Au nom du père (dimanche 19 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

L’ambiance a nettement changée : auparavant, Jésus avait à cœur de rassembler les foules, de se rendre accessible au plus grand nombre. Voilà maintenant qu’il cherche à traverser la Galilée sans que personne le sache ! On parle de lui de multiple manière, on dit de lui qu’il est Jean-Baptiste, qu’il est Elie, qu’il est un des prophètes : toutes réputations qui peuvent facilement être réfutées par les responsables religieux, qu’il s’agisse des prêtres ou des zélateurs de la religion. Et comme une réputation n’est jamais nette dans son origine, la réfutation peut devenir accusation d’usurpation ou d’imposture. Certains disciples disent de lui qu’il est le messie, le nouveau David : le mot est encore bien pire, il prend un tour politique et conteste le pouvoir des prêtres et des chefs, peut-être même des occupants romains -en tous cas, il ne sera pas difficile de le leur faire croire, tant ils sont chatouilleux sur ce chapitre du pouvoir.

Je voudrais faire remarquer, dans ce texte de Marc, non seulement ce qu’il dit mais aussi ce qu’il ne dit pas : Jésus annonce clairement que les choses vont mal tourner, qu’il va être arrêté, tué, et aussi se relever. Mais il n’y a pas chez lui la moindre contestation de l’autorité qu’ils ont pour ce faire ! Il s’explique certes sur la discrétion qu’il recherche, appelant tacitement à ce qu’on observe la même, mais jamais il ne commence à mal parler des prêtres ni des chefs, ni des scribes ni des pharisiens. Il ne se comporte pas un seul instant en homme de parti qui, contesté, dénigre d’autant plus la partie adverse qu’il veut lui-même se défendre et se justifier. Rien de tel, et c’est tout-à-fait étonnant.

Quelle douceur, quelle humilité chez cet homme, qui reçoit leur autorité comme légitime, mieux encore : comme conférée par son père (c’est ce qu’il dira à Pilate lui-même). Il reste concentré sur l’accomplissement de sa mission à lui, reçue de son père. Qu’elle suscite un antagonisme chez d’autres, eux aussi envoyés par son père, ou du moins tenant de lui leur autorité, cela ne l’arrête pas, ni ne le fait les contester. Cela relève de son seul père, pas de lui. Quelle force d’âme il faut, mais aussi quelle considération pour les autres et quelle dépossession de soi et de sa mission, pour accepter que les choses soient ainsi et les exposer avec simplicité ! Il y a beaucoup à apprendre de lui en matière de « gestion de conflit », comme on dit…

Les mots qu’il emploie sont troublants : le « fils de l’homme » livré « entre les mains des hommes« . Bien sûr, l’expression « fils de l’homme » est une tournure de l’apocalyptique, elle désigne elle aussi une figure de salut attendue. Jésus en a l’exclusive : personne d’autre que lui ne lui donnera jamais ce titre, aucun apôtre. Reste néanmoins l’écho tout simple de ces deux formules : comme si c’était naturel. Le Fils de l’homme, les hommes s’en emparent. C’est comme s’il leur appartenait d’avance. Comme si ce titre disait aussi, pour lui, une sorte de consentement a priori, une sorte d’évidence. Oui, je me présente comme le fils de l’homme, alors bien sûr je leur appartiens, et bien sûr qu’ils peuvent faire de moi ce qu’ils veulent….

Cela laisse les disciples muets, nous aussi peut-être. Mais il faut remarquer que cet état des choses est toujours le même, toujours identique et perpétué. On fait dire beaucoup de choses à Jésus, on justifie bien des choses de son nom : se lève-t-il pour contester ? Vient-il ébranler la légitimité de ceux qui en usent ainsi ? Pas le moins du monde. Est-ce révoltant ? Peut-être, un peu… C’est surtout déroutant. Je pense pourtant qu’il est bon d’en avoir conscience : ce n’est pas parce que quelqu’un est incontesté quand il parle au nom de Jésus qu’il est incontestable. Ce n’est pas parce que quelqu’un est revêtu ou investi d’une autorité que ce qu’il dit est forcément juste : arrive un moment où c’est l’expérience et la recherche de Jésus propre à chacun qui doit décider, qui doit se positionner. Peut-être est-ce précisément cela que recherche Jésus en adoptant cette attitude ? De nous libérer des avis des uns et des autres pour le chercher lui, le grand silencieux…?

Ces dernières décennies nous ont montré de nombreuses défaillances (ou pire encore) d’ « autorités », de personnes qui parlaient « au nom de Jésus ». Cela devrait bien nous apprendre, non pas la méfiance : on voit que Jésus laisse chacun faire selon son cœur, mais plutôt une écoute distanciée, qui recherche Jésus seul, en prenant avec sympathie tout ce qui pourrait bien conduire à lui, mais en se demandant toujours si c’est bien le cas. Je n’entends pas ceux qui disent qu’il y a des gens qui ne savent pas, qui demandent, qui ont besoin d’une autorité pour s’appuyer : cela me paraît une justification bien facile pour prendre une place d’autorité. Et aussi une piètre foi en l’esprit saint : n’est-il pas avec tous ceux qui cherchent ? Et qui sommes-nous pour parler à sa place ?

Je remarque aussi que Jésus ne dit pas seulement que son histoire va « mal finir ». Il dit que « le fils de l’homme est livré aux mains des hommes, et qu’ils vont le tuer, et qu’une fois tué, après trois jours il se relèvera. » Il énonce aussi ce dernier point comme un fait, aussi simple et clair que les autres. Il dit que son histoire, sa « trajectoire », ne s’arrête pas avec son meurtre et sa mort, qu’il y a un après, dont il parle comme d’un « relèvement ». Il dessine une ligne claire qui va au-delà de la mort. Le mot, c’est [anistèmi], le verbe [istèmi], se tenir, to stand en anglais, précédé du préverbe [ana-] qui indique un mouvement de bas en haut. C’est clairement se relever, se réveiller, se redresser. Le mouvement est contraire à celui que la mort impose, elle qui plutôt étend, couche, endort quelqu’un. Donc, il y a dans sa trajectoire, une mort et un mouvement ultérieur qui lui est contraire.

Autant il peut annoncer sa mort avec clairvoyance étant donné la « chasse à l’homme » dont il est désormais l’objet, autant je me demande bien sur quoi il peut s’appuyer pour annoncer avec la même fermeté et comme faisant un ensemble cette ultime étape ! Sur rien, sinon sur une certitude intérieure inébranlable. Ce fameux père en qui il se confie, et qui lui fait accepter d’autres autorités, à l’exercice éventuellement contraire à sa propre mission, ce même père lui donne sans doute la confiance et l’assurance qu’il ne peut en être autrement. C’est tout-à-fait impressionnant. Il est en fait tout livré entre les mains de son père, et c’est ce qui lui permet de se livrer aussi sans réserve aux mains des hommes… aimés de son père et appelés par lui à la vie.

Les disciples entendaient Jésus annoncer tout cela, « et ils avaient peur de l’interroger« . Interroger au sens de « revenir dessus« . C’est la peur qui règne. Lui n’a pas peur, mais eux oui. Si seulement ils n’avaient pas eu peur, si seulement ils l’avaient interrogé : on en saurait plus ! Mais la peur les a retenus, et du coup c’est tout autre chose qui a fait son chemin en eux. Ils n’ont pas fait chemin avec lui, mais avec leur peur. Et devinez à quoi ils sont parvenus ?…. à une question d’autorité !!! CQFD.

Ici intervient une opposition d’attitudes sur laquelle chacun peut réfléchir : les disciples « avaient peur de l’interroger » ; mais parvenus à la maison (chez Simon), lui « les interroge« . Il faut beaucoup de confiance pour poser une question : c’est avouer une ignorance, une faiblesse donc. C’est aussi avoir une immense confiance : que l’autre va nous dire du vrai, que notre relation est assez vraie pour supporter tout ce qui n’est pas encore dit, mais qui peut l’être. Interroger, c’est inviter une part de l’autre que l’on aime déjà sans la connaître encore. Mais c’est le silence qui lui répond : ils ne disent rien, c’est Marc le narrateur qui nous explique de quoi ils parlaient. Ils parlaient en effet de succession, en discutant qui était le « plus grand », c’est-à-dire qui serait le successeur légitime, qui deviendrait « calife à la place du calife ».

Alors il leur fait cette leçon de l’inversion totale, nécessaire. Si vous voulez être le premier (ce n’est pas illégitime), il faut pour cela être le dernier de tous et le serviteur de tous. Dernier et serviteur, c’est déjà beaucoup, mais de tous, ce qui n’est pas une mince affaire. On comprend que ce « tous » ne se réduit pas aux douze présents. Je voudrais juste relever que cette inversion fait écho, fait miroir avec cette « trajectoire » qu’il annonce pour lui-même : il ne sera « relevé » que parce qu’il sera « livré » et « tué ». De même les disciples, ils ne seront « premiers » que s’ils sont « derniers de tous » et « serviteurs de tous ». L’être dans les faits, ce n’est pas s’auto-proclamer tel : c’est un rude renoncement de chaque instant. C’est une manière d’écouter les autres, c’est une manière de s’impliquer envers eux. Et tout cela, par le même abandon que lui à son père.

Georges de LA Tour, Saint-Joseph Charpentier (1645), huile sur toile 137 x 102, Musée du Louvre, Paris. L’enfant plonge son regard confiant dans celui de son père, qui construit pour lui. Ferait-il une croix, cela ne briserai pas la confiance.

Un mot pour finir. Quant je pense que Jésus a appris cette confiance totale à son père avec.. Joseph ! Quel homme ce devait être, lui aussi…

Pour ceux qui le souhaitent, vous pouvez aussi trouver sous le titre abus de pouvoir un autre commentaire du même passage, qui concerne d’autres aspects du texte.

Deux étonnements (dimanche 12 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le lectionnaire, comme j’en ai averti la semaine dernière, nous fait allègrement sauter par-dessus toute une sous-partie de l’évangile de Marc, au-delà du texte avec lequel nous avons fait un parallèle la semaine passée : la guérison difficile de l’aveugle de Bethsaïde. Nous nous trouvons maintenant au début d’une nouvelle partie de l’évangile de Marc, la cinquième, que l’on pourrait dénommer « Jésus, ses disciples et la passion ». Une partie qui va nous amener aux portes de Jérusalem.

Dans un premier temps de cette partie, il va être question de la manière dont Jésus est perçu, puis lui-même va dire comment on peut le suivre, enfin il va se manifester transformé sur la montagne à trois de ses disciples. Ces préalables permettent un second temps où, avec ces nouvelles conditions et ces nouveaux repères, Jésus instruit les siens sur quantité de sujets, nous verrons cela une autre fois. Le texte d’aujourd’hui est coupé de manière sauvage dans le premier temps : nous avons bien l’intégralité de ce où il est question de la manière dont Jésus est perçu, mais le volet central de ce passage, où Jésus explique comment le suivre, est tronqué arbitrairement. On a le principe général, mais après on n’a qu’une seule conséquence sur les quatre énoncées (il aurait fallu aller jusqu’à Mc.9,1, pour ceux qui auraient le courage de compléter la lecture). J’ai déjà commenté un peu ce texte, je voudrais cette fois m’arrêter sur plusieurs aspects qui me frappent.

Je suis d’abord frappé par la double question aux disciples, formulée avec les mêmes mots (c’est pourquoi je parle de double question, car c’est en fait la même). « Qui moi disent les hommes être ? » et « Alors vous, qui moi dites-vous être ? » Pardon pour ce charabia qui n’a d’autre but que de permettre à chacun de comparer ce que le grec nous livre exactement. En français, cela donne « Qui les hommes disent-ils que je suis ? » et « alors vous, qui dites-vous que je suis ? » Jesus se soucie de ce qu’on dit de lui : non pas de l’estime ou non qu’on a pour lui, mais très précisément de l’identité qu’on lui reconnaît. Et ce, à l’orée de cette partie qui va être directement et expressément orientée vers la passion ; mais aussi immédiatement après cette partie qui illustre entre autres l’inintelligence des disciples. C’est comme si l’identité qu’on lui reconnaissait était capitale pour être conduit à sa passion, pour le « suivre » dans cette étape à vrai dire scandaleuse, et ce quel que soit le « niveau » de compréhension ou d’intelligence qu’on aurait de lui, de sa mission. Il y a des affirmations à son sujet qui constituent un clivage.

Et quelles sont se affirmations ? Le clivage est posé par Marc entre « les hommes » et « vous » autrement dit : les disciples et les autres. Les autres disent qu’il est « Jean-Baptiste, Elie, un d’entre les prophètes« , autrement dit ils le situent dans la répétition, la réitération. Ils le rapportent à du connu, à du déjà vu. Du déjà vu certes extraordinaire et particulier, élevé : mais du déjà vu tout de même. Les disciples, par la voix de Pierre, ont un autre discours : « Tu es le christ« , ou « tu es l’oint« . Cela, c’est du jamais vu, puisque cet « oint » est l’objet d’une attente par définition non encore réalisée. C’est lui dire qu’il n’est comme aucun autre, qu’il est l’inconnu. On comprend dès lors que cette affirmation soit nécessaire quelque soit la compréhension ou l’intelligence qu’on ait de ce qu’il fait ou de ce qu’il dit. Confesser qu’il est l’inconnu, c’est confesser aussi qu’on n’en fait pas le tour, qu’on peut le saisir au sens de le toucher, d’avoir contact avec lui, mais au sens de le percer à jour. Et si on le confesse comme l’inconnu, on est disposé -au moins un peu- à ce qu’il nous conduise encore vers de l’inconnu, à ce qu’il dirige nos pas dans une direction inédite et imprévisible.

Le texte de l’évangile de Marc, peut-être (??) le plus ancien des quatre, est très sobre ici. Pierre ne dit que ce mot, « oint » (en français), ou « christ » (en grec), ou « messie » (en hébreu), faisant référence à l’attente de celui qui, à l’image du roi David consacré par une onction d’huile conférée par le prophète Samuel, établira -mais définitivement cette fois- la royauté du dieu sur son peuple, et la grandeur de ce peuple dans le monde. C’est celui que bien des prophètes ont annoncé, ces prophètes auxquels « les autres » identifient encore Jésus. Pierre fait un pas de plus, il n’est pas un de ceux qui annoncent un autre, mais il est celui qu’ils annoncent. La fin de l’histoire, en quelque sorte. Mais aussi, encore une fois, l’inconnu.

Et Pierre ne dit que ce mot, et Jésus n’en fait pas un commentaire : a-t-il juste, a-t-il faux (comme diraient mes élèves !), on n’en sait rien, ce n’est pas la question. On en sait d’autant moins que immédiatement, « et il leur reprocha qu’il disent à quiconque à son sujet« . Jésus ne veut pas les rassurer quant à leur annonce, les rassurer (ou le contraire) dans l’expression de leur croyance ou de leur témoignage. Il ne donne pas un blanc-seing à cette affirmation. Simplement, il lui suffit qu’ils soient positionnés ainsi, à reconnaître en lui l’inconnu, et à s’ouvrir avec lui à l’inconnu. C’est peut-être cela, avant tout, par-dessus tout, la foi.

Ce n’est pas que l’affirmation de Pierre soit fausse, elle est juste incomplète. Seule, elle est très ambiguë, elle conduit à un messianisme politique, elle embrigade les gens pour un combat visant à établir une domination. Et c’est ce que l’intéressé commence à l’instant même à corriger, en annonçant son parcours nouveau, inattendu, déroutant, scandaleux : le désaveu pas les autorités religieuses légitimes (et reconnues comme telles !), la souffrance, la mort. Et un relèvement au bout de trois jours. Et pour faire bonne mesure, alors qu’il leur a intimé le silence sur leur affirmation, « il disait cette parole avec liberté de langage« . Voilà ce qui doit maintenant prendre place dans le cœur des auditeurs, des disciples, de ceux qui veulent le suivre.

Et nous arrivons ici au deuxième étonnement dont je voudrais faire part. C’est le double usage, l’usage parallèle, dans les mots qui suivent, de la même expression, fondamentale chez Marc pour désigner les disciples, à savoir « ceux qui le suivent« . Au Pierre enhardi qui , le prenant à part, lui reproche ses écarts de langage, et peut-être ces décourageantes perspectives, il répond vertement et « lui reproche » : c’est ex-ac-te-ment le mot employé plus haut, à la suite de l’aveu « tu es le christ« . On comprend que les reproches de Pierre à Jésus sont très précisément ce que celui-ci craignait comma allant avec cette affirmation. Dans ce « christ« -là, il n’y a pas place pour ce souffrant-ci.

Mais ce n’est pas encore ce qui m’étonne le plus : car c’était prévisible. Mais les mots qu’il lui dit, les mots que choisit Marc, voilà l’étonnant. « Lève-toi à ma suite, satan, parce que tu n’as pas dans l’esprit les choses du dieu mais celle des hommes« . Ce « lève-toi à ma suite » est le même que celui employé par Marc dans l’appel des premiers disciples, et c’est surtout exactement le même que celui qui est énoncé aussitôt après par Jésus à la foule ! « Si quelqu’un veut accompagner à ma suite… » Les verbes changent : un simple « allons ! à ma suite ! » au premier appel des pêcheurs de Galilée, un « lève-toi » à Pierre-satan, un « marche-avec » à tous. Mais toujours le [opisso mou], derrière moi, à ma suite.

C’est comme si le remède, comme si la parade contre la fausse piste, la fausse compréhension qui fait de Jésus le personnage en lequel je projette tous mes appétits de puissance, c’était de marcher derrière lui, donc de bien lui laisser et l’initiative de l’allure, et celle du parcours. Dans le cas de Pierre-satan, du Pierre-tentateur, du Pierre-diviseur, cela suppose une action vigoureuse, un « lève-toi » qui fait peut-être écho au relèvement annoncé par Jésus au bout de trois jours, qui en est peut-être un effet anticipé. En tous cas, un geste consistant à se déplacer, pour aller se replacer « derrière« . Autrement dit, un renoncement à vouloir dicter sa conduite à celui dont on prétend être disciple (ce qui rappelle un peu la définition de l’intégriste : celui qui fait la volonté de dieu, qu’il le veuille ou non !!! 😉☺️).

Voilà qui illustre par la pratique le grand principe désormais énoncé par le maître pour le suivre, pour être disciple, et qui va commander toute cette cinquième partie, qui en est comme le titre : « Si quelqu’un veut [m’] accompagner à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix et m’accompagne.« 

Un chemin de liberté (dimanche 5 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce récit ce guérison d’un sourd et mal-parlant est propre à Marc : on ne le trouve pas dans les autres évangiles. Je l’ai déjà commenté pour lui-même, comme un texte invitant à rester ouvert. Mais je remarque cette fois-ci, en parcourant la suite pour vérifier quels sont les passages qui seront proposés et lesquels ne le seront pas, qu’une autre guérison propre à Marc survient un peu plus loin -guérison que nous n’aurons pas, pas plus que tout ce qui est entre ces deux textes-. Or ce deuxième texte, lui aussi propre à Marc, est très proche du premier que nous avons aujourd’hui. Et c’est à la comparaison des deux que je voudrais m’attacher aujourd’hui : je pense qu’elle peut nous aider à dégager d’abord des constantes, donc des insistances de Marc, ensuite des particularités, donc certaines dimensions de notre texte qui peut-être passeraient inaperçues autrement.

Il faut d’abord que je soumette au lecteur ces deux textes en parallèle, afin que chacun puisse se rendre compte par lui-même rapidement de leur proximité. Je le fais en empruntant sa traduction à Sr. Jeanne d’Arc (Les évangiles, les quatre, © Desclée de Brouwer 1992).

De nouveau, il sort des frontières de Tyr. Il vient, par Sidon, vers la mer de Galilée, au milieu des frontières des Dix-Villes.Ils viennent à Bethsaïde
Et ils lui amènent un sourd et malparlantIls lui amènent un aveugle,
Ils le supplient : qu’il impose sur lui la main !et le supplient : qu’il le touche !
Il le prend hors de la foule, à part :Il saisit la main de l’aveugle, le conduit hors du village.
il met ses doigts sur ses oreilles, il crache et touche sa langue.Il crache sur ses paupières, impose les mains sur lui,
Il lève le regard au ciel, gémit et lui dit :et l’interroge :
« Ephphata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi grand ! »« Si tu aperçois quelque chose ? » Il lève le regard et dit : « J’aperçois les hommes : je vois comme des arbres qui marchent. » Alors de nouveau il impose les mains sur ses yeux :
Aussitôt son ouïe s’ouvre, et se délie le lien de sa langue et il parle correctement.et il voit clair et il est rétabli ! Il distingue nettement toutes choses, de loin.
Il leur recommande de ne parler à personne. Mais eux, plus il leur recommandait, plus ils clamaient sans mesure. Outre mesure, ils sont frappés. Ils disent : « Bellement, il a fait toutes choses ! Les sourds, il fait entendre, et les non-parlants parler ! »Il l’envoie dans son logis et dit : « N’entre même pas dans le village. »

La manière de construire la progression des textes, les étapes qui les constituent, certains mots même, sont clairement identiques. Mon premier réflexe est du coup de me dire : mais qu’y a-t-il entre ces deux textes ? Car, nous en avons maintenant un peu l’habitude, Marc a une particulière affection pour les triptyques, et nous avons ici à tout coup deux volets extérieurs : quel est le tableau central ? Je rappelle que nous sommes dans une section de l’évangile qu’on pourrait appeler « Les pains et l’inintelligence des disciples. » Entre nos deux guérisons, il n’y a rien de moins que la deuxième multiplication des pains (eh oui ! Il y en a deux !), suivie d’une demande de signe et d’une polémique avec les pharisiens, enfin toute une séquence sur l’inintelligence des disciples : ils manifestent de graves préoccupations à propos d’un éventuel manque de pain, et Jésus essaie de les faire réfléchir au moyen d’une foule de questions, … apparemment sans succès.

Il faudra qu’un jour, je m’occupe de cet ensemble ! Mais cette fois, restons-en au regard que cela nous donne sur notre texte d’aujourd’hui et sur la fonction qu’il occupe dans l’évangile de Marc, au service donc d’une vision d’ensemble que Marc essaie de dessiner pour son lecteur. Notre volet central, de manière frappante tant l’enchaînement est rapide, montre successivement le signe renouvelé par Jésus qu’il accomplit devant le, et au bénéfice du, plus grand nombre de personnes à la fois, la non-réception de ce signe par les autorités et son incompréhension par les disciples eux-mêmes.

Et ce signe est le fameux signe des pains multipliés, que nous suivons depuis plusieurs semaines : signe de la gratuité que veut instaurer Jésus, ce régime où chacun donne ce qui est unique et irremplaçable, où chacun reçoit ce qu’il ne saurait payer en retour. Mais personne ne comprend cela, soit parce qu’on ne le veut pas (les pharisiens), soit parce qu’on est… bouché (les disciples). Le projet est-il donc voué irrémédiablement à l’échec ? Eh bien pas forcément : les deux récits qui font cadre sont l’un et l’autre des récits de guérison, l’un de qui n’entend (ni ne parle) pas, l’autre de qui ne voit pas.

Et voilà éclairée – peut-être ? Si je ne me trompe pas…- une fonction de notre texte d’aujourd’hui : récit d’espérance, récit qui dit que le maître, s’il connaît l’échec dans sa mission à cause du peu de réceptivité qu’il reçoit, saura aussi agir sur cette réceptivité même ! Récit qui dit que la nouveauté de l’évangile et la transformation de ce monde qu’il entend provoquer, si elles sont en échec, ne le seront pas toujours. Récit qui dit que notre propre épaisseur ou mauvaise volonté peuvent être vaincues. Si ce n’est pas une « bonne nouvelle », je ne sais pas ce que c’est !!

Dans les deux textes, il y a mouvement de Jésus -et dans notre texte, c’est un mouvement tournant en-hors du territoire traditionnellement reçu comme celui d’Israël-. Premier point : chercher Jésus en mouvement, pas une figure figée et immobile, mais qui va, qui a des projets, et même qui sort des cadres. Puis, dans les deux textes, ce sont d’autres qui amènent l’homme aux sens éteints dans la proximité du maître -et dans notre texte, il s’agit d’une surdité (entrante) entraînant une élocution brouillée (sortante)-. Deuxième point : accepter d’être déplacé par d’autres, alors même qu’on ne les comprend pas. Il semble que le rapport à Jésus ne soit jamais immédiat pour commencer…

Dans les deux textes, il y a de la part des autres une intercession, qui est une supplication, et qui demande un contact, un toucher. C’est une autre expérience sensorielle, mais on ne voit pas que le sens du toucher soit jamais atteint, chez aucun de ceux qu’on amène à Jésus : l’ouïe ou la vue le sont, ici ; notre expérience Covid nous rend plus présentes des personnes privées d’odorat ou de goût, mais de toucher… Y a-t-il donc dans notre être une porte secrète qui ne peut jamais se fermer ? En tous cas, le toucher est l’expérience sensorielle qui requiert la plus grande proximité entre celui qui sent et ce qui est perçu. Le goût peut se provoquer par toutes petites touches, mais le toucher requiert une préhension franche, même si délicate. Troisième point : que soit évoqué cette proximité avec lui, plus grande qu’aucune autre, et s’y laisser, s’y ouvrir, sans doute.

Dans les deux textes, ensuite, l’homme est en effet touché, saisi même, par Jésus, mais pour le tirer à part, hors de la foule (notre texte) ou hors du village. Quatrième point : se laisser saisir, se laisser conduire, entrer dans la solitude, c’est-à-dire consentir à être unique (car dans le fond, être unique c’est être seul). Peut-être : être touché précisément là où l’on est unique ? On ne sait pas toujours ce qui nous fait réellement unique, nous : mais lui le sait.

Et puis après, il y a dans les deux textes une expérience dérangeante, sans doute même désagréable : le toucher devient des doigts dans les oreilles, un crachat sur la langue (notre texte) ou sur les paupières. Bizarre ! Mais le contact devient très très concret avec l’organe du sens en défaut : il ne cible pas que l’homme blessé ou bouché, il cible la blessure ou le handicap même ! Cinquième point, donc : accepter d’être bousculé, sorti de ses propres cadres, de passer par un moment qu’à choisir, on éviterait sans doute. Mais accepter d’être touché dans le lieu même où l’être est bouché, fermé, clôt.

Vient le moment, dans les deux textes, d’une parole. Dans le nôtre, c’est une injonction, précédée d’un regard levé au ciel. Dans l’autre, pas de regard levé mais un dialogue s’instaure. Et du coup la chose ne se fait que par étape, pas d’un seul coup, il faut s’y reprendre. Au sourd, un ordre : et comment dialoguer avec un sourd -je veux dire : par des mots- ? Mais à celui qui dispose de son ouïe, un dialogue. La guérison peut se faire par le seul effet de la parole du maître, il est assez puissant pour cela. Et le cas échéant, il le fera. Mais la guérison se fait dès que possible avec le concours de l’intéressé, même si le résultat connaît des ratés. Qu’importe, ce qui compte c’est le chemin qu’on fait. Sans doute, il s’agit d’une œuvre de re-création, ou d’une création continuée : ce serait la nier que de ne pas tenir déjà compte de ce qui est là, des moyens et des capacités de l’intéressé. C’est sa dignité, et c’est déjà un peu le but, que de l’aider à œuvrer à sa propre création.

Et puis il y a le résultat : l’ouïe entièrement restaurée, la parole retrouvée, la vue ré-installée. Et cette surprenante recommandation dans les deux cas, de ne pas parler ou retrouver les autres. Il y a de nouvelles possibilités, mais tout de suite avec il y a de nouveaux interdits, de nouvelles fausses pistes. C’est comme si, à l’arrivée, il s’était agi de trouver le chemin d’une nouvelle liberté, et que celle-ci ne pouvait que grandir encore… Au total, nous voyons tout un cheminement pour que soient vaincues nos propres fermetures, nos incompréhensions, nos « bouchages ». L’expérience que nous faisons sans doute, en tous cas, c’est mon cas, de l’insuccès de l’évangile dans notre vie ne doit plus être faite seule, mais avec ce chemin d’espérance. J’ai choisi de déchiffrer un peu cet itinéraire sur le plan personnel et individuel ; Il aurait fallu aussi suivre cet itinéraire pour un collectif : une autre fois peut-être ? Mais chacun peut aussi s’y essayer…

Coopérer mais tout recevoir (dimanche 29 août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte, ou la mosaïque de texte, que nous avons aujourd’hui nous fait revenir chez Marc : je l’ai déjà commenté ici : dimanche 2 septembre : gare aux rites !, et j’invite qui voudrait une présentation générale du passage, une remise en contexte dans l’évangile de Marc, etc., à se reporter à ce lien.

Je suis frappé par l’attitude des « Pharisiens et certains des scribes ». Ils sont « venus de Jérusalem », c’est-à-dire venus tout exprès. Et manifestement, comme le fait comprendre le texte immédiatement, ils ont fait le déplacement pour épier, pour découvrir de leurs propres yeux avec un regard critique ce qui se passe autour de ce personnage qui fait parler de lui. Ils vérifient si lui et ses disciples font comme il faut, comme eux-mêmes le prescrivent. Et naturellement comme toujours en ces cas-là, ils découvrent que non. C’était écrit d’avance : quand on porte ce type de regard sur les autres, un regard qui juge, qui compte les points, un regard évaluateur, puisqu’on on le fait quoiqu’on dise par rapport à soi, et comme chacun est unique, on découvre immanquablement que l’autre est en défaut, en insuffisance, à reprendre.

Et ce qu’ils voient, c’est que « certains de ses disciples, avec des mains communes -celles-ci sont non-lavées- mangent le pain-de-froment ». Il y a beaucoup de choses dans cette phrase, qui expose bien tout ce qui leur tombe sous les yeux. Mais ils ne retiennent pas tout. Par exemple, ils ne retiennent pas qu’il s’agit de certains des disciples, pas tous. Ils ne retiennent pas qu’ils mangent le pain, ce qui est peut-être le plus intéressant étant donnés tous les éléments précédents que Marc nous a donnés. Ils retiennent seulement -et c’est la pointe de la question qu’ils posent- qu’ils mangent avec des mains « communes ».

L’adjectif peut avoir plusieurs sens, ici manifestement il a le sens de « qui participe de deux caractères ou attributs » : autrement dit les Pharisiens et scribes estiment qu’on ne peut pas « manger le pain » comme on fait les autres actions de la vie, qu’il faut marquer une différence et que le lavage des mains a moins une fonction nettoyante que symbolique. Se laver les mains symbolise qu’on se défait des activités précédentes pour se disposer à une action « à part ». Et voilà le cœur des choses : manger le pain, est-ce donc quelque chose de séparé ?

Souvenons-nous que là où nous avons laissé l’évangile de Marc, le pain intervenait à l’aboutissement de la mission des Douze : envoyés par le maître vers les foules dispersées, leur résultat était que la foule elle-même était mise en relation immédiate avec ce maître, au point qu’il n’y avait « plus le temps de manger » ! Le pain multiplié intervenait alors, compassion du maître pour ses disciples que la foule aurait dû nourrir en retour de leur annonce, mais aussi renversement du rapport avec la foule instaurant la gratuité totale. Non seulement la foule n’a plus à donner le pain au prédicateur en échange de sa parole, mais c’est même le prédicateur qui lui assure le pain en plus de la parole ! Alors ce pain, faut-il s’en saisir avec les mains qui œuvrent à la vie ordinaire, aux autres tâches de l’existence, ou bien faut-il par des ablutions marquer que c’est tout autre chose ?

Que ce pain soit un don d’en-haut est une évidence, dans la suite des pains multipliés. Que les mains qui le reçoivent soient les mêmes que celles qui s’engagent dans la vie ordinaire, celles qui rendent service, donnent, mais aussi « gagnent le pain », montrerait justement que c’est toute la vie, tout ce qui la compose, y compris ce que l’on accomplit soi-même, qui est sous le signe du don et de la gratuité : même ce que je fais est un don. Dès lors que j’essaie de vivre sous la mouvance de la parole, tout ce que j’accomplis est un don, est un pain qui me nourrit moi aussi. Mais si mes mains ne sont pas « les mêmes », alors ce que j’accomplis ne vient que de moi. Le rite du lavage des mains, sous le prétexte avoué de me séparer des hommes en confessant le don du dieu, me sépare en fait du dieu en limitant à une chose le don qu’il fait et en me réservant d’être l’origine du reste.

C’est bien ce que reproche le maître aux Pharisiens et scribes. Cette « tradition des prêtres » ou « des plus anciens », n’est pas dans les Ecritures. Elle n’est pas demandée par le dieu. Elle vient d’eux-mêmes. Ce sont eux qui, souverainement, ont décidé de tracer une frontière, que tel domaine relèverait du dieu et, implicitement, que tout le reste relèverait d’eux-mêmes. C’est bien une hypocrisie cachée derrière une dévotion apparente : c’est non pas un acte de soumission au dieu mais un acte de puissance face à lui ! « Vous mettez toute la puissance sur ce que se transmettent les hommes ».

La leçon révèle aux foules d’où vient la déviance, du cœur de l’homme. Le rite de purification est trompeur, grandement, car il laisse penser que la souillure, la déviance, le manquement au dieu peut venir à l’homme de l’extérieur. Tous les rites sont extérieurs, et c’est un véritable défi que de les intérioriser. La parole, l’évangile, est un critère, c’est-à-dire un outil critique : l’évangile critique aussi la ritualité et la « religion ». Le christianisme n’est pas d’abord une religion (mot difficile à préciser, soit dit entre parenthèses), il est une parole et une foi. Elle peut permettre d’intérioriser des rites et même une religion, mais c’est un vrai travail à faire pour chacun, travail dépendant d’une purification par chacun de son propre cœur pour ne pas en faire un mauvais instrument. Jésus n’a pas fondé de « religion » à proprement parler. La première chose, c’est de revenir à son cœur et l’examiner, cela dans une ouverture a priori au dieu, recevant tout de lui, que ce soit ce qu’il fait seul ou ce que je fais (ou ce que nous faisons). Pas de frontière, juste une ouverture.

la vie, librement (dimanche 22 août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Et nous voilà revenus au chapitre six de l’évangile de Jean, … non sans en avoir sauté une grande partie, du fait de dispositions différentes du lectionnaire pour le quinze août. Je dois donc rappeler que, dans l’intervalle, Jésus insiste dans son discours qui devient controverse avec les responsables religieux sur le fait qu’il faut « manger [sa] chair et boire [son] sang« . Et cette affirmation, manifestement mal comprise -et sans doute difficile à comprendre !- crée maintenant une forte difficulté non seulement chez les responsables religieux mais aussi et même parmi les disciples.

J’ai déjà commenté ce passage, Dimanche 26 août : la chair n’est d’aucun secours. Je voudrais cette fois suivre une piste un peu différente : d’une part essayer d’éclairer un peu à partir de ce qui a été dit précédemment cette parole plutôt dérangeante, d’autre part regarder de plus près les réactions.

Nous avons noté précédemment que le texte de Jean invitait à « digérer » : « Digérez non l’aliment qui se perd, mais l’aliment qui demeure en vie éternelle, celle que vous donnera le fils de l’homme« . Il s’agissait donc d’un « travail« , celui que fournit un organisme vivant pour augmenter sa vie, par l’assimilation. Assimiler, c’est mot-à-mot devenir semblable, rendre semblable : et la loi de la vie, la loi du vivant, c’est que c’est le plus vivant qui assimile le moins vivant. C’est la forme de vie consistant dans le plus de jaillissement spontané qui transforme en elle-même la forme de vie qui l’est moins. Il va sans dire ici que digérer un aliment porteur d’une vie éternelle, cela veut dire non pas transformer en soi -qui vivons moins- cet aliment qu’être transformé par lui, qu’être porté par cet aliment en ce jaillissement spontané suprême et maximal, tel qu’il ne se laisse pas réduire par aucune mort ni diminution d’aucune sorte.

Lorsque Jésus en vient à préciser « le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde« , il veut dire d’abord, me semble-t-il, que le don de lui-même qu’il fera par sa mort, par l’offrande de soi dans la mort, en l’anticipant pour la livrer sans retour et totalement, que ce don-même est porté par le jaillissement spontané de la vie éternelle. Que ce don spontané de soi est ce en quoi consiste la forme la plus haute de la vie : elle « s’incarne », se manifeste « dans la chair » par la mort, tout simplement parce que la condition de notre vie inclut historiquement la mort. Dans notre forme subalterne de vie, donner sa vie consiste au bout du compte à ne plus l’avoir, à s’en défaire ; dans la forme suprême et ultime de la vie, celle que Jean appelle la « vie éternelle », le don total de sa vie ne la fait pas perdre mais la fait entièrement partager. Je pense que c’est pour cela que, en avançant dans le discours, il devient question non seulement de la « chair », mais de « manger [la] chair » et « boire [le] sang » : la mention de la chair et du sang de manière distincte correspond à ce qui a lieu dans une mort sanglante, ou chair et sang se retrouvent séparés. Et recevoir ce don suprême, s’y ouvrir entièrement par la foi, c’est manger sa chair et boire son sang, pour en être travaillés, les « digérer », c’est-à-dire en être transformés, être porté par ce don dans la même qualité de vie suprême, « éternelle », dans la même capacité de se donner entièrement à son tour pour offrir tout ce que l’on est en partage.

Je ne sais pas si je me fais bien comprendre, j’avoue que je pressens des choses mais qu’il est difficile de mettre des mots dessus tant il me semble que c’est dense. En tous cas, une chose est certaine : il ne faut certainement pas prendre au pied de la lettre les affirmations que Jean écrit, et qui s’apparentent au cannibalisme ! C’est au pied de la lettre que les comprennent les auditeurs pour la plupart d’entre eux, et précisément cela les dégoûte, les détourne, les fait cesser de suivre Jésus. Conséquence ultime sans doute du reproche initial : « vous me cherchez, non parce que vous avez vu un signe mais parce que vous avez mangé du pain. » En ne se situant plus en recherche d’un autre plan, en s’arrêtant à ce qui est reçu comme si c’était la chose ultime, on verse dans l’incompréhension. Il peut d’ailleurs en être de même dans la pratique chrétienne : on peut « consommer du sacrement » en en restant à ce seul plan, et ce n’est pas suivre Jésus. Lui veut la foi, et c’est la foi seule qui reçoit le don lorsqu’un sacrement est célébré. Ce qui « compte », c’est de s’ouvrir à la vie transformante de celui qui s’offre tout entier, en sorte d’apprendre nous aussi à nous offrir tout entier : c’est cela que nous sommes invités à « faire en mémoire » de lui.

Un regard maintenant sur les réactions des uns et des autres, maintenant que « beaucoup de ceux de ses disciples qui l’ont entendu disent : Cette parole est raide ; qui peut l’écouter ? » Il n’atténue en rien ce qu’il a dit, il ne tient pas un autre discours pour les retenir, pour les flatter malgré tout. Il dit « et quand vous verrez le fils de l’homme monter où il était auparavant ? » Allusion transparente pour le lecteur (comme pour l’écrivain, qui écrit APRÈS la résurrection) à l’ascension : manifestation triomphale d’une vie irréductible par la mort, et qui appartient précisément au « ciel ». Mais « à partir de cela, beaucoup de ses disciples se mettent en retrait de sa suite et ne marchent plus avec lui.« 

Il est possible de ne plus suivre Jésus. Je ne vais tout de même pas en faire une bonne nouvelle ?! Eh bien si ! Nous n’avons pas affaire à un gourou, à un maître de secte, condamnés dès qu’on ne le suit plus. La porte est ouverte, il est possible de partir. Comme de revenir, d’ailleurs. Et cela est capital, dans le juste positionnement en matière religieuse : la sortie. La sortie est-elle possible ? Que ce soit temporaire ou définitif, est-ce possible ? Je dis que le danger est grave, quand on ne peut plus sortir : celui qui prétend mener au dieu ou parler en son nom laisse partir.

Mieux encore, il pose lui-même la question aux douze : « Ne voulez-vous pas aussi vous lever et partir ? » Comme elle est saine et libératrice , cette invitation. Les douze sont ce qu’on appellerait aujourd’hui le « premier cercle », les plus proches. Et pourtant, le maître ne se situe pas dans la séduction, il ne manipule pas, s’ils choisissent de partir, ils le peuvent. D’une part, ce maître n’adapte pas son discours aux réactions de ses auditeurs mais dit ce qu’il a a dire, librement, et laisse ses auditeurs l’accepter ou non, librement ; d’autre part il est tout-à-fait capable d’envisager sa solitude et son échec. S’agit-il d’une intransigeance du genre psycho-rigide ? Je ne crois pas, parce qu’il montre par ailleurs suffisamment à quel point il est capable de compassion et de compréhension vis-à-vis des choix des autres. Sa réaction n’est pas auto-centrée, dans un « allez-y, quittez-moi, laissez-moi ! » dramatisé : elle est sincère remise en liberté de tous, y compris des plus proches. La vie suppose la liberté : conduire dans les voies de la vie, donner la vie, n’est pas pensable sans la liberté qui seule peut s’y ouvrir.

La réponse de Simon-Pierre est significative : « les mots de la vie éternelle, tu [les] as… » L’expression est curieuse, quand on s’y arrête. Il me semble que ce que Simon-Pierre veut dire, c’est qu’il ne comprend pas tout (il n’emploie pas le mot [logos], parole, sens mais le mot [rhéma], mot, plus largement actes, choses), mais que ce qu’il voit c’est que tout est orienté vers la vie, celle qui est d’un autre ordre, celle qui appartient au dieu et qu’il veut donner en partage. Autrement dit, il ne s’arrêt pas à une chose qu’il ne comprend pas ou qui est raide à entendre pour remettre en cause tout le reste, mais fait le contraire : sur la base de tout ce qui l’aspire, de tout ce qui appelle en lui la vie, il accepte aussi des choses dont il ne voit pas le sens. C’est la confiance, c’est la foi. La relation à la personne est première par rapport à un ensemble d’idées ou de propositions. On voit d’autant plus l’importance de l’attitude du maître : car il est facile d’abuser d’une telle attitude de confiance, et nous en avons hélas aujourd’hui de terribles exemples, ce que l’on appelle de plus en plus « l’abus spirituel ». L’attitude qui reste justement distanciée, « Ne voulez-vous pas aussi vous lever et partir ?« , est l’attitude chaste qui laisse le disciple à ses choix et qu jamais ne referme sur lui une emprise.

L’élan et la parole (dimanche 15 août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Aujourd’hui tombe le quinze août, et cette date est dans le calendrier catholique romain la solennité de l’Assomption de Marie, ce pourquoi nous interrompons la lecture du chapitre en cours de l’évangile de Jean (lui-même interrompant la lecture de l’évangile de Marc) pour écouter un texte de l’évangile de Luc. Ce n’est pas cela, cher lecteur, qui va te donner une solide connaissance des évangiles, mais enfin c’est ainsi et je n’y peux rien…

L’Assomption est une fête d’anticipation : on y célèbre comme déjà réalisée en Marie la « destinée » annoncée pour tous les humains, à savoir la vie éternelle de tout l’être humain, corps, âme et esprit, auprès du dieu. Une tradition antique, non attestée dans les Ecritures, tient que Marie connaît cette destinée par anticipation, par privilège, et cette tradition a été solennellement proclamée par le pape Pie XII en 1950 (ce qui n’est pas très ancien).

Sachant que l’objet de cette célébration n’est pas dans les Ecritures, comment s’est donc fait le choix du texte de l’évangile du jour ? Difficile à dire, bien sûr. Toutefois, je remarque que le premier mot de ce passage en grec est [anastasa], que l’on peut traduire par « se levant« , mais aussi par « ressuscitant« , puisque c’est ce même mot qui est employé par la plupart des évangélistes pour nommer ce qui arrive à Jésus après sa mort. Il se pourrait donc bien, sur cette base, que cela ait induit le choix de ce texte, sur la base dès lors d’une interprétation allégorique : ressuscitant avec son corps (déjà), Marie entre non plus dans la maison de sa cousine mais dans celle du dieu-père, où elle est accueillie par une bénédiction, où sa foi est exaltée en son accomplissement ultime, « heureuse celle qui a cru que seraient accomplies les dits de par le seigneur« , où enfin elle répond à jamais par l’expression de sa joie et de sa reconnaissance.

Ce n’est cependant pas cette piste que je voudrais suivre, parce qu’elle conduit à mettre trop l’accent sur la trajectoire exceptionnelle de Marie. Or, nous l’avons dit, ce qui est célébré aujourd’hui est avant tout une anticipation : ce qui est réalisé en Marie est l’image de ce qui sera réalisé en tous. Je voudrais donc plutôt inviter à une lecture de ce passage qui découvre en Marie ce à quoi nous sommes tous invités, ce qui dévoile notre appel à tous.

Domenico Ghirlandaio, Visitazione (1491), Huile sur bois (172 x 167), Musée du Louvre, Paris. La jeunesse de la Nouvelle Eve se penche sur la vieillesse de l’Ancienne et la relève, leur rencontre construit une cité (en arrière-plan). Et cette rencontre est déjà une résurrection, comme en témoignent de part et d’autre Marie de Jacques et Marie-Salomé, les femmes qui viennent au tombeau au matin de Pâques.

« Se levant donc en ces jours-là Marie se rendit en hâte dans la région montagneuse dans une ville de Juda. » En ces jours-là fait référence à ce que Luc vient de raconter, à savoir la visite à Marie de l’ange Gabriel et l’annonce qu’elle va « concevoir et enfanter un fils« . Comme signe, il lui a fait connaître que « Elizabeth, ta parente, elle aussi, a conçu un fils en vieil âge, et ce mois est le sixième pour celle qu’on appelait stérile. Oui, rien d’impossible à dieu, aucun mot ! » La femme, Marie, qui nous est présentée est donc déjà porteuse d’un enfant, porteuse d’une promesse, porteuse de vie : mais elle n’en est pas moins attentive et elle n’a pas entendu la parole de l’ange seulement comme un signe pour elle-même, elle a entendu le fait pour ce qu’il est. Elizabeth, déjà bien âgée, en est déjà à six mois de grossesse, elle a donc sûrement besoin d’aide et d’assistance. Et aussitôt la voilà partie, « en hâte« , pour une traversée du pays du nord (Nazareth) vers le sud (la montagne de Juda) et de la plaine vers la montagne. Marie est l’image de chacun d’entre nous : nous sommes tous porteurs d’une promesse, habités par la vie, habités d’une manière ou d’une autre par Jésus, mais aussi capables d’une attention envers ceux qui font partie de notre « monde » et capables de nous laisser non seulement émouvoir mais mouvoir à leur service. L’un ne va pas sans l’autre, l’un authentifie l’autre.

« …et elle entra dans la maison de Zacharie et salua Elisabeth. » [aspadzomaï], c’est d’abord attirer à soi ; par suite, c’est accueillir avec empressement, saluer, embrasser, et même plus largement aimer, s’attacher à. On voit que ce verbe évoque d’abord un mouvement physique, une implication physique dans un mouvement du cœur à l’occasion d’une rencontre. Voilà qui est étonnant : Marie entre dans une maison qui n’est pas la sienne, mais celle de Zacharie et Elisabeth, or c’est elle qui a le premier mouvement. Mais sans doute est-ce tout simplement l’aboutissement du mouvement dont elle a l’initiative et qui la porte depuis la lointaine Nazareth : elle va, elle se hâte, elle court, elle est tout élan vers sa parente et lorsqu’elle entre enfin dans la maison, c’est pour embrasser tout simplement celle qui est à l’origine de tout son mouvement. Et comme l’ange l’a saluée en premier en entrant, elle salue la première en entrant : le parallèle n’est pas anodin. Elle fait bénéficier celle dont l’ange lui a parlé de l’élan même dont elle a bénéficié. Cela aussi, c’est une image pour chacun d’entre nous : puiser dans l’élan qui nous a porté la vie notre élan vers d’autres.

« Et il advint, comme Elisabeth entendait le salut affectueux de Marie, que bondit le fœtus dans son ventre, et fut remplie d’esprit saint Elisabeth, et elle fit résonner un grand cri et dit :… » Etonnant pouvoir que celui de ce salut affectueux, terme d’un élan de tout son être : il touche l’autre au plus profond. Triple effet : ce qu’Elisabeth porte, ce fœtus de six mois, bondit ; elle-même est remplie de l’esprit saint ; et voilà qu’elle s’écrie à haute voix, alors que (disait Luc peut auparavant) elle s’était « entourée de secret cinq mois » (et que Zacharie était devenu muet) comme si elle n’osait pas croire à ce qui se passait en elle alors même que sa stérilité faisait peser sur elle une honte qui la détruisait. Le pouvoir d’un élan envers l’autre, horizontal, c’est celui de le relever, de le ressusciter en quelque sorte : et la fête de ce quinze août suggère que cet élan horizontal est invisiblement un élan vertical qui porte jusqu’aux cieux, jusqu’en la maison du dieu. Cet être entier qui se porte vers l’autre, est ce même être entier qui est « sauvé », gardé, porté jusqu’en haut, au plus haut. Entrer dans un élan de charité dans la maison de l’autre, c’est entrer dans le même élan dans la maison du dieu.

Que s’écrie Elisabeth ? « …Bénie es-tu parmi les femmes et béni le fruit de ton ventre. Et d’où, à moi, cela que vienne la mère de mon seigneur vers moi ? … » L’ange avait saluée Marie du mot de [kékharitooménè], toute-modelée-de-grâce ; à présent elle est saluée du mot de [éoulogèménè], toute-modelée-de-parole-heureuse. Mais ce n’est pas elle seulement qui est ainsi « bénie », c’est aussi le « fruit de son ventre » : du plus profond d’elle-même, Elisabeth a entendu le bondissement de ce qu’elle porte et a reconnu par là que Marie aussi portait quelque chose au plus profond d’elle-même. Comme l’une s’apprête à livrer au monde, et en premier à son époux, le meilleur d’elle-même, elle reconnaît par là-même que l’autre aussi est dans la même préparation, dans la même travail, dans le même recueillement. La rencontre des deux femmes culmine en quelque sorte dans la rencontre de leurs fruits.

Pour Luc, anticipation là aussi, Jean-Baptiste est déjà le précurseur de Jésus, celui qui lui prépare la route et l’annonce et le désigne : son bondissement secret a déjà révélé à sa mère qui était celui qu’elle portait, et elle peut déjà dire « la mère de mon seigneur« . Et sans doute est-ce vrai aussi pour nous : l’élan de charité, d’ouverture, avec lequel on vient à nous, nous fait déjà pressentir la présence du dieu porté par l’autre. Elisabeth ne dit pas autre chose : « … voici en effet que comme advenait le chant de ta salutation affectueuse à mes oreilles, a bondi en exultation le fœtus dans mon ventre. » Révélation de la joie. Elle a senti que le bond était bond de joie, et d’une joie immense, débordante.

« … Et heureuse celle qui a cru que s’accompliraient les choses à elle dites de la part du seigneur. » Eloge de la foi : la grandeur de Marie, c’est sa foi. Elle est celle qui a cru. Des « choses » (la traduction est moche, pardon : les langues anciennes ont juste besoin d’un pluriel neutre.) lui ont été dites, auxquelles elle a cru, et du coup elle est « toute-modelée-de-parole-heureuse ». La parole est un don extraordinaire. Adresser une parole à quelqu’un, une vraie parole c’est-à-dire qui vient du fond et du meilleur de soi, c’est ajouter à l’autre, c’est l’augmenter, c’est le féconder, c’est lui donner de porter et donner le meilleur de soi. A Marie, le dieu a adressé une parole, sa parole : et elle a conçu sa parole. Par suite, Elisabeth s’est vue adresser par Marie une parole : et ce que celle-là avait déjà conçu a commencé aussi de parler, d’exulter, et a rendu la parole à sa mère. Et Marie, suite à cette parole rendue, va exprimer toute sa joie qui est pour toujours.

Vivre ! (dimanche 8 août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Notre texte d’aujourd’hui fait suite à celui de la semaine dernière, mais pas tout-à-fait. Je m’explique.

J’ai moi-même la semaine passée arrêté mon commentaire avant la fin du passage qui nous était proposé : il était proposé de « digérer » ou d’assimiler la nourriture qui demeure en vie éternelle (ou qui construit la vie éternelle). Mais la foule enchaînait sur le thème des œuvres : que « faire » pour « œuvrer les œuvres du dieu » ? On saisit un décalage entre les interlocuteurs : ils ont entendu « œuvre« , cela rejoint quelque chose qu’on leur serine souvent. Mais ils restent à côté de la gratuité à laquelle décidément il n’est pas facile d’être introduit : si je traduis en termes d’aujourd’hui la question des interlocuteurs, on aurait quelque chose comme « Que peut-on faire pour le bon-dieu ? » Une grosse bonne volonté qui cache mal beaucoup de suffisance (comme si on pouvait faire quelque chose pour lui !!!) et aussi une approche qui reste celle du donnant-donnant. Pour couper court à cela, la réponse de Jésus était : « Telle est l’œuvre du dieu : que vous croyiez en celui que lui a envoyé« . Le seul « agir » proportionné (on est passé du pluriel au singulier !), qui entre dans le registre de la gratuité, c’est le « croire« . Sans qu’on sache d’ailleurs s’il s’agit d’un génitif objectif ou subjectif, pardon je le redis autrement : sans qu’on sache si « l’œuvre du dieu » est l’œuvre que fait lui-même le dieu, ou bien si c’est l’œuvre que l’on fait à son intention. Croire, est-ce le seul « agir » que l’homme accomplisse pour accueillir la gratuité du dieu, ou est-ce encore un effet de la gratuité du dieu ?

A cet énoncé, les gens de la foule ont répondu en demandant un « signe » pour croire, un signe qui soit une « œuvre« . Ils le cherchaient au départ parce qu’ils avaient vu des signes, puis -et cela leur a été reproché- simplement parce qu’ils ont mangé du pain et ont été repus. Ils prennent pour exemple de signe la manne donnée au désert. Sous-entendu : le pain que tu nous as donné venait du jeune garçon, alors que la manne venait « du ciel« . Cela révèle un quiproquo : ils croient que le signe revendiqué par Jésus, c’est une chose, le pain lui-même, alors qu’en fait, ce signe consiste dans un agir, le fait de donner à manger à chacun à partir de si peu. Ils disent cela, sans ignorer pourtant que la manne apparaissait au sol avec la rosée, qu’elle surgissait du sol : c’était néanmoins le don du dieu. Et Jésus a revendiqué d’être lui-même le « pain » actuel, « celui qui descend du ciel et donne vie au monde« . C’est ici que s’arrêtait notre texte, au-delà de ce que j’en ai commenté.

Il va rajouter : « Mais je vous l’ai dit, vous avez vu, et vous ne croyez pas. » Cela invite à rapprocher cette affirmation du signe initial, celui des pains multipliés. Cela invite à lire de manière renouvelée ce signe : dans les pains, c’est la personne même de celui qui les multipliait qui est signifiée. C’est lui qui se donne à chacun de la part de son père, c’est lui qui se multiplie au sens où il entre en contact avec chacun et nourrit la vie de chacun, où il s’assimile à la vie de chacun. Car manger, c’est assimiler : et assimiler, c’est rendre semblable à soi, faire d’une chose une part de soi. La fleur assimile les éléments du sol qui l’entourent, aux sens où elle en fait la fleur. Le mouton assimile les fleurs qu’il mange au sens où il en fait du mouton. Et ce signe-là devrait entraîner le « croire », c’est-à-dire tout simplement l’accueil de ce don. Et il introduit un nouveau thème, celui de la résurrection « au dernier jour » : autrement dit, la vie qu’il donne en s’assimilant dans la vie de chacun est une vie indestructible, ou plutôt une vie qui vainc la mort. Voilà où nous en sommes en abordant le texte d’aujourd’hui.

Ce texte a déjà été commenté, on pourra s’y reporter grâce au lien suivant : Dimanche 12 août : le pain de la vie. Je voudrais cette fois l’envisager dans la perspective qui est maintenant la mienne depuis plusieurs semaines, à savoir celle de la gratuité. Car il m’a semblé que c’était bien cela avant tout la nouveauté visée par le signe des pains multipliés pour chacun.

Il faut remarquer pour commencer le changement d’interlocuteurs. Tout ce qui a été fait et dit précédemment s’adressait à « la foule« . Maintenant, ceux qui réagissent sont ceux que Jean appelle « Les Juifs » : c’est le nom qu’ils donnent aux responsables religieux. Sans doute, quand il écrit, la rupture est-elle marquée entre les tenants de « la Voie« , disciples de celui qu’ils appellent Christ, et ceux qui maintiennent l’approche traditionnelle. En les appelant « Les Juifs« , Jean veut montrer la racine de cette rupture du vivant de Jésus ; il donne aussi un nom aux autres, sans en revendiquer un pour lui-même et les autres disciples de Jésus. C’est une manière de revendiquer l’authenticité. Toujours est-il que le dialogue tourne maintenant à l’affrontement et, on le sent tout de suite, sur une question d’autorité.

Ceux-ci « murmurent« , « grondent sourdement » : le mot crée une atmosphère menaçante, indique que ces responsables sentent une menace, et font du coup peser une contre-menace. Leur problème est qu’il a affirmé être « descendu hors du ciel« , ce qui leur paraît en contradiction avec la connaissance qu’ils ont de son origine, de son père et de sa mère. Il revendique à leurs yeux de parler d’une manière nouvelle, d’annoncer des choses nouvelles, comme le dieu pourrait le faire de plein droit, en effet : il ne se situe pas comme eux, qui se réfèrent à ce qui est déjà reçu comme « parole du dieu », la répètent, cherchent à l’approfondir. La revendication de Jésus crée pour eux une insécurité. Ils préfèrent clairement s’appuyer sur ce qui est depuis longtemps tenu pour ce que le dieu dit -quitte à ne pas se demander comment cela se fait, ou comment cela est tenu pour tel-, plutôt qu’admettre une intervention ici et maintenant du même dieu. Que dieu donne, d’accord, en théorie du moins : mais justement, il a déjà tout donné, rien de neuf n’est à attendre. Vieux débat…

Pieter Aertsen, Christ chez Mathe et Marie (1552), Huile sur bois 60 x 101,5, Kunsthistorisches Museum, Vienne. Si le regard s’arrête à ce qui se mange, il ne voit qu’une nature morte. S’il plonge au-delà, il perçoit un dialogue animé et une vie partagée.

Jésus leur reproche ce grondement menaçant et ce murmure « entre eux« , c’est-à-dire qui n’entre pas en dialogue avec lui mais prétend le juger de loin et sans entrer en discussion avec lui. Et il insiste : « Personne ne peut venir vers moi, à moins que le père qui m’a envoyé ne le tire… » Si « croire » et « venir à lui » sont une seule et même chose, alors il y a une option claire dans la question que nous avions laissée en suspens à propos de la phrase « Telle est l’œuvre du dieu : que vous croyiez en celui que lui a envoyé« . C’est bien le dieu, ici le père, qui agit dans ce « croire », c’est lui qui tire le croyant. Le dieu est dans la gratuité en offrant ce que lui seul peut donner, il l’est encore en donnant d’accueillir ce don.

Pourquoi être des deux côtés à la fois ? Peut-être parce que c’est tellement nouveau, tellement propre au dieu (et donc en dehors de l’univers de l’homme), qu’il doit aussi créer les conditions de l’accueil… Mais il me semble que cette explication fait aussi difficulté : elle laisse entendre qu’il y a étrangeté, que l’homme n’est pas fait pour le don du dieu. Mais « tirer » [hélkoo], ce peut être aussi comme tire un aimant, c’est-à-dire l’idée exactement contraire à celle de l’étrangeté. Le dévoilement du dieu, du don du dieu, est à ce point ce pour quoi l’homme est fait, ce dont il est attente, que cela tire l’homme, de manière presque irrésistible. Consentir au dieu, c’est alors la même chose que consentir à soi-même : l’acceptation des deux est simultanée, est une seule et même chose. Et si c’est un « père » qui attire ainsi comme un aimant, c’est que l’homme, même s’il l’ignore, est au fond un fils.

« …et moi je le relèverai au dernier jour. » Si ce don c’est de vivre, mais de vivre comme un fils du dieu, si c’est donc au sens fort partager avec ce dieu une vie commune, comme on est un seul sang avec ses parents, comme on a avec eux un patrimoine génétique, avec la vitalité qu’on tient d’eux, si c’est cela la vie « éternelle » ou « perpétuelle« , alors être tiré vers Jésus c’est être tiré vers la vie et la recevoir encore au-delà d’un dernier jour. Les jours peuvent avoir un terme, un jour peut être l’ultime, cette vie-là non. Il s’agit d’une vie qui est le propre du créateur des jours, qui l’anime déjà avant que « il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour« , et qui l’animera toujours quand il y aura un soir, il y aura un matin : dernier jour.

L’argumentaire qui suit est plutôt technique, il est à l’adresse justement de ces responsables qui pensent que seule l’écriture déjà actée est ce que dieu a dit, qu’il n’ajoutera plus rien, jamais. Pour Jésus, cette écriture même annonce autre chose : « Il est écrit dans les prophètes : et ils seront tous enseignés de dieu. Tout [homme] qui entend du père et apprend, vient vers moi. » Les prophètes, dans leur annonce d’une nouvelle initiative du dieu pour ne pas en rester à l’échec historique de l’alliance entre le dieu et les hommes, ont annoncé entre autres cette parole immédiate du dieu au cœur des hommes. Et c’est ce que revendique Jésus : la démarche de ceux qui viennent à lui est justement l’épiphanie d’une parole du dieu à leur cœur et d’une docilité à celle-ci. Cela se passe bien sûr dans l’invisible du cœur, « non que quelqu’un ait vu le père…« 

Mais ici, il dit une chose encore plus exorbitante : « …sinon celui étant auprès du père, celui-là a vu le père. » La chose ne sera pas relevée. Elle reviendra ailleurs dans l’évangile de Jean, et sera l’occasion de discussions très violentes.

Le discours continue : « Amen, amen, je vous dis : celui qui croit a la vie éternelle. Moi je suis le pain de la vie. Vos pères ont mangé dans le désert la manne, et ils sont morts. Celui-ci est le pain qui descend du ciel, afin que qui en mange ne meure pas. Je suis le pain, celui qui vit, celui qui descend du ciel : si quelqu’un mange de ce pain-ci, il vivra dans l’éternité, et le pain que je donnerai, moi, c’est ma chair en faveur (ou à la place) de la vie du monde. » Croire, c’est adopter cette attitude réceptive par laquelle la vie, celle dont vit le dieu lui-même, peut nous envahir. Et il se désigne comme « le pain de la vie« , expression qui nous ramène tout de suite au signe initial du pain multiplié : il est lui-même ce qui est reçu de l’un et redonné à chacun pour en vivre, et contre toute « logique » du « je te parle, tu me nourris ». Il est donné à chacun pour que chacun vive d’une vie qui, elle, n’a pas de limite. Et ce don ira jusqu’au don de sa « chair », c’est-à-dire jusqu’au don de soi dans sa dimension la plus matérielle et la plus historique qui soit. La gratuité est totale, au sens aussi où c’est soi tout entier qui est livré.

Se disposer pour la gratuité (dimanche 1er août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous poursuivons la lecture du chapitre VI de l’évangile de Jean, en ayant toutefois sauté un épisode raconté par tous les évangélistes en ce lieu, à savoir la marche de Jésus sur la mer. Gardons en tête, donc, qu’après avoir nourri les foules et les avoir introduit à un univers de gratuité, la foule a voulu se saisir de Jésus pour le faire roi, et que cela a eu pour effet de faire fuir celui-ci seul dans la montagne, et ses disciples sur la mer dans leur bateau. Et puis il y a eu cette rencontre nocturne où il a rejoint ces derniers sur la mer. Jean écrit d’ailleurs que Jésus, une fois qu’il les a rejoints, monte dans leur barque et que « aussitôt ils touchèrent là où ils se rendaient » : autrement dit, leur « terre », leur but, est Jésus lui-même. Eux, l’ont trouvé.

J’ai déjà fait un commentaire de ce passage, dimanche 5 août : révéler sa beauté. Je voudrais cette fois-ci poursuivre dans le sens que j’ai entamé dans les commentaires des deux semaines précédentes.

Et ce que je constate pour commencer, c’est que Jésus a disparu ! Pour la foule qui a voulu le faire roi, il n’est plus là, ni ses disciples non plus. La gratuité qu’il leur a ouverte, ils n’y sont pas rentrés en acceptant de lui ce que lui seul peut donner, et en donnant de leur côté ce qu’eux seuls peuvent donner. Ils ont voulu au contraire lui donner leur royauté, c’est-à-dire l’établir comme leur « messie » (je rappelle que l’attente d’un « messie » ou d’un « christ », c’est l’attente d’un descendant de David qui ait comme lui reçu l’onction divine mais qui cette fois règne définitivement au nom du dieu sur le peuple d’Israël, et plus largement sur la terre). Ils ont voulu se situer dans un donnant-donnant : à toi le pouvoir sur nous, à nous le pain que tu donneras à volonté. tout le monde devrait y trouver son compte. Sauf que les intentions du maître ne sont manifestement pas celles-là, et que cela l’a fait fuir.

Ils n’ont plus qu’à monter dans leurs « petits bateaux« , [ploïarione], qui n’ont pas la dimension du vrai bateau de pêche des Douze, et de se rendre à Capharnaüm « en cherchant Jésus« . C’est un retour à la case départ, autant du point de vue géographique que sur le plan spirituel. Chercher, toujours chercher. Augustin écrit quelque part : « Là où je te cherche, donne-moi de te trouver ; et là où je t’ai trouvé, donne-moi de te chercher encore. » C’est tout-à-fait ça. L’échange pouvoir-contre-pain avait tout de la situation installée, du statut : et cela empêcherait hors toute évolution, toute progression. Quand la gratuité, fondée sur le don spontané sans substitut possible, ait bouger sans cesse parce qu’elle appelle à son tour la gratuité chez l’autre. Ils sont obligés à une conversion, un renversement : il est « de l’autre côté« , ou « sur l’autre rive« , toujours ailleurs…

Leur question a quelque chose d’étrange : « Maître, quand es-tu advenu ici ? » On ne voit pas très bien ce que cette indication de temps pourrait changer pour eux : quelle est donc leur intention ? On sent pourtant qu’ils sont encore à chercher comment il a pu leur échapper, comment il a pu tromper leur vigilance enthousiaste. Ils s’étaient trouvé un leader selon leur cœur, il s pensaient n’avoir désormais plus à se poser de question ni à chercher quoi que ce soit, et ils se demandent encore à quel moment ils ont relâché leur attention pour laisser ainsi passer leur chance à tous. Capharnaüm, de nouveau, ce n’est pas le paradis : c’est le lieu où ils travaillent, où ils ont leurs engagements, leurs devoirs et leurs soucis aussi. Ce n’est pas le nouveau monde.

Je ne peux m’empêcher d’être sincèrement admiratif de la force avec laquelle il a échappé à leur enthousiasme. Peu d’êtres, en vérité, résisteraient aux acclamations qui feraient d’eux l’être providentiel. On a observé ces derniers temps une recrudescence des « personnalités providentielles », que ce soit dans le domaine politique ou dans le domaine religieux. Et cela se fait en même temps qu’une attente irréfléchie de beaucoup : attente d’une personne qui va tout changer, qui va tout arranger, etc. On constate trop souvent le désastre auquel cela conduit, dans un domaine comme dans l’autre : c’est la porte ouverte à tous les abus. Or je suis convaincu (mais ce n’est que mon avis) que c’est l’attente de beaucoup qui favorise l’émergence de ces personnalités abusives : et cela parce que le revers de cette attente, c’est bien souvent la démission par avance, le refus de s’engager soi-même pour ce qui est sa propre part, le refus de réfléchir, de faire son chemin de son côté. Quand un pouvoir est pris, c’est bien souvent qu’il est à prendre. Mais ici, Jésus refuse de rentrer dans cet espace vide qu’on lui abandonne. Lui veut des chercheurs, des actifs, des gens qui donnent : la gratuité est une exigence.

Il parle à la foule, mais il lui résiste. Croire en lui, ce sera accueillir dans sa totalité celui qui n’est pas comme on voudrait et qui ne fait pas comme on voudrait.

Sa réponse d’ailleurs ne le leur envoie pas dire : « Amen, amen, je vous dis, vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé de [mon] pain et avez été rassasiés. », et même littéralement « bourrés, engraissés« . Il y a un vrai recul dans cette foule, un vrai recul dans leur recherche. Au tout début de cet épisode, Jean indique que « une foule nombreuse le suivait parce qu’elle avait vu les signes qu’il faisait… » La foule voyait des actes, et les comprenait comme des signes, c’est-à-dire comme des faits qui ne trouvaient leur vraie signification qu’en référence à autre chose, des faits visibles et constatables qui renvoyaient à une réalité invisible digne d’être recherchée. Mais là, ils ont reculé, ils cherchent bien Jésus mais plus parce qu’ils sont à la recherche de l’invisible : ils sont à la recherche de la saturation. Ils veulent être « comblés ».

C’est une préoccupation là aussi très actuelle, être « comblé ». C’est pourtant celle que le dieu avait refusée à son peuple lorsqu’il le menait au désert : avec la manne quotidienne, il donnait le nécessaire à chaque jour, mais refusait le superflu. Ainsi maintenait-il son peuple en marche, en avancée, en recherche de la terre qu’il lui promettait. Le peuple, lui, se souvenait des nourritures de l’Egypte, et plus il avançait, plus la liste s’en allongeait. Il voulait s’arrêter, il voulait s’installer. Notre tendance toujours présente. Nous souhaitons de nous arrêter : marcher vers la terre nouvelle de la gratuité, du don librement consenti de ce que nous avons d’unique et d’irremplaçable, c’est très inconfortable. Pourtant, c’est ce que nous demandons quand nous disons : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. » Mesurons-nous toujours ce que nous demandons ? Récitations mécaniques, conscience diluée…. Nous demandons pourtant l’inconfort et la dépendance vis-à-vis de la gratuité du dieu qui se donne comme il l’entend et quand il l’entend. Nous consentons d’avance, par une telle demande, à l’indigence, au manque, à l’absence de superflu -superflu tel qu’un autre en juge !-.

Et il continue : « Travaillez non pour la nourriture qui se perd mais la nourriture qui demeure dans la vie éternelle, celle que le fils de l’homme vous donnera : c’est lui en effet que le père a marqué d’un signe, le dieu. » Il leur commande de travailler. Ils l’avaient bien senti, avec ce retour à Capharnaüm ! Ils seraient bien resté dans le petit « paradis » entrevu de l’autre côté. Oui mais en Eden, « Le Seigneur Dieu prit l’homme et le conduisit dans le jardin d’Éden pour qu’il le travaille et le garde. » (Gn.2,15). Le rêve du « rien faire », l’illusion de la gratuité (au fond), ne construit personne. Le travail n’est pas forcément pénible (pour l’auteur de la Genèse, la pénibilité du travail est une des conséquences de la chute, un des faits inexplicables de la vie qui ne peuvent correspondre à l’intention divine originelle), mais il construit l’être humain. La gratuité, c’est aussi une œuvre : il faut avoir de quoi donner. Travailler, c’est se procurer ce dont on va pouvoir faire cadeau aux autres.

Il n’est plus question de pain, maintenant, mais de « nourriture« , de « mangeaille » pourrait-on traduire, si cela n’avait pris un tour un peu dépréciatif. Pour ce qui est d’être rassasié, ce sera le fruit du travail de chacun. Si c’est ce qu’ils veulent, qu’ils se tournent chacun vers soi-même. Chacun peut se nourrir, et le dieu ne se substitue à aucun. Il est trop unique pour cela. Le pain était un signe, seulement un signe. Celui de la gratuité, justement. Il ne faut pas le prendre pour ce qu’il n’est pas, pour ce qui comblerait (et boucherait par la même occasion). Et je comprends rétrospectivement que le fait de ramasser les pains qui restaient dans des corbeilles faisait partie du signe : rien ne doit se perdre, il ne s’agit pas d’une nourriture qui se perd. La matérialité du pain qui constitue le signe est telle qu’il pourrait se perdre, s’abîmer. Ainsi de la manne, qui ne pouvait être conservée d’un jour sur l’autre (sauf celui de la veille du sabbat, qui se gardait pour le lendemain !).

Mais ici je reste avec une énigme. L’injonction est de travailler « pour la nourriture qui demeure dans la vie éternelle, celle que le fils de l’homme vous donnera. » Comment donc peut-on se procurer à soi-même ce qu’un autre va vous donner ? Si je travaille pour une chose, je me la procure : je n’ai donc pas besoin qu’on me la donne. Et si celui qui donne veut me faire un don gratuit, il ne me donne que ce qu’il a d’unique et d’irremplaçable, ce que nul autre (et donc pas moi) ne peut ni se procurer, ni procurer à d’autres. Alors qu’elle est cette injonction étrange ?

J’entrevois une possibilité : le verbe « travailler » est ici employé avec l’accusatif, ce qui peut signifier « produire quelque chose » ou « façonner quelque chose » (sens qui font la difficulté), mais on trouve par exemple chez Aristote [ergadzesthaï thène trofène], littéralement « travailler la nourriture« , avec le sens évident de « digérer la nourriture« . C’est extrêmement proche de notre texte de Jean, où c’est le mot [broosis], « ce qui se mange » qui est employé en lieu et place de [trofè], « ce qui nourrit« . Et là, il n’y a plus contradiction : ce serait la suite du reproche. Vous ne me cherchez plus que parce que vous avez mangé du pain, au lieu de me chercher parce que vous avez vu un nouveau signe : mais n’ayez pas le souci de digérer ce qui vous empâte, cherchez plutôt à digérer ce quelle fils de l’homme vous donnera. Disposez-vous à cette assimilation où vous transformez ce qui vous sera donné gratuitement en quelque chose de vous-même. Autrement dit, exercez-vous à bien recevoir, à accueillir totalement le don qui vous sera fait. L’entrée dans l’univers de la gratuité, c’est d’abord de recevoir entièrement le don qui est fait. Peut-être est-ce pour cette raison qu’il est fait mention du père : car c’est lui qui a la première initiative du don, qui est origine première du don. Et le fils n’est fils que parce qu’il se reçoit du père, avant même de lui donner à son tour quoi que ce soit.

Si je regarde vite la fin de ce texte d’aujourd’hui, je vois qu’il s’agit justement pour l’auditeur de recevoir par la foi la totalité de celui que le père a envoyé.

La gratuité, enfin (dimanche 25 juillet).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

La semaine dernière, c’est le maître lui-même qui, mis en contact direct avec la foule par l’effet de la mission de ses envoyés, prend soin de la foule ; et du même coup, il prend soin de ses envoyés en leur permettant de se reposer, de se refaire, en échappant à cette foule. En les envoyant, il leur avait interdit de prendre du pain : c’est la foule, ceux du moins parmi elle qui les écouteraient et les accueilleraient, qui devait se charger de leur en fournir. Elle a dû le faire, puisqu’ils ont survécu ! Mais au retour, la présence de la foule menace la vie des envoyés, qui n’ont plus le temps de manger : le maître les prend à part pour qu’ils se reposent et se restaurent, autrement dit il se charge lui-même de leur fournir le pain. Mais voilà que la foule les précède où ils se rendent, et Jésus se met à les instruire lui-même. Il devrait « logiquement » attendre d’eux le pain, selon la manière dont il a réparti les choses en envoyant les douze. Or c’est lui qui va aussi insister pour les nourrir ! Or il va néanmoins le faire à partir du pain qu’ils ont eux-mêmes apporté (mais pas pour nourrir d’autres).

Ce « fil » constitué par le pain ouvre des perspectives inattendues, dans l’évangile de Marc. Hélas, ce n’est pas le texte de Marc qui nous est donné pour le « miracle des pains » mais celui… de Jean. Adieu veau, vache, cochon, couvée… J’ai déjà commenté ce texte de Jean pour lui même : dimanche 29 juillet il y a trois ans. Je voudrais cette fois-ci suivre un peu le fil trouvé chez Marc, autant que le permet un texte d’un auteur différent et avec des intentions différentes. Pour me justifier, il se trouve tout de même que, pour ce qui est du récit lui-même, Jean et Marc ont de nombreux points communs : il en va bien autrement du long discours qui suivra chez Jean, et qui porte sa marque inconfusible.

Ainsi donc, Jean écrit : « Jésus, après avoir levé les yeux et considéré que la foule était venue nombreuse à lui, dit à l’adresse de Philippe : où achèterons-nous du pain de froment de sorte que ceux-ci mangent ? » Ce qui déclenche les choses, c’est un regard. Un regard particulier qui prend en considération le nombre : c’est justement parce que la foule est nombreuse qu’il veut les nourrir. Étrange renversement : quand il y a des personnes en nombre, soit on prévient avant (« chacun apporte quelque chose, on mettra en commun », par exemple), soit on prévoit de quoi restaurer. Dans tous les cas, il faut prévoir. Là, il y a comme un effet de surprise devant le nombre, mais qui provoque la réaction inverse : justement, il faut les nourrir, et spécialement parce qu’ils sont nombreux !

Il sait tout de suite comment il va s’y prendre : la question posée à Philippe est d’évidence. Mais elle peut être entendue en trois sens, avec l’adverbe interrogatif [pothéne] : « De quel lieu achèterons-nous… », ou bien « Par quel moyen achèterons-nous…. », ou bien encore « Pour quel motif achèterons-nous…. ». On voit que le trois sens sont possibles, où faire son marché, avec quel argent, pour quelle raison… Il me semble que le troisième sens convient le mieux, parce qu’il reste la question que le lecteur se pose ; mais cela n’exclut en rien les deux autres sens qui peuvent être plus pertinents dans le déroulement du récit.

La question reçoit une réponse négative de Philippe : « Deux cent deniers de pain ne leur suffiraient pas pour que chacun reçoive quelque chose de bref. » Philippe a répondu sur les moyens. Un denier, c’est un salaire journalier. Chacun peut évaluer ce qu’il gagne en deux cent jours, pour avoir une idée du calcul fait par Philippe : un SMIC net est aujourd’hui estimé à 55,25 €, deux cent journées font donc 11.050 €. La foule est si considérable qu’à son avis, cela permettrait tout juste à chacun un quignon ou un tranche, autant dire rien qui nourrisse ! Mais il apparaît que la question n’en était pas vraiment une : c’était plutôt une sorte de méditation. En regardant la foule, il se disait à haute voix : « N’est-ce pas qu’acheter du pain n’est pas la solution pour nourrir toute cette foule ? », il voyait autre chose, un autre moyen… Le texte le confirme : « lui-même savait bien ce qu’il avait envie de faire ».

La question qui reste, pour nous lecteurs ou auditeurs, c’est « Pour quel motif…? » Strictement sur la question posée, « Pour quel motif acheter du pain de froment de sorte que ceux-ci mangent ? », ce qui ressort est la gratuité. Pourquoi acheter, quand le don pur est possible ? Pourquoi entrer dans la logique de l’échange où nul ne rentre en dette avec quiconque, quand on peut entrer dans la logique de la gratuité où nul ne peut ni ne doit rembourser sa dette mais plutôt faire qu’on lui doive aussi sans pourvoir rembourser ? A cette logique obéit sans doute aussi la question plus large, « Pour quel motif nourrir cette foule », immense, alors qu’on pourrait attendre d’elle au contraire qu’elle nourrisse le prédicateur en échange de la parole qu’il lui a adressée ? Ce qui va se passer là est une inversion inattendue qui inaugure un rapport de gratuité.

Louis Cretey, La multiplication des Pains, Musée des Beaux-Arts, Lyon. Crépuscule ou aurore, un nouveau monde est en train de naître.

Qu’est-ce que c’est que la gratuité ? Pas facile…. Pour beaucoup, ce qui est gratuit est ce qui ne coûte rien. C’est une approche très égocentrique : car en vérité, si cela ne me coûte rien à moi, il ne faut pas me cacher que cela coûte par conséquent à quelqu’un d’autre ! Tout a un prix, même si tout n’est pas payé par tous. Alors qu’est-ce que la gratuité, si nous voulons prendre un peu de hauteur, avoir une vision plus large ? Une phrase de l’apôtre Paul me semble significative pour entrer dans cette grandeur : « N’ayez de dette envers personne, sauf celle de l’amour mutuel » (Rm.13,8). Il dit cela juste après avoir montré l’importance de payer ses impôts ! Il me semble que cette petite phrase fait voir que tout est remboursable, hormis l’amour. Sous ce registre-là, on est toujours en dette, pas moyen de s’en sortir !

Et pourquoi donc ? C’est, me semble-t-il, que ce que l’on reçoit de la personne qui nous aime est à ce point unique que rien ne saurait lui être comparé. Et donc, rien ne peut en constituer une monnaie. Je suis en dette pour toujours vis-à-vis de la personne qui m’aime, je ne saurais rien lui rendre qui soit l’équivalent de ce qu’elle me donne, à savoir rien moins qu’elle-même, ou quelque chose d’elle-même. Si je l’aime à mon tour, elle sera également en dette pour toujours à mon endroit, car ce que je lui donne, aussi faible, aussi maladroit, aussi hésitant cela soit-il, c’est moi ou quelque chose de moi. Et deux personnes ne sont pas substituables : elles ont un caractère unique qui fait presque de chacune une espèce à soi tout seul ! Alors voilà la gratuité : entrer dans ce régime de relation et d’échange où le don n’est substituable en rien, où le don est reçu avec conscience et reconnaissance comme une dette pour toujours, où le don reçu m’ouvre à mon tour à donner quelque chose d’unique et sans contrepartie possible. Cela coûte, de donner sans contrepartie : c’est évident. Mais ce régime peut s’étendre à volonté.

Il me semble que c’est cela qui se joue ici, dans ce regard de Jésus sur la foule et sa motivation à donner, justement parce qu’elle est nombreuse. Le calcul rapide de Philippe, celui que nous pouvons faire à notre tour pour l’actualiser, le fait ressortir immédiatement. Mais la suite aussi, à commencer par l’herbe bien verte à cet endroit : elle est offerte, elle est là pour qui la veut. Les cinq pains et les deux poissons sont offerts. Il les prend et rend grâce, c’est-à-dire qu’il met des mots sur la gratuité dont il est en tout premier l’objet, qu’il reconnaît sa dette sans contrepartie possible. Puis à son tour il donne, et les douze à leur tour donnent, et cette gratuité est si généreuse qu’il en reste plus que de raison pour chacun de ces intermédiaires… Et il leur échappe quand ils veulent le faire roi : ce qui serait une contrepartie, et aussi leur intérêt. Oui, la gratuité est vraiment un autre monde, ou plutôt ce monde autrement.

S’arrêter un peu (dimanche 18 juillet).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour l’auditeur bienveillant et non soupçonneux, le texte d’aujourd’hui fait directement suite au texte de dimanche dernier : les douze ont été envoyés, les voilà qui reviennent. Rien de plus « logique », cohérent. Marc a cependant vu les choses différemment, puisque pas moins de dix-sept versets séparent dans son œuvre les deux épisodes !! Et que s’est-il passé dans l’intervalle ?

Difficile de dire si, dans l’idée de Marc, c’est véritablement la chronologie qui guide la construction de son ouvrage. Toujours est-il qu’entre le départ et le retour des douze, il a écrit et les interrogations d’Hérode à propos de Jésus, et la mise en prison de Jean le baptiste, et l’exécution de Jean. Cet ensemble forme donc comme le centre d’un triptyque (figure très aimée de Marc), dont les volets droit et gauche sont l’envoi des Douze et leur retour. Cela jette une ombre menaçante sur ce qui est au cœur de la mission des Douze, et peut-être de tous les disciples : ils sont témoins, oui, mais voilà la destinée du témoin, être soupçonné par le pouvoir, arrêté puis tué avec frivolité. Le pouvoir ne prend pas au sérieux le témoin, sinon comme une menace à son endroit. Or ce n’est même pas comme on fait taire une menace qu’il se débarrasse du témoin (pour cela, la prison avait suffit), mais comme par une conséquence d’un jeu entre puissants : c’est une rivalité entre Hérode et sa femme qui aboutit en effet à la mort de ce témoin emblématique qu’est Jean-Baptiste, rivalité feutrée où sa femme met Hérode au défi de son pouvoir en profitant de sa promesse irréfléchie à sa fille. Marc nous dit que le témoin est le jouet des puissants, auxquels il ne s’adresse pourtant pas de manière privilégiée.

J’ai déjà commenté ce passage d’aujourd’hui, sous le titre s’ouvrir à la diversité. Ce qui me frappe cette fois-ci, c’est le jeu à trois de Jésus, des disciples et de la foule. C’est cela que je voudrais regarder de plus près.

Les envoyés reviennent à Jésus : ils lui rapportent aussi bien ce qu’ils ont fait que ce qu’ils ont dit. Ce n’est pas qu’une affaire entre eux et lui : ce qu’ils ont fait et ce qu’ils ont enseigné avait pour destinataire la foule. Autrement dit, ils sont au départ dans une situation d’intermédiaires entre Jésus et la foule : c’est en son nom explicitement qu’ils ont fait certaines choses, son annonce qu’ils ont relayée, et voilà qu’ils lui rendent compte, qu’ils lui « rapportent ». Ce n’est pas qu’un compte-rendu événementiel, un écrit par le menu : lui rapporter, c’est rapporter à lui, c’est lui permettre d’avaliser en se faisant personnellement l’auteur de ce qui a été fait concrètement. On se rappelle que dans le récit de la guérison de la femme atteinte d’un écoulement de sang depuis douze ans, il voulait justement connaître la destinataire de ce qui était sorti de ses profondeurs, certes avec son consentement mais sans que les présentations aient été faites préalablement. Le maître aime être pleinement conscient de toute la chaîne pour consentir à tout et n’oublier rien ni personne.

On comprend pourtant dès la phrase suivante que les envoyés n’ont pas fait que rapporter des faits et dits, mais qu’ils ont carrément rapporté la foule elle-même, destinataire de leur mission ! Jésus les invite en effet à venir à part (de qui, sinon de la foule ?), dans un lieu désert (désert de qui, sinon de la foule ?), pour se reposer car, nous précise Marc, « les arrivants et les partants étaient nombreux, et ils n’avaient pas l’occasion de manger. » Les envoyés ont fait plus qu’être des intermédiaires pour un temps, ils ont mis la foule en relation directe avec Jésus ! Voilà un résultat inattendu mais absolument extraordinaire : l’envoyé de l’évangile est un intermédiaire qui inaugure la relation sans intermédiaire ! N’est-ce pas le rêve ?

Mais ce rêve peut tourner au cauchemar : l’effacement du témoin pourrait être sa destruction, et l’ombre de Jean-Baptiste plane ici de manière un peu sinistre. Cette fois, pas de pouvoir déclaré qui constitue une menace, mais une foule inconsciente de son effet de foule, chacun n’est conscient que de ce qu’il fait, dit, demande, attend (et encore…). Le résultat est que les envoyés ne peuvent même pas manger ! Envoyés à distance de Jésus, il leur était enjoint de ne pas se préoccuper de leur survie, de la conservation de leur vie, ce serait là le souci de leurs auditeurs. Mais de retour, ils ne peuvent pas plus s’en soucier : la différence, c’est que cette fois les auditeurs loin de pourvoir à leur survie la menacent directement -et probablement sans même s’en rendre compte !

Aussi est-ce Jésus lui-même qui tient ce rôle, qui les tire à part, qui va pourvoir à cette réfection dont ils ont besoin : repos pour le corps et l’esprit, nourriture, etc. Autrement dit, c’est lui qui se substitue aux auditeurs ! Les envoyés ont été jusqu’à être Jésus même qui rencontre les foules, de sorte qu’au terme de leur mission les foules sont en contact immédiat avec Jésus. Mais Jésus de son côté est lui-même la foule, c’est lui leurs auditeurs (après tout, il écoute leur compte-rendu !) et lui qui prend soin de leur vie. Marc nous laisse entendre que les envoyés n’ont pas quitté Jésus pour les foules : ils l’ont au contraire trouvé qui les attendait, mais ne l’ont pas reconnu, et c’est maintenant, à leur retour physique, que cela se révèle ! Révélation merveilleuse pour l’envoyé, mais révélation a posteriori : l’envoyeur ne l’a jamais quitté mais l’attendait et s’occupait lui-même de la vie de ses envoyés.

Quand ils s’en vont, la foule les voit ensemble … mais sans eux. Et à cela ils ne peuvent ni ne veulent plus consentir : ils voient, ils comprennent, ils courent, ils sont là avant eux. En sortant du bateau, « il vit une foule nombreuse et il fut « saisi aux tripes » à leur propos, parce qu’ils étaient comme des brebis n’ayant pas de berger, et il commença à leur enseigner beaucoup de choses. » Au bout du compte, pour que les envoyés puissent enfin se reposer et manger, Jésus s’occupe lui-même de la foule : il commence à enseigner, une des deux actions que les envoyés avaient exercées et dont ils avaient rendu compte. L’aboutissement de la mission des envoyés, c’est leur retrait, de sorte que c’est le maître lui-même qui est en contact immédiat avec la foule et qui approfondit lui-même l’annonce de l’évangile. L’envoyé, le disciple qui a reçu mission, interrompt celle-ci le cœur en paix : qu’il s’efface comme ici parce qu’il a besoin de repos, ou bien que plus dramatiquement comme Jean-Baptiste il s’efface parce qu’on le supprime, il sait que son action a mis en rapport immédiat le maître avec ceux à qui il a livré son exemple, son message, son service.

Cosimo Rosselli, Sermon sur la montagne (1481), fresque 349 x 570, chapelle Sixtine, Cité du Vatican.

L’expérience de la limite fait partie de l’expérience du disciple. Elle intervient au cours de l’exercice de sa mission. Elle est une école, celle qui fait remettre tout entre les mains d’un autre, en constatant qu’il s’occupe lui-même de ceux auxquels le disciple s’est attaché et donné, en accueillant aussi que l’invitation au repos soit sollicitude du maître.