Qui est dans la barque ? : dimanche 20 juin.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Marc constitue une grande partie du début de son évangile à propos de Jésus qui enseigne et guérit. Et d’abord, il rassemble de nombreux éléments qui convergent vers l’acceptation ou le refus de Jésus. C’est à la fin de ce sous-ensemble qu’une suite de miracles fait suite à la section sur les paraboles, et c’est là que vient notre texte d’aujourd’hui. La suite de miracles dont je parle est constituée en premier de la tempête apaisée, puis de l’histoire du possédé de Gérasa, ensuite du récit de la résurrection de la fille de Jaïre au milieu duquel s’insère la guérison de l’hémorroïse. En conclusion, ce sera le passage et le rejet de Jésus dans sa patrie. Cela dit, notre texte (pour une fois) vient tout simplement à la suite de celui de la semaine passée !

« Et il leur dit en ce jour-là, le soir advenu : « Passons à travers dans l’au-delà. » Voilà une entrée en matière qui soulève de nombreuses questions, surtout si vous avez lu dans la traduction officielle : « Le soir venu, Jésus dit à ses disciples : passons sur l’autre rive« . La traduction officielle a inventé tout un texte introductif pour expliquer « ce jour-là » (« Toute la journée,
Jésus avait parlé à la foule. ») : comme si Jésus avait énoncé toutes ses paraboles le même jour. Est-ce bien ce que nous dit Marc ? En regroupant ses paraboles, il installe un cadre spatio-temporel que je retrace à grands traits : une foule nombreuse s’est rassemblée au bord de la mer et Jésus est monté dans une barque pour enseigner. Ceci a dû prendre fin, puisque c’est une fois dans un lieu solitaire que les douze et d’autres le questionnent sur sa parabole. Et puis les paraboles s’enchaînent, précédées d’un lancinant « il leur disait…« , sans que soit clair qui est ce « leur » : la foule (« il leur enseignait« , Mc.4,2) ou ses plus proches.

Rien donc ne dit qu’il s’agisse d’un même jour, mais rien ne dit non plus qu’il s’agisse de jours différents. Il me semble que l’explication la plus probable, c’est que réellement, cet enseignement s’est déployé sur bien des jours et bien des occasions, que Marc a regroupé dans cette section des éléments de même nature puisés çà et là, mais que fictivement, pour la commodité et le concret de sa mise en récit, Marc a laissé penser qu’il s’agissait d’une même journée, et il suggère cette image d’un Jésus qui enseigne toute sa journée jusqu’à la tombée du soir. Cela reviendra, par exemple pour la première multiplication des pains. Marc construit l’image d’un Jésus dont la journée entière, dont la vie entière, est consacrée à l’enseignement, à l’annonce du royaume par la prédication. Il y passe toute sa journée, il y passe toute sa vie, et ce jusqu’au soir de sa vie. Et c’est au soir, justement, que Jésus invite à un passage.

Mais à qui s’adresse-t-il à ce moment, « il leur dit… » ? Si l’on se réfère aux mots qui précèdent immédiatement, et qui concluent la section sur les paraboles, il s’agirait plutôt de la foule, du grand nombre : « Par beaucoup de paraboles semblables, il leur disait la parole, pour autant qu’ils pouvaient entendre. Sans parabole, il ne leur parlait pas. Mais à part, à ses propres disciples, il expliquait tout. » On voit que les pronoms se réfèrent plutôt à ceux de la foule, au grand nombre, alors que les disciples sont expressément nommés, et l’objet d’un traitement distinct. Pourtant, ces fameux disciples sont les derniers nommés, et ils pourraient donc bien être tout de même le référent de « il leur dit… » : comment choisir ? Eh bien si ce n’est pas clair, il me semble qu’il ne faut pas choisir, justement ! Marc veut peut-être que l’on comprenne les deux : une invitation lancée à tous, mais à laquelle les seuls disciples répondent. Peut-être que la réponse à cette invitation de Jésus est précisément ce qui constitue disciple, ce qui fait d’un membre de la foule un disciple. Être disciple, c’est répondre à cette invitation une fois entendue toutes ces paraboles sur le royaume.

Et quelle invitation ? La traduction officielle dit : « Passons sur l’autre rive« , pas impossible. Mais le mot-à-mot dit : « Passons à travers dans l’au-delà.« . Le verbe [dierkhomaï] signifie littéralement « venir [-erkhomaï] à travers [dia-] » : traverser, passer à travers, parcourir jusqu’au bout. Et dans l’expression qui suit, [to péran’] signifie littéralement « au-delà de, de l’autre côté« . Marc a choisi une expression à double sens, à double profondeur. Elle peut vouloir dire très prosaïquement : « traversons« . Elle peut aussi vouloir dire « parcourons la vie jusqu’au bout, jusqu’au-delà« . Après cette image forte de Jésus qui passe sa vie entière à annoncer le royaume, voilà le soir de sa vie, et une invitation faite à franchir ce terme de la vie pour aller au-delà. Je ne sais pas si j’y arrive bien, mais je voudrais faire entendre qu’il ne s’agit pas là d’une interprétation du lecteur, mais bien d’une suggestion volontaire de l’écrivain, qui choisit ses mots de manière à dire les deux choses à la fois. Cela est d’autant plus fort que Marc écrit après la résurrection (forcément) pour des lecteurs qui savent cette résurrection (et c’est même pour cela qu’ils vont lire son ouvrage), et que Jésus dit « nous » dans son invitation : il s’agit d’aller avec lui, de faire ce qu’il fait, de passer où il va !

Rembrandt van Rijn, La tempête sur la mer de Galilée, 1633, Huile sur toile 160 x 128, toile dérobée du musée Isabella Stewart Gardner de Boston. La lumière est jetée sur la tempête qui l’emporte, sur le bateau soulevé et balloté. Mais dans l’ombre se tient le maître, comme la quille du navire, l’empêchant de se renverser. Lui seul est vertical dans toute la toile. C’est en se dressant par sa résurrection qu’il fait passer au-delà de toutes les peurs, de toutes les morts.

Que se passe-t-il alors ? « Et laissant la foule, ils le prennent-avec comme il était dans le bateau, et il y avait d’autres barques avec lui. » C’est ici que la partition entre la foule et les disciples se fait, dans la réponse à cette invitation. Ceux qui viennent sont disciples, ceux qui ne viennent pas sont la foule. Il y aura ceux qui entendent sans agir, et ceux qui entendent et agissent. C’est une sorte de mise en pratique de la parabole du semeur : des grains sont tombés partout, dans toutes les oreilles et tous les coeurs, mais tous les terrains ne font pas pousser cette semence. Même si un regard (surtout en ce moment) sur les vastes champs de céréales rend très optimiste sur la proportion de ceux qui répondent positivement !

Je trouve très intéressant que ce soient les disciples qui prennent Jésus avec eux. Ce n’est pas lui qui les prend, c’est l’inverse. Ils « prennent-avec » ou ils « prennent-chez« , les deux peuvent se comprendre. Il s’agit à l’invitation de Jésus et pour partager son aventure, son voyage, sa traversée, de le prendre chez soi comme hôte, ou de le prendre avec soi comme compagnon. Tout simplement. Le disciple est celui qui embarque Jésus dans sa vie, qui va vivre avec lui, qui va partager avec lui les différentes dimensions de son existence. C’est tout simple. Et le prendre avec moi, c’est lui permettre de vivre son mystère à lui, mais dans ma vie à moi, lui donner (comme dirait Elisabeth de la Trinité) « une humanité de surcroît où il accomplisse tout son mystère« . Pas de grandes choses qui changent, pas de ré-orientations majeures : la même vie, mais avec lui. Et du coup, la même vie, mais autrement. Devenir disciple selon Marc, c’est s’interroger sur les différentes dimensions ou les différents moments de son existence et de sa vie, se demander comment Jésus est embarqué (ou pas), choisir de le prendre avec soi en faisant ceci, en vivant cela, en allant ici, en rencontrant celui-là…

Ils le prennent « …comme il était… » : on se croirait chez Mc Donald !! La précision est surprenante, inattendue. Elle n’est pourtant pas sans importance, quand on y réfléchit. D’une part, il y a un effet d’immédiateté : aussitôt dit, aussitôt fait. Pas le temps de prendre des dispositions ni quoi que ce soit, l’invitation est faite on y répond. Une qualité du disciple est la promptitude à répondre, l’absence de délai. D’autre part, on ne transforme pas Jésus pour le prendre avec soi, on n’en fait pas sa « chose », on ne lui impose pas de se changer, on le prend comme il est. Et ainsi d’ailleurs pour tous les compagnons de sa vie, qui sont peut-être justement des présences de Jésus : on les prend comme ils sont. Voilà qui va ouvrir le cœur du disciple. Ces autres ne sont pas un apport du lecteur dans le texte : je rappelle qu’il s’agit d’un bateau, pas d’une barcasse, comme on en voit souvent sur les représentations : les peintres ont l’air de toujours réduire ce bateau à une mince barque à deux rames où deux personnes tiennent à peine et qui se renverse au moindre souffle, à la moindre vague. Le terme grec désigne un bateau de pêche de grande dimension (pour l’époque), avec un équipage. Du reste, pour le nombre, il y a même d’autres barques. Et ces autres barques sont « avec lui » : la référence est toujours la même, Jésus, celui qui invite. C’est toute une flottille qui commence le voyage.

La suite mériterait un regard aussitôt scrutateur sans doute, mais je suis déjà long et je crains d’ennuyer. Je relève donc une chose pour finir, c’est l’écho de ce qui est qualifié de « grand » : « Et advient un grand tourbillon de vent… » (v.37), « et advient une grande mer calme » (v.39), « et ils étaient effrayés d’une grande frayeur. » (v.41). La mer calme, la mer d’huile, qui succède à la levée subite de la bourrasque, est aussi à sa mesure : autant l’intempérie a été violente, autant la sérénité est apaisante. Et cela constitue les bornes, en quelque sorte, de l’expérience faite par les disciples sur la mer, dans la traversée. Mais ce contraste à son tour est comme le re-débordement d’un autre contraste : celui formé par l’agitation des disciples d’une part, le sommeil du maître d’autre part. Les disciples pensent que « c’est perdu » et sont d’autant plus agités que, devant ce qui leur semble une évidence, leur maître éprouve si peu de trouble qu’il dort encore. Ainsi, dans la construction du récit, les éléments paraissent-ils manifester la réalité profonde des protagonistes : la tempête apparaît comme ce qui saisit les disciples, et la grande paix, la « mer calme » comme le re-débordement jusqu’au cosmos de l’état intérieur du maître. Il communique au monde ce qui l’habite profondément.

Mais ce constat à son tour devient un nouveau trouble pour les disciples qui, au bout du compte, seront plus agités de ce qu’ils entrevoient du mystère de Jésus, que de l’épisode qu’ils viennent de vivre. Quelle paix faut-il à celui-là pour qu’une telle agitation ne l’éveille ! La crainte de mourir devrait l’éveiller, le simple instinct de survie : celui-ci est-il donc à ce point apaisé que le danger de mort ne le trouble pas ? La vie est-elle donc pour lui autre chose, que la tempête ne vienne même pas troubler son instinct de survie ? Et la vie de foi apparaît ainsi, à travers l’épisode conté par Marc, comme ce qu’elle est : tout sauf un long fleuve tranquille. La découverte du mystère de Jésus, de sa personne, sera plus troublante et plus remuante que les épreuves inévitables de notre itinéraire. S’interroger sur Jésus, découvrir qui il est, ce qui l’habite, est source d’une grande crainte, crainte comme celle qui clôt ce même évangile de Marc : les femmes, s’enfuyant du tombeau, « ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. » Ce n’est pas la peur qui paralyse et détruit, mais c’est la crainte qui s’empare de la créature devant l’apparition de son créateur. Découvrir qui est vraiment celui que nous avons pris dans notre barque.

Voir le dieu à l’ouvrage : dimanche 13 juin.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voici de retour dans une lecture plutôt continue de l’évangile de Marc. Je dis « plutôt continue », et non entièrement continue, parce qu’elle fait fi de bien des passages, et qu’elle sera de nouveau longuement interrompue au profit de l’évangile de Jean. Je le regrette mais c’est ainsi…

Notre passage d’aujourd’hui, par exemple, reprend la lecture interrompue à la section que Marc consacre aux paraboles. Mais nous n’en aurons que la fin, ce qui est plutôt absurde tant cette section est construite avec soin par Marc, en miroir, de manière à mettre l’explication de la parabole du semeur en son centre, comme ce qu’il faut comprendre avant tout. Ce passage d’aujourd’hui est composé de deux paraboles et d’une conclusion, soit trois parties. La dernière fois que nous avons eu ce passage, je me suis attaché à la première des paraboles, celle du paysan en attente. Elle ne se trouve que dans Marc. Et je dois dire que c’est une de mes préférées. Je voudrais cette fois-ci m’attacher à la deuxième -c’est-à-dire la dernière de toute cette section, et qu’on peut appeler la parabole de la graine de moutarde.

Rappelons peut-être que ces deux paraboles, dans le miroir qu’a construit Marc, se reflètent avec la parabole du Semeur. Dans cette dernière, on s’intéresse d’abord à un homme qui sème. Dans l’explication de cette parabole (partie centrale), on glisse à la semence qu’il sème : « Le semeur sème la parole. » Et dans les deux paraboles qui sont en miroir, les nôtres, c’est encore aux semences que l’on s’intéresse. Or ces fameuses « paraboles » sont des fictions, des pas de côté effectués pour permettre de voir et saisir ce qu’on ne voit habituellement pas, notamment parce qu’on est trop proche pour le voir.

C’est au point que les mots et les images manquent. « Et il disait : à quoi assimilerons-nous le règne du dieu, ou en quelle parabole allons-nous le mettre en situation ? » La question, bien sûr, peut signifier une sorte d’inventaire dans l’esprit de qui la pose : ai-je bien dit tous les aspects de ce que je voulais dire ? Ai-je pris tous les points de vue pour bien faire comprendre ? Mais cette question peut aussi montrer que, antérieurement à cela, trouver des comparaisons valables n’est pas facile. Peut-être Marc nous avertit-il ainsi que les paraboles qu’il nous rapporte sont à prendre non isolément, mais bien toutes ensemble, et en sachant qu’elles visent à nous faire approcher une réalité indicible. Le dernier verbe en particulier, [tithèmi], dresser, poser, mettre en situation, montre l’intention de ne pas parler abstraitement du règne du dieu, mais bien de montrer comment il opère, comment on le voit à l’œuvre dans la réalité, dans notre réalité. Le but est bien de nous ouvrir les yeux sur l’agir actuel du dieu, sur l’exercice qu’il fait dans notre monde de sa royauté.

Et voici la graine de moutarde. On traduit parfois « sénevé« , ce qui est moins parlant mais plus exact, en un sens. Pour nous, la moutarde est une plante cultivée. De ce fait, par l’effet d’une certaine sélection, les grains en sont plus gros, on les voit bien dans la « moutarde à l’ancienne » ou la « moutarde de Meaux ». Ce n’est pas le cas pour les Anciens : à l’époque de la parabole, la moutarde est une plante sauvage, et sénevé est le nom, je crois, qu’on lui donne aujourd’hui quand elle demeure sauvage. Sa graine est en effet minuscule. C’est une plante de la famille des crucifères, qui peut atteindre deux mètres de haut, à fleur jaune. Les anciens s’en servaient comme condiment, et aussi pour soigner. Mais il fallait parcourir les prairies pour en trouver.

Une chose frappe immédiatement : devant sa taille microscopique, comment font les hommes qui la récoltent !?! Quand on n’a pas que des sacs de toile,… ou peut-être des coupelles en céramique ? Il me semble qu’elle va surtout se coller aux mains, mais être perdue dès qu’on la secoue ! Et comme il va s’agir de la broyer pour la mélanger à du vinaigre, il va d’une part en falloir beaucoup, d’autre part falloir broyer longtemps et fort pour écraser quelque chose d’aussi petit !! Les récoltants travaillent presque sur de l’invisible : et peut-être est-ce là la première raison du choix de cette comparaison…

« comme une graine de sénevé qui, lorsqu’elle est semée sur la terre,…  » : il ne s’agit pas d’un ensemencement par la main de l’homme : [spéïroo], ici au passif, est de la même racine que « spore », c’est le processus naturel de la reproduction des végétaux. La plante produit ses graines, qui tombent au sol puis germent à leur tour. Or on retrouve ici l’expression « sur la terre » qui revient sans arrêt dans cette section sur les paraboles. Dans la parabole du semeur, certains grains tombent « dans la terre, la bonne » ; dans celle du paysan en attente, au début de notre texte d’aujourd’hui, l’homme jette la semence « sur la terre » et après celle-ci croît d’elle-même.

Il faut peut-être se rappeler que, pour les Anciens, la germination est connaturelle à la terre. Ainsi, dans le premier récit de création de la Genèse, « Dieu dit : « Que la terre produise l’herbe, la plante qui porte sa semence, et que, sur la terre, l’arbre à fruit donne, selon son espèce, le fruit qui porte sa semence. » Et ce fut ainsi. La terre produisit l’herbe, la plante qui porte sa semence, selon son espèce, et l’arbre qui donne, selon son espèce, le fruit qui porte sa semence. Et Dieu vit que cela était bon. Il y eut un soir, il y eut un matin : troisième jour. » (Gn.1,11-13) C’est la deuxième œuvre du troisième jour, la première étant la mise à part de la terre et de l’eau : mais à vrai dire, c’est la même œuvre, c’est une seule œuvre, dans un seul jour. La terre et les végétaux sont une seule et même réalité, les végétaux appartiennent au sol, ils font partie du « lieu-terre ». Pas de « règne végétal » comme il y a un « règne animal » (mais nos biologistes reviennent de plus en plus sur ces distinctions sans doute trop commodes) : les oiseaux du ciel sont créés à part du ciel, les poissons de la mer sont créés à part de la mer, les animaux sont créés à part de la terre.

Quand la graine tombe « sur la terre« , elle reçoit de celle-ci ce qui va la faire pousser, parce qu’elle en fait partie. Si l’on se rapproche de cette manière de comprendre les choses, le « règne du dieu » auquel la graine est comparée a bien une connaturalité avec la terre, il en fait partie et il reçoit d’elle sa croissance, comme par en-dessous, comme la manne qui émergeait du sol en plein désert, et se voyait après dissipation de la rosée.

Cela ne l’empêche pas d’être invisible : « lorsqu’elle est semée sur la terre, [elle est] la plus petite de toutes les semences de sur la terre« . Qu’elle tombe sur la terre ne la distingue pas des autres semences : elles font toutes ainsi. Mais celle-ci est « la plus petite« , [mikrotéron’]. On ne la voit pas. La terre donne force et vigueur à beaucoup de choses, mais aussi au règne du dieu : la différence, c’est qu’on ne le voit, lui, quasiment pas. Il faut le chercher, et il faut savoir le chercher pour le voir. Et encore : on se demande déjà comment font les hommes qui récoltent ces semences pour les voir, alors les repérer quand elles sont tombées naturellement …!!!!

Non, celles qui sont tombées « sur la terre« , on ne les verra que par leurs effets conjugués, la graine et la terre : « et lorsqu’elle est semée, elle monte et devient plus grande que toutes les plantes-potagères-non-cultivées… » Le même début de proposition (« lorsqu’elle est semée« ) renforce le parallèle, la mise en regard : d’une part elle est la plus petite en tombant, d’autre part elle est plus grande en montant. Elle n’est pas « la plus grande » [mégiston’], mais elle est plus grande que [méïdzon’], et l’ensemble où elle l’emporte en taille, c’est celui des plantes potagères sauvages. Voilà qui les rend pour le coup facile à repérer ! Pour le récoltant, quelle différence ! Impossible à voir lorsqu’elle tombe en terre, elle est immédiatement repérable à maturité, par sa taille, et sans doute sa floraison jaune. Invisible dans sa cause, l’exercice de la royauté du dieu, joint à la terre, joint au monde des hommes où nous vivons, a des effets immédiatement repérables, on ne peut pas s’y tromper. Quels effets ? Là-dessus, Marc s’est déjà expliqué dans les sections précédentes : il s’agit d’apporter la guérison et de chasser le mal sous toutes ses formes. Et cela, par l’effet d’une parole.

Il me semble que voilà une méditation ou une recherche à faire : quand nous observons qu’une vie a été restaurée (dans l’absolu, mais aussi dans l’une ou l’autre de ses dimensions : une liberté retrouvée, une sécurité retrouvée, une relation restaurée….), quand nous observons qu’un mal a été chassé, prenons le temps de revenir à la parole qui en a été l’origine, si nous le pouvons. Peut-être aboutirons-nous dans l’inconnu et l’indiscernable ? Peut-être aurons-nous la joie de remonter à une chose entendue et qui fut décisive ? Peut-être une pluralité de causes ? Car la semence tombe « sur la terre » et ne germe pas sans elle. Dans tous les cas, nous aurons eu la joie d’ouvrir les yeux sur l’invisible -même si c’est après coup. Nous aurons la joie de voir le dieu exercer sa royauté ici-bas, sur la terre, conjointement à d’autres forces d’ici-bas, « la terre », que ce même dieu a lui-même créé. Peut-être aurons-nous parfois la joie d’être un peu de cette terre qui co-agit, qui co-opère ? C’est moins sûr, c’est trop près, souvent, pour être vu de nous : tant mieux, nous n’attraperons pas « la grosse tête » !!

« et elle fait de grands rameaux, de sorte que peuvent sous son ombre les volatiles du ciel faire leur nid« . Ils ne font pas leur nid dans les branches du sénevé, il n’est pas apte à cela. Mais certains oiseaux nichent au sol, et sans doute est-ce d’expérience qu’en ramassant des graines, on trouve des oiseaux nichés à l’ombre de cette plante, tant elle est dense. Il y a ici, dans la formulation de Marc, une discrète allusion à une vision du prophète Ezéchiel : « Sur la haute montagne d’Israël je la planterai. Elle portera des rameaux, et produira du fruit, elle deviendra un cèdre magnifique. En dessous d’elle habiteront tous les passereaux et toutes sortes d’oiseaux, à l’ombre de ses branches ils habiteront. Alors tous les arbres des champs sauront que Je suis le Seigneur » (Ez.17,23-24). Le prophète annonce que l’exil et la réduction à rien du peuple d’Israël n’est pas le dernier mot, qu’un reste reviendra sur sa terre, et qu’il réalisera la promesse aux yeux et au bénéfice du monde entier. Portée universelle de l’action du dieu. Mais surtout, il me semble que l’on doit moins se focaliser sur ces oiseaux, qui restent hétérogènes à la plante; Il ne faudrait pas en oublier les rameaux : ils continuent à pousser, c’est cela qui est à l’origine de la densité ombreuse de la plante. Autrement dit, la vigueur de cette plante de sénevé est elle aussi à nulle autre pareille. Elle est animée d’une extraordinaire puissance de vie !

C’est plutôt l’ambiguïté de notre monde qui est ici montrée : les plus belles choses, parce qu’elles sont pleines de vie, peuvent aussi donner occasion à d’autres, d’une autre origine, de venir y trouver leur profit. Les plus belles actions, la vie qui redonne vie et chasse le mal, peuvent être occasion pour d’autres d’y trouver leur avantage. Sans doute cela aussi rend le discernement de l’action de la royauté du dieu difficile : il n’est pas simple, dans la vie ordinaire, de bien faire la part entre la plante qui pousse et l’oiseau qui niche à son ombre, tout paraît parfois effet d’une même cause. Il faut un regard attentif, passionné aussi, pour voir le dieu à l’œuvre, tant par son action immédiate (la graine) qu’en s’associant bien des intermédiaires (la terre).

La liberté du don de soi : dimanche 6 juin.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous retrouvons l’évangile de Marc, mais plutôt en sa fin : le lectionnaire veut servir la fête du Saint-Sacrement et choisit plutôt le bouleversement du texte de l’évangile, fondateur pour le lecteur comme pour tout croyant, plutôt que d’adapter ses fêtes à ce texte. Il suffit de le savoir… Le texte d’aujourd’hui a déjà été commenté dans son intégralité et on pourra trouver ce commentaire grâce à ce lien.

Je suis frappé cette fois-ci avant tout d’une absence. Mais pour m’en expliquer, il faut que je l’introduise. Voici : Jésus n’a rien institué durant sa vie, sauf un groupe de douze parmi les disciples qu’il s’est spécialement attaché et qu’il a rendu spécialement porteur de son « évangile » : pas exclusivement, car bien souvent les textes nous rapportent que ce qui leur est dit est dit également à tous, à un autre moment, que la mission qui leur est confiée est confiée également à tous, à un autre moment, mais disons qu’il leur confie sa mission comme au noyau de tous ceux à qui elle est confiée. Nous constatons ainsi qu’il a à la fois la conscience de sa propre finitude, du caractère passager de son ministère, et le souci de la durée, de la perpétuation de sa mission qu’il envisage donc comme plus grande que lui, comme faite pour se perpétuer toujours parmi les hommes.

Au dernier soir de sa vie en compagnie de ses disciples, il a un geste tout-à-fait étonnant, unique en son genre dans ce qui nous est rapporté de sa vie. Et c’est ce qui est rapporté dans le texte d’aujourd’hui. Le repas pascal est tout-à-fait traditionnel, rien de plus commun chez les Juifs (j’entends « commun » non pas au sens de banal, mais bien de partagé par tous !), mais le choix, dans ce repas familial très ritualisé, de changer certaines des paroles, ainsi que de modifier un geste (donner le pain « rompu »), ne peut être sans portée intentionnelle. Et tous l’ont bien compris, pour avoir rapporté cela avec détail.

Nous avons quatre récits de ce moment, chez Matthieu (Mt.26,20-29), Marc (notre texte d’aujourd’hui), Luc (Lc.22,14-23) et … Paul (1Cor.11,23-32). Jean n’en dit rien.

A vrai dire, les textes de Matthieu et de Marc sont très très proches : Matthieu semble ajouter quelques éléments au récit de Marc, en précisant pour le pain « prenez, mangez«  ; également, pour le vin, c’est après que les disciples aient bu que Marc fait parler Jésus, alors que Matthieu le fait s’exprimer en la leur tendant tout en disant « prenez, buvez-en tous« , ajout qui forme miroir avec le geste du pain. Matthieu ajoute également que le sang est versé « en rémission des péchés » et il change un mot : chez Marc, le sang est versé « en faveur ou à la place ([hupér]) de beaucoup ou de la multitude« , mais chez Matthieu il est versé « autour de ou au sujet de ou par-dessus [péri] beaucoup ou la multitude« . Sans doute Matthieu fait-il de la chose une relation plus marquée par l’interprétation, et ce dernier détail me fait penser que le mot d’alliance qui précède immédiatement a appelé à sa mémoire le texte d’Ex.24, où Moïse pour instaurer l’alliance asperge le peuple du sang dont il a d’abord aspergé l’autel. Le sens est que la vie (le sang est le signe de la vie) du dieu (l’autel est le signe de dieu) est communiquée à son peuple moyennant le consentement que celui-ci a donné à la Loi de ce même dieu. Et sans doute est-ce pour cela qu’il mentionne aussi les « péchés » : l’infidélité historique, concrète, à cette alliance doit être désormais prise en compte.

Pardon pour cette comparaison un peu touffue, et pour son aspect un peu « technique ». Mais je trouve que le texte de Marc est plus simple, plus ramassé, et que l’extension de Matthieu ressemble à un original retravaillé selon une réflexion ultérieure. Encore une fois, il ne faut pas se troubler de ces différences, chaque texte est un texte fondateur : nous avons la chance d’avoir pour textes fondateurs une pluralité de textes, des regards différents sur Jésus, ce qui est le seul moyen si l’on y réfléchit de laisser place aussi et de fonder notre propre regard dans ce qu’il a d’original ! C’est une merveille en fait !

Maintenant, je constate que les textes de Paul et de Luc sont plus proches entre eux. Je ne vais pas le détailler, pour ne pas alourdir à l’excès mon modeste commentaire. Ce n’est sans doute pas très étonnant, puisque Luc a longtemps été le compagnon de Paul. Marc aussi, me direz-vous : oui, mais il l’a quitté beaucoup plus tôt (et la tradition orale rapporte qu’il aurait rejoint Pierre). Mais ceci m’amène à ce que je disais en commençant, à savoir que j’étais frappé par une absence : Paul comme Luc ajoutent autre chose aux parole de Jésus, il aurait donné le pain rompu en disant aussi « Faites cela en mémoire de moi« . Or cela n’est ni chez Marc, ni chez Matthieu….

Notre texte d’aujourd’hui, celui de Marc (on pourra retrouver le détail de ce que je vais dire dans le commentaire précédent, dont le lien se trouve en haut), montre le geste de Jésus avec un sens bien précis : celui de donner sens à sa propre mort en l’anticipant. Ce n’est pas qu’on va lui prendre sa vie, c’est lui qui la donne, qui l’offre, qui la livre entièrement. Et pour Marc, ce geste se suffit à lui-même. Il est même irréitérable, nul ne peut faire à la place du Maître ce qu’il a fait. C’est un geste que seul Jésus pouvait faire, avec ce sens et cette portée. En ce sens, d’ailleurs, va l’annonce aux disciples -et à Pierre en particulier- de leur reniement : la fidélité jusqu’au bout et la persévérance malgré tout dans l’amour et le don est le fait du seul Jésus. Sa vie seule (son sang) est garante de l’alliance enfin historiquement, concrètement, réalisée dans une vie humaine.

Savador DALI, La dernière Cène. Jésus indique avant tout sa mort et son offrande, qui domine toute l’image. Le « rituel » est inexistant. Mais c’est le monde entier qui est pris à témoin et déjà comme transfiguré par cette offrande de soi.

Je suis frappé de cela, parce que dès l’origine une réitération rituelle de ce geste a été pratiquée : on voit dès les temps apostoliques ce nouveau rituel s’imposer. Bien sûr, Luc nous rapporte le « partage du pain » comme fréquent et constant d’emblée dans la première communauté, mais je pense qu’il ne faut pas oublier qu’en bon héritier de Paul sur ce point, il tend forcément à écrire cela. En réalité, c’est probablement la pratique de certains groupes qui a peu à peu gagné. Il faut dire que le contexte du repas pascal a pu aider : si les Juifs observants n’auraient sans doute pas réitéré ce geste en dehors de la Pâque annuelle, d’autres ont pu avoir un autre réflexe. Mais rien ne laisse garantir que Jésus ait tenu à ce qu’on ritualise ce qu’il a fait. Et pour ma part, je reste persuadé que le « faites cela en mémoire de moi » ne vise pas d’abord à faire reproduire le geste, et surtout pas comme un rituel, car Jésus n’a fait cela nulle part et à aucun propos !!

Bien plutôt, il s’agit de reproduire dans sa propre vie, le mouvement d’offrande qui préside à ce geste tout-à-fait unique et anticipateur de Jésus. Faire de sa vie une offrande, qui elle aussi sera unique parce que notre vie est la nôtre exclusivement et uniquement. Choisir nous aussi de dépasser le fatalisme de ce que nous subissons en lui donnant sens par le don. Notre corps, c’est notre vie dans ce qu’elle a de concret : c’est le lieu de notre relation aux autres, c’est là aussi que nous sommes atteints, là que notre vie est menacée ou ébranlée. En faire offrande, vivre nous aussi un « prenez, c’est mon corps« , c’est dépasser ce que nous subissons en lui donnant sens. C’est être plus grand par l’amour que ce qui nous amoindrit ou nous détruit. Jésus donne son corps à ses disciples, nous pouvons aussi bien le donner à qui nous voulons. C’est ce qui fait sens. La liberté est ici souveraine, tant pour donner que pour choisir les destinataires, même secrets, du don de nous-mêmes. Mais le dire ne peut qu’inciter d’autres à entrer eux aussi dans le même mouvement, dans la même offrande.

Post Scriptum. Je me rends compte qu’il faut ici une petite précision, quant à la compagnie de Jésus à ce moment du repas. On voit dans le texte de Marc (et Matthieu reprend exactement les mêmes éléments) que ce sont ses disciples qui lui demandent où préparer la Pâque et auxquels il demande de le faire de telle manière : quand il y vient, le soir, c’est avec les Douze, mais cela ne signifie pas qu’il n’y avait qu’eux, cela signifie seulement qu’il ne se déplaçait jamais sans eux. Rien n’empêche dans le texte de penser que Jésus et les Douze viennent rejoindre d’autres disciples pour la Pâque que ceux-ci ont préparée. Et Matthieu explicite le « leur donna » imprécis de Marc en « donna à ses disciples«  au moment du geste particulier. Bon, il ne faut pas voir chez ces deux auteurs une distinction si claire entre le groupe des Douze et celui des disciples, mais tout de même : voir les deux mentionnés à peu de distance laisse penser qu’il y a à cet instant précis une distinction voulue. Je referme cette parenthèse, qui n’est pas sans importance puisque certains en tirent que les seuls Douze sont habilités à « refaire le geste de Jésus » entendu comme un rituel. On voit bien qu’il s’agit ici d’une interprétation marginale au sens principal, et même essentiel, du texte. Et que cette interprétation est largement contestable : mais a-t-on le droit d’en parler ?… Dès qu’on verse dans des rites, on rentre dans des jeux de pouvoir, semble-t-il.

Immersion : dimanche 30 mai.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voilà avec les derniers mots de l’évangile de Matthieu, après avoir été plusieurs semaines durant dans l’univers de Jean, et alors que nous sommes dans une « année Marc »…! Quoiqu’il en soit, j’ai déjà commenté ce texte en son entier, sous le titre rejoindre celui qui nous précède toujours : qui veut un commentaire de la totalité du texte pourra le trouver par ce lien.

Je voudrais m’attacher cette fois-ci à la formule bien connue qu’on rencontre dans ce texte, formule familière entendue souvent : « Je te baptise au nom du père et du fils et du saint-esprit« . Et nous voyons le ministre arroser le front du bébé (parfois de l’adulte) avec de l’eau tout en prononçant ces mots. Et nous comprenons bien souvent cette formule en deux temps : 1° « J te baptise« , je fais ce geste de te verser de l’eau sur le front ou la tête, avec tout ce que ce geste comporte d’inaugural, et pleins d’effets que des gens intelligents savent énoncer ou détailler ; 2° « je fais cela au nom du père et du fils et du saint-esprit« , c’est-à-dire de par leur autorité, par délégation. C’est moi, le ministre, qui ai fait cela, mais en fait, le croyant doit comprendre que ce n’est pas moi mais un dieu père, fils et saint-esprit qui a agi.

Or il y a deux mots en grec pour dire plonger, et un simple regard dans le dictionnaire les fait apercevoir sur la même double-page. [baptoo] signifie plonger, comme on plonge un tissu ou une toile dans la teinture : on la met, on la trempe, puis on la retire ; ou encore comme on plonge un vase dans l’eau, dans le puits, pour y puiser de l’eau : on le met puis on le retire ; ou encore comme on plonge un bateau dans l’eau, pour qu’il flotte et se déplace et soit utile à bien des choses : il a sa coque plongée dans l’eau de sorte qu’il est opérationnel. Il est « lancé », comme on dit dans la marine.

L’autre mot, [baptidzoo], signifie aussi plonger, mais dans le sens de submerger, ou d’immerger : c’est au sens où l’on perd pied, ou quelque chose coule au fond de l’eau. Pour un bateau, c’est au sens de couler un navire : il ne servira plus à grand chose, il est au fond, entièrement absorbé par l’eau. Or c’est ce deuxième verbe qui est ici employé, c’est celui-là qui donne littéralement le latin, puis le français « baptiser« . Autrement dit, il est ici question de perdre pied, de perdre la maîtrise, de perdre ses repères. L’ondoiement auquel nous sommes habitués dans la pratique est une mauvaise image, elle conduit à un ritualisme d’autant plus formel qu’elle est largement atténuée et même changée. Ce dont il est question, c’est d’être introduit dans un nouveau milieu en lequel on est sans appui, sinon ce milieu même. Et ici, ce milieu, c’est « le nom du père et du fils et du saint esprit« .

En fait, la compréhension en deux temps qui est commune est impossible, et d’autant moins que la préposition employée en grec est [éïs] : baptiser [éïs to onoma], « immerger dans le nom« . Ce « dans » n’est pas le [én], c’est-à-dire l’indication statique du lieu où l’on se trouve, mais l’indication dynamique du lieu dans lequel on entre. Il s’agit de « s’enfoncer dans« . C’est une progression, un cheminement. La semaine dernière, il était question chez Jean de « cheminer dans toute la vérité » : l’idée est la même ! Cette plongée est progressive, c’est sans doute l’œuvre d’une vie. On ne peut jamais dire « j’ai été baptisé« , comme d’une chose accomplie ; on peut seulement dire « je suis baptisé« , comme d’un processus en cours. Je suis en train d’être progressivement immergé et submergé dans le nom du père et du fils et du saint esprit.

Et nous voilà revenus à ce nom, ce fameux nom, que nous énonçons sans trop y penser tant la formule est balancée et coutumière. Sans nous rendre compte de l’aberration que nous énonçons bien tranquillement : nous disons LE nom, et nous en disons TROIS. La chose est tout simplement impossible… Et pourtant, ici, oui, elle est possible, elle est même effective.

C’est d’abord comme si en appeler un, c’était appeler les trois. Car qui dit « père » dit nécessairement « enfant », ou « fils » ou « fille » : nombreux sommes-nous à avoir fait l’expérience de devenir père ou mère, et ce fut quand arriva notre premier enfant. J’ajouterais même que ce ne fut pas alors fini, mais que cet apprentissage se continue tant que cet enfant est présent à ce monde. Et sans doute même quand il s’en retire, si hélas ce malheur nous est arrivé. Car l’enfant une fois arrivé, il n’est même plus possible d’imaginer que ce monde soit sans lui, on dirait qu’il a toujours été là ! Et si nous avons la joie d’avoir plusieurs enfants, on peut, je crois, dire que c’est un nouvel apprentissage à chaque fois. « père » ou « mère », sont des noms de relation : ils n’ont de sens que par une relation, que par un autre. Et ainsi, dire « père », dire un nom, c’est nécessairement dire l’autre, « enfant », ou « fils » ou « fille ».

La chose est vraie aussi dans l’autre sens : dire « fils », c’est nécessairement dire « père » et « mère ». Si l’on dit « fils », on se demande automatiquement « …de qui ? ». C’est aussi un nom de relation. Ce n’est pas un nom « substantiel », comme on dit : un nom qui dit ce qu’est un être indépendamment des autres. Au contraire, ce sont des noms qui disent ce qu’est la relation d’un être à un autre. C’est sans doute ainsi qu’il faut comprendre qu’avec un nom, on en dise trois. Vous allez me dire : et le saint esprit ? A quoi je répondrai : je n’en sais rien. On a dit bien des choses, fort belles d’ailleurs -parfois. Mais je constate juste que si nous, nous avons des références plutôt « binaires » pour les relations, il y a ici une référence « ternaire ». Voilà qui contribue, si on veut bien le reconnaître, à nous faire justement « perdre pied », notre absence de référence ou de repère commence déjà ici, simplement à l’énoncé des noms…

Et puis il y a aussi ce « et« , récurrent. On pourrait avoir « dans le nom du père, du fils et du saint esprit » : le « et » viendrait clore une liste en en liant le dernier élément. Mais là, la réitération du « et » crée une insistance : et aussi…, et aussi… ! Comme si on ne savait plus ou donner de la tête. Comme si c’était étourdissant. Comme si on était entouré de toutes parts, comme si où que l’on se tourne se trouvait un visage pour nous sourire et des bras pour nous accueillir. La nouvelle réalité dans laquelle nous sommes immergés ne se résume pas à un face-à-face immobile ou fascinant : elle invite à un mouvement incessant, elle fonde une liberté par la pluralité. Bouge ! Vis ! Retourne-toi ! Change ! Agis ! Avance ! Tourne ! Il y a toujours quelqu’un avec toi, et jamais personne ne te contrains à telle ou telle orientation ou direction. Ton nouvel univers est un univers de liberté inimaginable, en lequel tu peux devenir ce que tu es. C’est le milieu d’un avènement nouveau.

Young mother and father with newborn

Peut-être faut-il relier cette finale de Matthieu au début de son livre, qui est peut-être son titre, comme c’était le cas dans l’ancienne manière d’écrire, à l’antique. Matthieu donne comme titre et comme premiers mots à son oeuvre : [Biblos génésséoos Ièssou Khristou uiou David uiou Abraam], Livre des origines de Jésus, Christ, fils de David, fils d’Abraham, ou Livre des générations… Alors, immédiatement après, Matthieu retrace une généalogie (reconstruite !) pour descendre depuis Abraham par David jusqu’à Jésus. C’est une magnifique passage qui, pour celui qui connaît bien sa bible, ré-évoque de nombreux et importants passages d’une histoire étonnante. Et cela rend bien compte de la fin du titre, « fils de David, fils d’Abraham« . Mais pas du reste du titre. Cela laisse voir que tout son livre, s’il va sans doute montrer aussi à quel point Jésus se montre fils de David et fils d’Abraham, va aussi montrer comment il est « Christ » et comment il a … plusieurs engendrements, comment il naît ou est engendré de plusieurs manières. On est décidément dans le régime de la pluralité, ouvrante, libératrice.

Peut-être que le dernier engendrement évoqué, c’est celui-ci : dans l’eau, génétique et amniotique, c’est une naissance de ce fils qui se fait dans notre propre immersion. Plongé dans le nom du père et du fils et du saint esprit, je participe à sa propre génération, à son engendrement. Je suis par lui, avec lui, en lui, engendré par un père et destinataire et donneur avec lui d’un esprit. Décidément, il y a de quoi perdre tout repère, non seulement de quoi perdre pied, mais de quoi en perdre la tête ! Il me semble en tous cas qu’être baptisé au nom du père et du fils et du saint esprit, c’est vivre en faisant des choix, plein de la confiance d’être toujours accompagné, en découvrant progressivement la liberté d’être soi, d’advenir à soi, de naître sans cesse.

Le cœur de la conversation : dimanche 23 mai (Pentecôte).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte de l’évangile d’aujourd’hui est en fait deux textes, à peu de distance dans l’évangile de Jean il est vrai, mais tout de même deux textes. Le premier est en Jn.15,26-27, et c’est celui que j’ai choisi de commenter il y a trois ans, en essayant de faire ressortir comment témoigner consistait à « se laisser à l’esprit », en laissant celui-ci nous transformer peu à peu jusque dans nos fondements intimes.

Cette fois-ci, je voudrais commenter l’autre texte, qui est en Jn.16,12-15. Et l’on est frappé d’abord par l’entrée en matière : le discours est fort long, il a déjà été plus long que les autres longs discours rapportés ou construits par Jean. Mais voilà que Jésus dit : « J’ai encore beaucoup à vous dire… » Cela pourrait laisser entendre que le discours est relancé, qu’il va être encore beaucoup plus long ; mais en fait, étant donné le caractère ultime de ce discours d’adieu, étant donnée l’imminence de l’arrestation, cela laisse plutôt entendre que des mots ne seront pas mis sur de nombreuses réalités, qui vont ainsi échapper.

Et de fait, peut-on tout dire ? La mort ne vient-elle pas toujours interrompre un processus de communication ? Ne regrette-t-on pas toujours de n’avoir pas dit encore ceci ou cela ? Jésus n’échappe pas à cette réalité, qui fait partie de la mort telle que nous l’abordons et l’expérimentons. Le dialogue est une con-versation : par la parole, nous versons chacun notre âme dans l’âme de l’autre, et cela vaut par le processus même plus encore que par le contenu. C’est une processus infini, fait pour durer toujours. « Se parler », ce n’est pas seulement se donner telle ou telle information (même si c’est aussi cela, et on voit bien ce qui se passe quand ce n’est pas le cas !!!), mais c’est continuer d’habiter dans l’âme l’un de l’autre, et c’est continuer de donner mon âme, et c’est continuer d’accueillir ton âme, et c’est chercher à ne faire qu’un. Le « dire » ([légéïn]) de Jésus est de cet ordre : il dévoile ce qu’il a, ce qu’il est, en propre, en même temps que ce « dire » est un choix (et le mot, en grec, signifie d’abord ramasser, cueillir : on voit bien l’idée des mots comme des fleurs cueillies pour être offertes, comme des aspects de soi choisis pour être offerts).

La raison avancée est plus étonnante encore : « … mais vous ne pouvez pas porter à présent. » « porter » ([bastadzéïn]), c’est vraiment l’idée de soulever ou porter un fardeau, c’est mettre en mouvement ou supporter un poids très lourd. Ce qui n’est pas encore dit constitue, peut-être ajouté à ce qui a déjà été dit, une véritable poids ! Il faut dire que, peu auparavant (Jn.16,1-6), Jésus a dit à ses disciples qu’ils seraient exclus de la synagogue, qu’ils seraient même tués « au nom de Dieu », qu’il ne le leur avait pas dit dès le début parce qu’il était avec eux… On imagine bien le climat lourd qui règne, avec l’annonce de sa propre mort imminente, et maintenant celle à venir de ses disciples. En rajouter encore sera vite insupportable ! Sans quelque chose qui donne sens à tout ceci, c’est tout simplement insupportable !

Or, déjà, il avait ajouté (Jn.16,7) : « Mais je vous dis la vérité : il est de votre intérêt que moi, je m’en aille. Car si je ne m’en vais pas, le paraclet ne viendra pas à vous. Si je vais, je lui donnerai mission auprès de vous. » Et il revient maintenant sur cette venue, la venue d’un autre semblable à lui : « Or lorsque viendra celui-là, l’esprit de la vérité, il vous fera cheminer dans toute la vérité. » Ce qui donne sens à tout ce poids, à ces annonces insupportables, à cette séparation, à la mort même, c’est quelqu’un, « celui-là« . Ce n’est pas un pronom neutre, qui désignerait une chose, une réalité, une notion, mais bien un pronom masculin singulier, à valeur personnelle. Dans le grand vide laissé par cette con-versation interrompue, il y a place pour un autre, appelé juste auparavant « le paraclet« , quelque peu avant encore « un autre paraclet » (sous-entendant que Jésus lui-même est un paraclet aussi -et même avant), et appelé à présent « l’esprit de la vérité« .

Rappelons-nous que la vérité, chez saint-Jean, (je vais me permettre de résumer ici, ce que La Potterie développe et prouve en deux magnifiques gros volumes !), ce n’est pas une notion, ni une abstraction : c’est le fait très concret de la vie dans la chair du verbe co-éternel au père, le fait qu’il vienne vivre dans la chair, qu’il traduise dans une vie telle que la nôtre, sa relation parfaite et unique au père, la rendant par là-même communicable. La vérité, c’est en quelque sorte la vérité de la relation au dieu établie par la relation d’un homme, Jésus, à un père, comme celle d’un fils unique. Nommer celui dont la venue est maintenant annoncée : « l’esprit de la vérité« , c’est lui donner déjà un rapport très intime à cette relation et à la communication de celle-ci, c’est en faire comme le secret même de cette relation !

Or, « il vous fera cheminer dans toute la vérité. » Cheminer. A la fois tracer un chemin et découvrir progressivement. Celui qui vient, qui est donné, c’est celui qui va faire entrer et progresser dans la découverte et le partage de cette même relation filiale, vécue à hauteur d’homme. Celui qui du coup va donner sens à ce poids insupportable du moment. Celui aussi qui va s’adapter à chacun pour permettre une progression, un cheminement : celui qui va tenir compte de l’histoire passée, présente et à venir de chacun pour tracer une route et permettre de vivre cette relation filiale, chacun à sa manière. Quelle merveille ! La possibilité réelle de partager de plus en plus la relation unique à son père de Jésus lui-même ! Et cela, à travers notre histoire à chacun. Je rajouterais bien une remarque : [hodègéoo], « cheminer, conduire » est construit sur le radical de [hodos], le chemin, la voie. Or ce mot est celui par lequel, au témoignage de Luc notamment, la première communauté chrétienne s’est elle-même désignée. On pourrait donc dire que être « chrétien », c’est d’abord se laisser conduire sur le chemin, c’est faire partie de ceux qui qu ose laissent conduire par l’esprit dans cette assimilation à Jésus, l’unique fils donné par le père, venu dans la chair et vivant avec elle auprès du père…

« Il ne parlera pas, en effet, à partir de lui-même, mais ce qu’il aura entendu il dira. » Il ne vient pas ajouter des choses nouvelles, il ne vient pas être une nouvelle source de dévoilement, de sorte que nos oreilles seraient troublées par deux discours, et que nos cœurs seraient tiraillés entre deux fidélités. Non, il vient en quelque sorte répéter ce que lui aura entendu. Nos oreilles à nous ont pu être inattentives, partiellement distraites : voilà quelqu’un à l’écoute irréprochable, une écoute profonde qui suppose une compréhension entière. Et celui-là vient re-dire, répéter. Il vient en quelque sorte rétablir la con-versation interrompue : et même l’améliorer, la rendre parfaite. Il vient re-dire ce que nous n’avons que partiellement ou mal entendu, il vient rendre notre compréhension parfaite. Il est, lui-même, l’âme de cette con-versation. En le versant à notre âme, Jésus verse en quelque sorte l’âme de sa propre âme dans la nôtre, il donne tout. Du reste, à la mort de Jésus, Jean écrit : « et inclinant la tête, il transmit l’esprit. »

Masaccio, Trinità (détail), fresque, Santa Maria Novella, Florence. L’esprit, âme versée du père dans son fils, est l’âme du don de soi qu’il nous fait en donnant sa vie. Et c’est cela-même qui est versé en nos cœurs.

L’esprit « annoncera« . Trois fois de suite, Jean va employer le même verbe pour développer ce que l’esprit accomplit : « …et les choses-qui-arrivent, il vous annoncera. Celui-là me glorifiera, parce que du mien il prendra et vous annoncera. Tout ce qu’a le père est mien : c’est pourquoi je dis que du mien il prendra et vous annoncera. » Le verbe [ann’anguéléïn] signifie, rapporter, redire : et l’on voit qu’il s’agit d’une action à une triple profondeur. D’abord une interprétation de l’actualité, des évènements qui surviennent. Il donne sens à ces « choses-qui-arrivent« , dont nous cherchons le sens, en particulier (comme là !) quand elles nous semblent tellement contraires à ce à quoi nous nous attendions. Deuxième profondeur, il « prend du mien« , de ce qui est dans mon cœur à moi, Jésus, de mes sentiments et de ma manière de comprendre les choses, et ouvre un chemin pour vivre ces « choses-qui-arrivent » comme je les aurais vécues moi-même. Etant l’âme de Jésus, il nous donne, versé dans la nôtre, d’être Jésus lui-même vivant cette situation qui advient. Troisième profondeur enfin, parce que « tout ce qu’a le père est mien« , parce que Jésus a qualité de fils unique dans la chair et désormais avec celle-ci dans le père, il donne de vivre ces « choses-qui-arrivent » avec une portée éternelle, comme ce fils, en tant que ce fils unique. Etant l’esprit du père donné par celui-ci à son fils unique, qui les fait une seule âme, un seul cœur, un seul dieu, il nous donne d’être un avec eux et en eux à travers « ces choses-qui-arrivent« .

C’est par l’esprit que ce que nous vivons prend une portée différente. Que ce que nous offrons atteint son but. Que ce à quoi nous voulons donner sens au profit de telle ou telle personne, ce que nous voulons donner, parvient effectivement à son but. Parce que c’est par l’esprit que notre vie atteint sa plus grande profondeur. En vérité, il me semble qu’accueillir l’esprit, ou plutôt s’ouvrir à l’esprit qui nous a été donné et qui nous attend en nous-mêmes, c’est entrer ou ré-entrer dans cette con-versation avec Jésus. Et c’est le secret sans doute pour donner à nos vies, à ce qui nous arrive, une portée vraiment autre, pour en faire une autre vie, celle qui n’a pas de fin, dès à présent.

Vivre dans le monde : dimanche 16 mai.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Jésus est à deux doigts d’être arrêté, jugé, condamné et tué, quand Jean met dans sa bouche cette longue prière. La perspective de sa mort lui fait nécessairement penser à beaucoup de choses, et notamment se préoccuper plus que jamais de ce qui va arriver aux siens quand il ne sera plus là !

J’ai déjà commenté ce passage, mais je reste frappé aujourd’hui par le rapport au monde qui s’y manifeste. J’en suis d’autant plus frappé qu’il me semble entendre facilement aujourd’hui citer ce « ils ne sont pas du monde » un peu à tout propos, notamment pour justifier de se situer, comme chrétien, en dehors de la vie d’aujourd’hui. Comme si le rapport au monde était pour un disciple du Christ nécessairement conflictuel. Comme si le monde était foncièrement mauvais, et qu’il s’agissait avant tout de se tenir à l’écart, mieux : d’en être finalement retiré. Comme si le « salut », c’était au fond de pouvoir quitter le monde. Et de brandir la « culture de mort » à tout bout de champ…

Commençons par observer que la demande de Jésus à son père, c’est : « Je ne te demande pas que tu les retires du monde mais que tu les gardes du mauvais. » Voilà qui met en évidence que le « monde » et le « mauvais » (ou le « mal ») sont deux choses différentes. Le parallèle est d’autant plus fort pour les opposer que ces deux termes sont précédés de la préposition [ék], qui marque l’origine, ce dont on sort ou d’où l’on vient. Ce qui vient « du monde » ne vient donc pas « du mauvais ».

En revanche, il y a bien du « mauvais » dans le « monde », puisque la demande spécifique est, au sujet des disciples, qu’ils soient gardés du « mauvais » plutôt que enlevés du « monde », signe que, toujours dans le monde, ils y seront forcément confrontés au « mauvais ». Ce qui est traduit ici par garder, c’est un verbe qui a le sens de veiller sur : c’est exactement ce verbe qui apparaît le premier dans le texte, « garde-les en ton nom que tu m’as donné ». Ce n’est pas garder au sens de monter la garde ou de conserver, qui est un autre verbe. Il ne s’agit pas d’une entreprise de défense, d’élever un rempart, d’éviter au disciples d’être atteints par le mal. Ils ne seront pas protégés au sens où la chose leur serait évitée. Du reste, quand celui même qui parle ne va éviter ni le mal ni la mort, comment pourrait-il demander une telle chose ?

De quoi s’agit-il alors ? Mais peut-être, avec ce [ék] qui porte l’idee d’origine, la question est-elle de n’avoir pas origine commune avec le « mauvais », d’être gardé d’aucune compromission avec lui, d’être gardé de faire cause commune avec lui ? Et là, il faut veiller, il faut que le « père saint », c’est-à-dire « à part », le « père autrement », les « sanctifié dans la vérité », les fasse « vivre autrement » que dans la compromission avec le « mauvais ». Et comme l’actualité nous fait voir combien cette prière, cette demande, est nécessaire ! Combien les scandales qui, moi, parfois, me submergent, mettant en cause des personnes qui, au nom même de leur qualité de disciples, voire de leur qualité de responsables parmi les disciples, se sont nettement compromis avec le « mauvais », combien ces scandales montrent que cette prière était nécessaire, est toujours nécessaire.

Mais le « monde » alors ? Eh bien, il est d’abord le « lieu » des disciples. Pas questions qu’ils en soient retirés : donc, pas non plus question qu’ils s’en retirent eux-mêmes ! Ce serait déserter le lieu même de la confrontation, le lieu même du combat. Ce serait abandonner tout espoir de victoire, toute espérance de salut ! C’est le lieu d’où parle Jésus : « Je dis ces choses dans le monde, de sorte qu’ils aient en eux ma joie…. » Parce que lui est dans le monde, sa joie peut être en eux, dans eux. Le monde est le lieu à habiter, le lieu seul où peut se diffuser la joie. Et si l’on n’y est pas, il faut y entrer, y aller : « Comme tu m’as envoyé moi dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde ». Cette fois, dans traduit la préposition [éïs], qui est dynamique : entrer dans. Ainsi le monde n’est pas mauvais, mais il est le lieu où aller et demeurer, parce qu’il est le lieu de la diffusion de la joie.

C’est le lieu de vie des disciples , mais ce n’est pas non plus leur lieu d’origine. Voilà qui est plus étonnant, mais le texte est sans appel ! Par deux fois est répétée la même chose : « Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde ». Toujours ce [ék]. Je trouve ce texte difficile. La première chose que j’en retire, c’est que pour comprendre ce qu’il veut dire pour les disciples, il faut comprendre ce qu’il veut dire pour leur maître, puisque c’est lui le point de référence et de comparaison. Or il a été conçu, il est né, il a marché, il a travaillé, il a souffert, il a mangé, il a bu, il a eu des amis, il est mort…. Comment ne pas dire qu’il est bien « de chez nous » ???

Mais aussi il n’est pas que cela. A Pilate, chez Jean, il dira aussi : « Je suis né et je suis venu dans le monde pour cela : rendre témoignage à la vérité ». Autrement dit il est bien « de chez nous » et l’un d’entre nous, mais il n’est pas que cela, il a aussi une autre origine. Et peut-être bien que c’est cela qu’il donne en partage à ses disciples, d’avoir une autre origine, en leur donnant pour père son père, celui qui est « père autrement ». Celui qui a fait le monde, celui qui a tant aimé le monde, celui qui veut sauver le monde en lui donnant son fils unique.

Décidément, en cherchant à devenir disciples, ni ne pouvons-nous oublier que nous avons d’abord une origine dans le monde, ni ne pouvons-nous oublier qu’il nous en a donné une autre, la sienne, mais justement pour venir au monde porteurs d’autre chose, porteurs d’un « vivre autrement » à cause de celui qui est notre « père autrement ».

Vive l’amitié ! : dimanche 9 mai.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai donné déjà quelques précisions sur ce texte, notamment sur le sens des mots. Je suis frappé par les comparaisons nombreuses qui sont présentes en si peu de lignes.

Si je regroupe les passages où Jésus parle de son père, et de sa relation à celui-ci, j’obtiens ceci : « Le père m’a aimé. J’ai gardé les instructions de mon père, et je demeure dans son amour. » Cela fait ressortir, à un moment crucial (nous sommes, chez Jean, entre le lavement des pieds et l’arrestation de Jésus), ce qui est au cœur de la relation entre Jésus et son père : une relation dont le père a l’initiative -il est père !- et à laquelle il répond par l’obéissance, ou l’observation ponctuelle de ce que celui-ci lui a appris. C’est là une correspondance classique dans les Ecritures : « Dieu dit à Abraham : pars ! Abraham partit. » Pas un mot de plus, pas un mot de moins : une correspondance parfaite entre le dieu qui est à l’origine est celui auquel il s’adresse, voilà qui dessine une alliance totale. Il en est de même entre Jésus et son père.

Maintenant, si je regroupe les passages où il est question du rapport entre Jésus et ses disciples, j’obtiens ceci : «  Je vous ai aimé : demeurez dans mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour. Ces choses, je vous les ai dites afin que la joie, la mienne, demeure en vous, et que votre joie soit entière. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande : je ne dis plus que vous êtes esclaves, parce que l’esclave ne sait pas ce que fait son seigneur ; mais vous, je vous ai appelé amis, parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon père, je vous l’ai fait connaître. Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis et vous ai établis, afin que vous alliez et que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure. Cela je vous commande, que vous vous aimiez les uns les autres. » La relation de Jésus à ses disciples imite sa propre relation à son père, à ceci près que cette fois, c’est lui qui est est l’origine, c’est lui qui a l’initiative.

Et puis il détaille plus les conséquences pour les disciples : les voilà en passe d’être remplis de joie, les voilà au bord d’être « amis », et non plus seulement « esclaves ». Les voilà donc qui peuvent changer de statut, pour peu qu’eux aussi entrent dans cette correspondance parfaite qui imite celle de Jésus vis-à-vis de son père. Ouf ! Voilà une perspective redoutable ! Est-ce seulement possible ? Eh bien il semble que oui, et ce n’est peut-être pas aussi « compliqué » qu’il n’y paraît. En effet, « je vous ai appelé amis, parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon père, je vous l’ai fait connaître. » Tout commence par une parole entendue, écoutée, accueillie. Deuxième étape, cette parole suscite la joie : « Ces choses, je vous les ai dites afin que la joie, la mienne, demeure en vous, et que votre joie soit entière. » Et voilà sans doute qui devient opératoire, car la joie fait agir presque sans y penser, d’un manière qui est toute naturelle. N’est-ce pas que, chaque fois que nous remercions une personne pour un bienfait, cette personne répond que la chose était « normale », « naturelle » ? Je crois que c’est exactement cela : la joie fait agir avec naturel, comme si c’était naturel. C’est sans doute cela, la « grâce » : agir comme disciple, comme si c’était naturel. Alors voilà : accueillir la parole, puis laisser la joie nous envahir, et agir en conséquence. C’est cela, être « amis » avec lui.

Et puis il y a un autre niveau, encore, qui est celui des disciples entre eux : « Ceci est l’instruction, la mienne : que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés. un amour plus grand que celui-là, personne ne l’a : que quelqu’un dispose sa vie en faveur de ses amis. » Ici, les disciples sont appelés à se redonner les uns aux autres cette parole qu’ils ont reçue, puisque tout commence par elle, et puisque c’est ainsi d’abord qu’ils sont aimés par Jésus. Ils sont appelés à se communiquer la joie. Et sans doute est-ce ainsi que, progressivement, nos vies se trouvent disposées en faveurs autres. Or dans ce cercle, la dimension verticale se trouve à son tour fichée, depuis le point originel : « Tout ce que vous demanderez au père, il vous le donnera. » C’est comme si, à l’aboutissement de tout, dans notre amitié même, se trouvait le lien avec le père, l’ouverture à lui, la possibilité indéfinie de lui demander -et comment ne serait-ce pas justement en faveur des amis ?

C’est étonnant : quand on lit ce passage, il a quelque chose d’éternel, d’infini, par le retour des mêmes mots, mais disposés un peu autrement, par les effets de circulation qu’il y a à travers ce texte. Il y a un premier cercle, originel : celui de Jésus et son père. Et puis il y a un deuxième cercle, celui de Jésus et ses disciples : et celui-ci vise à être comme une extension du premier. Et puis il y a un troisième cercle : celui des disciples entre eux, le plus accessible, le plus extensible, celui qui se diffuse à travers le monde avec le plus de facilité, parce que par les voies les plus simples et les plus appréciées, celles de l’amitié. Et il me semble que cela donne une portée toute nouvelle à nos « cercles », à nos amitiés. Elles sont le lieu précieux où se trouve vécu un amour qui vient d’en-haut, de tout en-haut et qui nous y ramène par des chemins de joie. Vive l’amitié !

Vin de la joie et de la convivialité : dimanche 2 mai.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Je suis la vigne la véritable et mon père est le vigneron. Toute pousse en moi ne portant pas de fruit, il la taille, et toute [pousse] qui porte fruit, il la taille-en-profondeur, afin qu’elle porte une plénitude de fruit.… J’avais seulement commencé à commenter ce passage de l’évangile de Jean, il y a trois ans : je vous invite à vous y reporter pour commencer, car il est question de la taille de la vigne, et si l’on ne connaît pas bien cette pratique, on risque de faire des contresens !

En prenant la suite de ce commentaire, je me rends compte que je n’ai pas abordé une question préalable importante : si après avoir dit « Je suis la porte« , « Je suis le beau berger« , « Je suis la lumière du monde« , « Je suis le chemin, et la vérité et la vie« , pourquoi Jésus ajoute-t-il maintenant encore un « Je suis…« , en ajoutant « Je suis la vigne » ? Il me semble que c’est le contexte qui l’explique : dans l’allégorie de la vigne, il est question de taille, donc de trancher et retrancher. C’est une opération redoutable, et tous savent ce que veut dire se couper, voire se blesser. Et qu’une blessure avec un objet tranchant peut être une blessure mortelle. Et que si on traitait une personne humaine comme on traite le pied de vigne, le sang coulerait.

Or Jésus vient, dans l’évangile de Jean, d’annoncer clairement à ses disciples que « l’heure est venue« , qu’il « s’en va » et qu’il « va vers le père« . Tous en sont troublés et terrifiés. Les disciples ont compris qu’il leur annonce sa mort violente, et il faut bien voir à quel point cela contredit leur espérance messianique : celle d’un chef vainqueur qui prend le pouvoir au nom du dieu et qui rétablit Israël dans ses droits et son ampleur attendue. Par définition, il ne peut pas mourir, mais c’est lui qui doit faire mourir ses ennemis. De même si l’on se base sur le titre de « fils de l’homme » que, bien souvent, Jésus a repris à son compte : il s’agit d’un être « divin » qui intervient dans l’histoire pour combattre les ennemis du dieu et qui emporte avec lui les « élus ». Là non plus, il n’est pas question de mort pour lui. Alors, Jésus doit donner une piste à ses disciples. Jean s’applique à cela, même après coup : pourquoi « fallait-il » que le Messie souffrît et mourût…? Et pourquoi encore aujourd’hui, la vie de disciple n’est-elle pas une longue suite de victoires splendides et une glorieuse progression ?

Nous avons déjà dit qu’il s’agissait d’une taille, délicate. Une taille qui concerne la vigne entière, donc celui qui dit « Je suis la vigne », toute la parcelle, l’ensemble des plants. Mais du coup, une taille qui s’exerce concrètement aussi sur chacun des plants, sur chacune des branches. Et c’est une taille qui s’exerce sur le vivant, précisément parce qu’il est vivant, le but c’est le fruit.

Le temps est ici capital, on l’a vu aussi : un rameau qui n’a pas un an, il faut le tailler un peu pour le renforcer ou le conduire. Un rameau d’un an, il faut le tailler dur parce que c’est lui qui portera le plus de fruit. Un rameau de plus d’un an, il faut souvent l’ôter parce qu’il y a peu de chance qu’il porte quoi que ce soit. Cela invite à une interprétation personnelle pour chaque disciple, pas plus grand que le maître et participant au même mystère que le maître : tous les coups qui arrivent à notre vie, tout ce qui semble « tailler dans le vif » dans nos existences, tout cela est sous le signe de la nouveauté et de l’espérance : un fruit, et même une abondance de fruits, voilà l’attente, voilà l’horizon. Il n’est pas question ici de l’âge que nous avons, il est question de la nouveauté de ce qui nous frappe : tout nouveau, c’est une promesse pour plus tard, un rameau de moins d’un an. La deuxième fois, la taille est plus dure, plus approfondie, plus soignée, plus détaillée (dé-taillée) : c’est cette fois-là que nous pouvons produire un fruit abondant et magnifique.

« Déjà vous êtes taillés-en-profondeur par le moyen de la parole que je vous ai dite. » Déjà. La parole a déjà constitué un sécateur, elle a déjà porté les entailles aux endroits stratégiques, elle a déjà révélé les lieux où il fallait couper. Autrement dit, une fréquentation assidue de la parole, et une intégration, une méditation de celle-ci, évite l’effet de surprise. Ce qui nous arrive nous atteint en des jointures qu’au fond nous connaissons déjà, même si la disjonction n’a pas encore été opérée. Cela nous permet de consentir à cette taille, à ce retrait, à cette perte. Et cela nous permet de rester du « bon côté ».

Car il y a cette question, évidemment. C’est une partie du rameau qui est retranchée, une partie qui est autant le rameau que celle qui reste. Il s’agit donc de se situer intérieurement, par le consentement, dans ce qui reste attaché au tronc, plus que, par le regret, dans ce qui tombe à terre. « Demeurez en moi, comme moi en vous. De même que le rameau ne peut pas porter de fruit à partir de lui-même s’il ne demeure dans la vigne, de même vous non plus si vous ne demeurez en moi. » Bien sûr ! La partie du rameau tombée à terre ne peut plus porter de fruit (même si, à un moment de la taille, une partie du rameau retranché a déjà des pousses fructifères). De même d’ailleurs que le fruit de la vigne ne peut plus mûrir une fois cueilli.

Mais qu’est-ce que ce fruit ? Le raisin peut bien sûr avoir de nombreux usages, mais l’usage-roi, celui auquel on pense avant tout, c’est le vin. Et le vin, dans la culture biblique, est associé à la joie et à la fête : c’est dans ces moments-là qu’on sert du vin, c’est pour ces moments-là qu’on réserve ce que l’on a produit. Le vin est sans pareil pour libérer les esprits, libérer la parole, des-inhiber suffisamment les convives (pas besoin d’excès) pour que la convivialité soit belle. Ainsi, il me semble que cette focalisation sur le fruit, sur le fait de porter du fruit, c’est une focalisation sur le grand festin ultime, sur une joie et une convivialité ultime où nous retrouver tous. Je pense que c’est très important : pour consentir à perdre quelque chose de sa vie, quelque chose à quoi l’on tient, qui compte, il faut pouvoir se dire que ce n’est pas en pure perte, que l’on va par cela aussi augmenter la joie et l’unité quelque part, apporter à d’autres.

« Si quelqu’un ne demeure pas en moi, c’est-à-dire s’il reste dans le regret de ce qu’il perd, s’il ne s’en détache pas mais reste situé dans ce qu’il est en train de perdre, il est jeté dehors comme le rameau et il se dessèche, et on les rassemble et on les jette dans le feu et ils brûlent » Triste devenir, loin de la joie et de l’unité. C’est un chemin d’autodestruction.

Au contraire, « Si vous demeurez en moi, c’est-à-dire si vous vous situez dans la perspective de la vie, si vous consentez pour la joie et l’unité à ce que vous perdez, « et que mes mots demeurent en vous« , c’est-à-dire ce qui vous a déjà fait comprendre qu’il faudrait en passer par là, qu’il faudrait un jour perdre ceci ou cela, que c’était bien possible en tous cas ; mais aussi ces mots qui vous ont attachés indéfectiblement à la vie, l’unité et la joie que vous pouviez apporter, ou à la croissance desquelles vous pouvez contribuer, « demandez ce que vous voulez, et cela à vous surviendra. » Ce que vous voulez, ce n’est pas « n’importe quoi » : c’est bien ce qui est enraciné, enté, au plus profond de soi. Ce que nous voulons vraiment. Nous avons des choses, en matière de vie, de joie, d’unité, qui nous tiennent spécialement à cœur, comme à personne sans doute. Un mode particulier de désirer ces choses, avec des nuances qui nous sont propres : eh bien, cela peut surgir de nos cœurs, avec une certitude profonde de l’obtenir. Ce sera cela notre fruit, notre couleur apportée à la joie de tous, à l’unité de tous. Nous pouvons consentir à perdre, et même à perdre beaucoup, parce que nous pouvons en faire un projet.

« En cela mon père sera glorifié, que vous portiez un fruit abondant et que vous deviendrez mes disciples. » Pour finir, retour au point de vue du tout début, celui du vigneron, ou du propriétaire de vigne, de celui qui s’occupe de son vignoble, de son carré de vigne. Il veut une belle récolte, il veut du beau fruit sur chacun des rameaux, qu’il a taillé pour cela avec beaucoup de soin et d’attention, une attention portée à chacun. Le vigneron en effet se souvient de sa vigne, il se rappelle chaque pied, chaque rameau de chaque pied. Il se rappelle ce rameau poussé l’an passé et qui cette année doit atteindre sa pleine vigueur. Il remarque ce nouveau rameau. Il se rappelle ce rameau-là, abondant l’an passé, mais qui maintenant a fait son temps et qu’il ne faut pas laisser pour ne pas épuiser le pied de vigne. Il comprend ce que la vie fait en chaque pied, en chaque rameau, que la vie pousse ici, qu’il faut favoriser cette croissance-là, etc. Et il a pour chaque pied et chaque rameau l’amour qu’il a pour l’ensemble de sa vigne, de son unique vigne. De son fils unique. Le disciple qui est face à un moment éprouvant pour lui-même peut s’y engager, s’y laisser, avec la confiance que donne la certitude d’être connu et aimé.

Berger : dimanche 25 avril.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

On trouvera ici, si l’on veut, un commentaire d’ensemble qui précise les mots de ce texte.

Pour l’heure, je suis frappé qu’il y ait dans ce texte comme une méditation sur le berger. J’en suis frappé, parce que ce rôle, s’il est fort ancien, est aussi très anciennement et dans de nombreuses civilisations, symbolique. Il a souvent été un titre royal : autrement dit, il a désigné de façon frappante ceux qui ont vis-à-vis des autres un rôle à part. Or un rôle particulier vis-à-vis des autres, cela se retrouve assez communément dans la société humaine. C’est déjà le cas dans le noyau même de cette société : on peut dire que les parents sont des « bergers ». Ce constat ouvre le champ : chacun de nous peut repérer des rôles qu’il a, et qui peuvent s’analyser ou se décrire comme d’un « berger ».

Jean-François Millet, Bergère avec son troupeau (1863) – Huile sur toile 81 x 101, Musée d’Orsay, Paris.

Quelque chose cependant pourrait nous faire hésiter : c’est que ce titre symbolique a une charge « sacrée ». Je n’aime pas cet adjectif, autant l’avouer tout de suite, à cause de l’usage abusif qu’on en fait. Est « sacré » ce que les hommes désignent comme tel, et ils désignent ainsi ce qu’ils veulent tenir à part du commun, ce dont ils veulent faire une réalité supérieure. Est-ce le cas de notre « berger » de l’évangile ? Certes il n’est pas un mouton, il est même le seul à ne pas l’être. Cette « solitude du chef » est d’ailleurs d’expérience commune, et plus le troupeau devient troupeau, s’unifie, plus le chef ressent sa solitude. Il faut pourtant modérer cette remarque, car le chef reçoit aussi un soutien de son « troupeau » bien plus fort, quand il en a besoin, d’un troupeau qu’il a unifié et fortifié ! Ce ne serait pas le cas d’un « berger » qui sacraliserait son rôle (ou que d’autres auraient sacralisés), tout simplement parce que situé « au-dessus » ou « au-delà », il ne peut pas manifester un quelconque besoin, qui serait alors perçu comme une faiblesse..

Il me semble alors que lorsque Jean met dans la bouche de Jésus cette comparaison, il indique précisément son rôle unique, non-transmissible. Ce « berger »-là est le seul qui soit ainsi différent de tous. Pour autant il ne reste lui-même pas « à part », tout montre à quel point il se fait proche, attentif, soucieux. Autrement dit, il rejette tout caractère « sacré », tout ce qui pourrait le maintenir à part, intouchable. Voilà qui devrait lever nos quelques scrupules, si nous en avions, à endosser nous aussi ce titre à propos de l’une ou l’autre de nos fonctions sociales : et cela nous permet aussi de lire ce texte en y cherchant des repères pour mesurer ou ajuster notre propre manière d’être dans ce ou ces rôles. Cela nous permet aussi, peut-être, un regard critique sur ceux qui voudraient être considérés trop à part, en s’arrogeant pour ce faire ce titre de berger : en ce cas et dans ce sens, c’est tout simplement de l’usurpation !

Eh bien, regardons ce qu’il en est de ce berger. D’abord, il n’est pas quelqu’un qui travaille pour « gagner sa vie ». Son rôle, il ne l’assume pas au fond pour lui, car alors, dans la situation extrême où il risquerait sa vie, il préserverait celle-ci de préférence à celle de ses bêtes. Ce qui laisse entendre qu’habituellement, il les garde et les élève pour en vivre : lait, laine, viande… En d’autres termes, notre berger est un drôle de berger, le seul au monde qui s’occupe d’un troupeau… juste pour le troupeau. Pour… quoi, alors ?

Il parle alors d’une connaissance mutuelle, comme si elle était une fin en soi. Une connaissance qui n’est pas d’emblée mutuelle, mais qui le devient par l’initiative de l’un des deux : le berger connaît ses brebis, et il choisit de se laisser connaître d’elles. De même, le père le connaît, et choisit de se laisser aussi connaître de lui. L’essentiel n’est pas dans « l’exploitation » d’un troupeau, mais dans l’établissement d’un relation réciproque qui n’est pas possible au départ. Il faut que le berger se rende accessible -et c’est ce qu’il fait ! Et pour ce faire, il vit au milieu de son troupeau, il ne se cache de lui en rien, si bien que ses bêtes finissent par repérer comment il fait, comment il vit, la signification du moindre de ses gestes. Tout devient indication. Les bêtes ont un besoin vital de leur berger sans qui elles ne peuvent survivre : se laisser connaître d’elles alors même que son seul souci est justement leur vie, c’est la meilleure chose. Ainsi, elles pourront interpréter comme il faut, comme il leur est bénéfique, le moindre de ses gestes, anticiper ses ordres en lisant ses intentions. Elles le pourront et le voudront, précisément parce que ses intentions se résument à ceci : qu’elles vivent. Qu’elles soient elles-mêmes.

Et en particulier, ses intentions sont dans l’ouverture et l’unité. Vivre et être elle-mêmes, ce n’est pas rester entre elles : c’est s’élargir à une autre dimension, c’est s’ouvrir à d’autres « qui ne sont pas de ce troupeau« , ou plutôt « de cet espace, de cette maison« . Et c’est à la condition de s’ouvrir ainsi que le troupeau peut être « un » : l’unité n’est possible que dans l’ouverture, que dans l’élargissement. Ce n’est pas forcément ce dont les bêtes ont « envie », souvent elles résistent spontanément à l’introduction d’autres bêtes ou à l’arrivée dans un autre troupeau. Mais le berger, lui, sait que là est leur vie, la vraie vie.

Voilà donc quelques critères. Puissent-ils nous permettre de relire notre propre pratique, la manière dont nous vivons nos rôles dans les différentes « sociétés » auxquelles nous appartenons….

Impossible à reconnaître : dimanche 18 avril.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Il est frappant de voir, dans le texte d’aujourd’hui qui est de Luc, à quel point il est influencé par Jean -sans doute par sa lecture ! On retrouve exactement les mêmes expressions : « il se tenait au milieu d’eux« , « paix à vous«  »il leur montra ses mains et son côté« . Même l’histoire du poisson rappelle celle du dernier chapitre de Jean, quoique là, Jésus le prépare pour ses disciples mais ne paraît pas en manger. Luc a été frappé par des éléments que nous avons lu pas plus tard que la semaine dernière, et il les intègre à son récit, dans sa mise en scène, qui est différente.

Si vous souhaitez un commentaire du passage d’aujourd’hui entier, vous le trouverez grâce à ce lien. Pour moi, je suis frappé par plusieurs aspects du texte cette fois-ci, sans doute à cause de l’actualité.

Pour commencer, il est frappant de constater que les disciples sont en train de s’échanger les uns aux autres des bonnes nouvelles, des nouvelles étonnantes. Les deux qui s’éloignaient sur la route d »Emmaüs reviennent à toutes jambes vers Jérusalem, vont trouver « les Onze et ceux qui étaient avec eux« , lesquels leur annoncent que « le seigneur s’est relevé et il s’est montré à Simon » : à leur tour « ils exposent en détail ce qui s’est passé en chemin et comment il s’est fait connaître à eux dans la fraction du pain« . Ceux qui arrivent avec un scoop en reçoivent un eux aussi ! Dans tous les cas, ils sont passifs : c’est « le seigneur » qui se montre ou se fait connaître.

Et c’est dans cet échange de nouvelles plutôt bonnes, plutôt enthousiasmantes, qu’il est debout [én mesoo aoutoon], « au milieu d’eux« , « entre eux« . Celui qui est la vie, celui qui est plénitude de vie parce que seul il a échappé à la mort, celui-là se dresse dès lors qu’on s’annonce les uns aux autres ce qu’il a fait pour nous.

Mais c’est leur réaction alors qui est tout-à-fait étonnante ! Car on s’attendrait à ce que le voyant, ils crient de joie, qu’ils s’enthousiasment encore plus, qu’ils en défaillent de joie, puisqu’ils sont en train de parler de lui, de se dire l’impensable, de se dire qu’ils l’ont vu vivant ! Or c’est le contraire qui se passe : ils sont « frappés d’épouvante » et deviennent « terrifiés » en pensant voir un esprit, un fantôme. Après une première série de signes, ils demeurent incrédules « à cause de leur joie« , et il faut en passer par la consommation de poisson… Comment peut-on passer ainsi de la joie à se dire une réalité, à l’épouvante de la constater ? Et d’autant que c’est de nouveau qu’ils la constatent ? Pourquoi faut-il encore de signes pour les faire croire ?

On dirait que la chose reste incroyable. On dirait que c’est une réalité qui reste, en quelque sorte, inadmissible. Pas au sens où elle est intolérable (quoique ?), mais au sens où , d’abord, elle est impossible à faire entrer dans le champ que notre esprit inclut comme éventuel, comme susceptible de se produire. Il me saute à la figure que, si nous nous sommes habitués à la résurrection, c’est que nous l’avons dénaturée. On ne peut pas s’y habituer. Dans le fond, ceux qui n’y croient pas sont ceux qui ont « raison » : ce sont eux qui nous disent la juste attitude. Il y a dans cette annonce quelque chose qui continue à nous bousculer, à nous bouleverser, quelque chose à quoi on ne peut pas s’habituer.

Rembrandt van Rijn, L’incrédulité de saintThomas (1634), Huile sur chêne 53,1 x 50,5, Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou.

Et puis, dans le même sens, l’évènement surgit comme unique en soi. Je me demande comment ils réagissent ainsi alors que c’est de nouveau qu’ils le voient : mais non ! Il n’y a pas de « de nouveau ». C’est toujours neuf. Pour pouvoir réitérer l’expérience, il aurait fallu l’intégrer, la loger dans sa mémoire : or c’est cela qui est impossible, parce que cette expérience est « hors cadre ». On ne s’en rappelle pas, littéralement. C’est-à-dire qu’on ne peut pas, par un effort à soi, par une action personnelle, tirer la chose de soi, de sa mémoire, de sa sensibilité, etc. C’est le Ressuscité seul qui a l’initiative d’apparaître, de se faire voir ou connaître, comme il l’a fait pour Simon ou ceux d’Emmaüs. La rencontre du Ressuscité fait « craquer », elle embarque dans un monde totalement inconnu, totalement autre. Elle fait sortir de soi, elle entraîne hors de soi. Et c’est en cela qu’elle est épouvantable ou terrifiante : pas le moindre rapport avec du connu, pas la moindre possibilité de comparer, de rapprocher avec autre chose déjà assimilé. Pas la moindre assimilation possible, justement, c’est-à-dire pas de ressemblance.

Dans ce sens, les seules marques probantes sont des marques de mort. Terrifiant. Toujours les mains et le côté. Le seul rapprochement possible pour l’identifier, pour le reconnaître, c’est comment il est mort. Ce n’est pas par où il est mort : les clous dans les mains et les pieds pouvaient laisser les malheureux condamnés agoniser pendant des jours ; les crucifiés mourraient d’étouffement, la cage thoracique écrasée sous le poids de leur propre corps. Quant à la plaie du côté, elle est post mortem, elle est le coup de grâce, elle assure la mort, elle ne la donne pas. Mais ces marques ont quelque chose sans doute de particulier, d’unique aussi. Elles racontent aussi une histoire, un itinéraire. Elles invitent peut-être à prolonger cet itinéraire jusqu’à celui qui les porte encore ?

Elles sont aussi une ouverture, une déchirure dans un corps. Un corps déchiré laisse entrer en lui : mais normalement il en meurt. Ce que les chirurgiens ont de plus pressé, avec une plaie, c’est de la refermer. Sans quoi, c’est l’infection. Ce qui entre dans le corps le tue à tous coups. Là non. Il n’y a plus ce risque, il est dépassé. La mort n’y peut plus rien. On peut entrer, le corps est ouvert. Terrifiant, épouvantable, …. absolument unique. Sauvage. Primal. Entrerons-nous ? Car dans le fond, c’est la question qui nous est posée, qui s’impose même, devant ce corps qui s’offre non pas qu’à la vue mais à tout notre être : entrerons-nous ? Si la question fait peur, épouvante, … c’est peut-être que nous sommes sur le bon chemin, en route vers la bonne expérience, celle qui nous est racontée.

En France, d’où j’écris, nous sommes devant un autre irreprésentable : 100 000 morts du COVID-19. D’autres pays ont avant nous atteint et dépassé cette barre. Elle n’est que symbolique : aucune vie ne s’additionne à aucune autre, chaque vie est unique. Mais c’est justement le côté irreprésentable qui fait frémir : personne ne sait se représenter clairement cent mille quoique ce soit… Alors que faire : rester indifférents ? Sûrement pas. Chercher à se représenter ? Vaine entreprise, et pour quel profit ? Puisqu’on n’ajoute pas une vie à une vie. Ni une mort à une mort. Mais peut-être que ce contexte terrifiant nous aide aussi à accueillir une autre irruption, celle qui vient interrompre un deuil partagé comme elle a interrompu alors une joie partagée. Une ouverture vers un ailleurs, vers une transformation de la réalité, à travers même les marques de mort.