ils l’emmènent pour le crucifier, et ils réquisitionnent, pour porter sa croix, un passant, Simon de Cyrène, le père d’Alexandre et de Rufus, qui revenait des champs. Et ils amènent Jésus au lieu dit Golgotha, ce qui se traduit : Lieu-du-Crâne (ou Calvaire). Ils lui donnaient du vin aromatisé de myrrhe ; mais il n’en prit pas. Alors ils le crucifient, puis se partagent ses vêtements, en tirant au sort pour savoir la part de chacun. C’était la troisième heure (c’est-à-dire : neuf heures du matin) lorsqu’on le crucifia. L’inscription indiquant le motif de sa condamnation portait ces mots : « Le roi des Juifs ». Avec lui ils crucifient deux bandits, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche.
« Ils le conduisent dehors afin de le crucifier. » Les choses sont simples pour les soldats, les subordonnés. Ils ont fait ce qu’ils voulaient dans la cour du prétoire, et maintenant, après leur parenthèse, ils en viennent à l’accomplissement de la sentence et font sortir du palais de Pilate (une partie du palais d’Herode, sans doute) le condamné, pour le mener à l’exécution de la sentence, à la mort. Si l’on retire du texte de Marc l’épisode précédent, tout s’enchaîne parfaitement : ce n’est pas le signe que le passage au prétoire des soldats est un ajout, une insertion, mais le signe que l’action précédente des soldats s’est ajoutée « hors procédure », avec une gratuité dont le prisonnier se serait sans doute passé.
La loi romaine connaît deux modes d’exécution à mort : la décapitation et la crucifixion. La décapitation est réservée aux citoyens romains, c’est-à-dire depuis quelques temps à tous les hommes libres d’Italie ainsi qu’à ceux qui, dans l’étendue de l’empire, ont aussi la citoyenneté romaine (à titre individuel, comme récompense, ou à titre héréditaire, ce qui est plus exceptionnel). Pour tous les autres, esclaves ou non-citoyens, c’est la crucifixion.
Un mot sur ce supplice, car ç’en est un : les mats auxquels les condamnés sont suspendus sont déjà dressés par l’autorité romaine, souvent en des lieux de passage (portes des villes, voies passantes, carrefours fréquentés) de manière à « servir d’exemple » -ce qui équivaut à établir un régime de terreur. Les condamnés doivent porter eux-mêmes la grande traverse à laquelle ils vont être cloués ou ligotés par les poignets une fois sur place, avant que cette traverse ne soit hissée au sommet du mat. Les pieds du condamné sont alors fixés, souvent par des clous, au mât (sans aucune pièce intermédiaire) en sorte de constituer un point d’appui au condamné pour qu’il puisse se soulever et dégager ainsi sa cage thoracique. Car la mort est une mort par étouffement : le poids du corps suspendus au bras étirés comprime la cage thoracique, mais le condamné peut pousser sur ses jambes afin de soulager un peu ses bras, au prix d’un déchirement de ses pieds, de sorte que l’agonie est prolongée jusqu’à épuisement complet. Le supplice dure en général de deux à trois jours d’une longue et atroce agonie. Le Code de Théodore (438) interdira expressément ce mode de condamnation.
« Et ils réquisitionnèrent un certain Simon, de Cyrène, qui passait par là, revenant de son champ, le père d’Alexandre et de Rufus, pour qu’il soulève et emporte sa traverse. » Marc mentionne la réquisition d’un passant, manifestement bien connu entre-temps des croyants à qui Marc adresse son écrit, étant données toutes les précisions données à son sujet. La force brute de l’occupant n’a aucun égard pour personne, le premier venu, aussi méprisable que les autres et coupable de faire partie des vaincus, fera l’affaire.
Mais notons bien les mots de Marc : « …pour qu’il soulève et emporte sa traverse. » Il ne s’agit pas « d’aider » le condamné, mais bien de faire à sa place. Ce qui ne peut avoir qu’une justification, c’est qu’il n’en est plus capable. Et l’on comprend ici que les traitements précédemment décrits ont été largement euphémisés, les coups des uns et des autres, à différents stades de la procédure, ont rendu le condamné physiquement incapable de porter l’instrument de son supplice comme cela est normalement prévu.
Et pourquoi Marc a-t-il effacé, passé au second plan, ce qui apparaît désormais comme évident mais par déduction seulement ? On est dans une logique absolument inverse de celle du film de Mel Gibson, qui dessine un super-héros de la souffrance subie : Marc ne veut justement pas que cela attire notre attention ; son récit, précis, reste sobre sur ce point. Il ne nous montre pas un torturé à bout, il nous montre un silencieux. Il nous montre un condamné entièrement livré entre les mains de ses bourreaux. Son silence est un consentement, non spécifiquement aux différents traitements qui lui sont infligés, mais plus globalement aux fait de ne plus s’appartenir. Il reste dans la dynamique du « non ce que je veux, mais ce que toi ». Le consentement n’est pas aux bourreaux, il est plus haut, il est à ce chemin auquel son dieu-père lui-même s’abandonne : le condamné attend en silence l’initiative de son dieu-père, quand il voudra, comme il voudra.
« Et ils l’emmènent sur le lieu-dit Golgotha, ce qui se traduit Lieu-du-Crâne. » Il n’y a pas de certitude absolue sur la localisation de ce Mont-Crâne, la plupart le situent comme une hauteur au nord-nord-est de la ville ancienne : les deux routes convergentes qui, chacune passant par une porte différente dans le rempart, s’orientent puis se rejoignent en direction du nord, seraient passées de part et d’autre de ce mont. C’est assez cohérent avec le type d’emplacements choisis par les Romains.
« Et ils lui donnaient du vin aromatisé à la myrrhe ; ceci cependant il ne prit pas. » La myrrhe est une résine issue du balsamier. Elle sert à la fabrication de cosmétiques, notamment d’onguents parfumés (dont ceux utilisés pour l’embaumement) : la myrrhe a une odeur très spécifique – décrite comme profonde, terreuse, épicée, balsamique et légèrement amère. Son arôme a des effets apaisants et est souvent utilisé en aromathérapie pour réduire le stress et les tensions. Elle est aussi connue pour son pouvoir désinfectant et astringent : à ce titre, elle est utilisée dans la pharmacie antique. Elle a aussi une utilisation rituelle, ou érotique.
Ajoutée au vin, la boisson obtenue est réputée particulièrement enivrante : le Talmud dit que cette boisson peut être donnée aux condamnés pour qu’ils perdent conscience avant leur exécution. Cette dernière précision nous aide à mieux comprendre ce qui se passe, et cette notation de Marc. D’une part, le « ils« , ceux qui offrent le vin aromatisé de myrrhe, peut désigner aussi bien des soldats romains que des membres du peuple juif : dans tous les cas il s’agit d’un geste préventif en quelque sorte. On veut atténuer les souffrances du condamné, on lui propose une sorte d’anesthésie pour accompagner sa mort.
D’autre part, le refus de Jésus s’ouvre aussi à notre réflexion. Il refuse : ce n’est pas une opposition frontale, mais simplement il décline l’offre (on pense au « Je préfère ne pas » du Bartleby de Melville). Est-ce un choix de la souffrance ? Est-ce un choix de la conscience ? Je pencherais volontiers pour la deuxième solution, étant donné ce que nous avons déjà rappelé. Si le condamné est avant tout dans l’attente silencieuse de l’initiative de son dieu-père, il ne veut pas baisser sa garde, il veut pouvoir garder, autant qu’il est en son pouvoir, toute son attention. C’est un choix redoutablement courageux, mais guidé par une quête éperdue, une attente et une espérance fermes. Contrairement à ses disciples à Gethsémani, lui ne dormira pas.

« Et ils le crucifient et ils se partagent ses vêtements en tirant cela au sort, qui aurait quoi. C’était la troisième heure et ils le crucifièrent. » Marc fait suivre l’acte de la crucifixion, énoncé au présent, d’une référence évidente au Psaume 21 : « …une bande de vauriens m’entoure. Ils me percent les mains et les pieds ; je peux compter tous mes os. Ces gens me voient, ils me regardent. Ils partagent entre eux mes habits et tirent au sort mon vêtement. Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin : ô ma force, viens vite à mon aide ! Préserve ma vie de l’épée, arrache-moi aux griffes du chien ; sauve-moi de la gueule du lion et de la corne des buffles. Tu m’as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée… » (Ps.21,17-23) Autrement dit, pour Marc, il y a une volonté de donner sens à ce dont il se fait témoin : c’est écrit, ce qui se passe ressemble trop à ce qui est écrit et, par là, permet aussi d’anticiper en poussant plus loin le texte et sa lecture.
Y a-t-il vraiment eu tirage au sort des vêtements ? je ne sais pas si c’est ainsi qu’il faut poser la question. A la limite, peu importe. Ce qui compte, c’est que Marc vient de rapporter la crucifixion, le « Ils me percent les mains et les pieds » du psaume. En ajoutant le verset d’après, l’écrivain fait revenir dans l’esprit de son lecteur (qui connaît les psaumes) ce texte-là, avec netteté. Et dans l’esprit du lecteur apparaît aussi la suite : prière de délivrance (« sauve-moi« ), et expérience de salut (« tu m’as répondu« ). Autrement dit, nous sommes toujours dans le climat de la prière de Gethsémani, celle d’une demande pleine de confiance, mais d’une demande qui se refreine pour s’en remettre entièrement à l’initiative du dieu-père, reçue comme tout-aimante.
Et Marc de nous donner l’heure, et de répéter l’évènement. Nous sommes dans le cours de la matinée : à l’équinoxe de printemps (dont la Pâque est proche), les jours durent environ douze heures, ce qui nous fait environ trois heures après le lever du jour. Après la longue nuit de procès, tout est allé très vite, finalement : le passage chez Pilate, le jugement et la condamnation, et maintenant l’exécution de la sentence de mort.
« Et il y avait l’inscription de l’intitulé de son motif : « le roi des Juifs ». Le motif pour lequel le prisonnier est condamné a quelque chose de paradoxal. En soi, il fait de lui un condamné politique. Mais ce qui est étonnant, c’est qu’à la suite du procès, pourtant très proche dans le temps, cet intitulé a été utilisé par le juge Pilate plutôt avec ironie, comme dérisoire : autrement dit, c’est devenu une accusation très atténuée, à laquelle il ne croyait pas. Marc a d’ailleurs écrit très expressément que Pilate avait compris qu’il s’agissait de fausses accusations, motivées en réalité par l’envie.
Mais c’est aussi le titre que ce même Pilate a utilisé à l’endroit du peuple, pour lui offrir la libération du prisonnier, et c’est le peuple (poussé il est vrai par ses chefs) qui l’a repoussée, autrement dit n’a pas voulu de cette « royauté ». Ce motif de condamnation n’en est donc un ni pour Pilate, ni pour le peuple. Que fait-il là, alors ? La seule chose que je puisse imaginer, c’est qu’il s’agit d’un ultime coup politique de Pilate à l’égard des responsables religieux : il les contraint à assumer publiquement ce motif, il les asservit ainsi au pouvoir romain en les faisant légitimistes.
« Et avec lui ils crucifient deux bandits, l’un à sa droite et l’autre à sa gauche. » Dernière notation de Marc : les condamnés sont plusieurs, ce qui n’est pas inhabituel. Le condamné est placé au milieu d’autres, de droit commun. tout, dans son discours, dans sa parole publique, est nié, effacé, disparu. Il n’a même pas vraiment droit à cette condamnation pour crime « politique » ou « religieux » qui le mettrait malgré tout un peu à part : on cherche à tout effacer du sens que pourrait avoir sa vie, arrivée maintenant à son terme, à salir a posteriori tout ce qui a précédé.








