Aimer est plein d’implications : dimanche 25 octobre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Précédemment, dans un autre commentaire, j’ai essayé de situer le texte que nous retrouvons aujourd’hui et de faire ressortir l’importance de la question posée : en faisant de l’amour le « plus grand commandement », Jésus en fait la mesure de tous les autres, c’est-à-dire de toutes nos façons de vivre, de tous nos choix, de tous nos actes. Je voudrais ajouter à cela quelques observations qui me viennent pêle-mêle, au gré de l’actualité ou de mes rencontres.

Le commandement d’aimer en écarte bien d’autres, notamment ceux de « protéger » ou « défendre ». J’entends beaucoup ce thème répété, qu’aimer c’est protéger. J’avoue que je n’en suis pas si sûr. Protéger est toujours un acte de puissance : s’il peut subvenir à une faiblesse chez un être aimé, il peut aussi perpétuer celle-ci, et c’est une affaire fort délicate que de faire en sorte de ne pas maintenir dans la faiblesse la personne que nous prétendons protéger. Nous sommes en fait comme de frêles arbrisseaux qui grandissons avec des arbres déjà grands : bien forts et bien proches, les grands arbres protégeront l’arbrisseau du vent, de sorte qu’il poussera bien droit ; mais en ce cas, ils lui prendront aussi un grande part de la lumière, et l’arbrisseau restera peut-être toujours petit. Plus faibles ou plus éloignés, les grands arbres ne protégeront peut-être pas assez l’arbrisseau, qui pourrait être brisé ou déraciné par le vent, ou encore pousser tout tordu ; mais alors il ne manquera pas de lumière et pourra s’élancer et devenir grand arbre. Ajoutons que, même tordu à la base, c’est l’élan vers la lumière qui redresse un arbre ! Bref, tout ceci est un savant dosage, pour lequel je crains qu’il n’existe aucune recette. Mais on voit que « protéger » n’est pas une recette, précisément.

Je pense aussi au commandement d’aimer dieu. Difficile ! C’est si vite fait d’aimer surtout l’image que l’on se fait du dieu -c’est-à-dire d’idolâtrer. Et du coup, on se ferme pour le plus haut motif qui soit à tout ce que ce même dieu pourrait faire pour se révéler un peu plus tel qu’il est ! Aucune évolution possible, j’aime ce « dieu »-là et n’en changerai pas ! Et ce n’est pas le seul risque : tous les fanatismes peuvent trouver là leur implantation. Le pseudo-amour de dieu, ou plutôt l’amour d’un pseudo-dieu, tourne au mépris de l’autre, dès lors qu’il ne voit pas le dieu sous le même angle ou de la même façon. Ce mépris peut être très « soft », sous la forme souriante d’une douce condescendance pour celui ou celle qui « n’en est pas encore là », sous-entendu « à ma hauteur ». Ce n’en est pas moins du mépris, puisqu’il n’y a pas d’estime réelle du chemin fait par l’autre et qui m’est inconnu à moi, dont j’aurais aussi à apprendre.

Ce mépris peut aussi prendre une forme bien plus terrible, et l’actualité la plus brulante nous le fait voir, quand il tourne à l’accusation de blasphème. « Ce que tu dis de dieu est intolérable ! Cela l’offense ! » Qu’en sais-tu, quand il dépasse infiniment tout ce que l’on pourrait en dire ? Je connais bien des « catholiques » qui pensent que notre cher professeur d’histoire décapité n’aurait pas dû montrer des caricatures parce que elles étaient blasphématoires. Qui pensent qu’on ne peut pas faire des caricatures avec des sujets religieux, parce que c’est blasphématoire. Mais si les caricaturistes ne faisaient que caricaturer les idoles ? Et c’est bien mon avis. Du reste, il me semble que depuis qu’un certain Jésus a été condamné pour blasphème, ceux qui revendiquent d’être ses disciples devraient s’abstenir totalement de cette accusation : on voit assez combien elle a fait de mal. Qui saura ce qu’un personne a dans le cœur en affirmant, par la parole ou l’art, une réalité dérangeante ? A vrai dire, c’est plutôt l’étroitesse d’esprit de ceux qui pensent tout savoir du dieu incompréhensible que le prétendu blasphème dénonce, et il le dénonce dans la bouche même de ceux qui lancent une telle accusation.

Une dernière petite touche, enfin, à propos de « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Ce comme est redoutable. Parce qu’il fonctionne à double sens. L’amour que tu te portes, l’attention que tu as pour toi, la priorité dont tu voudrais être l’objet : tout cela te dit à quel point l’autre mérite et attend d’être aimé. Mais aussi, l’attention que tu as pour l’autre, le souci que tu as de son bien-être, l’estime que tu as pour ses avis : tout cela te dit à quel point tu mérites aussi ta propre estime ! Ce « comme » établit une mesure, un équilibre, dont la tenue est bien difficile. Comme il est difficile, quand on vit à deux par amour -qu’on essaye, et c’est déjà beaucoup !- de s’accorder la même liberté qu’à l’autre. De ne pas s’oublier sous prétexte d’effort fait pour l’autre, avec le risque de peut-être s’autodétruire (ce qui est aussi un dommage fait à l’autre qui nous aime !). De ne pas non plus oublier qu’il y a un autre !

Mais ce « comme » peut aussi être une si beau repère de résolution de conflit : tu attends ceci ? Tu le mérites… comme moi ! Je voudrais cela ? Je le mérites…. et toi aussi.

Sieger Köder (1925-2015), Le lavement des pieds, musée d’Ellwanden, Bade Wurtemberg. Celui qui se penche le premier conduit l’autre à se pencher aussi. Et les pieds et le visage se confondent dans le même reflet.

Halte au dogmatisme ! : dimanche 18 octobre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai essayé de situer ce passage et d’en donner un commentaire général il y a déjà trois ans, sous le titre Vive la laïcité.

Cette fois-ci, plusieurs choses me frappent encore, de ci de là dans le texte. La première, est toujours l’étrange vision des choses qu’on les pharisiens et les hérodiens alliés en s’adressant à Jésus. Leur enjôleuse flagornerie révèle beaucoup sur leur propre vision des choses, quand ils disent à Jésus : « Tu es vrai, et le chemin de dieu en vérité tu l’enseignes et tu n’as souci de personne. » Dans leur esprit, la vérité -et faire les choses en vérité, enseigner en vérité, etc.- exclut le souci des personnes. On comprend bien ce qu’ils veulent dire, ils voudraient souligner que la vérité est la même pour tous et qu’il ne s’agit pas de dire qu’une chose est vraie en fonction de l’interlocuteur ou du moment. Nous sommes d’accord. Mais si c’est bien ce qu’ils paraissent vouloir dire, ce n’est pas pour autant ce qu’ils disent ! Ils disent qu’il n’a pas le souci des personnes ! Ce qui est une énormité… qui passe presque inaperçue, y compris d’eux-mêmes.

Il me semble que nous avons là une magnifique illustration du point où conduit le « dogmatisme ». Blaise Pascal écrit, dans les Pensées, « On se fait une idole de la vérité même » : quelle justesse ! Car la vérité, à quoi sert-elle, si elle n’est donnée, révélée ? Si elle ne vient éclairer et libérer des vies ? Les trois grandes fois monothéistes sont fondées sur une « Révélation », c’est-à-dire sur l’acte gratuit et miséricordieux d’une divinité qui se penche sur les hommes, qui leur apporte une lumière qu’ils ne pouvaient découvrir par eux-mêmes. Comment est-il possible de se fonder sur un tel acte d’amour pour « défendre la vérité » en ne se souciant plus des personnes ?! Et si vérité et charité sont indissociables, on ne peut pas en tirer que « dire la vérité » est quoi qu’il en coûte une charité : non, cela implique d’avoir le souci des personnes, de trouver ou d’attendre le bon moment, de ne pas imaginer avoir tout saisi de la « vérité »qu’on prétend livrer quand il paraît qu’elle sera trop dure à entendre, de la chercher toujours. Car oui, qu’elle ait été révélée ne signifie pas pour autant qu’elle ait été « comprise », reçue entièrement. C’est même tout le contraire : l’idée même d’une vérité révélée implique qu’elle est et demeure trop grande pour l’homme à qui elle s’adresse, et donc qu’il ne la comprend pas, si comprendre veut dire embrasser entièrement, faire le tour d’une chose. Pharisiens et hérodiens sont loin du compte, ils sont en pleine fausse piste….

Gerbrand van den Eeckhout, Le Denier de César, (1673) huile sur toile 90 x 106, Musée des Beaux-Arts, Lille. Celui qui montre le ciel est aussi celui qui descend les marches, vers nous qu’il vient rencontrer. Son visage est une lumière qui se détache de la nuit du mystère insondable : celui qui présente le denier reste en haut et bientôt reviendra à sa table où seuls les livres comptent.

Une deuxième chose qui m’étonne, c’est le « est-il permis…? » de la question posée, en grec [exesti]. Il ne s’agit pas de savoir si la chose est bonne ou non, il ne s’agit pas de savoir non plus si elle est possible ou non, il s’agit de savoir si c’est conforme, si c’est légal. S’il faut le faire ou non : l’alternative est close. C’est une conséquence directe de l’attitude précédemment énoncée. Avec la vision des choses précédente, on se trouve enfermé dans un dilemme insoluble. La question posée apparaît comme cruciale, essentielle, capitale : alors que la vie est tellement plus vaste, plus large. Contribuer ou non au tribut versé à l’occupant n’est sûrement pas la première préoccupation de ceux qui vivent comme ils peuvent, qui « tirent le diable par la queue », et même qui subissent l’oppression de ce même occupant d’ailleurs ! Et voilà aujourd’hui nos manifestants dans la rue sur certains sujets bien précis, bien circonscrits, comme si tout la vie tournait là autour ; voilà nos « dogmatiques » qui voudraient faire des sujets qui les préoccupent les sujets de société essentiels, qui en font des critères de vote, etc. Je pense par exemple à de nombreux sujets portant sur la famille : décidément, je préfère avoir le souci des personnes, plutôt que les opposer, voir le bien que l’on essaye de faire plutôt que condamner d’avance. Car oui, dans ce schéma mental, tout fonctionne par opposition : c’est « ou bien… ou bien… », « est-il permis de donner le cens à César ou non ?« 

Une troisième chose que je trouve frappante, c’est cette simple mention : « Du coup ils lui présentèrent un denier ». Le verbe est ici précis : [prosféroo], c’est littéralement porter auprès ou porter vers, apporter, présenter. Cela signifie deux choses : d’une part ils ne donnent pas ce denier, on comprend qu’il n’est même pas remis dans la main de l’interlocuteur, il reste tenu par celui qui le possède. C’est manifester qu’il ne s’en sépare pas facilement. D’autre part, la rapidité de réaction indique que tout simplement, ils ont fouillé dans leur poche, leur sac, la réserve qu’ils tiennent sur eux : autrement dit, s’ils demandent comme un question cruciale s’il est permis de donner le cens, de participer au paiement du tribut de guerre exigé par l’occupant, ils ne voient aucun problème dans le fait fade se servir tous les jours de cette même monnaie émise par le même occupant. Or l’usage de la monnaie, nous le savons tous, est un instrument de contrôle et de domination bien plus efficace encore que le paiement d’un tribut ! Combien de pays au monde sont aujourd’hui « tenus », contrôlés, du fait qu’ils usent du dollar américain ? L’hypocrisie des interlocuteurs, autant que leur absence totale de recul, est ici manifestée. L’amour de l’argent, la recherche de la richesse, conduisent à de bien pires compromissions que certains choix énoncés dogmatiquement comme « cruciaux ».

Une dernière chose enfin, c’est la différence des verbes entre la question et la réponse : « Est-il permis de donner le cens à César ? » – « Rendez à César... » D’un côté, [didoomi], donner, de l’autre [apodidoomi], rendre. La différence, on le voit très facilement même sans maîtriser le grec, tient à l’ajout d’un préverbe, [apo-]. Cet ajout indique l’origine, la provenance et transforme le sens du verbe en donner à qui de droit, rendre, restituer, donner en retour. On est dans la logique sociale fondatrice don et du contre-don. Et voilà une référence libératrice au contexte : aucune des réalités de notre vie n’est sans contexte, elle appartient à tout un ensemble et une pensée « dogmatique », intransigeante, essentialiste, oublie souvent cela -ou même cherche délibérément à s’en abstraire. Tout doit être « vrai » hors-sol, toujours et partout, quel que soit le contexte. Mais non : il faut se demander à l’intérieur de quel « cercle », de quels « circuit », on se trouve. Décidément, faire des choix de vie en ce monde est une chose difficile, et on fera bien de faire confiance au cœur de chacun : ce n’est pas que tout échange et toute discussion soit inutile, au contraire : mais à la fin du compte, nous sommes tous dans une situation bien particulière, et l’échelle de valeurs que nous cherchons à respecter ne se présente pas à chacun à chaque instant sous le même jour ni de la même manière. Et si on arrêtait de « dogmatiser » pour se regarder, s’estimer et chercher à se comprendre ?

Venez tous ! Ouvrez-vous à tous ! : dimanche 11 octobre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà eu l’occasion d’aborder cette parabole, de la situer, et de tenter d’en suivre le mouvement à partir de ce qu’est un mariage oriental -princier qui plus est, ici.

Je suis frappé cette année de la « déviation », de l’infléchissement, que semble subir cette parabole en cours de route ! Car, s’adressant une fois encore aux grands prêtres et aux pharisiens, on voit bien que tout les vise dans disons les deux tiers de la parabole : ils sont invités, réinvités, priés de se rendre, jusqu’à ce que finalement, dans l’imminence de la célébration de ce mariage, le rois ordonne à ses serviteurs d’aller par les chemins inviter « tous ceux que vous trouverez« . Jusqu’à ce point-là, tout est bien clair : ce sont eux qui se refusent encore à répondre à l’appel répété de tous les serviteurs envoyés par le grand Roi pour les noces de son fils. Et la conclusion serait limpide si on s’en tenait là : restez disponibles pour l’invitation du grand Roi, ne refusez pas son invitation, ou bien finalement il se détournera de vous. Cela invite à réfléchir à sa propre disponibilité, à tous ces moments de notre vie qui sont peut-être des invitations venue d’en-haut, mais qui exigent de notre part que l’on quitte pour y répondre ce que l’on est en train de faire, ce qui nous préoccupe à l’instant, ce que nous nous étions proposés de faire. Ces moments sont tellement nombreux, simplement dans une vie de couple !

Mais à partir de ce moment, la parabole prend une autre direction : le roi entre observer les convives, en trouve un qui est venu mais sans se disposer, et il se fait rejeter. Manifestement, le roi ne veut personne qui soit là par contrainte, contre sa volonté : si l’on n’est pas disposé, si l’on n’entre pas avec son cœur dans la fête, mieux vaut ne pas être là. Et à l’issue de cela, il y a cette conclusion qui sonne de manière à être retenue d’un seul coup (indice de son authenticité !), mais qui n’est pas si simple à comprendre -du moins pour moi : [polloï gar éïsin klètoï, oligoï dé ékléktoï]. Allons-y doucement.

[gar], c’est car ou en effet. [éïsin], c’est sont. [dé], c’est un de ces petits mots qui marquent une étape dans la pensée, pas vraiment une opposition mais qu’un membre de phrase affirme un autre aspect des choses. Nous voilà donc avec deux affirmations en miroir, dont la forme est tout-à-fait semblable, sinon que la deuxième fait l’élipse de [éïsin], sont. Deux mots se répondent parfaitement, ce sont [polloï] et [oligoï], beaucoup et peu. On a donc pour le moment, « Beaucoup en effet sont [klètoï], quand peu (sont)[ékléktoï]. » Nous reste à regarder de plus près ces deux mots qui sont mis en miroir.

[klètoï] est le pluriel de l’adjectif [klètos] qui signifie appelé, convié, invité, convoqué, et parfois même choisi. [ékléktoï] est le pluriel de l’adjectif [éklektos] qui signifie choisi, remarquable, d’un caractère particulier. Les choses se compliquent, ces deux adjectifs sont presque interchangeables !!! Il va nous falloir aller plus loin…

[klètos] est de la famille du verbe [kaléoo], qui signifie fondamentalement appeler, par son nom ou autrement : convoquer, inviter, nommer, mander. Le verbe se combine avec une foule de préverbes, mais il porte toujours cette idée d’appel lancé et visant quelqu’un en particulier, une ouverture manifeste faite par une personne en direction d’une autre.

[éklektos] vient du verbe [ek-légoo] : [légoo] c’est à la base rassembler, cueillir. C’est de là que vient le sens, plus courant pour ce verbe, de dire : on voit bien l’idée, pas seulement parler, mais choisir ses mots, construire sa pensée et sa parole. Avec le préverbe [ék-] ou [ex-], on a bien l’idée de cueillir parmi, de sélectionner dans un plus vaste ensemble. Ainsi, l’anglais out-picked correspondrait assez bien à [éklektos] ; en français, j’aime assez sélectionné. Ce peut-être par l’effet du choix d’un autre, ce peut être aussi parce qu’une personne ou une chose se distingue, se détache d’elle-même, qu’elle est outstanding. Finalement, c’est l’idée de sortir du lot.

Dans notre parabole, Le premier mot revient bien des fois: les serviteurs sont envoyés appeler les déjà-appelés, plusieurs fois. Ceux-ci, les invités, sont toujours désignés ainsi, même quand c’est pour conclure qu’ils n’étaient pas dignes. Le nouvel ordre donné aux serviteurs est bien d’aller sur les chemins pour appeler ou inviter aux noces quiconque sera rencontré : c’est toujours le mot [kaléoo] qui revient sous diverse formes, avec divers dérivés. L’autre mot n’apparaît jamais. Alors comment comprendre ? Il y a pourtant un indice, et plutôt fort en fait : les invités sont nombreux, à travers toute la parabole : ce ne sont pas toujours les mêmes, mais en effet ils sont nombreux, au point que « la salle fut remplie de convives« . Peu nombreux en revanche, et même réduits à un seul, sont ceux qui sont out-picked, remarqués ou retirés : un seul, en fait, qui n’avait pas l’habit.

Alors sans doute faut-il comprendre cette conclusion comme une évidence, et ne plus se laisser tromper par l’habituel « Il y a beaucoup d’appelés mais peu d’élus« , qui est …. sibyllin !!! Non, il vaut mieux traduire : « Beaucoup en effet sont invités, quand peu sont retirés« , ou en collant un peu moins au texte : « La multitude est invitée, et très peu seront rejetés« . Une conclusion très optimiste, très large, qui invite à avoir le cœur tout aussi large.

Au fond, c’est le rapport à l’autre qui est déterminant, et sans doute révélateur. L’appel lancé par le dieu, le grand Roi, est une ouverture à tous. C’est une affirmation qui prend toujours à rebours ceux qui ont une approche avant tout exclusive, ceux qui voudraient sélectionner. La parabole précise même que dans la salle de noces sont « les bons et les méchants« , une chose que les oreilles des pharisiens et des grands-prêtres ne pouvaient entendre ni admettre. Vouloir entrer dans le royaume ne peut consister à sélectionner les « bons » ou rejeter les « mauvais » : il faut au contraire se préparer à côtoyer des voisins tout-à-fait surprenants ! La seule chose qui pourrait empêcher d’entre, ou plutôt qui pourrait provoquer le rejet, c’est l’absence d’adhésion, la non-ouverture à la fête, à toute cette foule bigarrée et grouillante, pas différente et pour cause de celle que nous croisons à tout instant sur nos chemins. Car ce sont biens touts ces hommes et ces femmes qui sont par les chemins, par nos chemins, qui entrent dans le royaume, sans exclusion aucune. Rien qui nous prépare mieux à la vie du royaume que ce tout-venant de tous les jours ! Quelle merveille !

Jamais trop tard pour changer : dimanche 4 octobre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai situé et commenté ce texte il y a trois ans, en essayant de le suivre tout entier dans son déroulement, et en le comparant avec la parabole de la vigne que l’on trouve chez le prophète Isaïe : cela faisait ressortir que Jésus visait, en la transformant, avant tout les chefs, les responsables religieux, et il me semble que cela invitait avec urgence, pour un responsable quel qu’il soit, à une attitude choisie de désappropriation.

Je suis toujours frappé par la « logique » de ces vignerons-là : tout de même, le maître de maison leur a confié, et même abandonné, sa vigne. Le texte liturgique traduit : « Puis il loua cette vigne à des vignerons« , mais si un des sens de [exdidoomi] à la voix active est bien « louer« , il signifie plutôt quand il est à la voix moyenne (comme c’est le cas ici) « donner (comme on donne sa fille en mariage), livrer, abandonner« . Il confie sa vigne avec tous pouvoirs -mais il n’en donne pas la propriété. Ainsi les vignerons sont-ils pleinement responsabilisés, la confiance qui leur est faite les autorise à déployer tout leur savoir-faire, à prendre toutes les décisions qui leur paraissent utiles, pour que cette vigne soit bien cultivée. Ils pourront donner toute leur mesure, tout leur talent.

Or on le sait : à la saison des fruits, loin de les donner aux serviteurs venus les prendre, les vignerons en « écorchent » un (c’est le verbe [déroo] -par extension, il peut signifier seulement frapper), en « tuent » un (c’est le verbe [apoktéïnoo]), en « lapident » un ([élithoboléoo]). Ils sont sans doute encouragés à ces attitudes de plus en plus graves par l’absence de réaction, ils interprètent la patience du maître de maison comme de la passivité. Ils traitent encore d’autres serviteurs semblablement. Et voilà qu’à l’arrivée du fils, leur raisonnement est le suivant : « Celui-là c’est l’héritier. Allons-y ! Nous le tuons et nous avons l’héritage. » On leur envoie un fils, ils voient venir un héritier. Et c’est pour eux la touche ultime : l’héritier mort, c’est forcément eux qui touchent l’héritage…

Je ne sais pas quelle forme le contrat initial peut avoir, mais il parait bien impossible qu’il entraîne la possibilité d’hériter. Car c’est de pleine propriété qu’il est alors question. Comment cela a-t-il bien pu leur venir en tête ? Mais il faut remarquer ici que s’ils parlent d’hériter, c’est que le meurtre de l’héritier n’est pas le dernier dans leur plan : il faudra encore supprimer le maître de maison, son père. C’est peut-être alors qu’ils pourront revendiquer la propriété d’un domaine qui est entre leurs mains par la volonté du défunt qui n’a plus d’héritiers. Le propos meurtrier va vraiment très loin.

Les vignerons sont dans une logique de citadelle : ils ont pris un domaine et l’envisagent comme un lieu clos, il n’y a rien en dehors de lui. Le maître au contraire a d’autres domaines, et il pense à faire autre chose du raisin, son regard est large et son propos ouvert. Cela change tout.

Encore plus frappante est l’attitude de Jésus qui parle à ces grands-prêtres et pharisiens. Il sait bien que le fils, l’ultime envoyé, c’est lui. Cela veut dire qu’il énonce sa propre destinée, et qu’il le fait comme un simple élément de l’histoire. Comment peut-on faire cela avec sérénité ? C’est très impressionnant. J’imagine le serrement de cœur, l’angoisse, la gorge serrée en en venant à ce point-là de la parabole. Il y a chez lui une sorte de détachement impressionnant. Je ne crois pas du tout qu’il y soit insensible : on voit par la suite à quel point l’arrivée désormais inéluctable de son arrestation et de sa mort l’angoisse. Mais il semble chercher avant tout à émouvoir et peut-être faire changer les responsables légitimes. L’émotion est une grande dimension de notre humanité : c’est toujours elle qui induit les changements.

Et c’est cela aussi qui est impressionnant : Jésus ne conteste jamais leur légitimité. A eux a été confiée la vigne de son père, et il respecte le choix de son père. S’il les a choisis, c’est parce qu’ils sont capables de faire produire du fruit à cette vigne, et ils en sont toujours capables. Il leur dit tout cela à la fois : le choix dont ils ont été et dont ils restent l’objet, mais aussi la folle logique meurtrière dans laquelle ils sont. Il sait, et le dit, qu’il peut en être la prochaine victime. Néanmoins il leur parle : parce qu’ils les espère encore, il les espère toujours.

Je trouve cette espérance jamais démentie absolument bouleversante. Je me dis que Jésus porte sur chacun de nous ce regard, cette espérance. Quelle que soit la logique dans laquelle nous nous trouvons, quelqu’abîme dans lequel nous soyons engagé, lui s’appuie sur le don initial, fait par son père, et nous regarde à partir de là. Et il s’adresse à notre conscience, à notre intelligence, à notre cœur, parce que c’est là qu’un changement peut toujours être décidé, à n’importe quel stade. Il y risque sa vie, à cette espérance. Oui, c’est bouleversant d’être ainsi attendu, jamais enfermé dans une histoire. Sa parole à nous adressée est une porte ouverte vers un changement de vie. Larsson-nous émouvoir, toucher.

A quand le vrai changement ? : dimanche 27 septembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Notre texte est constitué en deux temps assez distincts, qui dépendent en fait d’un autre qui les précède : je me suis déjà expliqué là de-dessus et j’invite qui veut avoir une vue générale de notre passage à lire patiemment l’explication que j’en ai proposé ici.

Il me semble que ce petit passage est d’une grande actualité : il y a beaucoup de tension aujourd’hui dans l’Eglise à cause de cette question de « faire la volonté de Dieu ». Des personnes remettent en cause jusqu’à la plus haute autorité sous prétexte qu’elle opérerait des changements et que ces changements ne sont pas « ce que dieu veut ». Or précisément, la petite parabole que propose Jésus ne parle que de cela, de changer.

Dans la petite parabole, le premier des fils, celui qui dit « Je ne veux pas« , change d’avis. [métamélomaï] a le sens de se repentir, c’est un mot qui vient du verbe [méloo] qui porte l’idée du soin que l’on prend, que l’on apporte. Mais là, ce verbe est à la voix moyenne, qui marque l’implication du sujet, et précédé du préverbe [méta-], après : on voit se dessiner dans le mot lui-même l’idée d’un intérêt impliquant, mais après coup. C’est bien un changement d’avis, et peut-être pas seulement intellectuel : un changement d’intérêt, une manière de se commettre tout entier mais dans un deuxième temps.

L’autre fils dit « oui oui », mais il fait le contraire. On pourrait croire qu’il y a aussi changement, mais dans l’autre sens. Or pas du tout : si le premier prend le temps (et il y a le mot « après« , on ne sait d’ailleurs pas si c’est tout de suite après ou bien longtemps après : manifestement ce n’est pas du tout l’important !), le second enchaîne : le décalage entre les mots et les faits est immédiat. Les mots lui servent de prétexte à ne pas faire, son action est exactement contraire aux mots qu’il prononce.

Suite à cette parabole, Jésus demande à ses interlocuteurs qui a fait la volonté du père : la réponse est immédiate, le premier. Mais alors il les compare eux-mêmes aux publicains et aux esclaves que l’on prostitue, affirmant que ces derniers et dernières « vous poussent dans le royaume des cieux« . Pourquoi ? Parce qu’ils et elles ont cru à la prédication de Jean-Baptiste. Or eux ne veulent toujours pas croire : quand Jésus immédiatement auparavant leur a demandé d’où était le baptême de Jean, ils ont éludé la question par un « nous ne savons pas« , par peur de dire leur vraie conviction, à savoir qu’il n’était pas « de dieu« . Peur, parce que ce sont justement les réactions de personnes comme les publicains et les prostituées, et beaucoup d’autres encore, dont les grands-prêtres et les anciens craignent la réaction.

Ainsi donc, ce que Jésus débusque, c’est que ces prétendues « autorités religieuses » n’ont pas le courage du vrai, elles préfèrent assurer leur pouvoir et leur autorité en caressant le peuple dans le sens du poil ! Leur refus de croire les met dans une situation où elles sont bousculées : c’est exactement la stratégie de l’entrée à Jérusalem, c’est-à-dire montrer que le peuple tout entier adhère pour entraîner ses chefs. Mais ça n’a pas marché : « ce que voyant, vous n’avez pas changé d’avis, après, pour le croire« . La foi authentique aurait consisté à changer d’avis, à changer de sentiment. Mais non, grands-prêtres et anciens demeurent raides dans leur pensée et leurs convictions.

Gerard van Honthorst, Le Christ devant le Grand-Prêtre (1617) huile sur toile 272 x 183, National Gallery, Londres. Le grand prêtre, assis, immobile, installé, indique le ciel pour juger le Christ. Mais c’est de nuit, car il a peur de la lumière, la vraie. Et au-dessus de lui, prenant un bon tiers de la toile, le ciel est vide.

C’est cela, je trouve, qui est tellement d’actualité : le peuple chrétien, dans son immensité, aspire à bien des changements, il attend une parole où l’évangile parle au monde moderne. Pas forcément pour le conforter (la parole du Baptiste est un appel puissant à la conversion, justement), mais pour rejoindre le monde contemporain. Pour aborder les question qui sont aujourd’hui essentielles : le rapport à la planète, la fraternité avec les millions de déplacés, les terribles déséquilibres sociaux et financiers, le pouvoir illimité de l’argent. Mais non, certains continuent de camper sur des positions « de toujours », sans se préoccuper le moins du monde de ce qui est attendu. Seule la « loi », la « règle », immuable, compte. Et malheur à qui parait y contrevenir, fut-il le grand chef.

Les publicains et les prostituées, au moment où Jésus parle, sont toujours des publicains et des prostituées. Et c’est cela le drame. Le changement de leur condition ne dépend pas que d’eux ni d’elles. Les publicains, qui spéculent sur la puissance militaire romaine, certes s’en mettent plein les poches mais ils sont aussi dans un système qui se pérennise de lui-même et que nulle autorité ne vient dénoncer et contester. Les esclaves prostituées, qui sont contraintes d’être le jouet de ceux qui les « utilisent », et le payent parfois de leur vie, sont elles aussi dans un système que nulle autorité ne vient dénoncer ni contester. Ces deux genres de parias, à deux extrémités opposées de l’échelle sociale, dénoncent l’inaction, la démission même, des autorités religieuses, mandatées pour autre chose. Oui, plus que jamais, il me semble que nous attendons une parole collective aussi bien sur la puissance financière que sur les drames de l’oppression humaine. Un changement d’attitude, une vraie conversion des responsables. Et tant qu’ils ne changent pas, la suite de l’évangile nous fait voir que c’est le Christ lui-même qu’ils jugent.

Estimer le fait d’œuvrer, non son résultat : dimanche 20 septembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous sautons à présent allègrement par-dessus un grand chapitre de Matthieu, où il est question d’abord du mariage puis du célibat (des questions qui n’ont sans doute rien d’actuel, au regard des fabricants du lectionnaire ?), ensuite du rapport aux enfants (trop brûlant ??), enfin du rapport aux biens avec la rencontre du « jeune homme riche » (n’aurions-nous rien à apprendre sur ce point ?)… Je ne m’habituerai décidément jamais à ce que l’on ait sûtes ce chapitre. Notre texte est connu comme la parabole des « ouvriers de la onzième heure »: il serait mieux nommé la parabole du Bon Employeur : j’ai déjà situé ce texte et en ai donné un premier commentaire où il est surtout question de justice sociale. Il faut dire que l’évangile sait nous faire regarder les choses autrement !

Ce qui me frappe cette fois-ci, c’est surtout l’insistance sur l’inversion entre premiers et derniers. Elle constitue le cadre de notre parabole, juste avant qu’elle ne commence : « Beaucoup du reste seront premiers, derniers et derniers, premiers. » (Mt.19,30) ; et sitôt qu’elle est finie : « Ainsi seront les derniers, premiers et les premiers derniers. » (Mt.20,16). On remarque au passage que l’ordre d’énonciation s’est lui-même inversé ! Et puis, au milieu même de la parabole, c’est l’ordre donné par le « seigneur de la vigne« , le propriétaire, qui n’intervient que cette fois-là et que pour dire cela : « Appelle les ouvriers et rends-leur le salaire en commençant par les derniers jusqu’aux premiers. » (Mt.20,8).

[prootos], c’est bien premier, que ce soit au sens spatial (ce qui vient devant), au sens temporel (ce qui apparaît avant) ou au sens de la dignité (ce qui est meilleur ou ce qui est au-dessus). [eskhatos], en revanche, c’est dernier dans chacun de ces sens, mais aussi ce qui est extrême, ce qui est au bout. Dans le cadre même de notre parabole, cela éclaire aussi certains personnages : les ouvriers embauchés à la onzième heure sont à plusieurs extrémités. Ils sont à l’extrémité de la journée de travail, ils sont à l’extrémité de la liste des embauchés, … et sans doute sont-ils aussi « aux dernières extrémités », n’ayant pas trouvé de travail de toute la journée ! Comment mangeront-ils ? Comment feront-ils manger leur famille ?!

Mais pourquoi cette règle de l’inversion ? D’où sort-elle, que veut-elle dire ? S’agit-il d’une règle dictée par le dépit ? Une sorte de vain espoir d’un rattrapage dans un autre monde ? « Oui, aujourd’hui tu es dernier, mais un jour ce sera l’inverse et tu auras ta revanche. Et ceux qui maintenant gagnent seront à leur tour les perdants. » Non, la parabole ne semble pas évoquer un « après » qui soit en même temps un « ailleurs ». Et il ne semble pas non plus qu’il s’agisse de gagnants ni de perdants : il n’y a ni gagnants ni perdants dans la parabole. Tous gagnent leur salaire.

Ce que l’on constate, dans la parabole, c’est que ceux qui ont été embauchés les premiers, se sentent aussi premiers en dignité, et estiment devant le salaire des derniers arrivés qu’il leur est dû forcément plus. Eux, non seulement sont payés en dernier (il faut dire qu’ils ont en échange la certitude d’être payés, et de savoir combien), mais ils se sentent derniers en dignité à cause de la réaction du maître, de son choix souverain et bon. En fait, c’est dans leur échelle de valeur ou d’après leurs propres critères de jugement qu’ils sont « derniers ». Ils veulent absolument jouer aux gagnants et aux perdants, et à ce jeu-là ils se retrouvent perdants. C’est une question de point de vue, finalement.

Il me semble qu’il y a ainsi bien des situations dans la vie. Si l’on veut traiter chacun avec la même dignité, alors ceux qui n’en avaient pas, qui étaient laissés pour compte, ceux-là se sentent mis en valeur. Et ce n’est au détriment de personne, objectivement parlant. En revanche, lorsque dans ce contexte, quelqu’un s’estime avoir plus de droits, mériter plus, il se sent lésé faute d’avoir effectivement plus, et du coup se pense rejeté. Ce n’est pas le cas, mais faute de changer d’échelle d’appréciation, les choses sont par lui interprétées dans ce sens. Les « premiers », ceux qui revendiquent pour eux d’être « les élites », réagissent avec force quand ils pensent perdre leur statut, et font tout pour éviter de « tomber » dans un traitement égalitaire. Or, dans le Royaume, avec l’échelle de valeurs de l’évangile, il n’y a pas « d’élites », tous sont aimés et appelés à grandir, tous sont établis dans la dignité de pouvoir vivre de leur travail. L’œuvre de chacun est estimée du fait qu’elle existe, non par le résultat qu’elle produit.

Rembrandt, les ouvriers de la onzième heure. (1637) Huile sur bois, 31 x 42, Musée de l’Ermitage, Saint-Petersbourg. Le maître verse leur salaire à des ouvriers étonnés et dont le visage et l’attitude évoque la reconnaissance. Ils sont à la même hauteur que lui. Derrière, plus dans l’ombre, d’autres semblent comploter, ils sont plus bas. Au premier plan, un chien content d’être là, gratuitement, regarder étonné un chat qui s’efforce d’attraper une souris.

Une petite remarque pour finir. Lorsqu’il essaye de faire comprendre aux ouvriers premiers venus sa manière de voir (on ne sait pas s’il y parvient !), le maître argumente en disant : « est-ce qu’il ne m’est pas permis de faire ce que je veux de mes biens ?« C’est là une claire affirmation de la propriété : elle est pour le maître gage d’indépendance et de liberté. La vigne et ce qu’il en retire (l’argent avec lequel il paye ceux qu’il embauche) lui appartiennent bel et bien. La réaction des contestataires montre qu’ils n’ont pas entièrement accepté cette réalité, ils pensent qu’il pourraient contraindre le maître à faire selon leur pensée. Néanmoins, il faut remarquer aussi que cette propriété ne constitue pas un droit absolu : le maître revendique sa liberté pour ce qui est de donner. Les biens sont siens, mais il les emploie pour tous, au bénéfice de tous. Et cela aussi est une leçon évangélique : la propriété n’est pas un droit absolu, un droit en soi. Elle a sens pour autant que les biens (quelle que soit la personne à qui ils appartiennent) soient à destination de tous, qu’ils soient faits pour que tous aient la vie, de quoi vivre.

Cela fait beaucoup réfléchir sur les logiques contraires que nous voyons à présent à grande échelle, où des actionnaires réclament toujours plus de dividendes, au prix de la perte de salaire ou même d’emplois de nombreuses personnes. Vraiment, ce n’est pas du tout ce qui se passe ici dans l’évangile… Je ne suis pas économiste, je ne pousserai pas plus loin mon propos. Mais j’invite à réfléchir aux conséquences : quelle société se portera le mieux et sera la plus viable au bout du compte : celle où les riches s’enrichissent toujours plus en faisant de plus en plus de pauvres, ou bien celle où les richesses sont plus partagées avec pour objectif que tous aient de quoi vivre dignement, et que… les personnes capables d’acheter soient finalement plus nombreuses ?

Relancer plutôt que nous soit rendu : dimanche 13 septembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Notre texte fait immédiatement suite à celui de la semaine passée, il appartient au même « chapitre ecclésiastique » de Matthieu qui règle sur la base de l’expérience des premières communautés un certain nombre de questions relatives à la vie de ces mêmes communautés. C’est un précieux témoignage historique, à vrai dire. J’ai fait déjà un commentaire de ce texte sous le titre « laisse aller !« .

Cette année, deux choses me frappent, que je te livre cher lecteur. La première c’est qu’il est question de « remise« . Le verbe [aphièmi] porte l’idée de jeter ou lancer, mais avec le préverbe qui marque l’origine, ce dont on part, ce que l’on quitte ([apo], devenu ici [aph’]). Du coup il signifie laisser aller, mais aussi lâcher, abandonner, congédier, laisser libre, permettre… Dans les traductions habituelles, la question de Pierre est : « Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? » Mais si l’on serre un peu plus le texte, on aura : « Seigneur, combien de fois errera envers moi mon frère et je lui permettrai ? Jusqu’à sept fois ?« 

Tu vas me dire, ô lecteur : mais pourquoi éviter de traduire par « pécher » ? C’est pourtant simple, et c’est un mot tout ce qu’il y a de biblique ! Et du coup, l’autre mot, c’est « pardonner« , tout simplement ! Eh bien oui, certainement, si l’on veut trouver dans le texte ce qu’on y met par avance, c’est certainement ce que l’on doit faire. Mais si l’on pense que justement, en matière religieuse (et de quelque religion que l’on parle, d’ailleurs), le mot « pécher » est déjà porteur d’une charge affective immense, et que peut-être Jésus voudrait lui donner un sens nouveau, réinterpréter ce mot, il faut peut-être lui laisser une chance ? Et trouver des mots moins habituels, au moins le temps d’une réflexion ? [amartanoo], c’est le sens de manquer le but, errer. Prenons-le dans ce sens, très général, et voyons. Il est vrai que, pour la question initiale, qui est mise dans la bouche de Pierre, les vieilles pensées peuvent bien être présentes… Et l’on voit que dans la pensée de Pierre, il peut arriver que le frère se trompe à son égard, et qu’il laisse faire, sans réagir. Mais faut-il ne pas réagir ? Combien de temps, combien de fois ? C’est vrai : pardonner, ça va bien un moment, mais il ne faut pas exagérer !!

La réponse de Jésus rend d’abord le compte impossible et brouille les pistes. Le chiffre sept, utilisé par Pierre, a de fortes consonances symboliques : il marque une sorte de perfection divine, au-delà de ce qui ressortit à la créature (à qui est plutôt affecté le chiffre six). Mais Jésus parle d’une opération où tous les sept se multiplient, une sorte de jeu de miroirs qui renvoie à l’infini… Tu veux imiter le dieu ? Très bien, mais alors c’est +++ ! Et puis surtout, dans l’histoire qu’il raconte pour illustrer, il joue sur deux verbes qui commencent par le même préverbe [apo] : [aph’-ièmi] et [apo-didoomi]. Le premier nous en avons déjà parlé; le second, c’est donner-d’où-ça-vient, c’est-à-dire, rendre, rapporter, remettre… Je dirais volontiers que le choix, devant la faute dont on est victime, est soit de rendre, soit de relancer.

Dans cette histoire, le roi demande à un homme de lui rendre. Cet homme n’a pas de quoi, il est mis en vente (un des sens possibles du verbe [apodidoomi], soit dit en passant !!) lui, les siens, et tout ce qu’il a, pour rendre. Mais l’homme tombe à genoux et supplie patience, le temps qu’il rende : la belle affaire, c’est justement ce qui est impossible. Mais devant une telle inconscience, le roi est saisi aux tripes, et fait le choix inverse, il relance. C’est à dire qu’il inverse le mouvement : rendre, c’était par rapport à ces choses dont il était l’origine et qui devaient lui revenir ; mais relance, c’est désormais par rapport à cet homme, qui lui était en quelque sorte lié, aliéné, et qu’il rend à lui-même. Le point de départ du mouvement est à l’opposé : exiger de rendre, c’est par rapport à soi : le mouvement vient de soi et revient à soi. Mais relancer, c’est par rapport à l’autre : le mouvement vient de lui et retourne à lui.

La fameuse « remise« , ce n’est pas qu’une remise de dette, comptable. C’est aussi remettre une personne entre ses propres mains, c’est lui rentre sa liberté, c’est la rendre à elle-même pour qu’elle soit elle-même. Ça coûte, indéniablement. Et cher ! Mais c’est là qu’est l’imitation du dieu et père.

Et c’est là aussi qu’intervient la deuxième chose qui me frappe cette année à la lecture de cet évangile : à la fin, il est question non plus de compte, mais bien d’intensité : « ...si vous ne relancez chacun son frère depuis [apo] votre cœur« . C’est frappé au cœur que l’on relance son frère, c’est à partir de là qu’il fait retour vers lui-même pour sa liberté. Mais cette condition finale, dans le texte, évoque le « Notre Père » : « Et remets à nous nos dettes, comme aussi nous-mêmes remettons aux débiteurs de nous. » On pourrait croire, en disant ces mots, que la mesure dont nous pardonnons est celle qui nous sera appliquée, et qu’en plus c’est ce que nous demandons ! Dangereux… Mais la parabole nous fait comprendre l’inverse : nous demandons bien la remise, d’être relancés, mais c’est pour alors, nous aussi, chercher à remettre et à relancer ceux qui ont envers nous un lien, quelque chose qui les aliène.

La faute emprisonne, la parole délivre : dimanche 6 septembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte ne fait pas immédiatement suite au précédent, nous venons d’en sauter un morceau de taille conséquente. Mais nous sommes maintenant dans ce que l’on appelle souvent le « chapitre ecclésiastique » de Matthieu : en s’appuyant sur des pratiques primitives de la communauté, Matthieu montre comment procéder. La première question qui se pose, c’est celle de l’instauration d’une hiérarchie, « qui donc est le plus grand ? » (Mt.18,1) : la réponse est l’occasion d’instaurer la hiérarchie du « plus petit« , de montrer comment la vie de la communauté doit s’organiser autour de lui.

Une fois établie la primauté du plus petit, se pose la question des conflits entre égaux, « ton frère« , et c’est notre texte d’aujourd’hui. J’ai déjà commenté la première partie de ce texte, quand il y a faute. Mais je voudrais revenir sur ce petit passage, cette petite formule bien frappée pour marquer la mémoire et l’imagination : « Amen, je vous dis : tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel. tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. »

Vérifions bien le sens des mots : [déoo], c’est bien lier : attacher, enfermer, entraver, enchaîner même. [luoo], c’est bien délier, délivrer, laisser aller, délivrer, affranchir, et même dissoudre, rompre, résoudre. On voit qu’il y a bien, dans les mots, deux actions qui sont plutôt contraires, l’une qui crée une contrainte, qui restreint la liberté, l’autre qui défait d’une contrainte, qui met en liberté. Ces deux actions ont une double portée, qui apparaît aussi comme une contraposition, « sur la terre » et « au ciel« . Enfin, il y a deux fois, du fait des temps et modes verbaux utilisés, l’expression d’une condition et d’une conséquence nécessaire, réelle. On pourrait traduire : « Amen je vous dis : les choses que vous entraveriez sur la terre seront entravées au ciel, et les choses que vous libéreriez sur la terre seront libérées au ciel. »

Mais que sont ces « choses » ? Et de quoi parle-t-on en matière de « terre » et de « ciel » ? Je commence par cette dernière question en faisant deux rappels : quand il a enseigné à ses disciples comment prier, dès son grand discours inaugural, Jésus a employé la formule : « qu’advienne ta volonté, comme au ciel : aussi sur terre. » (Mt.6,10) Adressée au « père » (et même à « notre père« ), cette formulation laisse entendre que le « ciel » est un domaine propre où la volonté dudit père se réalise, s’accomplit, déjà, et que la « terre » est un autre lieu, un autre domaine, où tel n’est pas encore le cas, mais où justement le disciple désire qu’il en soit de même. Deuxième rappel : lorsqu’il a pardonné ses péchés à un paralytique, Jésus doit faire face au murmure des Scribes, qui le soupçonnent alors de blasphème. Aussi le guérit-il afin qu’ils sachent que « le fils de l’homme a l’autorité sur la terre de délivrer des péchés. » (Mt.9,6). Autrement dit, il a déjà cette autorité ailleurs, mais c’est là qu’elle lui est aussi donnée désormais.

Dans les deux cas que nous venons de rappeler, on voit que « au ciel » est un domaine propre à la divinité, et le lieu de référence, celui qui se trouve à l’origine des transformations attendues ou inaugurées par le ministère de Jésus « sur la terre« . Ce dernier lieu, c’est manifestement celui de notre expérience quotidienne, de notre vie concrète. Mais ce qui est remarquable et étonnant dans la formule qui nous occupe, c’est précisément l’inversion ! Ce qui se ferait (conditionnel) « sur la terre » aura (à coup sûr) la très exacte et conforme conséquence, « au ciel » ! Du fait du ministère de Jésus, le « ciel » est à ce point descendu et lié « sur la terre« , que ce que les disciples y accomplissent sont également effectives « au ciel« , dans le domaine propre à la divinité. C’est presque la réplique inversée de la quatrième demande du Notre Père.

Mais alors quelles sont ces fameuses « choses » ? Car le relatif [osa], un neutre pluriel, désigne « des choses« , mais avec une nuance de quantité, « toutes les choses« . De quoi peut-il bien s’agir ? Matthieu a placé cette formule en conclusion (après, on change de texte, c’est une autre pièce rapportée et cousue, commençant de ce fait par « Et encore je vous dis..« ) d’une pièce où il est question du conflit, et de la procédure pour le résoudre. Qu’est-ce qui s’y trouve « lié » ? Il me semble que tout l’effort du disciple, celui auquel du moins il est encouragé, est justement de retrouver le lien avec « son frère« . Mais il me paraît difficile de retenir cette interprétation, dans la mesure où [déoo] a le sens de la contrainte, il ne vise pas un lien d’amitié. La contrainte est plutôt celle qu’exercent le conflit et la faute : et voilà tout une procédure, voilà un souci nouveau, voilà un poids dont on voudrait bien être délivré. La révélation (« Amen je vous dis« ) serait alors que le conflit dans la communauté n’est pas une réalité sans importance : si elle mobilise « sur la terre« , elle le fait aussi « au ciel » : on n’est pas seul quand on cherche à résoudre un conflit. On n’est pas les seuls à s’en soucier, on n’est pas les seuls à en porter le poids. Et de même, lorsqu’on en arrive à la libération, lorsque les chaînes créées par la faute tombent, elles tombent aussi sur un plan profond, ce n’est pas qu’une apparence.

Même dite sous tension, la parole délie : pourvu que tel soit son but, pourvu qu’elle ne cherche pas précisément à établir des contraintes supplémentaires.

La précision est d’importance, parce que nous savons bien par expérience que le pardon et l’oubli sont deux choses bien différentes. On pourrait croire alors, et on croit parfois, que se souvenir de la faute ou du conflit montre qu’on est toujours lié, contraint. La formule d’aujourd’hui nous dit que non. Peut-être est-ce une invitation à se souvenir non seulement de la faute mais de ce que nous avons traversé ensemble, à construire et écrire une histoire qui est aussi celle des libertés retrouvées ou redonnées. Mais il me semble qu’une conscience ce construit à travers un tel texte : la conscience qu’il ne faut pas éviter le conflit, parce qu’il y a des chaînes, des liens contraignants qui se créent quand on faute les uns contre les autres, et qu’il faut oser les affronter. Le silence, non celui de l’amour qui attend le bon moment mais celui de la lâcheté qui se fait illusion, ne couvre rien, ne délivre pas. Il favorise au contraire une prolifération des chaînes et des liens, favorise l’emprisonnement, détruit progressivement la liberté d’être ensemble tels que l’on est, en vérité. « La vérité vous rendra libre« . Mettre des mots libère. Mettre la parole entre les « frères« , entre ceux qui forment une communauté (tout ceci est vrai aussi pour un couple, pour une famille, pour un groupe d’amis…), c’est y mettre le Verbe venu établir les choses « sur la terre » comme « au ciel« .

Avec soi comme on est, et avec les autres : dimanche 30 août.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

  La première partie du passage a déjà été commentée ici : j’y renvoie qui veut en savoir plus pour situer le texte, qui vient cette fois directement à la suite de celui de la semaine passée, mais aussi qui chercherait à comprendre un peu mieux cet étonnant revirement de Jésus qui, sitôt après avoir fait l’éloge de Simon et l’avoir nommé Rocher, le nomme maintenant Satan et lui tourne le dos.

Je voudrais aujourd’hui m’arrêter un peu sur ce paradoxe énoncé par Jésus après avoir énoncé les conditions imposées à chacun sans exception pour être disciple : se renier, prendre sa croix, marcher avec lui. Ce paradoxe, Matthieu le formule de la manière suivante : « Celui en effet qui voudrait sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdrait sa vie à cause de moi la trouvera. » Le parallèle des deux membres de phrases, leur forme presque identique et l’usage renversé du verbe « perdre » donne à ce paradoxe une forme fascinante autant qu’un peu hermétique.

Cette phrase n’est pas un aérolithe, elle ne vient pas toute seule. Le petit mot [gar], « car« , « en effet« , l’insère comme une explication de ce qui précède. Et ce qui précède, c’est justement l’énoncé des trois conditions pour être disciple de Jésus. Revenons-y un court instant. Jésus vient de dire que qui veut « venir derrière moi » ([opisoo mou élthéïn]) doit réaliser trois actions : 1) [aparnèsasthoo éaoutone], 2) [aratoo tone staourone aoutou], 3) [akolouthéïtoo moï].

La première action ou condition, c’est le verbe [ap’arnéomaï] à l’impératif aoriste. C’est l’idée de refuser, de repousser, de nier, augmentée de l’idée [ap’] de ce que l’on quitte, d’où l’on sort : et cette idée comme une injonction, un ordre, qui serait permanent, qui serait une vérité générale. Il ne s’agit pas de l’idée de renoncement, comme la traduction malheureuse le propose si souvent : d’abord il est absolument impossible de renoncer à soi, on est comme on est, il faut bien s’accepter ; ensuite, renoncer c’est plutôt laisser derrière soi en se retournant, revenir à un point précédent. Ici, il s’agit bien de quitter un point avec beaucoup de force. Sur quoi porte ce refus ou ce reniement ? Il porte sur soi-même, avec l’usage du pronom réfléchi. Celui-ci fait contraste avec le pronom personnel précédent, « moi« , derrière qui il s’agit de « venir« . Pour venir derrière Jésus, il s’agit de se quitter soi-même. Plus précisément, pour venir derrière le « christ » et le « fils du dieu vivant » que l’on prétend suivre, il faut commencer par quitter le « christ » et le « fils du dieu vivant » que l’on prétend être ! Affirmer haut et clair, aux autres mais surtout à soi-même, « Je ne suis pas le messie » (Jn.1,20) comme Jean-Baptiste l’a fait, l’affirmer par ses mots mais surtout par ses actes et ses attitudes : voilà qui est la première condition pour être disciple de Jésus. Ce que Simon-Pierre vient de ne pas faire en conseillant Jésus sur ce qu’il devrait faire ou ne pas faire, envisager ou non…

La deuxième action ou condition est donnée par le verbe [aïroo] qui signifie lever, soulever, emporter. C’est l’idée dynamique de soulever un poids et de partir avec. Ici encore c’est une injonction, et une injonction permanente, une action de l’ordre de la vérité générale, c’est toujours à faire. Que s’agit-il de soulever et d’emporter ? Son [staouros], c’est-à-dire le pieu d’une palissade ou le poteau du condamné, un élément en tous cas qui se tient debout ou sur lequel on est fixé debout. Dans l’évangile, le mot a souvent pris le sens de croix à cause de ce dernier sens : mais je trouve cette traduction mal venue pour une raison très simple, c’est qu’avant la passion, on ne voit pas du tout ce qu’une telle injonction aurait bien pu signifier aux disciples. On ne vient pas derrière Jésus sans prendre avec soi ce qui pèse : il y a ce que l’on quitte (par reniement, on vient de le voir), il y a ce que l’on n’abandonne pas. On ne laisse pas son histoire, on ne laisse pas le tuteur sur lequel on a d’abord grandi, quel qu’en soit le poids. Se dépouiller de son histoire est une illusion complète, il faut au contraire choisir de marcher avec, même si cette histoire est douloureuse.

La troisième action ou condition est marquée par le verbe [akolouthéoo], « faire route avec« , « accompagner« , « suivre« . Le mot va jusqu’à signifier aussi suivre la pensée, l’avis ou même l’exemple. Il s’agit cette fois de marcher avec Jésus, non pas le nez sur ses chaussures, mais bien comme un compagnon, en lui laissant néanmoins l’initiative de l’itinéraire comme du but, et ce aussi bien de manière fort concrète dans la vie que sur le plan plus intellectuel de la manière de comprendre les choses, des choix à faire ou de la manière de vivre. Le verbe suggère discrètement qu’il pourrait bien y avoir aussi d’autres compagnons, qu’on est pars forcément le seul à marcher avec. Ainsi donc, « venir après lui » (aussi bien au sens temporel que local) est constitué par trois attentions constantes, nier être celui que l’on prétend suivre, venir tout entier avec les poids qui sont les nôtres, et faire sa route en sa compagnie, les yeux toujours sur celui qu’il s’agit de suivre, auquel il s’agit de se conformer.

L’adage paradoxal qui m’intéresse se présente donc comme une explication d’un tel état des choses : si « venir après lui« consiste en cela, c’est qu’en effet, « celui qui voudrait sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdrait sa vie à cause de moi la trouvera. » J’ai traduit par vie le mot [psukhè], qui désigne aussi bien l’âme. Celui qui voudrait (c’est une hypothèse) sauver sa vie, c’est quelqu’un qui cherche en général, dans une situation difficile ou pire, à tirer son épingle du jeu, à « s’en sortir ». C’est une tentative individuelle. c’est MA vie. Et la sauver, chercher à la sauver, c’est penser qu’on a les moyens de le faire, c’est compter encore sur soi-même, et même sur cela seul. Il faut que je M’en sorte. Et se sauver de quoi ? De ce qui m’emprisonne, m’attache, me tient. De ce qui me tue, de ce qui me fait peur, de ce qui m’empêche de vivre. Et je vais le faire avec mes propres moyens, je vais le faire avec mes propres tentatives, je vais le faire à ma manière. On voit en tout cela une contradiction de chacune des trois conditions émises pour « venir après lui« .

Conséquence : « celui qui voudrait sauver sa vie (hypothèse) la perdra (indication certaine, conséquence nécessaire) ». [apollumi], c’est perdre, faire périr. Il y a manifestement une erreur d’appréhension de ce que c’est que vivre ! La vie qu’on a cru « sauver« , précisément on la « perd« , au sens le plus littéral qui soit. Attention : le texte ne dit pas du tout que qui ne se ferait pas disciple perdrait sa vie! Mais il montre que le choix d’être disciple est une épreuve de vérité : la vie en est l’enjeu, dans la conception qu’on s’en fait et jusqu’aux conséquences radicales que cela entraîne. Comme c’est redoutable ! Comme cela interroge sur ce que nous avons vraiment dans le cœur…

Mais il y a aussi l’autre branche du paradoxe. « mais celui qui perdrait sa vie à cause de moi la trouvera. » C’est le même mot perdre, [apollumi]. N’est-il pas un peu fort ? Peut-on vraiment choisir de « perdre » sa vie ? Mais combien de fois n’avons-nous pas le sentiment bien concret de perdre notre temps à espérer quelque chose, un progrès d’un enfant, d’un élève, que nous attendons ? Combien de fois n’avons-nous pas eu le sentiment d’avoir perdu bien de l’énergie pour si peu de résultat ? Ou combien de fois même ne faisons-nous pas l’expérience de perdre bien des prières pour si peu de réponse ? Oui, perte il y a, et ce sont des choses, des moments, à jamais perdus, qui ne reviendrons pas, qui ne seront pas redonnés. Quand je lis « perdre sa vie« , je ne vois pas le héros qui l’offre pour une grande cause : je vois bien plus toutes ces situations qui donnent l’impression d’avoir gaspillé son âme, non pas tant par recherche de divertissement (ce genre de gaspillage existe aussi, même si le divertissement et le repos sont aussi nécessaires), que par absence de résultat.

Mais ce n’est plus le mot « sauver« qui est maintenant mis en rapport avec le mot perdre, « sauver » disparaît. Le parallèle n’est pas rigoureux. A la place, c’est un autre verbe, [héouriskoo]. Ce verbe signifie d’abord trouver, au sens de trouver par hasard. Mais il signifie aussi trouver en cherchant, d’où découvrir, inventer, reconnaître, obtenir… Et cette substitution survient du fait d’un ajout, [hénékén émou], « à cause de moi » ou « en faveur de moi » ou « pour l’amour de moi » ou « du fait de moi« . Ce n’est plus un acte individuel, un acte qui isole, comme le fait de vouloir se sauver, s’en sortir : c’est maintenant un acte dont la dynamique est dans le rapprochement. Nier avec le pouvoir de s’en sortir tout seul, marcher néanmoins avec ce qui pèse et empêche de vivre, mesurer sa marche, sa vie et ses comportements sur un autre dont on ne sait pas bien où il va ni par où il passe, tout cela constitue un choix fondamental de ne plus être isolé, mais de faire corps. Et le résultat est surprenant : trouver sa vie, découvrir ce qu’est vraiment vivre, inventer véritablement sa vie, reconnaître où est sa vie véritable, obtenir ce que l’on désire et qui fait l’âme de la vie.

Au fond, il me semble que cet adage interroge les motivations de celui qui veut être disciple. Que cherches-tu ? Si tu veux t’en sortir, pas d’issue. Mais si tu cherches avant tout le collectif, si tu t’ouvres aux autres, si tu veux mener ton aventure à plusieurs plutôt que seul, AVEC d’autres et non CONTRE ou MALGRÉ eux, si tu essaies de te prendre comme tu es et de ne pas compter sur toi-même, alors tu vas découvrir et inventer ta vie, c’est bien toi qui va vivre et faire vivre.

Les portes d’Hadès : dimanche 23 août.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Une fois encore nous sautons plus loin dans l’évangile selon S. Matthieu : il faut pourtant tenir compte de ce qui se passe entre temps, pour saisir la question que pose Jésus à ses disciples. J’ai déjà re-situé ce texte dans son contexte, notamment celui d’un polémique grandissante avec les Pharisiens, et ai commenté ce questionnement de Jésus ainsi que la réponse que fait Simon-Pierre. Je m’étais en revanche arrêté au seuil de l’initiative que prend Jésus à l’égard de Simon-Pierre.

Je m’étonne cette fois-ci de la manière dont Jésus parle de « son Eglise« , ou « son assemblée« , en ajoutant « et les portes d’Hadès ne l’emporteront pas sur elle. » Cette histoire d’Hadès est fort inattendue, en vérité. Il y a d’autres mots en grec pour nommer les morts, ou la mort. Mais pourquoi y aurait-il une rivalité, voire une  combat, entre l »assemblée de Jésus, (« l’Eglise ») et l’Hadès ?

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Faisons tout de suite justice de cette histoire de portes. C’est une expression biblique, un hébraïsme : « Ta descendance possèdera la porte de ses ennemis » (Gn.22, 17), promesse faite à Abraham, signifie qu’elle en « occupera les places fortes« . De même, quand Samson s’échappe de Gaza en emportant ses portes, c’est bien un symbole de victoire totale. Car les portes permettent le contrôle d’une cité, elles régulent la vie des hommes qui lui appartiennent. Jésus en vient à dire lui-même : « Je suis la porte des brebis » (Jn.10, 7.9). Donc il s’agit ici de la puissance d’Hadès, de son pouvoir de régulation sur ceux qui appartiennent à sa cité.

Mais que vient faire Hadès ici ? Hadès, c’est le frère de Zeus, chargé par lui de régner sur le monde souterrain. A lui les mines, les richesses du sous-sol, mais aussi le contenu des volcans, et surtout le monde des morts, les ombres, ce qui reste de chacun une fois la mort survenue. Et dans ce sens, les portes d’Hadès sont surtout à un seul sens : on les franchit pour entrer, selon un processus que tous connaissent. Mais on ne les franchit pas pour sortir, et telle est bien leur fonction principale : empêcher que les morts ne reviennent ! Car c’est là la terreur des vivants… Hadès, donc, rassemble en son royaume, dans ses portes, tous les vivants, tous ceux qui l’ont été, pour autant qu’on leur ait rendu les honneurs funèbres -faute de quoi les morts sont condamnés à errer à la surface, et justement ils viendront tourmenter ceux qui auraient dû leur rendre ces honneurs jusqu’à obtenir satisfaction.

Cela veut dire que les portes d’Hadès rassemblent potentiellement tous les hommes, sans aucun exception, puisque tous meurent. Je reviens donc à ma première question, à mon premier étonnement : pourquoi y aurait-il conflit, combat, affrontement, entre l’assemblée de Jésus et les portes d’Hadès ? Les humains ne sont-ils pas membres de l’assemblée de Jésus tant qu’ils vivent, pour avoir entre eux des relations fraternelles, œuvrer à transformer le monde, vivre de la charité, puis une fois morts ne deviennent-ils pas membres de cette autre assemblée, celle d’Hadès ? Mais non : il va y avoir conflit, et nous savons bien pourquoi. L’Eglise de Jésus, son assemblée, a une autre prétention, c’est d’être définitive, de ne pas laisser ses membres dans la mort ! Il va falloir qu’Hadès ouvre ses portes pour les laisser partir, ce qu’il n’a jamais fait (sinon pour Orphée, mais qui y est entré vivant, et qui n’est pas parvenu à en tirer son Euridyce !).

La manière dont la chose est exprimée par Matthieu donne vraiment le sentiment que tout se passera d’une manière tellement impérieuse, que les portes d’Hadès, que la puissance d’Hadès, ne pourra rien. L’assemblée que Jésus va fonder (car cette parole est, à la base, au futur, ne l’oublions pas !) sera à ce point unifiante que nul ne pourra en être arraché ou cesser d’en faire partie. Aucun Cerbère ne pourra empêcher un membre mort d’y revenir, de cesser d’y appartenir. Comment cela se fera-t-il ? Par la résurrection de Jésus, justement : d’où le futur. C’est dans sa mort et sa résurrection que s’établira la victoire sur les portes d’Hadès.

Je tire de là deux pensées réconfortantes. La première : il me semble que cela nous invite à ré-évaluer le poids que nous accordons à certaines choses. Par exemple, en cette période de COVID, la pensée de la mort rôde, elle nous hante, elle tend à nous dicter nos comportements. Autant il me semble juste de ne jamais faire en sorte de mettre la vie d’un autre en danger (et donc de veiller pour les autres à ne pas être vecteur de virus), autant il me semble que la préservation de sa propre vie est moins importante que la construction de l’unité, que le lien à garder avec les autres, avec ceux que l’on aime. Et si du coup, moi, je contractais le virus ? Bien sûr, c’est un risque : mais que serait ma vie, quel sens aurait-elle, si vivre a pour condition de ne plus avoir de lien avec ceux que j’aime ? C’est ainsi que les portes d’Hadès seront moins fortes dans ma vie que l’assemblée de Jésus.

Deuxième pensée : il me semble qu’on ne peut pas être membre de l’assemblée de Jésus (l’Eglise) et avoir des tendances à en exclure d’autres, quel qu’en soit le prétexte. Quand même l’Hadès ne peut garder ses morts, qu’il est obligé de les céder sans coup férir à l’Eglise, comment celle-ci pourrait-elle se construire par la moindre exclusion ? Ce serait tout-à-fait antinomique ! Et je comprend que les clés dont il est question juste après sont des clés pour ouvrir et délivrer, desc lés pour que nul ne puisse s’arroger le pouvoir de refermer.