On fait du neuf (dimanche 4 décembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Dans mon commentaire précédent du même texte, Refaire chanter sa vie, j’ai insisté sur le fait que Jean-Baptiste innove, comme prophète, en annonçant non pas un salut à venir, mais en l’annonçant comme déjà présent mais pas encore dévoilé, inaperçu. Il invite à ouvrir les yeux sur une réalité qui « crève les yeux » pour qui sait regarder, ou plutôt pour qui n’a pas des préjugés ou des habitudes l’empêchant de voir l’évidence.

Je voudrais m’attacher à la citation que fait Matthieu du prophète Isaïe, qu’il introduit pour faire de l’avènement du Baptiste un accomplissement. Le passage est au début du chapitre 40 du Livre d’Isaïe, soit parmi les premières phrases de ce qu’il est convenu d’appeler le « Second Isaïe » : à l’époque du Roi de Perse Cyrus, ces oracles visent à la consolation du peuple en exil et annoncent avant tout qu’il y aura un retour, que le dieu d’Israël n’oublie pas les siens.

C’est ainsi que le prophète dit : « Une voix proclame: « Dans le désert, déblayez la route de l’Eternel; nivelez, dans la campagne aride, une chaussée pour notre Dieu ! Que toute vallée soit exhaussée, que toute montagne et colline s’abaissent, que les pentes se changent en plaines, les crêtes escarpées en vallons ! La gloire du Seigneur va se révéler, et toutes les créatures, ensemble, en seront témoins: c’est la bouche de l’Eternel qui le déclare. » Le sens est assez clair, il s’agit d’un nouvel exode. Autrefois, à travers le désert, le dieu a ouvert une voie à son peuple, de manière à ce qu’il passe d’Egypte en terre promise. C’est ce qui va arriver de nouveau, et les créatures, les éléments naturels, sont convoqués : ils sont exhortés à se préparer au passage du peuple, en exil cette fois à Babylone, vers la terre promise. Si « une voix » (anonyme) clame dans le désert, c’est parce qu’il s’agit de convoquer la figure du premier exode, évènement de référence. Et cette voix s’adressant aux vallées, aux crêtes, aux collines, aux vallons, ces accidents naturels sont bien présents. Non seulement ils doivent se transformer pour laisser passer l’immense colonne des exilés de retour, mais encore ils seront les premiers témoins de ce retour.

Col du Lautaret .

Bien, mais comment Matthieu se sert-il lui de ce passage ? Eh bien, il le change quelque peu : « Voix qui clame dans le désert : préparez le chemin du seigneur, faites droits ses sentiers. » A l’évidence il n’en prend qu’une partie, mais il s’adresse à des auditeurs-lecteurs qui connaissent leurs textes, quand on leur dit le débit, ils se récitent tout seuls la fin. Il lui suffit des premiers mots pour évoquer la suite dans leur mémoire, donc ce seul fait n’est pas très significatif.

En revanche, « le désert » a rejoint un autre groupe de mot, il faisait partie du début de la proclamation de la voix anonyme, il est maintenant le lieu de proclamation de la voix ! Cela montre nettement l’intention de Matthieu : il lit chez Isaïe que la voix est celle du Baptiste, dont il vient de nous dire qu’il est au désert. Alors que, pour Isaïe II, la voix n’a aucune importance mais seul compte le message qu’elle délivre, Matthieu pense y trouver l’annonce de Jean-Baptiste et de son ministère…

Ce changement d’interprétation (à vrai dire, cette fausse interprétation !) n’est pas de peu d’importance, parce qu’elle oriente différemment toute la suite. Le message devient par conséquent et du même coup le résumé de la proclamation de Jean-Baptiste ; il n’est plus une parole adressée aux créatures inertes, il devient une parole adressée à ses auditeurs, ceux qui viennent l’entendre au désert et recevoir son baptême.

Matthieu aurait-il dissipé l’idée de nouvel exode, au cœur du message du Second Isaïe ? Bien au contraire, car le mode de vie du Baptiste, qu’il décrit aussitôt après, le rappelle à l’évidence : son vêtement, sa nourriture, tout rappelle le passage au désert du premier peuple suivant Moïse. Cela sous-entend par conséquent que le nouvel exode annoncé par Isaïe change de nature, il ne sera pas un exode géographique, mais il est un changement intérieur, un déplacement dans le cœur, dont le baptême est le signe ou le sceau. Matthieu nous invite à un déplacement intérieur, à un voyage intérieur : et c’est dans ces lieux que doivent s’opérer les transformations titanesques précédemment évoquées : crêtes, vallons, collines, vallées intérieures sont invitées à se re-configurer pour constituer une route au peuple exilé vers sa terre promise, pour que le dieu puisse guider son peuple, chaque membre de son peuple éloigné de lui, vers le lieu qu’il a promis.

Nous retrouvons, d’une certaine manière, ce que déjà le texte de la semaine passée nous indiquait, à savoir que les accidents de nos vies, ceux qui gênent nos regards et les empêchent de se porter au loin ou de voir clairement les contextes, s’effacent, se gomment, laissent enfin paraître le paysage entier qui est celui de l’action du dieu qui conduit son peuple. Nous le retrouvons mais nous trouvons plus encore : c’est à la fois autour de nous et en nous que nous sommes appelés à porter les regards. L’œuvre du dieu dans le monde et les gens qui nous entourent font écho à son œuvre en nous-mêmes, œuvre qui celle-ci appelle notre collaboration.

Pour que le message de Jésus, nous atteigne, il faut lui faire une route et il faut des déplacements. Et ce n’est pas que lui qui va passer en nous, c’est tout un peuple : nos cœurs sont invités à s’élargir aux dimensions de l’humanité entière, qu’elle passe en nous, qu’elle piétine, qu’elle traverse, qu’elle remue tout. Le dieu ne fait ses travaux de terrassement dans nos vies que par les pieds des milliers de gens qui y passent. Cela suppose que nous ne refusions pas qu’accoste à nos bords un Ocean Viking bien chargé, que nous ne refusons pas d’être bousculés par des réfugiés de guerre ou du climat, que nous ne rentrions pas dans ce scandaleux et anti-évangélique repli sur soi qui refuse d’accueillir ceux qui frappent à notre porte.

On pourrait être troublé par l’usage, finalement un peu opportuniste, que Matthieu fait d’Isaïe. Car il faut bien reconnaître qu’il en fait un peu ce qu’il veut, et quand il dit que l’oracle s’accomplit, c’est une parole qui peut paraître rassurante mais qui n’est là que pour masquer qu’il l’a changée pour qu’elle corresponde à ce qu’il voulait !! Alors, bien sûr, ne nous faisons pas d’illusions : on a assez prouvé ailleurs que les oracles qui s’accomplissent sont toujours les oracles écrits après-coup : mais les historiens d’aujourd’hui n’avouent-ils pas avec humour (je cite ici André Laurens, dans ses cours au Collège de France), que les historiens sont doués pour prédire le passé ?!!

Mais je voudrais surtout tirer de là l’extraordinaire liberté avec laquelle il se sert de ce que nous appelons « l’Ancien Testament » : il n’en est pas l’esclave, il s’y réfère oui mais, comme on l’a vu aussi la semaine passée, avec largeur et comme en passant. La formule de « l’accomplissement » ne doit pas nous abuser, elle veut surtout dire que l’ère de l’ancien Testament est finie ! On entre désormais dans une nouvelle ère : celle-ci n’est pas sans lien avec l’ancienne, puisque c’est l’histoire et que rien ne naît de rien. Mais c’est surtout un message de nouveauté qui est proclamé. Il n’est plus possible, avec l’avènement de Jésus, de faire ou de penser « comme avant », ce sont des catégories nouvelles auxquelles il va falloir faire place. Crêtes, collines, vallons et vallées, montagnes, déserts, tout va être transformé.

Passer à l’étonnement (dimanche 27 novembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voici au premier dimanche de l’Avent, c’est une nouvelle année qui commence en rouvrant le cycle de Noël. Et c’est Matthieu qui va nous accompagner le plus souvent toute cette année. Le texte qui nous est proposé, loin d’être au début de son évangile, est au contraire plus proche de la fin de celui-ci : on trouvera à Ouvrir les yeux des explications pour situer ce texte dans la progression de l’évangile de Matthieu, ainsi qu’un premier commentaire d’ensemble du texte.

Ce qui me frappe en relisant cette année ce texte, ce sont les références de Matthieu, celles qu’il choisit pour illustrer son propos dans ce passage. Ce passage en effet contient deux temps nettement distincts : le premier temps cherche à bien faire comprendre de quelle nature est l’apparition du Fils de l’homme (dont il vient de dire que nul n’en connaît ni le jour ni l’heure), le deuxième temps exhorte par conséquent à veiller. Et dans les deux cas, Matthieu se réfère à autre chose pour se faire comprendre, et si on lit avec attention, c’est assez surprenant.

Dans le premier cas, Matthieu prend comme repère « les jours de Noé« . On dira que c’est assez classique et que Matthieu est un grand habitué des références à ce que nous appelons maintenant l’Ancien Testament. Et c’est là l’erreur. Matthieu en effet, s’il fait bien appel à un personnage cité dans le livre de la Genèse, ne fait pas appel à son texte. Il parle en effet de ce que faisaient « les gens » à l’époque de Noé, pendant qu’il bâtissait son arche, « comme en effet ils étaient en ces jours d’avant l’inondation, à manger et à boire, à se marier et à être mariées, […] ils ne surent pas tandis qu’advenait l’inondation et elle [les] emporta tous sans exception« . Or si l’on se reporte au texte du livre de la Genèse, que ce soit au chapitre 6 ou au chapitre 7, il n’est jamais question de l’entourage, des personnes qui vivaient à cette époque autour de Noé et des siens. On sait seulement que la terre « était remplie d’iniquité« , mais nulle part ne sont décrites des personnes allant et venant, s’affairant, festoyant, se mariant, etc.

Donc ici -et c’est très étonnant-, Matthieu ne cite pas la Genèse. Il transpose dans le passé biblique un fait de vie seulement probable. D’une certaine manière, il s’étonne lui-même du non-dit de la Bible : car en effet, l’action de Noé, le temps qu’il lui a fallu pour la mener à bien, les dimensions de son ouvrage, l’incongruité de sa construction navale à distance de toute mer, tout cela aurait pu, aurait dû, susciter l’étonnement et les questions de ses contemporains. Or de cela, pas un mot dans la Genèse. Matthieu fait ce que fait un auteur de roman historique, il remplit les vides et compose les non-dits.

Mais cela veut dire, si son texte emporte l’adhésion, qu’il écrit ce que tout un chacun pourrait écrire, une fois conscient du non-dit. Sa référence est moins biblique qu’existentielle, il se réfère plus à l’expérience de son lecteur, à la capacité que nous avons tous à nous étonner comme lui de ce silence de la Genèse. Et l’explication qu’il donne, l’explication qui vise à faire comprendre comment apparaît le Fils de l’homme, dès lors qu’il nous a dit que nul n’en connaissait le jour et l’heure, est une explication qui repose sur notre intuition et notre expérience à tous. La référence à Noé n’est là que pour faire sentir les enjeux : il s’agit d’un renouvellement total, presque d’une nouvelle création. La référence au déluge est moins textuelle que culturelle, même quelqu’un qui n’a pas lu lui-même la Genèse peut la comprendre.

Cette référence, alors, produit d’elle-même son actualisation ! Nous aussi nous sommes entourés de personnes dont les activités, les centres d’intérêts, les « marottes », peuvent nous sembler curieuses, amusantes, agaçantes. Et nous sommes portés à continuer notre chemin, à poursuivre nos échanges, à manger, boire, nous marier, etc. Et s’il fallait y voir autre chose ? S’il fallait y entendre un appel, y voir un signe ? Si notre curiosité d’un moment, notre ironie facile ou notre agacement motivé cachaient la faiblesse de notre étonnement : l’étonnement qui remet en question, celui qui ouvre des portes, celui qui nous transporte dans un autre univers ? Les germes du monde nouveau que construit le Fils de l’homme sont déjà au milieu de nous, l’édifice est déjà commencé, le rassemblement des passagers est déjà en bonne voie : mais le voyons-nous seulement ? Et si nous le voyons, interprétons-nous en ce sens ce que nous voyons ? Sommes-nous disposés à reconnaître dans ce qui sort de l’ordinaire une trace (possible) de l’ouvrage du Fils de l’homme ?

J’ai parlé de la première référence, mais la seconde est de même nature. Dans le deuxième temps de notre passage, c’est encore à une expérience commune qu’il est fait allusion : « si le chef de famille avait su à quelle veille le voleur viendrait, il aurait veillé et n’aurait pas laissé perforer sa maison. » Expérience de vigilance, questionnement de sécurité. Or savez-vous que les cambriolages de nuit sont bien plus rares que les cambriolages de jour ?! Le chef de famille, s’il s’en tient à une idée préconçue, n’a aucune chance de veiller comme il convient, ou quand il convient, il attendra le voleur il-ne-sait-quand, mais la nuit,… alors que celui-ci vient de préférence le jour. Il lui faut là encore ouvrir les yeux, non seulement ceux du corps, mais bien ceux de l’esprit pour se tenir au courant, pour s’étonner (encore une fois) d’une réalité peut-être déroutante ou déconcertante, et s’y conformer, s’y plier, s’y convertir.

Ainsi, la recommandation de veiller et l’affirmation que « nous ne savons pas » sont étroitement connexes : si nous n’avouons pas ne pas savoir, notre veille n’a aucun sens, elle ne mène à rien, elle nous fait passer à côté -et de bonne foi, encore ! Mais si nous acceptons que nous ne savons pas, nous nous disposons alors à un pas de côté, notre intelligence devient disponible, nous nous mettons à plisser les yeux pour chercher à voir et comprendre en regardant autrement. Le plus grand obstacle à notre vigilance efficace est en nous-mêmes, et ce sont bien les habitudes de vie et de pensée, la sclérose de notre existence.

Nous commençons aujourd’hui notre route vers Noël : là aussi, nous pouvons faire ce chemin, « comme d’habitude », être attentifs aux mêmes choses que d’habitude, et finalement ne pas sortir de nos ornières. Nous attendons une histoire de petit enfant trouvé dans une crèche, bien sagement comme tous les ans, avec un bœuf, un âne, des bergers… Une histoire un peu à l’eau de rose qui nous fait du bien, qui nous réconforte, qui nous émeut, mais… comme d’habitude. Il me semble que ce texte nous invite à un autre cheminement vers Noël, pour y voir naître autre chose : et quoi ? Et si nous cherchions autrement, dans les gens et les évènements qui nous entourent, la trace de ce monde nouveau qui va naître, l’apparition du Fils de l’homme déjà présent, déjà tout lumineux : c’est notre seul regard qui manque à la lumière. Bienheureux sommes-nous si nous savons nous étonner à tout propos, être prompts à l’étonnement dans toutes les situations. Le Ravi de la crèche est peut-être le personnage principal parmi les visiteurs…

Le Vigilant (dimanche 20 novembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous sautons loin en avant dans l’évangile de Luc, en raison de la fête du Christ-Roi. C’est tout un symbole, ce me semble, que de ne pas suivre l’évangile tel qu’il est pour une célébration avec un tel titre ! Mais le texte que nous avons en la circonstance, celui pour l’année C (celle qui suit plus ou moins l’évangile de Luc), est lui-même un remède, je l’ai déjà commenté dans son ensemble Dans le royaume.

Je reviens sur cette fête du Christ-Roi : elle est instituée par Pie XI en 1925, c’est donc une fête qui n’a pas cent ans, une fête qui est très « jeune » encore. Du reste, la réforme liturgique de 1969 en a changé l’intitulé en « Christ-Roi de l’univers », cherchant à donner une dimension plutôt cosmique que politique à ce titre. Mais les mots ont un côté têtu et on ne débarrasse pas le mot « roi » si facilement de sa dimension politique !

Quand Pie XI, dans l’encyclique Quas Primas, institue la fête, c’est dans le but avoué de mettre en lumière l’idée que les nations devraient obéir aux lois du Christ. Le Christ aurait-il donc édicté des lois ? La chose surprendra aisément un lecteur même naïf de l’évangile : à l’égard de la Loi, Jésus est plutôt distancié ! Il ne cesse de mettre en garde contre un recours excessif à celle-ci. Il ne remet pas en cause la Loi que lui objectent sans cesse les responsables religieux, mais il montre bien que le problème est ailleurs, dans les cœurs : ce sont des cœurs qui la reçoivent ou pas, qui l’interprètent justement ou pas, qui s’en servent pour condamner ou pour sauver, pour faire vivre ou pour tuer.

Le contexte historique de la création de la fête est fort éclairant. Depuis 1870, depuis l’invasion par le général Cadorna des Etats Pontificaux et l’instauration de Rome comme capitale du royaume de l’Italie unifiée, le pape se considère comme « prisonnier du Vatican ». Il a perdu ses états, il n’est plus à la tête d’un état indépendant, il a… perdu son pouvoir. De manière contemporaine, l’Eglise a réuni le premier concile du Vatican, qui va déclarer l’infaillibilité pontificale le 18 juillet 1870 (c’est formellement avant l’invasion des Etats Pontificaux, mais celle-ci était à l’évidence « dans les tuyaux ») : habile manœuvre qui place l’autorité du pape par-delà et au-dessus de celle de tous les souverains de la terre. Bismarck, qui luttera contre cette nouvelle prétention, reconnaîtra en même temps l’habileté et la grande intelligence de la manœuvre.

Ainsi donc, l’instauration de la fête du Christ-Roi célèbre en filigrane l’autorité de celui -le pape- qui se dit seul habilité à énoncer les « lois du Christ ». Il s’agit au fond d’une prise de pouvoir universel, en la faisant légitimer par le Christ. Sans l’avoir beaucoup consulté, puisque l’évangile n’est pas facile à tirer en ce sens !!! Et le texte de ce jour en est un remarquable exemple. Mais pourquoi m’attardé-je sur ce sujet, puisque ce n’est pas l’évangile ? Mais c’est qu’il me semble que l’évangile, justement, demeure une véritable puissance de transformation, de réforme, de changement. Et au moment où, acculée de toute part, l’Eglise commence à s’interroger sur d’éventuelles réformes, au moment où il devient évident que ses responsables abusent bien souvent de leur autorité, il me paraît fort opportun de revenir à l’évangile. Peut-être d’ailleurs que bien des dérives lamentables dont nous entendons parler, et dont certaines et certains sont victimes, n’auraient jamais existé si les autorités avaient su se garder du pouvoir, si les fidèles ne le leur avait pas si complaisamment abandonné.

Beato Angelico, Crocifissione con i santi (1441), fresque 550 x 950, Convento San Marco, Florence

Et dans notre texte, le « peuple » regarde ; et sous son regard s’ouvrent d’abord trois fausses pistes, et Luc nous invite nettement à prendre ce point de vue du peuple, à nous situer résolument dans ce « peuple de dieu » qui cherche comment être et agir. La première fausse piste est celle des autorités religieuses qui persiflent : « d’une part les chefs, qui disent : « Il en a tiré d’autres : qu’il s’en tire lui-même, si lui est le messie de dieu, l’élu ! » Jésus s’est prétendu « sauveur » des autres, mais il est incapable de se « sauver » lui le premier. Sa crucifixion est pour ceux-là la preuve de son imposture, preuve qui devrait suffire à convaincre le peuple. Ces autorités disent par contrecoup leur propre conception de leur rôle : et c’est d’user d’un pouvoir dominateur, qui ne se laisse pas réduire, et qui se sert dans les faits soi-même avant les autres.

La deuxième fausse piste est celle des soldats romains qui s’amusent : « D’autre part, se jouent de lui les soldats qui s’approchent, qui lui présentent du vinaigre et qui disent : si toi tu es le roi des Juifs, tire t’en toi-même ! » Le pouvoir royal est celui de la force, et face à lui ce prétendu roi-là n’est qu’un pantin dérisoire. Sa crucifixion est pour ceux-là la preuve de sa défaite et de son impuissance. Et eux disent leur conception du pouvoir : est roi qui sait s’imposer et prendre pour lui la force, et spécialement la force brutale, et qui se rit des autres.

La troisième fausse piste est celle de l’écriteau : « D’autre part encore, il y avait une inscription au-dessus de lui : le roi des Juifs, celui-ci. » C’est la pire. Elle établit comme motif de condamnation la revendication par Jésus de ce titre de roi. Or les évangiles insistent pour montrer toute la méfiance de Jésus à l’égard du titre de Messie (c’est-à-dire « roi consacré, légitime descendant de David »), et son effort constant pour ne pas l’assumer, son interdiction faite aux disciples de parler de lui de cette manière, son insistance pour « corriger le tir » en revendiquant au contraire la figure du serviteur souffrant.

Donc Jésus n’est pas roi, il ne veut pas de ce titre. On croit lui faire honneur en le lui attribuant, mais j’ai bien peur que ce soit surtout à nous-mêmes que nous fassions plaisir. Si notre « chef » est roi, nous le sommes bien un peu nous-mêmes, n’est-ce pas ? Et devant toutes ces impostures, Jésus ne dit rien. Il nous laisse non seulement prendre les fausses pistes, mais encore il laisse dire le pire à son sujet en sa présence. Il manifeste totalement ce dont nous parlions la semaine passée, son [hupomonè] : il ne se résigne pas, comme le lui reproche au fond l’un des deux malfaiteurs condamnés, mais il reste éveillé et attentif à la moindre occasion d’apporter un secours. Et c’est ce que fait voir son unique prise de parole du passage, sa réponse à l’autre malfaiteur qui se tourne vers lui avec un tout autre esprit : immédiatement, celui-ci reçoit une présence, un réconfort, l’établissement d’une alliance définitive.

Pas de roi, donc, avec toutes mes excuses pour ceux que cela peut froisser. Pas de roi, mais un vigilant qui le reste jusque dans les moments ultimes, la manifestation d’un cœur tout entier tourné vers les autres et qui s’est, pour ce qui est de sa propre destinée, entièrement remis entre les mains de son père. Il me semble que lire ce passage comme l’illustration la plus forte de cette vigilance, comme la mise en lumière du modèle que constitue Jésus précisément dans l’épreuve -et quelle épreuve !-, est encore la meilleure lecture.

Sur le qui-vive (dimanche 13 novembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà commenté ce texte, sous le titre S’attacher à une vie forte et fragile. On pourra se reporter à ce commentaire pour la mise en contexte et le sens général : il faut en effet, en l’abordant, se rappeler que le texte d’aujourd’hui est fort éloigné de celui de dimanche dernier dans l’évangile de Luc, et aussi être conscient que ce texte, déjà difficile par lui-même, est ici coupé de toute sa deuxième partie (que l’on n’aura pas, pas même la semaine prochaine !), qui lui donne pourtant tout son sens. Si on voulait conduire les gens à faire des mauvaises interprétations, on ne s’y prendrait pas mieux. Donc, je recommande cette petite lecture supplémentaire.

Mais cette fois-ci, je voudrais m’attarder à la dernière phrase de notre passage : [én tè hupomonè humoon ktèsasthé tas psukhas humoon]. L’AELF traduit : « C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie.« , j’avais proposé : « Dans votre endurance vous posséderez vos âmes. » La phrase a tout d’une sentence, elle a un ton proverbial, elle est faite pour être retenue et marquer la mémoire. C’est une sorte de mantra. Ceci me pousse à bien la cerner, car ce que l’on inscrit dans sa mémoire comme une règle d’action ou comme une référence d’interprétation pour les évènements qui nous arrivent, il convient d’en avoir une bonne intelligence. Faute de quoi, on risque de mal orienter sa vie.

D’abord un contexte, qu’il faut rappeler : car cette phrase n’est pas énoncée d’emblée, elle intervient après tout un développement qui lui fait comme un écrin, un arrière-plan où elle prend son sens. Le contexte tient à l’évocation de la destruction du temple : pour ceux qui entendent Jésus évoquer celle-ci, c’est une immense émotion et l’intuition qu’il s’agit du signe avant-coureur immédiat de la fin du monde. Et tout le travail de Jésus est de dissocier chez ses auditeurs l’idée de catastrophe de celle de « fin du monde ». Oui, il y a des catastrophes en ce monde, oui il y a des guerres, oui les croyants ne sont pas épargnés ; mais non ce n’est pas la fin du monde, non ces éléments ne constituent pas des signes, non la foi ne « protège » pas des catastrophes. Dans un tel contexte, notre sentence apparaît bien comme une manière d’affronter les difficultés, les souffrances, les catastrophes qui nous arrivent.

Le sujet de la phrase est [vous], mais qui est ce [vous] ? Le discours est produit à l’adresse de tout un chacun, Luc précise au début de notre texte que les destinataires sont ceux qui admiraient le temple. Il ne s’agit donc pas des seuls disciples, autrement dit le conseil est adressé à qui veut l’entendre, il a une portée avant tout personnelle, il ne vise pas spécialement au témoignage. C’est un conseil au bénéfice de chacun pour aborder et vivre au mieux les difficultés, parfois immenses, de la vie.

Mais que s’agit-il de faire, avant tout ? [ktèsasthé tas psukhas humoon], « vous garderez votre vie » ou « vous posséderez vos âmes.« . [ktèsasthé] est en effet l’impératif aoriste du verbe [ktaomaï], au pluriel. On l’a traduit par un futur, mais en fait l’aoriste est ici une sorte d’intemporel, une vérité générale. C’est ainsi que l’on « garde sa vie« , c’est ainsi que l’on « possède son âme« . Mais quel est au juste le sens de ce verbe ? Son premier sens est posséder ou acquérir, gagner pour soi. On peut [ktaomaï] des richesses, mais on peut aussi [ktaomaï] des amis : on voit qu’il ne s’agit pas systématiquement d’acheter, mais gagner est peut-être le sens le plus proche (sauf qu’il ne s’agit pas de gagner une compétition, c’est vraiment gagner pour soi : gagner sa vie, gagner la faveur, gagner l’estime, mais aussi s’attirer des ennuis…).

Ici, c’est [tas psukhas humoon] que l’on gagne pour soi, littéralement les âmes de vous, vos âmes. Il s’agit originellement du souffle de la vie, d’où l’âme en tant qu’elle est principe de vie. Le mot peut désigner la vie elle-même (avoir la vie sauve, lutter pour sa vie vont employer le terme [psukhè]), ou encore l’âme par distinction d’avec le corps, quelque chose comme l’intelligence ou le cœur. Dans notre cas, il ne s’agit pas de « gagner sa vie » au sens de « gagner l’argent qui permet de vivre » : le grec emploie alors le mot de [bios], non celui de [psukhè]. Mais on commence à entrevoir qu’il s’agit de gagner à son profit le principe même de sa vie.

Je remets cela dans le contexte. Dans les circonstances dramatiques où ma vie est menacée, où perdre la vie est possible, il est ici question d’échapper à cette emprise des évènements, d’avoir la capacité de reprendre l’initiative. Ma vie n’est plus sujette ni aux catastrophes, ni aux difficultés ni aux souffrances, elle dépend de moi-même, elle est mienne tout entière. Et l’on comprend alors qu’il ne s’agit pas seulement de ma vie au sens physique, même si cette dimension-là est bel et bien incluse, mais qu’il s’agit de tout ce qui fait de moi un vivant. Ce qui me fait tel que je suis, ce qui est constitutif de mon « je ». L’enjeu de ce proverbe, c’est ni plus ni moins que d’échapper à la dépendance des circonstances pour devenir, ou continuer de devenir, qui je suis. Etre moi-même, quelles que soient les circonstances, ne pas être réduit, ne pas être amoindri, décomposé, vaincu par elles. « Qu’importe l’étroitesse de la porte, ou combien de châtiments porte le rouleau, je suis le maître de mon destin, je suis le capitaine de mon âme. » (Henley)

Maintenant, comment en arriver là ? [én tè hupomonè humoon] dit le proverbe. Dans votre [hupomonè]. Votre [hupomonè] vous gagnera votre vie : c’est à la portée de chacun, c’est un ressort intérieur, c’est aussi personnel et à portée que l’est sa propre vie. Mais qu’est donc cette [hupomonè] qui apparaît décisive ? A l’origine, le verbe [menoo] signifie tenir bon, ne pas changer. Déjà associé au préverbe [hupo-] (qui porte l’idée générale de sous), il signifie alors rester en arrière ou attendre : c’est tenir bon par une forme de retrait, c’est ne pas engager le combat bille-en-tête mais garder le sens du temps, de l’opportunité. Le « sous » est alors une infériorité en intensité, une intensité tenue en réserve, une retenue avant le moment où toute l’intensité sera libérée.

De ce verbe [ménoo] va dériver un nom d’action, je dis bien d’action, [monèè], le « fait de rester », la « permanence ». C’est la véritable origine du mot « monastère », le lieu où l’on reste malgré tout, la fidélité traduite en géographie (par erreur, beaucoup font dériver « monastère » de [monos], seul : on voit vite à quelle contorsions pseudo-spirituelles cette fausse étymologie conduit, quand le monastère n’a jamais été un ermitage !). Et là, le préfixe [hupo-] va amener l’action de résister, tout-à-fait dans l’esprit décrit ci-dessus : cette retenue qui observe les temps, qui choisit le moment de libérer toute l’intensité de son énergie. Cela n’a rien à voir avec la résignation, qui est une forme de dépression, une absence d’énergie, une absence de « colère » ou de « gniaque », qui est le hérisson qui se met en boule ou la tortue qui rentre dans sa carapace, repliés sur eux-mêmes et espérant au mieux de la matérialité de leurs moyens.

La [hupomonè] est guerrière, le soldat est caché derrière son abri mais prêt à bondir dès qu’il aura perçu le bon moment, et alors il se livrera avec audace, il prendra tous les risques mais bien calculés. C’est la vraie prudence, que Thomas d’Aquin définit comme la vertu qui fait « oser, dans la sagesse de l’Esprit saint« . Alors, si j’ai bien compris le proverbe que nous livre Luc en le mettant dans la bouche de Jésus, et qui est le conseil donné par lui ou en son nom dans les situations de menaces, nous ne resterons nous mêmes, mieux : nous le deviendrons un peu plus, si les catastrophes ou les souffrances sont pour nous l’occasion d’exercer notre véritable prudence, c’est-à-dire de prendre des risques réels mais sages, soupesés, réfléchis. « C’est en restant sur le qui-vive que vous adviendrez à vous-mêmes ».

Et le qui-vive pour quoi ? je dirais : pour aimer. Pour saisir la moindre occasion d’aimer, dans des circonstances qui portent au repli sur soi.

Vivants ! (dimanche 6 novembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte qui nous est donné aujourd’hui intervient beaucoup plus loin que celui de la semaine passée dans l’évangile de Luc, et dans un tout autre contexte. On trouvera une remise en contexte dans le commentaire précédent que j’ai tenté d’en faire, La résurrection et l’amour.

Pour l’heure, je suis frappé par la dernière affirmation mise par Luc dans la bouche de Jésus, affirmation qui ferme la bouche à tous les polémistes qui viennent ou sont venus le provoquer. Il dit en effet : « Que les morts se réveillent, Moïse également l’a indiqué à propos du buisson, où il dit ‘le seigneur dieu d’Abraham et dieu d’Isaac et dieu de Jacob’. Or il n’est pas dieu des morts mais des vivants, tous en effet vivent pour lui. » Pour Luc, ce qui ferme la bouche des adversaires, c’est surtout l’autorité incontestable dans l’interprétation des écritures que manifeste Jésus ici. Il se réfère à un passage du Livre de l’Exode, un moment bien connu de tous, et il en tire une conclusion en interprétant ce passage par un principe incontesté.

Le passage bien connu, désigné ici d’une façon un peu elliptique (littéralement, « à propos de l’épine » !), c’est celui dit du Buisson ardent. Moïse, en difficulté avec Pharaon suite à l’assassinat d’un Egyptien qui maltraitait un Hébreu, a fui au désert. Embauché comme berger, il garde les troupeaux de son désormais beau-père Jéthro, et c’est au cours de cette activité qu’il est saisi par un phénomène étrange, un buisson qui paraît brûler sans se consumer. Et c’est là que le dieu des Hébreux se révèle à lui et l’envoie en mission pour libérer son peuple.

Or ce dieu se révèle à lui d’emblée comme le « dieu d’Abraham et dieu d’Isaac et dieu de Jacob » : et c’est ainsi aussi qu’il lui recommande de se présenter aux Hébreux auquel il envoie Moïse. C’est un nom de fidélité, clairement, car il associe ces noms en disant « le dieu de vos pères« . C’est un nom qui dit : j’ai été avec vos pères, je suis maintenant avec vous. Quand Moïse lui en demande plus, il répond par le mystère, « Je suis qui je suis« . Mais il invite à conclure de la fidélité passée accordée aux pères, à la fidélité présente accordée aux fils. Voilà la référence que Luc met dans la bouche de Jésus (la formulation « Moïse l’indique… il dit… » ne doit pas troubler : on disait à cette époque que le Pentateuque avait été écrit par Moïse lui-même).

A cette référence, un principe s’ajoute : « Or il n’est pas dieu des morts mais des vivants, tous en effet vivent pour lui. » Ce principe est manifestement partagé par tous les interlocuteurs, sinon il n’aurait pas de force probante. C’est un principe clair, ce dieu est le dieu des vivants et pas des morts. Dans bien des mythologies, il y a un (ou des) dieu des morts ; mais ici à l’évidence, ce dieu, en se révélant et en envoyant Moïse s’occuper des Hébreux actuellement vivants et opprimés, a le souci des vivants, et le souci qu’ils vivent. Son « nom de fidélité » clame qu’il veut s’occuper à leur tour des vivants d’aujourd’hui comme il s’est occupé en leur temps des vivants d’hier. On peut traduire la fin de la phrase de deux manières, « …tous en effet vivent pour lui » ou « …tous en effet vivent par lui« , le datif [aoutoo] autorise les deux. Faut-il choisir ? Pas sûr. Mais on constate que « par lui » reste mieux dans la note de la démonstration : il s’occupe de tous et les fait vivre.

Maintenant, ce qui me frappe et m’étonne, c’est que la démonstration mise dans la bouche de Jésus et qui confond ses contradicteurs, est une démonstration « que les morts se réveillent« , autrement dit dans le contexte de l’épisode, qu’il y a bien une résurrection des morts. Et cela est étonnant : car cela signifie que Abraham, Isaac et Jacob ne sont pas pris ici comme ceux qui, alors qu’ils étaient vivants, bénéficiaient de l’attention providentielle et privilégiée du dieu des Hébreux, du dieu fidèle. Ils sont pris comme ceux qui sont actuellement vivants ! Le dieu n’est pas « le dieu autrefois d’Abraham », mais « le dieu en ce moment d’Abraham » : la démonstration n’en est pas une si on ne comprend pas les choses comme cela.

Ainsi, le dieu vivant qui s’est occupé des vivants reste ce qu’il est une fois ceux-ci disparus. Il leur a communiqué la vie, il continue de la leur communiquer ! Et Abraham, Isaac et Jacob sont morts pour nous, mais pour leur dieu ils continuent de bénéficier de sa vie, car lui reste ce qu’il est, dieu des vivants, dieu qui vit et qui donne la vie. Et mon étonnement se redouble, car alors on peut comprendre que la résurrection des morts n’est pas pour plus tard, mais qu’elle est actuellement à l’œuvre. C’est comme s’il y avait une différence de point de vue ou de perception : nous percevons Abraham, Isaac, Jacob et tous nos défunts leur suite comme morts, c’est notre point de vue. Mais pour le dieu fidèle, ils reçoivent toujours de lui la vie. Ils sont plus vivants que nous ne le percevons. Ils sont réellement vivants, déjà « éveillés », et c’est nous qui sommes dans l’attente de le percevoir clairement, ouvertement !

Dans le fond, Paul dit-il autre chose quand il affirme : « Vous êtes morts en effet et votre vie est cachée avec le Christ dans le dieu. » (Col.3,3) ? Si l’on compare vie à vie, celle que nous percevons ici et celle que le dieu communique et que nous ne percevons pas encore, il n’y a pas photo : celle-ci est « mort » comparée à celle-là. Mais celle-ci est perceptible, quand celle-là demeure cachée dans le mystère du « Je suis qui je suis« . On n’en saura pas plus, mais déjà on peut frémir et tressaillir d’avance, tant cette vie-ci est belle. Si elle est si belle, qu’est donc l’autre, celle que déjà nous communique le dieu fidèle mais que nous ne percevons pas encore ? Qu’est-elle pour qu’en comparaison celle-ci soit dite « mort » ?

Il me semble que Luc nous dit que la résurrection n’est pas pour plus tard : elle est un travail déjà commencé, déjà à l’œuvre dans nos existence, même si c’est caché. Et cette perspective nous soulève déjà, nous sommes travaillés au plus profond par la vie communiquée par le dieu fidèle, par le dieu de vie qui rend vivant. Quelle merveille !

Inverser le flux (dimanche 30 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà commenté ce texte fort connu en son entier ici : La promptitude et la joie. Mais ce qui me frappe cette fois-ci, c’est la réaction de Zachée.

Car ce petit malin s’entend dire du haut de son arbre : « Zachée, descend vite, aujourd’hui en effet dans ta maison il me faut demeurer ! », et il décide en conséquence de donner aux pauvres la moitié de ses biens, et de rendre par ailleurs à ceux à qui il a fait du tort quatre fois plus. C’est énorme ! Mais quel rapport et quelle proportion peut-il bien y avoir entre le mot initial et les décisions que prend Zachée ? Comment est-il conduit à un choix apparemment aussi extravagant ?

Partons de là, partons de ce que décide notre [Dzakkaïos], « le juste ». Zachée est un homme d’argent, un homme d’affaires, un homme qui a les pieds sur terre quand il s’agit de biens. C’est un publicain, et même un « archipublicain », quelqu’un qui a su se faire de vraies rentes sur le système des impôts. Pour lui, un sou est un sou. Le métier qu’il exerce suppose qu’il était déjà riche pour commencer (car il faut pouvoir acheter cette charge), et il a accru ses biens dans des proportions considérables, Rome exigeant toujours des peuples vaincus et soumis des contributions -en fait, des tributs- considérables. Si, comme le laisse deviner son titre (inconnu par ailleurs) d’archipublicain, il a su décliner son propre office en autant de petits offices moyennant un intéressement, il sait investir, et ses biens propres, ses « moyens de subsistance » [huparkhontoï] ne sont pas qu:en espèces sonnantes et trébuchantes.

Alors quand il affirme qu’il donne la moitié de ses biens aux pauvres, c’est à n’en pas douter un ensemble considérable ! Je remarque qu’en toute rigueur, il dit : « ma moitié des biens », et non la moitié de mes biens. Si cela veut dire en fait qu’il est personnellement propriétaire de la moitié des biens qu’il gère (l’autre moitié appartenant au trésor de l’empire, comme le manteau de Saint-Martin), cela veut même dire qu’il donne tout ce qu’il a ! Quoiqu’il en soit, ce n’est pas là la pointe, me semble-t-il : mais le fait qu’il donne. Il a pris, maintenant il donne. Il a appauvri, maintenant il enrichit. Le flux s’inverse.

Et quand il dit que, s’il a fait du tort à quelqu’un, s’il a porté de fausses accusations dont il a tiré bénéfice (soit qu’il ait ainsi contraint à payer, soit qu’il ait pu faire chanter), il va lui rendre quatre fois ce qu’il a pris, c’est la même inversion, c’est le même renversement. C’est même plus qu’un renversement, puisque le flux a pris en s’inversant une intensité bien supérieure !

Peut-être ceci est-il un indice de ce qui s’est joué pour lui dans le « descend, il faut » : un inversion, un renversement. Il était mal considéré (et pas sans raison) et soudain il a été considéré. Il était rejeté (et pas sans raison) et soudain il se découvrait désiré. Il n’était pas fréquentable (et pas sans raison) et soudain le maître voulait demeurer chez lui, y rester pour toujours, que la maison de Zachée devienne aussi sa maison.

Nous ne mesurons pas comment un mouvement qui vient du cœur peut changer les choses. Nous n’imaginons pas à quel point un élan sincère vers quelqu’un de déconsidéré (et peut-être pas sans raison) peut tout changer.

Se laisser modeler (dimanche 23 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Luc a mis bout à bout deux histoires pour illustrer le même propos, à savoir que le royaume est « à l’intérieur de vous« .

La première de ces histoires, celle d’un juge sans justice qui finit par rendre justice à une veuve qui crie vers lui, tirait la conséquence qu’il faut demander et crier son désir plutôt que de se résigner à une situation qui fait souffrir, et c’est cela même qui fait advenir le royaume, tant du fond de celui ou celle qui crie que du fond de ceux que ce cri fait réagir : nous l’avons lue la semaine dernière.

La seconde en tire une autre conclusion, elle est adressée spécialement « à l’adresse de certains convaincus d’être eux-mêmes justes et ne faisant aucun cas de ceux qui restent. » C’est l’histoire d’un pharisien et d’un publicain qui montent en même temps au Temple pour prier. J’en ai fait déjà un commentaire, Ouverture en mineur. Je voudrais cette fois-ci, pour l’explorer à nouveaux frais, suivre la piste ouverte la semaine passée à propos du « juste », de la [dikè].

Nous avions la semaine dernière un juge sans [diké], un juge qui ouvertement n’avait aucun égard pour les règles et les coutumes. Sa situation était en quelque sorte revendiquée, assumée. Cette fois-ci, la parabole est dite « à l’adresse de certains convaincus d’être eux-mêmes [ dikaioï ]« , c’est-à-dire observants des règles. Le Pharisien qui monte au temple est le type de ceux-ci : il considère d’ailleurs que c’est « le reste des hommes » qui est constitué, entre autres, de [adikoï], semblables à notre juge de la première parabole. Pour lui, le monde est binaire : il y a ceux qui observent les règles et les coutumes, grâce à qui la vie ensemble est possible (et il est de ceux-là) ; et il y a les autres, « le reste« , ceux qui n’observent aucune règle et avec qui il n’est donc pas possible de vivre.

La conclusion de la parabole énonce pourtant un tout autre point de vue : « il descend, cet autre, justifié dans sa maison, inversement au premier« . C’est une double surprise. Première surprise, évidente : les rôles sont inversés. Ce n’est pas celui qui est « convaincu d’être [dikaïos] » qui revient chez lui « justifié », mais « l’autre« , celui qui fait partie du « reste« , avec lequel le premier estimait impossible de vivre. Deuxième surprise, moins évidente mais plus profonde, plus renversante : il est question d’être « justifié », [dédikaïooménôs]. Arrêtons-nous un peu sur ce mot.

Sa racine est toujours [dikè], c’est toujours la même idée des règles de la vie ensemble, d’un niveau très horizontal de la justice. Mais l’augment initial [de-] indique une chose réalisée, un aboutissement, une chose parvenue à son terme. Et la terminaison [-ooménôs] indique un processus, le résultat d’un ouvrage. On a exactement la même construction dans l’adresse de l’ange à Marie au début de l’évangile de Luc, il lui dit : « Salut, [kékharitooménè]« , où le radical est [kharis], la grâce, la gratuité, le charme, où l’augment initial indique l’achèvement et la perfection d’une réalité, et où la terminaison [-ooménè] (au féminin) indique un processus. Appelée ainsi, Marie est « celle-qui-est-modelée-par-la-gratuité-jusqu’au-bout ». De même ici, le publicain est « celui-qui-est-modelé-par-la-justice-jusqu’au-bout ».

Pourquoi dis-je qu’il y a là une surprise plus profonde et plus renversante ? Mais c’est qu’être « juste », [dikaïos], n’existe pas, sinon dans l’esprit du Pharisien ! Il n’y a pas de juste, il n’y a que des « justifiés ». Autrement dit, c’est l’œuvre d’un autre de nous rendre justes, nous ne le sommes d’aucune manière, et sûrement pas par nous-mêmes. De plus, il s’agit du terme d’un processus, c’est toute la vie dans sa durée qui est engagée dans ce sens, car il est évident que notre vie concrète, telle qu’elle se déroule, est bien le terrain en lequel se fait ce modelage par la justice.

Adam a été, selon l’image magnifique de Gn.2, modelé : et de même que nous ne sommes pas aussi humains au début de notre vie qu’à la fin (pourvu bien sûr que nous ayons opté pour l’humanité, et non pour l’inhumain), que nous gagnons en humanité, que l’humanité est le terme d’une processus, de même aussi, nous devenons plus justes au long de notre vie. Et si nous gagnons en humanité, c’est le fruit d’une coopération : les autres contribuent à nous modeler, soit par leur influence positive, soit à leur corps défendant. Les évènements que nous traversons contribuent à nous modeler, soit qu’ils nous portent, soit qu »ils révèlent le meilleur de nous-mêmes; et tout cela n’est vrai que parce que nous-mêmes cherchons cela, consentons à cela, coopérons à notre propre modelage. Et l’homme de foi dira que dans ce modelage, ultimement, c’est le dieu qui nous façonne à son image, avec une main extérieure au vase et dont la pression va vers l’intérieur, avec l’autre main intérieure au vase et dont la pression pousse vers l’extérieur : que ce soit dans les autres, dans les évènements ou ne nous, il est là et il opère lui aussi.

Ainsi donc, c’est une surprise : les choses ne sont pas du tout ce que le Pharisien croyait qu’elles étaient. Que nous apprend donc cette parabole sur la prière ? Car les deux montaient au temple (au même temple !) pour prier… Il me semble que celui qui est convaincu d’être juste, à cause de cette conviction, est tout rempli de choses toute faites, il ne laisse aucune place à la nouveauté, à l’action d’un autre. Il se paye un peu de mots et chante sa propre louange devant le dieu. L’autre est tout vide, comme la sandale du prodigue dans le tableau magnifique de Rembrandt : il n’est pas centré sur sa valeur, il supplie seulement (on retrouve le « cri » de la veuve) et attend d’un autre la décision d’être accepté, attend qu’on lui ouvre la porte. Ne considérant aucun « droit » qu’il aurait, il mendie sa place. C’est peut-être pour cela que le modelage en lui peut s’accomplir. Pourvu que nous gardions cette attitude profonde tout au long de notre pauvre existence…

Et dans cette ouverture, dans ce « vide » de soi, le royaume peut advenir, de l’intérieur. Car il est « à l’intérieur de vous« , et c’est de là qu’il advient.

Faut gueuler ! (dimanche 16 octobre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte a été précédemment commenté sous le titre Aller puiser à l’intérieur. J’ai essayé alors de le remettre dans son contexte, et je crois important de redire qu’il est un des « contes » rapportés par Luc dont le but est de commenter l’affirmation centrale faite aux Pharisiens que le Royaume du dieu est « dans l’intérieur de vous« . Je voudrais cette fois-ci envisager les choses à partir de la notion de justice, qui est fortement présente dans ce « conte ».

Heinrich Füllmaurer, Mômpelgarder Altar (ou Rétable de Montbéliard, détail), Polyptyque huile sur bois (vers 1540), Kunsthistorichen Museum, Wien.

Ce sont d’abord une série de mots qui me frappent, tous construits autour de la racine [dikè] : la veuve clame « [ekdikèson]-moi« , ce à quoi le juge finit par se rendre, « je vais la [ekdikèsoo]« . Dans la morale de l’histoire, « le dieu ne fera-t-il pas la [ekdikèsin] de ses choisis ? », oui, « il leur fera la [ekdikèsin], et vite ! » Voilà un mot qui revient tout de même quatre fois… Mais notre veuve réclame aussi « vis-à-vis de mon [antidikou]« . Et au début de la morale, le juge est dit [adikias]. Cette racine n’apparaît donc pas moins de six fois dans un passage somme toute assez bref : on peut parler d’insistance. Et le juge ? Lui, c’est le mot [kritès] qui est employé pour le désigner, tout-à-fait différent.

Qu’est-ce donc que cette [dikè] ? Il s’agit bien de justice, mais il s’agit d’abord de la règle, de l’usage. C’est à partir de là que l’on est conduit à la notion de justice, mais vue d’une manière avant tout humaine. La justice avec un caractère transcendant, celle qui implique les dieux, c’est la [thémis]. Il s’agit donc avant tout de la manière dont nous vivons collectivement, des règles que nous nous donnons pour un vivre ensemble, pour que la vie soit possible, pour qu’il y ait place pour tous. Le contraire de la [dikè], c’est la [bia], la violence. Cette justice-là n’a pas forcément de repères en-dehors du groupe des hommes qu’elle régit, elle est un ensemble de règles qui rendent possibles la vie ensemble, dussent-elles choquer des humains qui ne font pas partie de ce groupe-là. Dans ce contexte-là, commettre une injustice, c’est briser la bonne harmonie qui satisfait tout le monde, et rétablir la justice, c’est rétablir la vie collective comme elle a toujours été ici.

Que notre juge soit qualifié ici de [a-dikos], où le « a- » est privatif, est stupéfiant : son rôle est de rétablir la règle ou l’usage, mais voilà que lui n’a aucune règle ou n’observe aucun usage ! Par ailleurs, le [anti-dikos], c’est celui qui s’oppose à moi dans les usages ou les règles, autrement dit mon adversaire juridique. Mais si je parle de lui comme [anti-dikos], c’est que j’estime m’être bien conformé aux usages, et que je l’accuse lui du contraire. C’est ce que sous-entend la veuve, en l’appelant ainsi. Elle dit à quelqu’un qui n’a tout simplement ni règle ni usage qu’un autre a été à son endroit à l’encontre des règles et des usages. C’est parler turc à un sourd (et l’on comprend ici que mon turc est très pauvre…).

Et que demande-t-elle au juge ? [ek-dikéoo], c’est bien (re)poser la règle, (ré-)énoncer l’usage, mais augmenté de l’idée de « tirer hors de », [ek-] : ce sera donc, soit l’action qui fait sortir de la règle, « commettre une injustice« , soit l’action de la rétablir, « poursuivre » ou « punir d’une sentence« . On comprend aisément que c’est cette deuxième famille de sens que la veuve réclame et finit par obtenir.

Pour accomplir cette action, il y a un personnage, une fonction, tout-à-fait approprié, c’est le [dikastès]. Pourtant, Luc n’a pas choisi ce nom pour le juge, mais celui de [kritès] : cette fois, c’est l’idée de [krinoo], « séparer, trier, choisir, trancher, décider« . Ce juge-là n’est pas seulement quelqu’un dont la fonction est de dire ou redire la règle, il est là pour trancher, et quand on tranche on sépare. Il met en [krisis], en crise, c’est-à-dire que l’effet de son action est de mettre les gens et les valeurs en jeu sur la sellette, pour qu’une action décisive soit entreprise, une action qui change la situation.

Et maintenant que nous avons dit tout cela, que voyons-nous ? Nous voyons une veuve qui éprouve au fond d’elle-même un sentiment d’injustice, la conviction que quelqu’un a dérogé à la règle ou à l’usage et lui a ainsi fait du tort. Est-ce le cas ? L’histoire ne le dit pas ! Mais parce qu’il y a « à l’intérieur d’elle » cette conviction et ce sentiment, elle en appelle incessamment au juge. Que voyons-nous d’autre ? Un homme dont la fonction est de trancher, mais qui quant à lui se moque des règles et des usages. Pourtant, ennuyé par les appels incessants de la veuve, il va trouver « à l’intérieur de lui-même » des ressources non-éteintes pour poursuivre l’injustice. On ne nous dit pas que sa vie en sera changée, qu’il revient à lui-même et reconsidère son existence : non. Mais on nous dit que quelque indifférent qu’il soit aux règles et aux usages, il a toujours « à l’intérieur de lui-même » de quoi exercer sa fonction de telle manière que justice soit rendue.

Au fond, c’est l’œuvre de la veuve. Persévérante et obéissante à ce qu’elle avait « à l’intérieur d’elle-même », elle a obtenu qu’un autre puise à nouveau « à l’intérieur de lui-même » ce qu’il était peut-être le premier surpris d’y trouver ! Or « il leur dit une parabole sur ce qu’il faut toujours demander et ne pas rester dans une situation pénible » : qu’est-ce donc que cette demande ou cette prière incessante ? On voit qu’elle ne relève pas de l’obsession, mais en quelque sorte de l’obéissance : elle obéit à cette voix intérieure qui est peut-être même le cri de sa chair et de son sang.

Si « le royaume est à l’intérieur de vous », l’obéissance à ce cri intérieur est obéissance au royaume, action qui fait advenir le royaume. Quand ton cri intérieur se fait persévérant et constant parce que tu ne consens pas à entrer ou t’installer dans une « situation pénible » (c’est cela, [engkakéïn], souvent platement traduit par « ne pas se décourager« ), tu obéis au royaume, tu fais advenir le royaume. Et ton cri le fait advenir non seulement en toi-même mais en tous ceux auxquels tu lances ce cri, tirant de leur intérieur le royaume, fût-ce à leur insu. La prière n’est pas une formulation polie ou policée, savamment calculée ou énoncée pour rendre acceptable une demande mesurée ou proportionnée. Mais la prière est un cri qui défonce les oreilles, qui dérange, qui incommode, qui insupporte (et peut-être même celle qui pousse le cri !). Ce faisant pourtant, elle est avènement du royaume, accouchement dans le sang, les cris (et peut-être la douleur). Et quel bel enfant espéré -et dont on ne connaît pas encore le visage !

La veuve crie seule ici : mais « le royaume est à l’intérieur de vous« , et ce « vous » peut être un collectif. Ce sont tous les cris qui valent, du moment qu’ils viennent du profond de soi -jusqu’à être informulables. Et ces cris obtiennent de tous le meilleur. Conclusion : « faut gueuler » !!

Sa vie dans ses mains (dimanche 9 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

On trouvera ici un premier commentaire de ce texte, A la source de l’émerveillement, où j’ai essayé notamment de bien faire comprendre la condition des lépreux. Je voudrais m’arrêter cette fois sur la manière dont, ici, Jésus guérit.

Car en fait, il ne guérit pas.

Regardons de près notre texte : il se rend à Jérusalem en passant en plein milieu de la Samarie et de la Galilée. La Galilée étant plus éloignée de Jérusalem que la Samarie, l’ordre des mots de Luc laisse penser qu’il prend son temps et qu’il est loin d’emprunter la ligne droite. Son but est plutôt de passer dans un maximum de lieux, de villages. Or c’est justement à l’abord de l’un d’entre eux que dix hommes l’interceptent. Ils ne viennent pas du village, la Loi l’interdit à leur condition de lépreux. Ils ne s’approchent pas non plus, ils n’en ont pas plus le droit.

Ils crient, et leurs mots sont vagues : « Jésus, Maître, aie pitié de nous ! » Ils demandent la pitié : ce n’est pas très précis. La pitié est ce sentiment d’affliction que l’on éprouve pour les maux et les souffrances d’autrui, et qui porte à les soulager. La compassion, pour être réelle, n’est pas forcément suivie d’action : il arrive que, saisi de pitié, on ne puisse rien. On n’en est pas moins sincèrement ému. Mais la vraie pitié est une émotion forte : si une action est possible, la pitié en sera le moteur, et sans grand délai.

J’ai dit que leur demande n’était pas très précise : au vrai, il faut sans doute le voir autrement. Ils ne se lancent pas dans une explication de leur condition : elle est par trop évidente. Que servirait d’expliquer ? Ils ne formulent pas non plus un résultat précis, et ce n’est pas rien : ils ne disent pas, par exemple, « Maître, guéris-nous ! » ou « Débarrasse-nous de notre lèpre ». Soit qu’ils aient perdu l’espoir que quiconque puisse la moindre chose à cet égard, soit qu’ils aient fait ce chemin intérieur de se déprendre d’une visée quelconque, ils s’offrent à l’émotion d’un autre et à ce que cette émotion provoquera chez lui, à l’action quelle qu’elle soit à laquelle cette émotion l’entraînera. C’est un vrai saut dans l’inconnu : l’autre peut ne s’ouvrir à aucune émotion, il peut aussi être très ému et pourtant ne rien pouvoir, il peut être entraîné par l’émotion à une action qui ne correspond ni aux besoins ni aux désirs profonds de ceux qui émeuvent… Tout est possible.

Que se passe-t-il ici ? Il les voit et leur dit : « faites le déplacement et présentez-vous vous-mêmes aux prêtres ! » De deux choses l’une : soit il s’agit de faire constater la maladie, soit il s’agit de faire constater la guérison. Car dans le premier cas, on va voir le prêtre : « Quand un homme aura sur la peau une tumeur, une inflammation ou une pustule, qui soit une tache de lèpre, on l’amènera au prêtre Aaron ou à l’un des prêtres ses fils. Le prêtre examinera la tache sur la peau de l’homme. Si à l’endroit malade le poil est devenu blanc, et que la tache va en profondeur dans la peau, c’est bien un cas de lèpre. L’ayant examiné, le prêtre déclarera l’homme impur. » (Lv.13,2-3) ; mais dans le deuxième cas aussi, on va voir le prêtre : « Voici la loi relative au lépreux au moment de sa purification. On le conduira au prêtre, et le prêtre sortira du camp. Si le prêtre, l’ayant examiné, constate que sa tache de lèpre est guérie, il ordonnera de prendre, pour l’homme à purifier, deux oiseaux vivants qui soient purs, du bois de cèdre, du cramoisi éclatant et de l’hysope…(suit la description -un peu pénible pour nous- du rituel de purification) » (Lv.14,2-4).

Que fait donc le Maître sollicité ? Rien d’autre que ce que prescrit la Loi, et sans qu’on sache si c’est pour qu’ils soient bien « en règle », officiellement déclarés « impurs », ou pour constater leur guérison. Aucun signe ne venant corroborer la seconde hypothèse, il y a fort à parier que nos suppliants entendent durement cette recommandation comme manifestant la première intention, être bien en règle, être des lépreux « déclarés ». Le Maître ne contrevient à la Loi que sur un point : dans les deux cas, ce sont d’autres qui devraient les amener ou les présenter au prêtre. Lui insiste pour qu’ils se présentent « eux-mêmes« . Soit qu’il ne veuille ou ne puisse se déplacer lui-même, soit qu’il veuille expressément les confier à eux-mêmes.

« Or il advint dans leur [hupagéïn] qu’ils furent purifiés », c’est-à-dire ici guéris. [hupagoo], c’est d’abord l’idée de conduire, mener (agoo) en-dessous (hupo-), de mettre une bête sous le joug et de la conduire ainsi. Dans sa forme intransitive, comme ici, le verbe peut signifier se retirer, s’éloigner discrètement, s’avancer peu à peu. Il s’agit d’une action en cours, mais Luc ne la décrit qu’à peine, il l’ébauche. Ils sont loin d’avoir « fait le déplacement » comme commandé, ils sont en train de bouger, sans qu’un œil extérieur puisse discerner s’ils se mettent néanmoins en train vers Jérusalem et le prêtre comme commandé, ou s’ils se retirent déçus pour aller ailleurs, chez eux ou vers un autre village… Pour maintenir ce flou, je traduirais bien : « Or il advint dans leur partance qu’ils furent purifiés« .

La suite est bien connue : l’un se rend compte qu’il est guéri, fait demi-tour et revient à grand bruit et à grande louange se prosterner devant Jésus. Et l’on découvre alors de la bouche de celui-ci que les dix ont été guéris. A l’adresse de celui qui est revenu, il dit seulement : « lève-toi et fais le déplacement (le même mot que dans l’ordre initial), ta foi t’a sauvé« , ce qu’on pourrait tout aussi justement traduire : « … c’est ta foi qui t’a sauvé« . Il révèle ce qui s’est vraiment passé -mais n’est-il pas venu pour révéler ?- et confirme ce que nous disions en commençant : il n’a rien fait. Cette fois-ci, il est bien certain que renvoyer l’homme pour « faire le déplacement« , c’est bien l’envoyer faire constater sa guérison. Mais cette guérison, qui l’a opérée ?

Jésus, ce me semble, insiste sur le rôle capital de la foi. Il ne dit pas qu’elle a, seule, tout réalisé, il ne dit pas que l’homme s’est guéri tout seul : mais il focalise l’attention sur ce qui appartenait à cet homme. Il fallait qu’il obéisse à la Loi, sans savoir les intentions de celui qui le lui rappelait. Il fallait qu’il ose aller se présenter lui-même, prendre le risque, donc, de se faire renvoyer, mais parce qu’il obéissait là à l’inflexion particulière que Jésus donnait à la Loi. Il fallait qu’il bouge, qu’il commence au moins, concrètement, à bouger. Cette ouverture à l’inconnu et cette bonne volonté mobilisatrice ont suffi. Elles ont vaincu le désespoir qui était peut-être derrière le « aie pitié » informe, et elles ont ouvert l’homme à une guérison (qui vient sans doute du dieu : l’action de grâce envers le dieu est nettement encouragée, et même attendue). Ces dix hommes ont vraiment eu leur vie dans leurs mains, et ils l’ont plus encore désormais. C’est une vraie résurrection.

Coup de chiffon sur le miroir (dimanche 2 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le précédent commentaire du passage entier, Quand on commande, m’a permis de faire ressortir l’avertissement qui est donné à ceux qui sont placés comme responsables : avertissement qui interdit de se prévaloir d’un service spécial pour se situer comme supérieur. J’avoue que, dans le contexte synodal d’aujourd’hui ou une porte est peut-être ouverte à l’Eglise catholique pour se ré-inventer, il y a ici une piste fort intéressante et fructueuse qui inviterait les évêques et tous les fidèles chrétiens (car il s’agit d’un changement de mentalité chez tous) à distinguer nettement « ministère de l’évêque » (et donc des prêtres et diacres, qui y participent) et « pouvoir de gouvernement ». Les deux choses sont à présent, et depuis de longs siècles, entièrement confondues.

Mais je voudrais m’attarder aujourd’hui sur une expression récurrente chez Luc, à l’énoncé d’une parabole : c’est la formule [Tis ex humoon], « Qui d’entre vous…?« . Elle paraît anodine, mais il me semble à la considérer qu’elle est tout sauf cela. Nous l’avons rencontrée déjà par exemple à l’introduction de la parabole des cent brebis. Mais elle revient aussi, par exemple quand il est question de tirer une bête ou son propre enfant d’un puits le jour du sabbat. Qui d’entre vous ne ferait pas ceci ou cela ? Qui d’entre vous ne réagirait-il pas ainsi ?

Bien sûr, le premier rôle de cette formulation introductive est d’universaliser : nous sommes tous d’accord sur ce point, nous partons d’un consensus évident pour en tirer des conséquences qui devraient s’imposer à tous et devenir communes. Mais c’est justement cela que je trouve inévident et frappant aujourd’hui !

Car notre texte dit précisément : « Or qui d’entre vous ayant un esclave en train de labourer ou de faire paître [des bêtes],… » Mais nul d’entre nous n’a d’esclave !!! Et le reste de la parabole se fonde entièrement sur le fait qu’il y a consensus dans la manière de traiter l’esclave : quand il revient du travail qu’on lui a assigné aux champs, il est bien normal, n’est-ce pas, qu’il tienne encore son rôle d’esclave dans l’enclos domestique, qu’il serve encore son maître à table (ce qui veut dire monter des bûches, mettre le feu en route, aller chercher des victuailles, faire la cuisine, servir le repas, débarrasser, faire la plonge, ranger, etc.) avant même de manger lui-même. Pourtant cet esclave n’a pas ménagé ses efforts, sans doute : il a effectué des travaux de force, il s’est beaucoup dépensé, et sa nourriture est plus que légitime. Mais elle est retardée notablement, et cela…fait consensus !

Il y a quelques années, j’aurais dit qu’un tel texte s’inscrit dans la réalité sociale d’alors, et n’a pas peu contribué avec d’autres à faire changer celle-ci. Je pense que c’est toujours vrai, mais c’est un peu « botter en touche ». Car ces paroles du maître se veulent intemporelles : non pas au sens où elles ne connaîtraient pas l’influence des temps et des lieux où elles furent prononcées, mais au sens où leur influence veut être toujours actuelle, au sens où leur portée veut s’appliquer à tous les temps. Alors, y a-t-il quelque chose de valable pour tous les temps et toutes les situations dans ce « qui d’entre vous..?« 

Je pense que oui. Le maître trouve un consensus dans le cœur de ceux qui assument une situation à nos yeux condamnable et c’est cela-même qui me frappe ! Nous aurions tendance à penser et à dire qu’il n’y a pas grand-chose à sauver dans le cœur d’esclavagistes. Mais lui ne dit pas cela, il trouve au contraire des repères toujours valables même en ceux-là. Il trouve des mouvements, des réflexes, des attitudes, qui valent pour tous les temps.

Il me semble que c’est cela, la « bonne nouvelle » incluse dans « qui d’entre vous..? » : quelle que soit la noirceur de notre cœur, quelles que soient les habitudes contractées par nos mauvaises pratiques ou nos mauvais choix, il y a toujours suffisamment pour que de bonnes pratiques ou de justes pensées puissent renaître. Rien n’est jamais perdu. C’est en quelque sorte la structure du cœur et de la pensée qui demeurent solides, qui ne sont pas atteintes par nos errances quelque terrible qu’elles puissent être. Il y a en l’homme, quel qu’il soit et où qu’il en soit, quelque chose qui est toujours apte à trouver écho à la voix du dieu -ou à la voie du dieu.

La création d’Adam, Cathédrale de Chartres. Le deuxième visage, celui d’Adam, est un pur reflet du premier, celui du Christ.

C’est peut-être bien cela, « l’image de dieu » : « Dieu créa l’homme à son image ; c’est à l’image de Dieu qu’il le créa. Mâle et femelle furent créés à la fois. » (Gn.1,27) Cet acte créateur, qui est dit de la personne humaine exclusivement et qui concerne aussi bien la femme que l’homme, est aussi l’effet d’un acte unique : « Dieu dit: « Faisons l’homme à notre image, à notre ressemblance,… « , ce qui diffère beaucoup des injonctions qui ont précédé, du type « Que la lumière soit !« . Le dieu n’a pas créé l’homme dans une injonction mais dans une réflexion : quoi d’étonnant à ce qu’une réflexion produise un miroir, produise une image ? Il a réfléchit, il s’est réfléchi, et voici l’être humain. Et maintenant, il apparaît que le miroir peut bien être empoussiéré, peut bien être vieilli et terni, il reste structurellement apte à ce reflet. Cette image est comme réactivée dans ce « qui d’entre vous..?« .

Comme elle est belle, cette créature jamais obsolète qu’est la personne humaine. Et qu’il est bon ce créateur, toujours actif à redonner à son miroir sa fonction de le refléter.