence opposés, l’un qui est d’un engagement actif total pour être prêt à tout, l’autre qui est d’un recul intérieur qui fait regarder les choses dans leur ensemble dans une conscience éveillée du temps qui passe, des rythmes du temps, de l’opportunité des actions ou de la non-action.

Et que se passe-t-il si tels sont les esclaves ? Quelque chose d’inimaginable, une quasi inversion des choses : « Heureux ces esclaves-là que, venant, le seigneur trouvera en train de veiller : amen je vous dis qu’il se ceindra et les fera coucher et passant, les servira. » Pas forcément au moment même des noces, le texte ne dit pas que c’est ce qui va se passer à l’instant. Il me semble que les noces, avec tous les convives qui débarquent d’un coup, avec le rôle répété par chacun et qu’ils ont désormais un véritable plaisir à jouer, doivent se dérouler comme prévu. Cela dit, ce maître-là est suffisamment plein de ressources pour inviter ses esclaves à son propre mariage, il vaut peut-être mieux laisser ouverte la possibilité…

Toujours est-il qu’à un moment, le maître « se ceint« , c’est-à-dire qu’il adopte lui-même vis-à-vis des esclaves l’attitude d’engagement actif et d’attention au moindre désir qu’eux-mêmes avaient revêtue, qu’il place ses esclaves en position d’hôtes en les faisant « coucher » (il faut se rappeler qu’on mangeait demi-couché à cette époque) et qu’il passe lui-même en les servant. Cette fois, ce n’est pas le terme [doulos], esclave, qui est utilisé, mais le verbe [diakonéoo], servir. L’inversion n’est pas une totale subversion des rôles, le maître reste le maître, mais il sert. Je ne sais pas bien comment commenter cette… folie promise, elle paraît tellement impensable. Mais on comprend que, sans perdre son propre rang, le maître élève ses esclaves à sa hauteur, et c’est ainsi que cela doit finir, car il n’y a pas d’après dans cette parabole. Il n’y a qu’une note insistante pour terminer, suggérant que plus tardive l’arrivée nocturne, plus grande la joie et la récompense des esclaves.

Quelle merveilleuse espérance… L’attitude du cœur attendue des disciples s’inscrit, au moment où Luc écrit, dans cette conscience grandissante que Jésus ne revient pas tout de suite, que son retour n’est pas forcément immédiat -sans cesser pourtant d’être imminent-. Et voilà qui nous invite à voir entrer chez le maître tant et tant de convives, avec la disponibilité active à les servir, tout en ayant la conscience du temps qui passe et en ne cessant d’attendre que le maître lui-même rentre enfin, peut-être le dernier qui sait ?

Remise en place (dimanche 31 juillet).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà commenté ce texte il y a trois ans, sous le titre Croissance mortifère. C’est en effet un texte d’une actualité brûlante, tant notre société, de l’échelle la plus proche à l’échelle mondiale, est marquée par la domination des puissances financières et par une logique de « croissance » qui va tout simplement vers la consommation (bientôt la consomption) de la planète. J’ai relu ce commentaire, et j’avoue n’en rien renier.

Mais je voudrais cette fois-ci m’arrêter un peu sur la question avec laquelle le « maître » rétorque à celui qui l’a interpellé : « Etre humain, qui m’a institué [comme celui] qui décide ou qui partage sur vous ? » Je trouve ce fait extrêmement frappant : Jésus se dégage d’un rôle qu’on cherche à lui faire jouer. Et cela m’interroge sur les rôles que moi, que nous, cherchons à lui faire jouer, et à la légitimité de cela. Si Jésus lui-même sait se « remettre à sa place », il convient d’une part que nous aussi le retrouvions à cette même place et renoncions à l’en faire sortir, lui et tout ce qui se réfère à lui. Et il convient aussi que nous-mêmes apprenions, me semble-t-il, à nous « remettre à notre place ».

William Bouguereau, Entre la richesse et l’amour (1869), huile sur toile 106.5 x 89, Collection privée.

Quand il demande « qui ?« , il écarte manifestement celui qui l’a envoyé : le dieu ne l’a pas institué tel. Il n’a pas, dans sa mission, reçu mandat pour ce que cet homme lui demande. Luc, on s’en souvient, fait passer Jésus dès son retour du désert à la synagogue de Nazareth, lui fait dérouler le rouleau du prophète Isaïe et lire : « L’esprit du seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs : libération ! aux aveugles : illumination ! envoyer les opprimés vers une libération, proclamer de la part du seigneur une année d’accueil ! » et son commentaire est lapidaire : « Aujourd’hui s’est accompli cet écrit à vos oreilles. » Il a trouvé dans le texte du Livre du Prophète Isaïe la définition même de la mission qu’il a reçue.

Or il estime maintenant que dans cette mission ne se trouve pas ce que cet homme lui demande, à savoir de dire à son frère de partager avec lui la possession. N’y aurait-il donc pas là une « bonne nouvelle annoncée aux pauvres », puisque cet homme pour le moment ne partage pas la possession ? Jésus juge que non : la « bonne nouvelle » ne consiste manifestement pas dans l’enrichissement de quelqu’un. On ne voit pas de rapport avec la libération ou l’illumination, ni avec le reste de la proclamation initiale de Jésus. Peut-être qu’une des leçons de cette petite comparaison est qu’il faudrait commencer, avant de demander quelque chose à Jésus, par vérifier nous aussi que notre demande s’inscrit dans sa mission ? Sans doute est-ce aussi cela, évangéliser notre prière. Et si notre demande s’y inscrit, alors elle prend une nouvelle force !

Mais Jésus ajoute aussi des mots pour notifier son refus, il parle d’être, ou plutôt de ne pas être, [kritèn è méristèn éph’humas], littéralement « celui qui décide ou qui fait les parts sur vous« . Le [kritès], c’est celui qui décide : soit celui qui arbitre, soit celui qui interprète. Bref, celui qui fait jouer les « critères » (mais pas celui qui les établit). Le [méristès], c’est celui qui partage, qui divise, qui fractionne. Dans tous les cas, il s’agit d’un rôle actif, d’une fonction sociale. Et cela, il n’en veut pas. Il ne s’y reconnaît pas. Qui plus est, cette fonction est décrite comme [éph’humas], c’est-à-dire « sur, au-dessus de vous » : et Jésus ne veut manifestement pas s’inscrire « au-dessus », tant de fois il manifeste qu’il veut se mettre au contraire « au-dessous ».

Comment, aussi, ne pas mieux manifester qu’il ne veut en rien décider à notre place ? S’il est venu annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, c’est justement pour leur rendre leur dignité. Et la dignité, c’est aussi de s’engager soi, d’entrer dans un dialogue, de chercher un accord, de construire la paix, de décider.

La question « Qui ? » posée par Jésus montre aussi que celui qui demande ne l’institue pas plus : il ne suffit pas de demander à Jésus pour que celui-ci soit légitime. On ne lui fait pas jouer n’importe quel rôle du seul fait qu’on s’adresse à lui. Il ne suffit pas de  « prier Jésus », parfois il n’en veut pas ! Et c’est le cas ici. L’homme est renvoyé à ses motivations, à ce qui l’habite, à ce qui le fait agir. Il est trop facile de demander pour chercher un substitut à sa propre impuissance : ce n’est pas du tout la même chose que d’accepter celle-ci ! La demande de cet homme me rappelle beaucoup mes propres élèves : « Monsieur, regardez, il m’a bousculé ! » Implicitement : « Punissez-le pour cela ! » Mais comment en est-on arrivé là ? En général, le plaignant reste prudemment silencieux sur le sujet…

Accepter son impuissance, comme on le disait la semaine passée (demander), c’est se reconnaître démuni devant le bien que l’on voudrait faire, et alors en demander les moyens. C’est se faire soi aussi serviteur de l’autre, se mettre « en-dessous ». Mais là, il s’agit bel et bien de chercher à contraindre, de se voir impuissant à contraindre : et si l’on ne peut pas forcer l’autre soi-même, on va chercher qui est en position de le faire. Et Jésus refuse absolument de rentrer dans ce jeu de puissance, dans ce « Game of Thrones ». Mais s’il n’y a pas « puissance » ou « jeu de pouvoir », il y a bel et bien de la force dans ce refus, et il en faut beaucoup. Qui ne serait attiré par cette demande de prendre la position de celui qui va régler les affaires, imposer son ordre ? Si nous avions toujours cette vigilance pour tenir nous aussi exactement notre place…

Du reste, c’est tout le sens du verbe employé par Jésus pour refuser cette demande : j’ai traduit « Qui m’a institué.. ? » Et ce [kathistèmi] signifie d’abord placer devant avec l’idée d’établir, de porter au pouvoir, de mettre en situation de… C’est un verbe qui marque clairement la mise en situation de pouvoir. Cela, manifestement, n’est pas dans les « cordes » du maître : il évite soigneusement cela et invite ses disciples à l’éviter aussi. cela va dans le même sens que les avertissements constants qu’il donne aux Douze, quant à un pouvoir quelconque. Dans le débat d’aujourd’hui sur les institutions de l’Eglise, il me semble qu’il y a ici un point fondamental. Mais peut-être faut-il aussi remarquer que s’établir soi-même en institution, c’est déjà s’arroger un pouvoir… Le règne de la charité et du service ne relève pas de cet ordre.

Demander (dimanche 24 juillet).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Notre texte de ce dimanche, qui fait (évènement hélas exceptionnel !) suite à celui de la semaine dernière, aborde la question de la prière à travers trois ensembles mis bout à bout par Luc. J’ai commenté le premier d’entre eux il y a trois ans, la version lucanienne du « Notre Père », sous le titre Désirs de disciple. Je voudrais cette fois aborder le deuxième ensemble.

Il s’agit dans ce deuxième ensemble, à l’inverse du premier où c’est un disciple qui demande à Jésus d’enseigner à prier, d’une initiative de Jésus sur cette question : « Et il dit à leur adresse : …« . Ce « leur » désigne sans aucun doute, dans l’esprit de Luc qui raccorde ces passages peut-être indépendants à l’origine, les disciples. C’est bien un collectif, et cela, comme dans le premier cas. Jésus n’est pas en train de donner un enseignement sur la prière personnelle (ce qui ne veut pas dire non plus qu’il n’y a rien à en tirer sur ce plan-là), mais bien sur la prière des disciples réunis. Le verbe employé dès le début du passage évoque clairement une prière à haute voix, une action publique, et c’est pour cet usage que Jésus a livré le « Notre Père ».

Je verrais bien, d’ailleurs, réaliser entre disciples l’expérience suivante en trois temps : dire ensemble d’abord, à haute voix et lentement le « Notre Père » ; puis, laisser librement chacun reprendre à haute voix une demande, un mot, un groupe de mots de ce texte, selon ce qui paraît à chacun avoir un poids particulier, dans un silence prolongé à cet effet ; enfin, reprendre ensemble toujours à haute voix l’intégralité du texte, désormais chargé de toutes les résonances. Ce pourrait être une belle expérience de prière collective, assez fidèle à l’évangile me semble-t-il. Mais je m’égare un peu, et je reviens à ce passage dont je voudrais creuser le sens.

« Et il dit à leur adresse : quelqu’un d’entre vous aura un ami et ira à lui au milieu de la nuit et lui dit : ami, prête-moi trois pains, puisqu’un ami à moi est arrivé à moi de son chemin et je n’ai pas de quoi lui offrir. Et celui-ci du dedans répond et dit : ne me procure pas des fatigues ; déjà la porte est fermée et mes enfants comme moi sont au lit ; je ne peux pas me lever et te donner. Je vous dis, si ensuite il ne se lève pas et lui donne du fait qu’il est son ami, c’est bien du fait de son impudence qu’il se dresse pour lui donner ce dont il a besoin.« 

William Holman Hunt, Importunate neighbor (1895), huile sur toile 36,4 x 51,7, National Gallery of Victoria, Melbourne

Il s’agit d’une parabole, d’une fiction destinée comme toujours à faire faire un pas de côté, et grâce à cela à donner à voir ce qui est trop proche pour être vu. Nous avons donc trois personnages, deux réels et un évoqué. Le premier personnage est celui qui se déplace en pleine nuit, appelons-le Anastase. Le deuxième personnage est celui qu’il vient solliciter en pleine nuit, appelons-le Thuroclée. Le troisième n’est qu’évoqué, c’est celui qui est arrivé à l’improviste chez Anastase, appelons-le Philoxène.

Je remarque d’abord une sorte de mise en abîme : le narrateur dit [pros aoutous], Anastase se rendant chez Thuroclée, va [pros aouton], et il dit de Philoxène arrivé en voyage qu’il vient [pros me]. La préposition [pros] suivie de l’accusatif (ce qui est le cas les trois fois) signifie « en direction de, à l’égard de« . Son usage ici, insistant, crée d’abord un rapport entre les personnages de la parabole : comme Philoxène vient à Anastase, ainsi Anastase vient à Thuroclée. Ce n’est pas que, on le sent, un effet domino, c’est la même expérience dérangeante qui est partagée. Mais, et je parlais de mise en abîme, comme Anastase vient à Thuroclée, ainsi le narrateur vient-il aux auditeurs ! Du fait même de la parabole, c’est la même expérience dérangeante qui est partagée aussi. Il faut donc nous attendre à ce que la saisie de cette parabole nous cause quelque malaise, en tous cas nous « dérange » au sens où Thuroclée a été dérangé (et Anastase aussi, dans le fond).

Une autre récurrence apparaît dans la parabole, c’est l’appellation d’ami, [philos]. Thuroclée est l’ami d’Anastase, et c’est ce qui fait qu’il se rend chez lui au milieu de la nuit. C’est le nom qu’Anastase lui donne pour l’interpeller à cette heure avancée, « Ami !…« , autrement dit, c’est la raison qu’il lui donne pour venir le déranger lui, c’est l’explication de cette arrivée intempestive. Et ce même Anastase, dans le récit qu’il fait à Thuroclée, lui présente Philoxène comme « un ami à moi« . Les amis de nos amis sont nos amis : Anastase donne à Thuroclée une double raison de répondre avec bienveillance à sa sollicitation nocturne. Et la conclusion du narrateur invoque encore la motivation de Thuroclée : « du fait qu’il est son ami« . Ce n’est pas forcément pour ce motif que Thuroclée va finalement faire ce que lui demande Anastase, mais ce fait demeure, il n’est nié aucun moment. Donc l’amitié est le climat dans lequel se déroule toute cette parabole, d’un bout à l’autre ceci ne peut avoir lieu qu’entre amis.

Une troisième récurrence est le thème du don. Anastase demande à Thuroclée de lui « prêter« , le mot grec évoque clairement l’idée de la contraction d’une dette. Il s’agit d’un don, mais qui engage celui qui le reçoit à rendre l’équivalent (c’est-à-dire mot-à-mot : pour une valeur égale). Cette demande est faite parce qu’Anastase veut « mettre quelque chose en face » (littéralement) de Philoxène qui débarque chez lui à l’improviste. Pour aller au bout de l’hospitalité due à un ami, il veut lui donner tout ce que l’hospitalité engage, même si le fait d’être dépourvu en étant pris à l’improviste serait parfaitement excusable. C’est d’ailleurs sans doute pour être réellement en situation de don qu’Anastase se propose vis-à-vis de Thuroclée de se mettre en situation de dette : il ne veut pas que le don vienne de Thuroclée mais bien de lui-même. Aussi s’engage-t-il à rendre à Thuroclée.

Thuroclée fait alors remarquer à Anastase que, pour le moment, Anastase lui procure à lui surtout des ennuis ! C’est un don, certes, mais pas des plus recherchés… Et lui exposant sa situation à lui (toi, tu as un ami qui débarque en pleine nuit, moi j’ai des enfants qui dorment), il lui dit qu’il ne peut pas lui donner. Plus précisément, qu’il ne peut pas se lever pour lui donner. Le don n’est pas possible, parce qu’il supposerait autre chose, un dérangement, un éventuel réveil des enfants (littéralement, le texte dit : « mes enfants sont avec moi dans le lit« . Si l’adulte bouge, les enfants se réveillent, c’est fatal ; on se demande d’ailleurs comment il fait pour répondre sans les réveiller…).

Il est étonnant que Thuroclée ne reprenne pas le mot d’Anastase, ne parlant pas de prêt ! C’est comme s’il n’était pas question entre eux de prêt, que forcément, s’il se levait, ce serait pour un don. Entre amis, c’est tellement plus simple. L’amitié vit de don et de contre-don : c’est vieux comme l’humanité. La conclusion est au narrateur : cette petite parabole va tout de même finir par un don, et si ce n’est pas pour un motif d’amitié (ce qui n’est pas écarté : peut-être l’ami va-t-il finalement se laisser pour cette seule raison flêchir ? C’est une issue possible…), ce sera pour un motif d’impudence, littéralement d’absence-de-respect ou d’absence-de-réserve. Anastase demande un prêt, il obtient un don. Et l’amitié réciproque d’Anastase et Thuroclée s’accommode aussi d’une absence de réserve. Et on ne saura pas, du coup, si cette impudence d’Anastase porte sur l’heure nocturne et le dérangement intempestif qu’il cause à son ami Thuroclée, ou si elle porte sur le fait d’avoir envisagé un prêt entre ami : « Pour qui me prends-tu, à vouloir m’emprunter ? Tiens ! Je te donne ! »

Je repense, pardon, à la fable de La Fontaine, La Cigale et la Fourmi :  » […] Elle alla crier famine / Chez la Fourmi sa voisine / La priant de lui prêter / Quelque grain pour subsister/ Jusqu’à la saison nouvelle./ « Je vous paierai, lui dit-elle / Avant l’Oût, foi d’animal,/ Intérêt et principal. » / La Fourmi n’est pas prêteuse ; / c’est là son moindre défaut. […] » La différence avec notre parabole, c’est que la Cigale demande pour elle-même. Et aussi que rien n’indique que nos deux compères soient amis. La Cigale toutefois veut emprunter, elle entre même dans les méandres du contrat en donnant une date d’échéance (le début du mois d’Août), et en s’engageant tant sur une somme que sur les intérêts à calculer (intérêt et principal), sachant même vu l’ordre des mots que les banquiers se payent toujours d’abord eux-mêmes, et commencent donc par les intérêts, avant d’en venir au remboursement de la dette brute. Mais ce n’est pas le métier de la Fourmi, elle ne comprend rien à la banque (la Fourmi n’est pas prêteuse), et du coup, ne connaissant que la valeur « travail » et craignant de s’engager dans des choses qu’elle ne maîtrise pas du tout, elle va conseiller à son « emprunteuse » de compter plutôt sur une nouvelle activité plus de saison, la danse. Là non plus, pas de prêt : mais il n’y a pas l’amitié qui fait basculer du côté du don, il n’y a qu’un conflit d’intérêts qui finalement sépare.

Dans tout ce contexte s’inscrit la demande, ce qui est relatif à la prière (puisque le mot initial de tout le passage, [proséoukhomaï], concerne une prière publique qui demande). Et qu’avons-nous appris à ce sujet ? D’abord que la demande s’inscrit dans un contexte général d’amitié : aucun des protagonistes ne sort de là. Philoxène vient à l’improviste chez un ami, et Anastase le reçoit au mieux parce que c’est un ami. Il est à la peine pour cela, c’est la dimension concrète qu’il veut donner à son amitié hospitalière qui est sans moyen, et il va trouver un ami, Thuroclée,pour lui demander son aide. Et celui-ci, même en mauvaise posture, va finalement lui donner, en ami, ce que celui-ci ne lui réclamait pas. La prière de demande ne peut pas se faire dans un contexte d’intérêts ni de défiance, elle réclame une relation d’amitié habituellement construite et cultivée. Elle est persévérante et insistante, même si elle a l’impression d’essuyer d’abord un refus : l’amitié aura raison de tout.

La deuxième chose que nous avons apprise, c’est qu’on ne demande pas pour soi, mais pour un autre. Ou plutôt, on demande pour construire l’amitié. On demande parce qu’on est démuni sur un point : Anastase offrira son toit, il le partagera. Mais ce qui lui manque, à cause de l’arrivée imprévisible de Philoxène, de quoi nourrir son hôte, il va le demander. La prière de demande est liée à l’action , elle est liée à une charité en exercice, et c’est même là qu’elle naît. On demande inséparablement pour soi et pour les autres, on demande pour soi, afin d’être-pour-les-autres. On ne demande pas au Bon Dieu de réaliser tout seul ceci ou cela, on lui demande qu’il nous donne… de quoi donner.

Le moment de la demande n’a aucune importance (rappelons-nous le début du passage, « Un jour, quelque part, Jésus priait.« ) : la demande peut être impudente à cet égard, ce n’est pas déterminant. On ne prie pas pour se rendre propice ou favorable celui auquel on s’adresse, il est déjà un ami. Alors pas de manières, qui seraient en fait des défiances. Pas de contournements ou de stratégies, pas de formulations bien pesées. De toutes façons, on dérange, donc la demande ne tombera jamais bien. Mais il faut la faire, il faut demander. Par amitié. Par amitié pour Philoxène, et par amitié pour Thuroclée.

La vraie impudence, le vrai manque de respect ou manque de convenance, est de prétendre rendre ce qu’on aurait seulement emprunté : Thuroclée est un ami, et qui le sait, et qui le veut. Il veut rester dans l’ordre du don. Viendra le temps pour Anastase de lui donner à son tour, gratuitement. Pour l’heure, c’est Anastase qui est dans l’indigence et l’urgence, et c’est à lui qu’on donne. Et Anastase apprend qu’il doit en être ainsi, qu’estimer Thuroclée et le traiter en ami, c’est oser venir le trouver en pleine nuit malgré ses propres occupations, mais aussi oser lui demander franchement, attendre de lui un don. La prière de demande ose tout, ose demander les choses les plus folles, dès lors qu’elle demande en vue d’un autre et dès lors qu’elle s’inscrit dans un climat général de confiance et d’amitié. A nous maintenant de savoir reconnaître le (la, ou les) Philoxène qui débarque à l’improviste dans notre vie, et demander pour lui avec confiance et… impudence.

Hospitalité (dimanche 17 juillet).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai essayé d’éclairer une lecture de l’ensemble de ce texte, qui fait suite à celui de la semaine dernière, sous le titre Sourcer son agir. Je voudrais m’intéresser aujourd’hui à deux aspects de ce texte, l’hospitalité et l’impatience.

Diego Velasquez, Cristo en casa de Marta y María (1618), Huile sur toile 60 x 103,5, National Gallery, London

L’hospitalité m’intéresse parce que c’est un aspect et une dimension fréquente de notre vie : nous accueillons (ou pas ?) bien souvent dans nos maisons, nous ouvrons notre porte, et c’est une expérience très mêlée. D’une part elle procure la joie de la convivialité, l’entretien de l’amitié ou des relations familiales, d’autre part elle en comporte les risques (de tensions, de disputes…) et la fatigue -car recevoir, c’est aussi préparer, servir et …remettre en ordre !

Ici, Marthe (dont le nom, rappelons-le, signifie tout simplement « la maîtresse de maison« ) reçoit. Elle « prend-sous-son-toit« , ce qui est dit avec le verbe [hupodékhomaï] dont nous avons également dit, dans le précédent commentaire de ce texte, qu’avec une femme pour sujet, il a aussi le sens de « accueillir-en-son-sein, concevoir« . Ce seul choix de Luc est déjà une indication d’une grande portée quant à la qualité de l’hospitalité : accueillir, c’est aussi une disposition intérieure par laquelle on fait place à un autre, au point d’être bousculé dans sa propre place, au point où ce qui fait « ma vie » va faire « notre vie ». Cela dit aussi avec quelle délicatesse et quelle inventivité celui ou celle qui reçoit va essayer de « deviner » son hôte, ou ses hôtes : deviner ce qui leur fait plaisir, deviner ce qui va les mettre à leur aise, deviner au fond ce qui va faire d’eux des vivants un peu plus vivants, un peu plus eux-mêmes. J’ai appris, avant de recevoir une personne pour un temps d’écoute ou d’accompagnement, à dire au fond de moi : « Seigneur, donne à cette personne d’être elle-même, et à moi de l’aimer ». Je crois que cela résume assez bien l’enjeu, et que cette supplique répétée montre surtout que ce projet est toujours à reprendre, jamais entièrement réalisé…

Se pose la question des convives : combien sont-ils ? Jésus ne voyage pas seul, il y a tous ceux qui font route avec lui. Certes, dans le texte de Luc, maintenant qu’il a ouvertement déclaré qu’il faisait route vers Jérusalem, il a aussi envoyé en avant de lui des disciples, dont une partie d’entre eux fait route globalement avec lui, mais pas nécessairement à chaque instant de chaque jour, ils font route dans la même direction mais avec des itinéraires variés. Alors combien sont-ils, avec Jésus ? Combien de personnes Marthe reçoit-elle en même temps chez elle ? Je laisse chacun en faire l’estimation, le texte ne le laisse pas deviner : pour Marthe, c’est surtout l’expérience d’une [pollè diakonia], d’un service lourd, où il y a beaucoup à faire. Et c’est cela qui la [périspaoo], qui la « tire de côté« , l’ « entraîne ailleurs« , la « détourne« , la « distrait« . Etymologiquement, [péri-spaoo], c’est attirer [spaoo] vers ce qui est autour [péri-]. Elle est décollée de ce qu’elle voudrait au centre de son attention, elle est victime de dis-traction, c’est-à-dire qu’elle est tirée de part et d’autre, qu’elle fait de plus en plus le grand écart…

La pauvre Marthe, à cause même de la charge qu’implique sa générosité et son hospitalité, se trouve tiraillée et décentrée de son premier propos, de son objectif initial. C’est justement ce que, un peu cruellement, Luc lui fait redire sur la fin du texte : « tu es inquiète et te troubles à propos d’une-quantité-de-choses : d’une cependant il est besoin« . Je dis « un peu cruellement », parce qu’il me semble que dans l’état de tension où elle était, cette remarque met le doigt justement sur ce dont elle souffre, et sans doute elle ne le sait que trop ! On peut deviner qu’elle aimerait bien elle aussi rester assise là, à écouter celui qu’elle a eu la générosité d’inviter chez elle.

Maintenant, peut-être qu’un peu plus tard elle ré-entendra cela comme une confirmation apaisante de ce qu’elle avait au fond d’elle-même. Peut-être a-t-elle trop facilement rangé cet hôte avec ceux qu’elle a déjà reçu, comme attendant d’être nourri, lui et ceux qui l’accompagnent ? Peut-être que la « dis-traction » entre, d’une part l’attention portée à son hôte, d’autre part le souci de pourvoir à toutes les nécessités, va se révéler avoir finalement fait pencher la balance du deuxième côté au détriment du premier. Cet hôte, Luc nous l’a déjà appris dans les pages précédentes de son évangile, préfère la parole et le dialogue au pain. La position de Marie lui permettait plus et mieux d’être lui-même que celle finalement adoptée par Marthe, et la soeur s’est révélée au fond meilleure hôtesse que la maîtresse de maison.

Il n’en va bien sûr pas ainsi de tous les hôtes : en ce qui me concerne, je suis bien content qu’on m’aie aussi préparé à manger et … à boire ! Mais ce que je retiens de cette leçon d’hospitalité, c’est que l’hospitalité que nous offrons ne peut pas être toujours la même, fût-elle adressée aux mêmes personnes. La personne que l’on reçoit n’a pas toujours les mêmes attentes, les mêmes besoins, d’une fois sur l’autre, et l’adaptation est toujours nécessaire. Rien de pire, peut-être, que d’avoir ses propres routines d’hospitalité, universellement applicables quelles que soient les personnes : on n’est plus alors dans l’accueil mais dans la représentation de soi comme accueillant. Et peut-être qu’il y a des personnes qui ont surtout besoin d’être écoutées, et qu’importe si on mange sur le pouce ou pas du tout ? Et une autre fois ce sera autrement.

Mais ceci me conduit au deuxième thème qui a éveillé mon attention cette fois-ci, celui de l’impatience. Marthe se montre impatiente, au point d’ailleurs d’aller gentiment secouer son hôte. A la vérité, ce qu’elle dit n’est pas adressé vraiment à Jésus, mais bien à sa sœur. Simplement, elle ne peut pas s’adresser directement à elle, ce serait ignorer totalement celui qu’elle a à cœur de recevoir. Alors elle s’adresse à lui pour qu’il reste au centre de l’attention, mais en faisant clairement entendre à sa sœur son impatience : « Tu me laisses servir toute seule ».

Marie ne répond rien. C’est très frappant, elle n’avait qu’un mot à dire, d’une évidence immédiate : « Comment veux-tu que je laisse notre hôte seul ? C’est inconvenant ! » Mais elle ne dit rien. Vis-à-vis de son impatiente sœur, elle se montre « patiente ». Mais je crois que c’est parce qu’elle est animée par une autre impatience, celle de continuer d’écouter ces paroles qui la font vivre, qui la soulèvent. C’est pourquoi d’ailleurs l’hôte ajoute qu’elle « a prélevé la bonne part, qui ne lui sera pas retirée« . Ainsi deux impatiences se révèlent, mais d’une manière assez contraire, l’une qui fait parler, l’autre qui fait se taire ; l’une qui fait se dresser contre sa sœur, l’autre qui fait ne pas l’entendre (ou si peu) ; l’une qui va à l’accomplissement de tâches trop nombreuses pour être accomplies (sans doute même à deux !), l’autre qui va à des choses dont le désir n’est jamais rassasié.

Il me semble que cela m’invite à « évangéliser mes propres impatiences », en les visitant, en les orientant, en faisant un choix. Car c’est une autre différence : Marthe paraît subir la situation, quand Marie est réputée avoir choisi. Et si je choisissais mes impatiences ?

Pris aux tripes (dimanche 10 juillet).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Il y a trois ans, j’ai cherché sous le titre Révolution sociale à réfléchir sur le texte qui nous est donné aujourd’hui. A vrai dire, j’ai surtout cherché à remettre en contexte la parabole du bon Samaritain, qui est au coeur de notre texte : comment Luc l’introduit et à partir de quoi il invite à la comprendre. C’est le contexte qui oriente la perspective de lecture et de compréhension, comme toujours. Je voudrais cette fois-ci m’intéresser à la parabole elle-même.

Gustave Moreau, Le Bon Samaritain (1865), Huile sur bois 23,8 x 32,2, Musée d’Orsay, Paris

La parabole du Bon Samaritain est peut-être la plus connue de toutes les paraboles, et bien au-delà du cercle des adeptes de l’évangile. Se comporter comme un « Bon Samaritain », être le « Bon Samaritain » de quelqu’un, est devenu proverbial. Le sens fondamental en est bien connu : un homme laissé pour mort sur la route entre Jérusalem et Jéricho, donc en pleine Judée, n’est secouru ni par un prêtre ni par un lévite, c’est-à-dire par aucun des personnages emblématiques du peuple de dieu ; mais c’est un paria qui se laisse émouvoir et qui vient au secours d’un homme qui, à son point de vue, est normalement un étranger voire un adversaire. L’invitation est donc à dépasser les frontières, à ne pas accorder d’attention aux seuls proches par la religion ou l’idéologie ou l’ethnie, mais bien à s’ouvrir pour les secourir à tous ceux avec qui nous partageons la même humanité.

Une telle conséquence est pour beaucoup au fondement même de notre société « occidentale », de nos sociétés marquées par le judéo-christianisme. Le secours à apporter à tous, le développement d’un système social, la préoccupation pour les pauvres, les souffrants, les étrangers, trouve sans doute là sa racine. Parole aux immenses conséquences. Et c’est le même ressort qui permet ultimement de se distancier des grandes idéologies totalitaires. Primo Lévi écrit en 1947, dans sa préface de son oeuvre « Si c’est un homme » retraçant l’atrocité des camps nazis : « Beaucoup d’entre nous, individus ou peuples, sont à la merci de cette idée, consciente ou inconsciente, que l’étranger, c’est l’ennemi. Le plus souvent, cette conviction sommeille dans les esprits, comme une infection latente ; elle ne se manifeste que par des actes isolés, sans liens entre eux, elle ne fonde pas un système. Mais lorsque cela se produit, lorsque le dogme informulé est promu au rang de prémisse majeure d’un syllogisme, alors, au bout de la chaîne logique, il y a le Lager (= le camp nazi) ; c’est-à-dire le produit d’une conception du monde poussée à ses plus extrêmes conséquences avec une cohérence rigoureuse ; tant que la conception a cours, les conséquences nous menacent. Puisse l’histoire des camps d’extermination retentir pour tous comme un sinistre signal d’alarme. » On voit pourtant se réveiller, un peu partout dans le monde y compris chez nous, cette idée que l’étranger c’est l’ennemi, idée absolument contraire à la réaction de notre Samaritain. Idée également, et par conséquent, absolument contraire aux fondements de nos sociétés. Et je voudrais du coup m’intéresser à notre Samaritain, pour essayer de mieux le comprendre et m’en rapprocher.

Je note pour commencer que le Samaritain n’est pas le premier personnage nommé dans cette histoire, et de loin. Il y a d’abord « un certain homme« , [anthroopos tis], il y a ensuite des « brigands » ou « pirates » [lèèstèès], puis « un certain prêtre« , [hiéréous tis] et pour finir « un Lévite« , [Léouitèès]. Je note au passage la mention décalée de ce dernier, à des fins manifestement symboliques : car aux temps de Jésus, les Lévites ont complètement disparu du paysage. C’est seulement alors qu’apparaît « un certain Samaritain« , [Samaritèès tis]. Désigné comme Samaritain, il assume une lourde hérédité : l’histoire biblique, qui prend le parti de la Judée ou du royaume de Juda, attribue généralement tous les maux et toutes les infidélités au royaume de Samarie. Religieusement parlant, les Samaritains sont considérés comme « hérétiques », et ils ne partagent pas la centralité accordée à Jérusalem, pour eux c’est le Mont Garizim qui est traditionnellement le lieu central du culte. Il est du coup étonnant de trouver cet homme sur la route de Jérusalem à Jéricho : autant les deux passants précédents ne surprennent pas à se diriger vers ou à venir de Jérusalem, autant le Samaritain surprend.

Je ne vais pas faire d’hypothèses, puisque le récit n’en laisse esquisser aucune, mais en rester à cette surprise qui est peut-être dans l’intention même du récit. Le Samaritain est l’homme dont la présence est déplacée, incongrue, inattendue. Il n’a rien à faire là. En tous cas, comme personnage, il est vierge de motivation. Nous sommes invités d’emblée à l’observer ici et maintenant, sans tenir compte le moins du monde d’une quelconque histoire. Intentionnellement, c’est sa réaction instantanée qui va être mise en avant : la construction littéraire nous contraint en quelque sorte à ne nous attacher qu’à ce qui va être dit à présent.

« Mais quelque Samaritain cheminant vient près de lui et voyant, est remué aux entrailles, et s’approchant bande ses blessures faisant couler dessus huile et vin, l’ayant encore fait monter sur sa propre monture le conduit à l’auberge et prend soin de lui.« 

Le Samaritain, comme le Lévite, « vient » (le prêtre, lui, comme l’homme blessé, « descend »). Mais à la différence du Lévite qui vient « sur les lieux » [kata ton topon], notre Samaritain vient « sur lui« , [kat’aouton]. Comme les deux précédents, il voit. Mais sa réaction n’est pas la même. Les deux autres sont « passés à l’opposé« , [antiparèèlthén], quand lui « est remué aux entrailles« , [ésplangkhnisthèè]. Et c’est là que les choses divergent fondamentalement. Le verbe [splangnidzomaï] vient du nom [splangkhnon], les entrailles : les viscères principaux des hommes ou des animaux, coeur, foie, poumons… Le verbe signifie en premier « manger les entrailles » (après le sacrifice), puis « remuer les entrailles« . Il est ici au passif, autrement dit c’est bien une action de l’homme blessé sur ce passant de hasard, qui est littéralement « pris aux tripes« .

Ce point est absolument capital. Le Samaritain n’obéit dans son action à aucune règle, à aucun précepte de sa religion qui serait ainsi meilleure que celle du prêtre ou du Lévite, à aucune loi morale, même ! Il obéit à ses tripes. Il a encore suffisamment de tripes pour qu’elles puissent être remuées. C’est quelque chose d’instinctif, de profond, d’obscur même, qui se passe en lui. Ce n’est pas à proprement parler une action de sa part, ce n’est pas encore une action à ce stade. Il subit. Ses tripes subissent. Mais elles vont déclencher chez lui le meilleur : il va s’approcher et se pencher sur les blessures pour les lier serrées, arrêter ainsi les saignements ou les infections (dont on n’a pas idée à cette époque, d’ailleurs). Il va verser (et perdre ainsi irrémédiablement) son huile et son vin, alcool et pommade d’alors, biens précieux et couteux. Il va renoncer pour cet homme à sa propre monture mais marcher désormais jusqu’à ce qu’il ait introduit l’homme blessé dans une auberge où il va prendre le temps de s’occuper de lui. Puis il prendra à charge les frais de sa convalescence et reviendra le visiter.

Si nous n’oublions pas la question initiale posée à Jésus, « qui est mon prochain ? », question qui fait suite à « que dois-je faire pour hériter de la vie éternelle ? » -question à laquelle l’interlocuteur lui-même avait répondu par l’amour, l’agapê-, notre verbe prend toute sa valeur. L’agapê ne peut établir des liens entre les hommes, ne peut faire de l’humanité une communauté renouvelée, qu’au prix d’entrailles remuées. Et elle ne le fait d’aucune autre manière. Vouloir construire une communauté capable de renouveler l’humanité sur la base de l’agapê, autrement dit vouloir construire l’Eglise, autrement qu’en se laissant prendre aux tripes par la misère et la blessure de celle ou celui rencontré par hasard, est sans espoir et sans lendemain. Il y a une méprise fondamentale à vouloir organiser la charité, pire encore à vouloir la contrôler. Le but n’est pas que l’homme soit secouru, le but est qu’un lien dont l’origine est dans l’homme blessé, soit fondé et grandisse entre celui qui a besoin et celui qui le rencontre. C’est cela, la véritable Eglise.

Mais, me direz-vous, non : l’Eglise c’est d’abord Jésus-Christ ! « L’Eglise, c’est Jésus-Christ, mais Jésus-Christ répandu et communiqué« , écrivait Bossuet. Eh bien, désolé : Jésus-Christ dit autre chose. Dans cette parabole, il dit que la charité, l’agapê, est l’âme de la communauté qui renouvelle et fonde autrement l’humanité, est le ciment de son union, et que cette agapê se reconnaît avant tout à ce qu’elle provoque entre deux êtres, dont l’un a besoin et dont l’autre peut apporter ; que cette agapê s’origine dans l’action du premier sur les tripes du second. C’est peut-être cela, l’esprit saint. Et cette charité authentique, potentiellement vécue par tout un chacun, n’est pas le privilège des « chrétiens ». L’Eglise, la communauté de ceux qui font ce que Jésus dit, est d’abord le réseau de ceux que lie la charité authentique, avec la liberté que donne celle-ci : encore une fois, la charité ne « s’organise » ni ne se « régule », que ce soit par des institutions (de bienfaisance, de gouvernement,…) ou des codes (de morale, de droit,…). Elle est libre.

Agneaux au milieu des loups (dimanche 3 juillet).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce passage, qui fait pour une fois suite à celui de dimanche dernier, a été déjà commenté sous le titre Sur de nouvelles bases. Je voudrais cette fois m’attacher à ces paroles : « Voici, je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups.« 

Soyons bien clairs d’emblée : le sens de ces paroles ne peut pas être que les disciples sont par principe les doux, les « gentils » agneaux, et que ceux qui ne sont pas disciples sont des brutes sauvages, des « méchants » loups. L’expérience hélas dément suffisamment cette interprétation, quand des disciples revendiqués, et parmi les plus notables, ont pu se révéler avoir des comportements de prédateurs. Ceux qui se revendiquent disciples de Jésus feront bien d’abandonner tout-à-fait une approche un peu paranoïaque, en tous cas dualiste, de leur situation : le « monde » n’est pas mauvais, ceux qui ne s’affirment pas comme disciples ne sont pas des « méchants », et il ne suffit pas de s’étiqueter « disciple » pour être automatiquement un agneau, dans la moralement confortable position d’être une victime.

Cela dit, le contexte de ces mots apparaît dans un contexte, celui d’un constat : « D’une part la moisson est abondante, d’autre part les ouvriers sont peu. » C’est le constat d’un décalage entre ce qui se passe dans le monde (et c’est très positif !), le constat d’un fruit abondant et d’une actualité pressante (quand la moisson est prête, il faut moissonner sans attendre), et de la disproportion du nombre d’acteurs face à cette abondance. Là précisément est le « négatif », beaucoup va être perdu faute de main d’œuvre. Il n’y aura jamais assez d’acteurs pour recueillir tout ce qui se produit de bien dans le monde.

Et c’est précisément à cause de cette situation que les Soixante-Dix reçoivent cet ordre : [hupagété], « avancez-vous« . N’oublions pas que le premier sens du verbe [hupagoo], c’est amener en-dessous, mettre sous le joug : l’injonction est donc bien, devant ce constat dont nous venons de parler, de s’atteler à la tâche, de « s’y mettre » résolument. Et notre phrase est la toute première après cette entrée en matière. Vont la suivre toute une série de conditions pour l’accomplissement de cette injonction, autrement dit : « Voici, je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. » est tout simplement la première de ces conditions, ou recommandations. Pour bien s’atteler à la tâche, il faut en tout premier lieu se laisser envoyer « comme des agneaux au milieu des loups » : ce n’est plus un état des lieux, c’est un programme.

Ce « je vous envoie » n’est pas neutre. Le verbe [aposteloo] (qui donne apôtre, apostolat…) est composé de [apo-], à partir de, et [-stelloo], équiper, préparer pour un voyage, amener, conduire… La première disposition pour faire face à la surabondance de fruit à récolter, c’est de partir de Jésus, d’être équipé par lui. C’est une double dimension qu’il faut saisir dans son ampleur : d’une part trouver en lui seul l’origine du dynamisme, recevoir de lui seul les moyens, la feuille de route ; d’autre part… le quitter ! C’est-à-dire se lancer, oser l’aventure, s’ouvrir au grand large. Etre des Soixante-Dix, c’est puiser en lui et ne puiser qu’en lui la mission et ses moyens, mais c’est aussi avoir le cœur large et mettre en œuvre ses ressources d’énergie, de réflexion, d’inventivité. Si le disciple va savoir qui l’envoie et se référer sans cesse à ce qu’il connaît de son maître, il va aussi faire preuve d’initiative, cela fait partie de sa feuille de route ! Et cette inventivité du disciple « sur le terrain » est dans l’intention même de Jésus qui envoie les Soixante-Dix : elle est  » de commande », en quelque sorte. Il n’est pas prévu d’instance régulatrice qui autorise ou non telle ou telle initiative, et il me semble que cela « éteindrait l’esprit »…

Cela dit, force est d’en venir aux agneaux et aux loups. Et il me semble que dans toutes les régions du monde où les deux sont présents, les loups dévorent les agneaux. Quel est donc ce programme ? Quelle est cette instance selon laquelle le disciple doit premièrement se situer pour être fidèle à son maître et faire face à la surabondance de fruit produit dans le monde ? L’image parle d’elle-même. Il s’agit de ne pas faire le choix de la puissance, mais au contraire de la faiblesse.

14 May 1961, Anniston, Alabama, USA — Passengers of this smoking Greyhound bus, some of the members of the « Freedom Riders, » a group sponsored by the Congress of Racial Equality (CORE), sit on the ground after the bus was set afire 5/14, by a mob of Caucasians who followed the bus from the city. The mob met the bus at the terminal, stoned it & slashed the tires, then followed the bus from town. — Image by © Bettmann/CORBIS

Chez les Grecs déjà, on trouve cette antithèse. Zeus est le dieu puissant, il est même celui qui dispose de la seule arme de destruction massive, la foudre. Le « Zeus qui tient l’égide » est celui qui impose sa puissance, et c’est même de cette façon qu’il a pu faire de l’univers un « cosmos », un tout harmonieux et organisé, échappant à la force brute et destructrice de son père Cronos et à la violence des Titans. Pour autant, Zeus est aussi celui qui se fait le protecteur du suppliant, c’est-à-dire de celui qui, sans moyen, fait choix de « prendre les genoux » de quelqu’un pour attendre tout de lui. L’hospitalité que l’on offre à tous et sans condition tient pour beaucoup à la conviction que souvent, les dieux prennent eux-mêmes la forme du mendiant et du suppliant : qui sait si, en accueillant l’un d’eux, ce n’est pas Zeus lui-même que l’on va accueillir ? C’est la clé-même de la si belle histoire de Philémon et Baucis : ce vieux couple à l’existence précaire donne pourtant tout ce qu’il a pour accueillir deux voyageur qui demandent l’hospitalité, et ce faisant seront les deux seuls du village à être sauvés par leurs deux hôtes qui se révèleront Zeus et Hermès (pour ceux qui veulent, on peut lire le récit d’Ovide, Les Métamorphoses, VIII, 614-724).

Plus proche de notre texte, dans l’histoire d’Elie (1R. 18,21-19,13), alors que le prophète a déployé sa puissance devant les prêtres de Baal en faisant descendre sur sa victime le feu de Yahvé puis en faisant égorger tous ses adversaires, il connaît l’échec de sa mission. On le poursuit pour le tuer, au lieu de revenir à Yahvé. Alors il part vers l’Horeb à travers le désert, et va à la rencontre de son dieu. Or celui-ci fait advenir l’ouragan, le tremblement de terre, puis le feu, mais c’est au murmure d’une brise légère qu’Elie reconnaît désormais son dieu et qu’il sort de son abri en se voilant la face. Il est passé de la puissance à la douceur.

Il me semble que ce programme, cette invitation numéro un à se situer en « agneaux au milieu des loups« , va clairement dans ce sens. Etre constamment débordé par l’ampleur d’une tâche induit une « tentation », celle de trouver la puissance nécessaire pour dominer la situation. Mais c’est une impasse, et Jésus a d’emblée posé une tout autre exigence, faire le choix de la douceur, de la faiblesse. Se laisser déborder et dominer. Et se placer du côté de ceux qui sont débordés, dominés. Celui qui vient de prendre résolument la direction de Jérusalem et de le révéler publiquement, sait -il le dit désormais ouvertement à ses disciples- qu’il va être dominé par les responsables religieux, qu’il va être arrêté, jugé, condamné, tué. Il va comme un « agneau au milieu des loups« , sans rien perdre de sa douceur, sans cesser de reconnaître en eux les responsables légitimes, sans user jamais de puissance pour les faire changer d’avis à son sujet et au sujet de son message. Le disciple est invité à faire de même.

Et non seulement le disciple individuellement, mais les disciples collectivement : ils sont invités à prendre ouvertement le parti des pauvres et des opprimés. Ce n’est pas manquer de force que de faire un tel choix : combien il fallait de force à un Ghandi, à un Luther King, à un Mandela, pour élever la voix tout en choisissant de subir la puissance des autorités en place ? On voudrait tellement entendre plus, aujourd’hui, la voix des disciples de Jésus, non du côté des prédateurs économiques, des « dévoreurs de pauvres », des « destructeurs de planète », mais du côté de ceux qui en subissent les premiers les conséquences, du côté de ceux qui « se font bouffer ». Et peut-être même le disciple doit-il être prêt à lui aussi « se faire bouffer », quand son maître a fait choix d’être mangé en se faisant nourriture.

A sa suite (dimanche 26 juin).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous avons déjà rencontré ce texte, et j’en ai commenté il y a trois ans la première partie, après l’avoir remis en situation, dans le commentaire intitulé Grande résolution. J’avais promis alors de m’occuper une autre fois de la deuxième partie de ce texte, à savoir les trois rencontres qui illustrent les premières le tour définitif que prend maintenant la marche de Jésus vers Jérusalem.

Ces trois rencontres ont en commun ne n’être pas vraiment « racontées », mais de consister essentiellement en un dialogue. Toutes portent sur le sujet de la suite de Jésus. Dans le premier cas et le dernier cas , c’est un autre qui a l’initiative du dialogue, dans le deuxième, c’est Jésus qui l’a. Comme quoi l’initiative de mettre ce sujet en discussion peut venir de part et d’autre : chacun est libre de poser la question de ce compagnonnage. La question a évidemment pris de l’épaisseur, de la gravité, depuis que Jésus a clairement et publiquement pris la direction de Jérusalem où l’affrontement avec les autorités va atteindre son paroxysme. Se montrer comme un compagnon de Jésus est un risque qu’il convient d’assumer, un risque partagé avec lui, une mise en danger de sa vie.

En est-il toujours ainsi ? Dans certaines régions du monde sans doute. Chez nous il peut s’agir plutôt d’un risque pour sa réputation ou pour ses relations : être connu comme un compagnon de Jésus (à bon escient : je ne parle ici ni de ceux qui se revendiquent de lui pour justifier l’injustifiable, ni de ceux qui ne respecteraient pas une juste laïcité) c’est aussi courir le risque d’être jugé ou soupçonné, c’est se livrer aux a priori des autres, c’est dévoiler quelque chose de très profond en soi. Le risque est toujours élevé.

Le premier interlocuteur prend l’initiative d’une parole forte : « Je te suivrai d’où que tu partes. » [aperkhomaï] en effet, c’est bien aller [erkhomaï], mais avec le préverbe [apo-] qui appelle l’idée d’origine, du point dont on s’éloigne. Cet homme prend l’initiative d’assurer Jésus de son compagnonnage sans condition, mais avec une compréhension des mouvements de Jésus par rapport à leur origine, et non à leur terme. Quoique Jésus quitte, il se dit prêt à le quitter aussi : il est prêt à tout abandonner pourvu qu’il soit en sa compagnie. Cela paraît magnifique ! Evidemment, nous avons aussi la puce à l’oreille, car Jésus vient de dire le terme de ses mouvements, le but de son voyage, de dire clairement qu’il va affronter la mort et même qu’elle va l’atteindre. Et cet homme n’en parle pas. On pourrait comprendre bien sûr qu’il est prêt aussi à quitter la vie, mais lui-même l’envisage-t-il vraiment ?

« Les renards ont des terriers et les volatiles du ciel un nid, le fils de l’homme, lui, n’a pas où incliner sa tête. » Surprenant décalage ! L’interlocuteur parlait de partir, de se mettre en route : Jésus, lui, évoque le lieu où l’on s’arrête, où l’on trouve abri. Mais n’appuie-t-il pas précisément là où nous venons de relever une ambiguïté ? Ne dirige-t-il pas les yeux de celui qui est prêt à partir, à quitter on-ne-sait-quoi, sur le terme, sur le point où le mouvement s’arrête ? Après son errance longue, en quête d’une pitance, le renard trouve un repos quelque part. De même les oiseaux du ciel qui sont capables de se faire un lieu en construisant un nid (le mot grec [kataskènoosis], traduit par « nid« , évoque une action, et mot-à-mot la dynamique dans laquelle on monte une tente, [skènè]). Mais ce mouvement du fils de l’homme, voilà qu’il ne connaît pas de repos, de terme : il n’y a pas de lieu où il puisse incliner la tête et se reposer. C’est un épuisement, c’est jusqu’à exténuation qu’a lieu ce mouvement, cet « aller » du fils de l’homme, et Jérusalem ne sera pas un lieu de repos, terrier ou nid. Jésus ne dit ni oui ni non à celui qui se propose, mais il ne cache rien non plus : es-tu prêt à cela, si tu décides de me suivre ? Jean, de son côté, écrira au moment suprême exactement ces mots-là : « et inclinant la tête, il transmis l’esprit » : le seul lieu où s’arrête la marche du fils de l’homme, c’est le bois de la croix.

Il me semble que ce dialogue ne manque pas de richesse ni d’indication. Oui il est possible de prendre l’initiative de vouloir « suivre » Jésus : il ne dit pas non, il ne dit pas que seuls le peuvent ceux à qui lui-même le demande. Mais il invite aussi au réalisme, à regarder où il va, car c’est ce terme qu’il faut considérer. En effet, quitter peut rester très ambigu. On peut se séparer assez joyeusement de choses ou de personnes que, dans le fond, on n’est que trop content de ne plus avoir dans son monde ! Et les raisons de cela, comme tout ce qui est humain, sont très mêlées. Il peut y avoir de la grandeur d’âme là-dedans, comme il peur y avoir de la fuite, de la lâcheté. Ce que l’on quitte n’est rien, ne compte pas : ce qui importe, c’est d’aller où il va. Et c’est à ce compte qu’on le « suit », qu’on marche avec lui.

Le deuxième interlocuteur est interpelé par Jésus : « Suis-moi ! » Il le demande à lui, il ne le demande pas systématiquement à tous. C’est que marcher avec lui n’est pas nécessaire pour être disciple : ses plus grands amis, Marthe, Marie et Lazare, habitent à Béthanie et c’est plutôt lui qui s’arrête chez eux. C’est Luc, précisément, qui fait état de cela, cela appartient à la vision du disciple qu’il a construite, et qu’il nous transmet. Il y en a à qui Jésus adresse cet appel, il y en a à qui il ne demande rien de particulier. Et ceux à qui il adresse cet appel ne sont pas meilleurs que d’autres, ou appelés à être meilleurs que d’autres (puisque ses meilleurs amis ne sont pas l’objet de cet appel). Alors pourquoi ? Peut-être est-ce une mauvaise question, ou une question futile. Peut-être est-ce une sorte de « diversité » qui vaut pour elle-même, non pour les personnes qui sont dans tel ou tel aspect de la diversité. On voit en tous cas que cet appel est tout-à-fait gratuit.

L’homme répond : « Je me retournerai à te suivre une fois que j’aurai rendu les honneurs funèbres mon père. » Il répond positivement, mais ne demande pas tant un délai qu’il ne présente une priorité. Rendre les honneurs funèbres à son père passe avant, après ce sera tout ce que Jésus voudra. Après tout, Jésus marche vers sa mort, il ne peut qu’être sensible à une telle raison, à une telle priorité. Il me semble que n’importe qui dirait : « oui, bien sûr. Mes condoléances. Viens dès que tu peux. » Mais ici, la réplique est tout autre : « Laisse les morts rendre les honneurs à leurs propres morts, toi va-t-en transmettre le royaume du dieu.« 

Ce que j’entends dans cette réponse étonnante, c’est d’abord que ce deuxième interlocuteur est, lui, un vivant, et doit se montrer et se comporter comme tel. Et du vivant est attendu, comme une caractéristique, qu’il transmette la vie : c’est justement ce que celui-ci doit faire. Avec Jésus il va marcher vers sa mort, mais pas comme un futur-mort. Il va vivre et même vivre en plénitude. Suivre Jésus, ce n’est pas mourir à petit feu, ni se comporter comme un mort en puissance. Pour donner la vie, pour donner sa vie, il faut être en vie, et même l’être à plein, à fond.

Le troisième interlocuteur, enfin, prend lui aussi l’initiative. Et son initiative est curieuse, il dit : « Je te suivrai seigneur ; d’abord cependant je me retournerai pour me séparer de ceux de ma maison. » Personne ne lui a rien demandé, et il semble s’excuser et poser une priorité. On dirait qu’il ne sait pas ce qu’il veut, au vrai. Il se propose, et puis il se retient. Et le voilà mis en face de lui-même par une sentence : « Personne, mettant la main à la charrue et regardant en arrière, n’est bien adapté au royaume du dieu. » On ne peut pas avancer les yeux dans le rétroviseur. Je me souviens d’un ami très conservateur -je l’étais moi-même à cette époque- qui disait en riant : marchons vers l’avenir les yeux résolument tournés vers le passé. C’était avec une immense envie de reproduire des choses révolues. Mais l’évangile dit que ce n’est pas possible, que ce n’est pas adapté au royaume du dieu. Il faut avancer et regarder en avant. Garder les yeux fixés sur le terme, Jérusalem, vers laquelle Jésus a définitivement orienté son visage. Marcher en avant, avec comme seul repère ce qui est à accomplir. Les vieilles histoires ne peuvent pas être une norme pour annoncer le royaume.

Donnez à manger (dimanche 19 juin) !

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte de notre passage d’évangile de ce dimanche a déjà été commenté en son entier sous le titre Remise en place : en restituant au texte ce qui en est ôté au début, et qui (comme tout début de texte) en oriente l’interprétation, nous avions pu comprendre que Luc cherchait avant tout, à l’occasion du miracle de la multiplication des pains qu’il ne raconte qu’à peine, à faire réfléchir les disciples et surtout les Douze à leur place au service du peuple. Il les remettait à leur place.

Je suis particulièrement frappé, à relire ce texte cette fois-ci, du fait qu’il ne rapporte qu’une seule parole de Jésus. Certes, il nous est dit qu’il parle aux foules, qu’il leur parle du royaume du dieu, mais Luc ne nous rapporte aucune des paroles dites alors. La seule parole qu’il met dans la bouche de Jésus est adressée aux Douze qui viennent réclamer de lui qu’il renvoie les foules : « Donnez par vous-mêmes à manger« . Je suis d’autant plus frappé de cette unique parole que cela nous est donné à lire et méditer le jour où est fêtée l’eucharistie.

« Donnez« , c’est bien une injonction. Elle appelle la gratuité. Elle appelle à prendre du sien pour en faire part à un autre ou à d’autre, à se défaire de quelque chose, à s’en désapproprier pour que d’autres puissent se l’approprier. Cette injonction est d’autant plus forte qu’elle fait contraste, nous l’avons vu dans le précédent commentaire, avec la demande des Douze de renvoyer les foules, de mettre un terme à ce rassemblement, et l’exigence que les gens aillent trouver de quoi se nourrir. « manger« , c’est bien l’opération fondamentale et vitale par laquelle la vie est entretenue, la croissance permise, les fonctions assurées. « par vous mêmes » veut traduire un datif de moyen (le « par » n’est pas exprimé en grec, seulement les deux mots sont au datif) ; mais il pourrait aussi s’agir d’un datif de destination, d’attribution, « pour vous-mêmes« . Il va falloir réfléchir à cette possibilité…

Cette injonction sème le trouble. Les voilà impliqués vis-à-vis des foules, alors même qu’ils avaient pris soin de rester à part d’elles. Avec une bonne raison, tout de même : c’est Jésus qui, le premier, les avait pris à part ! Mais on note aussi que, de retour de mission, ils avaient commencé à raconter « tout ce qu’ils avaient fait« , leurs récits étaient centrés sur eux-mêmes, sur les merveilles que eux avaient accomplies, non sur ce qui s’était passé pour ceux vers qui ils avaient été envoyés. Du coup, leur approche de Jésus sonne autrement : c’est un peu comme s’ils se situaient désormais à égalité avec lui, pour avoir fait comme lui. Comme s’ils venaient maintenant lui donner des conseils, mais aussi comme si eux et lui étaient des gens à part. Alors les foules, on s’en occupe un peu mais quand vient le soir, il faut qu’elles s’en aillent, qu’elles dégagent.

Et à l’injonction de Jésus, ce qui ressort avant tout dans la réponse des Douze, c’est un désarroi. Les voilà dans l’indigence : ils n’ont avec eux que cinq pains et deux poissons, et s’ils vont acheter de quoi nourrir tant de monde, ils n’auront pas assez ! Et c’est là qu’agit Jésus, comme l’on sait. Et qu’il prend soin jusqu’au bout des foules, mais aussi des disciples et des Douze, sans que personne manque de rien.

Voilà qui appelle de nombreuses réflexions, et notamment puisque ce texte est mis volontairement par les artisans du lectionnaire en rapport avec l’Eucharistie. D’abord, cette mise en rapport élargit singulièrement l’horizon : l’Eucharistie n’est pas que la « messe » des catholiques. Le « à manger » concerne tout ce qui favorise l’entretien et la croissance de la vie, de la vie maintenant. Ce sont aussi bien les secours concrets de nourriture ou de logement, que le réconfort, l’accompagnement dans les démarches, bref tout ce qui va faire vivre et grandir le corps, l’âme ou l’être social d’une personne. Cette injonction vient à la suite de tout un temps dans lequel Jésus a annoncé le royaume et pris soin des gens : il a redonné une espérance à chacun, remis en selle. Mais il faut aussi s’occuper du présent, avec une dimension très concrète !

Le « donnez » prend alors beaucoup plus de force : car il s’agit bel et bien de faire entrer dans la gratuité. En célébrant le corps et le sang « livré » et « versé« , il y a un appel à entrer dans le même mouvement de don sans retour. « Faites cela en mémoire de moi » n’est pas d’abord une recommandation de réitérer un rite, c’est un appel à imiter ! Faire mémoire n’est pas accomplir un rituel mémoriel : on sait le peu d’effet qu’ont ces « actes de mémoire » qui se vident peu à peu de leur substance. Non, il s’agit bien d’entrer dans la même manière de se livrer soi-même dans sa vie concrète, d’offrir son temps, d’offrir les ressources de son intelligence, de son énergie, de ses moyens matériels aussi.

Et le « par vous-mêmes » va dans ce sens, et spécialement pour les Douze ou ceux qui tiennent leur place : il ne s’agit pas de « donner Jésus », de « donner la parole du bon dieu », etc. toutes formules faciles qui dispenseraient surtout de prendre du sien. Il s’agit de donner ce que l’on est, soi.

Bien sûr que nous allons alors être confrontés à nos limites, à notre indigence. Nous n’aurons aussi que cinq pains et deux poissons -et même bienheureux ceux qui ont déjà cela ! Mais le donner est la condition incontournable pour que quelque chose se passe. Peut-être que, tant qu’on n’a pas donné son indigence, on n’a pas tout donné ? Mais sans doute est-ce cela qui fait sens à l’autre traduction possible, « pour vous-mêmes » : c’est seulement en entrant dans cette logique de don que l’on peut réaliser qui l’on est soi-même, que l’on peut s’accomplir, que l’on peut aller au bout de ce que l’on a de meilleur en soi.

Mais il y a une condition à tout cela, et très spécialement pour les Douze et ceux qui en tiennent lieu : c’est de ne pas se situer « à part », comme s’il y avait Jésus et eux d’une part, les foules de l’autre. C’est très précisément le point où, à notre époque, dans les jours qui sont les nôtres, les clercs sont attendus et qu’un reproche fort et légitime leur est fait. Et cette exigence, je le dis, est eucharistique.

Faire aboutir le message (dimanche 12 juin).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Notre texte de ce dimanche a déjà été commenté en son entier sous le titre Un souffleur opportun : on voudra bien s’y reporter pour une vision d’ensemble. Je voudrais m’attacher cette fois à la triple répétition du verbe [anangélloo], traduit dans le texte du lectionnaire par « faire connaître » : et ce d’autant que ce mot est rattaché d’abord au seul esprit, puis aussi à Jésus, puis enfin à son père. En ce jour où est célébrée la Trinité, cela me semble opportun !

Mais d’abord que veut dire ce mot ? Le Bailly (dictionnaire du grec ancien) nous dit que ce mot à trois sens : 1) revenir annoncer, ou annoncer au retour d’une mission ; 2) rapporter, redire ce que quelqu’un a dit ; 3) en référer à. Etymologiquement, il s’agit du verbe [angélloo], annoncer, porter un message, augmenté d’un préverbe, [ana-], qui porte l’idée de ce qui monte, qui se lève, d’un mouvement de bas en haut. Mais ce préverbe peut aussi signifier l’effort pour mettre un processus en route, ou pour le faire aboutir : du coup, il peut aussi évoquer l’idée de l’aboutissement, du processus complet.

Si nous appliquons ce que nous venons de détailler à notre verbe [anangélloo], nous percevons qu’il ne dit pas la simple répétition, ni la simple transmission d’un message. Il y a l’idée d’aboutissement, qui est capitale. Si je reprends les trois sens du Bailly, on a l’idée d’aboutissement dans la fin d’une mission, on a l’idée d’aboutissement dans la répétition si c’est pour que le message initial ne se perde pas mais qu’il atteigne finalement son destinataire, on a enfin l’idée d’aboutissement dans un processus de type judiciaire, ou l’on s’en réfère ou s’en rapporte à qui va trancher, démêler un litige.

Dans notre texte, le destinataire de cette action (je commence par là) est à chaque fois [humin], « vous« . Il s’agit que le message, l’heureux message » ([éou-angéllion], l’heureuse annonce, l’évangile) aboutisse à ceux à qui Jésus s’adresse. Cela peut paraître étrange : Jésus parle à ses disciples, et il leur dit précisément qu’il faudra l’intervention d’un autre pour que ses paroles trouvent en eux leur aboutissement !!! N’entendent-ils donc pas ce qu’il est en train de leur dire ? Ne l’écoutent-ils pas ?

Je dois dire que ma petite expérience de professeur me fait toucher du doigt sans cesse que des choses dites, peut-être mille fois dites, ne sont pas pour autant transformantes : il suffit d’une part de cesser de les répéter pendant une certaine période pour s’entendre rétorquer quand on les reprend : « Mais on n’a jamais vu ça ! On ne nous a jamais parlé de ça ! » ; les redire sans cesse d’autre part ne suffit à ce qu’elles soient intégrées par l’élève et qu’il use, quand il faut et de la bonne manière, de ce qui lui a été mille fois dit. On dit parfois que « la répétition est l’essence de la pédagogie » : j’en doute. Elle est nécessaire à la pédagogie mais n’en est pas l’essence. Ce qui change tout, c’est quand ce n’est plus le professeur qui dit à l’élève, mais quand l’élève se dit à lui-même, …et au bon moment ! Voilà l’aboutissement !

Or, si j’en reviens au texte, voilà la situation : Jésus n’a cessé de dire à ses disciples, par la parole, par le geste, par l’attitude, par le silence, par toutes sortes de manières. Parvenu au terme, à quelques heures de son arrestation et de sa mort, il a encore des choses à dire. Et sans doute, ce qui va se passer durant son procès, sa mise à la torture, sa mort, sont encore des choses qu’il va dire. Les attitudes qu’il va adopter, les dispositions intérieures qu’il va manifester, la retenue qu’il va exercer, la remise de soi totale entre les mains des hommes et de son père, sont autant de choses capitales qu’il dit encore. C’est peut-être même le cœur de son message, ce qu’il y a de plus capital. Les disciples vont-ils le recevoir, le comprendre, l’intégrer ? Mais non, le trouble déjà les a atteint, et cette agitation, cette peur trouble leur jugement : « … à présent, vous ne pouvez donner leur poids [aux choses que j’ai encore à vous dire]. » Alors l’évangile est-il donc perdu ?

Enguerrand Quarton, Le couronnement de la Vierge (1454), autel de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon

Heureusement non, car il n’y a pas qu’un « à présent« , il y a aussi un « alors« . Et c’est le temps de l’esprit. Car si les destinataires de cette action de « faire aboutir le message » sont toujours les disciples, le sujet en est toujours l’esprit. Et ce qu’il fera fondamentalement c’est de servir de guide aux disciples pour les conduire [én tè alèthéïa pasè], « dans toute la vérité » ou « dans la vérité totale« . Et si la vérité, dans l’évangile de saint Jean, c’est la traduction dans une vie d’homme de la relation filiale éternelle, si c’est pour Jésus être, comme homme, vis-à-vis de son père exactement comme il est éternellement le Fils, alors c’est ce qu’il va être au plus haut point, et montrer au plus haut point, dans sa passion et sa mort. Et c’est ce qu’il lui importe au plus haut point de faire découvrir aux disciples, pour que tout soit dit de ce qu’est être fils, pour lui comme pour nous. Et si le projet, c’est que nous soyons nous aussi le fils, que nous aussi nous ayons comme lui le dieu pour père, il faut que cette ultime clé nous soit donnée et qu’elle parvienne à notre cœur. Voilà la « vérité totale » dans laquelle l’esprit doit nous faire pénétrer, l’art d’être fils d’un tel père. Comment l’esprit va-t-il s’y prendre ?

D’abord en concentrant l’attention non sur lui mais sur ces évènements qui vont arriver. « Il ne parlera pas de lui-même… » comme Jésus l’a fait au contraire. Jésus doit parler de lui, se laisser connaître, puisqu’il est le fils que tous les humains sont appelés à être. L’esprit, lui, ne va pas en faire autant. Et de fait, il reste dans le mystère alors même qu’il nous est communiqué. Saint Basile fait remarquer que sa caractéristique est d’être « difficile à contempler ». Et vénérer ou adorer l’esprit n’est pas discourir à son sujet ni chercher à percer le mystère de ce qu’il est, mais plutôt découvrir son action pour mieux s’y livrer. « …mais il parlera de ce qu’il entendra et il fera aboutir en vous ce qui va arriver. » Il va parler, oui, mais pour faire advenir en mots, dans l’esprit des disciples, ce que les silences de Jésus (et de son père) pendant la passion et la résurrection (= « ce qui va arriver« ) ne disent pas avec des mots. L’esprit entend, l’esprit comprend, l’esprit a l’intelligence de ce qui se joue là : et c’est cela-même qu’il travaille à faire aboutir dans le cœur et l’esprit des disciples. Ainsi entrons-nous dans la « vérité totale » de ce qui se joue alors, au-delà des apparences.

Ensuite, l’esprit nous fait entrer dans cette « vérité totale » en « prenant » de ce qui est à Jésus pour nous le redonner. « Lui me glorifiera, parce que du mien il prendra et le fera aboutir en vous. » Ce que je traduis par « glorifier« , est le verbe [doxadzoo] qui signifie d’abord « avoir une opinion, penser, juger« . La [doxa], c’est à la fois l’opinion (commune) et l’apparence des choses. L’enjeu est ici que la vérité des choses soit établie : justement, qu’elle apparaisse, qu’elle ne reste pas voilée par une fausse apparence. Et là, il y a « glorification », c’est-à-dire éclat rayonnant de la vérité profonde, sans trouble aucun. Et l’esprit, précisément, va puiser « du mien« , dans ce que Jésus a déjà laissé connaître de lui-même, pour montrer la continuité, la cohérence, entre le Jésus jusque-là connu des disciples et celui qu’ils vont découvrir dans les évènements imminents. En éclairant l’un par l’autre le Jésus jusque-là connu et le Jésus à découvrir, il va en faire saisir tout le mystère de fils. Et l’on comprend peut-être mieux ici le plan en deux volets de l’évangile de Jean, le « Livre des Signes » (chapitres 1-12) et le « Livre de la Gloire » (chapitres 13-21) : ces deux Jésus qui sont mis en miroir.

Enfin, l’esprit nous fait entrer dans cette « vérité totale » en montrant comme Jésus a tout reçu de son père, et comme il n’est pas autrement fils qu’en étant en tout point l’image de son père. « Tout ce qu’a le père est mien : pour cela j’ai dit « du mien il prend et le fera aboutir en vous. » En puisant à la source de Jésus-le-fils, l’esprit révèle tout autant le père. Car il est de père que d’un fils, et il n’est de fils que d’un père. Dire l’un, c’est dire l’autre, et dans la Passion-Résurrection, c’est toute leur relation qui est mise en lumière. Et la vérité totale c’est leur relation.

Ainsi donc, se livrer à l’esprit, c’est permettre à celui-ci de faire aboutir en nous la révélation de Jésus, devenir par lui, avec lui et en lui fils du père. Ce n’est pas pour rien que c’est précisément en faisant un signe de croix que nous nommons la Trinité du père, du fils et de l’esprit.