Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu. Quant à eux, ils s’en allèrent proclamer partout l’Évangile. Le Seigneur travaillait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient.
« Le seigneur Jésus donc, d’une part, après leur avoir parlé, fut élevé dans le ciel et s’assit à la droite du dieu. » Ces deux versets sont les derniers formulés par le rédacteur : de manière très consciente, il veut nous donner là sa conclusion de toute l’œuvre, en remplacement de la conclusion (qui l’avait sans doute choqué) initialement prévue par Marc, « et elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur.«
Le rédacteur nous laisse sur deux phrases qui forment comme un diptyque : « d’une part » le « seigneur Jésus« , « d’autre part » ceux à qui il s’est adressé en dernier. C’est comme si la situation d’aujourd’hui, celle que connaissent les lecteurs eux-mêmes, était désormais incluse dans l’écrit : ceux qui ont reçu sa parole sont à l’œuvre en ce monde, et Jésus lui n’est plus physiquement visible parmi eux. Cela est posé et presque structurel.
Pour commencer, Jésus est qualifié de « seigneur » : le titre peut avoir une portée sociale, en qualifiant une personne dans une situation sociale dominante ; il peut avoir une portée religieuse et il est alors de portée résolument divine. C’est à l’évidence en ce deuxième sens qu’il est pris ici, tout simplement parce que le premier sens est totalement hors contexte. Le rédacteur pose donc que Jésus, alors même qu’il finit de parler, est déjà « seigneur« .
Il nous l’illustre par deux faits, l’un peut-être observé, mais l’autre qui n’a aucune chance de l’être : il « est élevé« , ou plus précisément il « est assumé » dans le ciel. Il s’agit clairement d’une forme passive, il ne s’agit pas d’une action de Jésus lui-même, il en est au contraire l’objet. Tout d’ailleurs porte à interpréter ce passif comme un « passif divin », ainsi que nous l’avons rencontré il y a peu, à propos des manifestations de Jésus : il ne s’appartient vraiment plus, c’est un autre qui règle aussi bien sa visibilité que sa « localisation ». Ce « ciel » n’est évidemment pas un lieu à proprement parler, mais plutôt un état. C’est le « lieu » ou l’état » propre à la divinité, ou si l’on préfère la condition propre de la divinité : elle ne se laisse pas saisir, et telle sera désormais la condition de Jésus. Finie les manifestations, les épiphanies.
Cette assomption dans le ciel a-t-elle eu des témoins ? Le rédacteur ne nous le dit pas expressément (alors que d’autres auteurs nous en font un récit, mais justement, soyons attentifs à ne pas confondre les sources, de manière à bien nous ouvrir à la pluralité de nos textes fondateurs). Il faut peut-être plutôt entendre sous sa plume un sens plus « métaphorique », à l’instar de celui qui ne peut être que le seul pour le « fait » suivant.
Le deuxième fait, on l’a dit, est une affirmation qui n’a aucune chance d’être observée puisqu’elle échappe justement à la saisie comme on vient de le dire : « …et s’assit à la droite du dieu. » On quitte ici résolument le registre du témoignage oculaire ou auditif pour celui de la protestation de foi. Siéger à la droite, c’est partager la puissance et même exercer celle-ci pour le compte de la personne qui vous a placé là. Par cette expression, le rédacteur nous dit sa conviction présente que Jésus non seulement partage avec le dieu sa condition propre, mais encore qu’il est celui dont la fonction est d’exercer pour le compte du dieu la puissance de celui-ci. Il est dans une fonction médiatrice, au terme d’un itinéraire terrestre de proclamation de la parole, de témoignage vivant que le dieu vient à la rencontre du peuple qui cherche à revenir vers lui, mais aussi de souffrance et de mort dans un abandon entier à l’initiative du dieu sur lui-même.
Voilà ce qui fait, d’une part, le « commencement de l’évangile » qui donne son titre à l’ouvrage.
« Eux d’autre part, sortant, proclamèrent partout, le seigneur co-opérant et confirmant la parole au moyen des signes qui accompagnaient. » Mais il y a aussi l’autre part, celle qui concerne les auditeurs de Jésus. Eux « sortent« , pour commencer : soit qu’ils étaient en un lieu fermé quand Jésus leur a adressé les paroles qui précèdent, soit qu’ils prennent une attitude inverse à celle que peut-être ils adoptaient avec un certain repli sur soi qui commandait la non-croyance à tous les témoignages. Ils sortent et ils proclament : le rédacteur ne dit même pas quoi, il ne se donne pas la peine de répéter ni reformuler ce qu’il vient à peine de dire. Les disciples autrement dit adoptent immédiatement, au mandement de Jésus, l’attitude et l’action qui fut la sienne au début de son ministère, et nous voilà dans le commencement effectif, le nouveau commencement.
Pour autant, ils ne sont pas livrés à eux-mêmes, ils sont (littéralement) en synergie, [sunergountos], avec « le seigneur« , c’est-à-dire avec Jésus tel qu’il est dans sa nouvelle condition. Maintenant qu’il exerce la puissance divine pour le compte du dieu, il l’exerce justement en donnant une confirmation à la parole proclamée par les disciples. Le verbe signifie affermir, consolider, mais aussi réaliser, garantir : c’est une action pour que la proclamation soit solide. Tout se passe comme si la mission de Jésus, où lui-même initialement associait une parole et des actions (et souvent une parole qui était elle-même agissante !) était désormais exercée en synergie, les disciples assurant la partie audible et Jésus faisant de cette parole proclamée une parole agissante et puissante.
Les « signes qui accompagnaient » reprennent trop bien l’expression qui venait en clôture du texte précédent : ceux qui accompagnaient ceux qui devenaient croyants. La remarque est importante : les « prêcheurs », ceux qui proclament, ne deviennent pas des thaumaturges. Le merveilleux, dont nous avons vu avec quel soin le Jésus de Marc cherchait à l’éviter, est aussi écarté de ceux qui prennent le relais de sa proclamation en la diffusant « partout« . Mais il s’exerce, comme ce fut le cas pour Jésus, dans la vie de ceux qui s’ouvrent à la foi et qui en sont transformés. C’est bien le même évangile qui continue, avec ses mêmes caractéristiques.

Et maintenant, cher lecteur, un mot pour finir : nous voici au terme d’une aventure singulière, celle d’une lecture continue de l’évangile de Marc, un des quatre textes fondateurs de la foi chrétienne, dans une tentative de ne pas puiser ailleurs son sens mais de chercher à en retire au contraire l’aspect singulier pour donner force à une foi résolument pluraliste. Je ne sais pas ce que toi, tu en as tiré. De mon côté, j’ai vécu de nombreux étonnements et de nombreuses découvertes. Je ne crois pas que je vais tenter une synthèse : d’une part c’et beaucoup de travail, d’autre part il me semble que ce serait quelque peu infidèle au dessein de Marc qui a choisi le récit et rien d’autre, peut-être pour que cette forme d’annonce travaille au cœur sans rien forcer. Je vais me laisser sûrement quelques jours de relâche, mais je me propose de reprendre un autre texte fondateur : as-tu une préférence ? N’hésite pas à laisser en commentaire une expérience à partager ou un vœu pour la suite ! A tout bientôt !