Un signe étrange (dimanche 16 janvier).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous retrouvons ce texte si beau des Noces de Cana, écrit par Jean dans son évangile, et que j’ai eu l’occasion déjà de commenter ici : Œuvrer à la joie. Commentaire très immodeste, puisque j’ai fait comme si j’étais Jean lui-même, excusez du peu !!!

Cette fois-ci, je voudrais commencer par m’étonner de la nature ou de la qualité du signe. L’œnologue amateur se réjouit bien sûr de cette transformation en bon vin de l’eau incolore, inodore et sans saveur. Et avec lui tous les bons vivants : combien de plaisanteries ne font-elles pas allusion au signe des noces de Cana ! Mais justement : un tel « signe » en est-il vraiment un ? N’est-ce pas plutôt trivial ? Chez Matthieu, le premier signe mentionné dans le ministère de Jésus est celui de guérisons multiples (Mt.4,24), et le premier raconté est celui de la guérison d’un lépreux (Mt.8,1-4) ; Chez Marc, il s’agit de l’expulsion d’un esprit impur (Mc.1,22-27) ; chez Luc aussi (Lc.4,33-36). Voilà des signes qui montrent clairement un Jésus qui vient au secours des gens atteints par le mal. Mais les noces de Cana ?…

Jacopo Robusti, dit Le Tintoret – “Les Noces de Cana”, (1561) Huile sur toile, 435 x 545.
Sacristie, S. Maria della Salute, Venise.

Autre différence aussi avec ces trois premiers signes dans notre texte, Jésus est là presque passivement. Ce n’est pas lui qui vient, se déplace, arrive là où il se rendait, etc. : il y a un mariage où est invitée sa mère, et du coup il s’y trouve aussi. On a invité Madame Joseph, et son fils du même coup, pour faire bonne mesure. Il n’est pas là parce qu’il l’a choisi, mais plutôt par égard pour sa mère qui, elle, a été vraiment invitée : Jésus n’est encore que « le fils de Marie », c’est plus tard que Marie sera « la mère de Jésus ». Or justement, c’est dans ce texte que le changement commence de s’opérer…

Encore une différence : dans les trois autres évangiles, le premier signe est accompli dans une synagogue, dans une assemblée croyante réunie pour écouter et célébrer la parole du dieu. Ici, rien d’aussi solennel, on est dans une salle de banquet, peut-être même à l’extérieur (car quand il y a du monde, il faut bien dresser les tables dehors). On sait ce que sont les ambiances de mariage : plutôt aux rires, aux remarques intempestives dites à haute voix, aux chansons. Pas grand chose à voir avec une ambiance de synagogue, ni une assemblée religieuse quelle qu’elle soit -on peut le regretter d’ailleurs !!

Ainsi donc, le décalage est grand. Mais il me semble qu’il illustre fort bien ce que Jean a écrit pour commencer, et qu’il tient à ce que nous gardions en mémoire, et qu’il commente en fait sans cesse : « Et le verbe s’est fait chair, et il a demeuré parmi nous, et nous avons vu sa gloire. » (Jn.1,14). Ici aussi, à la fin du texte, « Jésus fit ce début des signes à Cana de Galilée et il fit apparaître sa gloire«  Se faire chair, « s’encharner », et demeurer parmi nous, ce qui précède, c’est justement ce que nous avons remarqué : ne pas se faire remarquer, être l’un de tous. Il vient, invité en plus mais pas directement pour lui-même : mais il est là. Il participe à la fête, qui est la simple et grande fête humaine d’un mariage. Changer l’eau en vin, ce n’est qu’une manifestation de sa gloire, mais sa gloire c’est justement d’être ainsi dans l’anonymat, caché mais bien présent.

Il me semble qu’il y a lieu de méditer un peu cette présence de la parole incarnée dans nos réalités, dans le cours de nos vies. Il arrive, quand quelque chose va mal, qu’on se mette à lui dire dans le secret du cœur : « Si seulement tu étais là ! » ou « Viens nous aider », ou « nous sauver ! ». En fait, il est déjà là. Même si on ne l’a pas invité directement, il est là dès qu’on a invité quelqu’un. C’est tout de même quelque chose. C’est une intensité et une immédiateté de présence phénoménale !

Peut-être est-ce pour cela aussi que la prière que lui adresse Marie sa mère est aussi épurée, aussi simple : « Ils n’ont pas de vin« . Pas besoin de lui expliquer, pas besoin de lui dire quoi faire ni même de suggérer, pas besoin de lui développer ce qu’à sa place on ferait. Pas besoin de développer les conséquences de cette observation pour le déroulement de la noce. Mais pas non plus besoin d’hésiter à lui faire part de ce souci, lui aussi caché. Un souci d’arrière-cuisine. Cela, a priori, le concerne aussi : présent aux noces, il est aussi présent dans l’arrière-cuisine. Il est présent au détail de notre existence, au moindre détail. Bon d’accord : ce n’est pas le plus petit des détails, un manque de vin pour huit jours de noces et tous les convives, cela fait plutôt un gros souci ! Du reste, pour faire bonne mesure, il va en faire six cent litres. Mais ce n’est pas un souci de même ordre qu’une lèpre ou une possession, ce n’est pas un drame de la même façon. A nos yeux. Pour lui, du moment que c’est notre vie, c’est important.

Je remarque encore que, même ayant fait un signe, il demeure dans l’anonymat ! Les seuls qui savent qui a fait cela, qui a transformé l’eau en vin, en un vin meilleur que celui qui avait été servi au début, ce sont les serviteurs. « Les serviteurs en revanche savaient, eux qui avaient puisé l’eau« . C’est vraiment un drôle de signe, celui-là ! Un signe est fait pour renvoyer à une autre réalité, à quelqu’un d’autre. Normalement, si j’ose dire, on s’attendrait à ce que le signe ébahisse les assistants et qu’ils se tournent du coup vers Jésus, l’esprit rempli de nouvelles pensées à son égard. Mais non, personne ne fait cela. En fait, tous ont une approche partielle du « signe » : les serviteurs, donc, savent qui, mais ils ne savent pas quoi : ils ont puisé l’eau et ils l’ont servie, mais ils n’ont pas goûté le vin. Le maître du repas sait en partie quoi : il a goûté le vin, mais ni ne sait-il que c’était de l’eau, ni ne sait-il que quelqu’un a opéré ici. Il pense même que c’est le marié qui a bizarrement réservé jusqu’à présent le meilleur de son vin, alors que la plupart des convives, un peu éméchée, n’est plus autant capable d’apprécier la qualité supérieure de ce vin-ci.

Une dernière chose encore : le signe dont nous parlons n’aboutit -et même ne peut aboutir- à aucune injonction morale, à aucun précepte religieux. Tout paraît d’un naturel et d’une simplicité telle, qu’on est mis au défi d’imiter. Et voilà qui est souverainement libérateur : la libéralité du dieu et de son messager est telle qu’il n’y a rien de spécial à faire, rien de nouveau à faire -sinon à goûter l’eau changée en vin et s’en réjouir et continuer la fête-. La vie continue, la vie comme une fête, et le dieu y est mêlé : c’est juste une prise de conscience à laquelle nous sommes conduits. Une prise de conscience qui est tout sauf banale, mais qui aura des résonnances différentes chez chacun. Chacun se dira « il est là, et je ne le savais pas ! », et peut-être cela influera-t-il d’une manière ou d’une autre, mais sans que cela soit en rien codifiable ou généralisable. On dépasse ici la règle par le biais du personnel, de l’individuel.

Nous avons donc un signe qui n’apparaît comme tel que pour les disciples mais pour aucun des autres participants ; un signe qui est, à l’aune religieuse, fait dans des conditions d’une banalité étonnante et même plutôt scandaleuses pour une révélation du divin ; mais un signe qui indique par cela même qu’il ne faut pas chercher la présence de la parole, ou du dieu, dans l’extraordinaire. C’est au contraire dans l’ordinaire, qu’on le trouve. Mais tout de même dans ce qui fait la joie, dans ce qui fait l’union, dans ce qui rassemble. Et aussi dans le manque, je veux dire dans ce qui ferait précisément manquer ces buts s’il n’était là. A nous d’ouvrir les yeux sur nos vies, d’y trouver ces évènements qui sont comme les noces de Cana, et d’y reconnaître la puissance transformante de la parole faite chair, cachée mais fidèlement et intensément présente.

La fête de la solidarité (dimanche 9 janvier).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Attention, le texte que nous avons aujourd’hui est un vrai « bidouillage » ! Il met bout-à-bout deux passages qui ne se font pas suite et qui font eux-mêmes partie d’un ensemble dont on n’a pas trace. Je recommande d’aller lire juste le début de Solidarité jusqu’au dernier degré, dans la partie « pour situer le texte« , afin d’être éveillé à cela et remettre chaque passage dans son contexte. Cela évite bien des faux sens ou des contresens.

Je voudrais m’attacher cette fois-ci à un seul aspect de la dernière partie du texte qui nous est donné, l’aspect « solidarité ». Que veux-je dire ? « Le ciel s’ouvre, et descend l’esprit, le saint, sous forme corporelle comme si une colombe [était] sur lui, et une voix hors du ciel advient disant : Toi, tu es le fils à moi, l’aimé, en toi je suis pleinement satisfait. » Voilà l’évènement, la manifestation du dieu dont il est fait mémoire aujourd’hui. Cette manifestation néanmoins ne se fait pas sans raison, ou sans occasion : libre et gratuite, le dieu prend cette initiative à un moment précis qui est décrit au début de ce même paragraphe : « Or il advient, devant le fait que le peuple sans exception ait été plongé et que Jésus s’étant plongé demeure priant,… ». Qu’est-ce qui est donc au cœur de ce moment pour qu’il devienne l’occasion de cette manifestation divine ?

Jean vient d’être mis en prison par Hérode (c’est un des éléments manquants que j’ai signalés en commençant). Son ministère, d’après Luc, est donc terminé. Mais il n’est apparemment pas terminé seulement par empêchement, du fait de son emprisonnement, il est terminé aussi parce qu’il est accompli, du fait de son achèvement. « Le peuple sans exception a été plongé« . Jean proclamait « un baptême de conversion pour le pardon des péchés » (c’est un peu avant le début de notre texte d’aujourd’hui) : voilà, c’est fait, « tout le peuple« , nous dit Luc, a reçu ce baptême. Et Jésus aussi. Tout le monde donc, sans exception.

Mais devant ceux qui se demandaient au sujet de Jean s’il ne serait pas le Messie, le Christ, Jean a fait savoir qu’ « il vient, celui qui est plus fort que moi. […] Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. » Il fait même un portrait assez effrayant de ce « plus fort« , en ajoutant : « Il tient à la main la pelle à vanner pour nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera le grain dans son grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. » (c’est encore un passage supprimé de notre texte). Autrement dit, la personne vers laquelle il oriente notre attente est présentée par lui comme un « juge », quelqu’un qui fait le tri – c’est ce qui se passe sur l’aire : on projette aussi haut qu’on peut ce qu’on a moissonné, le grain (lourd) retombe et la paille (légère) est emportée au loin. Et ce grand remue-ménage est fait par quelqu’un qui vient de l’extérieur, d’ailleurs.

Mais là, une fois le Baptiste disparu de la scène, que voyons-nous ? Un Jésus baptisé comme les autres, et que personne ne remarque, sinon qu’il « demeure priant« . Quelqu’un qui ne vient pas « d’ailleurs », qui n’est pas « autre », et qui ni avant ni après ce baptême ne se distingue. La seule chose qui lui importe, c’est d’être au milieu de tous, l’un de tous, avec tous. Quel contraste avec le portrait tracé par Jean-Baptiste ! Loin de se situer comme extérieur et de faire le tri à toute volée, il reste avec tous, il n’élève pas la voix, et il a reçu comme tous ce « baptême de conversion pour le pardon des péchés« . C’est-à-dire qu’il a reçu ce signe proposé par le Baptiste qui s’adresse aux pécheurs, à ceux dont il faut justement faire le tri selon le Baptiste. Car voilà : le dieu va intervenir de manière définitive, il va faire le tri entre ceux qui, non-pécheurs, vont entrer dans son royaume et ceux qui, pécheurs, vont en rester exclus. C’est cela, l’idée de Jean-Baptiste. Et de beaucoup avec lui, des pharisiens notamment. Et Jésus, avec tout le peuple, et comme lui, et en même temps que lui, a fait ce geste d’espérance de ceux qui, en droit, devraient être exclus mais qui espèrent tout de même être pris -sans garantie-.

C’est cela que j’appelle la solidarité. Ce choix, contraire à l’annonce du Baptiste, reçoit l’authentification et la confirmation divines : « Toi, tu es le fils à moi, l’aimé, en toi je suis pleinement satisfait. » Et ce choix fait notre admiration aujourd’hui. Je trouve même qu’il faudrait instaurer, avec cet évangile, une « fête de la solidarité ». C’est une des grandes valeurs de nos jours, une de celles qui font qu’on admire les personnes ou les organisations qui les prônent ou les mettent en œuvre : solidarité avec les opprimés, les réfugiés, les victimes de toutes sortes, avec la planète et par là avec l’ensemble des peuples. C’est du reste la raison pour laquelle, en France, la réception par les autorités ecclésiastiques du rapport de la CIASE sur les crimes sexuels est si observée -et pourvu qu’elle le demeure dans le temps !- : saura-t-on être réellement solidaire des victimes ? Surtout après s’être montré si complaisants avec les bourreaux !! En tous cas, pour une fois qu’on trouve quelque chose où l’évangile et notre monde se rejoignent, je trouve que ça vaudrait de fêter ça !

Mais creusons un peu la chose pour en saisir toute la substance. Le défi de la solidarité est immense aujourd’hui : nous sommes invités à une solidarité universelle, y compris avec des personnes qui sont de l’autre côté du globe et que nous ne connaîtrons jamais ! La question de la motivation se pose forcément à nous : peut-on vraiment être solidaire de tous ? Ne faudrait-il pas laisser tel ou tel de côté : ceux qui sont trop loin, ceux qui ne « font pas d’effort », ou bien ceux qui sont dans cette situation « par leur propre faute », ou encore… que sais-je ? Partout on constate un durcissement vis-à-vis des pauvres et des défavorisés. C’est une évolution qui peut sembler paradoxale, mais qui dans le fond est due à la force même avec laquelle les valeurs de solidarité sont promues : c’est un programme très très exigeant !

La solidarité est devenue une partie de ce que nous estimons être l’humanité, le sentiment d’humanité. Mais ce que cela exige tend à nous faire aussi imaginer des « limites ». Oui j’ai besoin d’agir en solidarité pour me regarder en face dans un miroir : cela veut dire que mes motivations sont autant d’une certaine philanthropie gratuite que d’une recherche de mon propre accomplissement. Ce n’est d’ailleurs pas anormal, « aimer son prochain comme soi-même » implique qu’il y ait du bénéfice personnel à se tourner vers les autres ! Mais devant les efforts et l’énergie qu’implique cet altruisme authentique surgit bientôt un soupçon ou une interrogation : les personnes dont j’essaye de me montrer solidaire se montrent-elles à leur tour dignes des efforts que nous leur consacrons ? La question scandalisera toute personne qui n’est pas investie directement et durablement dans ce type de service ou d’engagement ; elle rejoindra au contraire toute personne qui l’est ! Combien de fois faut-il reprendre, refaire, recommencer, jusqu’au découragement ! Même à l’échelon collectif, on se rend compte que des actions peuvent être détournées, un peu manipulées, et finalement manquer leur but… du fait même des personnes ou des groupes que l’on cherchait à aider.

Faut-il donc tout arrêter, tout remettre en cause ? La solidarité n’est-elle qu’un rêve ? Et voilà que s’élèvent des voix de plus en plus fortes et nombreuses, qui clament le « chacun chez soi », qui réclament que l’on construise des murs, qui empilent les conditions impossibles à remplir pour apporter une aide, qui mettent en avant la disproportion des forces. Car il faut reconnaître que les forces de la pauvreté, de la souffrance, du mal, sont … immenses. Alors, la solidarité, doux rêve qu’il vaut mieux abandonner ? Horizon véritable, qui s’éloigne au fur et à mesure que l’on s’approche, et qu’il vaut mieux traiter comme tel, c’est-à-dire comme un idéal qui guide un peu certaines actions mais qu’il ne faut surtout pas chercher à rendre réel à tout prix ?

Ce que je remarque, c’est que Jésus situe sa solidarité au niveau d’une responsabilité collective partagée, dans le péché. En montrant sa solidarité précisément par la réception du « baptême de conversion pour la rémission des péchés« , il dit : si le monde va mal, c’est à cause des fausses pistes que nous avons suivies, c’est à cause de nous. Et je fais partie de ce « nous ». C’est énorme. Il ne vient pas faire le tri en faisant tout voler, il ne vient pas désunir et disperser, sur la base de ce clivage entre pécheurs et non-pécheurs. Il vient au contraire invalider ce clivage, le rendre inopérant.

C’est une attitude extraordinaire. On peut en effet à bon droit se sentir écrasé par l’ampleur de la souffrance dans le monde. Et plus encore, on peut se sentir écrasé par l’ampleur aussi de la brutalité qui inflige cette souffrance, ou qui s’en moque. La solidarité avec tous les hommes, si elle est déjà avec effort une solidarité avec les victimes, ne veut pas être une solidarité avec les bourreaux ! Et si cela voulait dire cautionner le mal qu’ils font ou ont fait, évidemment que ce n’est pas possible ! Mais les bourreaux sont aussi des hommes, ce qu’ils font ne dit pas tout ce qu’ils sont, et voilà un nouveau problème, vraiment épineux…

Quelle solution devant tout cela, devant tout ce mal : se tenir à distance ? Affirmer haut et fort : je ne suis pas de ceux-là, je fais au contraire partie de la solution ? Bien sûr qu’on peut aussi s’engager pour faire du bien dans son environnement immédiat, afin de ne pas laisser le mal s’étendre indéfiniment, bien sûr qu’il faut le faire… mais n’est-ce pas aussi en quelque manière se mettre à part, comme une (des) « solution(s) » qui vient de l’extérieur ?

Le choix de Jésus est différent. Il ne se situe pas en surplomb, il assume d’être membre aussi de cette humanité qui fait du mal. Il assume d’être membre de cette collectivité qui est à l’origine de toutes ces fausses pistes entrecroisées qui se nourrissent en quelque sorte les unes les autres. Il faut beaucoup de force pour dire avec un groupe « nous nous sommes trompés », quand on était justement celui qui, dans le groupe, disait qu’il fallait faire autrement que ce qui a été une erreur. Il faut un amour très fort pour assumer « nous t’avons fait du mal », quand on n’a personnellement fait aucun mal. C’est pourtant le choix qu’il fait. Et bientôt se dévoilera le motif de ce choix, à l’autre bout de son existence : une véritable passion pour l’humanité. Une de ces passions, un de ces regards, qui font que même face au pire, on ne cesse jamais de voir dans les êtres humains toute la beauté dont ils sont capables, en même temps que toute la fragilité qui les rend si vulnérables et si aptes à dévier et tomber.

L’enfant-espérance (dimanche 2 janvier).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous retrouvons nos mages, comme d’habitude en début d’année. J’ai cherché les années précédentes à adopter le point de vue de ceux-ci, dans Une longue quête, puis le point de vue de Joseph, dans Interview exclusive ; j’ai pris aussi le point de vue d’Hérode, dans Fixe ton étoile, en cherchant comment échapper aux jeux de pouvoir, et puis, en me concentrant sur l’étoile dans L’étoile de la rencontre, j’ai essayé de pointer comment une recherche de Jésus peut aboutir pour chacun, dès lors qu’elle est menée avec persévérance.

Je voudrais m’intéresser cette année… à l’enfant ! car c’est tout de même un sujet d’étonnement que son peu de présence dans ce « conte ». Prenons d’abord un peu de recul : le chapitre deux de l’évangile de Matthieu, tout entier situé après la naissance de Jésus, vise avant tout à montrer comment, de Bethléem, la famille passe à Nazareth, et donc comment « Jésus le Nazaréen » peut être dit « né à Bethléem ». Et Matthieu construit son histoire avec un passage par l’Egypte -ainsi fait-il vivre à son Jésus un épisode capital de l’histoire du peuple d’Israël- et au milieu de la violence exercée par Hérode depuis Jérusalem -ainsi inscrit-il déjà la vie de Jésus dans la poursuite par les pouvoirs en place et avec l’ombre de la mort à laquelle il échappe finalement, comme le raconte tout son évangile-.

Les mages sont ainsi le signe avant-coureur de la portée universelle du message de Jésus, ouverture qui, du vivant déjà de Matthieu, est celle qui pose problème à ceux du peuple Juif qui ne reconnaissent pas en Jésus un messager de leur dieu. Mais j’invite chacun à relire tranquillement ce chapitre, en se le représentant comme une miniature, et en faisant mémoire en même temps de l’ensemble de l’évangile de Matthieu, représenté comme une grande fresque : et j’invite à comparer dans sa tête et son cœur la miniature et la fresque.

Sandro Botticelli, La Nativité mystique (1501), huile sur toile 108,5 x 75, National Gallery, Londres.

Dans notre texte d’aujourd’hui, il est question de Jésus dès les premiers mots, mais dans une subordonnée circonstancielle : « Comme Jésus était né à Bethléem de Judée aux jours d’Hérode le roi, voici que des mages… » (et la suite de la proposition principale). On comprend que la naissance de Jésus est fort probablement la cause de l’arrivée des mages à Jérusalem. Très discrètement, mais néanmoins dès le début, cet enfant est le véritable moteur de l’action. Il est à peine un personnage : un personnage est, dans un récit, un être qui, par sa parole ou son action, contribue à acheminer le récit vers sa fin. Si l’on s’en tient à cela, l’enfant n’est pas un personnage, pas même secondaire.

Mais il est la fin de l’action elle-même, la fin du récit. Et cela fait réfléchir. Car c’est sans doute ainsi qu’il exerce sa puissance : il attire vers lui, il met en mouvement, il donne envie. Pour les scientifiques que sont les mages, il constitue un objet de recherche et une nouvelle motivation. Et c’est sans doute ainsi qu’il « traduit » dans la chair la toute-puissance du dieu : un dieu qui n’agit pas, cela nous déconcerte. Il ne fait rien, il est toute fragilité, il est menacé : mais il est là, les mages le savent (et maintenant Hérode aussi), et cela change tout. Et toute l’action de chacun se met en branle, et la science comme le pouvoir sont redéfinis.

« Certes, me diras-tu, est fragile le petit enfant, et tel qui plus tard changera le monde eût aisément été soufflé dans ses premiers jours comme une chandelle. […] Viens, disait-on à l’enfant d’Ibrahim. Et il venait vers le vieillard. Et il lui souriait. Et le vieillard en était éclairé. Il tapotait la joue de l’enfant et ne savait trop quoi lui dire, car l’enfant était un miroir qui donnait un peu de vertige. Ou une fenêtre. Car toujours l’enfant t’intimide, comme s’il détenait des connaissances. Et tu ne t’y trompes guère, car son esprit est fort, avant que tu l’aies rabougri. Et de ses trois cailloux il te fait une flotte de guerre. Et certes le vieillard ne reconnaît point dans l’enfant le capitaine d’une flotte de guerre, mais il reconnaît ce pouvoir. […] Ainsi de l’enfant d’Ibrahim dont le sourire passait comme une occasion merveilleuse que tu n’eusses su en quoi, comment saisir. Comme un règne trop court sur des territoires ensoleillés et des richesses que tu n’as même pas eu le temps de recenser. Dont tu ne pourrais rien dire. Alors c’est celui-là qui ouvrait et fermait ses paupières comme des fenêtres sur autre chose. Et, bien que peu bavard, t’enseignait. Car le véritable enseignement n’est point de te parler mais de te conduire.Et toi, vieux bétail, il te conduisait comme un jeune berger dans les invisibles prairies dont tu n’eusses rien su dire sinon que pour une minute tu te sentais comme allaité et rassasié et abreuvé. Or c’est celui-là qui était pour toi signe d’un soleil inconnu, dont tu apprenais qu’il allait mourir. Et toute la ville se changeait en veilleuse et en couveuse. Toutes les vieilles venaient essayer leurs tisanes et leurs chansons. Les hommes se tenaient devant la porte pour empêcher qu’il y eût du bruit dans la rue. Et l’on te l’enveloppait et te le berçait et te l’éventait […] S’il existe un remède au loin, on a dépêché des cavaliers. Et voilà que ta maladie se joue aussi sur le galop de tes cavaliers dans le désert. Et sur les haltes pour les relais. Et les grandes auges où l’on fait boire. Et sur les coups de talon au ventre, car il faut gagner la mort à la course. […] Enfant chétif ? Où vois-tu qu’il le soit ? Chétif comme le général qui mène une armée… » (A. de Saint-Exupéry, Citadelle, CLVIII, © Edition de la Pléiade, 692-3).

Nous passons ces jours en compagnie des enfants. Les petits, insouciants, actifs, merveilleux. Ce sont ceux qui changent tout. On vient à eux comme de vieux mages, avec des étoiles dans les yeux. Eux sont simplement nés il y a quelque deux ou trois ans, peut-être un peu moins ou un peu plus. Mais c’est leur univers qui nous émeut et qui nous meut. Ainsi cet enfant : c’est son univers que nous voulons rejoindre. Et c’est ainsi, toujours en naissance, qu’il choisit de dévoiler à nous pour toujours les secrets de son dieu. On va vers le dieu comme on va vers un enfant. Et attendons de lui… ce qu’on attend d’un enfant !

A la fin de l’épisode, les voilà qui, « entrant dans la maison, virent l’enfant avec Marie sa mère« . C’est la deuxième et dernière mention de l’enfant. Ils le voient. Un enfant de deux ou trois ans qui joue sous le regard de sa mère, avec elle aussi probablement. Il est tout occupé à son univers. Il va, il vient, il suit son idée, ses idées géniales de petit enfant. Il joue avec un rien, il invente un monde, il prend à témoin ceux qui l’entourent. Il relance de sa jeunesse nos vieillards fatigués, avec lui ils oublient toute la fatigue du chemin. Ils lui offrent leurs présents, on sent bien qu’il lui offriraient plus encore s’ils pouvaient. Et nous leur offririons nos vies, si c’était possible. Et nous supporterions tout pour eux, pour qu’ils aillent bien, pour qu’ils soient heureux. Ainsi l’enfant, ainsi le dieu, nous fait-il renaître, en tirant de nous le meilleur et le plus haut, ce que nous ne savions même pas porter en nous. Car en échange, sans même s’en apercevoir mais simplement à cause de ce qu’il est, il nous offre l’espérance, et ça n’a pas de prix.

« La Foi est une épouse fidèle. La Charité est une mère. Une mère ardente pleine de cœur. Ou une soeur aînée qui est comme une mère. L’Espérance est une petite fille de rien du tout. Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière. Qui joue encore avec le bonhomme Janvier. Avec ses petits sapins en bois d’Allemagne couverts de givre peint. Et avec son bœuf et son âne en bois d’Allemagne. Peints. Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas. Puisqu’elles sont en bois. C’est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes. Cette petite fille de rien du tout. Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus. Comme l’étoile a conduit les trois rois du fin fond de l’Orient. Vers le berceau de mon fils. Ainsi une flamme tremblante. Elle seule conduira les Vertus et les Mondes. […] C’est elle, cette petite, qui entraîne tout. Car la foi ne voit que ce qui est. Et elle elle voit ce qui sera. La Charité n’aime que ce qui est. Et elle elle aime ce qui sera.  » (C. Péguy, Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu, © Edition de la Pléiade, 536.539).

Famille sans modèle (dimanche 26 décembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Autant lever tout de suite une ambiguïté : mon billet d’aujourd’hui ne concerne pas le jour de Noël, même si je le publie la veille. Je m’en tiens à mon projet initial, commenter l’évangile du dimanche. Peut-être, quand je serai à la retraite, me mettrai-je aussi aux fêtes qui ne tombent pas un dimanche, mais pour l’instant ce serait trop. Toujours est-il que les deux jours, Noël et le dimanche, se succèdent et il n’est pas impossible que l’on trouve ici matière à méditer des choses qui se vivent aussi à Noël…

J’ai déjà commenté ce texte il y a trois ans, sous le titre Retournement et recherche, en essayant d’en balayer le texte tout entier pour faire ressortir ses nuances ou ses implications. Cette fois-ci, je voudrais m’attacher à l’aspect « famille ». Je n’oublie évidemment pas que la première visée du texte de Luc, comme de l’ensemble des « évangiles de l’enfance », est d’anticiper l’essentiel de ce qui va être la mission de Jésus. Il me semble d’ailleurs que notre texte a de nombreux points de contact avec celui des « disciples d’Emmaüs », et je me dis que la prochaine fois qu’il nous est servi, je prendrai le temps de creuser ce contact.

La famille, dans ce texte, ce n’est pas simplement « un père, une mère », comme le voudrait un slogan récent : c’est une réalité beaucoup plus large. Les « parents », [hoï gônéïs], désignent sans doute le père et la mère. Ce sont bien eux qui ignorent que leur enfant adolescent reste en arrière, bien eux aussi qui se mettent à le chercher : mais justement, ils le cherchent dans toute la « parentèle » [sunguénéïa], c’est-à-dire que la famille est vraiment présente dans sa largeur, dans son déploiement.

Ce fait me paraît important, car notre actualité tend à voir la famille se réduire de plus en plus, dans la manière dont on argumente à son sujet, à cette « peau de chagrin » du père, de la mère et de l’enfant. On voit qu’ici au contraire, la parentèle est très présente, et pas seulement lors de ce pèlerinage annuel, sans quoi l’enfant n’aurait pas la familiarité nécessaire pour passer des uns aux autres, et les parents du reste n’auraient pas l’idée d’aller chercher leur enfant le soir dans cette parentèle : il leur a semblé tout ce qu’il y a de plus naturel de supposer qu’il était avec ses grands-parents, ses oncles et tantes, ses cousins (ses « frères », comme on disait alors).

Cela montre aussi -et surtout- que Jésus construit sa personnalité dans cet ensemble-là. Son père et sa mère ne sont pas ses seuls repères. Il reçoit d’eux, bien sûr, mais aussi de tous ceux qui constituent l’entourage familier. Les repères qui vont construire l’humanité de Jésus viennent de tout cet ensemble de relations représenté par sa famille au sens large. La « sainte famille » n’est pas seulement le petit noyau que l’on représente à la crèche, elle est nettement plus vaste. Cela me paraît très important, dans la mesure où l’on érige souvent cette « sainte famille » (que les catholiques fêtent aujourd’hui) en « modèle », mais il faudrait se demander sous quel rapport elle est un « modèle ».

Si l’on s’en tient aux données écrites par Luc, le « modèle » n’est certes pas celui de la famille « bourgeoise » d’aujourd’hui. Une jeune femme pas encore totalement mariée mais déjà enceinte, des silences entre les conjoints qui ne passeraient pas aujourd’hui pour des modèles de communication, des relations entre les parents qui n’apparaissent pas comme un modèle d’harmonie sexuelle, un unique enfant… Il y aurait beaucoup à dire sur le côté « modèle » !! Je ne veux pas dire que la famille de Jésus était plus marquée par le bizarre que par la normalité, je dis juste qu’elle a surtout préparé Jésus à sa mission, et je pense qu’on devrait rester assez prudent sur l’emploi de ce repère quand on veut construire un modèle familial, sous peine de ridicule, car elle est pour le moins atypique.

Le côté « atypique » de la famille de Jésus me semble en fait fort intéressant à souligner : elle ne l’empêche pas de se construire, bien au contraire. Et peut-être n’y a-t-il pas LA famille mais tout simplement DES familles, comme il n’y a pas L’homme mais DES hommes, LA femme mais DES femmes, etc. Jésus a grandi dans une famille particulière, dans tous les sens du mot, et il n’en est pas moins celui qu’il est. Voilà qui est très encourageant pour toutes les familles, avec leurs forces, leurs brillances, leurs faiblesses, leurs manquements, etc. Pas de famille parfaite, pas même la « sainte famille », mais des familles qui toutes pourraient être celle de Jésus.. à condition, au vu de notre texte, de n’être pas repliées sur elles -mêmes mais d’être ouvertes, et notamment à une famille au sens large. Le modèle, finalement, c’est d’être une famille distincte et d’être une famille ouverte, large.

De cette famille, l’enfant se détache. La liberté de circulation et d’attachement qu’il y trouve lui permet aussi de s’échapper, sans difficulté mais aussi sans avoir le moindre doute sur la justesse de cette attitude. Ici, il se passionne, un jour, quand il a douze ans (c’est à dire qu’il est déjà monté à Jérusalem plus de trente fois, mais jusqu’à présent cela ne l’a pas intéressé de cette manière), pour les Ecritures : il a plein de questions à poser, il veut apprendre comment s’y prennent les docteurs, comment ils se servent de l’Ecriture, comment ils réfléchissent à partir d’elle. Ses intérêts sont éveillés par quelque chose qui n’est pas sans lien avec sa famille, mais qui lui fait faire aussi un pas de côté, un pas en-dehors. Et ce n’est pas ce que ses parents avaient « prévu », leur angoisse le dit assez.

« Et le voyant ils sont frappés, et sa mère dit à son adresse : enfant, que nous as-tu fait cela ? Voici, ton père et moi sommes à la torture en te cherchant. » C’est la mère qui parle, le père ne dit rien. Voici un sérieux contre-modèle à ceux qui prônent la « revirilisation », à ceux qui disent que l’homme (entendez le « masculin », le « mec ») doit être un roi dans sa famille. Joseph ne dit rien, on ne voit pas le moindre exercice de pouvoir de sa part. Je ne tire aucun argument du silence (et on serait sage de ne pas le chercher non plus !), je fais juste remarquer que le dialogue, la parole, est d’abord engagée entre la mère et l’enfant. Je fais également remarquer que c’est en présence de celui qui est présenté comme « ton père« , par Marie, -ce qui devrait suffire à assurer ce titre à Joseph, sans avoir à lui ajouter un qualificatif quelconque-, que ce dialogue se déroule.

Marie parle au nom des deux parents : ce n’est pas tout-à-fait la même situation que Aaron qui parle au nom de Moïse, à quoi j’ai d’abord pensé les comparer. Moïse devant Pharaon ne dit rien, c’est Aaron qui transmet sa parole : cela sans doute pour lui assurer un statut équivalent au Pharaon, dieu pour ses sujets. Moïse est comme un dieu lui aussi, et c’est un interprète qui transmet aux oreilles humaines ce que ce dieu veut. Mais ici, Marie parle au nom des deux, donc aussi en son nom propre : ce n’est pas du tout la même chose, cela ne donne pas le même sens au silence de Joseph.

Sa mère évoque la souffrance : celle de chacun de ses parents. L’accouchement sans douleur peut bien exister pourvu qu’on fasse ce qu’il faut (et il faut le faire !), l’enfantement sans douleur en revanche me paraît une illusion : ce n’est jamais sans souffrance que l’enfant advient à lui-même. Et il fait souffrir sans le chercher, sans le vouloir. Pas forcément sans conscience : mais il arrive qu’on sache qu’on va faire souffrir, et que pourtant on doive faire ce qu’on a à faire. Simplement, Marie le dit. Elle lui dit à la fois sa tendresse, « enfant« , et sa souffrance. Ce qui compte, c’est qu’il mesure ces choses, c’est qu’il en ait conscience. C’est ainsi qu’il grandit et devient vraiment humain. Et sa mère, manifestement, est tout entière à cette œuvre, qu’il devienne humain.

Joseph est ici aux côtés de son épouse, il la conforte par sa présence, il l’approuve par son silence (ne rien ajouter, c’est assez dire que tout a été dit et bien dit). Il n’exerce pas une autorité par l’affirmation, mais son agir est de faire en sorte que sa femme puisse jouer son rôle comme elle l’entend, et aussi que la relation entre la mère et l’enfant soit rétablie entièrement. Il rend possible, et cela suffit. Cela demande sans doute beaucoup de présence, beaucoup d’observation et d’attention aussi. Joyeux Noël à vous tous ! Et à votre famille, si vous en avez la grâce.

Une quête infinie (dimanche 19 décembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Cette fois-ci, l’évangile qui nous est donné est directement en rapport avec la naissance que nous allons fêter samedi : Luc, dans les récits d’enfance qu’il compose, écrit aussi cet épisode parmi ceux qui précèdent les naissances successives de Jean-Baptiste et de Jésus. Dans le commentaire intitulé Vivre une rencontre., je me suis efforcé de le situer dans l’ensemble de l’œuvre de Luc et de le commenter en son entier. Et j’ai essayé d’en faire ressortir les traits qui s’y trouvent d’une vraie rencontre.

Aujourd’hui, je voudrais juste m’arrêter sur la question que pose Elisabeth dans sa joie et le cri qu’elle lance. « D’où me vient cela, que vienne en face de moi la mère de mon seigneur ? » Cette question a quelque chose de fascinant, et il me semble qu’Elisabeth nous est donnée justement pour nous permettre d’accueillir nous aussi celle et celui qui viennent à nous. Je veux dire accueillir l’enfant et sa mère que nous allons fêter cette semaine. Mais je veux dire aussi accueillir toutes ces rencontres qui font notre existence. « Nous méritons toutes nos rencontres, écrivait Mauriac, elles sont accordées à notre destin et ont une signification qu’il nous appartient de déchiffrer. » Il me semble qu’avec cet évangile nous est montré qu’il n’y a pas de meilleur moyen de se préparer à la rencontre de Noël qu’en revisitant et réaccueillant toutes les rencontres qui comptent pour nous -peut-être même, qui sait, en donnant de la valeur à certaines rencontres encore trop insignifiantes pour nous-.

Cette question n’est certes pas la première chose que dit Elisabeth : ses premières paroles sont tournées vers sa visiteuse, vers celle qui déclenche en elle une telle réaction. Elle commence par la louange et la bénédiction. Ce dernier mot revient deux fois, [éou-logéïn], « dire du bien« , « tenir une parole heureuse« . Au sens propre, elle fait l’é-loge de celle qui vient à elle, et de l’enfant qu’elle porte. Elisabeth est vraiment dans la rencontre, parce qu’un élan intérieur la porte d’abord à l’émerveillement à l’égard de l’autre. Je voudrais pouvoir accueillir toujours l’autre personne de cette manière, en voyant en elle ou en lui une personne à part, en accueillant a priori tout le bien qu’on dit d’elle ou qu’on peut dire d’elle.

Quand ses mots parlent d’elle, ensuite, il s’agit d’une question, et d’une question ouverte. Pas d’une affirmation. Voilà qui est tout-à-fait significatif et, me semble-t-il, bien ajusté à notre temps. Une question. Elisabeth ne se lance pas dans une affirmation dogmatique, elle n’étale pas une certitude, elle n’assène pas une vérité : elle pose une question. Une question qui la concerne au premier chef, qui l’engage. Elle cherche, elle interroge. Sa question recevra-t-elle une réponse ? Mais non : elle vaut comme question. C’est à l’état de question que ces mots changent et influencent son attitude, l’ajustent à cette visitation qui lui est faite, à cette rencontre qui vient à elle. Elle s’ajuste à la rencontre parce qu’elle se met en question. « D’où me vient cela, que vienne en face de moi la mère de mon seigneur ? » C’est inouï, c’est pour toujours incroyable.

Il me semble que ce positionnement est celui qui est le plus juste, le plus adapté à notre époque. Nous vivons dans un âge séculier, où « être croyant » n’est plus une évidence : au contraire même, c’est plutôt l’attitude incroyante qui est celle adoptée a priori. La fête de Noël n’est pas d’abord perçue comme une fête religieuse, tous s’en sont emparés. Faut-il le regretter ? Non, j’ose le dire. Il me semble au contraire que cela affine notre foi, notre manière de nous situer comme croyant. Nous sommes d’abord des chercheurs, nous interrogeons : nous nous interrogeons, et éventuellement nous invitons d’autres à s’interroger. Mais notre positionnement émerveillé n’est pas, n’est plus, ne peut plus être, celui d’une affirmation brutale. La société sécularisée dans laquelle nous sommes est un bénéfice pour nous : elle nous contraint à purifier notre attitude croyante, à de pas nous barder de certitudes, mais à nous provoquer à une quête infinie.

Nous cherchons des réponses, bien sûr, mais désormais elles ne peuvent plus ne pas tenir compte des autres, du monde dans lequel nous vivons, des quêtes des uns et des autres. Se mettre en quête, c’est être prêt à l’aventure, à la croissance, à la nouveauté. Comment mieux se préparer à entendre et recevoir ce « nom nouveau que nul ne connaît sinon celui qui le reçoit » ? Les réponses ne peuvent pas être des réponses malgré la science, ou malgré l’expérience des uns et des autres, ou malgré les objections que les uns ou les autres peuvent faire à l’attitude croyante. Nous ne pouvons pas nous satisfaire de réponses faciles ni toutes faites. Mais les questions, oui. Les questions, on a toujours le droit de les poser. Et elles valent pour elles-mêmes, même et surtout si elles nous mettent devant l’inévidence. On avance avec, on avance grâce à une question. Voilà tout ce qu’Elisabeth représente pour moi, avec sa question.

Rafaëlo Sanzio, La Visitation (1518), Huile sur bois 200 x 145, Musée du Prado, Madrid.

Le mot interrogatif est [pothén], qui se traduit « de quel lieu ?« , ou « de quelle source, par quel moyen ?« , ou encore « par suite de quelle cause, par quel motif ? » C’est une chance que cette richesse du grec, cette variété d’options en un seul mot. Dans une question, il y a plusieurs questions. « De quel lieu me vient cela, que vienne en face de moi la mère de mon seigneur ? » C’est un peu se demander qui a décidé une chose pareille, de quel « lieu » peut bien émaner une telle rencontre. « De quelle source me vient cela, que vienne en face de moi la mère de mon seigneur ?« , ce n’est pas tout-à-fait la même chose : c’est plutôt questionner l’énergie à l’œuvre dans une telle rencontre, s’interroger sur le flux qui commence là : où cela nous mènera-t-il ? Quelle aventure commence donc ici ? « Par quel moyen me vient cela, que vienne en face de moi la mère de mon seigneur ?« , c’est inscrire l’évènement de cette rencontre dans l’ensemble des interactions de la vie : comment cela a-t-il pu jouer ? Quel rapport avec tels autres évènements ? C’est se demander comment cette rencontre s’intègre dans la vie entière. « Par quel motif me vient cela, que vienne en face de moi la mère de mon seigneur ?« , c’est se demander s’il y a une intention derrière cela, s’il y a un sens, et lequel. On voit à quel point la question, s’épanouissant en un éventail de questions, met toute la vie en mouvement dans de multiples directions à la fois.

La raison de son questionnement émerveillé, c’est « cela : que vienne en face de moi la mère de mon seigneur« . C’est le déplacement de l’autre. Tu m’as remarqué. Tu m’as choisi. Tu as choisi de m’accorder ton attention, ton amitié, ton amour peut-être. Tu as fait un chemin jusqu’à moi, tu m’as fait une place dans ton existence, tu as renoncé à certaines choses pour me faire une place. Tu es venu(e). « D’où me vient cela…?« 

C’est le déplacement de l’autre, mais aussi le lieu où elle choisit de se tenir, « en face de moi« . Tu ne m’as pas contourné, tu ne me regardes pas de biais : tu m’envisages. Tu t’es placé sur ma route, comme une étape, comme un obstacle, comme une évidence. Tu m’as offert un choix. Je peux me détourner, ou à mon tour t’envisager. Et il en est toujours ainsi, à chaque instant. Tu m’offres ton regard, et dans tes yeux qui sont le miroir de ton âme je peux plonger au fond de toi : tu t’es fait(e) espace, tu m’as ouvert tes jardins intérieurs, « d’où me vient cela…?« 

Et la raison de son questionnement émerveillé, c’est enfin la qualité de cette personne, « la mère de mon seigneur« . Toi qui viens à moi, tu es porteuse d’un secret, tu es porteuse de mieux encore : mon dieu se cache en toi. Ou plutôt, il repose en toi, d’une manière qui me reste encore à découvrir. Dans ma quête se murmure à mon cœur que tu portes en toi le terme de ma quête. Seulement en m’interrogeant puis-je avoir cette attitude et ce positionnement à ton égard. Mais je sais que ce que, moi, je porte, frémit déjà de joie à ta présence et au cadeau que tu es, que tu renfermes, que tu produis, qui vient du meilleur de toi.

Joyeux Noël !

A la rencontre de l’espérance (dimanche 12 décembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Dans la suite (ou presque) du texte de la semaine passée, Luc nous met en présence du Baptiste dans l’exercice même de son ministère et dans son contact avec les foules. J’ai situé ce texte et l’ai commenté dans son ensemble sous le titre Justice sociale urgente.

Replaçons-nous dans la perspective générale selon laquelle ces textes sont choisis et nous sont donnés : ils dessinent et creusent une attente, celle d’une apparition ou d’une révélation comme nous l’avons découvert il y a deux semaines. Ce qui est donné à notre attente, c’est l’apparition du « Fils de l’homme » à travers toute créature, nous-même y compris. Et pour nous approprier cette attente, pour qu’elle trouve sa place au milieu de tous nos désirs (car nous sommes des êtres de désir, n’est-ce pas ?), Jean-Baptiste apparaît avec un message qui réveille nos attentes, qui les délivre en quelque sorte en nous remettant sur la piste d’un avenir possible et grand ouvert.

Manifestement cela fonctionne, puisque « les foules » l’interrogent. Et la question éveillée en elles, c’est « Que ferons-nous ? » Tout de suite, le désir réveillé veut se traduire en actes. L’attente qui se construit en nous en ces temps particuliers, ce n’est pas une attente passive, une attente de spectateur plus ou moins dans la crainte de ce qui pourrait survenir ; mais c’est une attente active, une attente d’acteur. L’espérance est une chose qui se construit : s’il s’agit d’une rencontre, il s’agit d’aller nous aussi à la rencontre, autant qu’il nous est possible. « Que ferons-nous ? » Ce « faire » est créatif, le verbe [poïéin] a donné notre « poésie« , c’est un « faire » qui fait du neuf, qui réorganise, qui fait apparaître et révèle lui aussi des réalités. L’énergie et l’envie sont donc là, bien réveillées : mais pour faire quoi ?

L’œuvre essentielle à laquelle invite le Baptiste, c’est l’égalité. C’est le partage. C’est la solidarité. Ouvrir les yeux pour s’apercevoir qu’il y a des inégalités : concrètement, qu’il y a des choses que j’ai, dont je dispose, et qu’un ou une autre à côté de moi n’a pas. Prise de conscience. Jean-Baptiste est très concret, il parle de vêtement et de nourriture, deux besoins fondamentaux. Autrement dit, son premier critère est dans les besoins vitaux de l’autre. Sans doute parce qu’une vie ne vaut pas plus qu’une autre vie (n’en déplaise aux assurances !), et que sur ce terrain je m’aperçois plus vite non seulement des besoins de l’autre mais du titre qu’il a à être aidé et secouru.

Le vêtement appelle sans doute aussi ce qui relève de la dignité : car le vêtement en est bien souvent le signe, le symbole. C’est le sens des uniformes ou des tenues particulières, soit qu’elles indiquent une fonction, soit qu’elles indiquent un statut. Nous changeons de vêtement selon les circonstances, ne mettons pas les mêmes selon les occasions ou selon les activités. Avec le mot employé par Luc, on vise plutôt la « tunique« , soit le vêtement de dessous, celui qui, dans l’antiquité, reste le même quelles que soient les circonstances, et par-dessus lequel on revêt éventuellement un autre vêtement. Il s’agit de la dignité « de base« , celle sans laquelle on n’est plus un humain. Jean-Baptiste nous appelle à agir dans le sens d’une meilleure reconnaissance par nous de la dignité de chacun.

« La charité de saint-Martin », cathédrale Saint-Gatien, Tours.

La nourriture, quant à elle, appelle tout ce qui donne force, vie, santé. C’est tout ce qui est assimilé par un être pour qu’il ou elle le transforme en soi-même. L’appel du Baptiste peut être aussi bien à partager notre avoir que notre savoir, que l’énergie qui nous anime, ou les passions et l’amour qui nous font vivre. En fait, si je me demande ce qui me nourrit, au sens le plus large possible, cela m’ouvre un champ immense pour regarder ensuite autour de moi et découvrir ce dont d’autres, peut-être, manquent.

En fait, ces mots du Baptiste nous apprennent aussi à recevoir. Car ses mots sont adressés à la foule, c’est-à-dire à une multitude de personnes. Parmi celles-ci, il y en a qui, en s’examinant ainsi, ont réalisé qu’elles avaient des choses que je n’ai pas, et souhaiteraient les partager avec moi : je perçois grâce au Baptiste ma richesse, mais aussi mon indigence, et je suis invité à m’ouvrir aux bienfaits apportés par d’autres, offerts gratuitement, à ne pas rester dans une auto-suffisance trompeuse, ce qu’on appelle justement la « suffisance » au sens moral.

Et soulignant que ces mots sont dits à une foule, force est de comprendre qu’ils doivent aussi recevoir une interprétation collective : un ensemble de personnes est aussi doué d’un certain nombre de biens qui le rend susceptible de partage. Les inégalités sont aussi des groupes entre eux, des peuples entre eux. A l’aune de cette invitation de Jean-Baptiste pouvons-nous regarder aussi notre attitude collective vis-à-vis des migrants, des réfugiés en particulier. Et là, force est de constater à notre honte que nous ne sommes pas, mais alors pas du tout, dans le partage ni la solidarité ! Le constater ne suffit pas : il faut agir : « Que ferons-nous ?« 

Je ne peux pas m’empêcher de noter que nous entrons, en France, dans une année électorale décisive. Je sais que tous mes lecteurs ne sont pas en France, mais beaucoup d’entre eux (pas tous hélas) auront à faire face aussi, à plus ou moins brève échéance, à des élections. Or, glisser son bulletin dans l’urne, c’est aussi agir. Les choix de société qui sont les miens et qui déterminent mon vote à ce moment-là relèvent aussi de l’appel de Jean-Baptiste à l’égalité et à la solidarité. Je ne fais campagne ici pour personne, mais je dis que l’évangile ne peut pas rester en dehors de mes critères de réflexion à ce moment-là. J’aurais aussi à en répondre au jour du jugement. Je ne peux pas déplorer certaines actions de mon pays puis les oublier dans ce choix-là. Bien sûr, nous savons tous qu’aucun candidat ne correspond jamais à l’ensemble de nos choix. Mais nous avons un devoir très exigeant de repérer en ces matières ce qui relève pour nous de la priorité ou non, afin de choisir ce qui en premier lieu nous paraît important. C’est une des actions importantes que nous avons la chance (la grâce) de faire pour aller à la rencontre du « Fils de l’homme », pour le faire advenir et apparaître mieux dans notre société et notre vie collective.

Je me rends compte que ces mots de Jean-Baptiste recouvrent les premiers de Jésus quand, dans l’évangile de Matthieu, il évoque le jugement : « J’avais faim et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger et vous m’avez accueilli ; j’étais nu et vous m’avez habillé.. » (Mt.25,35-36). D’un bout à l’autre, les critères et les moyens d’action sont décidément les mêmes. Notre attitude vis-à-vis des autres est absolument décisive. Et cela vaut pour tous : même les « taxateurs« , même les « soldats« , c’est-à-dire ceux qui sont plus au service de la puissance étrangère que « de la foule » ou du peuple, demandent quoi faire, et reçoivent une indication. Tous les humains, quels que soient leurs rapports au peuple du dieu, sont réveillés dans leur espérance et trouvent une voie pour la rendre active. N’est-ce pas magnifique ?!

Ajuster son cœur (dimanche 5 décembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Dimanche dernier nous était tracé un horizon d’attente : la manifestation du Fils de l’homme à travers toute la créature. C’est encore une manifestation qui nous est promise cette semaine, mais cette fois il s’agit de la première, la manifestation « de référence » pourrait-on dire. Le personnage de Jean-Baptiste apparaît, Luc donne une grande solennité à cette apparition, et il apparaît pour annoncer la première manifestation du Fils de l’homme. J’ai déjà commenté l’ensemble de ce passage sous le titre Reprendre sa trace profonde. On pourra s’y reporter pour suivre un premier détail du texte, de sa place dans l’ensemble de l’évangile de Luc et de son organisation, et aussi du sens global qu’il revêt -enfin, à mon point de vue bien sûr.

Je vient d’écrire que Jean-Baptiste « apparaît pour annoncer la première manifestation du Fils de l’homme », mais ce n’est pas très juste. A vrai dire, il n’annonce pas la « première manifestation », car il pense qu’il s’agit de la seule et donc de la dernière. Luc prend soin de situer Jean-Baptiste comme un nouveau prophète, et c’est un choix hardi car le « corpus » des Nebiîm -des Prophètes- est clos. Sans doute cristallisé autour de la figure de Jérémie, il regroupe dans la Bible hébraïque des écrits qui se réfèrent à trois grandes figures (celles de Jérémie, d’Isaïe et d’Ezéchiel), plus un quatrième recueil : celui des « Douze ». Depuis, plus rien. Ce sont d’autres écrits qui ont continué d’être produits, qui ont pris en quelque sorte le relais des Prophètes, ce que nous appelons les Ecrits de Sagesse. Le dernier d’entre ceux-ci dans la Bible hébraïque, c’est Daniel, qui annonce justement la fin, les derniers temps et la manifestation ultime et victorieuse d’un « fils de l’homme ». Jean-Baptiste est plutôt dans cette perspective. Il sera le premier surpris par la « méthode Jésus » !

Mais puisque, en cet Avent, nous sommes invités à n’attendre pas d’abord une « fête de Noël » mais une réalité bien plus vaste, une « manifestation générale », une révélation ultime, il est intéressant de regarder dans ce texte d’aujourd’hui ce que le Baptiste recommande en ce sens. Or ce qu’il proclame, c’est « un baptême de conversion dans la rémission des péchés« . Ces mots ne peuvent recouvrir une description de la fameuse manifestation annoncée, ils ne peuvent qu’être disposition subjective à celle-ci. Autrement dit et plus simplement, le Baptiste nous prépare à cette manifestation : il nous indique comment faire pour que notre attente soit ajustée. Rappelons-nous, nous avons entendu la semaine dernière que cette horizon, cette espérance, qui nous étaient proposés, ne correspondaient peut-être pas spontanément à ce que nous attendions. Mais comme c’est bien cela qui arrive, il convient de nous « ajuster le cœur » à ce futur imminent. C’est ainsi que nous y trouverons notre joie et notre accomplissement.

Alexandre Cabanel, Saint-Jean Baptiste (1849) Huile sur toile, Musée Fabre, Montpellier.

Quel est donc ce moyen, ce « baptême de conversion dans la rémission des péchés » ? Si j’en change un peu la traduction pour ouvrir par la nouveauté ou la surprise à ce moyen, il s’agit d’une « plongée de changement entrant dans la délivrance des fausses pistes« . A la base, il y a cette affirmation que notre vie est parsemée de nombreuses fausses pistes ([amartia], que l’on traduit souvent par péché, et qui relève du registre de l’égarement). La vie est un chemin, elle consiste à avancer et à faire de nombreux choix. Ces choix ont-ils été toujours les bons ? Si c’était à refaire, referions-nous point par point les mêmes choix ? La réponse appartient à chacun, elle peut porter sur de grands choix fondamentaux ou sur des choix « de détail », mais il y a fort à parier que nous pouvons tous mettre le doigt sur des choses que nous avons faites et que nous aimerions n’avoir pas faites, ou les avoir faites autrement.

Or, cela change notre horizon d’attente : soit en le restreignant, soit en détournant notre regard. Nous pouvons en effet, par réalisme, attendre moins de la vie parce que notre expérience nous dit que nous ne l’avons pas construite comme nous aurions voulu, ou pire encore ne plus en attendre grand chose parce que nous sommes rongés par des regrets ou des remords. C’est à ce point que nous prenons conscience que nos égarements peuvent nous emprisonner. Justement parce qu’ils limitent notre horizon. Et notre attente, notre espérance, n’envisage même pas que nous puissions nous défaire de tout cela : avec réalisme, nous nous disons que le passé est le passé, et qu’il ne sert à rien de vouloir qu’il ait été autrement, qu’il ne sert à rien de « pleurer sur du lait renversé » (comme on dit en anglais).

C’est ici le côté absolument révolutionnaire de l’annonce du Baptiste : il y a un moyen « entrant dans la délivrance des fausses pistes » ! Son message nous fait dresser l’oreille à une perspective a priori irréaliste : ah bon ? Il serait possible de refaire l’histoire ? Tout du moins, il serait possible d’en changer le cours en faisant qu’elle n’ait plus ces conséquences désastreuses et fermées ? Oui, dit le Baptiste, c’est possible, et c’est un processus dans lequel il faut entrer (ce que je traduit par « entrant dans« , c’est la préposition [éïs] qui signifie dans mais bien avec cette idée dynamique d’entrer, d’un mouvement). Autrement dit, cela ne se fait pas d’un seul coup, c’est un cheminement. Et comme la vie est un cheminement, c’est une nouvelle vie en quelque sorte, ou une nouvelle dynamique pour la même vie.

Et comment cet nouvelle dynamique peut-elle commencer de s’inscrire, de se mettre en place, de renouveler l’existence ? Par le changement, [métanoïa]. La-pensée-de-l’après, l’après-pensée, ou la-pensée-de-l’avec, l’avec-pensée. Après ? Oui, tu arrêtes de te focaliser sur ce qui s’est passé et sur les conséquences, tu envisages un « après », tu t’ouvres à une nouveauté qui pourrais survenir. C’est un bouleversement complet de la manière d’envisager l’existence. Abram était « fils de quelqu’un » (c’est ce que signifie ce nom), il était nommé d’après son origine, ce qui le précède, il devient Abraham, « père d’une multitude« , nommé d’après ce qui va lui arriver, d’après un don à-venir ! C’est cela, la [métanoïa], la-pensée-de-l’après. D’être seul et comme un goulet d’étranglement, on se fait « pour », on s’ouvre à l’impossible. Cela rejoint d’ailleurs l’autre interprétation du [méta-] de [métanoïa], avec : ne pas se penser seul, ne pas s’envisager de manière isolée, mais s’ouvrir à ceux avec qui on vit, pour qui on veut vivre. Là sont, dans le message du Baptiste, les déclics qui changent tout.

Mais, dernière précision, cela n’est pas à opérer avec des pincettes, « un peu » : c’est une plongée, [baptisma] en grec. C’est une immersion totale qu’il faut oser immersion dont la plongée dans les eaux n’est qu’une image symbolique. On n’entre pas à demi dans ce genre de changement, on bascule totalement, ou alors rien ! Voilà ce que j’entends aujourd’hui dans cet évangile, pour que nous puissions être tout à la manifestation qui s’annonce (« Tous à la manif !! »), autour de nous, chez les nôtres, et même en nous, du Fils de l’homme.

L’attente d’un dévoilement (dimanche 28 novembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous fonctionnons tous avec plusieurs calendriers. Celui qui nous est le plus présent à l’esprit est le calendrier civil, avec son « Jour de l’an » au 1er janvier. Mais une grande partie de notre vie est aussi organisée en fonction du calendrier scolaire, commençant à date variable mais plus ou moins proche du 1er septembre : c’est ce calendrier-là qui explique l’alternance de nos périodes de travail et de nos périodes de vacances, du moins pour qui a une famille. La calendrier de la liturgie est encore un autre calendrier : il commence avec le premier dimanche de l’Avent, qui entame le premier des deux grands cycles, le cycle de Noël. L’entremêlement de ces calendriers nous rappelle, dans la dimension très concrète du temps, la contingence de ces différentes dimensions de nos vies uniques : la vie civile seule ne suffit pas, la vie professionnelle seule ne suffit pas, la vie religieuse seule ne suffit pas.

Nous vivons en ce dimanche le début de la nouvelle année religieuse, et cette nouvelle année sera marquée par le choix privilégié de l’évangile de Luc, en lieu et place de celui de Marc qui nous a en grande partie accompagné l’année dernière. Le texte qui nous est proposé est loin d’être au début de l’évangile de Luc : au contraire, il est presque à la fin ! Mais c’est à cause de l’orientation qu’ils veulent donner à ce cycle de Noël que certains l’ont choisi, et particulièrement l’orientation donnée à cette période de l’Avent qui nous achemine vers la fête. D’emblée, Jésus est montré comme « Celui qui vient ». J’ai déjà commenté ce texte sous le titre Retrouver son humanité.

Une chose, pourtant évidente, me frappe cette année en retrouvant ce texte : et c’est justement l’évidence ! « Et alors on verra le fils de l’homme venant dans la nuée, avec les puissances et grande gloire. » Je m’explique : le « Fils de l’homme » apparaît ici aux yeux de tous de manière évidente et incontournable. Celui qui parle, celui dans la bouche duquel Luc met ces mots, parle ouvertement mais à certains seulement. Du moins, tous ne l’écoutent pas. Et cela, parce que tous ne le reconnaissent pas. Il est contestable, et contesté. Certains l’ignorent. Certains vivent dans une autre partie du monde et ne savent même pas qu’il est là. Mais « alors« , « en ces jours-là« , nul ne pourra l’ignorer ni le méconnaître.

De manière fort imagée, la chose est décrite comme une apparition « venant dans la nuée« . Problème : les lignes qui précèdent viennent de décrire un ciel marqué par des signes « dans le soleil, la lune et les étoiles« , et d’indiquer que « les puissances des cieux » seront sens dessus dessous. Il me semble que ce rapprochement fait bien voir qu’il s’agit moins de l’approche d’un vaisseau spatial dominant ou transperçant des nuages, que de l’apparition d’une réalité jusqu’à présent obscure, voilée, « nébuleuse ». Autrement dit, cette manifestation cosmique se fera dans tous les lieux d’une présence jusque-là obscure et dans le mystère.

Voilà qui est une promesse tout-à-fait extraordinaire ! D’abord, il y a ces « lieux » où l’évangile nous assure (mais dans la foi, à l’obscur) de la présence de Jésus. L’eucharistie, bien sûr : mais quoi de moins évident ? La parole, également (contenue dans les écritures) : et là, on oscille si longtemps d’hésitation en certitude et de certitude en hésitation, tant notre cheminement nous fait parfois penser qu’on l’a saisi, puis à d’autres moments qu’on l’a perdu là même où l’on croyait le saisir. C’est encore dans la réunion des croyants : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux« . Voilà qui est parfois difficile à croire, s’il arrive que l’on sente à certains moments la présence d’un autre dans un groupe, combien de fois aussi ceux qui parlent ou se réunissent en son nom nous donnent plutôt l’impression du contre-témoignage ? C’est enfin dans les plus pauvres ou les plus petits : « Ce que vous avez fait aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait » : l’affirmation relève de l’évidence quand on se tient loin des pauvres, elle met la foi à rude épreuve quand on s’en approche ! Eh bien, extraordinaire nouvelle, « alors« , « en ces jours-là« , apparaîtra enfin, et de manière évidente pour tous, celui que certains auront tant cherché ! Joie indicible et qui nous transfigurera de bonheur et de beauté.

Mosaïque de la coupole, Baptistère San Giovanni, Firenze.

Mais il y a aussi tous les efforts de chacun pour « laisser apparaître Jésus » dans sa vie. Efforts pénibles, toujours à reprendre, objets de tant de découragements… Eh bien voilà : « en ces jours-là« , il apparaîtra ! Oui, il apparaîtra dans la vie de mon conjoint, des mes enfants, de mes voisin(e)s, de mes collègues, de mes ami(e)s. Il émergera comme d’une nuée, et sans doute même, j’ose à peine l’écrire, de ma propre vie ! Imaginons quelle transformation cosmique, quel état du monde, de voir Jésus ressuscité apparaître et surgir et émerger à la fois de partout, de tous ces « lieux » où il était présent ! Quelle surprise de le trouver là où l’on imaginait pas ! Quel bonheur de le voir enfin paraître là où on l’attendait ! Quelle grandeur, quelle dignité rendue à tant et tant de personnes ! Et comme cette présence, cette évidence, changera tout, tous nos rapports aux autres et aux réalités, toute notre relation au dieu fidèle.

Par contrecoup, il me semble que cela renvoie aussi à une autre idée du secret. Il y a le secret qui cache, et il y a le secret qui abrite. Il y a le secret qui cherche à soustraire à la vérité et à la lumière, et il y a le secret qui laisse une fragilité prendre vie et force. Si le « Fils de l’homme » est ainsi caché , au secret des personnes et des choses, c’est justement pour faire grandir et se renforcer. Dans ma vie personnelle, l’intériorité n’est pas un lieu pour soustraire ni se soustraire : c’est le lieu de l’indicible qu’il faut pourtant chercher à dire, autant qu’on peut. C’est le lieu où naît une parole pas encore mûre, pas encore sûre, pas encore en tout point ajustée, mais qui livre déjà un mystère. Ce n’est pas le lieu des pensées que je n’ose pas dire, c’est celui de ce qu’on n’arrive pas à communiquer totalement. Mon vrai secret n’est pas constitué par les douleurs, les peines ou les peurs qui me rongent et qui en fait m’emprisonnent parce que je les prends pour un secret : si j’arrive à mettre des mots dessus, si j’arrive à les dire, ces choses-là, je les exorcise, je m’en libère. Mon vrai secret est une beauté, un grandeur dans ma vie, encore indécise et malhabile : une réalité en croissance qui paraît déjà un peu, même si elle est encore mêlée de bien des approximations.

Quant à la dimension collective, on voit que le secret n’est pas la concertation tacite pour glisser sous le tapis ce qu’on ne veut pas voir découvert ! Ce secret-là, c’est la compromission et la complicité. « Car il n’est rien de caché qui ne doive être révélé« . Mais c’est le choix aimant de coopérer avec la vie qui grandit et se renforce, jamais contraire à l’ouverture. Le secret, le vrai, ne craint jamais le dévoilement ni le scoop : car tout est dicible dans ce qui peut être connu ou révélé. Et rien ne pourra jamais, jusqu’à « alors« , jusqu’à « ce jours-là« , être entièrement dit: parce que c’est trop grand, trop beau, trop unique. « Celui qui fait le mal déteste la lumière : il ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient dénoncées ;mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, pour qu’il soit manifeste que ses œuvres ont été accomplies en union avec Dieu. » (Jn.3,20-21).

Je ne me suis attaché, en fait, qu’à un verset de l’évangile du jour. Quelle richesse ! Je reviens pour finir au contexte où nous le lisons, celui d’une période d’attente qui débute. Et cela m’interroge : qu’attends-je ? Qu’attendons-nous ? Nous attendons une fête, oui : mais laquelle ? Juste la fête récurrente qui tombe tous les ans sans surprise le vingt-cinq décembre ? Pourtant ce texte d’aujourd’hui nous engage à une autre attente, l’attente d’une surprise. Mais confrontons notre attente à celle qui nous est proposée, confrontons notre attente à l’espérance qui nous est offerte : est-elle vraiment la nôtre ? Que changerait pour nous cette extraordinaire manifestation dans toutes les dimensions du créé à la fois ? Et si cela ne nous était pas promis, est-ce que cela changerait ou non quelque chose dans notre vie : car si la réponse est non, c’est que cette espérance n’est pas vraiment la nôtre. Une espérance véritable crée une absence, un manque, un déséquilibre que seule sa réalisation peut réparer. Quelle est notre espérance ?

Cher lecteur, je te souhaite un bon temps de l’Avent, une belle attente transformante de Celui-qui-vient. Et je partage aussi avec toi une joie : ce petit commentaire que tu viens de parcourir ou de lire constitue pour moi la 250° publication ! C’est une étape tout de même !

Le monde va quelque part, il s’agit d’entrer dans le mouvement (dimanche 21 novembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voilà au dernier dimanche de l’année Marc, que nous finissons avec…Jean ! Le texte qui nous est donné s’inscrit dans les procès de Jésus qui conduisent à sa Passion et sa mort. J’ai essayé il y a trois ans, sous le titre Vivre en frères, de situer et commenter ce texte : notamment de montrer quelle place il a dans le déroulement historique du procès de Jésus, et comment la « logique » fraternelle de Jésus et celle, politique, de Pilate s’opposent.

Pilate revient de sa première rencontre avec les chefs des prêtres qui lui ont amenés Jésus : ce qu’il a appris d’eux est somme toute assez vague. Ils ne le lui auraient pas livré s’il n’était pas à « faire du mal », mais la sentence qu’il mérite selon eux est … la mort ! Ce pour quoi ils doivent en passer par la justice impériale, seule habilitée à prononcer la peine capitale. Mais les chefs d’accusation, Pilate ne les a pas. Il est tout de même compliqué de juger quelqu’un quand on ne sait pas de quoi il est accusé ! Selon les accusateurs, c’est si grave que la mort est la peine proportionnée, mais on n’en sait pas plus…

Pilate réfléchit, ceux qu’il vient d’entendre sont ceux qui détiennent vraiment le pouvoir en Judée, ce sont eux ses adversaires politiques. Soit ils lui tendent un piège en dignes adversaires, soit cet homme leur est un authentique opposant, quelqu’un qui menace leur propre pouvoir. Et sans doute, les services de renseignements de Pilate l’ont déjà informé de ce Jésus, du mouvement qu’il suscite dans le pays, et de l’opposition que lui font précisément les responsables religieux. La deuxième option semble donc la plus probable, celle selon laquelle Jésus représente un danger pour les chefs religieux. Et Pilate va tenter de formuler un chef d’accusation pour se les concilier, ou peut-être au contraire de trouver en son prisonnier un agent politique qu’il puisse à son tour employer contre ses adversaires. D’où sa formule tranquille : « Toi, tu es le roi des Juifs ?« .

La réponse de Jésus le prend à revers : « à partir de toi-même dis-tu cela, ou d’autres t’ont parlé à mon sujet ? » D’une part, d’interrogeant il se trouve interrogé ; d’autre part, il se trouve interrogé sur sa pensée intime, sur les mécanismes de sa pensée. Mais cela ne le déstabilise pas trop. Au fond, la question pour Jésus est simplement de savoir si la question de Pilate vient de sa réflexion, ou bien si elle est un chef d’accusation formulé contre lui par les responsables religieux. Ce n’est pas du tout la même chose, parce que l’implication du titre de « Roi » n’est pas la même. Pour le Romain d’alors, un roi, c’est un roitelet de plus : quatre ont déjà été officiellement institués ou reconnus dans cette partie du monde, il peut bien y avoir un prétendant en course, et cette prétention est toujours à prendre en considération, ce peut-être un outil politique commode. « Divida ut imperes » (diviser pour régner) est une formule latine après tout. Mais pour le Juif d’alors, un roi c’est une véritable espérance messianique, c’est une promesse de salut par l’exercice du pouvoir (et Jésus on s’en souvient a clairement interdit aux Douze de se servir de ce titre pour parler de lui).

Pilate ne fait d’ailleurs aucune difficulté pour répondre, il ne s’offusque pas de la réaction de son prisonnier. « Est-ce que moi je suis Juif ?« , sous-entendu : non, je ne comprends pas les choses comme eux, et je ne suis pas de leur bord ni leur allié. Et le voilà qui pose ouvertement la question, qui expose la situation « La nation, la tienne, et les grands-prêtres, t’ont livré à moi ; qu’as tu fait ? » : comme s’il lui disait « donne-moi ta version : pourquoi es-tu ici ? Pourquoi sont-ils à ce point dressés contre toi ? » Quelle est donc la « version » de Jésus, qui explique cette animosité ?

« Le royaume -le mien- n’est pas [originaire] de ce monde : si de ce monde était le royaume -le mien-, les gardes -les miens- auraient combattus pour que je ne sois pas livré par les Juifs ; maintenant, donc, le royaume -le mien- n’est pas d’ici« . Il ne parle pas de lui, il parle du royaume. Du royaume qu’il a annoncé tout au long de sa prédication. C’est le centre de son annonce, c’est le résumé que la plupart des évangiles donnent de sa prédication : « Le Royaume est tout-proche ». Ce qui compte, aux yeux de Jésus, ce n’est pas lui, c’est le royaume. Qu’as-tu fait ? lui demande Pilate. J’ai annoncé le royaume, lui répond implicitement Jésus. Mais le royaume dont il parle (« –le mien« – précise-t-il sans cesse), Pilate ne doit pas le comprendre avec le sens qu’il met habituellement derrière ce mot.

Et quel est-il, ce royaume ? Comment est-il ? La première insistance porte sur son origine. Mais c’est plutôt par la négative qu’il en est question : le royaume n’est pas [ék tou kosmou toutou], littéralement « de le monde celui-ci » ; et pour finir [éntéouthén], « d’ici » ou « de cette source » ou également, sur le mode temporel, « à partir de maintenant« . [ék] ou [éx], signifient « hors de« , « de l’intérieur de« . Construite avec le génitif (ce qui est le cas ici), la préposition signifie « en venant de« , « en partant de« , un mouvement qui va du dedans au dehors (ou vers la sortie) ; elle peut aussi marquer l’éloignement ; elle peut marquer l’origine « génétique » (d’où l’on « sort »), la cause. Ainsi, Jésus ne dit pas quelle est, positivement, l’origine du royaume qu’il proclame. Mais il dit une seule chose, c’est qu’il n’est pas d’ici. Il n’appartient pas à ce « monde », il n’est pas le produit de ce monde, il n’est engendré par rien de ce monde. Il ne peut donc être réduit à rien de connu, il n’obéit pas aux « lois » de ce monde-ci, il n’obéit pas à la logique de ce monde-ci. Pilate a parlé de « roi », Jésus lui parle de « royaume » : dans la logique de ce monde-ci, où nous sommes, il n’y a pas de roi sans royaume, ni de royaume sans roi. Ou pas pour longtemps. Mais dans cette autre logique ? Le [kosmos] ne désigne « l’univers » que par dérivation, rappelons-nous : à la base, le [kosmos] c’est « l’ordre » ! Ce royaume-là est d’une autre ordre.

Matthias Stom, Le Christ devant Pilate (1633), Huile sur toile 142 x 184, Milwaukee Art Musem.

L’idée de royaume est une grande idée. Elle n’est pas superposable à celle de « nation » : il peut y avoir plusieurs nations dans un même royaume, comme il peut y avoir plusieurs royaumes dans la même nation. La nation, c’est plutôt un peuplement et son organisation politique (au sens noble et général du terme). Dans l’idée de royaume, il y a l’idée de flux, l’idée d’une destinée, d’un courant profond qui mène quelque part. Dans l’ancien Orient, le « roi » était souvent divinisé, tenu pour un dieu, parce qu’il avait un pouvoir de cet ordre : pensons au sceptre du Pharaon, avec ses deux bouts, l’un pour rassembler les énergies positives, l’autre pour disperser les négatives. Ce fut une originalité d’Israël que de ne pas faire de son roi un dieu, mais pour une raison bien précise, et qui ne vient pas d’une vision plus sécularisée : c’est que la place était déjà prise ! C’est Yahvé qui était le roi, et il ne fallait pas prendre sa place ! Si le Pharaon (pour continuer avec cet autre exemple) était à la frontière entre les hommes et les dieux, c’est qu’il était chargé de conduire tout le peuple d’Egypte à passer à sa suite vers l’immortalité et le régime des dieux. On voit que le royaume, c’est à la fois le « terrain » et le « projet » de ce passage.

Pour autant, ce royaume est bien « dans ce monde » et « pour ce monde ». Il va le dire à peine plus loin : il est venu « dans ce monde« . En choisissant d’annoncer un « royaume », Jésus s’inscrit dans l’ensemble décrit au paragraphe précédent, il revivifie, il réveille toutes ces conceptions. Il parle d’un passage, d’un mouvement profond à l’œuvre dans le monde, d’un flux inscrit dans le monde et qui l’entraîne, le fait passer dans un « ailleurs » ou un « autre chose »; ce flux, précise-t-il, ne trouve pas son origine en ce monde : mais il le traverse, le transforme, l’entraine.

Et bien sûr, s’il ne trouve pas son origine en ce monde, il n’entre pas en concurrence avec les autres royaumes qui, eux, trouveraient ici leur origine. C’est pourquoi ce royaume ne s’établit pas par le combat, par l’affrontement. Il ne prend pas une place déjà prise par un autre, il ne remplace rien, il ne se substitute à rien. Raison pour laquelle il n’a pas de « garde » qui se battent pour lui. Ici je suis bien obligé de faire une petite pause et de considérer une tendance forte dans le discours de certains « zélateurs » parmi les chrétiens d’aujourd’hui. On en voit de plus en plus qui tiennent un langage guerrier, on en voit de plus en plus qui parlent de « se battre », de « reconquête », qui parlent de « défendre ». Comment peut-on tenir un tel discours ? Comment peut-on se réclamer du Jésus qui nous est donné aujourd’hui dans ce texte, en se disant chrétien, et avoir de telles intentions ou projets ? Quelle foi mal située, je veux dire pas à la bonne profondeur : le dieu est trop unique, et trop unique son royaume. Rien ne remplace le dieu, oui : mais du coup, le dieu ne remplace rien non plus. Il est autre. Le combat l’affrontement, c’est toujours pour une substitution. Mais là, ça ne veut plus rien dire…

La logique de Pilate, celle de ce monde, de cet « ordre » des choses, c’est pourtant de raisonner comme nous faisons toujours. Tu parles de « ton » royaume, « Et donc tu es roi ?« . Mais il n’a rien dit de tel. Et il lui renvoie cette logique comme un miroir : « Toi, tu dis que moi, je suis roi« . Tacitement, il lui dit qu’il faut pourtant abandonner cette logique. En contraste avec ce « Toi » et ce que dit ce « toi« , il y a un « Moi » : « Moi, en ceci je suis né et en ceci je suis venu dans le monde, afin de rendre témoignage à la vérité. Tout un [chacun] qui est de la vérité entend ma voix« . Je ne suis pas dans une logique de pouvoir mais dans une logique de témoignage. D’une certaine manière, je suis sans pouvoir. Si, c’est un grand pouvoir que celui de dire et de témoigner : mais il est dépendant, il n’atteint d’accomplissement qu’en fonction de la bonne volonté et des choix de qui le reçoit -ou pas.

On peut comprendre que Jésus expose son rôle : il ne « régit » pas. Pardon pour ceux qui fêtent aujourd’hui le « Christ-Roi » en l’affublant, dans leur tête, de toutes sortes de symboles et de pouvoirs, qui le prient comme celui qui « peut » ceci ou cela, … ou qui se justifient de son service pour usurper pour eux un pouvoir, disant qu’ils le tiennent en son nom. Pardon, mais ça ne marche pas ! Son rôle, c’est juste de « dire ». Il y a ce grand flux présent dans les profondeurs du monde, ce flux qui ne naît pas de ce monde mais qui le traverse et l’emporte : voilà, il faut le dire, il faut le montrer, il faut lui rendre témoignage. Il faut permettre à tous de s’y inscrire, d’y coopérer. Dans ce sens, il dit à qui obtient ce qu’il lui demandait : « Ta foi t’a sauvé », tu t’es inscrit toi-même dans le flux du royaume. Les structures d’Eglise qui ne relèvent pas du témoignage mais qui sont du pouvoir, de la « direction » des choses -« la direction des âmes », comme on disait à une époque-, ne sont décidément pas évangéliques ; elles sont « de ce monde », dans son ordre et sa logique.

Jésus (ou Jean qui fait parler Jésus) ajoute comment on s’ouvre à son témoignage pour s’orienter vers le flux du royaume : « qui est de la vérité écoute ma voix« . S’ouvrir au témoignage de Jésus qui porte vers le royaume, qui montre le royaume, suppose une seule condition, « être de la vérité », avec le même mot que pour « de ce monde ». En venant de la vérité, en partant de la vérité : non pas évidemment au sens de la quitter, mais au contraire au sens de commencer par la chercher. Et sans doute, de vouloir fonder en elle son chemin.

Tout ceci pourrait paraître bien général, bien éloigné de la vie. Un peu abstrait même. Mais il me semble au contraire que c’est tracer le chemin des humbles et des petits. Avec Jésus, avec la recherche de son royaume, on est bien dans ce monde-ci, comme on est et comme il est. Mais on est loin de la quête du pouvoir, ou de l’attention à celui-ci. On est dans la recherche d’un autre souffle pour vivre, dans l’attention et le don de soi. Celui qui dit tout cela est en état d’arrestation, il a déjà été condamné par les autorités religieuses légitimes (et dont il ne conteste pas la légitimité), il sait bien que les dés sont pipés. Pourtant pas d’aigreur, pas de repli sur soi, il est là pour témoigner et le fait encore. Dire une parole, choisir un comportement, c’est toujours à portée de la main. Etre vrai, faire correspondre sa pensée, sa vie et son cœur, c’est cela qui emporte le monde vers son but.

Le temple de la douceur (dimanche 14 novembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai situé le texte qui nous est donné aujourd’hui, sous le titre Dévoiler et unir, dans le « discours apocalyptique » et plus largement la fin de l’évangile de Marc.

Ce qui me paraît si important, dans la lecture de ce passage aujourd’hui, c’est son grand optimisme. Car le message essentiel est bien le suivant : au-delà des catastrophes et des motifs de se lamenter, il y a le « jour », l’avènement du Fils de l’homme. Il peut bien survenir des choses inimaginables, des évènements qui secouent les hommes, croyants ou non, jusque dans leurs fondements, le dévoilement d’un salut est lui inexorable. Ouf !

Qu’est-ce qui me fait dire cela ? C’est que toute la première partie du discours, longue, porte sur les catastrophes : car justement, dans l’esprit des disciples qui interrogent le Maître, la « fin » sur laquelle ils l’interrogent est forcément une catastrophe. Il admiraient le temple, pas encore terminé mais tout de même en bonne voie, et ils s’entendent dirent que ce qu’ils admirent, il n’en restera pas pierre sur pierre. Et pour eux, c’est une telle catastrophe que c’est même le signal de la fin, de la fin du monde ! S’il n’y a plus le temple, c’est que le monde est fini. Or le temple, c’est pour eux le signe de la fidélité du dieu, c’est la garantie qu’il tient sa promesse d’être à jamais au milieu de son peuple : si la promesse du dieu touche à sa fin, c’est que le monde lui-même touche à sa fin.

Mais non, ce n’est pas cela. Des catastrophes, il y en a eu, il y en a, il y en aura encore. Nous ne parlons pas que de catastrophes « cosmiques » (tremblements de terre, guerres, etc..), mais aussi de catastrophes propres aux croyants (persécutions, destructions…). Mais non, la fin du monde ne consiste pas en cela. La fin du monde, c’est bien plutôt le passage de ce monde que nous connaissons en un autre que nous ne connaissons pas, mais que lui le « Fils de l’homme »travaille à construire. Il se fait dans le secret, dans l’invisible, dans l’à peine discernable : mais il se fait. Et « en ces jours-là« , « au-delà de ces catastrophes » apparaîtra cette œuvre qui s’est poursuivie si longtemps, avec tant de persévérance et de fidélité, à l’insu de la plupart -et peut-être de tous.

Le maillage de textes prophétiques employés par Marc pour décrire « ces jours-là » aboutit à un bouleversement du soleil, de la lune et des étoiles. Ces éléments, dans le premier récit de la création, apparaissent ensemble au quatrième jour, ce sont les premiers éléments qui ornent les bases posées précédemment. Les bases sont issues de séparations opérées dans le chaos initial ou tout est mélangé : d’abord la lumière mise à part des ténèbres, puis le ciel ferme mis à part de l’eau, enfin la terre ferme mise à part de la mer. Les « lieux » sont établis, ils vont ensuite être peuplés chacun de leur « armée », en commençant par le firmament peuplé des astres et des étoiles.

Or ce sont justement ces peuplements qui disparaissent ici : de même qu’au déluge l’eau avait fait disparaître le peuplement de la terre (un seul des lieux) à l’exception de ce qui était conservé dans l’arche, de même ici ce sont touts les peuplements de tous les lieux qui arrivent à leur terme. Mais l’arche, cette fois, c’est le « Fils de l’homme » lui-même arrivant non sur les eaux mais sur les nuées. Mais il ne fait pas « débarquer » le peu qu’il aurait conservé : il appelle d’un bout du monde à l’autre, ou plutôt de la terre jusqu’au ciel (donc dans TOUS les « lieux »), les êtres, « ses élus » ou « ses choisis ». Tout ce qu’il a choisi de faire être, il les choisit toujours. Et il les choisit à jamais.

Ainsi la fidélité du dieu, ce n’est pas tant le temple, construit de main d’homme, qui en est le signe et le garant : c’est plutôt cette « demeure » qu’il a lui-même fondée en créant ce monde, en le soutenant dans l’être et en l’appelant encore à être, malgré toutes les destructions, toutes les catastrophes.

Hans Memling, Tryptique du mariage mystique de sainte Catherine – détail du volet droit (1475/79), Huile sur bois, 176,2 × 79 cm. Hôpital Saint-Jean, Bruges.

Nous lisons ce texte dans ces temps où nous sommes secoués par une catastrophe d’une large portée : la mise en évidence de l’échec de l’Eglise, du temple, construit à l’évidence comme un système qui a tourné à l’abus d’autorité et à la machine à broyer des vies. Infidélité majeure. Il ne faut pas garder cette construction-là, il faut la jeter sans pitié. Mais c’est l’infidélité des hommes : il n’en restera pas pierre sur pierre, de cette construction-là. Le dieu fidèle, lui, continue en secret son œuvre de salut, à la construction de laquelle contribuait la semaine dernière notre pauvre veuve avec ses deux piécettes, c’est-à-dire avec l’engagement se soi au risque de sa propre vie. Cela, c’est le temple véritable.

Ce n’est pas qu’il faille opposer absolument ces deux temples : il ne faut juste pas les confondre. Dans le temple fait de main d’homme aussi, œuvre le « fils de l’homme », il est à l’œuvre partout. Il faut juste se garder de croire que notre Eglise n’est pas elle aussi faite de main d’homme, se garder de croire qu’elle est elle-même, parce qu’elle est un temple, le signe indéfectible de la fidélité du dieu. C’est plutôt qu’elle fait partie de ce vaste ensemble des hommes et de la terre des hommes que ce dieu fonde et refonde. Mais qu’il n’en reste pas pierre sur pierre ne doit pas nous effrayer, ce n’est pas la fin, ce n’est pas le signe de la fin. Il faut tout simplement se mettre à rebâtir. En sachant qu’une fois encore, ce que nous bâtissons est fait de main d’homme.

L’évangile d’aujourd’hui me dit qu’il ne faut pas « jeter » l’Eglise, mais qu’il faut constater sa destruction et chercher avec courage, comme la pauvre veuve, à construire un temple authentique par l’engagement de soi au risque de sa propre vie. L’histoire de l’Eglise connaît de ces moments de manière récurrente (même si le « récit » officiel est qu’elle est toujours ce qu’elle a été, qu’elle ne change pas : bien sûr que si, elle change !). Et sans doute sommes-nous à l’un de ces moments. C’est un moment pour se confier à ses « grandes puissance et gloire« , à tourner les yeux vers ce monde avec lui puisqu’il y vient « sur les nuées » et à accueillir ceux qui arrivent, appelés par lui « de l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel« , à répondre nous aussi à cet appel pour être de ce nombre.

« Du figuier [apprenons] cette comparaison » : quand la branche devient [apalos], « tendre, délicat« , mot qui se dit des joues, de la peau, du cou d’un petit bébé, ou encore de fruits nouveaux, voire des rayons du soleil levant, « quand pointent les feuilles« , alors nous savons que l’été est « dans la proximité« . C’est ce qui est en naissant, ce qui est fragile, qui est porteur de la vie nouvelle. Tant que le bois, tant que l’institution, est raide, rien à en tirer : mais s’assouplit-elle, devient-elle tendre et délicate, alors les feuilles peuvent pointer, elles aussi délicates. Le temple véritable que nous avons à construire, c’est le temple de la douceur et de la délicatesse.