Plongé (Mt.3,13-17)

Alors paraît Jésus. Il était venu de Galilée jusqu’au Jourdain auprès de Jean, pour être baptisé par lui.  Jean voulait l’en empêcher et disait : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi ! » Mais Jésus lui répondit : « Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. » Alors Jean le laisse faire. Dès que Jésus fut baptisé, il remonta de l’eau, et voici que les cieux s’ouvrirent : il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et des cieux, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie. »

« Alors se joint Jésus depuis la Galilée sur le Jourdain auprès de Jean, pour être baptisé par lui. » Jean a paru, « en ces jours particuliers »`. De même ici, Jésus paraît : c’est le même verbe qu’emploie Matthieu pour l’apparition de chacun de ses personnages, [paragignômaï]. Pour Jean, je l’ai traduit « paraître« , ce qu’il veut dire ; mais ici, j’ai choisi « se joindre« , ce qui est aussi possible, tout simplement parce que le contexte n’est pas tout-à-fait le même. Jean est un début, l’histoire commence avec lui. Pour Jésus, ce n’est pas pareil : il a été préparé par le ministère du Baptiste, qui a constitué tout un contexte, qui a « préparé » un peuple à sa venue, et qui a dressé par avance un portrait du sens de sa venue -sens terrible, on s’en souvient-. Alors j’ai préféré cette fois « se joindre« , en me fondant sur la composition de ce verbe, [-gignômaï], advenir, devenir, précédé de [para-], chez, près de. Il me semble que l’emploi du même verbe par Matthieu, tout en mettant les arrivée en scène de Jésus et de Jean en parallèle, souligne dans le cas de Jésus qu’il rejoint la route et la présence du Baptiste, qu’il le rejoint.

Matthieu, cohérent avec ce qu’il nous a conté en préambule, en ouverture, fait venir Jésus depuis la Galilée, ce qui en fait aussi un cas particulier : car Matthieu nous a dit précédemment que le recrutement du Baptiste se faisait avant tout depuis Jérusalem, la Judée et la région du Jourdain. La Galilée continue dans cet ensemble une exception, Jésus effectue une démarche plus volontaire, plus personnelle, que d’autres : elle n’est pas inscrite dans un grand mouvement de foule qui l’aurait entraîné.

Il nous dit aussi, presque sans laisser respirer son lecteur, que Jésus vient « auprès de Jean pour être baptisé par lui« , on pourrait aussi traduire « auprès de Jean dont [il attend] d’être baptisé par lui« . Autrement dit, la démarche de Jésus est très déterminée. Il ne vient pas pour écouter Jean, et puis, si le cœur lui en dit, peut-être demander le baptême : non, cela est déjà décidé avant même d’arriver, cela même a déterminé sa mise en mouvement. Matthieu inscrit Jésus dans une dynamique déjà très forte, irrésistible : il est à fond dans ce « changement d’état d’esprit » que Jean réclame.

« Or Jean lui faisait obstacle en disant : « Moi j’ai besoin d’être baptisé par toi, et toi tu marches jusqu’à moi ? » Jean le reconnaît : on ne sait pas comment puisqu’il ne l’a jamais vu. Peut-être sont-ce justement cette origine et cet empressement qui lui mettent la puce à l’oreille, peut-être reconnaît-il immédiatement ce dynamisme « plus fort » de celui qui veut se faire son disciple ? Et fidèle à lui-même, et à ce que Matthieu vient à peine de lui faire dire, il fait obstacle et voudrait inverser les choses : il voudrait que ce fût Jésus qui le baptisât.

Notons que nous avons à ce point un déplacement fort inattendu : le baptême de Jean était jusqu’à présent donné essentiellement comme un signe. On pourrait dire que peu importe qui baptise : ce qui compte c’est que celui qui demande le baptême le fasse dans le propos d’un changement d’esprit, d’un renversement de pensée. Et voilà que compte maintenant la personne qui baptise : qu’est-ce qui se passe ? Bien sûr, il y a la cohérence avec la déclaration faite par Jean que son disciple est « plus fort » que lui, et ce renversement demandé le manifesterait : ce serait un passage de relais officiel, un passage de témoin. Devant tous, Jean montrerait qu’il se soumet en quelque sorte au « plus fort » qu’il annonçait, et montrerait du même coup que le Jugement est arrivé.

Mais il y a aussi sans doute, dans cette protestation de Jean, une protestation de Matthieu et de toute la première génération chrétienne. N’oublions pas que le baptême de Jean, tel que Matthieu le présente, est donné en avouant ses péchés, avec le propos de changer d’esprit et de vie. Et voilà qui scandalise la première génération chrétienne : comment Jésus, le pur, l’innocent, le sans-péché, a-t-il pu recevoir ce baptême-là ?!! Dans la question de Jean, Sansa doute, se cache aussi cette question-là.

« Or se détachant, Jésus dit à son endroit : « Juste, laisse : de cette manière en effet il nous convient être accomplissant toute justice. » Mais Jésus répond, mais pas tout-à-fait, ce pourquoi je préfère traduire le verbe [apokrinomaï], qui a tardivement pris le sens banal de répondre, par se détacher, ce qui est son sens premier. Jésus prend la parole (et notons que c’est sa première parole dans l’évangile de Matthieu !), mais déjà il n’est pas prisonnier de la parole qui lui a été adressée, il dit ce qu’il veut.

Et que dit-il ? « Juste, laisse… » il invite Jean à laisser tomber son objection et à ne pas faire obstacle. Quelque zélé qu’il soit, ce zèle pourrait être inopportun. Il sait ce qu’il veut, il l’a déjà décidé, et Jean ne doit pas interférer. Dès l’abord, il confirme qu’en effet, il est « plus fort« , et Jean le constate presque à ses dépends. Mais cela veut dire aussi qu’il remet en question tout l’édifice bâti par Jean selon lequel il devrait, logiquement, baptiser Jean et non l’inverse. Il demande que Jean le laisse, avec le verbe qu’il emploiera tant de fois pour le pardon, [afièmi], signifiant, laisser aller, libérer, délier. Il ne veut pas être lié par les pensées ou les exigences de Jean.

Mais il ne se contente pas de cette dénégation, il ajoute une explication, un éclaircissement, si l’on peut dire : « …de cette manière en effet il nous convient être accomplissant toute justice. » Cette manière : il y a d’emblée un « style » Jésus, une esthétique de Jésus. Et ce style commence par associer : c’est un nous que l’on remarque très vite. Jésus requiert le ministère de Jean, et il veut s’associer avec lui : le verbe [prépoo] se traduit par se faire remarquer, se distinguer, mais aussi annoncer par son extérieur, avoir l’air de et enfin avoir quelque rapport avec, convenir à. Or c’est à « nous » qu’il convient de, mais peut-être aussi que nous annoncerons pas notre extérieur, mais peut-être aussi que nous ferons remarquer. Quoi ?

« accomplissant toute justice » Voilà une expression d’une densité rare. La justice est un sentiment inné que nous ressentons tous. Peut-être le sentiment que tout est à sa place, que « je » suis à ma place, que la place de chacun est reconnue et convenable. Le sentiment qu’il y a une vérité des être et des choses, et que correspond parfaitement la vérité profonde et ce qui en est manifesté : rien de plus injuste, au contraire, quand ce qui est proclamé ne peut pas correspondre à ce que je perçois, et que la place qui m’est donnée ne peut pas correspondre à ce que je suis, par conséquent à ce que je suis en droit d’attendre, d’espérer. Dans la notion de justice convergent les notions de vérité, d’espérance, de manifestation, d’ordre, d’être.

Or, dans ce que Jésus demande, et qui bouleverse tant Jean, dans l’acte que Jésus réclame de Jean et que Jean est si réticent à accomplir, la justice doit précisément se trouver en plénitude. C’est qu’il y a aussi une dynamique, dans l’idée de justice : la dynamique de l’ajustement. C’est aussi une mise en place, un établissement.

En recevant le baptême des pécheurs qui veulent changer de vie, Jésus ajuste toutes choses en plénitude. Lui sans péché vient rejoindre dans la dynamique qui les soulève tous les pécheurs dans leur propos de changer de vie. Et ce faisant, il les reconnaît dans leur vérité profonde : non pour des pécheurs, mais pour des personnes ayant le propos de changer de pensée et de vie. Et non seulement il les reconnait, mais il les soulève en quelque sorte de sa « force » : il peut porter à son terme leur propos de changer, d’être. Et pour cela, il a besoin de Jean.

Je ne sais pas bien comment dire : ce n’est pas seulement qu’il les rejoint en partageant leur condition, en épousant leurs gestes. Il y a une forme d’injustice, dans ce qu’il fait. Mais c’est comme si, par une injustice suprême, il voulait faire exploser toute injustice. C’est peut-être cela, « accomplir toute justice » : il vient « faire justice » en totalité, faisant en sorte que la possibilité même de l’injustice soit désormais exclue.

« Alors il le laisse. » Et voilà Jean proche d’être embarqué dans une ministère d’un nouveau genre qu’il n’avait pas vu venir. Il était dans le signe, il montrait un horizon vers lequel se tourner et commencer de se mettre en marche. Mais voilà que la tempête de « l’esprit saint et [du] feu » l’emporte, lui et tous, non pas dans un signe seul mais dans la réalité même vers laquelle il tendent. La plénitude de la justice. Si le jugement intervenait, ainsi que Jean l’annonçait et que ses auditeurs pouvaient le craindre, ils seraient justes, ils seraient sauvés parce que parfaitement, en plénitude, individuellement et collectivement, ajustés au désir divin.

Et Jean consent, il le laisse, il le laisse aller, il le laisse faire, il le libère, il ne le retient d’aucun lien. N’était le contexte, on pourrait traduire « il lui pardonne » !!! Ce serait le comble. Le mot qui va être tant de fois employé pour dire le pardon des péchés employé ici pour celui qui est sans péché et qui justement fait hésiter Jean. Cette petite phrase est une merveille. A l’orée de son ministère où il va tant pardonner, libérer, laisser aller, Jésus est lui-même rendu libre par Jean.

Mais Matthieu, avec la réticence des premiers chrétiens, ne nous montre pas Jean baptiser Jésus : on s’arrête au seuil, on ne voit pas le geste lui-même.

« Une fois Jésus baptisé, il remonte aussitôt de l’eau : et voici que furent ouverts les cieux, et il vit l’esprit du dieu qui descendait un peu comme un colombe qui venait sur lui ; et voici une voix des cieux qui disait : « celui est mon fils, l’aimé, en qui je suis réjoui ». Nous voilà un peu plus loin, donc, après une « faille temporelle » dans laquelle Jean a baptisé Jésus, mais nous ne l’avons pas vu, seulement deviné. Et voilà notre Jésus qui remonte de l’eau : on ne l’aura pas vu y descendre, seulement en remonter, émerger. Il a « accompli toute justice« .

Et voici que « furent ouverts les cieux« , l’espace symbolique propre à la divinité, et qu’une vision lui est offerte : Matthieu dit précisément que c’est lui, Jésus, qui voit. Nul autre témoin n’est mentionné. C’est un message qui lui est adressé à lui. Ce message est constitué avec l’image et le son.

Ce qu’il voit, c’est « l’esprit du dieu qui descendait un peu comme un colombe qui venait sur lui« . Le « un peu comme » montre combien la comparaison est approximative. Et l’on ne sait d’ailleurs pas très bien où est le comparant : s’il est dans l’animal, ou s’il est dans sa manière de venir à lui. La colombe est connue comme un des seuls animaux anthropophile, sa manière d’approcher l’homme est dépourvue de crainte, elle vient en amie vers un ami. Et c’est ainsi que Jésus voit l’esprit du dieu venir à lui, comme une amie vers un ami. Elle vient comme en son lieu naturel.

Ce qu’il entend, c’est une voix des cieux qui disait : « celui est mon fils, l’aimé, en qui je suis réjoui ». Il s’entend identifié comme fils, et entend donc cette voix comme celle de son père. Jésus est revendiqué comme fils : voilà qui doit réconforter avec une force inouïe. Et cette voix est insistante : ce « fils » qui est « mien« , est aussi « l’aimé« , ce qui ne va pas de soi. Un père qui déclare son amour à son fils, tous les enfants (fils ou filles) en rêvent, mais pas si nombreuses ou nombreux sont celles ou ceux qui en bénéficient. Mais il y a encore une touche finale, précise, « en qui je me suis réjoui » : il me paraît que c’est une allusion directe à ce qui vient de se dérouler. Le verbe est au parfait, il marque une réalité accomplie, achevée. La voix du ciel, celle du père, « pense du bien » de ce qu’il vient de faire : c’est la confirmation qu’en effet, toute justice vient d’être accomplie. Dans cette acte qui pouvait avoir quelque chose de transgressif, pour Jean et pour d’autres, il y a au contraire l’approbation du père. Un père qui approuve son fils quand il transgresse les limites et les convenances, un père qui regarde son fils et qui l’admire, un père qui dit à son fils tout le bien qu’il pense de ce qu’il a inventé, de ce qui lui est monté au cœur et qu’il a accompli, un père qui confirme pas sa parole que son fils et lui sont bien dans le même esprit : voilà tout ce dont Jésus bénéficie au moment où il apparaît pour la première fois comme acteur dans l’évangile de Matthieu.

Le précurseur (Mt.3,11-12)

Moi, je vous baptise dans l’eau, en vue de la conversion. Mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Il tient dans sa main la pelle à vanner, il va nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera son grain dans le grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. »

« Moi, d’un côté, je vous plonge dans l’eau en vue du changement de pensée ; celui, d’un autre côté, qui vient derrière moi est plus fort que moi, lui dont je ne suis pas capable d’enlever les sandales :… » Or, voici que maintenant, Jean pose clairement un terme à sa mission. Il y a « moi » « d’un côté » et « lui » « d’un autre côté« . Jean est d’ores et déjà conscient que sa mission a un terme, qu’elle est préparatoire.

Lui, Jean, effectue un geste qui a une portée symbolique : il plonge dans ([én]) l’eau, mais ce geste vise à plonger dans ([éïs]) un changement de pensée, de mode de penser. Le premier « dans » est local, sans mouvement. Le second « dans« , qui peut signifier aussi « en vue de« , est dynamique, suppose un mouvement. Nous avons déjà compris que ce fameux changement de mentalité ou de manière d’envisager le dieu, les autres et le monde , est le cœur du ministère de Jean. Mais ce changement auquel il tend et fait tendre, ce déplacement qu’il met en œuvre (puisqu’il s’agit d’initier une dynamique), est fait en vue d’un autre.

Cet autre, dit Jean (ou dit Matthieu par l’entremise de Jean), vient « derrière moi » : le mot est fort. Plus qu’une succession dans le temps, il suggère un rapport de maître à disciple. Mais c’est là le paradoxe, immédiatement énoncé : il est mon disciple en venant « derrière moi« , « à ma suite« , mais il est « plus fort que moi« . Ici, le disciple est plus fort que le maître. Cette manière qu’a Jean d’introduire un autre -dont il ne nous dit pas le nom, mais nous nous en doutons : peut-être Matthieu suggère-t-il ici que Jean, lui, l’ignore encore ?- est bien intéressante : elle nous invite à considérer d’abord en celui qui va paraître un disciple de Jean, quelqu’un qui s’est mis à son école, quelqu’un qui est rentré lui aussi dans cet esprit de l’exode, quelqu’un qui est lui-même dans cette dynamique du changement de pensée. Ce sera la première manière de l’envisager, de l’aborder, de l’accueillir. Et c’est peut-être pour cela qu’il faut passer par Jean pour aller à lui.

Et puis Jean, insistant avec une certaine emphase sur cette différence entre le maître qu’il est et le disciple « plus fort » qu’est l’autre, ajoute : « lui dont je ne suis pas capable d’enlever les sandales« . Ce « capable« , [ikanôs], porte l’idée de la suffisance : Jean ne suffit pas, il n’a pas ou n’est pas assez. Ce n’est pas une question de dignité, comme le suggère la traduction, qui tient plus à la qualité sociale : c’est plutôt que sa force à lui, Jean, -il vient de parler de force- n’est pas suffisante devant la force de l’autre.

Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire d’enlever les sandales (et non de défaire le lacet) ? Dans l’Exode, on pense à l’injonction faite à Moïse de retirer ses sandales en présence du buisson ardent (Ex.3,5), mais il se les retire seul. Retirer ses sandales à un autre, c’est plutôt office d’esclave : du reste, d’un esclave auquel on tient peu, car la poussière du sol est réputée être chargée de tous les maux (d’où le fait qu’elle soit la nourriture du serpent par malédiction, Gn.3,14) et s’y confronter c’est risquer d’être atteint par toutes les maladies possibles. Alors peut-être est-ce cela que veut nous dire le Baptiste : qu’il se considère le moindre des esclave de celui qui vient comme son disciple mais qui est plus fort que lui.

« … lui vous plongera dans l’esprit saint et le feu… » Et voilà le contraste avec son propre ministère : quand lui plonge dans l’eau, en vue d’un changement d’état d’esprit, l’autre plongera « dans l’esprit saint et le feu« . Autrement dit, il ne s’agira pas d’un acte symbolique, mais bien d’une efficacité redoutable. L’image du feu est elle-même redoutable, et cet été caniculaire et sec, les incendies trop nombreux que nous subissons, nous rappellent à l’envi combien le feu est à redouter. De même, « l’esprit du dieu » est d’abord l’image du souffle primordial de la tempête passant sur les eaux, les eaux en lesquelles s’accomplit le ministère de Jean. Ainsi y a-t-il, entre le ministère de Jean et celui de qui le suit, toute la distance qu’il y a entre une image et une réalité, entre un signe et une présence. Et il y a tout à redouter de celui que Jean annonce, à moins d’avoir été préparé, ajusté, transformé, par le ministère de Jean.

« … -lui dans la main duquel est la pelle à vanner et qui purifiera à fond son aire à grain et rassemblera son grain dans son grenier, mais consumera le chaume en un feu inextinguible. Et voilà que nous changeons encore d’image, mais c’est une image de fin du monde, celle de la moisson. La moisson est la fin d’un cycle, c’est pourquoi d’ailleurs elle fait l’objet d’une fête dans le monde agricole : on recueille en fin de cycle le fruit de tout le travail long, pénible, obscur, incertain, que l’on a mené une année durant. C’est donc tout naturellement que cette image intervient chez les prophètes pour parler de la fin, du jugement.

Ainsi Jérémie dit-il, à propos de Babylone à présent vainqueur mais pas pour toujours :  » Oui, ainsi parle le Seigneur de l’univers, le Dieu d’Israël : La fille de Babylone est comme une aire à grain au temps où elle est aplanie ; encore un peu, et pour elle viendra le temps de la moisson. » (Jr.51,33) C’est que Babylone a été l’instrument du jugement de Yahvé envers son peuple, c’est pourquoi elle a tranché : mais ce temps est révolu, et maintenant c’est vers elle que se tourne le jugement : « De Babylone retranchez celui qui sème et celui qui manie la faucille au temps de la moisson. Devant l’épée impitoyable, que chacun se tourne vers son peuple, que chacun s’enfuie dans son pays ! » (Jr.50,16). L’image de la moisson, c’est celle de la fête du grain engrangé, oui : mais pour en venir à, il a fallu trancher, couper, séparer le grain de la paille et du chaume. Et ce sont ces deux temps qui expliquent l’usage de la métaphore par les prophètes : pour en venir au salut, à la fête, il faut en passer par le jugement.

Or justement, celui qui succède à Jean a comme instrument en main la pelle à vanner : l’instrument même de la séparation du grain d’avec le chaume. Jean annonce la venue de celui qui va accomplir le jugement, séparer ce que le dieu se réserve de ce qu’il rejette. Il fera œuvre d’unité en rassemblant ceux que le dieu s’est réservé (et ce mot de rassembler est dit par Matthieu avec le verbe [sunagoo], qui donne le mot [sunaxis], synaxe, par lequel les premiers chrétiens désignent l’assemblée eucharistique) ; mais aussi il fera œuvre de purification en jetant au feu inextinguible ceux qu’il ne garde pas.

Au total, Jean se présente comme un simple « moment » : il précède un de ses disciples qui est pourtant bien plus « fort » que lui, et qui n’agira plus par signes, comme il le fait avec tous les prophètes avant lui, mais bien par un accès à la réalité. Et Jean comprend ce ministère qui vient comme un jugement, comme LE jugement tant annoncé. L’imminence de celui-ci rend son ministère urgent à ses propres yeux : peut-être faut-il comprendre à cette aune la rudesse de son langage, la violence de ses propos. Il est saisi par l’urgence à cause de l’imminence du grand et ultime jugement : si l’on n’entre pas dans ce qu’il propose, il est à craindre de ne pas être pris et sauvé, mais d’être jeté à jamais.

Intranquillité (Mt.3,7-10)

Voyant beaucoup de pharisiens et de sadducéens se présenter à son baptême, il leur dit : « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? Produisez donc un fruit digne de la conversion. N’allez pas dire en vous-mêmes : “Nous avons Abraham pour père” ; car, je vous le dis : des pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham. Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu.

« Or comme il voyait beaucoup d’arrivants issus des Pharisiens et Sadducéens pour son baptême,… » Après une description générale du ministère du Baptiste, Matthieu peaufine son portrait. Le voici maintenant face à des pharisiens et des sadducéens.

Il s’agit de deux groupes obéissant à des tendances religieuses généralement opposées : les sadducéens (du nom du grand-prêtre Sadoq, au temps de Salomon) sont le plus souvent membres de l’aristocratie sacerdotale, ils ont une approche religieuse fondée avant tout dans les rituels, centrée sur le temple de Jérusalem, et ne reconnaissent comme texte fondateur que ce que nous appelons le Pentateuque ; les pharisiens sont des laïques, souvent déçus (depuis l’exil à Babylone, notamment) par l’attitude et le gouvernement des prêtres, qui ont à cœur l’intériorisation de la religion par de nombreuses petites pratiques domestiques, animateurs des synagogues répandues dans les localités, et qui reçoivent pour textes fondateurs la quasi-totalité de ce que nous (chrétiens) appelons aujourd’hui « Ancien Testament ».

Leur présence aux côtés de Jean interroge légitimement : d’une part, la pratique de Jean, pas plus que son message, n’appartiennent aux prescriptions du Pentateuque. Cependant, il propose un rite, une pratique rituelle : les sadducéens sont-ils venus y participer, ou bien sont-ils venus « vérifier » si cela ne porte pas ombrage aux rites reçus, pour eux centraux ? D’autre part, la référence de Jean semble plus liée à l’Exode -antique- qu’au retour d’exil, il ne paraît pas faire référence aux derniers développements religieux portés par les pharisiens : sont-ils tout de même touchés par son message de changement de pensée, ou bien sont-ils plutôt choqués de son appel à avouer ses péchés (quand eux, les pharisiens, estiment que les pécheurs sont une catégorie bien définie, ceux précisément qui ne pratiquent pas les rituels domestiques qu’ils préconisent), et sont-ils venus eux aussi juger de la justesse ou non de son message ? Jean a de quoi s’interroger…

Evidemment, on remarquera que Matthieu anticipe déjà, vis-à-vis de Jean, l’alliance « contre-nature », du moins hétéroclite, des pharisiens et des sadducéens qui se fera contre Jésus.

« …il leur dit : Engeance de vipères ! Qui vous a suggéré de fuir la colère qui vient ? Portez donc un fruit digne du changement de pensée… » Voilà une interpellation fort violente : un psaume dit en effet : « Les méchants sont dévoyés dès le sein maternel, menteurs, égarés depuis leur naissance ; ils ont du venin, un venin de vipère, ils se bouchent les oreilles, comme des serpents qui refusent d’écouter la voix de l’enchanteur, du charmeur le plus habile aux charmes. » (Ps.57,4-6). Le juste, au contraire, demande : « Délivre-moi, Seigneur, de l’homme mauvais, contre l’homme violent, défends-moi, contre ceux qui préméditent le mal et tout le jour entretiennent la guerre, qui dardent leur langue de vipère, leur langue chargée de venin. » (Ps.139, 2-4) Et celui que le dieu sauve, lui, n’est pas atteint : « Il donne mission à ses anges de te garder sur tous tes chemins. Ils te porteront sur leurs mains pour que ton pied ne heurte les pierres ; tu marcheras sur la vipère et le scorpion, tu écraseras le lion et le Dragon. » (Ps.90, 11-13) On voit que, mis dans la bouche de Jean, de tels mots classent pharisiens et sadducéens parmi les ennemis du dieu !

On pourrait ajouter que, dans la mythologie grecque, qui fait certainement un fond de culture aussi à cette époque, Echidna (= la Vipère) est la mère de nombreux monstres mythologiques parmi les plus fameux : Cerbère, le Sphinx de Thèbes, l’Hydre de Lerne, la Chimère, le Lion de Némée, le Dragon de Colchide, et j’en passe ! Ce n’est pas que la mythologie des Grecs soit une référence pour Matthieu, mais ce fonds culturel fait nécessairement écho à l’interpellation de Jean, et ne place pas ceux qu’il vise d’une manière qui leur fasse honneur !

Mais Jean ne se contente pas d’une interpellation qui dénonce ces personnes, nombreuses parmi les arrivants, il donne une interprétation à leur présence : « …Qui vous a suggéré de fuir la colère qui vient ?… » Il ne les regarde pas comme des juges, qu’ils sont peut-être : mais c’est lui, Jean, qui se situe comme un juge et qui les accuse de « fuir la colère qui vient ». Autrement dit, il annonce la venue du Jugement, au moins pour ceux-ci : « Voici venir, implacable, le jour du Seigneur, la fureur et l’ardente colère, pour faire de la terre un lieu désolé, pour en supprimer les pécheurs. » (Is.13,9) On peut comprendre que le reproche qu’il leur fait, c’est justement de venir l’écouter et, sans doute, recevoir le baptême qu’il propose, mais sans avouer leurs péchés comme il y incite, ou peut-être d’une manière qui reste formelle, sans le faire en vérité. Ne se reconnaissant pas « pécheurs », puisque ce sont ceux qui ne vivent pas comme eux qui le sont, ils encourent la fameuse « colère » qui va supprimer les pêcheurs. Et adopter la pratique rituelle sans y mettre le cœur, c’est « fuir la colère« .

Quel serait le remède ? Ce serait un changement de vie correspondant au changement de mode de pensée : là serait le « fruit » , dans les actes, nés d’une nouvelle manière d’envisager le monde, d’envisager les relations avec le dieu et avec les autres, etc. Le ministère de Jean, autrement dit, se déploie comme un ministère qui fait la vérité, qui révèle la vérité du cœur, la vérité de la personne et de sa vie. On ne trompe pas Jean, parce qu’il regarde non ce qui est dit sur le moment, mais quels effets cela produit dans la vie concrète des personnes qui viennent le trouver, l’écouter et recevoir son baptême.

« … et n’imaginez pas dire en vous même : pour père, nous avons Abraham. Je vous dis en effet qu’il peut, le dieu, de ces pierres susciter des enfants à Abraham. » Jean s’attaque aux racines de ce qui fait peut-être la sécurité de ceux qu’il vise : ils peuvent se sentir justifiés (se croire justes aux yeux du dieu) du seul fait d’être de la descendance d’Abraham. Le dieu a choisi Abraham et lui a promis une descendance : être de cette descendance, c’est être partie de la promesse, que le dieu ne saurait renier.

Jean balaye cette tranquillité, pour y installer au contraire une fructueuse intranquillité : ne pas s’appuyer sur le fait que le dieu a donné, car en effet il a donné, mais peut le faire comme il l’entend, il peut « …de ces pierres susciter des enfants à Abraham. » Autrement dit, être « dans la chaîne » ne garantit rien. Ce qui va être déterminant, on le devine, c’est la qualité de la réponse que chacun fait au don du dieu. Et là, si l’on a le courage d’examiner sa réponse, on se trouve dans une intranquillité, parce que jamais cette réponse ne sera en totale adéquation avec le don du dieu, ni en qualité ni en intensité ni en rien ! Mais c’est d’observer cela avec courage et honnêteté qui stimule à chercher toujours, à progresser toujours, et interdit de s’installer.

Nous retrouvons ici une thématique essentielle dans l’Exode : le chemin, la route à faire sans cesse. Les étapes sont nombreuses, mais toujours le peuple chemine, et jamais il ne s’installe. Tel est bien une des dimensions essentielles du message de Jean, retrouver ce sens de la route, à parcourir, se situer dans la précarité de l’instant et dans la recherche constante.

« Oui déjà la cognée s’attaque à la racine des arbres : tout arbre donc qui ne porte pas de bon fruit est abattu et jeté au feu. » Le jugement est développé ici dans la métaphore de la cognée. La cognée est en action : elle ne fait pas que « se trouver » à la racine, posée contre peut-être, comme le traduit platement le texte officiel, mais elle attaque, elle coupe, elle tranche. Mais elle ne tranche pas n’importe comment : elle ne s’attaque qu’aux arbres qui ne donnent pas de « bon fruit », soit qu’il n’y ait pas de fruit, soit que ce fruit soit de mauvaise qualité, soit que le fruit ne soit pas celui attendu en ce verger.

Mais la sentence est impitoyable : les pharisiens et les sadducéens feront bien de l’entendre. Le jour du jugement est le jour de la vérification. De même que les fruits doivent être là à la période attendue et avoir la qualité requise, sans quoi l’arbre est impitoyablement coupé, arraché (et sans doute remplacé), de même, s’ils ne changent pas de façon de penser de sorte que leur vie fasse apparaître qu’ils ont une autre manière d’envisager le rapport au dieu et aux autres, ils seront eux aussi « retranchés ». Comment va se traduire ce retranchement, Matthieu ne le dit pas, mais les oracles prophétiques relatifs au « jour du jugement » sont suffisamment terribles pour laisser craindre une destruction, un rejet loin du dieu et ce pour toujours. L’injonction fait frémir.

On peut se demander pourquoi le Baptiste n’adresse ce terrible avertissement qu’aux pharisiens et sadducéens : par contraste, son invitation paraît vis-à-vis de tous les autres pleine de douceur, en tous cas sans ce registre de la colère. Matthieu, peut-être, laisse entendre que le « jour qui vient » n’est pas pour tous jour de jugement, qu’une différenciation est faite. Mais, élément symptomatique et qu’il nous faudra garder en tête dans la suite, ce sont ceux qui ne se considèrent pas comme « pécheurs » pour qui ce jour qui vient est jugement. Pour ceux qui l’admettent en vérité, et qui reçoivent pour cela même le baptême de Jean avec le propos de changer de vie, pour ceux-là le jour qui vient sera autre chose. Et s’il n’est pas jugement, il ne peut être que salut.

Le héraut (Mt.3,1-6)

En ces jours-là, paraît Jean le Baptiste, qui proclame dans le désert de Judée : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. » Jean est celui que désignait la parole prononcée par le prophète Isaïe : Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Lui, Jean, portait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins ; il avait pour nourriture des sauterelles et du miel sauvage. Alors Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain se rendaient auprès de lui, et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain en reconnaissant leurs péchés.

« Or en ces jours remarquables est présent Jean le baptiseur,… » Après le « porche », l’ouverture, que nous a dessinés Matthieu, voici le vrai commencement de son ouvrage, ou disons le premier chapitre. Il y a eu une esquisse générale, donnée à voir à l’antique à travers des récits liés aux origines. Maintenant, voici le début d’un récit circonstancié, qui commence précisément en disant cela : ces jours sont maintenant remarquables.

La formule emphatique les désigne, et une présence particulière les caractérise, souligne ce caractère : la présence de Jean le Baptiseur. Le verbe [paragignomaï], grâce à son préverbe [para-], indique cette proximité. Mais ne nous trompons pas : il indique aussi que Jean tient compagnie à quelqu’un d’autre, ou du moins à autre chose : c’est lui qui est présent à ce qui se passe. Autrement dit, Jean le baptiseur est le grand témoin de ce dont Matthieu va nous entretenir. C’est comme s’il nous disait le point de vue qu’il prend pour introduire son récit, le point de vue de ce Jean.

« …qui proclame dans le désert de Judée et dit : « Changez d’avis : est proche en effet le royaume des cieux. » Ce Jean tient un office de héraut : il est là pour une proclamation. Le héraut est un messager, il précède celui qui l’envoie et proclame publiquement ce dont on l’a chargé. Ainsi de Jean. Cette qualité de héraut est contenue dans le verbe qui désigne son action, « proclamer« . Il s’agit précisément, presque techniquement, de l’action du crieur public.

Mais première surprise : il proclame « dans le désert de Judée » ! Ce n’est pas la place publique qui vient le plus spontanément à l’esprit pour un tel office. Le désert, dans la tradition juive, n’est pas pour autant un lieu neutre, au contraire : il est chargé de toute la thématique de l’exode, c’est le lieu de formation du peuple du dieu, c’est-à-dire le lieu où le dieu a conduit son peuple pour le conduire, le connaître, l’éduquer, et l’éprouver. C’est le lieu où il lui a révélé sa loi et a conclu avec lui son alliance. C’est en quelque sorte le berceau de ce peuple comme « peuple du dieu ».

Mais Matthieu nous dit aussi, en un résumé aussi lapidaire que transparent, ce qu’est le contenu du message de ce héraut : « Changez d’avis... », changez d’esprit, pensez autrement. Le message est d’abord et avant tout celui d’un changement des pensées, des conceptions, des repères intérieurs. Et à cela un motif : « ...est proche en effet le royaume des cieux« . La forme du premier mot indique une action accomplie, achevée : « a fini de s’approcher » pourrait-on traduire, je crois. Nous sommes à la fin d’un processus, au terme de tout un dessein qui s’accomplit à présent.

Et ce qui a fini de s’approcher, c’est « le royaume des cieux » : nous rencontrons cette formule propre à Matthieu, que nous retrouverons bien des fois, pour la première fois. Il s’expliquera sur ce qu’elle veut dire, ou ce qu’elle contient, mais pour l’instant il nous la donne brute, comme elle est apparue peut-être à ses auditeurs, chargée mais mystérieuse. Royaume, ou règne ou royauté : trois mots que distingue le français (et l’hébreu) mais que ne distingue pas le grec (ni le latin). Le contexte ici, avec une seule formule, ne permet pas de trancher, il peut s’agir d’une puissance (la royauté), de l’exercice de celle-ci (le règne) ou du domaine où elle s’exerce (le royaume), on ne sait pas encore. En revanche, l’euphémisme « des cieux » est assez transparent, il évoque le « lieu » de la divinité pour ne pas nommer celle-ci, sans doute par respect et déférence. Bref : le héraut proclame que le dieu qui l’envoie en a fini de faire s’approcher sa puissance, elle est arrivée au terme du processus qui la fait survenir.

« C’est celui-ci en effet dont il est parlé par le prophète Isaïe en disant : « Voix qui crie dans le désert : préparez le chemin du seigneur, faites droits ses passages ». Fidèle à son habitude (déjà !), Matthieu se réfère aux Ecritures. En citant ce passage, Matthieu évoque à l’esprit de ses auditeurs (ou lecteurs) l’entièreté du passage : « Consolez, consolez mon peuple, – dit votre Dieu – parlez au cœur de Jérusalem. Proclamez que son service est accompli, que son crime est expié, qu’elle a reçu de la main du Seigneur le double pour toutes ses fautes. Une voix proclame : « Dans le désert, préparez le chemin du Seigneur ; tracez droit, dans les terres arides, une route pour notre Dieu. Que tout ravin soit comblé, toute montagne et toute colline abaissées ! que les escarpements se changent en plaine, et les sommets, en large vallée ! Alors se révélera la gloire du Seigneur, et tout être de chair verra que la bouche du Seigneur a parlé. » Une voix dit : « Proclame ! » Et je dis : « Que vais-je proclamer ? »… » (Is.40,1-6…)

Il s’agit du début de ce qu’il est convenu d’appeler le « Second Isaïe », dont l’annonce est centrée sur le « retour », sur la fin de l’exil et le retour dans la terre des élites qui en ont été arrachées par la guerre perdue contre le royaume de Babylone. Le message est fondamentalement un message de consolation (ce sont les premiers mots, dans une perspective on-ne-peut-plus générale) et d’accomplissement de la peine. Et puis, dans ce contexte général, une voix singulière s’élève, et son message est au service de ce retour proclamé : il faut préparer la route pour le retour des exilés, à travers le désert cette fois, comme à une autre époque à travers la mer. Et puis cela enchaîne (je n’ai pas tout cité) avec la vocation du prophète, qui s’informe sur le contenu de son message.

Autrement dit, en se référant à ce passage du second Isaïe, Matthieu situe la mission de Jean comme celle qui, dans le contexte de la fin de la peine, de la fin du « jugement », appelle à tout faire pour faciliter le retour. La mission de ce héraut devient de plus en plus précise, elle s’adresse à ceux qui attendent le retour des exilés et les invite à une action -titanesque, soit dit en passant- qui permette le retour de ceux qui ont été emmenés enchainés pour prix de la faute du peuple tout entier.

« Or Jean, lui, avait son vêtement fait de poils de chameaux et une ceinture de cuir autour des reins, sa nourriture était sauterelles et miel sauvage. » Matthieu dirige sa caméra sur Jean lui-même et nous le décrit : son vêtement et sa nourriture. Le vêtement, c’est la dignité d’une personne, ou la dignité de son office. Pour Jean, c’est assez rudimentaire : il y a quelque chose de sauvage dans sa vêture, presque « préhistorique » dans notre imaginaire ! Peut-être l’idée, en effet, d’un retour aux sources, d’un nouveau commencement ?

Quant à sa nourriture, elle est là aussi rudimentaire, mais fait plus appel à l’Exode, dans un écho cohérent au texte d’Isaïe qui vient d’être cité en référence, et qui évoquait lui aussi un nouvel exode. Le miel sauvage, en particulier, est un miel végétal qui se trouve le matin comme une croûte à la surface du sol, et qui n’est rien d’autre que la fameuse « manne » de l’Exode. Autrement dit, Jean reproduit ce moment initiatique pour le peuple, et sa proclamation au désert n’est pas qu’un paradoxe : il appelle à un retour à cette condition première de formation. C’est la formation d’un nouveau peuple -ou la nouvelle formation du peuple- qu’il vise, dont il est chargé.

« Alors sortait vers lui Jérusalem et toute la Judée et tous les alentours du Jourdain, et ils étaient baptisés dans le fleuve Jourdain par lui en faisant l’aveu de leurs fautes. » Matthieu finit sur une note d’efficacité : en effet, on sort à sa rencontre. Jérusalem, la Judée (« toute » !) et la région du Jourdain (ce qui constitue une large bande de terre étendue nord-sud) sont touchés par sa proclamation et se rendent à son écoute.

Or ils ne se rendent pas simplement pour écouter, mais ils font quelque chose : ils sont plongés dans le fleuve Jourdain « en faisant l’aveu de leurs fautes« . Quand le premier peuple était arrivé en Terre Promise, il avait, à la suite de Josué et de l’Arche, passé le Jourdain lui aussi à pied sec. Ce n’est plus le cas. Ce qu’ils doivent passer, traverser, cette fois, c’est le désert, c’est là que se trouve pour eux le chantier d’une route à tracer et à passer comme autrefois la Mer Rouge. Et ce « redressement » de la route, ce nouveau tracé, ils le font « en faisant l’aveu de leurs fautes« .

C’est comme si le geste du « baptême », de la plongée dans l’eau, était un anti-passage du Jourdain « à pied sec » pour, par contraste, montrer que la route traversée est désormais toute intérieure. Le signe n’aurait de valeur que comme dénonçant en quelque sorte une extériorité et appelant une intériorité. Voilà un sens au « baptême » assez inattendu mais très fort.

A l’ombre de Joseph (Mt.2,19-23)

Après la mort d’Hérode, voici que l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph en Égypte et lui dit : « Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et pars pour le pays d’Israël, car ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant. » Joseph se leva, prit l’enfant et sa mère, et il entra dans le pays d’Israël. Mais, apprenant qu’Arkélaüs régnait sur la Judée à la place de son père Hérode, il eut peur de s’y rendre. Averti en songe, il se retira dans la région de Galilée et vint habiter dans une ville appelée Nazareth, pour que soit accomplie la parole dite par les prophètes : Il sera appelé Nazaréen.

« Une fois Hérode parvenu à sa fin, voici que le messager du seigneur apparaît en rêve à Joseph en Egypte, disant : « lève toi, prends l’enfant et sa mère et fais le voyage jusqu’en la terre d’Israël. Morts en effets sont ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant. » Et voici que nous revenons à Joseph. Matthieu aura finalement entremêlé deux récits, ou deux points de vue : celui d’Hérode et celui de Joseph. Il sera passé tour à tour de l’un à l’autre, dans une alternance qui fait mieux saisir la logique de chacun.

Ici, le récit « Hérode » parvient à sa fin avec l’extinction de son protagoniste : c’est encore une sorte de préfiguration de ce qui va se passer dans cet évangile, à savoir que Jésus survit, ou reste LE vivant, en fin de compte. Et le messager ([angélôs] en grec) revient, toujours en rêve, toujours donc avec le même présupposé d’un Joseph sur le qui-vive, dans la réflexion, prêt à agir, et à qui ne manque que l’impulsion la plus légère pour le mettre en œuvre. J’ai traduit qu’il « apparaît« , mais plus exactement il « se manifeste« , et ce pourrait être d’autre manière que visuelle. Mais le monde du rêve, de toutes façons, est si mouvant…

Cette fois, ce sont trois injonctions qui sont faites : les deux premières sont exactement semblables aux précédentes, seule la dernière en diffère : « …fais le voyage jusqu’en la terre d’Israël. » De nouveau un déracinement, car forcément la petite famille s’est réinstallée, il faut bien vivre. Et cette fois, c’est comme un nouvel Exode auquel cette famille est invitée : un voyage jusqu’en la terre d’Israël, la « terre promise ». Cette petite famille récapitule en quelque sorte le premier peuple.

Et puis il y a la raison à ce « changement de pied » : « Morts en effets sont ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant. » Le pluriel surprend : Matthieu ne nous a parlé comme circonstance introductive que de la mort d’Hérode, mais voici que le messager énonce qu’il n’était pas le seul à en vouloir à la vie de l’enfant, ni non plus à être arrivé à la fin de sa vie. Voilà qui fait écho à l’émotion de « tout Jérusalem avec lui » lors de la première (et seule) visite des Mages à sa cour : ils étaient sans doute nombreux à se sentir menacés par une autre légitimité au pouvoir. Et cela laisse immanquablement planer une menace pour le futur : si c’est l’affaire d’un groupe, si celui-ci est lié à l’exercice du pouvoir, alors cela se reproduira nécessairement. La menace ne peut être repoussée que temporairement.

« Or lui se lève, prend l’enfant et sa mère et entre dans la terre d’Israël. » Une fois de plus, l’obéissance de Joseph et en tout point comparable à celle d’Abraham : prompte et ponctuelle. Ce qui est dit, c’est cela même qui est fait, pas un mot de plus, pas un mot en moins. Il n’est pas étonnant qu’à l’école d’un tel père, Jésus ait à ce point appris l’obéissance, avec force et justesse.

« Entendant cependant qu’Archélaüs régnait sur la Judée à la place de son père Hérode, il eut peur d’y rentrer ; mais ayant reçu réponse en rêve, il se retira dans le secteur de Galilée, et vint s’installer dans une ville appelée Nazareth : … » Mais notre Joseph, toujours en éveil, n’est pas l’homme d’une obéissance aveugle : au contraire, il est parfaitement réfléchi et clairvoyant. Oui Hérode est mort. Mais celui qui règne à sa place n’en est pas moins redoutable, et d’autant qu’il est le fils du précédent. Il aura appris lui aussi de son père ce qui reste à faire, il se méfiera des mêmes menaces.

Joseph, clairement, a peur de rentrer chez eux à Bethléem. Que faire alors ? Matthieu le suggère avec le verbe de la phrase suivante : « ayant reçu réponse » dans un rêve. Le verbe à la voix active signifie « négocier« , et à la voix passive (comme ici) recevoir la réponse à une offre, dans une négociation. Cela montre donc comment a fonctionné notre Joseph : il n’a pas gardé pour lui ses peurs, mais il en a fait l’objet d’un dialogue avec le messager du dieu. Il dit sa part de lumière, et attend qu’il en soit tenu compte.

C’est le cas : la Galilée lui est indiquée. C’est une solution de compromis. Aux yeux de certains, seule la Judée est l’Israel authentique. Pour beaucoup, la Galilée est une région frontière, celle d’un flou ethnique et religieux, notamment depuis le retour d’exil. Pourtant, c’est aussi historiquement une région de l’Israël choisi. C’est là qu’il reçoit concession de « se retirer« , dans un anonymat calculé.

Et là encore, Joseph détermine lui-même la ville de la région où il va installer sa famille : c’est Nazareth qui est son choix. On peut à peine parler d’une ville, à cette époque : entre deux et quatre cent habitants. Pour nous, ce serait un tout petit village ou un gros hameau. Joseph a eu soin d’effacer ses traces, il se rend introuvable, et joue la carte de l’écart. Il n’est plus exilé dans un autre pays, mais il « s’enterre dans un trou », et échappe ainsi à toute surveillance et à toute enquête.

« … de sorte que soit accomplie la parole advenue par les prophètes qu’il serait appelé Nazaréen.  » Et une fois de plus, Matthieu conclut par une citation des Ecritures, qui là encore sont « accomplies », c’est-à-dire qu’elle trouvent sens dans ce que l’on constate de la vie de Jésus. Cette fois, pas de référence précise à l’un ou l’autre prophète, plutôt une sorte de jeu de mots entre Nazaréen (habitant de Nazareth), Nazoréen (le nom que les Juifs ont commencé par donner aux premiers chrétiens, secte dissidente) et Naziréen (consacré au dieu par un voeu religieux). Matthieu a aussi trouvé-là son explication , troublante pour les premiers chrétiens, que Jésus soit dit à la fois venu de Nazareth et né à Bethléem. Son hypothèse : Jésus est d’abord un habitant de Bethléem, mais par suite d’une fuite et d’un déménagement, il est devenu habitant de Nazareth.

Et ainsi finit la première partie de l’évangile de Matthieu, ou pour ainsi dire son introduction ou son ouverture. Durant toute cette partie, c’est la figure de Joseph qui n’a cessée d’être la référence : Joseph, homme des songes, serviteur à l’oreille toujours ouverte, père attentionné et toujours en éveil, gardien de l’unité de la mère et de l’enfant. Cette figure disparaît ici.

Génocide ? (Mt.2,16-18)

Alors Hérode, voyant que les mages s’étaient moqués de lui, entra dans une violente fureur. Il envoya tuer tous les enfants jusqu’à l’âge de deux ans à Bethléem et dans toute la région, d’après la date qu’il s’était fait préciser par les mages. Alors fut accomplie la parole prononcée par le prophète Jérémie : Un cri s’élève dans Rama, pleurs et longue plainte : c’est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée, car ils ne sont plus.

« Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, fut hors de lui,... » Notre passage semble faire directement suite à l’avant-dernier que nous avons lu : celui-ci s’achevait en effet par le retour des mages « par un autre chemin« , refusant de se laisser manipuler par Hérode.

Hérode, évidemment, n’est pas un imbecile : habitué qu’il est aux combines, il reconnait immédiatement le parfum de la combine éventée. Il se sent « joué » par les mages : l’est-il en effet ? Les hommes de cour qu’ils sont savent qu’en pays étranger, ils devraient forcément repasser voir l’autorité et en prendre congé. C’est une courtoise classique dans l’antiquité : ainsi quand Télémaque, pressé de revenir à Ithaque une fois rencontré Ménélas à Sparte, demande à Pisistrate le plus jeune fils de Nestor de le déposer directement à son bateau près de Pilos, celui-ci hésite puis lui recommande de partir vite avant que lui-même ne soit revenu à Pilos. « La belle colère où tu vas me le mettre« , lui dit-il en parlant de son père, en ajoutant que ce dernier ne se tiendra pas quitte de n’avoir pu honorer son hôte et qu’il viendra sûrement tout de suite jusque-là avec ses chars pour emmener Télémaque chez lui.

Il me semble que c’est un sentiment tout semblable qui anime maintenant Hérode : non seulement il n’a pas le renseignement capital qu’il désirait -où se trouve précisément l’enfant son concurrent, et dans quelles conditions vit-il-, mais il sait que c’est très consciemment que les mages ont dérogé aux usages de cour. Et tout cela le fait exploser de colère.

Léon Cogniet, Le massacre des Innocents, Huile sur toile 261,3 x 228,3 (1824) Musée des Beaux-Arts de Rennes

« …et il envoya faire périr tous les enfants dans Bethléem et dans toute sa circonscription, depuis deux ans et moins, selon le temps qu’il avait précisé de par les mages. » La réaction n’en est pas moins calculée : il s’agit de colère froide, peut-être bien plus terrible dans les faits. Pour atteindre un enfant, il va les faire éliminer tous. Cela rappelle hélas des pratiques revenues au goût du jour, condamnées par le droit international mais non moins pratiquées à grande échelle dans certaines régions du monde : au prétexte d’éliminer quelques personnes présentées comme des menaces, on massacre à grande échelle en invoquant des dégât collatéraux.

Hérode, dès le début, a pris le maximum de renseignements qu’il pouvait, et il va s’appuyer maintenant sur ces « précisions » qu’il a obtenue. Il sait que celui qu’il identifie comme une menace est « à Bethléem », mais il ne sait si c’est la ville-même ou sa circonscription. Par précaution, ce seront tous les enfants de la circonscription. Il sait que les mages, qu’il avait interrogés à ce sujet, sont partis il y a deux ans en voyant apparaitre la fameuse étoile : il va faire éliminer tous les enfants, non seulement ceux de deux ans mais même ceux nés depuis. C’est l’éradication totale.

La mort de tous pour prix de la vie de Jésus : c’est le schéma qui sera inversé trente ans plus tard environ, la mort de Jésus pour la vie de tous. Matthieu met déjà en lumière ce rapport un / tous dans une question de vie et de mort, disons même de mort d’une partie comme prix de la vie de l’autre partie.

« Alors fut accomplie la parole par Jérémie le prophète disant : « Un cri se fait entendre dans Rama, pleur et forte lamentation ; Rachel pleure ses enfants, et ne veut pas être consolée, parce qu’il n’y en a plus. » Enfin, à son habitude, Matthieu nous cite une parole des Ecritures, cette fois de Jérémie (Jr.31,15). Situer cet oracle est fort intéressant : il fait suite à une déclaration de salut, de restauration après l’exil et de retour au pays dans la joie. Ainsi, la mort évoquée ici apparaît comme un prix pour l’obtention de cela, c’est d’ailleurs le verset qui suit immédiatement : « Ainsi parle le Seigneur : Retiens le cri de tes pleurs et les larmes de tes yeux. Car il y a un salaire pour ta peine, – oracle du Seigneur : ils reviendront du pays de l’ennemi. » Pour les mémoires de ces temps anciens, citer un verset, c’est ramener à la mémoire l’entièreté du texte que l’on connait par cœur : ainsi, le massacre accompli par Hérode, sans rien nier de son horreur, est déjà une annonce que Jésus va payer pour tant de malheur et restaurer tout ce qui aura été détruit. Promesse de rédemption.

Ombre de mort (Mt.2,13-15)

Après leur départ, voici que l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : « Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu’à ce que je t’avertisse, car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. » Joseph se leva ; dans la nuit, il prit l’enfant et sa mère, et se retira en Égypte, où il resta jusqu’à la mort d’Hérode, pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète : D’Égypte, j’ai appelé mon fils.

« Après leur retour, voici qu’un envoyé du seigneur apparut en rêve à Joseph en disant :… » Notre Joseph revient au premier plan, après tout un récit duquel il est absent. Matthieu fait le lien en rappelant le départ des fameux mages : il s’agit d’un lien narratif, mais qui ne donne aucune précision de temps et de lieu. Pour le lieu, nous pouvons légitimement penser qu’il s’agit de Nazareth, puisque c’est là, dans l’idée de Matthieu, qu’habitent Joseph et sa famille. Pour le temps, on n’a pas d’indication de délai, mais tout laisse à penser que les évènements se précipitent.

En effet, comme nous venons à peine de le lire, les mages sont repartis chez eux en évitant absolument Jérusalem, n’ayant pas voulu se prêter à la manipulation d’Hérode, confirmés en cela par un avertissement « en rêve« . Nous avons bien perçu, dans ce récit précédent, à quel point Hérode avait reçu l’annonce de la naissance du « Roi des Juifs » comme une menace, et comme il s’employait déjà à échafauder des combinaisons pour éloigner ou supprimer cette menace sur son pouvoir. Cette menace va devenir ici très précise.

Notons tout de même que c’est encore en rêve que Joseph est averti : voilà un homme résolu, attentif, toujours en éveil. Il n’a guère besoin de plus qu’un rêve pour déclencher ses prises de décisions, qui sont déjà en lui, sans doute, à l’état de solution méditée et réfléchie. Et cette fois encore, cette légère impulsion suffira. Que lui dit donc le messager ([angelos], en grec) ?

… »Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et fuis en Egypte et tiens-toi là jusqu’à ce que je te dise ; Hérode va en effet s’appliquer à chercher l’enfant pour le faire mourir. » Joseph reçoit d’abord une quadruple injonction, puis une explication.

Voyons d’abord les injonctions : la première, de se lever, ou se dresser, ou se réveiller. C’est le mot employé aussi à propos de la résurrection de Jésus : il s’agit ici de passer de l’état de sommeil à celui de l’action éveillée, car tout laisse penser que nous sommes en pleine nuit, le moment normal pour dormir.

Deuxième injonction, « prends avec toi l’enfant et sa mère » : c’est la deuxième fois que nous rencontrons cette locution, la première était au terme de la quête des mages. Après être « venus à la maison« , ils avaient trouvé indissociablement « l’enfant avec Marie sa mère« . A son tour, Joseph doit « prendre avec lui » les deux, sans les séparer jamais. Au fond, ce n’est pas nouveau : quand l’envoyé lui avait dit de ne pas craindre de « prendre chez [lui] Marie, [son[ épouse« , c’était aussi avec l’enfant dont elle était enceinte -c’est d’ailleurs ce qui lui faisait craindre de ne pas être à sa place. Maintenant, l’enfant est plus grand, au regard des temps indiqués par les Mages à Hérode : deux ou trois ans environ. Mais l’ensemble qu’ils forment reste indissociable : il ne s’agit pas que de soustraire l’enfant à la menace, il s’agit de continuer à lui assurer les conditions normales de sa vie et de sa croissance. Pour cela, la famille nucléaire -même si celle-ci, de par ses origines, est assez unique en son genre- doit rester constituée. C’est un point de vue très intéressant : celui des intérêts de l’enfant.

Troisième injonction : « fuis en Egypte« , c’est-à-dire dans une autre juridiction que celle d’Hérode (mais toujours sous domination romaine, soit dit en passant, puisque l’Egypte a été annexée à l’empire en 30 av. J.-C. par Octave, après sa victoire sur Marc-Antoine). L’Egypte ou, par deux fois (mais il s’agit en fait d’un doublet), Abraham s’est réfugié. L’Egypte où Jacob et ses fils se sont réfugiés à l’appel de … Joseph. L’Egypte où, dit-on, l’arche aurait été transportée (puis perdue) devant l’invasion des Babyloniens. Il s’agit bien d’une fuite : le mot en lui-même sous-entend un danger grave, auquel on n’est pas en mesure de résister.

Quatrième injonction : « Tiens-toi là jusqu’à ce que je te dise« . Il va falloir s’installer et survivre. Il ne s’agit pas d’un voyage-éclair avec retour prochain. Il s’agit d’un séjour prolongé. Pour Joseph, cela signifie qu’il quitte pour longtemps leur maison, son travail, sa clientèle : il va lui falloir repartir de zéro. Il est dans la situation des réfugiés : pourvu qu’en Egypte, on les accueille mieux qu’on ne fait aujourd’hui en Europe ou aux Etat-Unis !!! Joseph va être aussi dans la dépendance d’une nouvelle parole : cette quatrième injonction l’appelle à rester l’oreille ouverte, le cœur attentif. Le retour est à cette condition.

Enfin -mais après-, une explication : « Hérode va en effet s’appliquer à chercher l’enfant pour le faire mourir. » La menace est rien moins que la mort de l’enfant. La mort s’invite dans la vie de Jésus dès l’origine : on retrouve le projet littéraire, courant à l’antique, des thèmes principaux de l’ouvrage déjà mis en œuvre dans un récit d’origine. Mais notons aussi comme Matthieu nous parle d’application de la part d’Hérode : ce n’est pas une lubie passagère, mais un dessein construit, une vraie décision politique poursuivie et menée avec persévérance.

Jean-François MILLET, La fuite en Egypte, Pierre noire sur papier (27,1 x 34,4), 1864, Musée des Beaux-Arts de Dijon. Pas d’âne, comme dans le texte. Originalité graphique : c’est Joseph qui porte l’enfant.

« Il se leva, prit avec lui l’enfant et sa mère de nuit et vint en Egypte, et il était là jusqu’à la fin d’Hérode : … » Joseph est dépeint avec la même obéissance qu’Abraham : celui-ci, dès les premiers mots du cycle littéraire qui raconte son histoire, reçoit un ordre qu’il exécute ponctuellement et promptement. De même ici, l’action de Joseph ne souffre aucun délai, aucune surcharge, elle est l’exacte copie de chacun des ordres qui lu ont été donnés à l’obscur, dans les brumes du sommeil. Son coeur vigilant a immédiatement trouvé les gestes et les choix qui conviennent.

« …ainsi fut accomplie la parole venant du seigneur par le prophète disant : d’Egypte j’ai appelé mon fils. » A ce qui est déjà chez lui une habitude, Matthieu conclut le passage encaissant référence aux Ecritures, ici le prophète Osée Os.11,1. La référence vaut d’être consultée, car elle laisse entendre cette citation autrement qu’on ne s’y attend. En fin de passage, on pourrait croire qu’elle résume ce qui vient de se passer et rappelle que selon les Ecritures, le Christ du Dieu devait être envoyé en Egypte. Mais ce n’est pas le sens de la citation d’Osée : il dit au contraire que le peuple est appelé depuis l’Egypte, appelé à monter en Terre Promise. Autrement dit, cette citation identifie Jésus dans son malheur et sa menace pour sa vie au peuple tout entier, que le dieu va tirer de l’esclavage -et Jésus de la mort-. Ce qu’il vit est en faveur et à la place du peuple. C’est encore une dimension du mystère de Jésus que Matthieu fait apparaitre.

Un roi universel (Mt.2,1-12)

 Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ. Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël. » Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. » Après avoir entendu le roi, ils partirent. Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.

« Une fois Jésus né à Bethléem de Juda aux jours d’Hérode le roi, voici que des mages depuis l’orient arrivèrent à Jérusalem en disant : où est le nouveau-né roi des Juifs ? Car nous avons vu son étoile en orient et nous sommes venus nous prosterner à lui. » Matthieu nous a donné une table généalogique, puis nous a raconté comment Joseph, le descendant de Joseph par qui Jésus est « fils de David« , est averti de ce qui se passe, et invité à aller au bout de son projet de mariage avec Marie son épouse. Mais la naissance de Jésus ne nous est pas « racontée » à proprement parler. Matthieu, s’il ouvre son livre par une généalogie très humaine (mais pas que), procède par touches successives, on sent qu’il ne vise pas à nous « raconter l’enfance de Jésus », mais qu’il vise autre chose.

Ici, la naissance annoncée a eu lieu. Matthieu nous situe cette naissance à Bethléem, et il la situe aussi dans le temps d’Hérode, sans doute plutôt le fameux Hérode Ier, dit le Grand, né en 73 av. J.-C., régnant à partir de 37 av. J.-C. et mort en … 4 av. J.-C. ! Ceci n’est pas totalement impossible, quand on sait qu’au vrai, Jésus est probablement né vers … 6 av. J.-C., aussi extraordinaire que cela puisse sonner aux oreilles, mais ceci est dû à une erreur de comput médiéval dans l’établissement du compte des années à partir de la naissance de Jésus.

Peut-être faut-il ouvrir ici une petite parenthèse : au VI° siècle, on a voulu compter les années en Occident non plus à partir de la fondation de Rome (« Ab Urbe condita« ), comme on faisait jusque-là, mais à partir de la naissance de Jésus (« Ab Anno incarnationis« ), considérant qu’il s’agissait là d’une fondation bien plus importante. Il s’agissait d’ailleurs au départ de fixer de manière commune la date de Pâques, en évitant les discordes à ce sujet. Mais les différents repères donnés par les textes auxquels on accordait une autorité à ce sujet ne concordaient pas, et il se fit alors une sorte de compromis entre plusieurs décalages. Tout ceci est assez paradoxal, sans ajouter le fait que la date à laquelle on célèbre la naissance de Jésus tombe … à la fin de l’année sensée être la première à partir de sa naissance. Bref, on voit que tout ceci n’a pas grand chose à voir avec l’histoire réelle, et refermons la parenthèse.

En tous cas, pour Matthieu, Jésus est né avant qu’Hérode 1er soit mort. Mais ce n’est pas le centre de son propos. Il écrit plutôt un récit qui élargit la perspective. Des « mages« , non donné à des savants, notamment astrologues mais pas seulement, de la Médie ou de la Perse et des zones avoisinantes, arrivent à Jérusalem, la capitale politique de Hérode 1er, roi de Judée, état client de Rome. Or ces arrivants ont une question : « où est le nouveau-né roi des Juifs ? Car nous avons vu son étoile en orient et nous sommes venus nous prosterner à lui. » Ils cherchent un nouveau-né, qu’ils disent « Roi de Juifs« . On comprend par conséquent qu’ils se rendent à la capitale, où il est naturel de chercher un héritier du trône.

Hérode est pourtant, non « Roi des Juifs » mais roi de Judée : ce n’est pas du tout la même chose. C’est très consciemment que les Romains ont répartis la zone en plusieurs royaumes confiés à des roitelets à leur main, faisant ainsi en sorte de diviser pour mieux régner. En revanche, la titulature « Roi des Juifs » est présente ailleurs, chez Mathieu : et c’est dans le récit de la passion de Jésus. Voilà qui nous fait entrevoir que Matthieu, à la mode antique, cherche, dans un récit situé dans l’enfance, à résumer par anticipation l’essentiel de ce qu’il veut dire, du message qu’il veut faire passer. Nos récits « d’enfance », qui ne racontent pas l’enfance en fait, sont tout simplement une ouverture, exactement comme dans une ouverture d’opéra on rassemble les thèmes musicaux principaux qui seront développés au cours de l’œuvre. Ici, le « Fils de David » est encore déclaré roi, mais il l’est par des savants venus de très loin, d’ailleurs, en lui donnant le titre sous le chef duquel il sera précisément condamné à mort en Israël. On trouve déjà le thème de la mort de Jésus du fait de sa condamnation par les autorités du peuple Juif, et le thème de l’universalité du salut qu’il apporte.

« Or en entendant, le roi Hérode fut ébranlé et tout Jérusalem avec lui, et après avoir rassemblé tous les grands-prêtres et les scribes du peuple, il cherchait à savoir d’eux où le christ devait naître. » Que Hérode soit ébranlé, rien de plus naturel : pour lui, c’est un concurrent. L’information est reçue sur un registre strictement politique, pas du tout religieux, et amorce immédiatement une lutte de pouvoirs. Que « tout Jérusalem » soit ébranlé aussi, c’est plu étonnant : Matthieu ne fait ici pas de distinction, il embrasse tout le peuple dans le même positionnement que son roi et esquisse un rejet de Jésus par le peuple tout entier.

Mais Hérode, en politique avisé, réagit sans retard. Il lui est essentiel de localiser son rival : et là, il sait réunir les personnes qu’il faut, à savoir… les autorités religieuses ! Il va sans dire que cette division des pouvoirs ne paraît pas très conforme à ce qui se passe à l’époque, où les choses semblent bien plus entremêlées : mais le but est autre. Matthieu nous montre un roi qui n’entend pas le titre de « Roi des Juifs » autrement que sur le plan politique, comme une rivalité, mais qui pourtant sait bien qu’il a une origine religieuse, il l’a traduit par « christ » ou « messie« , et qu’il faut chercher dans les Ecritures pour en savoir plus. Ce faisant, Matthieu poursuit un thème qu’il a déjà esquissé dans les deux passages précédents, à savoir que les Ecritures sont le lieu principal à faire dialoguer avec la vie de « son Jésus » pour en faire ressortir le mystère : Jésus accomplit les Ecriture, en réalise les promesses.

« Et eux lui répondirent : à Bethléem de Judée : ainsi est en effet écrit par le prophète : et toi Bethléem, terre de Juda, tu n’est certes pas le plus petit parmi les chefs-lieux de Juda ; de toi en effet sortira le chef, celui qui paîtra mon peuple Israël. » Les autorités religieuses se réfèrent à Mi.5,1-2 : « Et toi, Bethléem Éphrata, le plus petit des clans de Juda, c’est de toi que sortira pour moi celui qui doit gouverner Israël. Ses origines remontent aux temps anciens, aux jours d’autrefois. Mais Dieu livrera son peuple jusqu’au jour où enfantera… celle qui doit enfanter, et ceux de ses frères qui resteront rejoindront les fils d’Israël. » On y voit reparaître le thème des origines, et celui de la délivrance, lié à celui de l’enfantement. On comprend immédiatement pourquoi Matthieu trouve là la référence qui l’intéresse. Bethléem est le lieu d’origine de David, c’est là que le prophète Samuel va le trouver pour l’oindre à la place de Saül tombé en disgrâce. Nous continuons la légitimation davidique de Jésus…

« Alors Hérode convoqua les mages en secret pour qu’ils précisent le moment de l’apparition de l’étoile, et il les envoya à Bethléem en disant : en y allant, renseignez-vous avec précision sur cet enfant ; après que vous l’aurez trouvé, avertissez-moi, pour que moi aussi j’aille me prosterner devant lui. » Hérode continue son plan. Il convoque les mages, « en secret » car il vaut mieux que ces informations, ultra-sensibles pour lui, tombent dans le moins d’oreilles possibles. Il tente d’avoir au moins une fourchette de temps pour la naissance de son rival, ce qui lui permet de savoir quel genre d’enfant il doit chercher : un nourrisson, ou déjà un petit qui marche, ou un jeune déjà accompli.

Et puis le voilà qui tente une manipulation : faire de ses visiteurs des éclaireurs, à leur insu. Il déclare des intentions identiques à eux et en fait ouvertement ses ambassadeurs,… sauf que leur réception étant secrète, leur ambassade ne peut rien avoir d’officiel ! Remarquons qu’en tout ceci, à part la première ligne de notre texte qui fait cadre, le nom de Jésus a totalement disparu, il n’est plus question que du « Roi de Juifs » ou de « l’enfant« . Jésus est anonymisé, soit qu’il n’intéresse pas pour lui-même mais seulement ce qu’il représente (c’est le cas pour Hérode -et souvent pour les pouvoirs politiques), soit qu’il demeure encore inconnu (c’est le cas pour les mages, qui le cherchent).

« Mais eux, après avoir entendu le roi, s’en allèrent et voici que l’étoile, qu’ils avaient vue en Orient, les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne se tenir au-dessus du lieu où était l’enfant. » Le départ des mages a une petite saveur de méfiance : ont-ils perçu la tentative de manipulation ? Ce sont tout de même, comme leur titre de mage l’indique, des habitués des cours royales. En tous cas, ils ont recueilli le renseignement, et passée leur surprise de ne pas trouver le roi cherché dans la capitale attendue, ils s’en vont. Vont-ils se fier aux renseignements donnés dans ce contexte d’émoi et d’intrigue politique ? Or voilà qu’ils retrouvent le repère fiable pour eux : l’étoile. Celle qui les a mis en mouvement est également en mouvement : voilà qui est plutôt étonnant, quoiqu’il soit vrai que bien des étoiles soient mobiles pour nous. Celle-ci semble dessiner un chemin, se déplacer avec un terme à ce mouvement. Je ne sais pas comment on détermine qu’une étoile est « au-dessus » de tel ou tel endroit, c’est peut-être une catégorie de l’astrologie orientale du temps ? Ou c’est un élément « merveilleux » du récit fait par Matthieu.

« Or en voyant l’étoile, ils se réjouirent d’une joie extrêmement grande. Et après s’être rendus à la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère, et tombant ils se prosternèrent devant lui, et ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent des présents, or, encens et myrrhe. » En retrouvant leur étoile, ils retrouvent leur joie, et les termes de Matthieu en font une joie « grande jusqu’à l’excès » On a sans doute ici un autre thème de Matthieu, celui d’un témoignage rendu par la créature à Jésus, au-delà de celui des humains. Et voilà nos mages qui vont où le leur indique cet objet de leur étude et de leur science, et qui ainsi parviennent à Jésus.

Ils arrivent « à la maison » : pour Matthieu, la famille de Joseph est établie à Bethléem. Ils découvrent justement la famille, mais là surprise : il n’est pas question de Joseph ! Comme si le thème de la royauté davidique s’était décalé, et qu’il n’était pas besoin ici, pour ceux qui viennent d’ailleurs, du rapport génétique à David. Mais les voilà qui se prosternent, geste oriental d’hommage au roi qui consiste à s’allonger tout entier à ses pieds. Et puis ils offrent des cadeaux, habitude de cour là aussi : l’or signe de richesse de et de pouvoir, l’encens généralement employé dans les temples dans l’hommage rendu aux divinités (mais dans l’ancien Orient, l’assimilation du roi aux dieux est monnaie courante), et la myrrhe, résine aromatique au parfum très précieux, qui entre dans la composition de l’onction dans la tradition juive, et qui a aussi un emploi érotique. Ces ont des cadeaux de grand prix, offerts par des gens qui en ont les moyens à quelqu’un qui, à leurs yeux, les mérite.

« Et avertis en rêve de ne pas repasser chez Hérode, par un autre chemin ils quittèrent ces lieux pour leur pays. » Joseph avait été visité en rêve : c’est encore par ce moyen inévident que les mages sont avertis, et eux aussi obéissent avec ponctualité et promptitude à ce qui est pourtant donné dans le flou et dont on peut douter au réveil : comme pour Joseph, c’est sans doute l’attestation pour eux aussi qu’ils sont avant tout convaincus, et qu’une simple esquisse suffit à les décider à ce qu’ils portaient déjà au fond d’eux. Ils ne repassent pas par Jérusalem, ils ne se prêteront pas la manipulation et au jeu de pouvoir.

Au total, Matthieu a développé le thème de la filiation davidique : il en a fait voir le potentiel explosif sur un plan politique -et déjà nous a fait entrevoir la mort du « Roi des Juifs« , mais il en a aussi dessiné la portée universelle, en montrant des personnes savantes venant des bouts du monde pour voir ce « Roi des Juifs » qui, alors qu’ils ne sont pas Juifs eux-mêmes, signifie tellement pour eux qu’ils lui apportent ce qu’ils ont de plus précieux.

Fils de David (Mt.1,18-24)

Or, voici comment fut engendré Jésus Christ : Marie, sa mère, avait été accordée en mariage à Joseph ; avant qu’ils aient habité ensemble, elle fut enceinte par l’action de l’Esprit Saint. Joseph, son époux, qui était un homme juste, et ne voulait pas la dénoncer publiquement, décida de la renvoyer en secret.

Comme il avait formé ce projet, voici que l’ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse, puisque l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint ; elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus (c’est-à-dire : Le-Seigneur-sauve), car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » Tout cela est arrivé pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète : Voici que la Vierge concevra, et elle enfantera un fils ; on lui donnera le nom d’Emmanuel, qui se traduit : « Dieu-avec-nous »

Quand Joseph se réveilla, il fit ce que l’ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse, mais il ne s’unit pas à elle, jusqu’à ce qu’elle enfante un fils, auquel il donna le nom de Jésus.

« Or, de Jésus le Christ, l’origine fut de cette manière. » Exactement comme dans la Genèse, voici l’introduction d’un récit par le refrain qui s’y trouve tant de fois répété : « Voici quelle fut l’origine… » Dans son dessein de nous dire l’origine de Jésus comme Christ, Matthieu travaille en quelque sorte sur une double profondeur, celle d’un récit dans son actualité, de causes immédiates, et celle d’une mise en relief de causes lointaines. C’est d’autant plus visible que déjà, dans la table généalogique que nous venons de lire, on retrouve deux fois, au début et à la fin, un Joseph fils d’un Jacob. La première fois, il y est de façon quasi anonyme : « Or Jacob engendra Juda et ses frères », Joseph fait partie des frères ; la deuxième fois, c’est explicite : « Or Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie…« . Le deuxième Joseph, le plus récent, est inconnu par ailleurs : au point qu’on peut se demander même si Matthieu ne nomme pas ainsi le père de Jésus à dessein, pour créer ce rapport.

C’est comme si Matthieu nous avertissait : dès le livre de la Genèse, c’est Christ qui commence de nous être raconté (ce qui, en soi, est déjà étonnant, quand le titre de « Messie » est rattaché formellement au descendant de David !), et qui l’est de deux manières. Parmi les douze fils de Jacob, il y a d’une part la branche génétique avec Juda, et notamment son aventure avec Thamar, il y a d’autre part la branche symbolique, avec Joseph et ses aventures en Egypte et avec ses frères. Ce dernier récit est bien plus développé que le premier -qui tient quelques lignes-, mais ce n’est pas une « fausse piste » : c’est un récit qui à sa manière, « engendre » aussi Christ.

« Après que sa mère Marie aie été contractée en mariage par Joseph, il se trouva qu’avant leur venue ensemble elle eut en son sein, d’esprit saint. » Voici une situation exposée par Matthieu. Je rappelle pour bien comprendre que le mariage Juif est en deux temps : premier temps, le contrat (qui engage réellement les époux) ; deuxième temps, la prise sous son toit de l’épouse par l’époux. A chaque temps, il y a une fête différente et bien codifiée. Or la situation est la suivante : Joseph et Marie sont mariés par contrat, mais pas encore par le partage du même toit (« leur venue ensemble« ). Or il se trouve que Marie est enceinte. Et Matthieu de nous préciser immédiatement : du fait de l’esprit saint, c’est-à-dire de cet esprit du dieu si souvent mentionné dans les Ecritures.

Des récits anciens qui exposent qu’une femme est enceinte des œuvres d’un dieu, il y en a de nombreux ! Mais alors, ces récits prennent le temps de nous détailler les choses, de nous montrer comment le dieu est parvenu à ses fins. Ici, rien de tel : Matthieu veut sans doute simplement nous dire que Marie n’est pas enceinte de Joseph.

Ce faisant, puisqu’il nous parle de Genèse, il ajoute quelque chose de très important à ce qu’il nous a déjà laissé entendre : avec sa table généalogique, il nous avait fait comprendre que Jésus, Christ, advenait à travers toute une histoire humaine avec toute son épaisseur, et à travers un invincible dessein divin qui se construisait à travers cela. Il nous dit maintenant aussi que l’origine divine de Jésus est également plus immédiate, presque génétique. C’est à la promesse faite à David qu’il faut revenir ici : « Un descendant issu de toi […] : je serai pour lui un père, il sera pour moi un fils« . Le schéma était celui d’un fils issu charnellement de David (à travers une descendance plus ou moins longue, ce n’était pas précisé), et adopté par le dieu comme sien. Mais ici, c’est l’inverse qui nous est proposé : c’est Joseph qui va « adopter » celui qui vient bien plus immédiatement du dieu ! Et le récit va se centrer précisément sur Joseph.

« Or Joseph son mari, qui est juste et qui ne veut pas l’exposer, décide de la libérer insensiblement. » Joseph est le mari. On nous précise qu’il est juste et qu’il ne veut pas « exposer » sa femme : on devine que c’est à la risée, aux on-dits, voire plus gravement encore à un procès. Il y a en effet quelque chose qui lui échappe, mais dont les effets, eux, ne lui échappent pas : sa femme est enceinte, et il sait, forcément, que ce n’est pas de lui. Mais, « juste« , il n’en sait pas plus et sait qu’il n’en sait pas plus. Est-il ouvert à l’idée que le dieu puisse être impliqué ? Est-il plus simplement conscient de la manière dont vit sa femme, de son comportement, du fait que rien ne justifie en lui le moindre soupçon à son égard ? Est-elle enceinte à son corps défendant, victime sans parvenir à le dire ? En tous cas, à travers ces deux locutions adjectives, on comprend qu’il n’y a pas de raison objective d’accuser Marie de quoi que ce soit, et om comprend aussi que Joseph reste animé du désir de la « protéger« .

Mais que faire ? Joseph fait un choix, il décide : et ce choix s’exprime au moyen d’un verbe et d’un adverbe. Le verbe porte l’idée de libérer, de laisser aller, de délier. L’adverbe se traduit le plus souvent par « en cachette« , mais il n’y a pas ici de chose à cacher à vrai dire, je préfère secrètement, discrètement, ou peut-être peu à peu, qui est aussi un sens possible à cet adverbe. Joseph fait le choix de l’ombre, celui sans doute de ne pas passer à l’étape suivante du mariage, et de libérer sa femme des obligations liées au contrat. Elle est ainsi respectée dans les choix que, sans doute, elle doit faire elle aussi. Notons qu’un tel choix est impliquant pour son auteur : en ne dénonçant pas publiquement le contrat de mariage, Joseph reste lié aussi. Son choix est de ceux qu’il faut assumer avec beaucoup de conséquences pour soi-même.

« Comme il a formé ce plan, voici : l’ange du seigneur, en rêve, lui apparaît qui dit : Joseph fils de David, n’aies pas peur de prendre à tes côtés Marie ton épouse : ce qui en effet est engendré en elle est d’esprit saint. » Voilà que Joseph est visité, une fois ce choix fait. C’est une visite « en rêve« , onirique : une de ces expériences qui laissent les traces les moins durables, et dont l’influence peut le plus être questionnée, y compris dans la réalité même de ce qui est arrivé. Mais le premier Joseph n’était-il pas l’homme des songes (c’est même le surnom dont ses frères jaloux l’avaient affublé), celui qui en fait et celui qui savait les interpréter ? Le parallèle continue.

Le messager divin s’adresse à lui avec les mots qui comptent : « Joseph, fils de David…« . C’est dire à demi-mot que le message a une portée messianique C’est en tenant qu’il est fils de David que Joseph reçoit ce message. Et puis l’ange débusque une autre motivation, qui n’avait pas été évoquée précédemment, la peur : « N’aies pas peur de prendre à tes côtés…« . Car en effet, si Joseph avait choisi de ne rien faire qui soit au détriment de Marie, il avait aussi choisi de s’effacer. Et cela est interprété comme un mouvement de peur : l’ange l’appelle au contraire au choix du courage. S’engager dans l’inconnu, plutôt que rester en retrait devant lui. Parce qu’il est fils de David, son engagement est nécessaire. Et l’ange lui révèle positivement l’origine de la conception de sa femme : c’est de par l’esprit saint. « Fils de David« , « esprit-saint« , autant d’indices qui peuvent inciter Joseph à l’engagement, lui faire saisir qu’il y a en cours une action positive, délibérée, du dieu pour le salut.

« Elle enfantera un fils, et tu l’appelleras de son nom : Jésus ; il sauvera en effet son peuple à lui des péchés d’eux. » Puis le message de l’ange se prolonge avec ce qui est presque une citation d’Isaïe, que Matthieu d’ailleurs reprend immédiatement après, pour être sûr que son lecteur « ait bien la ref« , comme on dit aujourd’hui ! C’est Joseph qui doit donner le nom, c’est à lui qu’il est donc révélé. Jésus est une nom qui signifie « Yahvé sauve », c’est pourquoi il est explicité ensuite, avec une insistance sur les rôles de chacun : au peuple, les péchés, au dieu l’initiative du salut. C’est replacer la théologie de l’alliance au centre de la perspective : dans l’alliance proposée entre le dieu et les hommes, le pôle défectueux a toujours été les hommes. Le dieu est toujours fidèle ; mais les hommes, eux, usent à contresens des dons du dieu et sortent de l’alliance. Ce qu’on appelle « le péché ». Mais voilà, Jésus est justement l’initiative ultime et définitive du dieu pour ne pas en rester à l’échec constitué par le péché des hommes.

« Or tout cela advint afin que soit accompli le mot à propos du seigneur par le prophète qui disait : voici que la jeune fille porte en son sein, et elle mettra au monde un fils, et on l’appellera de son nom Emmanuel, ce qui traduit veut dire Dieu avec nous. » Et Matthieu de citer Is.7,14, afin de montrer que ce qui se passe n’est pas une opportunité soudaine, une occasion prise, mais bien un dessein longuement mûri, le projet de salut invincible du dieu : Matthieu refera souvent cela, c’est une insistance qui compte beaucoup pour lui. Son « Jésus » est d’emblée, et restera sanas cesse, celui qui est préparé depuis toujours.

« S’éveillant du sommeil, Joseph fait comme lui a prescrit le messager du seigneur et prend auprès de lui sa femme, et il ne la connaît pas jusqu’à ce qu’elle enfante un fils : et il l’appelle de son nom, Jésus. » Joseph nous est montré pour finir comme un nouvel Abraham, en ce qu’il obéit ponctuellement, promptement et point par point, à tout ce qui lui a été dit de la façon pourtant la plus obscure, le rêve, et qui pourrait le plus donner lieu au doute. Il me semble que cela montre à quel point son obéissance est un mouvement de consentement du cœur : qui obéirait de manière purement formelle serait pris par le scrupule de savoir s’il a bien compris, s’il n’a … « pas rêvé », précisément ! Mais qui se laisse convaincre, qui est profondément habité par une nouvelle conviction, celui-là se moque bien de savoir par où l’idée lui est venue. Seul compte que désormais cette conviction l’habite, et il ne veut pas agir autrement qu’en suivant sa conscience. Tel est Joseph.

Et le « il ne la connait pas jusqu’à ce qu’elle enfante un fils… » est sans doute là pour rejoindre le titre de ce passage : l’origine de Jésus, Christ, est bien de Marie et de l’Esprit-saint. Pour autant, c’est bien lui qui donne son nom à Jésus, c’est-à-dire que c’est lui qui assume d’être son père. Dans la société antique, l’adoption est un lien de paternité presque plus fort que le lien génétique, parce qu’il s’appuie sur un choix. C’est bien par Joseph fils de David que Jésus est lui aussi Christ, fils de David.

Une promesse (Mt.1,1-17)

 Généalogie de Jésus, Christ, fils de David, fils d’Abraham.

Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda et ses frères,  Juda, de son union avec Thamar, engendra Pharès et Zara, Pharès engendra Esrom, Esrom engendra Aram, Aram engendra Aminadab, Aminadab engendra Naassone, Naassone engendra Salmone, Salmone, de son union avec Rahab, engendra Booz, Booz, de son union avec Ruth, engendra Jobed, Jobed engendra Jessé, Jessé engendra le roi David.

David, de son union avec la femme d’Ourias, engendra Salomon, Salomon engendra Roboam, Roboam engendra Abia, Abia engendra Asa, Asa engendra Josaphat, Josaphat engendra Joram, Joram engendra Ozias, Ozias engendra Joatham, Joatham engendra Acaz, Acaz engendra Ézékias, Ézékias engendra Manassé, Manassé engendra Amone, Amone engendra Josias, Josias engendra Jékonias et ses frères à l’époque de l’exil à Babylone.

Après l’exil à Babylone, Jékonias engendra Salathiel, Salathiel engendra Zorobabel, Zorobabel engendra Abioud, Abioud engendra Éliakim, Éliakim engendra Azor, Azor engendra Sadok, Sadok engendra Akim, Akim engendra Élioud, Élioud engendra Éléazar, Éléazar engendra Mattane, Mattane engendra Jacob, Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle fut engendré Jésus, que l’on appelle Christ.

Le nombre total des générations est donc : depuis Abraham jusqu’à David, quatorze générations ; depuis David jusqu’à l’exil à Babylone, quatorze générations ; depuis l’exil à Babylone jusqu’au Christ, quatorze générations.

Cher lecteur, nous voici donc partis pour une nouvelle aventure : après avoir exploré l’évangile de Marc, en cherchant à l’envisager dans son originalité et à lui laisser son témoignage dans ce qu’il a de personnel et d’inconfusible, nous allons maintenant nous confronter à l’évangile de Matthieu. Même principe : la richesse de la foi chrétienne étant de disposer d’une pluralité de textes fondateurs, éventuellement discordants, nous nous efforcerons de laisser à Matthieu la voix qui lui est propre, afin d’enrichir et de diversifier autant qu’il est possible les fondements d’une foi qui tende vers l’unité en s’assumant d’origines plurielles.

« Livre des origines de Jésus, Christ, fils de David, fils d’Abraham. » Le titre que Matthieu donne à son ouvrage est celui-ci. Il s’agit bien d’un livre, [biblos], ce qui ne peut correspondre à la forme matérielle que nous lui connaissons, à savoir des feuillets pliés un certain nombre de fois pour constituer des pages et reliés ensemble dans un volume maniable et déplaçable. Cet outil n’existe pas dans l’antiquité, où l’on a plutôt des rouleaux. Il faut donc plutôt comprendre au sens général d’ « écrit« .

Ce que Matthieu veut écrire, ce sont les « origines de Jésus, Christ, fils de David, fils d’Abraham« . Ces « origines » font clairement allusion au « livre » qui porte le même nom, lui-même rythmé par la formule « voici quelles furent les origines…« . Le témoignage de Matthieu est une « genèse », il s’oriente par un intérêt porté sur la manière dont cela a commencé : d’où Jésus vient-il ? D’où vient qu’il est Christ ou Messie ? D’où vient qu’il soit fils de David ? D’où vient qu’il soit fils d’Abraham ? L’affirmation initiale, fondamentale, que Jésus soit Christ est la confession d’un accomplissement des promesses que beaucoup lisaient dans les Ecritures : cela rejoint entièrement l’apposition fils de David, car il s’agit bien de la même chose -même s’il est entendu que « fils de – » ouvre à de nombreux modes d’origine dans les Ecritures.

La promesse faite à David, telle que la rapportent les Ecritures en leur forme reçue, est en son cœur la suivante : « Quand tes jours seront accomplis et que tu reposeras auprès de tes pères, je te susciterai dans ta descendance un successeur, qui naîtra de toi, et je rendrai stable sa royauté. C’est lui qui bâtira une maison pour mon nom, et je rendrai stable pour toujours son trône royal. Moi, je serai pour lui un père ; et lui sera pour moi un fils. S’il fait le mal, je le corrigerai avec le bâton, à la manière humaine, je le frapperai comme font les hommes. Mais ma fidélité ne lui sera pas retirée, comme je l’ai retirée à Saül que j’ai écarté de devant toi. Ta maison et ta royauté subsisteront toujours devant moi, ton trône sera stable pour toujours. » (2 S.7,12-16) C’est la promesse d’un descendant qui soit vraiment en correspondance avec le cœur du dieu, autant qu’un père et un fils peuvent l’être, et d’une stabilité définitive. Une promesse politique.

Mais Matthieu ne se contente pas de cette promesse, il englobe aussi celles faites à Abraham : promesse d’une descendance pour celui qui n’avait pas d’enfant : « Il le fit sortir et lui dit : « Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux… » Et il déclara : « Telle sera ta descendance ! » (Gn.15,5) et promesse d’une terre pour celui qui était nomade une fois tiré d’Ur en Chaldée : « À ta descendance je donne le pays que voici, depuis le Torrent d’Égypte jusqu’au Grand Fleuve, l’Euphrate, […] » (Gn.15,18). Si l’on prenait ces deux dernières promesses sans les remettre en contexte, on en tirerait toutes les problématiques auxquelles nous assistons aujourd’hui, avec la revendication par les gouvernants d’un peuple, qu’il veut définir (c’est-à-dire circonscrire) par le sang, de tout un territoire au nom d’un « droit divin » à le posséder.

Le contexte des récits du cycle d’Abraham nous éclaire autrement : il s’inscrit dans une série continue formée par le dernier rédacteur du livre de la Genèse, suivant un cycle théologique en quatre temps : 1° le dieu a l’initiative d’un don, 2° l’homme use mal du don que le dieu lui confère, 3° le dieu abandonne l’homme aux conséquences de ce mauvais usage (jugement) et 4° le dieu prend une nouvelle initiative pour tirer l’homme du mauvais pas où il s’est mis. Le choix d’Abraham apparaît apparaît après l’épisode de la tour de Babel, qui en reste au 3° temps : il en constitue donc le quatrième ! Ce qui veut dire que le choix d’Abraham et les promesses qui lui sont faites ne sont pas une exclusive : elles sont l’initiative de salut prise par le dieu pour l’ensemble de l’humanité qui s’est fourvoyée dans l’épisode de la tour. Il est donc impossible de donner aux choix d’Abraham et aux promesses d’Abraham un sens restrictif et exclusif, elles sont au contraire au bénéfice de l’humanité entière, elles sont on-ne-peut-plus universalistes. Et que Matthieu s’y réfère veut dire aussi que, dans son approche et sa compréhension du mystère de Jésus, la portée de celui-ci est universelle.

Abraham engendra Isaac, or Isaac engendra Jacob, or Jacob engendra Juda et ses frères, or Juda engendra Pharès et Zara de Thamar, or Pharès engendra Esrom, or Esrom engendra Aram, or Aram engendra Aminadab, or Aminadab engendra Naasson, Or Naasson engendra Salmon, or Salmon engendra Booz de Rahab, or Booz engendra Jobed de Ruth, or Jobed engendra Jessé, or Jessé engendra David, le roi. Or David engendra Salomon de la [femme] d’Urie, or Salomon engendra Roboam, or Roboam engendra Abia, or Abia engendra Asaph, or Asaph engendra Josaphat, or Josaphat engendra Joram, or Joram engendra Ozias, or Ozias engendra Joatham, or Joatham engendra Achaz, or Achaz engendra Ezechias, or Ezechias engendra Manassé, or Manassé engendra Amos, or Amos engendra Josias, or Josias engendra Jechonias et ses frères au temps de la déportation à Babylone. Après la déportation à Babylone, Jéchonias engendra Salathiel, or Salathiel engendra Zorobabel, or Zorobabel engendra Abioud, or Abioud engendra Eliakim, or Eliakim engendra Azor, or Azor engendra Sadoq, or Sadoq engendra Akim, or Akim engendra Elioud, or Elioud engendra Eléazar, or Eléazar engendra Matthan, or Matthan engendra Jacob, or Jacob engendra Joseph l’époux de Marie, de laquelle fut engendré Jésus appelé Christ. Toutes les générations, donc : depuis Abraham jusqu’à David : quatorze générations, depuis David jusqu’à la déportation à Babylone : quatorze générations, et depuis la déportation à Babylone jusqu’au Christ, quatorze générations.

Et voici maintenant une table généalogique, qui ressemble tant à celle par exemple de Gn.5, à laquelle on se rapportera si l’on veut comparer. Mais il en est bien d’autres encore dans le livre de la Genèse. Matthieu veut nous montrer un enchaînement, une concaténation, une sorte de marche inexorable qui mène en un point précis et déterminé. Toutes les formulations sont à l’identique, avec quelques rares exceptions, mais elles sont liées non seulement par leur succession mais par un petit mot grec, [dé], que la plupart se refusent à traduire, et que j’ai essayé de rendre par « or » mais que j’aurais aussi bien pu rendre par « à son tour« , ou peut-être par « mais« . Ce petit mot n’a l’air de rien, mais c’est lui qui entrelace chacune des formules, chacun des engendrements : aucun ne compte sinon parce qu’il en entraîne un autre, qui à son tour… etc.

Il me paraît impossible de commenter chacun des noms qui sont dans cette chaîne, même si j’aimerais bien le faire. Certains noms se rencontrent dans la Bible, d’autres non : ce qui rendrait de toutes façons l’entreprise impossible. Cela ferait néanmoins re-parcourir quasiment tous les écrits bibliques ! Je me contenterai donc de quelques remarques. L’ensemble tient en quatre phrases : trois rythment la chaîne d’engendrements, la quatrième conclut l’ensemble. La première phrase s’achève sur David, dont on précise qu’il est roi. C’est le cas aussi de ses successeurs, mais pour eux ce n’est pas dit : comme si seul David était authentiquement roi. Pourquoi ? On devine, grâce au titre, que c’est parce que c’est lui qui est porteur d’une promesse dynastique, autrement dit c’est lui dont la qualité de roi entre activement dans la chaîne des engendrements.

En contraste avec cette première phrase, la seconde s’achève sur la déportation à Babylone : c’est l’interruption de la dynastie, qui après ne retrouve plus son fil. Autrement dit, c’est la mort de la promesse dynastique, si on ne la comprend qu’ainsi ! Mais justement, la chaîne continue : Matthieu, à la suite de nombreux auteurs et prophètes, tient que cette fameuse promesse n’est pas strictement dynastique, qu’il faut l’entendre comme une promesse de salut.

La troisième phrase enfin s’achève sur « Jésus que l’on appelle Christ » : c’est lui l’aboutissement de toute cette longue marche. Il est à la fois le roi promis à David qui sera pour le dieu un fils, et il est la descendance et la terre promise à Abraham. C’est-à-dire que, pour le croyant qu’est Matthieu et qui nous adresse son témoignage, Jésus est celui en lequel le dieu lui-même nous gouverne et nous conduit (roi), celui en lequel l’alliance, l’intimité, avec le dieu est instituée de la manière la plus étroite (fils), celui qui était annoncé à Abraham pour refaire l’unité de l’humanité dispersée par les fautes (descendance) et celui en lequel nous habitons pour rester dans l’intimité du dieu (terre).

La dernière phrase sonne comme une sorte de zoom-arrière, un regard d’ensemble sur ce qui vient d’être annoncé, en en faisant ressortir l’équilibre général et le rythme parfait. Sept, c’est le nombre des perfections divines. Six, c’est le nombre de la créature (faite en six jours) : leur combinaison dit à demi-mot, dans toute cette histoire sous-entendue, qu’il y a là un merveilleux entrelacement de la conduite divine et de l’œuvre humaine : à l’aboutissement, Jésus est à la fois le don du dieu qu’il a mené invinciblement à son achèvement, et le produit d’une histoire humaine faite d’aléas, de réussites, de malheurs, de fautes, bref de toutes les vicissitudes de l’existence.

Une dernière remarque : la généalogie présentée est presque exclusivement masculine, signe sans doute doute culturel de l’attention tout aussi exclusive donnée aux hommes dans la généalogie, dans le principe d’origine. Si l’on y regardait de plus près, on verrait toutes sortes d’hommes et d’histoires humaines dans cette généalogie, on verrait que Jésus, le Christ, est produit par une histoire humaine qui comporte aussi tous les aspects de l’humanité, les meilleurs comme les pires. On a une petite idée de cela, paradoxalement, en regardant les quelques femmes de cette généalogie : elles sont cinq, Thamar, Rahab, Ruth, Bethsabée (nommée « celle d’Urie » !), Marie. Ces femmes sont autant de témoins de la manière dont les hommes les traitent : Thamar est une femme dont les hommes ont fait une prostituée, et dont Juda a cherché à abuser. Rahab est également une femme réduite à la prostitution, et qu va pourtant protéger et sauver les envoyés à Jéricho. Ruth est cette étrangère mariée à un Israélite, et qui chassée, va se montrer plus fidèle qu’eux. Bethsabée est cette femme repérée et violée par David, avant qu’il ne fasse mourir son mari légitime. Quant à Marie, on n’en sait encore rien, puisqu’elle apparaît dans le texte suivant. Mais cela nous fait voir que c’est bien à travers une histoire de fureur et de sang que le dieu fait advenir celui qui est le salut promis.