Disponibilité et promptitude : dimanche 29 novembre.

le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voilà désormais en compagnie de Marc pour une nouvelle année… du moins la plupart du temps. Nous serons aussi beaucoup avec Jean. Et cela dès aujourd’hui, puisque nous engageons un des deux cycles qui organisent le temps dans le lectionnaire catholique romain, le cycle de Noël. Nous avons devant nous quatre dimanches qui préparent à cette fête, puis nous en aurons trois pour la déployer. Je devrais d’ailleurs plutôt dire que le déploiement se fait à la fois avant et après.

J’ai essayé déjà de donner une vue d’ensemble de ce passage, en le situant dans l’œuvre de Marc et en revenant sur les mots qu’il emploie, Dimanche 3 décembre : ouvrir l’oeil. Cette fois, j’ai envie de revenir sur l’injonction de « veiller« , qui revient tout de même trois fois ! C’est le verbe [grègoréoo]. « Il a donné à chacun son travail et au portier a donné des ordres afin qu’il veille. » Puis immédiatement, « Veillez donc :… » Et enfin, pour finir, « Veillez !« On peut dire que c’est insistant !

Mais quel est donc le sens de cette injonction et de cette veille ? Rappelons-nous d’abord le contexte général de ce passage : nous sommes dans le flou ! Non par un effet de floutage volontaire, comme il en est beaucoup question dans une triste actualité française, mais parce que nous sommes dans l’ignorance du « jour » et de « l’heure« . C’est bien cette ignorance fondamentale du moment de la manifestation dans l’évidence du Fils de l’Homme qui provoque cette interpellation, même si le lectionnaire a coupablement omis de commencer le texte par ces deux versets qui lui sont essentiels. C’est parce que les disciples ne savent « ni le jour ni l’heure » qu’ils sont appelés à « veiller« . Il s’agit d’une vigilance à l’égard du temps, et même plus précisément de l’évènement, car au début du passage qui nous est donné, on a : « vous ne savez pas en effet qu’un jour c’est le moment.« Dans l’ignorance, chaque moment peut être le moment-clé, celui que l’on attend. Il s’agit donc de ne pas passer à côté, de ne pas laisser passer l’occasion, de saisir le moment quand il se présente. Saisir la grâce quand elle se présente.

[grègoréoo], c’est donc « être éveillé, veiller« . C’est un verbe qui vient lui même d’un autre verbe plus fondamental, [égéïroo], « éveiller, réveiller, dresser, ressusciter« . On voit bien l’idée : il s’agit de passer de l’attitude, généralement couchée ou recroquevillée, de celui qui sommeille, à l’attitude de celui qui est attentif à ce qui se passe, et c’est l’attitude générale du corps qui en est témoin : plutôt ouverte, droite, dressée. Mais notre texte s’engage à la suite d’une comparaison, d’autant plus troublante qu’on ne sait pas du tout quel est le comparant : « [C’est] comme un homme sur le départ qui confie sa maison et qui donne à ses esclaves l’autorité, à chacun son travail et au portier a donné des ordres afin qu’il veille. » Qu’est-ce qui est comme cela ? On ne sait pas…. Décidément, il y a beaucoup de choses qu’on ne sait pas !

En tous cas, il n’y a rien d’étonnant à ce que le portier reçoive des ordres, comme tous les autres esclaves. On ne saura pas non plus lesquels (décidément !), mais le but, c’est qu’il « veille« . Ce qui saute aux yeux, c’est qu’on n’est pas en présence d’une petite maison mais bien d’une maison importante, celle d’un homme riche qui a une maisonnée et des esclaves. Et quel est le rôle du portier ? Il est sans doute un gardien, quelqu’un qui « filtre » le passage, mais pas autant qu’aujourd’hui. C’est notre culture qui est marquée par la méfiance a priori, vis-à-vis de l’étranger. La société antique est au contraire une société hospitalière : on accueille d’abord, on nourrit, on repose, on soigne ; après seulement on se renseigne sur l’identité et la provenance. Alors le portier est d’abord le premier accueillant, celui qui connaît suffisamment la maison pour faire intervenir les autres esclaves suivant les besoins, qui est suffisamment au courant des activités du maître pour orienter ou renseigner le visiteur, qui connaît suffisamment la maison pour guider ou indiquer avec précision. Le portier est à l’interface entre le dedans et le dehors, il sait aussi qui est sorti, pour quoi faire et pour combien de temps. Et puis le portier est aussi celui qui sait se « débrouiller » : comme le veilleur de nuit d’un hôtel d’aujourd’hui, c’est celui que l’on trouve disponible face à toutes sortes de petits tracas survenant à des heures improbables. Décidément, il faut quitter nos angoisses sécuritaires (qui vont croissant hélas !) pour bien situer le rôle de cet esclave.

Les yeux grands ouverts, de préférence à plusieurs, se tenir à la porte pour l’hospitalité. L’autre est une ombre qui cache un grand feu. Et qui sait si ce pèlerin n’est pas celui d’Emmaüs ?

Un bel écho de ce rôle dans l’antiquité, certes occidental, se trouve dans la Règle de Saint-Benoît, au chapitre 66 : « On placera à la porte du monastère un sage vieillard qui sache recevoir et rendre une réponse, et d’une maturité qui le préserve de l’oisiveté. Le portier doit avoir son logement près de la porte, afin que ceux qui surviennent trouvent toujours quelqu’un pour leur répondre. Et aussitôt qu’on aura frappé ou qu’un pauvre aura appelé, il répondra « Deo gratias » , ou « Benedicite« . Puis, avec toute la mansuétude qu’inspire la crainte de Dieu, il répondra en hâte avec toute la ferveur de la charité. Si le portier a besoin d’aide, on lui adjoindra un frère plus jeune. Le monastère doit, autant que possible, être disposé de sorte que l’on y trouve tout le nécessaire : de l’eau, un moulin, un jardin et des ateliers pour que l’on puisse y exercer les divers métiers à l’intérieur même de la clôture. De la sorte, les moines n’auront aucune nécessité de courir au dehors, ce qui n’est pas du tout avantageux pour leurs âmes. Nous voulons que cette règle soit lue souvent en communauté, afin qu’aucun frère ne s’excuse sous prétexte d’ignorance. » Il y aurait énormément de choses à dire ici : je me borne à souligner l’attention portée à l’accueil, jusque dans l’attitude de cœur du portier, et aussi la deuxième partie, plus surprenante, mais qui n’a de sens que parce le portier veille aussi aux sorties, et qu’on voudrait que ce ne soit pas lui qui fasse la « police » aux moines, mais que plutôt chacun s’interdise de quitter les lieux à tout propos.

Dans tous les maisons pieuses juives, la porte est un des lieux où l’on met un petit parchemin contenant le commandement . « Ecoute Israël : l’éternel est notre dieu, l’éternel est un. Tu aimeras l’éternel ton dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir. Ces devoirs que je t’impose aujourd’hui seront gravés dans ton cœur […] Tu les inscriras sur les poteaux de ta maison et de tes portes. » (Dt.6,4-9). C’est l’usage de la « mezouza ». La porte est en effet un lieu de passage, un lieu de changement d’activité, un lieu de rencontre ou qui précède immédiatement la rencontre. Se souvenir du grand commandement à toutes ces occasions est déjà considéré comme capital. Pour chacun de nous, se remettre en mémoire chaque fois qu’on passe une porte l’essentiel de ce à quoi on tient, est une pratique spirituelle de grand effet : c’est se remettre dans l’essentiel pour tout ce que l’on va faire, à chaque occasion de rencontre, dans chaque activité.

Ainsi donc, il me semble que la « veille » est bien moins une surveillance qu’une vigilance du cœur, le maintien d’une attitude profonde qui reste rivée à ce que l’on s’est fixé comme essentiel. La suite du texte a souvent conduit à une méprise : « Veillez donc : vous ne savez pas en effet qu’un jour le seigneur de la maison vient… » La méprise, à mon sens, est de croire que la veille consiste à attendre le retour du maître. Mais non, le maître n’a pas voulu que toute la vie de la maison soit éteinte, comme le château de la Belle au bois dormant, dans la seule attente de son retour. Et c’est souvent ce qui se passe quand on confond « veiller » et « prier » : du coup, on ferme les yeux (pour prier) au lieu de les ouvrir (pour veiller). Et la pieuse sécurité devient une manifeste infidélité. Du reste, il ne s’agit pas du verbe « revenir » [épanerkhétaï], mais juste du verbe « venir » [erkhétaï]; qui signifie aussi bien « aller« . Il ne veut pas que l’on se consomme à l’attendre, lui : il veut que sa maison soit toujours en activité et pleine d’hospitalité et d’attention y compris en son absence. Et ce, à toute heure du jour ou de la nuit. Quand il viendra, il le constatera, ou pas.

Cette attitude du portier est finalement indiquée à tous : « Ce qu’à vous je dis, à tous je le dis : veillez ! » Dans l’évangile de Marc, ces mots de Jésus sont les derniers juste avant le récit de la Passion : une sorte de testament. C’est une attitude générale pour toutes les personnes humaines, ce n’est pas propre aux disciples. Si tous, autant que nous sommes, nous étions constamment fidèles à ce que nous portons au fond de nous, avec une vigilance et une disponibilité entière lors de toute rencontre, le monde serait sans doute différent. Il me semble qu’entamer les célébrations des fêtes de Noël (qui ne sont pas célébrées que par les disciples de Jésus !!) avec cette recommandation, c’est nous mettre vraiment dans l’attitude d’une humanité qui renaît. Je nous le souhaite à tous.

L’unité est un consentement : dimanche 22 novembre

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Lorsque précédemment nous avons eu ce passage, j’ai essayé de montrer dans dimanche 26 novembre : faire ou ne pas faire, telle est la question… son lien avec le premier récit de création, qui le fait du coup ressortir comme une nouvelle création. Et puis il y a ces œuvres, ces fameuses œuvres de miséricorde, qui apparaissent avec beaucoup de force.

Je suis toujours aussi frappé par la mise en scène, toujours aussi grandiose. Le changement de dimension par rapport aux deux paraboles précédentes est tout de même frappant : le mariage de la première parabole reste un évènement privé, même si un mariage est par nature également public : c’est un évènement public mais qui se déroule à un moment et dans un lieu qui n’est pas universel. Et ce qui en est rapporté, la préparation des amies de l’épouse, est tout-à-fait privé et particulier. De même, la distribution des biens de la deuxième parabole a un aspect public puisqu’il y a transfert de propriété, mais ce transfert concerne quelques personnes privées et n’a de portée que pour eux et leurs éventuels clients. Ici, il n’en va pas du tout de même, l’évènement est d’emblée universel ! L’évènement rassemble la totalité du monde céleste : « Lorsque donc viendra le fils de l’homme dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siègera sur le trône de sa gloire.« Or ce n’est pas seulement la totalité des habitants du ciel qui sont rassemblés, mais aussi la totalité des habitants de la terre ! « Et seront rassemblées devant lui toutes les nations » tous les peuples pourrait-on dire aussi, avec l’idée de ce qui les distingue les uns des autres. [éthnos] désigne en effet une « classe d’être » à partir d’une origine ou d’une condition commune. Portée universelle, donc, cette fois, de la fiction.

Nos trois paraboles ont aussi ceci de commun qu’elles tracent une délimitation, qu’elles laissent placent à une séparation. Dans la parabole des Dix Jeunes Filles, c’est une porte que l’on ferme : cinq des Jeunes Filles se retrouvent d’un côté, avec l’ensemble des invités, quand les cinq autres restent à la porte, dans la nuit. Dans la parabole des Talents, le mauvais serviteur est jeté « dehors, dans la ténèbre extérieure » après qu’on lui ait retiré ce qu’il avait : la limite n’est pas matérialisée par quelque chose, seuil, porte, portail, fenêtre, mais on se représente nettement qu’il y en a une. Ici, c’est le verbe [aphoridzoo] qui est utilisé, dont le sens est clairement « séparer par une limite« , ou encore délimiter, circonscrire. Le verbe [horidzoo] signifie déjà limiter, borner, délimiter, définir : il est ici augmenté du préfère [apo-] (devenu [aph’] par l’effet de la phonétique] qui marque toujours un départ, ce dont on s’éloigne ou que l’on quitte.

Il s’agit donc bien dans notre texte du geste par lequel on écarte les groupes les uns des autres pour qu’il n’y ait pas de confusion possible. Et une comparaison est utilisée dans la comparaison (parabole) elle-même : « comme le berger écarte les brebis des chevreaux« . Le texte marque nettement ici que les [probata], les brebis, sont celles que l’on fait se déplacer pour les mettre à distance des chevreaux et des jeunes boucs. Et voilà que me frappe, en y regardant de près, quelque chose que je n’avais encore jamais aperçu dans ce texte, c’est la qualité des animaux qui sont ainsi mis à part. D’une part, on a des brebis, des mères -accomplies si elles ont des agneaux, [arnia] en grec, ou potentielles-. De l’autre, on a des petits et des jeunes, mais qui ne peuvent avoir été mis au monde par les premières. Pourquoi ou quand le berger ferait-il cette partition ? Sans doute pour éviter que les brebis ne donnent à allaiter aux chevreaux et que ce processus ne menace la survie des agneaux. J’imagine que les caprins, au tempérament généralement plus affirmé, ne craindraient pas d’aller se nourrir au premier pis venu… Ainsi la mise à part serait-elle pour éviter qu’un groupe ne se trouve à dépérir parce qu’il prendrait à charge ce qu’il n’a pu enfanter, mais ne pourrait faire grandir ce à quoi il a bel et bien donné naissance. Voilà qui rend méditatif : le berger vient ici rendre à chacun ses enfants. Et soudain, je vois un lien avec la parabole des Talents, où le maître est heureux de constater ce que ses serviteurs ont produit pour eux-mêmes avec les millions qu’il leur a donné en héritage.

Bien, mais tout ceci ne doit pas nous faire oublier non plus que la scène n’est pas entre les brebis et les chevreaux, qu’il n’y a pas deux groupes. Il y en a bien plus, puisque ce sont « toutes les [éthnè] » . Et là, c’est une originalité très forte de notre parabole au regard des deux qui la précèdent. Jusqu’à présent, ce sont des individualités qui ont été séparées, mais ici ce sont des groupes entiers, des [éthnè] entières. Je remets le mot grec, parce que le traduire devient un enjeu capital, et je ne voudrais pas nous mettre certaines lunettes qui nous feraient oublier d’autres aspect des choses. On a dit que le mot pouvait désigner toute classe d’être à propos d’une origine ou d’une condition commune : cela nous invite peut-être à considérer que tous, nous faisons partie de plusieurs [éthnè] ! Car la participation à un ensemble social ne suffit à la désignation d’aucun d’entre nous, pas plus qu’à sa vie sociale d’ailleurs : nous sommes tous à la croisée de nombreuses répartitions sociales. Nous faisons partie d’une famille, d’une commune, d’une région, d’une nation, d’un groupe ethnique, d’une ou plusieurs associations, d’un groupe religieux, d’une famille de pensée, d’un milieu social, d’un groupe de passionnés d’une même réalité, que sais-je encore ?… Ce qu’il me semble comprendre, à travers cette parabole cette fois-ci, c’est que nous n’avons pas seulement une destinée individuelle, mais que nous avons aussi une destinée commune, que nous sommes solidaires jusqu’au bout de ce dont nous faisons partie.

Réalité extraordinaire ! Comment ! dirons-nous, depuis le prophète Ezéchiel, n’est-il pas clair que les fautes de chacun retombent sur chacun ? La justice n’est-elle pas désormais dans la responsabilité personnelle ? Mais qui parle déjà de fautes…? Et puis d’abord je ferais observer que jusqu’au prophète Ezéchiel, c’est d’abord la solidarité dans les actions accomplies qui est soulignée. Ensuite, l’un empêche pas l’autre et peut-être est-ce bien l’objet de cette parabole : nous rappeler qu’aucune action dont nous sommes comptable n’aura été faite en dehors d’un contexte humain de solidarité. C’est une vision globale et qui est sans doute bien plus exacte.

Concrètement, je m’aperçois qu’il y a bien des personnes qui ont faim : la parabole m’apprend que cette personne qui a faim, c’est le Fils de l’Homme lui-même. Mais si je lui donne à manger, sans le reconnaître d’ailleurs, ce n’est jamais seul : c’est toujours parce que je suis moi-même porté, entouré, aidé par d’autres. Je n’ai jamais seul le « mérite » d’avoir fait cette belle action, mais il y a une ou plusieurs [éthnè] qui m’entourent et me rendent cela possible. Et c’est à toute ces [éthnè] qu’il faut rendre justice de cet acte bon et miséricordieux. Ce n’est pas parce que JE l’ai fait que MOI SEUL l’ai fait. Et à l’inverse, s’il y a des gens qui ont faim, qui tendent la main, et qui ne reçoivent rien : me suffit-il de le déplorer pour être exempt de cette responsabilité ? Me suffit-il de manifester bruyamment (ou pas) que « c’est un scandale » et que « il faut faire quelque chose » ? Au bout du compte, ne suis-je pas solidaire de quelque [éthnè] qui ne l’a pas fait ?

Ainsi donc, je suis appelé à prendre conscience que la charité, que l’action bonne, n’est pas individualiste. Je suis appelé à prendre conscience que j’ai toujours un monde à soulever -pas tout seul-, que je suis aussi appelé à être un ferment dans les ensembles dont je fais partie -pas tout seul-, que je suis moi aussi comptable de ce que font ou ne font pas les ensembles auxquels j’appartiens -pas tout seul-. Mais, me direz-vous, la chose est inextricable : je puis bien appartenir à des ensembles qui « font » et à d’autres qui ne « font pas » : comment démêler cela ?! En effet : heureusement que c’est le Fils de l’Homme lui-même qui fera cette mise à part ! Et puis surtout, rappelons-nous : l’image dans la parabole consiste à mettre à part un groupe des enfants qu’il n’a pu produire, des petits qui ne sont pas les siens. C’est précisément cela !

Et mise à part il y aura : dans les deux premières paraboles, on ne perçoit pas bien sur quelle base, à chaque fois il y a sentence mais il est difficile de s’en saisir. « Je ne sais qui vous êtes » dans la première, « Prenez-lui le talent et donnez à celui qui en a les dix talents car à tout homme qui a il sera donné en surplus. Mais à qui n’a point, même ce qu’il a lui sera pris. Et le serviteur inutile jetez-le dehors, dans la ténèbre extérieure : là sera le pleur, le grincement des dents. » dans la deuxième. Ici la sentence est bien plus longue, et elle est redoublée, de sorte qu’elle est bien plus claire. Ce dans quoi il faut investir ses talents est nettement affirmé, et ce sont justement des œuvres de solidarité, qui font ré-intégrer dans un ensemble des gens qui s’en trouvent exclus ! Décidément, cette parabole est un vaste appel à la solidarité de tous avec tous.

D’un geste, le berger met à distance une bête de l’autre. Mais il ne le fait pas sans porter lui-même sur ses épaules une brebis. Il aura tout fait pour l’unité de son troupeau, pour qu’aucune bête ne soit à part, isolée.

Le risque de l’autre : dimanche 15 novembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Dans mon précédent commentaire de ce passage, Dimanche 19 novembre : s’investir, croire qu’on a toujours quelque chose à donner., j’avais essayé de faire ressortir à quel point le maître a vraiment donné, et définitivement, tout ce qui lui appartient. Et c’est dans la mesure où l’on perçoit cela, où l’on croit cela, que les « serviteurs » entrent ou non dans la juste attitude.

Mon attention est particulièrement attirée cette année par l’aspect actif de l’attente. La parabole précédente, que nous avions la semaine dernière, faisait ressortir le côté imprévisible de la rencontre avec l’époux. On est sûr et certain qu’il vient, mais on ne peut pas savoir quand. Cette fois se rajoute une nouvelle incertitude : l’homme est parti, et il est parti à l’étranger, loin. Tous savent à cette époque l’incertitude que cela fait planer sur le retour : les voyages sont si dangereux ! Notons au passage que quand il revient, il n’est plus seulement, comme au début de la parabole, « un homme« , mais « le seigneur des esclaves » : non qu’il ait abandonné l’appellation précédente, mais il révèle clairement ce qu’il était déjà (puisqu’il donnait ses ordres… et surtout tous ses biens !).

Nouvelle incertitude donc, mais qui dicte une attitude très active. Les deux premiers esclaves réagissent tout de suite après le départ de leur maître, [éouthéoos], « aussitôt » dit notre texte. Et il fait successivement deux choses, [laboon èrgasato én aoutoïs]. La première action est indiquée par [laboon], qui est le participe du verbe [lambano]. C’est prendre, saisir, se saisir de. C’est aussi recevoir. Et il s’agit aussi bien d’une saisie intellectuelle que manuelle, factuelle. Cet esclave donc, à la fois comprend ce qui se passe et prend en main ce qui lui est donné. Il saisit aussi bien sa chance que sa fortune. Et l’on comprend que ce petit mot est en fait une étape décisive.

La deuxième étape est constituée par les trois autres mots. Le verbe [ergadzomaï] signifie travailler ou travailler quelque chose, façonner, mais aussi produire par son travail et accomplir. Quand Démosthène emploie la formule [én tè agora ergadzomaï], il veut dire « faire des affaires au marché » (ou « sur la place publique« ). Ce qui est étonnant dans le texte de Matthieu, c’est l’usage du pronom : l’esclave « fait produire en eux (les cinq talents) », ou « fait des affaires en eux« . C’est que la richesse peut produire d’autres richesses, et c’est ce qu’on appelle la faire travailler. Cela passe en général par de l’investissement. Et le résultat est là : il [kerdnaïnoo], « fait un gain, fait du profit » et double son avoir. Il avait cinq millions, il en a dix.

On voit dans la parabole que cette fructification est une étape nécessaire et incontournable. Même le serviteur qualifié de « mauvais« , celui qui n’a pas compris qu’il s’agissait d’un don, que le bien était pour lui, celui-là quand il rend à son maître se voit reprocher de ne rendre que ce qu’il a reçu. Pour le maître, il y a une perte sèche, si bien qu’en fait le serviteur est « mauvais » parce qu’il lèse son maître, il ne lui rend pas son bien puisqu’il ne le lui rend pas avec les intérêts attendus et légitimes.

Mais en quoi consiste donc, outre l’image constituée par cette fiction, un tel investissement ? Il me semble que cette petite fiction nous raconte d’abord que nous ne sommes pas laissés dans « l’entre-temps » -c’est-à-dire entre le moment où, par sa mort, le Maître laisse ses serviteurs et celui où il revient en se manifestant comme maître- sans ressource. Chacun est pourvu de richesses et pas de petite valeur puisque le moins équivaudrait aujourd’hui à un million ! Et cette richesse, il ne faut jamais se lasser de le redire, n’est pas un investissement du maître mais bel et bien un don : il n’a à aucun moment le propos de reprendre ce qui resterait son bien. Comprendre en quoi consiste notre richesse est donc la première étape pour comprendre quoi en faire.

Je me souviens d’une séance avec des jeunes adolescents, sur la base de cet évangile, qui avait été magnifique. Les jeunes étaient par petits groupes, ceux-ci étant constitués avant tout par le fait qu’ils se connaissaient bien. On invitait chaque membre du groupe à se taire tour à tour et à écouter seulement, pendant que les autres disaient toutes les qualités qu’ils lui connaissaient (le jeu, c’était qu’on ne disait que les qualités). Si possible, il fallait donner ou raconter des exemples. J’ai trouvé qu’ils étaient extraordinairement « regonflés » après une séance pareille ! Je les ai vus repartir particulièrement joyeux, ils étaient je crois « entrés dans la joie » du Maître. Mais il me semble, de fait, que ce sont souvent les autres qui peuvent nous rendre témoignage des richesses qui sont les nôtres.

Il est temps alors d’investir ces richesses : c’est souvent s’investir par ce biais auprès des autres. Investir, ce n’est pas tout-à-fait donner. Comme je l’ai suggéré plus haut, je reste propriétaire du bien que j’investis. C’est plutôt une forme de prêt. Comme tout prêt, elle comporte un risque : car ce je prête peut ne m’être pas rendu, je peux tout perdre. Mais ce risque est ici profitable, c’est justement lui qui justifie le retour sur investissement, qui justifie les intérêts. A l’époque, il n’y a pas de trafic boursier : investir, c’est donner à quelqu’un qui a un projet les moyens de l’accomplir. Cela suppose que l’on adhère à ce projet, qu’on l’estime, et qu’on veut y prendre part : c’est donc toute une relation, toute une société qui se noue et se construit par l’investissement. Loin d’étouffer toute vie en exigeant des dividendes dont le taux et le montant sont fixés d’avance quelle que soit la performance (cela c’est dans le monde d’aujourd’hui ! On voit la perversion de l’investissement, puisqu’on va jusqu’à contraindre au licenciement des travailleurs…), l’investisseur devient dépendant, et l’accepte, du travail fourni par d’autres.

Pour moi, cela signifie que toutes les rencontres vécues sont non seulement une rencontre imprévue de l’Epoux attendu (voir la parabole précédente), mais aussi l’occasion d’un investissement de soi qui « augmente » l’autre autant qu’il « m’augmente ». Je reprends ici un mot d’Antoine de Saint-Exupéry, qu’il emploie souvent dans Citadelle et que je trouve très parlant. Cela signifie aussi que je suis invité à prendre le risque de l’autre : de son projet, de son altérité. Il n’est pas comme moi, il a ses propres ressorts, sa propre histoire, ses propres objectifs. Mais je peux néanmoins choisir de m’investir auprès de lui par mes « talents ».

Michel Serres distingue ainsi le commerce et la culture : « Si vous avez du pain et si moi j’ai un Euro, si je vous achète le pain j’aurai le pain et vous aurez l’Euro et vous voyez dans cet échange un équilibre c’est-à-dire : A a un Euro, B a un pain, et dans l’autre cas B a un pain et A a l’Euro. Donc c’est un équilibre parfait. Mais si vous avez un sonnet de Verlaine ou le théorème de Pythagore et que moi je n’ai rien, et si vous me les enseignez, à la fin de cet échange-là, j’aurai le sonnet et le théorème mais vous les aurez gardé. Dans le premier cas, il y a un équilibre, c’est la marchandise ; dans le second il y a accroissement, c’est la culture. » Belle manière de s’augmenter l’un l’autre ! Bien sûr, il y a aussi l’investissement de l’énergie dans l’enseignement, qui est irrémédiablement perdue ; mais qui se retourne en joie quand l’autre a vraiment acquis le sonnet et le théorème. Je trouve que ce mot de Serres illustre bien le passage de la parabole à la vraie vie : avec l’argent, le « talent » comme unité monétaire, on reste dans le domaine du commerce. Mais avec le « talent » humain, on passe dans celui de la culture, qui noue une société et creuse ses racines, en mettant en commun de plus en plus de richesses.

Il serait vain de se cacher qu’avec les contraintes de confinement qui pèsent sur nous tous, les échanges soient faciles : au contraire, la difficulté est augmentée, et le vrai risque de l’autre est masqué par un autre risque qui nous le fait percevoir comme un vecteur potentiel de maladie et de mort. A nous de dépasser ce regard, de savoir à la fois appliquer de justes mesures sanitaires (précisément pour ne pas faire de mal aux autres, autant que pour se préserver soi-même), et continuer de chercher l’échange par d’autres moyens, de se livrer aux autres dans l’admiration.

La dureté est sur le visage de l’esclave qui vient « rendre », la surprise sur celle du maître qui lui avait vraiment donné. Du coup, cet esclave ne va pas rester dans la maison, en fait ses bagages sont déjà bouclés au pied de l’escalier, il n’est pas entré en société avec qui que ce soit, il a choisi l’isolement Il n’a rien reçu, il n’a rien donné. Il n’entre pas dans la joie.

Venez comme vous êtes ! : dimanche 8 novembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce qui ressortait de mon commentaire précédent, dimanche 12 novembre : faiblesse et intelligence., outre d’avoir replacé la parabole d’aujourd’hui ainsi que les deux suivantes dans son contexte, c’était d’une part l’idée que ces trois paraboles décrivent ce que sera en réalité la manifestation du royaume, d’autre part l’idée que nous sommes invités à garder notre intelligence éveillée pour saisir à tout instant cette manifestation du Royaume comme un cri qui nous réveille dans la nuit.

Cette description de ce que sera en réalité la manifestation du royaume est très importante : nous sommes maintenant dans le futur d’alors. Quand Jésus énonce ces paraboles, il les énonce au futur, pour éloigner de ses disciples qu’il puisse y avoir une manifestation de ce royaume avant sa mort. Mais depuis sa mort, sa résurrection et son ascension, nous sommes dans ce futur-là, et le royaume se manifeste. Or l’idée que nous nous faisons de cette manifestation conditionne le genre de vigilance que nous tenons ou de combat que nous menons ! Si nous imaginons la manifestation du royaume comme l’établissement d’un pouvoir souverain, alors nous menons un combat politique pour l’établissement de ce pouvoir : mais ce n’est pas ce qui ressort de ces paraboles. Si nous imaginons cette manifestation comme une illumination intérieure, alors nous nous replions dans une introspection détachée : mais ce n’est pas ce qui ressort de ces paraboles.

Ce qui me frappe cette année, à relire la première de ces paraboles, celle des « Dix jeunes filles », c’est justement que le royaume est comparé aux dix, à toutes les dix. Je m rends compte que, dans ma lecture précédente, et depuis des années, j’ai tendance à ne garder que cinq de ces jeunes filles, celles qui sont qualifiées de [phronimoï], et de me dire que la manifestation du royaume est comparable à ces jeunes [phronomoï] -pas aux autres. La [phronèsis], c’est l’action de penser, à la fois le sentiment et l’intelligence d’une chose, autrement dit cette manière que nous avons d’user de toutes nos facultés à la fois de tête et de cœur pour bien comprendre une réalité, une situation, un choix à effectuer. Sont donc [phronimoï] celles qui ont toute leur présence d’esprit, qui sont éveillées à toutes leurs facultés de sensibilité et d’intelligence dans leur manière de faire ou de réagir.

Mais le texte dit bien : « Alors, le royaume des cieux sera semblable à dix jeunes filles, qui prirent leur lampes puis sortirent à la rencontre de l’époux« . Il est semblable aux dix. Le royaume inclut aussi les cinq [mooraï]. La [mooria], c’est la folie, les désirs impudiques, et tout ce qui s’ensuit de réactions incontrôlables et incontrôlées : on sort justement des bornes de la raison, de la mesure qui est un grand idéal antique. [mooraï] sont celles qui sont émoussées, hébétées, folles, insensées. Il y a trois ans, j’avais évoqué Dionysios, et je crois bien que c’est l’idée. Eh bien le royaume inclut, justement, à la fois celles qui n’agissent que pleines de sens et de mesure, que celles qui agissent avec folie et démesure.

En revanche, elles sortent toutes à la rencontre de l’époux : c’est cela qui leur est commun, et qui fait qu’elles forment un groupe de dix. Elles sortent conformément à ce qu’elles sont : certaines avec des mesures qui tiennent à leur prévoyance, les autres avec l’élan de leur imprévoyance. Leur destinée n’est pourtant pas la même : pourquoi ? Et cette différence est liée ou illustrée par une différence dans les [lampadas]. La [lampas], c’est d’abord un flambeau, autrement dit ce n’est pas une petite lumière ténue de rien du tout, flammèche symbolique et facilement éteinte par le vent : c’est bien ce qu’il faut pour y voir clair et suffisamment nettement alors qu’il fait nuit. C’est exactement le mot qu’emploie Jean lorsqu’il raconte l’arrestation nocturne de Jésus au Jardin des Oliviers. Ici, ce ne sont pas de simples torches enduites de résine mais plutôt des appareils avec une réserve d’huile, puisqu’une partie du drame tourne autour de cette question de l’huile.

Mais justement que se passe-t-il ? Alors que toutes ont piqué du nez et se sont endormies, le fameux cri « Voici l’époux, soyez à sa rencontre » les réveille. Toutes constatent que leurs torches sont éteintes. Jusque-là, il n’y a pas de différence dans leur destinée. Mais les unes ont ce qu’il faut pour rallumer sur place leurs torches, les autres non. Et celles qui n’ont pas de quoi voudraient bien en faire autant, elles demandent aux autres qui répondent conformément à leur nature prévoyante : cela ne suffira pas. On peut imaginer en effet que ce n’est pas une petite réserve qui convient pour allumer un flambeau ! La consommation d’huile doit être particulièrement importante. Et les « réfléchies » calculent, et refusent. Du coup, les « fofolles » partent, sur leur conseil, en chercher chez les marchands. Quand elles reviennent, la porte est fermée, c’est trop tard, elles restent dehors.

Elles auraient dû ne pas se préoccuper de leur lampe, mais avant tout rester là pour être présentes. On ne dit pas si, quand elles reviennent, c’est avec des flambeaux désormais allumés. Et je m’étonne en effet beaucoup de ce conseil, qui semble tout sauf sage : à qui dirions-nous en pleine nuit d’aller chercher quelque chose au magasin ! Oui, bien sûr, dans certaines grandes villes modernes où la « vie » ne s’arrête jamais, on trouve des commerces ouverts à toute heure. Ce n’est peut-être pas ce qu’il y a de plus sage… En tous cas, ce n’est pas le cas dans les temps antiques. Alors pourquoi un conseil pareil ? Et pourquoi l’avoir écouté ? Je suis quant à moi persuadé qu’elles sont revenues bredouilles, et leur torches complètement éteintes, alors qu’elles constataient seulement qu’elles « s’éteignent » ou « s’affaiblissent »: elles ont vraiment tout perdu…

Qu’auraient-elles dû faire ? Rester, tout simplement. Même avec une torche un peu « faiblarde », elles auraient été là pour l’arrivée de l’époux, pour sa rencontre avec sa fiancée-épouse. Car c’est cela avant tout pour quoi elles étaient venues. Et surtout, surtout, ne pas chercher à se comporter comme les « réfléchies », dont le conseil en fait n’est pas si « réfléchi ». Puisque « le royaume des cieux est semblables à dix jeunes filles…« , puisque celui qui instaure puis révèle ce royaume le sait mieux que personne, puisqu’il connaît ce que nous sommes, distinctement, pourquoi chercher à être autre chose que ce que nous sommes ? Dans un chœur, il y a des voix qui sonnent et d’autres qui font écho : toutes néanmoins participent de la beauté de l’interprétation. Ainsi aussi des torches : certaines sont vives, d’autres ténues, qu’importe ? Cette diversité rend une beauté qui, au contraire, est incomparable. Peut-être est-ce justement ce qu’attend le créateur de la diversité ? La tendance à gommer toute diversité, la tendance de bien des extrémistes à exiger une conformité à eux-mêmes, ou à un modèle unique, est tellement développée aujourd’hui ! Mais les « dix jeunes filles » encouragent toutes celles et tous ceux qui ne sont pas « conformes », et c’est cela, être « catholique » au vrai sens du terme. Alors sortons tels que nous sommes, « venez comme vous êtes » ainsi que le proclame une grande enseigne ! Lorsque tu rencontres l’époux, c’est-à-dire une situation soudaine qui te réveille, réagis tel que tu es : avec réflexion, éveil, avec la mise en œuvre de toutes tes facultés, ou bien peut-être avec élan, un peu de folie, avec un mélange d’intentions un peu trouble, qu’importe ! Sois là, comme tu es. Mais ne rate pas la rencontre : l’époux est là, dans la nuit, dans ta nuit, qui attend de toi ce que tu peux lui apporter.

« Il est où, le bonheur, il est où ? » : dimanche 1er novembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Une fois n’est pas coutume, la Toussaint tombe un dimanche. Et c’est l’occasion d’entendre ce magnifique texte des Béatitudes, qui fait clairement partie de la grande littérature mondiale. Un texte qui touche les hommes, croyants ou non, à cause de son ampleur, de sa profondeur, de son universalité.

Matthieu a construit son évangile pour l’essentiel en alternant des regroupements de paroles, construites en grands discours, plutôt prescriptifs, de Jésus, et des regroupements d’actes  de Jésus (souvent eux-mêmes agrémentés de petits discours ou de dialogues). Cette construction met en valeur le lien entre les paroles et les actes de Jésus, montre une parole-qui-agit et une action-qui-parle. On retrouvera cette structure dans ce qui deviendra les « sacrements » : un geste accompagné d’une parole.

Le passage qui nous occupe fait partie d’un grand discours inaugural, appelé communément « Sermon sur la montagne », courant sur les chapitres 5 à 7. Suit un ensemble de gestes dans les chapitres 8 et 9 : purification d’un lépreux, guérison du garçon d’un centurion puis de la belle-mère de Pierre, apaisement d’une tempête en mer, expulsion d’une légion de démons, guérison d’un paralytique, appel de Matthieu, guérison d’une femme d’un flux de sang, résurrection de la fille d’un chef de synagogue, guérison de deux aveugles puis d’un muet. On voit que l’illustration par les actes du « Sermon sur la montagne » est marqué par une manifestation de puissance supérieure à tous les maux, mais aussi déjà à toutes les barrières. C’est dire s’il faut lire ce « Sermon sur la montagne » comme l’expression d’une parole souveraine et qui invite à dépasser les repères établis. Ce vaste ensemble est introduit par un sommaire, (Mt.4,23-25), qui, comme son nom l’indique, comprend déjà tous les thèmes principaux qui vont suivre, mais dont la fonction est aussi de montrer la constitution de l’auditoire.

Nos « Béatitudes » apparaissent comme l’inauguration solennelle du « Sermon sur la montagne ». Nous avons d’abord deux versets introductifs qui mettent le discours en situation : « Or voyant les foules, il (Jésus) monta dans la montagne, et lui siégeant, ses disciples s’approchèrent de lui; et ouvrant sa bouche, il les enseigna en disant… ». A cette introduction répondra point par point la conclusion : « Et il arriva qu’ayant porté à leur terme toutes ses paroles, les foules étaient émerveillées de son enseignement; en effet, il allait les enseignant comme ayant autorité et pas comme leurs scribes. Et descendant de la montagne, de grandes foules le suivaient. » Le lieu est particulièrement mis en valeur : la montagne, lieu de la rencontre avec Dieu, comme l’Horeb de Moïse et d’Elie. Mais le comportement de Jésus est différent, là où ces deux, reconnus comme les plus grands prophètes, s’approchaient avec crainte et tremblement, Jésus siège, « ex cathedra ». Ce sont les autres qui s’approchent. Sa parole, mise en scène avec solennité, est attestée par les auditeurs comme pleine d’autorité. Autrement dit, Jésus tient plutôt la place de celui qui énonce, qui donne naissance à une parole, que de celui qui la reçoit puis la transmet.

Fra Angelico, Le Sermon sur la Montagne, Fresque, Couvent Saint-Marc, Florence.

Les tout premiers mots seront donc essentiels, ils vont donner l’orientation générale de tout ce qui suivra, ils vont constituer l’empreinte de cette autorité nouvelle. C’est très volontaire de la part de Jésus, et cette volonté didactique se traduit par une forme particulièrement apte à frapper l’auditeur, à marquer sa mémoire : huit paroles (plus une neuvième plus actualisante) qui ont toutes la même construction : [makarioï hoï…, hoti aoutoï (ou aoutoon)…], « heureux ceux…, parce que ceux-là (ou de ceux-là)… ». Cette forme scandée constitue un chant, elle est aisée à mémoriser. L’auditeur gardera ces mots en tête durant tout le discours et interprètera celui-ci grâce à ces mots. Il gardera ces mots en tête après le discours, et en fera une règle de vie. Cette forme scandée rappelle moins les « dix paroles », ou « dix commandements », qui ne sont pas si réguliers, que le premier chapitre de la Genèse, « Dieu dit… et ce fut ainsi : … »; Un chant de Dieu a appelé à l’existence tous les êtres, un chant de Jésus appelle à une nouvelle manière d’être. 

[Makarios] signifie à la fois heureux et bienheureux : le grec emploie cet adjectif pour dire « mon très cher ! », [hoo makarié]. Le mot peut avoir aussi le sens de riche, d’opulent. Le mot reprend une forme bien présente dans les écrits de sagesse (psaumes, proverbes, etc.), et que l’on peut aussi traduire par bénis soient… Il y a là à la fois une déclaration de bonheur, déjà présent : « vous êtes déjà heureux quand… », une révélation de bonheur supérieur auquel s’ouvrir : « vous êtes en fait bienheureux quand… », « si vous saviez comme vous êtes riches quand… », et une déclaration d’amour : « vous m’êtes très chers quand… ». [hoti], le mot qui articule chaque affirmation, peut signifier : en tant que ou parce que. Dans les deux cas, il s’agit d’une explication, mais celle-ci peut être assez générale (parce que) ou dévoiler un contenu caché (en tant que). Dans tous les cas, il me semble que ces paroles inaugurales décisives de Jésus nous introduisent dans une nouvelle manière d’être, non pas tant en cherchant le bonheur (ça n’aurait rien de bien nouveau !!) qu’en dévoilant un bonheur, consistant autant dans la qualité d’une situation que dans le fait d’être chéri dans cette situation.

C’est ici peut-être la plus grande actualité pour nous de ces paroles : car notre actualité ne brille pas par le bonheur qu’elle construit ! Je suis quant à moi un français qui parle depuis la France, ce qui conditionne bien entendu mon point de vue. Mais ce que je vois, ce que je vis, c’est une ambiance délétère qui ne porte pas à l’espoir ! La progression très rapide dans la population d’un virus dont ont ne sait que peu de choses, alliée à un choix des autorités de continuer à diminuer dans les hôpitaux tant les lits que les personnels, conduit à un nouveau confinement des populations -c’est-à-dire à un assèchement drastique de toutes les relations et activités humaines qui font le sel de la vie- ; l’insécurité provoquée par plusieurs attentats, et les discours stigmatisants et diviseurs qui s’ensuivent, engendrent la méfiance des uns vis-à-vis des autres ; les inégalités ne cessent de croître et la pauvreté et la précarité de s’étendre… bref : on ne voit pas très bien comment on pourrait chercher le bonheur ! Mais si le propos est plutôt de le dévoiler, voilà qui peut nous faire dresser l’oreille.

Première situation : « Bienheureux les pauvres pour l’esprit… ». [ptookos], c’est littéralement qui se blottit, qui se cache; par suite, c’est pauvre, mendiant, dépourvu de. La mention de l’esprit est au datif : en grec, c’est le cas fondamental du complément d’attribution, désignant pour qui on fait une chose. Bienheureux seraient donc ceux qui préfèrent manquer de quelque chose plutôt que de manquer à l’esprit. Et pourquoi ? « …parce que de ceux-là est le royaume des cieux ». Le verbe ici (et au v.10 seulement) est au présent. Cette attitude est la porte du royaume, celui-ci est « d’eux » [aoutoon] autant que « des cieux » [toon ouranoon], les mots sont également et significativment au génitif. Si, entre être dépourvu et manquer à l’esprit, tu as choisi le deuxième terme, oui tu es heureux et chéri.

Deuxième situation (les 2° et 3° béatitudes sont interchangeables selon les manuscrits) : « Bienheureux les pleurant… » [penthéoo], c’est pleurer, déplorer, être dans le deuil; le [penthos], c’est la douleur, l’affliction, le deuil, le malheur, l’évènement douloureux. Bienheureux seraient donc ceux qui pleurent, ceux qui vivent un deuil, ceux qui vivent un évènement malheureux. Pourquoi ? « …parce que ceux-là seront consolés » Le verbe est ici [paraklèthèsontaï] (ou l’on reconnaît « paraclet »). [parakaléoo], c’est appeler auprès de soi : mander, appeler à son secours, invoquer, convier; mais c’est aussi exhorter : exciter à, consoler; c’est enfin provoquer, faire naître. Ce verbe est au futur, il est aussi, comme dans la plupart des cas ci-après, au passif. Et ce passif, assez classique dans ces cas-là, a de fortes chances d’être un « passif divin » : l’acteur non nommé, c’est Dieu lui-même. Ceux qui vivent un malheur à en pleurer, pas maintenant mais plus tard, Dieu les fera naître, il les consolera, mais peut-être même il les conviera, il les mandera : ce sont eux qui seront aptes à venir à lui.

Troisième situation : « Bienheureux les doux… » [praüs], c’est doux, bon, facile,, apprivoisé, indulgent. Il s’agit de se laisser faire, mais pas par faiblesse, plutôt par choix. Pourquoi heureux et chers ? « …parce que ceux-là recevront-en-héritage-une-part-de la terre ». Le verbe [klèronoméoo], c’est recevoir une part en héritage, hériter de quelque chose, mais aussi acquérir, obtenir, et même être institué héritier. Voire, laisser pour héritier. Le [kléros], sur lequel ce verbe est formé, c’est le lot issu d’un tirage au sort. Et la terre, [guè], c’est aussi bien la terre comme corps cosmique que par distinction d’avec la mer, ou d’avec l’air et le feu, ou d’avec les Enfers. C’est encore l’univers, mais aussi tel pays, telle contrée, et encore une « terre » à travailler. Le futur (passif) est étonnant ici : la terre paraît être un bien d’aujourd’hui ! Mais c’est peut-être la nuance de l’héritage qui gouverne le futur : il y faudra la mort de quelqu’un. L’apparente faiblesse, qui résulte pourtant d’une attitude choisie, celle de la douceur, de la mansuétude, est déjà bienheureuse parce qu’elle a une portée universelle, à travers une mort. Celle de qui ? Je pense qu’il s’agit de celle de Jésus… La même douceur que lui entraîne les mêmes conséquences que pour lui, mais aussi la même portée que l sienne.

Quatrième situation : « Bienheureux ceux-qui-ont-faim et ceux-qui-ont-soif de la justice… » [péïnaoo], c’est être affamé, être avide de, avoir le désir de, manquer de. [dipsaoo], c’est avoir soif, être altéré. Et l’objet de ce désir vital, plus fort ici que la simple nourriture et même que la boisson, c’est la [dikaïosunè], la justice, le sentiment de justice, la pratique de la justice. On ne dit pas qu’il faille pratiquer la justice, mais que sont bienheureux ceux qui la désirent, mais d’un désir qui prend aux tripes et à la gorge. Et pourquoi ? « …parce que ceux-là seront comblés ». Le verbe [Khortadzoo] signifie engraisser de fourrage, engraisser, bourrer quelqu’un de quelque chose, amener à satiété. Là encore, c’est Dieu qui fera cette action, et dans le futur. Bienheureux, parce que le désir est promesse. Bienheureux si c’est d’un autre qu’ils savent attendre d’être comblés, et plus tard.

Ce « plus tard » pourrait poser problème, comme dans plusieurs situations déjà évoquées ci-dessus. Ce n’est pas, je crois, qu’on repousse tout cela à « après la mort », ce qui serait une façon de justifier toutes les souffrances et toutes les scandaleuses inégalités d’aujourd’hui. Et ce serait contraire à la proclamation même du Royaume, qui est pour maintenant et pour ici. C’est plutôt me semble-t-il d’une part une invitation à la patience : cela ne peut pas advenir d’un coup de baguette magique, d’autre part une invitation à l’engagement : cela se fera aussi avec tes bras, mes bras, nos bras. C’est exactement comme la conquête de la Terre promise : à la fois une conquête et un don du dieu.

Cinquième situation : « Bienheureux les compatissants… » L’adjectif signifie compatissant ou miséricordieux. L’[éléèmosunè], c’est la pitié, la compassion, mais aussi le don charitable, l’aumône (le latin, et l’italien elemosina viennent de là, avec ce sens). On change ici de type de situation : dans les quatre précédentes, il a été question de situations de détresse, de manque. Ici, il s’agit plutôt d’une attitude déterminée. Pourquoi bienheureux ? « …parce que ceux-là susciteront la compassion ». C’est exactement le même mot employé (enfin : le verbe de la même famille), au futur cette fois, et au passif. Dans la compassion d’aujourd’hui à l’égard des autres, se cache la compassion ultérieure de Dieu à l’égard de nous : cela rappelle beaucoup le « pardonne-nous comme nous pardonnons » du Notre Père (un peu plus loin dans le même « Sermon sur la montagne » !!).

Sixième situation : « Bienheureux les purs au cœur… » [katharos], c’est sans tache, sans souillure, propre, c’est aussi pur de tout mélange, limpide, véritable et encore exempt d’infirmité, valide, et enfin nettoyé, débarrassé de tout obstacle. Il s’agit au fond d’être pleinement soi-même, simple. Le destinataire, comme plus haut l’esprit pour « pauvre », c’est cette fois le cœur, [kardia], autant l’organe physique que le siège supposé des facultés de l’âme, ou le centre profond des délibérations et des choix. Sont déjà heureux ceux dont la simplicité atteint jusqu’en leur profondeur. Pourquoi ? « … parce que ceux-là verront le dieu » Le verbe [oraoo] signifie voir, fixer les yeux sur, observer, regarder, chercher des yeux, comprendre. Le verbe est toujours au futur, mais cette fois-ci à la voix active. Ceux qui cherchent la clarté et la simplicité dans leur attitude, au point que celle-ci devient de plus en plus une attitude du cœur, l’attitude la plus profonde, ceux-là sont heureux parce que cette recherche atteindra jusqu’à Dieu lui-même.

Septième situation : « Bienheureux les faiseurs-de-paix… ». [Eïrènopoïos], c’est celui qui [poïéoo], qui fabrique, qui produit, qui crée, qui fait naître, qui compose, qui a l’art de, qui imagine, qui invente l’[éïrènè] c’est-à-dire la paix, ou encore le calme de l’âme ou de l’esprit. Il ne s’agit pas de parvenir à la paix, mais de mettre toutes les ressources de son savoir, de son savoir-faire, de son imaginaire, de son art pour la construire, de s’engager pleinement dans le processus qui vise à l’établir. Pourquoi bienheureux ? « …parce que ceux-là seront appelés fils de dieu. » Encore au futur, encore au passif : pas maintenant, mais plus tard, Dieu lui même appellera ceux-là ses fils. Appeler ([kaléoo]) au double sens de convoquer et de nommer. Et nommer n’est pas seulement « coller une étiquette », c’est à la fois intégrer dans son monde (on sait l’importance de donner un nom, ou un « petit nom » aux personnes qu’on aime) et manifester l’être profond, le secret d’une chose (en hébreu, le [débîr], le Saint des Saints du Temple, porte le même nom que la parole, [dabar] : c’est le même radical [dbr] avec une vocalisation variée : la parole dit le Saint des saints d’un personne ou d’une chose !). De ceux qui mettent toutes leurs ressources à travailler à la paix, Dieu révèlera le secret profond, à savoir qu’ils sont ses fils.

Huitième situation : « Bienheureux les mis-en-fuite par amour de la justice… » Le verbe [dioo] signifie se laisser poursuivre, fuir, s’effrayer, craindre. Ici, c’est une forme du parfait, moyen ou passif. La chose est entièrement réalisée, accomplie. C’est fait, les [dédioogménoï] ont été mis en fuite, sont désormais pourchassés. Ils sont [hénékén], c’est-à-dire en raison de, mais aussi en faveur de, par amour de, par rapport à la justice. Il y a ceux qui désirent la justice plus que de manger ou de boire. Il y a aussi, maintenant,  ceux  que l’amour de la justice a mis dans une situation impossible (genre lanceurs d’alerte !!). Pourquoi sont-ils déjà bienheureux ? « … parce que de ceux-là est le royaume des cieux. » C’est exactement la même phrase que pour la première situation ! Le verbe est cette fois encore au présent : dès maintenant, le royaume est autant de ceux-là que des cieux. Je me rends compte cette fois-ci que ce « de » dit à la fois une appartenance (c’est leur royaume) qu’une origine (le royaume vient de, ou par, ceux-là).

Il y a une dernière béatitude, plus longue, qui est sans doute une actualisation par Matthieu pour l’Eglise persécutée de son époque : « Bienheureux êtes-vous (c’est moins général et plus ad hominem) lorsqu’ils vous invectiveront et poursuivront et diront tout mal à votre sujet -faussement- en raison de moi. Soyez contents et réjouissez-vous, parce que votre récompense est abondante dans les cieux : c’est comme cela qu’ils ont poursuivi les prophète, ceux d’avant vous. » Une invitation à toutes les actualiser ?

Une remarque pour finir : il semble qu’entre l’explication et la situation, il n’y ait que rarement une continuité évidente. On est même plutôt dans l’inévidence. Là, il y a une recherche pour chacun !

Aimer est plein d’implications : dimanche 25 octobre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Précédemment, dans un autre commentaire, j’ai essayé de situer le texte que nous retrouvons aujourd’hui et de faire ressortir l’importance de la question posée : en faisant de l’amour le « plus grand commandement », Jésus en fait la mesure de tous les autres, c’est-à-dire de toutes nos façons de vivre, de tous nos choix, de tous nos actes. Je voudrais ajouter à cela quelques observations qui me viennent pêle-mêle, au gré de l’actualité ou de mes rencontres.

Le commandement d’aimer en écarte bien d’autres, notamment ceux de « protéger » ou « défendre ». J’entends beaucoup ce thème répété, qu’aimer c’est protéger. J’avoue que je n’en suis pas si sûr. Protéger est toujours un acte de puissance : s’il peut subvenir à une faiblesse chez un être aimé, il peut aussi perpétuer celle-ci, et c’est une affaire fort délicate que de faire en sorte de ne pas maintenir dans la faiblesse la personne que nous prétendons protéger. Nous sommes en fait comme de frêles arbrisseaux qui grandissons avec des arbres déjà grands : bien forts et bien proches, les grands arbres protégeront l’arbrisseau du vent, de sorte qu’il poussera bien droit ; mais en ce cas, ils lui prendront aussi un grande part de la lumière, et l’arbrisseau restera peut-être toujours petit. Plus faibles ou plus éloignés, les grands arbres ne protégeront peut-être pas assez l’arbrisseau, qui pourrait être brisé ou déraciné par le vent, ou encore pousser tout tordu ; mais alors il ne manquera pas de lumière et pourra s’élancer et devenir grand arbre. Ajoutons que, même tordu à la base, c’est l’élan vers la lumière qui redresse un arbre ! Bref, tout ceci est un savant dosage, pour lequel je crains qu’il n’existe aucune recette. Mais on voit que « protéger » n’est pas une recette, précisément.

Je pense aussi au commandement d’aimer dieu. Difficile ! C’est si vite fait d’aimer surtout l’image que l’on se fait du dieu -c’est-à-dire d’idolâtrer. Et du coup, on se ferme pour le plus haut motif qui soit à tout ce que ce même dieu pourrait faire pour se révéler un peu plus tel qu’il est ! Aucune évolution possible, j’aime ce « dieu »-là et n’en changerai pas ! Et ce n’est pas le seul risque : tous les fanatismes peuvent trouver là leur implantation. Le pseudo-amour de dieu, ou plutôt l’amour d’un pseudo-dieu, tourne au mépris de l’autre, dès lors qu’il ne voit pas le dieu sous le même angle ou de la même façon. Ce mépris peut être très « soft », sous la forme souriante d’une douce condescendance pour celui ou celle qui « n’en est pas encore là », sous-entendu « à ma hauteur ». Ce n’en est pas moins du mépris, puisqu’il n’y a pas d’estime réelle du chemin fait par l’autre et qui m’est inconnu à moi, dont j’aurais aussi à apprendre.

Ce mépris peut aussi prendre une forme bien plus terrible, et l’actualité la plus brulante nous le fait voir, quand il tourne à l’accusation de blasphème. « Ce que tu dis de dieu est intolérable ! Cela l’offense ! » Qu’en sais-tu, quand il dépasse infiniment tout ce que l’on pourrait en dire ? Je connais bien des « catholiques » qui pensent que notre cher professeur d’histoire décapité n’aurait pas dû montrer des caricatures parce que elles étaient blasphématoires. Qui pensent qu’on ne peut pas faire des caricatures avec des sujets religieux, parce que c’est blasphématoire. Mais si les caricaturistes ne faisaient que caricaturer les idoles ? Et c’est bien mon avis. Du reste, il me semble que depuis qu’un certain Jésus a été condamné pour blasphème, ceux qui revendiquent d’être ses disciples devraient s’abstenir totalement de cette accusation : on voit assez combien elle a fait de mal. Qui saura ce qu’un personne a dans le cœur en affirmant, par la parole ou l’art, une réalité dérangeante ? A vrai dire, c’est plutôt l’étroitesse d’esprit de ceux qui pensent tout savoir du dieu incompréhensible que le prétendu blasphème dénonce, et il le dénonce dans la bouche même de ceux qui lancent une telle accusation.

Une dernière petite touche, enfin, à propos de « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Ce comme est redoutable. Parce qu’il fonctionne à double sens. L’amour que tu te portes, l’attention que tu as pour toi, la priorité dont tu voudrais être l’objet : tout cela te dit à quel point l’autre mérite et attend d’être aimé. Mais aussi, l’attention que tu as pour l’autre, le souci que tu as de son bien-être, l’estime que tu as pour ses avis : tout cela te dit à quel point tu mérites aussi ta propre estime ! Ce « comme » établit une mesure, un équilibre, dont la tenue est bien difficile. Comme il est difficile, quand on vit à deux par amour -qu’on essaye, et c’est déjà beaucoup !- de s’accorder la même liberté qu’à l’autre. De ne pas s’oublier sous prétexte d’effort fait pour l’autre, avec le risque de peut-être s’autodétruire (ce qui est aussi un dommage fait à l’autre qui nous aime !). De ne pas non plus oublier qu’il y a un autre !

Mais ce « comme » peut aussi être une si beau repère de résolution de conflit : tu attends ceci ? Tu le mérites… comme moi ! Je voudrais cela ? Je le mérites…. et toi aussi.

Sieger Köder (1925-2015), Le lavement des pieds, musée d’Ellwanden, Bade Wurtemberg. Celui qui se penche le premier conduit l’autre à se pencher aussi. Et les pieds et le visage se confondent dans le même reflet.

Halte au dogmatisme ! : dimanche 18 octobre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai essayé de situer ce passage et d’en donner un commentaire général il y a déjà trois ans, sous le titre Vive la laïcité.

Cette fois-ci, plusieurs choses me frappent encore, de ci de là dans le texte. La première, est toujours l’étrange vision des choses qu’on les pharisiens et les hérodiens alliés en s’adressant à Jésus. Leur enjôleuse flagornerie révèle beaucoup sur leur propre vision des choses, quand ils disent à Jésus : « Tu es vrai, et le chemin de dieu en vérité tu l’enseignes et tu n’as souci de personne. » Dans leur esprit, la vérité -et faire les choses en vérité, enseigner en vérité, etc.- exclut le souci des personnes. On comprend bien ce qu’ils veulent dire, ils voudraient souligner que la vérité est la même pour tous et qu’il ne s’agit pas de dire qu’une chose est vraie en fonction de l’interlocuteur ou du moment. Nous sommes d’accord. Mais si c’est bien ce qu’ils paraissent vouloir dire, ce n’est pas pour autant ce qu’ils disent ! Ils disent qu’il n’a pas le souci des personnes ! Ce qui est une énormité… qui passe presque inaperçue, y compris d’eux-mêmes.

Il me semble que nous avons là une magnifique illustration du point où conduit le « dogmatisme ». Blaise Pascal écrit, dans les Pensées, « On se fait une idole de la vérité même » : quelle justesse ! Car la vérité, à quoi sert-elle, si elle n’est donnée, révélée ? Si elle ne vient éclairer et libérer des vies ? Les trois grandes fois monothéistes sont fondées sur une « Révélation », c’est-à-dire sur l’acte gratuit et miséricordieux d’une divinité qui se penche sur les hommes, qui leur apporte une lumière qu’ils ne pouvaient découvrir par eux-mêmes. Comment est-il possible de se fonder sur un tel acte d’amour pour « défendre la vérité » en ne se souciant plus des personnes ?! Et si vérité et charité sont indissociables, on ne peut pas en tirer que « dire la vérité » est quoi qu’il en coûte une charité : non, cela implique d’avoir le souci des personnes, de trouver ou d’attendre le bon moment, de ne pas imaginer avoir tout saisi de la « vérité »qu’on prétend livrer quand il paraît qu’elle sera trop dure à entendre, de la chercher toujours. Car oui, qu’elle ait été révélée ne signifie pas pour autant qu’elle ait été « comprise », reçue entièrement. C’est même tout le contraire : l’idée même d’une vérité révélée implique qu’elle est et demeure trop grande pour l’homme à qui elle s’adresse, et donc qu’il ne la comprend pas, si comprendre veut dire embrasser entièrement, faire le tour d’une chose. Pharisiens et hérodiens sont loin du compte, ils sont en pleine fausse piste….

Gerbrand van den Eeckhout, Le Denier de César, (1673) huile sur toile 90 x 106, Musée des Beaux-Arts, Lille. Celui qui montre le ciel est aussi celui qui descend les marches, vers nous qu’il vient rencontrer. Son visage est une lumière qui se détache de la nuit du mystère insondable : celui qui présente le denier reste en haut et bientôt reviendra à sa table où seuls les livres comptent.

Une deuxième chose qui m’étonne, c’est le « est-il permis…? » de la question posée, en grec [exesti]. Il ne s’agit pas de savoir si la chose est bonne ou non, il ne s’agit pas de savoir non plus si elle est possible ou non, il s’agit de savoir si c’est conforme, si c’est légal. S’il faut le faire ou non : l’alternative est close. C’est une conséquence directe de l’attitude précédemment énoncée. Avec la vision des choses précédente, on se trouve enfermé dans un dilemme insoluble. La question posée apparaît comme cruciale, essentielle, capitale : alors que la vie est tellement plus vaste, plus large. Contribuer ou non au tribut versé à l’occupant n’est sûrement pas la première préoccupation de ceux qui vivent comme ils peuvent, qui « tirent le diable par la queue », et même qui subissent l’oppression de ce même occupant d’ailleurs ! Et voilà aujourd’hui nos manifestants dans la rue sur certains sujets bien précis, bien circonscrits, comme si tout la vie tournait là autour ; voilà nos « dogmatiques » qui voudraient faire des sujets qui les préoccupent les sujets de société essentiels, qui en font des critères de vote, etc. Je pense par exemple à de nombreux sujets portant sur la famille : décidément, je préfère avoir le souci des personnes, plutôt que les opposer, voir le bien que l’on essaye de faire plutôt que condamner d’avance. Car oui, dans ce schéma mental, tout fonctionne par opposition : c’est « ou bien… ou bien… », « est-il permis de donner le cens à César ou non ?« 

Une troisième chose que je trouve frappante, c’est cette simple mention : « Du coup ils lui présentèrent un denier ». Le verbe est ici précis : [prosféroo], c’est littéralement porter auprès ou porter vers, apporter, présenter. Cela signifie deux choses : d’une part ils ne donnent pas ce denier, on comprend qu’il n’est même pas remis dans la main de l’interlocuteur, il reste tenu par celui qui le possède. C’est manifester qu’il ne s’en sépare pas facilement. D’autre part, la rapidité de réaction indique que tout simplement, ils ont fouillé dans leur poche, leur sac, la réserve qu’ils tiennent sur eux : autrement dit, s’ils demandent comme un question cruciale s’il est permis de donner le cens, de participer au paiement du tribut de guerre exigé par l’occupant, ils ne voient aucun problème dans le fait fade se servir tous les jours de cette même monnaie émise par le même occupant. Or l’usage de la monnaie, nous le savons tous, est un instrument de contrôle et de domination bien plus efficace encore que le paiement d’un tribut ! Combien de pays au monde sont aujourd’hui « tenus », contrôlés, du fait qu’ils usent du dollar américain ? L’hypocrisie des interlocuteurs, autant que leur absence totale de recul, est ici manifestée. L’amour de l’argent, la recherche de la richesse, conduisent à de bien pires compromissions que certains choix énoncés dogmatiquement comme « cruciaux ».

Une dernière chose enfin, c’est la différence des verbes entre la question et la réponse : « Est-il permis de donner le cens à César ? » – « Rendez à César... » D’un côté, [didoomi], donner, de l’autre [apodidoomi], rendre. La différence, on le voit très facilement même sans maîtriser le grec, tient à l’ajout d’un préverbe, [apo-]. Cet ajout indique l’origine, la provenance et transforme le sens du verbe en donner à qui de droit, rendre, restituer, donner en retour. On est dans la logique sociale fondatrice don et du contre-don. Et voilà une référence libératrice au contexte : aucune des réalités de notre vie n’est sans contexte, elle appartient à tout un ensemble et une pensée « dogmatique », intransigeante, essentialiste, oublie souvent cela -ou même cherche délibérément à s’en abstraire. Tout doit être « vrai » hors-sol, toujours et partout, quel que soit le contexte. Mais non : il faut se demander à l’intérieur de quel « cercle », de quels « circuit », on se trouve. Décidément, faire des choix de vie en ce monde est une chose difficile, et on fera bien de faire confiance au cœur de chacun : ce n’est pas que tout échange et toute discussion soit inutile, au contraire : mais à la fin du compte, nous sommes tous dans une situation bien particulière, et l’échelle de valeurs que nous cherchons à respecter ne se présente pas à chacun à chaque instant sous le même jour ni de la même manière. Et si on arrêtait de « dogmatiser » pour se regarder, s’estimer et chercher à se comprendre ?

Venez tous ! Ouvrez-vous à tous ! : dimanche 11 octobre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà eu l’occasion d’aborder cette parabole, de la situer, et de tenter d’en suivre le mouvement à partir de ce qu’est un mariage oriental -princier qui plus est, ici.

Je suis frappé cette année de la « déviation », de l’infléchissement, que semble subir cette parabole en cours de route ! Car, s’adressant une fois encore aux grands prêtres et aux pharisiens, on voit bien que tout les vise dans disons les deux tiers de la parabole : ils sont invités, réinvités, priés de se rendre, jusqu’à ce que finalement, dans l’imminence de la célébration de ce mariage, le rois ordonne à ses serviteurs d’aller par les chemins inviter « tous ceux que vous trouverez« . Jusqu’à ce point-là, tout est bien clair : ce sont eux qui se refusent encore à répondre à l’appel répété de tous les serviteurs envoyés par le grand Roi pour les noces de son fils. Et la conclusion serait limpide si on s’en tenait là : restez disponibles pour l’invitation du grand Roi, ne refusez pas son invitation, ou bien finalement il se détournera de vous. Cela invite à réfléchir à sa propre disponibilité, à tous ces moments de notre vie qui sont peut-être des invitations venue d’en-haut, mais qui exigent de notre part que l’on quitte pour y répondre ce que l’on est en train de faire, ce qui nous préoccupe à l’instant, ce que nous nous étions proposés de faire. Ces moments sont tellement nombreux, simplement dans une vie de couple !

Mais à partir de ce moment, la parabole prend une autre direction : le roi entre observer les convives, en trouve un qui est venu mais sans se disposer, et il se fait rejeter. Manifestement, le roi ne veut personne qui soit là par contrainte, contre sa volonté : si l’on n’est pas disposé, si l’on n’entre pas avec son cœur dans la fête, mieux vaut ne pas être là. Et à l’issue de cela, il y a cette conclusion qui sonne de manière à être retenue d’un seul coup (indice de son authenticité !), mais qui n’est pas si simple à comprendre -du moins pour moi : [polloï gar éïsin klètoï, oligoï dé ékléktoï]. Allons-y doucement.

[gar], c’est car ou en effet. [éïsin], c’est sont. [dé], c’est un de ces petits mots qui marquent une étape dans la pensée, pas vraiment une opposition mais qu’un membre de phrase affirme un autre aspect des choses. Nous voilà donc avec deux affirmations en miroir, dont la forme est tout-à-fait semblable, sinon que la deuxième fait l’élipse de [éïsin], sont. Deux mots se répondent parfaitement, ce sont [polloï] et [oligoï], beaucoup et peu. On a donc pour le moment, « Beaucoup en effet sont [klètoï], quand peu (sont)[ékléktoï]. » Nous reste à regarder de plus près ces deux mots qui sont mis en miroir.

[klètoï] est le pluriel de l’adjectif [klètos] qui signifie appelé, convié, invité, convoqué, et parfois même choisi. [ékléktoï] est le pluriel de l’adjectif [éklektos] qui signifie choisi, remarquable, d’un caractère particulier. Les choses se compliquent, ces deux adjectifs sont presque interchangeables !!! Il va nous falloir aller plus loin…

[klètos] est de la famille du verbe [kaléoo], qui signifie fondamentalement appeler, par son nom ou autrement : convoquer, inviter, nommer, mander. Le verbe se combine avec une foule de préverbes, mais il porte toujours cette idée d’appel lancé et visant quelqu’un en particulier, une ouverture manifeste faite par une personne en direction d’une autre.

[éklektos] vient du verbe [ek-légoo] : [légoo] c’est à la base rassembler, cueillir. C’est de là que vient le sens, plus courant pour ce verbe, de dire : on voit bien l’idée, pas seulement parler, mais choisir ses mots, construire sa pensée et sa parole. Avec le préverbe [ék-] ou [ex-], on a bien l’idée de cueillir parmi, de sélectionner dans un plus vaste ensemble. Ainsi, l’anglais out-picked correspondrait assez bien à [éklektos] ; en français, j’aime assez sélectionné. Ce peut-être par l’effet du choix d’un autre, ce peut être aussi parce qu’une personne ou une chose se distingue, se détache d’elle-même, qu’elle est outstanding. Finalement, c’est l’idée de sortir du lot.

Dans notre parabole, Le premier mot revient bien des fois: les serviteurs sont envoyés appeler les déjà-appelés, plusieurs fois. Ceux-ci, les invités, sont toujours désignés ainsi, même quand c’est pour conclure qu’ils n’étaient pas dignes. Le nouvel ordre donné aux serviteurs est bien d’aller sur les chemins pour appeler ou inviter aux noces quiconque sera rencontré : c’est toujours le mot [kaléoo] qui revient sous diverse formes, avec divers dérivés. L’autre mot n’apparaît jamais. Alors comment comprendre ? Il y a pourtant un indice, et plutôt fort en fait : les invités sont nombreux, à travers toute la parabole : ce ne sont pas toujours les mêmes, mais en effet ils sont nombreux, au point que « la salle fut remplie de convives« . Peu nombreux en revanche, et même réduits à un seul, sont ceux qui sont out-picked, remarqués ou retirés : un seul, en fait, qui n’avait pas l’habit.

Alors sans doute faut-il comprendre cette conclusion comme une évidence, et ne plus se laisser tromper par l’habituel « Il y a beaucoup d’appelés mais peu d’élus« , qui est …. sibyllin !!! Non, il vaut mieux traduire : « Beaucoup en effet sont invités, quand peu sont retirés« , ou en collant un peu moins au texte : « La multitude est invitée, et très peu seront rejetés« . Une conclusion très optimiste, très large, qui invite à avoir le cœur tout aussi large.

Au fond, c’est le rapport à l’autre qui est déterminant, et sans doute révélateur. L’appel lancé par le dieu, le grand Roi, est une ouverture à tous. C’est une affirmation qui prend toujours à rebours ceux qui ont une approche avant tout exclusive, ceux qui voudraient sélectionner. La parabole précise même que dans la salle de noces sont « les bons et les méchants« , une chose que les oreilles des pharisiens et des grands-prêtres ne pouvaient entendre ni admettre. Vouloir entrer dans le royaume ne peut consister à sélectionner les « bons » ou rejeter les « mauvais » : il faut au contraire se préparer à côtoyer des voisins tout-à-fait surprenants ! La seule chose qui pourrait empêcher d’entre, ou plutôt qui pourrait provoquer le rejet, c’est l’absence d’adhésion, la non-ouverture à la fête, à toute cette foule bigarrée et grouillante, pas différente et pour cause de celle que nous croisons à tout instant sur nos chemins. Car ce sont biens touts ces hommes et ces femmes qui sont par les chemins, par nos chemins, qui entrent dans le royaume, sans exclusion aucune. Rien qui nous prépare mieux à la vie du royaume que ce tout-venant de tous les jours ! Quelle merveille !

Jamais trop tard pour changer : dimanche 4 octobre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai situé et commenté ce texte il y a trois ans, en essayant de le suivre tout entier dans son déroulement, et en le comparant avec la parabole de la vigne que l’on trouve chez le prophète Isaïe : cela faisait ressortir que Jésus visait, en la transformant, avant tout les chefs, les responsables religieux, et il me semble que cela invitait avec urgence, pour un responsable quel qu’il soit, à une attitude choisie de désappropriation.

Je suis toujours frappé par la « logique » de ces vignerons-là : tout de même, le maître de maison leur a confié, et même abandonné, sa vigne. Le texte liturgique traduit : « Puis il loua cette vigne à des vignerons« , mais si un des sens de [exdidoomi] à la voix active est bien « louer« , il signifie plutôt quand il est à la voix moyenne (comme c’est le cas ici) « donner (comme on donne sa fille en mariage), livrer, abandonner« . Il confie sa vigne avec tous pouvoirs -mais il n’en donne pas la propriété. Ainsi les vignerons sont-ils pleinement responsabilisés, la confiance qui leur est faite les autorise à déployer tout leur savoir-faire, à prendre toutes les décisions qui leur paraissent utiles, pour que cette vigne soit bien cultivée. Ils pourront donner toute leur mesure, tout leur talent.

Or on le sait : à la saison des fruits, loin de les donner aux serviteurs venus les prendre, les vignerons en « écorchent » un (c’est le verbe [déroo] -par extension, il peut signifier seulement frapper), en « tuent » un (c’est le verbe [apoktéïnoo]), en « lapident » un ([élithoboléoo]). Ils sont sans doute encouragés à ces attitudes de plus en plus graves par l’absence de réaction, ils interprètent la patience du maître de maison comme de la passivité. Ils traitent encore d’autres serviteurs semblablement. Et voilà qu’à l’arrivée du fils, leur raisonnement est le suivant : « Celui-là c’est l’héritier. Allons-y ! Nous le tuons et nous avons l’héritage. » On leur envoie un fils, ils voient venir un héritier. Et c’est pour eux la touche ultime : l’héritier mort, c’est forcément eux qui touchent l’héritage…

Je ne sais pas quelle forme le contrat initial peut avoir, mais il parait bien impossible qu’il entraîne la possibilité d’hériter. Car c’est de pleine propriété qu’il est alors question. Comment cela a-t-il bien pu leur venir en tête ? Mais il faut remarquer ici que s’ils parlent d’hériter, c’est que le meurtre de l’héritier n’est pas le dernier dans leur plan : il faudra encore supprimer le maître de maison, son père. C’est peut-être alors qu’ils pourront revendiquer la propriété d’un domaine qui est entre leurs mains par la volonté du défunt qui n’a plus d’héritiers. Le propos meurtrier va vraiment très loin.

Les vignerons sont dans une logique de citadelle : ils ont pris un domaine et l’envisagent comme un lieu clos, il n’y a rien en dehors de lui. Le maître au contraire a d’autres domaines, et il pense à faire autre chose du raisin, son regard est large et son propos ouvert. Cela change tout.

Encore plus frappante est l’attitude de Jésus qui parle à ces grands-prêtres et pharisiens. Il sait bien que le fils, l’ultime envoyé, c’est lui. Cela veut dire qu’il énonce sa propre destinée, et qu’il le fait comme un simple élément de l’histoire. Comment peut-on faire cela avec sérénité ? C’est très impressionnant. J’imagine le serrement de cœur, l’angoisse, la gorge serrée en en venant à ce point-là de la parabole. Il y a chez lui une sorte de détachement impressionnant. Je ne crois pas du tout qu’il y soit insensible : on voit par la suite à quel point l’arrivée désormais inéluctable de son arrestation et de sa mort l’angoisse. Mais il semble chercher avant tout à émouvoir et peut-être faire changer les responsables légitimes. L’émotion est une grande dimension de notre humanité : c’est toujours elle qui induit les changements.

Et c’est cela aussi qui est impressionnant : Jésus ne conteste jamais leur légitimité. A eux a été confiée la vigne de son père, et il respecte le choix de son père. S’il les a choisis, c’est parce qu’ils sont capables de faire produire du fruit à cette vigne, et ils en sont toujours capables. Il leur dit tout cela à la fois : le choix dont ils ont été et dont ils restent l’objet, mais aussi la folle logique meurtrière dans laquelle ils sont. Il sait, et le dit, qu’il peut en être la prochaine victime. Néanmoins il leur parle : parce qu’ils les espère encore, il les espère toujours.

Je trouve cette espérance jamais démentie absolument bouleversante. Je me dis que Jésus porte sur chacun de nous ce regard, cette espérance. Quelle que soit la logique dans laquelle nous nous trouvons, quelqu’abîme dans lequel nous soyons engagé, lui s’appuie sur le don initial, fait par son père, et nous regarde à partir de là. Et il s’adresse à notre conscience, à notre intelligence, à notre cœur, parce que c’est là qu’un changement peut toujours être décidé, à n’importe quel stade. Il y risque sa vie, à cette espérance. Oui, c’est bouleversant d’être ainsi attendu, jamais enfermé dans une histoire. Sa parole à nous adressée est une porte ouverte vers un changement de vie. Larsson-nous émouvoir, toucher.

A quand le vrai changement ? : dimanche 27 septembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Notre texte est constitué en deux temps assez distincts, qui dépendent en fait d’un autre qui les précède : je me suis déjà expliqué là de-dessus et j’invite qui veut avoir une vue générale de notre passage à lire patiemment l’explication que j’en ai proposé ici.

Il me semble que ce petit passage est d’une grande actualité : il y a beaucoup de tension aujourd’hui dans l’Eglise à cause de cette question de « faire la volonté de Dieu ». Des personnes remettent en cause jusqu’à la plus haute autorité sous prétexte qu’elle opérerait des changements et que ces changements ne sont pas « ce que dieu veut ». Or précisément, la petite parabole que propose Jésus ne parle que de cela, de changer.

Dans la petite parabole, le premier des fils, celui qui dit « Je ne veux pas« , change d’avis. [métamélomaï] a le sens de se repentir, c’est un mot qui vient du verbe [méloo] qui porte l’idée du soin que l’on prend, que l’on apporte. Mais là, ce verbe est à la voix moyenne, qui marque l’implication du sujet, et précédé du préverbe [méta-], après : on voit se dessiner dans le mot lui-même l’idée d’un intérêt impliquant, mais après coup. C’est bien un changement d’avis, et peut-être pas seulement intellectuel : un changement d’intérêt, une manière de se commettre tout entier mais dans un deuxième temps.

L’autre fils dit « oui oui », mais il fait le contraire. On pourrait croire qu’il y a aussi changement, mais dans l’autre sens. Or pas du tout : si le premier prend le temps (et il y a le mot « après« , on ne sait d’ailleurs pas si c’est tout de suite après ou bien longtemps après : manifestement ce n’est pas du tout l’important !), le second enchaîne : le décalage entre les mots et les faits est immédiat. Les mots lui servent de prétexte à ne pas faire, son action est exactement contraire aux mots qu’il prononce.

Suite à cette parabole, Jésus demande à ses interlocuteurs qui a fait la volonté du père : la réponse est immédiate, le premier. Mais alors il les compare eux-mêmes aux publicains et aux esclaves que l’on prostitue, affirmant que ces derniers et dernières « vous poussent dans le royaume des cieux« . Pourquoi ? Parce qu’ils et elles ont cru à la prédication de Jean-Baptiste. Or eux ne veulent toujours pas croire : quand Jésus immédiatement auparavant leur a demandé d’où était le baptême de Jean, ils ont éludé la question par un « nous ne savons pas« , par peur de dire leur vraie conviction, à savoir qu’il n’était pas « de dieu« . Peur, parce que ce sont justement les réactions de personnes comme les publicains et les prostituées, et beaucoup d’autres encore, dont les grands-prêtres et les anciens craignent la réaction.

Ainsi donc, ce que Jésus débusque, c’est que ces prétendues « autorités religieuses » n’ont pas le courage du vrai, elles préfèrent assurer leur pouvoir et leur autorité en caressant le peuple dans le sens du poil ! Leur refus de croire les met dans une situation où elles sont bousculées : c’est exactement la stratégie de l’entrée à Jérusalem, c’est-à-dire montrer que le peuple tout entier adhère pour entraîner ses chefs. Mais ça n’a pas marché : « ce que voyant, vous n’avez pas changé d’avis, après, pour le croire« . La foi authentique aurait consisté à changer d’avis, à changer de sentiment. Mais non, grands-prêtres et anciens demeurent raides dans leur pensée et leurs convictions.

Gerard van Honthorst, Le Christ devant le Grand-Prêtre (1617) huile sur toile 272 x 183, National Gallery, Londres. Le grand prêtre, assis, immobile, installé, indique le ciel pour juger le Christ. Mais c’est de nuit, car il a peur de la lumière, la vraie. Et au-dessus de lui, prenant un bon tiers de la toile, le ciel est vide.

C’est cela, je trouve, qui est tellement d’actualité : le peuple chrétien, dans son immensité, aspire à bien des changements, il attend une parole où l’évangile parle au monde moderne. Pas forcément pour le conforter (la parole du Baptiste est un appel puissant à la conversion, justement), mais pour rejoindre le monde contemporain. Pour aborder les question qui sont aujourd’hui essentielles : le rapport à la planète, la fraternité avec les millions de déplacés, les terribles déséquilibres sociaux et financiers, le pouvoir illimité de l’argent. Mais non, certains continuent de camper sur des positions « de toujours », sans se préoccuper le moins du monde de ce qui est attendu. Seule la « loi », la « règle », immuable, compte. Et malheur à qui parait y contrevenir, fut-il le grand chef.

Les publicains et les prostituées, au moment où Jésus parle, sont toujours des publicains et des prostituées. Et c’est cela le drame. Le changement de leur condition ne dépend pas que d’eux ni d’elles. Les publicains, qui spéculent sur la puissance militaire romaine, certes s’en mettent plein les poches mais ils sont aussi dans un système qui se pérennise de lui-même et que nulle autorité ne vient dénoncer et contester. Les esclaves prostituées, qui sont contraintes d’être le jouet de ceux qui les « utilisent », et le payent parfois de leur vie, sont elles aussi dans un système que nulle autorité ne vient dénoncer ni contester. Ces deux genres de parias, à deux extrémités opposées de l’échelle sociale, dénoncent l’inaction, la démission même, des autorités religieuses, mandatées pour autre chose. Oui, plus que jamais, il me semble que nous attendons une parole collective aussi bien sur la puissance financière que sur les drames de l’oppression humaine. Un changement d’attitude, une vraie conversion des responsables. Et tant qu’ils ne changent pas, la suite de l’évangile nous fait voir que c’est le Christ lui-même qu’ils jugent.