Moi, je vous baptise dans l’eau, en vue de la conversion. Mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Il tient dans sa main la pelle à vanner, il va nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera son grain dans le grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. »
« Moi, d’un côté, je vous plonge dans l’eau en vue du changement de pensée ; celui, d’un autre côté, qui vient derrière moi est plus fort que moi, lui dont je ne suis pas capable d’enlever les sandales :… » Or, voici que maintenant, Jean pose clairement un terme à sa mission. Il y a « moi » « d’un côté » et « lui » « d’un autre côté« . Jean est d’ores et déjà conscient que sa mission a un terme, qu’elle est préparatoire.
Lui, Jean, effectue un geste qui a une portée symbolique : il plonge dans ([én]) l’eau, mais ce geste vise à plonger dans ([éïs]) un changement de pensée, de mode de penser. Le premier « dans » est local, sans mouvement. Le second « dans« , qui peut signifier aussi « en vue de« , est dynamique, suppose un mouvement. Nous avons déjà compris que ce fameux changement de mentalité ou de manière d’envisager le dieu, les autres et le monde , est le cœur du ministère de Jean. Mais ce changement auquel il tend et fait tendre, ce déplacement qu’il met en œuvre (puisqu’il s’agit d’initier une dynamique), est fait en vue d’un autre.
Cet autre, dit Jean (ou dit Matthieu par l’entremise de Jean), vient « derrière moi » : le mot est fort. Plus qu’une succession dans le temps, il suggère un rapport de maître à disciple. Mais c’est là le paradoxe, immédiatement énoncé : il est mon disciple en venant « derrière moi« , « à ma suite« , mais il est « plus fort que moi« . Ici, le disciple est plus fort que le maître. Cette manière qu’a Jean d’introduire un autre -dont il ne nous dit pas le nom, mais nous nous en doutons : peut-être Matthieu suggère-t-il ici que Jean, lui, l’ignore encore ?- est bien intéressante : elle nous invite à considérer d’abord en celui qui va paraître un disciple de Jean, quelqu’un qui s’est mis à son école, quelqu’un qui est rentré lui aussi dans cet esprit de l’exode, quelqu’un qui est lui-même dans cette dynamique du changement de pensée. Ce sera la première manière de l’envisager, de l’aborder, de l’accueillir. Et c’est peut-être pour cela qu’il faut passer par Jean pour aller à lui.
Et puis Jean, insistant avec une certaine emphase sur cette différence entre le maître qu’il est et le disciple « plus fort » qu’est l’autre, ajoute : « lui dont je ne suis pas capable d’enlever les sandales« . Ce « capable« , [ikanôs], porte l’idée de la suffisance : Jean ne suffit pas, il n’a pas ou n’est pas assez. Ce n’est pas une question de dignité, comme le suggère la traduction, qui tient plus à la qualité sociale : c’est plutôt que sa force à lui, Jean, -il vient de parler de force- n’est pas suffisante devant la force de l’autre.
Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire d’enlever les sandales (et non de défaire le lacet) ? Dans l’Exode, on pense à l’injonction faite à Moïse de retirer ses sandales en présence du buisson ardent (Ex.3,5), mais il se les retire seul. Retirer ses sandales à un autre, c’est plutôt office d’esclave : du reste, d’un esclave auquel on tient peu, car la poussière du sol est réputée être chargée de tous les maux (d’où le fait qu’elle soit la nourriture du serpent par malédiction, Gn.3,14) et s’y confronter c’est risquer d’être atteint par toutes les maladies possibles. Alors peut-être est-ce cela que veut nous dire le Baptiste : qu’il se considère le moindre des esclave de celui qui vient comme son disciple mais qui est plus fort que lui.
« … lui vous plongera dans l’esprit saint et le feu… » Et voilà le contraste avec son propre ministère : quand lui plonge dans l’eau, en vue d’un changement d’état d’esprit, l’autre plongera « dans l’esprit saint et le feu« . Autrement dit, il ne s’agira pas d’un acte symbolique, mais bien d’une efficacité redoutable. L’image du feu est elle-même redoutable, et cet été caniculaire et sec, les incendies trop nombreux que nous subissons, nous rappellent à l’envi combien le feu est à redouter. De même, « l’esprit du dieu » est d’abord l’image du souffle primordial de la tempête passant sur les eaux, les eaux en lesquelles s’accomplit le ministère de Jean. Ainsi y a-t-il, entre le ministère de Jean et celui de qui le suit, toute la distance qu’il y a entre une image et une réalité, entre un signe et une présence. Et il y a tout à redouter de celui que Jean annonce, à moins d’avoir été préparé, ajusté, transformé, par le ministère de Jean.

« … -lui dans la main duquel est la pelle à vanner et qui purifiera à fond son aire à grain et rassemblera son grain dans son grenier, mais consumera le chaume en un feu inextinguible. Et voilà que nous changeons encore d’image, mais c’est une image de fin du monde, celle de la moisson. La moisson est la fin d’un cycle, c’est pourquoi d’ailleurs elle fait l’objet d’une fête dans le monde agricole : on recueille en fin de cycle le fruit de tout le travail long, pénible, obscur, incertain, que l’on a mené une année durant. C’est donc tout naturellement que cette image intervient chez les prophètes pour parler de la fin, du jugement.
Ainsi Jérémie dit-il, à propos de Babylone à présent vainqueur mais pas pour toujours : » Oui, ainsi parle le Seigneur de l’univers, le Dieu d’Israël : La fille de Babylone est comme une aire à grain au temps où elle est aplanie ; encore un peu, et pour elle viendra le temps de la moisson. » (Jr.51,33) C’est que Babylone a été l’instrument du jugement de Yahvé envers son peuple, c’est pourquoi elle a tranché : mais ce temps est révolu, et maintenant c’est vers elle que se tourne le jugement : « De Babylone retranchez celui qui sème et celui qui manie la faucille au temps de la moisson. Devant l’épée impitoyable, que chacun se tourne vers son peuple, que chacun s’enfuie dans son pays ! » (Jr.50,16). L’image de la moisson, c’est celle de la fête du grain engrangé, oui : mais pour en venir à, il a fallu trancher, couper, séparer le grain de la paille et du chaume. Et ce sont ces deux temps qui expliquent l’usage de la métaphore par les prophètes : pour en venir au salut, à la fête, il faut en passer par le jugement.
Or justement, celui qui succède à Jean a comme instrument en main la pelle à vanner : l’instrument même de la séparation du grain d’avec le chaume. Jean annonce la venue de celui qui va accomplir le jugement, séparer ce que le dieu se réserve de ce qu’il rejette. Il fera œuvre d’unité en rassemblant ceux que le dieu s’est réservé (et ce mot de rassembler est dit par Matthieu avec le verbe [sunagoo], qui donne le mot [sunaxis], synaxe, par lequel les premiers chrétiens désignent l’assemblée eucharistique) ; mais aussi il fera œuvre de purification en jetant au feu inextinguible ceux qu’il ne garde pas.
Au total, Jean se présente comme un simple « moment » : il précède un de ses disciples qui est pourtant bien plus « fort » que lui, et qui n’agira plus par signes, comme il le fait avec tous les prophètes avant lui, mais bien par un accès à la réalité. Et Jean comprend ce ministère qui vient comme un jugement, comme LE jugement tant annoncé. L’imminence de celui-ci rend son ministère urgent à ses propres yeux : peut-être faut-il comprendre à cette aune la rudesse de son langage, la violence de ses propos. Il est saisi par l’urgence à cause de l’imminence du grand et ultime jugement : si l’on n’entre pas dans ce qu’il propose, il est à craindre de ne pas être pris et sauvé, mais d’être jeté à jamais.








