Alors paraît Jésus. Il était venu de Galilée jusqu’au Jourdain auprès de Jean, pour être baptisé par lui. Jean voulait l’en empêcher et disait : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi ! » Mais Jésus lui répondit : « Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. » Alors Jean le laisse faire. Dès que Jésus fut baptisé, il remonta de l’eau, et voici que les cieux s’ouvrirent : il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et des cieux, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie. »
« Alors se joint Jésus depuis la Galilée sur le Jourdain auprès de Jean, pour être baptisé par lui. » Jean a paru, « en ces jours particuliers »`. De même ici, Jésus paraît : c’est le même verbe qu’emploie Matthieu pour l’apparition de chacun de ses personnages, [paragignômaï]. Pour Jean, je l’ai traduit « paraître« , ce qu’il veut dire ; mais ici, j’ai choisi « se joindre« , ce qui est aussi possible, tout simplement parce que le contexte n’est pas tout-à-fait le même. Jean est un début, l’histoire commence avec lui. Pour Jésus, ce n’est pas pareil : il a été préparé par le ministère du Baptiste, qui a constitué tout un contexte, qui a « préparé » un peuple à sa venue, et qui a dressé par avance un portrait du sens de sa venue -sens terrible, on s’en souvient-. Alors j’ai préféré cette fois « se joindre« , en me fondant sur la composition de ce verbe, [-gignômaï], advenir, devenir, précédé de [para-], chez, près de. Il me semble que l’emploi du même verbe par Matthieu, tout en mettant les arrivée en scène de Jésus et de Jean en parallèle, souligne dans le cas de Jésus qu’il rejoint la route et la présence du Baptiste, qu’il le rejoint.
Matthieu, cohérent avec ce qu’il nous a conté en préambule, en ouverture, fait venir Jésus depuis la Galilée, ce qui en fait aussi un cas particulier : car Matthieu nous a dit précédemment que le recrutement du Baptiste se faisait avant tout depuis Jérusalem, la Judée et la région du Jourdain. La Galilée continue dans cet ensemble une exception, Jésus effectue une démarche plus volontaire, plus personnelle, que d’autres : elle n’est pas inscrite dans un grand mouvement de foule qui l’aurait entraîné.
Il nous dit aussi, presque sans laisser respirer son lecteur, que Jésus vient « auprès de Jean pour être baptisé par lui« , on pourrait aussi traduire « auprès de Jean dont [il attend] d’être baptisé par lui« . Autrement dit, la démarche de Jésus est très déterminée. Il ne vient pas pour écouter Jean, et puis, si le cœur lui en dit, peut-être demander le baptême : non, cela est déjà décidé avant même d’arriver, cela même a déterminé sa mise en mouvement. Matthieu inscrit Jésus dans une dynamique déjà très forte, irrésistible : il est à fond dans ce « changement d’état d’esprit » que Jean réclame.
« Or Jean lui faisait obstacle en disant : « Moi j’ai besoin d’être baptisé par toi, et toi tu marches jusqu’à moi ? » Jean le reconnaît : on ne sait pas comment puisqu’il ne l’a jamais vu. Peut-être sont-ce justement cette origine et cet empressement qui lui mettent la puce à l’oreille, peut-être reconnaît-il immédiatement ce dynamisme « plus fort » de celui qui veut se faire son disciple ? Et fidèle à lui-même, et à ce que Matthieu vient à peine de lui faire dire, il fait obstacle et voudrait inverser les choses : il voudrait que ce fût Jésus qui le baptisât.
Notons que nous avons à ce point un déplacement fort inattendu : le baptême de Jean était jusqu’à présent donné essentiellement comme un signe. On pourrait dire que peu importe qui baptise : ce qui compte c’est que celui qui demande le baptême le fasse dans le propos d’un changement d’esprit, d’un renversement de pensée. Et voilà que compte maintenant la personne qui baptise : qu’est-ce qui se passe ? Bien sûr, il y a la cohérence avec la déclaration faite par Jean que son disciple est « plus fort » que lui, et ce renversement demandé le manifesterait : ce serait un passage de relais officiel, un passage de témoin. Devant tous, Jean montrerait qu’il se soumet en quelque sorte au « plus fort » qu’il annonçait, et montrerait du même coup que le Jugement est arrivé.
Mais il y a aussi sans doute, dans cette protestation de Jean, une protestation de Matthieu et de toute la première génération chrétienne. N’oublions pas que le baptême de Jean, tel que Matthieu le présente, est donné en avouant ses péchés, avec le propos de changer d’esprit et de vie. Et voilà qui scandalise la première génération chrétienne : comment Jésus, le pur, l’innocent, le sans-péché, a-t-il pu recevoir ce baptême-là ?!! Dans la question de Jean, Sansa doute, se cache aussi cette question-là.
« Or se détachant, Jésus dit à son endroit : « Juste, laisse : de cette manière en effet il nous convient être accomplissant toute justice. » Mais Jésus répond, mais pas tout-à-fait, ce pourquoi je préfère traduire le verbe [apokrinomaï], qui a tardivement pris le sens banal de répondre, par se détacher, ce qui est son sens premier. Jésus prend la parole (et notons que c’est sa première parole dans l’évangile de Matthieu !), mais déjà il n’est pas prisonnier de la parole qui lui a été adressée, il dit ce qu’il veut.
Et que dit-il ? « Juste, laisse… » il invite Jean à laisser tomber son objection et à ne pas faire obstacle. Quelque zélé qu’il soit, ce zèle pourrait être inopportun. Il sait ce qu’il veut, il l’a déjà décidé, et Jean ne doit pas interférer. Dès l’abord, il confirme qu’en effet, il est « plus fort« , et Jean le constate presque à ses dépends. Mais cela veut dire aussi qu’il remet en question tout l’édifice bâti par Jean selon lequel il devrait, logiquement, baptiser Jean et non l’inverse. Il demande que Jean le laisse, avec le verbe qu’il emploiera tant de fois pour le pardon, [afièmi], signifiant, laisser aller, libérer, délier. Il ne veut pas être lié par les pensées ou les exigences de Jean.
Mais il ne se contente pas de cette dénégation, il ajoute une explication, un éclaircissement, si l’on peut dire : « …de cette manière en effet il nous convient être accomplissant toute justice. » Cette manière : il y a d’emblée un « style » Jésus, une esthétique de Jésus. Et ce style commence par associer : c’est un nous que l’on remarque très vite. Jésus requiert le ministère de Jean, et il veut s’associer avec lui : le verbe [prépoo] se traduit par se faire remarquer, se distinguer, mais aussi annoncer par son extérieur, avoir l’air de et enfin avoir quelque rapport avec, convenir à. Or c’est à « nous » qu’il convient de, mais peut-être aussi que nous annoncerons pas notre extérieur, mais peut-être aussi que nous ferons remarquer. Quoi ?
« accomplissant toute justice » Voilà une expression d’une densité rare. La justice est un sentiment inné que nous ressentons tous. Peut-être le sentiment que tout est à sa place, que « je » suis à ma place, que la place de chacun est reconnue et convenable. Le sentiment qu’il y a une vérité des être et des choses, et que correspond parfaitement la vérité profonde et ce qui en est manifesté : rien de plus injuste, au contraire, quand ce qui est proclamé ne peut pas correspondre à ce que je perçois, et que la place qui m’est donnée ne peut pas correspondre à ce que je suis, par conséquent à ce que je suis en droit d’attendre, d’espérer. Dans la notion de justice convergent les notions de vérité, d’espérance, de manifestation, d’ordre, d’être.
Or, dans ce que Jésus demande, et qui bouleverse tant Jean, dans l’acte que Jésus réclame de Jean et que Jean est si réticent à accomplir, la justice doit précisément se trouver en plénitude. C’est qu’il y a aussi une dynamique, dans l’idée de justice : la dynamique de l’ajustement. C’est aussi une mise en place, un établissement.
En recevant le baptême des pécheurs qui veulent changer de vie, Jésus ajuste toutes choses en plénitude. Lui sans péché vient rejoindre dans la dynamique qui les soulève tous les pécheurs dans leur propos de changer de vie. Et ce faisant, il les reconnaît dans leur vérité profonde : non pour des pécheurs, mais pour des personnes ayant le propos de changer de pensée et de vie. Et non seulement il les reconnait, mais il les soulève en quelque sorte de sa « force » : il peut porter à son terme leur propos de changer, d’être. Et pour cela, il a besoin de Jean.
Je ne sais pas bien comment dire : ce n’est pas seulement qu’il les rejoint en partageant leur condition, en épousant leurs gestes. Il y a une forme d’injustice, dans ce qu’il fait. Mais c’est comme si, par une injustice suprême, il voulait faire exploser toute injustice. C’est peut-être cela, « accomplir toute justice » : il vient « faire justice » en totalité, faisant en sorte que la possibilité même de l’injustice soit désormais exclue.
« Alors il le laisse. » Et voilà Jean proche d’être embarqué dans une ministère d’un nouveau genre qu’il n’avait pas vu venir. Il était dans le signe, il montrait un horizon vers lequel se tourner et commencer de se mettre en marche. Mais voilà que la tempête de « l’esprit saint et [du] feu » l’emporte, lui et tous, non pas dans un signe seul mais dans la réalité même vers laquelle il tendent. La plénitude de la justice. Si le jugement intervenait, ainsi que Jean l’annonçait et que ses auditeurs pouvaient le craindre, ils seraient justes, ils seraient sauvés parce que parfaitement, en plénitude, individuellement et collectivement, ajustés au désir divin.
Et Jean consent, il le laisse, il le laisse aller, il le laisse faire, il le libère, il ne le retient d’aucun lien. N’était le contexte, on pourrait traduire « il lui pardonne » !!! Ce serait le comble. Le mot qui va être tant de fois employé pour dire le pardon des péchés employé ici pour celui qui est sans péché et qui justement fait hésiter Jean. Cette petite phrase est une merveille. A l’orée de son ministère où il va tant pardonner, libérer, laisser aller, Jésus est lui-même rendu libre par Jean.
Mais Matthieu, avec la réticence des premiers chrétiens, ne nous montre pas Jean baptiser Jésus : on s’arrête au seuil, on ne voit pas le geste lui-même.

« Une fois Jésus baptisé, il remonte aussitôt de l’eau : et voici que furent ouverts les cieux, et il vit l’esprit du dieu qui descendait un peu comme un colombe qui venait sur lui ; et voici une voix des cieux qui disait : « celui est mon fils, l’aimé, en qui je suis réjoui ». Nous voilà un peu plus loin, donc, après une « faille temporelle » dans laquelle Jean a baptisé Jésus, mais nous ne l’avons pas vu, seulement deviné. Et voilà notre Jésus qui remonte de l’eau : on ne l’aura pas vu y descendre, seulement en remonter, émerger. Il a « accompli toute justice« .
Et voici que « furent ouverts les cieux« , l’espace symbolique propre à la divinité, et qu’une vision lui est offerte : Matthieu dit précisément que c’est lui, Jésus, qui voit. Nul autre témoin n’est mentionné. C’est un message qui lui est adressé à lui. Ce message est constitué avec l’image et le son.
Ce qu’il voit, c’est « l’esprit du dieu qui descendait un peu comme un colombe qui venait sur lui« . Le « un peu comme » montre combien la comparaison est approximative. Et l’on ne sait d’ailleurs pas très bien où est le comparant : s’il est dans l’animal, ou s’il est dans sa manière de venir à lui. La colombe est connue comme un des seuls animaux anthropophile, sa manière d’approcher l’homme est dépourvue de crainte, elle vient en amie vers un ami. Et c’est ainsi que Jésus voit l’esprit du dieu venir à lui, comme une amie vers un ami. Elle vient comme en son lieu naturel.
Ce qu’il entend, c’est une voix des cieux qui disait : « celui est mon fils, l’aimé, en qui je suis réjoui ». Il s’entend identifié comme fils, et entend donc cette voix comme celle de son père. Jésus est revendiqué comme fils : voilà qui doit réconforter avec une force inouïe. Et cette voix est insistante : ce « fils » qui est « mien« , est aussi « l’aimé« , ce qui ne va pas de soi. Un père qui déclare son amour à son fils, tous les enfants (fils ou filles) en rêvent, mais pas si nombreuses ou nombreux sont celles ou ceux qui en bénéficient. Mais il y a encore une touche finale, précise, « en qui je me suis réjoui » : il me paraît que c’est une allusion directe à ce qui vient de se dérouler. Le verbe est au parfait, il marque une réalité accomplie, achevée. La voix du ciel, celle du père, « pense du bien » de ce qu’il vient de faire : c’est la confirmation qu’en effet, toute justice vient d’être accomplie. Dans cette acte qui pouvait avoir quelque chose de transgressif, pour Jean et pour d’autres, il y a au contraire l’approbation du père. Un père qui approuve son fils quand il transgresse les limites et les convenances, un père qui regarde son fils et qui l’admire, un père qui dit à son fils tout le bien qu’il pense de ce qu’il a inventé, de ce qui lui est monté au cœur et qu’il a accompli, un père qui confirme pas sa parole que son fils et lui sont bien dans le même esprit : voilà tout ce dont Jésus bénéficie au moment où il apparaît pour la première fois comme acteur dans l’évangile de Matthieu.








