à part : dimanche 2 août.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

     Nous avons eu une lecture suivie trois dimanches de suite ! Mais cela s’avère un évènement quelque peu extraordinaire : voilà qu’à nouveau nous sautons plusieurs passages jusqu’à celui d’aujourd’hui… Suite aux paraboles qu’il a regroupées, Matthieu place l’épisode du passage de Jésus à Nazareth, où on croit le connaître déjà ce qui annihile pratiquement toute son action. Et puis c’est l’interrogation d’Hérode, qui entend la renommé de Jésus et ce qu’il fait, et pense être en présence du Baptiste ressuscité : occasion pour Matthieu de relater la fin de Jean-Baptiste, assassiné précisément par Hérode, ou sur son ordre.

     Or c’est justement quand on est venu lui rapporter cet assassinat que se situe notre épisode : Jésus se retire de là mais aussi recule par suite, ce sont exactement les mêmes mots qui peuvent donner lieu à ces deux traductions. La deuxième ne fait pas plaisir à ceux qui font de Jésus un héros intrépide, mais elle me paraît la meilleure. Il ne s’agit d’ailleurs pas forcément de peur, mais tout simplement de circonspection. Toujours est-il qu’il part en bateau de pêche (le mot désigne ces bateaux petits mais assez ventrus qui permettent à un petit équipage professionnel d’opérer : ce serait aujourd’hui un petit chalutier, mais la pêche au chalut n’existe pas encore à cette époque).

     Et il part pour un « lieu désert » : c’est cette appellation qui m’étonne aujourd’hui. [érèmos] est un adjectif qui veut dire désert, solitaire ou vide de, dépourvu de. Il ne s’agit visiblement pas d’un « désert » au sens où nous nous représentons le plus souvent la chose, à savoir un lieu aride, à la chaleur étouffante, ou toute forme de vie relève du miracle : non, parce qu’on apprend un peu plus loin qu’il y a de l’herbe, où les gens vont pouvoir s’asseoir. Et il y va [kat’idian’], littéralement « selon le sien« , ce qui se traduit plutôt par « en particulier » (comme on parle à quelqu’un en particulier). Matthieu emploie la même expression un peu plus loin dans son texte, lorsque Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean pour les emmener sur la montagne où il va être transfiguré : il les prend « en particulier« . Puisqu’ils sont alors quatre, il ne peut s’agir d’être tout seul. Mais il y a bien une mise à part, un choix qui détache.

     Quel est donc ce lieu, ou ce genre de lieu ? Vu le bateau choisi, impossible à manoeuvrer seul, il ne peut s’agir d’un endroit purement solitaire : ou alors, il prévoit qu’on le débarque et qu’on le laisse… Mais il s’agit plutôt, dans le contexte, me semble-t-il, de quitter les routes fréquentées et contrôlées par le pouvoir d’Hérode, menaçant, et de se détacher d’une vie publique qui puisse paraître une concurrence. Jésus qui ne veut pas qu’on l’appelle « messie », c’est-à-dire descendant royal (et donc concurrent royal !), donne ici le signe qu’il n’est pas dans ce registre politique, dans ce registre de susciter un contre-pouvoir. C’est donc aussi lever très clairement une ambiguïté même pour ceux qui jusqu’à présent le suivent : si leurs motivations sont avant tout de cet ordre, il ne suivront pas non plus.

     Or que se passe-t-il ? « entendant, les foules le suivent à pied depuis les villes. » Cela, c’est extraordinaire ! Les foules, ce pluriel qui dit une masse innombrable, font elle-mêmes le déplacement. Ce n’est plus Lagardère qui vient à celui qui ne veut pas venir le trouver, ce sont des foules qui avaient ce prédicateur à leur porte et qui maintenant vont le trouver. Elles consentent en masse à ce clair manifeste a-politique. Du reste, elles quittent les villes, la [polis] comme on dit en grec : le lieu même de la « politique » c’est-à-dire de l’art noble de faire vivre les gens ensemble et de bâtir la cité. Il y a de leur part un effort considérable : il faut faire, à pied, tout le tour du lac, du moins contourner la partie correspondante. Je ne sais pas bien comment les foules savent où il va, mais elles le savent : elles ne peuvent le suivre des yeux, le lac de Tibériade est bien trop grand pour cela.

     Je ne crois pas que cela veuille dire que Jésus se désintéresse désormais de la construction de la cité des hommes : toute sa prédication vise au contraire à les rassembler, à refonder le peuple. Le choix même du mot de « royaume », dans lequel il invite à entrer à travers les paraboles dont nous venons de lire plusieurs, montre une claire intention de changer des choses en ce monde. Et non dans un ailleurs hypothétique. La vie doit changer, ici et maintenant. Donc, il ne se désintéresse pas, mais il ne choisit pas la lutte pour le pouvoir, il ne veut même pas affronter le pouvoir en place. Il ne veut pas établir un pouvoir : c’est une des trois tentations à laquelle il résiste. Et les foules consentent à cela : nous savons tous que la première loi politique est celle du consentement. Aucun pouvoir ne tient durablement sans obtenir le consentement de ceux sur lesquels il s’exerce, et c’est à susciter ce consentement que vont les premiers efforts de tout détenteur de pouvoir : c’est légitime, c’est même grand, c’est poser les rapports de pouvoir d’abord en termes de dialogue et de concordance des volontés. Ici, le consentement est presque paradoxal : ceux qui suivent Jésus consentent à ce que celui qu’ils suivent ne vienne pas concurrencer sur son terrain celui qui (Hérode) se soucie fort peu de leur consentement !

     De la sorte, pourtant, « quand il sort » (du bateau en débarquant ? de la maison où il est pour aller prendre le bateau ?) il voit cette foule nombreuse, innombrable, et « il en est remué jusqu’aux entrailles« . C’était impensable. Pour le suivre, les foules ont renoncé au seul référentiel adapté à une foule. Mais ils sont tous « à part » avec lui. Et le lieu recherché est tout sauf désert !!

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Ecole italienne du XVII° siècle, huile sur toile 257 x 336, Musée de Valence.

     Et pourtant, l’expression revient, au soir, mais dans la bouche des disciples. « Le lieu est désert » et l’heure est passée : deux raisons pour renvoyer la foule. Mais comment peuvent-ils affirmer que le lieu est désert ??? Il y a une foule innombrable ! Ah, c’est qu’il n’y pas là de vie économique, commerciale : il faut aller dans les villages, loin d’ici, pour acheter des choses, de quoi manger notamment. C’est une autre définition du désert, ce que bien des gens aujourd’hui, un rien technocratiques, appellent un « désert économique« . Ils ne voient pas ce que font les gens, ils ne voient pas ce que sont ces gens, le déplacement fantastique qu’ils ont fait, le consentement incroyable qu’ils ont donné, la démarche de foi qui a été la leur.

     Pour eux, aussi, Jésus va faire le signe qu’il va faire, celui qui est fait pour le plus grand nombre de bénéficiaires de tous ceux qu’il a fait. Les foules, il va les nourrir : elles l’ont bien mérité, elles ont fait le déplacement, physique mais surtout intérieur, elles reçoivent une autre nourriture maintenant. Mais les disciples, qui ne voient pas la foule autrement que comme un ennui, un souci, il va leur faire voir cette foule bien autrement : à chacun d’entre eux, il va faire distribuer les pains et les poissons. Il va les pousser à une rencontre de chacun. Ils n’auront plus en face d’eux une foule, ils auront un rassemblement de gens pour qui ils ont fait effort, qu’ils ont servi (le service à table, c’est un drôle d’effort !! Rester debout sans cesse, circuler de tablée en tablée, faire attention aux demandes de chacun : c’est exténuant !). Ils auront une autre vision de la foule, ils auront des personnes.

     Il me semble que le signe de la multiplication des pains, et aussi son écho eucharistique dans la vie d’aujourd’hui, vient faire pièce à la « culture de masse ». En fait, la culture de masse, c’est une vision méprisante de ceux qui se considèrent à part, comme des « élites » : pour les foules, telle ou telle réalité est bien suffisante, on met les gens en masse et on les traite sans ménagement. Ils ne sont plus que la « foule des anonymes », ils y perdent jusqu’à leur nom ! Et cette vision guette tous les responsables, même les responsables religieux ! Elle les guette notamment par ce « langage à part » qu’ils persistent à utiliser, par cette « vision à part » dont ils déplorent que personne ne la partage. Elle nous guette, chacun, dans la mesure où l’on veut être « à part ». Jésus voulait partir « à part », mais il a tout de suite consenti à ne pas l’être. Puissions-nous avoir la même promptitude : et surtout mettre les mains par le service dans la découverte de « ces gens » pour découvrir des noms, des visages, des espoirs, des souffrance, des joies, des élans…. Sortons du désert par la porte du service.

Des acteurs, des objets et des moyens: dimanche 26 juillet.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

      Nous continuons la lecture des paraboles que Matthieu a regroupées dans un même chapitre. Celles d’aujourd’hui font suite à celle de la semaine dernière, … qui font elles-mêmes suite à celles de la semaine précédente : heureux  et trop rare respect du texte tel qu’il est écrit : Noël ! Noël ! Quant à notre passage d’aujourd’hui, il comprend quatre paraboles, que j’ai déjà eu l’occasion de commenter dans leur ensemble sous le titre ton cœur est un trésor.

     Ce qui me frappe aujourd’hui me fait hésiter : le « royaume des cieux » est-il insaisissable, ou au contraire par tous les moyens saisissable ? Je m’explique cher lecteur, car tu ne sais pas de quoi je parle. Voici. Dans la première de ces paraboles, « Semblable est le royaume des cieux à un trésor caché dans le champ… ». Le royaume est ici l’objet d’une recherche. L’homme qui le trouve n’est pas le propriétaire du champ, puisqu’il décide de tout vendre pour l’acheter : alors que faisait-il là ? J’y vois plusieurs possibilités, sans doute pas exhaustives : il peut être le métayer, l’exploitant du champ, celui qui cherche à faire produire ce champ. Il aura découvert, en travaillant sa terre, qu’un trésor y est caché, soit sous la forme de quelque chère cassette, soit peut-être dans la prise de conscience que ce champ comporte un potentiel absolument unique. Mais cet homme est peut-être plutôt un glaneur, qui cherchait sa subsistance et dont le regard inquiet était dès lors fort différent des habituels exploitants, moins blasé, plus scrutateur.

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Jean-François MILLET, Les Glaneuses (1857) , Huile sur toile 83,5 x 111, Musée d’Orsay, Paris. Elles cherchent dans un champ. Que trouveront-elles ?

     On voit qu’il y a ici toujours une recherche, et que la nature ou la qualité de celle-ci entraîne une nature ou une qualité de trésor un peu différente. Le trésor n’est pas ici, quoiqu’il en soit, ce que cherchait l’homme, il y a une opportunité à saisir, il y a une occasion peut-être inespérée. Il cherchait une chose, il en a trouvé une autre, mais celle-ci dépassant de loin celle-là. Ceci tendrait à me faire penser que le « Royaume des cieux » est un bien dont on n’a pas idée, et que l’on trouve à condition de chercher quelque chose, sans être pour autant enfermé dans sa recherche. Il faut ajouter aussi que le Royaume est un bien gratuit : qu’on le trouve ou non, il est là. Comme ces fleurs magnifiques que nous offre la montagne en ce moment : superbes, splendides, qui se voient au prix d’un effort méritoire car il faut monter, mais qui sont là, offertes. La gratuité est une dimension essentielle du Royaume. Et encore une chose : le Royaume, s’il est « des cieux », n’en est pas moins dans la terre. C’est avec des préoccupations bien « terriennes » qu’on le trouve : n’est spirituel que ce qui est bien charnel.

     Mais voici la deuxième des paraboles : « De nouveau, semblable est le Royaume des cieux à un homme voyageur recherchant de belles perles… ». Non pas « à une belle perle », ce qui serait une nouvelle déclinaison du trésor : notre « Royaume » est cette fois assimilé non à l’objet mais bien au sujet d’une recherche. C’est celui qui cherche -et qui cette fois sait très bien ce qu’il cherche-. Sa recherche le mène loin, il voyage, il se déplace sans cesse, la terre entière n’est pas pour lui trop vaste. Mais il ne va pas en touriste, il cherche quelque chose de très précis, de « belles perles ». Soit collectionneur, soit orfèvre ou bijoutier, et même spécialisé. Le métier n’est pas le plus courant, une telle spécialisation raréfie encore plus un tel homme. Le risque qu’il prend est énorme : le produit est rare, le marché restreint, les valeurs suscitent la convoitise… Il a tout risqué, sans doute par passion pour les perles.

     Ainsi, le Royaume est aussi semblable à un passionné. Nous en connaissons tous : le passionné est véritablement habité par son objet, il sait déjà presque tout à ce sujet et sur les sujets annexes, néanmoins il est toujours disposé à en apprendre, inlassablement. Quelque soit la conversation qu’on a avec lui, sa passion revient toujours : pas nécessairement de manière déplaisante d’ailleurs, mais c’est plus fort que lui ! Et souvent il est aussi passionnant : une véritable passion est communicative, hautement contagieuse. Tel est aussi le Royaume : vivant et autonome comme une personne, sillonnant le monde, passionné et passionnant. Mais, me direz-vous, je ne comprends plus : ça n’a plus rien à voir avec ce que l’on a dit à la parabole précédente ! En effet, repondré-je, et attendez, il en reste encore une !

     « De nouveau semblable est le royaume des cieux à une senne [déjà] jetée dans la mer et qui rassemble de toutes espèces. » La comparaison ne porte cette fois plus ni sur l’objet de la pêche -qu’on ne nomme même pas-, ni sur le ou les sujets de la pêche -qu’on ne nomme pas plus- mais cette fois sur le moyen de la pêche. On a eu l’objet d’une recherche, on a eu le sujet d’une recherche, on a maintenant le moyen d’une recherche ! Lecteur je suis comme toi : je n’y comprends plus rien, d’où ma question initiale -mais je vais y revenir : il faut juste creuser un peu ce moyen avant  !-. La senne, technique de pêche très ancienne) est un filet rectangulaire très long (aujourd’hui, certaines peuvent faire un kilomètre !) dont on entoure un ban de poisson repéré en surface. L’une des deux longueurs du rectangle est lestée, et aussi munie d’un filin de resserrage en « bourse », empêchant ainsi bon nombre de poissons de fuir par le fond. Un tel filet peut même être lancé depuis la terre, et cela se fait encore aujourd’hui.

     On nous dit de cette senne qu’on la lance habituellement dans la mer et qu’elle rassemble « de toutes espèces » ou, peut-être mieux, « de toutes origines ». Ce moyen est aussi celui d’une recherche, normalement assez évidente : on veut du poisson, on veut manger et faire manger. C’est un moyen de subsistance. Ici pourtant, les poissons ne sont pas nommés ! Peut-être parce que c’est évident -et les anciens, quand ils écrivent, évitent les évidences, par respect pour le lecteur autant que par souci d’économie-. Mais peut-être aussi, et ce n’est pas incompatible, pour donner plus de largeur encore au propos. Le royaume est un moyen pour tout prendre, pour tout rassembler -le tri est une autre affaire, le tri viendra plus tard. Tout de même, c’est un moyen bien particulier : tous les moyens, tous les outils ne permettent pas de rassembler « de toutes origines » ! A cause du covid, je pense à la biodiversité : il y a bien des outils ou des moyens dans notre monde qui la diminuent ou la détruisent, hélas ! Je pense aussi à notre société : il y a bien des moyens qui trient et rejettent d’avance certaines ou certains qui ne sont pas de la « bonne » origine ! Le royaume, lui, les rassemble dans leur diversité même. C’est magnifique ! Je voudrais ajouter encore un note, qui va dans le même sens : un tel filet est si vaste, qu’il ne peut être manœuvré que par plusieurs, y compris des gens qui passent là par hasard et veulent prêter la main. Il rassemble dans ses mailles, mais aussi dans sa manœuvre.

      Alors je reviens à ma question du départ : le « royaume des cieux » est-il insaisissable, ou au contraire par tous les moyens saisissable ? Décontenancé par cette mobilité du projecteur, qui éclaire tour à tour l’objet, le sujet puis le moyen, je suis tenté de dire que décidément, le « royaume », c’est une chimère, une ombre impossible à saisir. Et puis je me dis qu’il y a aussi une autre conclusion possible : que le Royaume est à ce point proche et présent qu’on peut s’en saisir par n’importe quel bout : les acteurs, les contenus, les moyens, tout est mise en contact. Tout ou presque, seules certaines qualités permettent de le distinguer et de le rejoindre : la terrenité, la gratuité, l’humanité, la passion, l’universalité… Reste maintenant à ouvrir les yeux et regarder, autour de nous et en nous. Avec une condition que nous avons vue essentielle : chercher.

Faut y aller ! : dimanche 19 juillet.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

     J’ai proposé précédemment un commentaire général de ce texte, qui fait suite à celui de la semaine dernière : nous sommes toujours dans le regroupement que Matthieu fait des paraboles de Jesus.

     Ce qui me frappe cette fois-ci, c’est d’abord la multitude des comparaisons : le royaume des cieux est comparable à …. un homme qui…, ou bien à une graine ou encore à un levain… Ce sont des réalités tellement différentes ! En rapprochant ces paraboles, il me semble que Matthieu nous invite à prendre conscience de ce fait que le royaume ne se laisse enfermer ou « comprendre » par aucune idéologie. La  variété et la disparité des comparaisons débordera toujours les explications qui voudraient en épuiser le sens. Par ailleurs, ces comparaisons sont toujours bien concrètes, bien terriennes. Le royaume « des cieux » ne dit pas ainsi son « lieu », il est inauguré et construit sur la terre, dans la vie d’ici, et non pour plus tard ou pour un hypothétique « autre monde » : il est « des cieux » par origine, par l’initiative d’un « fils de l’homme » qui vient « des cieux ». Il s’agit bien d’un royaume, ou d’un règne, ou d’une royauté (les trois mots, distincts en français comme en hébreu, sont les même en grec comme en latin) pour ce monde, pour le transformer. Ce qui nous invite à ne pas fuir ou chercher à s’échapper de ce monde, à ne pas le considérer négativement.

      De ce fait peut-être,  et c’est la deuxième chose qui me frappe, ce royaume paraît compromis : je veux dire qu’il se compromet avec les réalités de ce monde et est du coup difficile à voir. L’ivraie n’est pas souhaitée, et pourtant elle est là, avec des risques d’étouffer le blé. Les oiseaux du ciel ne sont pas des fruits de la moutarde sauvage, et leur poids risque fort de casser la plante. Ce qui nous invite à ne pas craindre les imperfections de ce que nous faisons ou ce que d’autres font : ni les imperfections, ni les aberrations. Elles sont inévitables. Elles sont l’effet d’une action, d’une croissance en ce monde comme il est, avant transformation mais justement pour qu’il soit transformé.

     Ce n’est pas que tout doive ultimement être gardé : l’ivraie sera jetée au feu. Mais la croissance est à présent plus précieuse que la « pureté » : la vie plus précieuse pour changer ce monde que la pureté des moyens ou l’absence d’ambiguïté. Il convient juste de ne pas être aveugle, de rester averti de la présence d’éléments hétérogènes, et qui éventuellement grandissent eux aussi. Pas de peur, mais un discernement constant. Engageons-nous dès lors, sans craindre les ambiguïtés de notre action, et sans cesser de les chercher néanmoins afin de n’en pas être dupes, dans la construction du royaume : ici, maintenant. Regardons aussi avec bienveillance, mais non sans esprit de discernement, les actions des autres : eux aussi construisent le royaume, peut-être même à leur insu ? Et sûrement eux aussi avec quelque ambiguïté.

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Déplacement d’accent : le Moyen-Age qui produit ce vitrail est attentif surtout à la fin, au jugement final. Mais est-ce bien là le but de la parabole ?

     Une dernière chose enfin qui me frappe cette fois-ci : c’est la modestie des commencements. Le blé semé, on ne voit plus rien ; et à cause de l’ivraie, lorsque les pousses commencent à paraître, on ne voit pas bien du tout. La graine de moutarde est toute petite. La part de levain est très faible lorsqu’elle est mêlée à l’impressionnante quantité de farine. Ainsi aussi, les actions menées en faveur du royaume sont caractérisées par leur modestie initiale. Ce n’est jamais « grand chose ». Et pourtant…. Cela aussi me paraît une bonne nouvelle : la modestie de ce que nous entreprenons au regard de l’attente immense ne doit pas nous retenir. Il y aura bien des obstacles, il y aura bien des œuvres contraires, qu’importe ! Ce qui compte c’est d’aller, de commencer. La vie est dans tout ce qui naît, dans tout ce qui commence.

Combien de semeurs… ? : dimanche 12 juillet.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

     Voilà que nous sautons allègrement tout un chapitre, et pas un court, pour en arriver à celui où Matthieu a regroupé la plupart des paraboles. Il y a trois ans, j’avais pris le temps d’examiner de plus près ce terme de parabole, et d’approfondir le pourquoi de ce choix d’expression privilégié de Jésus. Car après tout, Matthieu fait de la parabole d’aujourd’hui en quelque sorte la mère de toutes les paraboles et il glisse, entre la parabole et son explication, un dévoilement de ce qu’est une parabole, des motifs d’après lesquels Jésus choisit de parler de cette manière si originale et en même temps énigmatique.

     Cette fois, je suis frappé avant tout par un décalage. Je vois un décalage entre la parabole et son explication. Il me semble que la parabole met l’accent avant tout sur un personnage, le semeur : « Voici qu’est sorti celui qui sème pour semer » est la première phrase de la parabole ; à la limite, elle met l’accent aussi sur ce qu’il fait, sur la semence qu’il répand. Dans l’explication, en revanche, tout l’accent est mis sur le sol, sur la qualité variable du terrain dans lequel tombe la semence. Bien sûr, quand on arrive à la fin du texte, on reste avec cette explication, elle résonne à l’esprit, et elle nous parque d’autant plus qu’elle nous parle de nous. Mais si on parlait d’abord… de lui ?

     Lui, il est « celui qui sème« . [spéïroo] c’est semer : du millet, du blé, des graines… ce peut-être aussi semer ou répandre des idées, ou la vertu. Par dérivation, le verbe est employé pour ensemencer un champ ou pour engendrer des enfants. Le mot connaît aussi un emploi plus imagé : répandre, saupoudrer, disséminer, éparpiller… On voit qu’il s’agit d’une action large, vaste, généreuse, profuse, sans calcul. Or c’est cette action qui caractérise le personnage, il ne lui est pas donné un nom de « métier », un statut. « Semeur« , comme on traduit en général, donne cette impression, mais le grec est un participe présent actif, il saisit dans l’action le personnage, un homme qui est actuellement en train de répandre à profusion, là, sous les yeux de l’auditeur. Acteur généreux qui ne calcule pas, qui ne restreint pas, plein de confiance et d’espoir dans le sol qu’il foule. Nulle restriction parce qu’il parcourrait telle ou telle zone, nul évitement non plus : il passe, il sème à large poignée. Si le sol répondait en perfection à son geste, c’est une moisson surabondante qui lèverait, « voici la lourde nappe, Et la profonde houle et l’océan des blés.« 

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Jean-François MILLET, Le semeur (1865), pastel et craie de cire sur vélin, 47,1 x 37,5, Sterling and Francine Clark Art Institute, Williamstown, Massachussetts.                                                                  Le semeur ne fait que semer : en arrière-plan, c’est un autre qui laboure ; la vieille tour en ruine évoque un terrain par d’autres délaissé. Et le grain qui tombe de sa main semble un écho des oiseaux qui tombent de la nuée, promesse des moissons du ciel…

     Cette action est lancée, elle ne sera pas reprise, elle ne sera plus restreinte : « Voici qu’est sorti… » C’est fait, la chose est lancée. Ce début de parabole fait écho, chez Matthieu, au début du passage, à l’introduction de cette section sur les paraboles : « En ces jours-là, Jésus, sorti de la maison, était assis au bord de la mer. » Le mot qui dit la maison ne désigne pas tant le bâtiment (il y a un autre mot pour cela) que la maisonnée, l’ensemble des personnes qui font la maison et son fonctionnement, la micro-société constituée par une maison. Or justement, il l’a quittée, il est « sorti« . Ainsi aussi celui qui sème est sorti : Jésus parle de lui-même, et du coup il parle aussi de ses auditeurs, de l’expérience que chacun est en train de faire à l’écouter. Mais il donne aussi à ses auditeurs un élément capital de repérage : ce sont ceux qui sortent à leur rencontre qui sont pour eux porteurs de la parole.

     A ce sujet, il faut noter précisément que Jésus ne décrit pas dans son « lancer », dans son « semer », un processus total : aussi capitale, aussi spécifique soit-elle, l’action de Jésus est présentée par lui-même comme partielle, comme un moment parmi d’autres. Ce n’est pas lui qui a assuré la préparation du terrain, ni par labourage, ni par fumure, ni par défrichage. Ce n’est pas lui qui va assurer la croissance de la semence. Ce n’est pas lui qui va assurer la moisson. « Celui qui sème est sorti pour semer » et seulement pour cela. Il est d’emblée détaché d’une quelconque performance, d’un quelconque succès. Il n’agit pas comme s’il était seul acteur : par le biais de cette désappropriation, place est faite à tous les autres acteurs, déjà. Et si la place est faite, un appel d’air est instauré. La désappropriation du Maître crée l’espace de liberté de tous les autres. Alors je peux moi aussi être ce semeur, être un peu de sa présence, pourvu que je sorte : que je m’expose, que j’ose donner ce que je suis, au-delà des apparences et des conventions.

     Il me semble que ma réflexion va maintenant à ceux que je rencontre, et qui sont peut-être pour moi porteurs de la semence : dès lors qu’ils sortent de leur lieu habituel, qu’ils sortent peut-être de leurs habitudes, peut-être aussi de leurs défenses ou de ce derrière quoi habituellement ils s’abritent, autrement dit dès lors qu’ils se livrent et qu’ils dépassent ce qui fait habituellement nos rencontres ou nos échanges, ils sont porteurs pour moi d’un parole. Dans ces contextes à peine évoqués, combien riche, combien profus, sera leur cadeau : pourvu que je sache l’accueillir ! Il m’appartient à moi de me faire accueillant, ni tassé et endurci par mes nombreux passages, ni étouffé par d’autres préoccupations, ni inattentif au point de laisser sécher et disparaître ce qui m’a été donné, peut-être au prix de tant d’amour. Combien de cadeaux me sont faits chaque jour par ceux qui m’entourent, qui pourraient lever dans ma vie pour une moisson magnifique ?… Merci à vous toutes et vous tous, semeurs de mon cœur.

Solidarité et dépossession : dimanche 5 juillet.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

     Après le passage de la semaine passée, c’est toute une longue séquence qui est maintenant sautée, toute entière relative à Jean-Baptiste. Si vous en êtes curieux, vous pouvez en savoir plus à ce sujet ici. Cela dit, Matthieu lui-même ne fait pas un lien précis avec ce qui précède, il commence notre passage d’aujourd’hui en disant lui-même : « En ce temps-là…« . Il nous avoue ainsi que c’est vraiment de son chef qu’il place là cet épisode, mais que celui-ci n’entre pas dans une suite chronologique précise dont il aurait hérité. Il a dû juger que cette succession aidait à saisir le sens de ce qu’il nous rapporte aujourd’hui.

     Jésus prends l’initiative d’une parole, et rien chez Matthieu ne nous explique la raison de cette initiative. Peut-être veut-il nous laisser penser : Jésus pourrait dire cela n’importe quand, c’est-à-dire tout le temps. Mais particulièrement (ce que la succession du récit construite par Matthieu laisse entendre), du fait que les disciples sont envoyés en mission, et du fait aussi que cette mission, qui est sienne et qui est partagée avec ses disciples, se révèle une nouveauté même par rapport à ce que le Baptiste annonçait et attendait lui-même.  Et que dit-il ? « Je te célèbre, père, seigneur du ciel et de la terre, parce que tu caches ces choses à sages et intelligents et les révèle à tout-petits. » Le mot traduit par « célébrer » dit un aveu public, une « confession » au sens premier.

     Peut-être Jésus se souvient-il ici de l’initiative prise par son père ? En plaçant cet épisode juste après un long propos organisé autour de la personne de Jean-Baptiste, il me semble que Matthieu nous suggère ce rapprochement avec le baptême de Jésus, où opérait le Baptiste. Jésus allait se faire baptiser, un parmi les autres, solidaire de tous y compris des derniers des pécheurs. Et c’est à ce moment que le père avait pris l’initiative de le dévoiler à tous, de le « confesser », de le revendiquer comme son fils. Cette initiative a changé la vie de Jésus, la faisant passer de l’ombre de Nazareth à la lumière de sa vie publique. Il me semble que nous avons ici comme un effet de retour : Jésus à son tour « revendique » le dieu comme son père. On pourrait traduire ainsi : « Je te proclame « père », [toi] le seigneur du ciel et de la terre…« .

     Le motif d’après lequel le père avait revendiqué Jésus pour fils et l’avait proclamé publiquement digne fils d’un tel père, c’était son choix de solidarité dans le secret,  son choix de se faire proche de tous sans exclure personne en ne cherchant à garder rien de sa « dignité » ou de ses « prérogatives » de fils. Une gratuité, une dépossession. Le motif ici invoqué par Jésus pour proclamer père le dieu qu’il annonce, c’est : « …tu caches ces choses à sages et intelligents et les révèle à tout-petits. » Habiles, sages, savants, ingénieux : ceux qui ont du savoir-faire et de l’expérience, ceux qui sont doués en pratique, quels que soient les domaines de la vie. Intelligents, avisés, prudents : ceux qui savent user de leur capacité  à réfléchir devant les défis de la vie. Voilà d’un côté ceux qui sont nommés. Ceux qui ne parlent pas, ceux qui sont en bas-âge, puérils, faibles, voilà ceux qui sont nommés de l’autre. Ce sont deux comportements.

     S’ils concernaient tous deux des adultes face à la vie, on ne pourrait pas approuver les seconds : seuls les premiers sont des adultes dignes et autonomes. La différence, me semble-t-il, celle qui fait pencher la balance dans l’autre sens, c’est justement la confiance à son père. Le nouveau-né, celui qui ne sait même pas encore parler, est tout abandonné dans les bras de son père et de sa mère, sa confiance est totale, il n’a pas de recul. Les autres, au contraire, ont pris du recul et comptent bien plus sur leur propre habileté ou sur leur capacité d’analyse. Or justement, celui que Jésus proclame publiquement père, avoue comme père, celui-là révèle ce qu’il est à ceux qui ne peuvent l’analyser ou s’en servir, voire ne peuvent le dire ou le répéter, mais le cache à ceux qui s’en sortent tout seuls, à ceux qui comptent avant tout sur eux-mêmes.

     Je trouve cela très frappant. Est-ce un appel à l’infantilisation ? Je ne le crois pas : il me semble qu’une personne qui a grandi, qui fait son chemin d’être humain, qui ose ses choix, qui développe ses dons, son intelligence et ses savoir-faire, une telle personne rend aussi gloire au dieu. Mais ce n’est pas cela qui est en cause : la révélation que ce dieu est père, ne peut atteindre que quelqu’un qui se situe comme fils. Avec le même abandon. Les choix fondamentaux de Jésus manifestés par son baptême, solidarité et dépossession, sont justement les qualités de fils, et ces choix supposent un abandon complet entre les mains du dieu, traduit par une remise de soi entière entre les mains des autres : de se livrer à eux.

     En parlant, peu auparavant d’après Matthieu, du Baptiste aux foules, Jésus a proclamé que le Baptiste était « le plus grand parmi les fils de la femme« , mais il a aussi dit, et là il parlait de lui-même, que « le plus petit dans le royaume de dieu est plus grand que lui« . Inversion des valeurs : la nouveauté qu’il est venue inaugurer, et qu’il vit lui tout le premier, c’est d’être le tout-petit, le plus petit. Non au sens d’infantilisation, comme on vient de le dire, mais au sens de ne pas chercher à être grand par soi-même, ne pas chercher à être plus grand que les autres non plus : en ne cherchant qu’à être le fils de son père, à venir de lui, à se montrer son enfant, à n’être que cela, à le montrer lui comme père en donnant à voir sa grandeur à lui à l’oeuvre dans son existence à soi.

     « Oui, père : parce qu’ainsi un bon plaisir est advenu devant toi » : formule sibylline ! C’est qu’il s’agit d’un sémitisme, d’une tournure propre à un langage sémitique, transcrite telle que, plutôt que traduite en grec. Gage peut-être de son authenticité ? Ou d’une piètre maîtrise du grec par Matthieu, ce qui est aussi vérifié par ailleurs… L’idée en tous cas est celle de la bonne idée spontanée, de la chose que l’on veut et qui naît spontanément, du propos bienveillant qui s’impose naturellement à l’esprit. On pourrait traduire assez justement, je crois : « Oui, père : parce que ça t’es venu comme ça ! » Le mot souligne la gratuité et l’absence de calcul dans cette manière d’être du dieu-père. Il suffit de se situer comme fils pour comprendre à quel point il est père : ce n’est pas affaire de réflexion mais de relation. Mais cette relation a un coût, et très élevé : solidarité et dépossession. C’est sur cette pensée que je voudrais m’arrêter cette fois, et te laisser, lecteur. Jusqu’où poussons-nous la solidarité ? Jusqu’où poussons-nous la dépossession ?…

Dali - Crucifixion

Avoir du poids : dimanche 28 juin.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

     Je me propose cette fois-ci, et dans les temps qui viennent, une réflexion plus courte nécessitant moins de recherche : les vacances sont nécessaires … J’espère, cher lecteur, que tu me comprendras, voire me pardonnera !

     Notre texte d’aujourd’hui fait presque suite à celui de dimanche dernier. Pas directement cependant : « Ne pensez pas que je vienne jeter la paix sur la terre : je ne viens pas jeter la paix mais l’épée ! Car je viens disjoindre homme contre son père, fille contre sa mère, épouse contre sa belle-mère. Ennemis de l’homme, ceux de sa maison ! » Ces mots ont-ils fait peur ? Ont-ils été censurés pour violence ? Leur absence crée néanmoins une tout autre approche des mots qui nous sont proposés aujourd’hui. A les lire, on comprend qu’il faut envisager les mots lus dans un contexte paradoxal, celui d’une contestation consciente. Il y a dans la parole de Jésus une force de contestation des liens établis, un pouvoir de pénétration jusque dans les liens les mieux établis.

     Le texte qui nous est proposé est en fait, une fois de plus, un ensemble de « dits » réunis comme il le peut par Matthieu. Nos auteurs d’évangiles disposaient manifestement de plusieurs paroles brèves, retenues (jusqu’à quel point d’exactitude ?) par les auditeurs parce qu’ils en avaient été frappés. Ou peut-être simplement attribués à Jésus. Nous cherchons donc à comprendre ces paroles à partir du contexte construit par Matthieu : peut-être pourrions-nous le faire sans référence à celui-ci, mais cela me semble moins sûr. J’aime mieux m’appuyer sur Matthieu, dont nous savons qui il est et ce qu’il veut, que sur un auteur inconnu, dont on ne pourrait savoir quelle importance lui donner vraiment. Et s’il ne faut surtout pas fermer les yeux sur la manière dont les évangiles sont composés, c’est tout de même leur état final qui nous intéresse !

     Il y a trois ans, j’avais insisté à propos de ce passage sur son aspect familial, très présent. Cette fois-ci, je suis frappé par la récurrence de la formule « …n’est pas digne de moi« . Jésus est souvent avec ceux qui sont frappés d’indignité aux yeux des autres, pour leur redonner confiance et les valoriser. N’est-il pas étonnant qu’il emploie alors de tels mots, et comme un refrain ? C’est le mot [axios] qui est utilisé ici, et qui signifie d’abord « qui entraîne par son poids« . Ce sens de base entraîne les autres significations : avoir de la valeur (d’où notre « axiologie »), être digne de, méritant… Cela voudrait dire alors que, pour Jésus, ne pas l’aimer d’un amour préférentiel, ne pas prendre sa croix et le suivre, n’entraîne pas par son poids ; que le disciple, s’il n’est animé de cette façon, ne peut jouer son rôle de disciple c’est-à-dire entraîner par son seul « poids » de disciple. Cela me parait poser les choses autrement, non dans un jugement de valeur personnelle, mais plutôt dans une analyse du rôle joué par le disciple.

     Et cette préférence, quelle est-elle ? Elle est d’abord de préférer le Christ à son père ou sa mère. La chose n’est pas impossible. Un tel amour est même déjà établi, « l »homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et ils seront, de deux, une seule chair. » L’amour conjugal est déjà cet amour de préférence, où l’attachement est supérieur à celui pour ses parents. Il n’est pas toujours vécu ainsi, et c’est peut-être aussi pour cela que le texte de la Genèse l’expose ainsi : un rappel est parfois nécessaire. Mais quand on préfère sa femme ou son mari à ses parents, aussi déstabilisant que puisse apparaître la situation, on est « dans le ton » ! Que tirer de ce constat ? Pour moi, j’en tire que quand j’essaye d’aimer ma femme plus que mes parents, lorsqu’il faut choisir et marquer clairement sa préférence, je fais aussi un choix de disciple. J’en tire que quand je choisis ma femme, je choisis le Christ. Et quand elle fait de même, elle choisit le Christ. Quand je lui dis « je t’aime », c’est aussi mystérieusement au Christ que je fais cette déclaration. Et quand elle me dit : » je t’aime », c’est aussi le Christ qui me fait une déclaration d’amour. Cette conviction se renforce du fait que, dans notre petit texte complété, l’amour conjugal n’est jamais mis en balance avec rien.

     Mais nous lisons aussi : « Qui aime fils ou fille au-dessus de moi n’est pas digne de moi. » Voilà qui m’interroge bien plus, et à cause même de ce que nous venons de voir ! Car, dans le texte biblique, « … ils seront, de deux, une seule chair » désigne clairement et premièrement l’enfant. Comment le fruit et le prolongement et l’incarnation de l’amour précédent pourrait-il être mis en balance avec l’amour pour le Christ ? Je dois dire que je ne vois pas. Je ne vois pas de situation où les deux s’opposeraient, entreraient en conflit. Je vois juste, à force de me creuser la cervelle, un fait, c’est qu’il est parfois difficile de faire été de sa foi devant ses enfants pour justifier de telle ou telle prise de position, de tel ou tel choix. Surtout s’ils ne partagent pas ce même point de vue. On peut aimer mieux le consensus familial plutôt que de poser sa foi en terrain mouvant. On n’aime pas, avec ses enfants, risquer la division. Peut-être ce qui est dit ici est-il que le vrai disciple, sans faire de grands discours ou exhorter juché sur un tonneau, ose faire même avec ses enfants des choix risqués, des choix qui le révèlent, qui manifestent son cœur. Je crois que c’est surtout cela qui est difficile : on a sa pudeur, peut-être surtout avec ce que l’on a de plus profond en soi. Il est vrai, tout de même, que lorsqu’on est parents, se taire est une sagesse nécessaire : on ne mesure pas toujours le poids que l’on constitue, comme parents. La balance est difficile, mais peut-être ce texte nous rappelle-t-il que, parfois, dans certaines circonstances et avec mesure, parler est aussi nécessaire.

     Reste le troisième « dit » : « Et qui ne prend pas sa croix et ne suit pas derrière moi, n’est pas digne de moi ! » Il me semble assez clair que la chose n’a pu être dite de la sorte à ce moment par Jésus : qui aurait compris ce dont il parlait avec « prendre sa croix » ? On l’aurait d’autant moins compris, que dans l’esprit de ses auditeurs, une fin tragique de ce genre était totalement écartée. Mais c’est justement à ce sujet que Pierre, un peu plus loin, se fera vertement rabrouer : Jésus évoquera pour la première fois sa passion et sa mort, et Pierre le prendra à part pour l’inviter à se ressaisir. C’est alors qu’il entendra : « Passe derrière moi, Satan ! » ou « sois celui qui suit, tentateur », et non celui qui me dicte ce que je dois faire. Le disciple est celui qui suit, qui marche à la suite. L’initiative appartient à celui qui trace la route, le disciple marche avec lui, à ses côtés, mais sur une route qu’un autre trace. Voilà cependant que cette route sera connue, au moment par exemple ou écrit Matthieu, comme passant par la croix. Alors, oui, ce mot prend sens.

     Le moment où Jésus a pris sa croix, c’est un moment assez bref. Il a été condamné à la croix au prétoire, par l’officier romain qui seul en avait le pouvoir, et jusqu’au lieu du supplice, il a porté la traverse sur laquelle on le fixerait avant qu’on n’élève cette même traverse pour la poser sur le poteau fixe toujours sinistrement dressé. Ce moment a été celui du mépris par la foule entière, une fois la condamnation prononcée dans l’espace judiciaire où peu sont admis, et avant que certains ne ressentent une certaine compassion pour le supplicié. Porter sa croix, c’est être contraint à participer à son propre supplice, au milieu des invectives et du rejet par tous. La barre est haute. Le disciple est clairement mis au pied du mur : pas plus grand que le maître, il suivra un itinéraire semblable. Saura-t-il préférer son maître à sa propre réputation, à ce que l’on pense de lui ? Il n’est pas facile de faire des choix forts, dictés par sa foi, lorsqu’on perd à cause d’eux ses relations, son statut, sa position sociale. C’est cher payé. Mais l’évangile attend un amour qui grandisse jusque-là et fasse les choix radicaux s’ils se présentent.

 

Bosch portement de croix
Jérôme BOSCH, Le portement de croix, 1516, Huile sur bois (76,7 x 83,5), Musée des Beaux-Arts, Gand.  Au milieu d’une foule un peu effrayante, où chacun semble suivre ses propres intérêts, un seul visage serein, les yeux fermés et l’expression résolue d’aller jusqu’au bout de l’amour. Ce visage, son inclinaison (et son inclination) ne se retrouvent qu’un fois, sur le linge de Véronique, en bas à gauche : et du coup, elle, la disciple, peut arborer le même visage, la même résolution sereine, formant un exact symétrique avec son maître.

    Voilà les quelques modestes réflexions que m’ont inspirées ce passage, ou du moins le début de ce passage d’aujourd’hui. J’espère que chacun pourra à son tour s’interroger (et, pourquoi pas, partager ? 😃) sur ce que lui inspire ce passage, peut-être dans une direction tout-à-fait différente : c’est la liberté de l’esprit !

Prise de risque : dimanche 21 juin.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Et voilà que, tout tranquillement, comme si de rien n’était, nous revenons à l’évangile de Matthieu, dont nous avons quitté la lecture « suivie » (à défaut de « continue »… et encore !) le 23 février. Je parie, cher lecteur, que tu ne t’en souvenais même plus !

     De fait, nous nous retrouvons plus loin dans le texte : je ne vais pas faire le résumé de ce qui s’est passé entre-temps, cela n’aurait pas beaucoup de sens ni d’intérêt. Disons simplement que, dans la construction de Matthieu, Jésus a désormais fait choix de douze disciples, dont il donne les noms, et « ces douze-là, Jésus les envoie » (Mt.10,5). Cet envoi ce fait avec une longue suite de paroles, certaines injonctives, d’autres de recommandation : c’est dans cet ensemble que nous nous trouvons.

Mon modeste commentaire :

     « Donc, n’ayez pas peur d’eux : rien en effet n’est couvert qui ne sera découvert, et caché qui ne sera porté à connaissance. » Ce « donc » nous fait clairement comprendre que ce mots sont reliés à ceux qui précèdent, ils en sont comme une conséquence. Nous y reporter nous permettra aussi d’identifier ce « eux » dont il ne faut pas avoir peur. Or ce qui vient d’être dit, c’est : » Méfiez-vous des hommes : ils vous livreront aux tribunaux et vous flagelleront dans leurs synagogues. […] » Curieux avertissement tout de même : Jésus envoie ses disciples en mission, mais en leur disant de se méfier de ceux qu’ils vont rencontrer ? Oui, c’est très curieux, et il dit aussi immédiatement auparavant : « Je vous envoie comme des brebis au milieu de loups. » Autrement dit, les disciples, comme leur maîtres, vont au devant des hommes, mais sans illusion, en sachant qu’il en est parmi ceux-là qui vont chercher à les dévorer.

     Parmi les auditeurs en effet, parmi les destinataires de la parole, il en est qui vont les accueillir, et chez ceux-là les disciples sont invités à demeurer ; mais il en est aussi qui ne voudront pas les accueillir, à cause de cette même parole, et ceux-là ne resteront pas toujours inactifs, ils pourront chercher à se débarrasser des porteurs de la parole. Le tableau de ce que ceux-là pourront chercher à leur faire est assez développé : pourquoi donc ? S’agit-il de former chez les disciples un esprit de « persécuté » ? Rien de plus dangereux ! Cette mentalité ne sait plus se remettre en cause, elle fait se replier sur soi dans un statut de victime à l’innocence entière, reportant sur le persécuteur la totalité de ce qui ne va pas, de ce qui est à changer.

     Mais le but est justement dévoilé par le début de notre passage d’aujourd’hui : il s’agit plutôt d’avertir et surtout de prévenir de la peur ! Le « N’ayez pas peur » n’apparaît pas moins de quatre fois dans notre court passage. Le verbe employé, [fobéoo], évoque bien la peur irréfléchie, l’envie irrépressible de fuir. Il y a un autre verbe pour désigner la peur réfléchie, c’est-à-dire la crainte qui naît après réflexion d’une chose qu’on va chercher à éviter. Cela veut dire qu’en employant ce verbe-là, Jésus (ou Matthieu qui qui met dans sa bouche ces paroles) n’interdit pas à ses disciples des stratégies réfléchies, des décisions élaborées pour éviter tel ou tel inconvénient, ou déviance, ou même obstacle. Il n’est jamais interdit aux disciples d’être intelligents. Il veut simplement leur éviter cette forme de « phobie », qui fait reculer de manière irréfléchie. « Le disciple n’est pas plus grand que le maître« , comme il le rappelle l’instant d’avant : de même que celui-ci a annoncé courageusement la parole y compris à ceux qui ne voulaient pas l’entendre –mais sans non plus se jeter tête baissée dans leurs pièges, au contraire !–, de même ses disciples annonceront-ils courageusement la parole, sachant qu’ils connaîtront eux aussi le succès et l’insuccès.

     La suite est pourtant un peu plus sibylline : « …rien en effet n’est couvert qui ne sera découvert, et caché qui ne sera porté à connaissance. » Il y a d’abord un jeu de mots entre [kaluptoo], couvrir, envelopper, cacher, et [apokaluptoo] (qui donne notre « apocalypse »), découvrir, dévoiler, démasquer, révéler. Mais de quoi peut-il bien s’agir ? Ce mot concerne-t-il les « eux » qui cherchent à faire du mal, qui n’ont pas accueilli la parole et ont au contraire eu des menées pour en faire disparaître les porteurs, peut-être à couvert  :et alors ils seront découverts ? Ou bien ce mot concerne-t-il les disciples qui auraient eu peur, qui se seraient discrètement soustraits à leur mission sans trop le dire, mais dont la lâcheté ne restera pas toujours secrète ? Ou bien encore, s’agit-il plus profondément des réalités que la parole révèle, le cœur de chacun ? S’agit-il de dire : n’ayez pas peur, croyez en la puissance révélatrice de la parole que vous portez, votre force réside en elle ? Quelles que soient les vicissitudes à travers lesquelles vous passez à cause de la parole, c’est toujours elle qui est agissante et qui, au bout du compte, dévoile qui est dans le vrai et qui ne l’est pas, qui est sincère et qui ne l’est pas, qui est fidèle et qui ne l’est pas ?

     « Ce qu’à vous je dis dans les ténèbres, dites dans la lumière, et ce qu’à l’oreille vous entendez, clamez sur les toits. » La suite, pour l’instant, n’est pas beaucoup plus claire. Mais une chose est sûre : on n’est pas dans le culte du secret !! C’est même tout le contraire. Bien des sagesses, y compris bibliques, enseignent à garder le secret, et en font même un des critères de reconnaissance pour le maître vis-à-vis de ses serviteurs, ou un critère de reconnaissance du véritable ami. Mais ici c’est tout le contraire : dites en pleine lumière ce que je vous dis dans les ténèbres, clamez sur les toits ce que vous entendez à l’oreille ! Et puis qu’est-ce que Jésus peut bien revendiquer de dire « dans les ténèbres » ? C’est vraiment très curieux, j’avoue que je suis dérouté par ce passage, qui ne sonne pas du tout comme d’autres.

     Quoiqu’il en soit, il y a une constante : la dimension publique et générale donnée à toute parole. Et cela s’enchaîne avec ce qui précède, qui était plutôt à la voix passive, peut-être un passif divin sous-entendu. La logique du discours serait alors la suivante : le dieu ne gardera rien secret, mais en viendra à ce que tout soit manifesté : de même, vous aussi, faites comme si tout devait être public et connu. Et là, il y a peut-être une piste pour comprendre les recommandations faites aux disciples au moment de les envoyer en mission. La peur irraisonnée pourrait les retenir au moment d’aller, car ils savent que, comme pour leur maître, leur parole ne sera pas toujours bien accueillie. Mais l’envie de se cacher, de rester caché,  de ne pas passer à découvert, de ne pas se révéler comme disciple, cette envie née de la peur s’oppose à l’action divine qui, elle, tend à révéler tout et tous. Ainsi donc, il est bien préférable de passer en pleine lumière, de ne pas rester calfeutré, de ne pas taire ce que l’on est ni le message que l’on porte. Puisque le processus engagé avec Jésus est celui d’une immense mise en lumière d’une révélation ou d’un dévoilement de tous et de toutes choses, c’est entrer dans ce processus que de se dévoyer soi-même, ainsi que le message qui nous a atteint.

    A l’époque où écrit Matthieu, pour les chefs de famille, qui sont autant de chefs de communautés chrétiennes, ce choix était loin d’être une évidence. Sortir d’un prudent anonymat, c’était prendre des risques, nous seulement pour sa propre vie, mais pour celle des siens : les anciens ne faisaient pas de détail en ces matières. Et c’est justement sur ce point qu’insiste la suite du texte : « Et n’ayez pas peur des tueurs du corps, qui ne peuvent tuer la vie. Ayez bien plus peur de qui peut et la vie et le corps détruire dans la géhenne. » On traduit plus souvent, et c’est le cas pour l’AELF, en opposant le corps  et l’âme. Mais le mot [psukhè], s’il désigne parfois l’âme, désigne aussi la vie. Je crains qu’opposer « corps » et « âme » ne soit pas très matthéen, mais trahisse plutôt une grosse influence hellénisante chez le traducteur ! On dirait plutôt ici que Matthieu fait remarquer que le risque pour le corps n’est justement pas le risque pour la vie : avoir peur pour la « vie-du-corps » au point d’oublier ce dont on vit vraiment, à savoir la parole et les injonctions qui lui sont propres, c’est cela qui fait courir un vrai risque. Le vrai risque serait celui de l’infidélité, du reniement, le risque d’être « jeté dans la géhenne » parce qu’on aurait renié en soi-même la vie, la vraie vie.

Giotto._Predella_3
Giotto di Bondone, Predella, (1295/1300), détail de « S. François recevant les stigmates« , huile sur bois 3,13 m x 1,63 m, Musée du Louvre. L’attention aux oiseaux, auxquels il adresse la parole, est un des épisodes qui soutient sa configuration au Christ souffrant par la réception des stigmates. L’annonce de la parole quel qu’en soit le prix fait s’abandonner à la providence comme le font les oiseaux du ciel.

     La fin est plus consolante, elle manifeste la providence, plus grande, plus large que tout ce que l’on pense. « Est-ce que deux moineaux ne se vendent pas un sou ? » sous-entendu : n’est-ce pas qu’ils ne valent pas grand chose, en termes marchands tout au moins ? « Et pas un seul d’entre eux ne tombe à terre à l’insu de votre père. » C’est-à-dire : et pourtant, ils valent pour votre père, ils comptent. On voit venir l’argument a fortiori en faveur de ceux qui, aux yeux des hommes, comptent forcément : combien plus compteront-ils pour le père. « Or de vous, même tous les cheveux de votre tête sont comptés. » Ce n’est pas simplement si vous tombez tout entier à terre que vous n’échappez pas à la providence divine, mais lorsqu’un cheveu de votre tête…. J’en connais qui ont fait l’objet de nombreuses attentions divines 😉… « donc n’ayez pas peur  : plus qu’une multitude de moineaux vous êtes précieux, vous. » Le texte ne dit pas que le disciple échappera à l’issue fatale, aux entreprises des ennemis de la parole. Il dit qu’il n’échappera pas à la main d’un père qui ne le quitte pas des yeux. Il dit que la vie du disciple n’est pas dans ce corps qu’il prend le risque de perdre, mais dans la main et le coeur de celui qui l’aime. Il invite finalement à raisonner sa peur première, instinctive, en se demandant où est vraiment son cœur, et ce que vivre est vraiment pour lui.

     Le risque pour le disciple n’est pas toujours aussi élevé, dans notre monde d’aujourd’hui. Cela dépend bien sûr des situations et des régions du monde. Il ne s’agit pas de faire le décompte des chrétiens qui meurent tués par d’autres : ce n’est pas forcément au nom de leur foi qu’ils sont tués, la part est difficile à faire. Je ne veux dénigrer personne, mais pas non plus céder trop facilement à la « mentalité de persécuté », mille fois trop commode. Je voudrais juste faire remarquer que nous avons plusieurs corps : et si nous avons un corps de chair, que l’on peut tuer, nous avons aussi un corps social, que l’on peut tuer aussi. C’est la mort d’une réputation, la mise à l’écart, l’ostracisme. Et cela est un risque difficilement quantifiable, mais pas moins élevé : il faut du courage et beaucoup d’amour pour la parole pour, en son nom, risquer de perdre ses amis, sa place, son statut. Et pas forcément parce qu’on a fait des « déclarations » : être disciple de la parole n’est pas, pour Matthieu, se faire porteur d’un discours, c’est d’abord agir, de sorte que « en voyant vos œuvres, ils [= les hommes] rendent gloire à votre père qui est aux cieux. »  Il y a des manières d’agir, des prises de positions, des choix de société, qui mettent au ban, qui ne placent pas dans le camp majoritaire, dans le « grand consensus » (qui n’est pas si consensuel, en fait) : c’est là qu’il y a un risque, éventuellement mortel, pour les disciples.

L’offrande de soi en commun : dimanche 14 juin.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous voilà toujours avec Jean l’évangéliste, mais dans un tout autre contexte que dimanche dernier.

     Nous sommes ici  dans le cadre de la prédication de Jésus, et même du signe qu’il accomplit devant le plus grand nombre de témoins : la multiplication des pains. Où cela se passe-t-il ? Jean nous dit (comme les trois autres témoins) : « De l’autre côté de la mer de Galilée« . Cette précision n’a rien que de très naturelle chez les trois autres témoins, parce que ce qui précède se passe à Capharnaüm, en bordure du même lac. C’est plus surprenant chez Jean, où ce récit fait suite à un épisode situé à Jérusalem ! A vol d’oiseau, cela fait tout de même une bonne centaine de kilomètres. Mais le propos de Jean n’est pas tant de raconter une histoire, il est plutôt de sélectionner et méditer des moments plus révélateurs.

     Jésus a donc accompli un « signe » : il a nourri une foule immense (cinq mille hommes : cela veut dire entre vingt et vingt-cinq mille personnes) et cette foule a voulu le faire roi. Jésus s’enfuit de l’autre côté de la mer pour échapper à ce destin : donc, vers Capharnaüm ! Étonnant pour échapper à une foule : on dirait que l’auteur oublie un peu où il nous a emmené. Quoi qu’il en soit, la foule le cherche et finit par le retrouver. Jésus leur fait remarquer que c’est un peu leur ventre qui les pousse à le chercher, et leur dit que l’œuvre de Dieu, c’est de croire « en celui qu’il a envoyé. »  Ils lui parlent alors de la manne, et Jésus va répondre avec un long discours, qui explicite le signe qu’il a fait. Ce sont des extraits de ce discours qui nous sont donnés aujourd’hui.

     Le passage lu aujourd’hui est un malhabile découpage : les premiers mots sont la fin d’une prise de parole de Jésus, privée d’ailleurs de l’objection qui lui donne son sens. Vient ensuite un nouveau questionnement des auditeurs, à vrai dire scandalisés. Puis une nouvelle prise de parole de Jésus, conclusive cette fois. Cette conclusion, Jean le précise après, est faite dans la synagogue de Capharnaüm.

Mon modeste commentaire :

     « Moi je suis le pain, le vivant, celui qui descend du ciel : si quelqu’un mange de ce pain-là, il vivra pour l’éternité, et le pain que je donnerai moi, c’est ma chair en faveur de la vie du monde. » J’ai déjà commenté ces mots, en me centrant sur cette réalité du pain. Je voudrais maintenant en venir à l’objection que font à Jésus, d’après s.Jean, ses auditeurs.

     Comment réagissent-ils ? « Les Juifs se combattaient donc les uns les autres en disant : comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger ?  » Leur réaction est violente. Le mot employé par Jean est violent. [makhomaï] c’est bien une guerre, un combat violent : le mot donne les tauromachies (les corridas) ou les naumachies (combats navals où des gladiateurs mourraient par dizaine), etc. Le sens de dispute verbale existe bien, mais il y a dispute et dispute : on voit que là, c’est une dispute très violente. Et quand le sujet de la dispute est énoncé par Jean, on comprend pourquoi : « comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger ? » Ce n’est rien de moins que d’anthropophagie qu’il est question ! Je gage que si l’on nous disait, à vous comme à moi, que nous allions passer à l’anthropophagie, que nous allions devoir manger de la chair humaine, notre réaction serait aussi extrêmement violente. Les interdits alimentaires sont parmi les plus insurmontables, les plus enracinés. On prend souvent avec ironie ceux des autres, par exemple des européens de culture chrétienne (même inconsciente) vont trouver puérile la réticence extrême de personnes de culture musulmane (y compris non « pratiquantes ») devant de la viande de porc. Mais qu’on les engage à manger du chien, comme il se pratique en Extrême-Orient, et c’est un dégoût manifeste qui s’exprime !

     Ici, nos auditeurs se révoltent à l’idée de manger la chair de celui qui leur parle. On les comprend ! Mais… est-ce bien ce qu’il a dit ? Il a parlé de pain, c’est-à-dire de ce qui nourrit et fait vivre. Et il a dit qu’il était, lui, « le pain, le vivant, celui qui descend du ciel« , donc qu’il était lui ce qui nourrit et fait vivre. Et il a ajouté : « le pain que je donnerai moi, c’est ma chair en faveur de la vie du monde. » D’abord, après avoir dit qu’il était le pain, il a parlé de celui qu’il donnerait. C’est affirmer qu’il nourrit et fait vivre de par son être même, mais aussi qu’il procure, ou procurera à l’avenir, de quoi nourrir et faire vivre. Il y a ici une petite distance, entre ce qu’il est en tant qu’il « descend du ciel« , et ce qu’il donne. Mais bien sûr, le but est le même : nourrir et faire vivre.

     Ensuite, il n’a pas dit seulement « c’est ma chair« , mais une formule plus complète et plus complexe : « ma chair en faveur de la vie du monde« . On pourrait traduire aussi très justement : « ma chair à la place de la vie du monde« . Dans ce deuxième cas, une opposition apparaîtrait, une opposition entre sa vie et la vie du monde. Comme un peu auparavant dans le discours, il y a eu une opposition entre le pain de la manne, pain qui surgissait comme une rosée du sol, et le pain qui descend du ciel : l’un avait soutenu la vie au désert mais n’avait pas empêché la survenue un jour de la mort, l’autre annihilerait la mort. Donc le sens pourrait être celui d’une substitution : à la place de la vie dont le monde vit, je donnerai ma chair –sous-entendu : et la vie dont elle vit. Mais cette opposition ne me paraît pas résister à l’examen : quand Jean affirme que « le verbe s’est fait chair« , c’est justement pour signifier que celui qui vit éternellement auprès du dieu comme sa parole, adopte désormais la vie que les créatures du dieu expérimentent, et qu’il va être toujours cette même unique parole du dieu dans ces nouvelles conditions, qu’il va traduire cette parole dans le langage du monde, dans le langage de la vie des hommes. Il paraît donc impossible d’opposer sa « chair » à « la vie du monde« .

     Revenons donc à notre première hypothèse, mais après un détour qui pour se solder par un échec n’en a pas moins été utile et instructif. Revenons au sens de [hupér] comme « en faveur de« . Nous venons de dégager que la « chair » et « la vie du monde » ne s’opposent pas, bien au contraire. Cela veut dire aussi qu’il n’y a pas lieu ici de mettre une virgule, ce que justement les auditeurs ont fait ! Ils ont compris : le pain que je donnerai c’est ma chair (virgule) en faveur de la vie du monde. Et donc ils ont compris : mangez ma chair, tout le monde, si vous voulez avoir la vie. Or il a dit « ma chair en faveur de la vie du monde« , c’est cela que je donnerai. Au futur. Le discours s’appuie sur un événement futur. Lequel ? « La Dernière Cène ! » s’écrient aussitôt quelques lecteurs. Contresens, dis-je : Jean ne raconte du dernier repas que le lavement des pieds, il n’y a pas chez lui d’institution de l’Eucharistie. En revanche, chez Jean, le vocabulaire de donner sa chair ou sa vie pour le monde est clairement lié à la passion et à la résurrection, indissociables. Et voilà, ce me semble, ce que Jean met dans la bouche de Jésus, et que peu de lecteurs comprennent mieux que les auditeurs d’alors. La nourriture qu’il prépare, c’est sa mort et sa résurrection. C’est l’offrande totale de lui-même, et sa vie comme offrande éternelle dans la résurrection. Car Jésus ne vit pas autrement, éternellement, que dans l’offrande et l’amour en lesquels il s’est offert et il est mort.

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     Il n’est donc absolument pas question d’anthropophagie, chez Jean, dans la bouche de Jésus. Pas plus qu’il n’en est question dans un authentique discours conforme à l’évangile, à propos d’eucharistie. Ce qu’il s’agit de manger, ce qu’il s’agit d’assimiler, c’est cette offrande de soi totale et sans réserve, c’est elle qui fait vivre, c’est elle qui est éternisée, c’est elle qui seule ne peut mourir. Moi, Jésus, je donnerai ma chair pour la vie du monde, c’est-à-dire que dans les conditions mêmes où chacun vit je trouverai le chemin de l’offrande totale de soi, dans l’amour pour tous et la confiance absolue en dieu. Et cet élan même est un pain : cet élan même est le seul qui soit une vraie nourriture, c’est-à-dire qui non tant soutienne la vie que construise une vie que rien ne peut détruire. Ne savons-nous pas, par expérience, que lorsque nous perdons un être cher, seul demeure cette part de lui-même qu’il nous a vraiment offert, donné, ce qui est devenu notre propre chair, notre être, ce que nous avons assimilé de lui, ce dont nous nous sommes nourris, ce qui a été notre pain ? C’est la seule chose que l’oubli et le temps qui passent n’estompent pas. Et cela est inamissible, c’est devenu nous : on ne peut nous l’enlever. Et l’autre vit en nous par ce qu’il nous a donné de lui : comme nous vivons en lui par ce que nous lui avons donné de nous mêmes, et qu’il emporte avec lui là où il va. Ainsi, Jésus nous propose de nous nourrir de son élan d’offrande, de don d’amour.

     La suite, me semble-t-il, développe cette idée-là. Jésus reprend la parole et dit : « Amen amen je vous dis : si vous ne mangez pas la chair du fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’avez pas la vie en vous. Qui consomme de moi la chair et boit de moi le sang a la vie éternelle, et moi je le ressusciterai au dernier jour. » Formule de révélation, pour un énoncé néanmoins non détachable de ce qui vient d’être dit, mais un énoncé en formule frappante et aisée à mémoriser : il joue sur ce qui a violemment choqué pour l’inscrire dans la mémoire, la mémoire émotionnelle est toujours la plus forte. Cette fois, il n’est pas seulement question de manger, mais aussi de boire. Et cette fois, c’est la « chair du fils de l’homme » et « son sang » : le titre désigne un être céleste, non un être terrestre. A priori, un « fils de l’homme« , genre de Goldorak imaginé par l’apocalyptique, n’a ni chair ni sang : il est d’ailleurs. La formule ramassée est presque un oxymore. Mais la précision de la chair et du sang, des deux, fait sans doute allusion à ce moment où précisément ils vont se trouver séparés, dans cette offrande de soi accomplie alors que les hommes rendent l’épisode sanglant.

     Ainsi, cet être invincible et intouchable suscité par le ciel, le Fils de l’Homme, va se trouver dans cette situation impensable, antinomique, où il meurt, où sa chair et son sang (chose qu’a priori il n’a pas en commun avec les hommes, puisque le Fils de l’Homme vient d’ailleurs) sont séparés. Il s’agit donc bien de ce que celui qui parle a fait depuis le débit : prendre une chair, un sang, une vie humaine, bref « se faire chair » pour aussi « se faire offrande« , et traduire ainsi pour tout homme ce qu’est vraiment vivre, vire à jamais. Et permettre à chacun, femme ou homme, de vivre l’offrande dans sa propre vie, dans sa propre condition. C’est cela qu’il faut manger et boire, c’est-à-dire assimiler l’impensable, l’inouï. Le contraste se fait encore plus fort, puisque l’expression évolue, « manger » [estioo] devient « bouffer » ou « manger tout cru, croquer » [troogoo] ! Je l’ai traduit pas « consommer« , mais on voit que c’est faible, c’est vraiment ce qu’il y a de plus cru ! Mais surtout, ce bouffer tout cru aboutit à la résurrection ! On est donc bien dans ce mouvement fondamental de participation à l’offrande de Jésus, c’est elle qui fait vivre. Cette participation est indiquée par les actions de manger (tout cru !) et de boire, signifiant ainsi sans doute ce qu’il y a de plus fondamental dans la conservation ou l’entretien de la vie, non seulement personnelle mais même sociale.

     « Ma chair en effet est véritable aliment, et mon sang est véritable boisson. Celui qui mange-tout-cru de moi la chair et qui boit de moi le sang, en moi demeure et moi en lui. » Etape supplémentaire, et pourtant déjà supposée par ce que nous avons lu : épouser son offrande, c’est « demeurer » en lui, et être sa demeure. C’est la logique de l’amour. Celui qui aime vit plus en ce qu’il aime qu’en soi-même. « Comme le père, le vivant, m’a envoyé et comme moi, je vis par le père, ainsi qui me mange-tout-cru, celui-là aussi vivra par moi. » Le discours finit par embrasser le mouvement d’offrande dans sa plus grande ampleur : offrande du père qui offre son fils et, source de vie, engendre par là même la logique de vie, le processus de la vie. Offrande du fils qui vit « par le père« , c’est-à-dire épouse son mouvement d’offrande et s’offre à son tour à tous, au monde, à son père en retour. Offrande dans laquelle nous sommes invités à entrer en en faisant notre « manger », en « croquant la vie », en épousant nous aussi ce mouvement et cet élan d’offrande. Loin d’une logique d’anthropophage, il s’agit d’aimer.

Etre engendrés de l’esprit : dimanche 7 juin.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous sommes toujours dans l’univers de Jean, mais voilà que nous faisons un grand bond en arrière, pour revenir au troisième chapitre ! Rappelons donc que les mots que nous venons de lire sont mis par Jean dans la bouche de Jésus lors d’un entretien nocturne avec un pharisien, qui plus est membre du Sanhédrin (le « haut conseil »), nommé Nicodème.

     Quand Jésus lui a dit qu’il fallait être né à la fois d’eau et d’esprit pour entrer dans le royaume du dieu, Nicodème est resté interdit, et puis il a posé la question du comment. Mais pas du « comment vais-je m’y prendre, moi ? », plutôt la question du « comment une telle naissance de l’esprit est-elle possible ? » Car la naissance d’eau, c’est celle que nous connaissons tous : tout nouveau-né, expulsé de sa mère, est aussi tiré de la poche des eaux qui d’ailleurs se rompt pour l’occasion. C’est un changement d’univers, un passage de l’eau à l’air, de la nuit à la lumière, de la solitude refermée au monde ouvert. Mais la naissance de l’esprit, du souffle, du vent (c’est toujours le même mot, qui regroupe tous ces sens), être engendré du souffle, cela doit être rendu possible : comment ?

     Et le discours qui suit permet à Jean de retracer comment une telle possibilité est en effet désormais ouverte, celle d’être « engendré de l’esprit » (il dira un peu plus loin : « Dieu est esprit« , Jn.4,24). Les quelques versets qui nous sont donnés aujourd’hui ne sont pas tout-à-fait le début du discours mais presque : après une protestation sur la valeur du témoignage qui va être donnée, Jean a posé d’abord que le « fils de l’homme » est celui qui fait le chemin vers le « ciel » parce que seul il en est « descendu« , et que ce chemin il le trace en étant « élevé » au ciel, ce qui commencera en étant élevé sur la croix. Les mots d’aujourd’hui suivent immédiatement.

Mon modeste commentaire :

     Et les mots d’aujourd’hui commencent par un [gar], c’est-à-dire « car » ou « en effet« : nous sommes bien dans un débit d’explication de ce qui a précédé. La condition essentielle pour que d’être engendré de l’esprit soit possible, c’est ce lien posé par le « fils de l’homme » entre le ciel et la terre. Très bien, mais on se demande immédiatement pourquoi. Pourquoi ce lien est-il essentiel ? Pourquoi ce lien a-t-il ce pouvoir génétique ?

      [houtôs gar ègapèsen ho théos ton kosmon], « à tel point en effet le dieu a-t-il aimé le monde…« . Cette seule phrase, ce seul bout de phrase, pourrait nous suffire. Dieu, le monde, l’amour. Mais peut-on bien aimer le monde ? Le monde tel qu’il est, est-il vraiment aimable ? Apprenons ! Car dieu, lui, l’a aimé.

     C’est même [ho théos], « le dieu » : tel est le vocable que Jean utilise dès le prologue de son évangile pour parler de celui vers qui est tourné, orienté, élancé le « Verbe »: « Au commencement était le Verbe et le Verbe était élancé vers le Dieu, […] ». Le Verbe est celui qui, un avec le dieu, s’en distingue pourtant et devient chair pour nous l’expliquer, le révéler.

     [ho théos], « le dieu » : en grec comme en français, l’article défini a ce sens de distinction, et un peu d’emphase. Ce dieu-là. Dieu comme il est, dans sa manière unique et incomparable. Il y a des « dieux » indifférents, comme un grand clou auquel les choses sont suspendues. Ou encore dans leur univers à eux. Il y a des dieux qui règnent, qui dirigent, qui jugent. Celui-là aime.

     [ègapèsen], « il a aimé« . En grec, il y a trois mots pour dire l’amour. Il y a [erôs] qui évoque l’amour passionné, le désir des sens. Il ne faut pas le mépriser : chez les Grecs, c’était un dieu, et un dieu distinct d’Aphrodite. Aphrodite est la déesse de l’amour qui séduit, de l’instinct sexuel; Erôs est le dieu d’un amour plus intérieur,  qui vient du cœur. Mais bien sûr, et c’est plutôt bien observé, ces deux divinités agissent souvent ensemble. Tout de même, dans la Théogonie d’Hésiode, Erôs est une des cinq divinités primordiales, et c’est grâce à lui que les premières unions engendrent toutes choses du chaos.

     Donc, il y a l'[erôs]. Mais il y a aussi la [philia], que nous retrouvons dans bien des mots français : philatélie, aquariophile, etc… . Cet amour-là évoque plutôt la vive amitié, le penchant pour, l’affection. Et puis il y avait en grec un vieux mot, [agapè], qui avait évoqué plutôt la préférence ou la satisfaction, mais qui était tombé en désuétude et qui n’était plus employé. Paul et Jean vont s’en saisir : quelle aubaine, un mot pour dire l’amour mais qui est comme vidé. On va pouvoir le remplir ! Et le remplir comme on veut, avec du neuf !

     Ainsi, ce Dieu [ègapèsen], « a aimé« . Il a aimé d’une manière nouvelle, ni [erôs] ni [philia], aimé comme on n’a pas idée. Il a aimé, pas par instinct, pas par désir (car au fond, le désir se recherche soi, ramène à soi). Il a aimé, pas d’une simple affection. Il a aimé, et il faut dire comment, si l’on peut ; il faut dire à quel point, si c’est possible ; il faut dire ce que l’on entend par là, si l’on trouve les mots. « a aimé » : le temps peut étonner. En grec, il s’agit d’un temps particulier qui n’existe pas en français, et qu’on appelle l’aoriste. Ce temps ne nous fait pas assister à une action en train de se dérouler : « Dieu était en train d’aimer, quand…. » Non, il donne la mention sèche d’un fait historique, avéré. Il exprime aussi une vérité générale, ce qui a toujours été et sera toujours. La phrase qui nous occupe est comme une maxime, un proverbe : elle énonce ce qui a toujours été.

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Massacio, La Trinité, (1425-1428) Fresque 667 x 317, église Sant Maria Novella, Florence. Le dieu offre son propre fils, offre avec lui l’esprit qu’ils échangent, représenté ici par la colombe blanche qui est entre leurs deux visages. Comme don, il descend du père (il est son descendant) : mais il monte aussi vers lui, le premier de tous les hommes entraînés par lui comme en une pyramide dont la base s’élargira aux dimensions du monde.

     Et le monde ? [ton kosmon]. En grec, [kosmos] c’est l’ordre, la convenance, l’organisation. C’est aussi la parure, l’ornement : ce qui fait qu’un adjectif homonyme veut dire beau, orné, paré. Et c’est aussi le monde, l’univers connu que nous habitons : parce qu’il est admirablement ordonné et réglé, et parce qu’il est beau. Quand nous nous émerveillons de voir comme la nature est belle, comme les choses s’enchaînent, comme il y a des « inventions » convenables chez les bêtes comme chez les plantes, nous admirons un [kosmos]. On voit au passage ce que nous saccageons quand nous déréglons la planète ou la polluons : elle devient moche et déréglée, elle n’est même plus un monde.

     Mais le monde n’est-il que beauté et harmonie ? Il y a aussi des horreurs, des choses qui nous font frémir. Il y a des catastrophes, des éruptions, des raz de marée; il y a des maladies, des épidémies, des famines; il y a des jalousies, des vols, des mensonges, des guerres. Jean n’ignore pas cela, et il emploie aussi le mot [kosmos] dans un sens moins admiratif, et lorsque Jésus prie son Père juste avant son arrestation, il dit à propos des disciples : « Je leur ai donné ta parole, et le [kosmos] les a pris en haine, parce qu’ils ne sont pas du [kosmos] comme je ne suis pas du [kosmos] » (Jn.17,14). Le « monde » plus moche, donc moins « cosmique », se replie sur lui-même, se recourbe : il ne veut plus que ce qui vient de lui, il ne s’ouvre plus. C’est précisément pour cela qu’il a besoin d’être « sauvé », c’est-à-dire d’être ré-ouvert, re-dressé, dé-plié.

     Mais Dieu a aimé le monde, il l’a aimé ainsi, il l’a aimé à tel point. A tel point que ? C’est la question essentielle, et Jean a mis le mot « à tel point » en tête de phrase, [houtôs], car c’est surtout cela qu’il veut nous dire.

     à ce point a-t-il aimé le monde que [ton uion ton monogénè edôken] : le fils l’unique-engendré, il l’a donné. On pense immanquablement à Abraham : tu veux montrer à Dieu ton amour ? Ta fidélité ? « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, et va sur la montagne que je t’indiquerai » (Gn.22,2). Chaque précision sonne terriblement, comme si la cœur était arraché tout entier à chaque fois. Ton fils. Tu n’en as qu’un. Tu l’aimes. C’est Isaac. Va ! Mais le dieu ne laissera pas un homme lui faire cet holocauste, il ne veut pas la mort et ne l’a jamais voulue, la mise à mort n’est pas ce qu’il veut, « c’est la miséricorde que je désire et non les sacrifices » (Os.6,6). Mais lui ne voudra pas nous aimer moins, il nous donnera « le fils, l’unique« . Quoique les hommes fassent de lui. Voilà l'[agapè], l’amour neuf pour lequel il faudrait un mot neuf.

     Le dieu, son fils, le monde. Voilà un triangle inédit. Le fils, Jésus, c’est la nouveauté de l’amour du dieu pour le monde. Ou plutôt, c’est la seule raison de parler d’un amour du dieu pour le monde. Si, comme le discours de Jean a commencé par l’affirmer, la condition essentielle de possibilité d’être engendré de l’esprit tient au « fils de l’homme« ,  à sa montée vers le dieu, celle-ci n’est possible que parce qu’il vient de ce même dieu, et il vient comme un don, un don d’amour. Le but, c’est que le monde vive, d’une vie nouvelle là aussi, de la vie que « le Dieu » et son fils s’échangent, de la vie qui circulent entre eux. Le don par le dieu de son fils, c’est l’extension jusqu’au monde de leur interaction, de leur éternel échange, de la vie qui circule entre eux. Ce que Jean appelle [dzôèn aiônion], « la vie éternelle« .  Il s’agit bien de vie.

     Car Dieu n’a pas envoyé le fils dans le monde « afin de [krinè] le monde, mais afin que le monde soit [sôthè] par lui« . Juger, [krinè], non : le jugement c’est la mort. Juger, c’est trancher, c’est séparer, c’est diviser. Salomon avait ordonné cela pour le seul bébé restant entre les deux femmes, le trancher. Dieu ne veut pas trancher, il veut rassembler, il veut sauver, [sôthè]. Mais le verbe est passif ici : il veut pour le monde qu’il « soit sauvé« .  Ce n’est pas actif, c’est passif. Ce ne sera pas une action, ce sera une passion. L’opposition de ces deux termes, jugement et salut, est à vrai dire une vieille histoire. J’en ai déjà parlé ailleurs, mais il est bon de rappeler les choses de temps en temps. La méditation des prophètes a conduit peu à peu à envisager l’histoire du monde sous le regard de dieu comme un cycle en quatre temps : don de dieu — mauvais usage par l’homme de ce don — abandon de l’homme par dieu aux conséquences de ses choix — nouvelle initiative du dieu qui poursuit inlassablement son dessein. En d’autres termes : don — péché — jugement —salut.

     On voit ici que « jugement » n’est en rien un épisode judiciaire, comme le laisserait croire notre propre usage du mot, ni non plus un aspect moral des choses : le « jugement » porté sur un événement ou une personne. Il s’agit de ce terrible moment où le « péché » fait des ravages, emballe la machine, bouleverse les personnes et les choses. Et le « salut » est une vraie « bouffée d’air frais », dans la mesure où il est ce « temps » où la prolifération du péché est interrompue par une nouvelle initiative divine, sans quoi tout serait emporté, détruit, saccagé. Néanmoins, ce schéma prophétique, bien ancré dans les esprits, laissait penser que dans l’ordre des choses, il ne pouvait y avoir salut sans qu’il y ait au préalable jugement : Jean-Baptiste lui-même annonce un jugement ! Et voilà qu’il se passe tout autre chose : et c’est cela dont s’émerveille notre évangéliste. La venue du fils n’est pas le jugement terminal, l’ultime bouleversement où disparaîssent le péché et ceux qui le commettent : il est une grande inversion, une initiative impensable, celle d’un salut AVANT jugement. De la sorte, le jugement, la grande mise à part, le moment où tout sera tranché, est repoussé à la fin. Le pari du dieu, c’est qu’au moment de trancher, il n’y ait plus personne du côté du péché…

     « Celui qui croit en lui n’est pas jugé ; celui en revanche qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il n’a pas cru au nom de l’unique-engendré fils du dieu ». Croire « en lui« , ce n’est pas forcément cesser tout péché, tout errance dans la mise en œuvre des dons du dieu,  mais c’est s’ouvrir à l’initiative d’un autre, c’est s’ouvrir à la nouveauté du dieu, c’est entrer dans une logique de vie et d’échange, c’est s’ouvrir à la vie qu’un Père (puisqu’il a un fils) et un fils ont en commun et qui circule entre eux. La foi, c’est cela : vivre d’une relation. Ce n’est pas, Dieu merci !, une accumulation de préceptes et d’observances. C’est vivre, c’est s’ouvrir à la vie. C’est entrer dans une relation, c’est se laisser habiter par une relation. Choisir d’être comme un temple où un Père et un Fils s’aiment. C’est sans oute cela, être engendré dans l’esprit.

     Le monde, c’est important de l’aimer, et de l’aimer de cet amour neuf. J’entends, parfois avec épouvante, diverses générations avoir pour le monde le vocabulaire de la méfiance, du rejet, de la condamnation. Ce n’est pas cela, Jésus. C’est même le contraire. Non pas juger le monde, mais vouloir qu’il soit sauvé. Non pas le laisser aller aux conséquences de mauvais choix des uns et des autres, mais prendre des initiatives pour y renouveler la vie. Bien sûr que notre époque n’est pas parfaite ! Bien sûr qu’il y a des masses de choses à changer ! Bien sûr qu’il y a des chantiers fantastiques ! Mais Dieu qui connaît bien le monde commence par l’aimer. L’aimer d’un amour neuf. L’aimer au-delà de toute mesure. Comment changerions-nous nous aussi quelque chose dans le monde, dans notre humanité, chez les hommes de notre génération, si nous ne commençons pas par les aimer ? Les regarder d’un regard neuf ? Refuser de les juger ? Peut-être sera-ce là que nous commencerons nous aussi à être engendré de l’esprit.

Vivre dans l’esprit : dimanche 31 mai.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Luc situe le don de l’esprit le jour de la Pentecôte, cette fête ancienne située cinquante jours après la Pâque. Ce n’est pas par motif « historique », mais à cause du rapprochement que cela lui permet entre le don de l’esprit et le sens de cette fête des Tentes. C’est ce que suit aussi la liturgie catholique, qui s’est beaucoup construite historiquement à un moment d’obscurité (les VII-VIII° siècles), qui voyait aussi un retour massif de l’Ancien Testament.

     Jean situe quant à lui le don de l’esprit le jour même de la résurrection. Cela lui permet d’autres rapprochements, et notamment entre les deux faits : la résurrection de Jésus et le don de l’esprit. De même que, selon Jean , Jésus en mourant « transmit l’esprit » (c’est son expression, littérale), de même encore Jésus en ressuscitant souffle sur ses disciples. Dans le même sens, quand Jean évoque la mise en croix de Jésus, il dit « être élevé« , car pour lui, la mise en croix est le début de l’ascension, de la montée de Jésus auprès de son père. Jean est en fait frappé par l’unité de tout le mystère pascal, et il veut nous le faire saisir comme une seule réalité, traduite « dans la chair » en de multiples moments qui se succèdent.

     Ainsi donc, le passage d’évangile qui nous est donné aujourd’hui, et que nous avons déjà reçu cette année le deuxième dimanche de Pâques, est situé au soir de la résurrection, quand les disciples sont portes fermées. Je vous invite à aller relire rapidement ce commentaire, qui s’appelait « une issue au confinement ?« , avant de lire ce qui suit… (mais bien sûr, vous n’êtes pas obligés !)

Mon modeste commentaire :

     Le don de l’esprit est effectué entre deux paroles, exactement comme Jésus est lui-même « au milieu » des disciples pourtant bouclés à double tour. C’est un acte dont Jean fait vraiment un moment central. Quelles sont donc ces deux paroles ? La première, « paix à vous : de même que m’a envoyé le père, moi aussi je vous envoie » ; la seconde, « recevez l’esprit saint : à qui vous remettrez les péchés ils lui seront remis, à qui vous maintiendrez ils seront maintenus. » Le don de l’esprit est situé entre ces deux paroles. Entre la paix et le don.

     Dans la première parole, il y a deux éléments saillants la paix et l’envoi. L’esprit est donné pour la paix et pour l’envoi. [Eïrènè], c’est d’abord la paix par opposition avec [polémos], la guerre ; mais c’est aussi la paix au sens moral, le calme de l’âme. Dans tous les cas, il s’agit d’un état durable, qui peut même suggérer l’état de santé. Mais le mot n’a pas de sens juridique, celui d’un « traité de paix ». Dans l’emploi qui en est fait ici, on pense aussi à la salutation Shalom en hébreu (salaam en arabe), qui souhaite aussi la paix : dans ces langues sémitiques, la racine évoque l’accomplissement. Le souhait, du coup, est celui de la sécurité, de la santé, mais aussi d’un bien-être universel et même d’une harmonie cosmique. Ici, le « paix à vous » est répété, et cette insistance  en fait plus qu’un simple souhait ou une salutation. Il s’agit plutôt d’un état actuellement établi par la personne qui parle. Le don de l’esprit établi la paix, c’est-à-dire l’accomplissement de toutes choses et de chacun, qu’il soit physique ou moral, et l’harmonie cosmique. Ce qui est donné est le moteur de tout cela.

     Mais il n’y a pas que la paix, dans la première parole, il y a aussi l’envoi. La chose est désignée à travers une comparaison dont les termes, notons-le, ne sont pas équivalents : « de même que m’a envoyé le père, » emploie le verbe [apostélloo], mais « moi aussi je vous envoie » emploie [pempoo]. [apostélloo], c’est envoyer au sens de mandater, de déléguer. [pempoo] recouvre surtout l’idée du mouvement : envoyer quelque chose, envoyer quelqu’un faire un voyage ; au sens figuré c’est même causer. Le mot peut aussi signifier escorter ou accompagner. On pourrait traduire : « de même que m’a mandaté le père, je vous accompagne aussi« . Et je pense qu’on est alors plus juste dans l’interprétation de cette phrase, qui est souvent interprétée comme une sorte de transposition : le père m’a envoyé, et maintenant moi je vous envoie. Ce serait une sorte de délégation de puissance, et on comprend que ceux qui revendiquent un pouvoir « au nom de Jésus » privilégient une telle interprétation ! Mais non : les termes ne sont pas équivalents. C’est plutôt que, s’il y a bien mise en mouvement des disciples, la présence du seul mandaté par le père leur est désormais assurée.

     Et c’est ce qui est le plus cohérent avec ce qu’il leur a déjà dit dans le long discours après la scène : par le don de l’esprit, « vous témoignerez, parce que dès le début vous êtes avec moi. » (Jn.15,27). L’esprit ne vient pas inaugurer une autre mission, une nouvelle phase : il vient perpétuer la présence de Jésus, en étant cette fois-ci « en vous » (Jn.14,17) et en rappelant « tout ce que je vous ai dit » (Jn.14,26). Ainsi cette fameuse paix, établie par Jésus à travers le don de l’esprit, consiste dans le fait de sa présence désormais inamissible, et par elle de la participation des disciples à sa propre filiation. Lui, l’unique mandaté, est bien là dans la mise en mouvement de ses disciples. C’est toujours son unique mandat qui s’exerce, à travers les mouvements de leur vie : vivant dans son esprit, de son esprit, ils constituent sa présence diffusée dans le monde, le mode d’exercice du mandat qu’il a lui et lui seul reçu du père.

      « Et disant ces choses il souffle-dans » : l’acte de souffler n’est pas postérieur à l’énoncé des paroles susdites, mais c’est bien un participe présent qui est employé, signifiant une action contemporaine. Le verbe [emfusaoo], qui donne notre « infuser », est bien un composé de souffler et du préverbe [én-] qui veut dire dans. Bien souvent, j’ai vu des traductions qui disaient : « ayant dit ces choses, il souffla sur eux ». Mais, pour ce « sur eux » il faudrait alors les mots [éïs aoutous], qui ne s’y trouvent pas. En fait, l’acte physique de « souffler dans » consiste dans le fait d’énoncer les paroles que l’on vient de relire et d’approfondir un peu. C’est par sa parole qu’il communique l’esprit, et notamment par ce don de paix et cette assurance d’être à jamais avec ses disciples. L’esprit est cela même.

     Et c’est ce qui est explicité par les paroles qui suivent, le deuxième volet des paroles qui entourent le souffle. Mais avant d’y venir, précisons encore que [fusaoo], c’est vraiment souffler, gonfler, enfler. Le verbe est d’abord employé pour un soufflet de forge, d’un vent puissant, au sens figuré pour évoquer une colère terrible. Autrement dit, ce n’est pas simplement le souffle que l’on produit quand on respire, quand on expire, qui se dit [pnéoo]. C’est plutôt l’image primordiale de la Genèse qui intervient ici, lorsqu’au commencement, « la terre était « informe et vide » (en hébreu, « tohu wa bohu ») et un vent de dieu dominait les eaux« . Dans ce chaos primordial, l’image évoquée par le poète est l’expérience d’un naufragé en pleine mer ballotté par la tempête : pas de distinction réelle entre ciel et mer, tout se confond dans un ensemble chargé d’eau où l’on se noie, de nuit, alors qu’un vent impressionnant balaye tout et provoque ce chaos ! C’est ce vent-là, celui qui soulève les vagues mais peut aussi gonfler les voiles, à la limite toujours entre l’aide puissante et le danger provoqué, qui est formé par les paroles de Jésus. La voilà, la « Pentecôte » de Jean !

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     Venons-en enfin à la deuxième parole qui accompagne le don de l’esprit : « Recevez l’esprit saint : à qui vous remettrez les péchés ils lui seront remis, à qui vous maintiendrez ils seront maintenus. » [lambanoo], c’est à la fois prendre (saisir, découvrir, trouver) et recevoir (prendre des mains de quelqu’un, retirer, recevoir en échange) : on voit que le sens n’est pas passif, il s’agit vraiment d’agir pour faire sien, pour mettre quelque chose ou quelqu’un de son côté. C’est le même verbe que, dans d’autres évangiles, Jésus a utilisé en célébrant sa dernière Cène, « prenez et mangez« . Avec ce qui a été dit précédemment, on voit que « recevoir » l’esprit, qualifié de saint (c’est-à-dire à part, qui ne se compare à rien d’autre, divin), ce n’est pas purement passif. Il s’agit de se porter à sa rencontre, de se risquer dans ce grand vent de tempête, de faire soi-même mouvement pour entrer dans son mouvement. L’esprit est aussi une sorte de Graal, objet d’une quête. Comment ? Peut-être en allant au devant des paroles de Jésus, en cherchant à y conformer sa vie.

     Et puis il y a ces étonnantes paroles conclusives au sujet des « péchés« , des « déviances », des « ratés » (je rappelle que le verbe [amartanoo], d’où vient [amartia] que l’on traduit par péché, c’est « manquer le but« ). Aux disciples, grâce à l’esprit qu’ils auront été chercher et qu’ils auront reçu, une double action est possible vis-à-vis des buts manqués, des erreurs de visée dans la vie. Celle des autres, ou la leur propre ? Il me semble qu’il ne faut pas opposer ces deux : on peut être le  premier bénéficiaire de cette action, qui vise plusieurs. Tous les hommes, les disciples inclus, ont dans leur vie des erreurs de visée, des buts manqués. Mais habités par l’esprit, les disciples peuvent efficacement soit les permettre, soit au contraire les dominer -et sans doute en ce sens les redresser. En effet, le verbe [afièmi], c’est laisser aller : jeter, lâcher, laisser, permettre. L’autre verbe, [kratéoo], c’est dominer, posséder, commander, l’emporter sur. On voit en tous cas que l’esprit va permettre dans le monde une action ou un positionnement par rapport aux buts de la vie, et devant des erreurs de visée, soit de laisser faire, soit de s’opposer. Sans doute l’esprit donne-t-il une hauteur de vue, une longanimité, une grandeur d’âme qui permet d’entrer dans certains combats, mais aussi d’attendre le temps opportun, de savoir laisser venir, laisser prendre le temps. C’est une sagesse qu’il communique, qui fait tirer parti de toutes choses pour contribuer à les acheminer à leur but. Les formes passives du même verbe, énoncées à chaque fois, sont sans aucun doute des « passifs divins » : avec cette sagesse que l’esprit communique, les disciples vont entrer dans la manière même avec laquelle le dieu conduit le monde et l’ensemble des hommes, faisant tourner toutes choses à son but.