Le procès pénal (Mc.15,1-5)

Dès le matin, les grands prêtres convoquèrent les anciens et les scribes, et tout le Conseil suprême. Puis, après avoir ligoté Jésus, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate. Celui-ci l’interrogea : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus répondit : « C’est toi-même qui le dis. » Les grands prêtres multipliaient contre lui les accusations. Pilate lui demanda à nouveau : « Tu ne réponds rien ? Vois toutes les accusations qu’ils portent contre toi. » Mais Jésus ne répondit plus rien, si bien que Pilate fut étonné.

« Et aussitôt le matin, après que les grands-prêtres aient constitué le conseil avec les anciens et les scribes et la totalité du sanhédrin,… » Nous retrouvons un nouvel « aussitôt » de Marc, dont nous savons qu’il marque un peu les étapes dans son récit (un peu comme les « et après » des enfants). Nous voilà au petit jour, après une nuit consacrée à formuler l’accusation.

Mais il semble justement que toute la nuit n’ait pas été nécessaire, et au petit matin, il faut à nouveau reconstituer le « grand conseil ». Un indice de plus qu’il ne s’agit pas du Sanhédrin ordinaire, mais bien d’un Sanhédrin extraordinaire. On perçoit, dans cette notation presque anodine de Marc, que les chevilles ouvrières de cette action judiciaire sont le grand-prêtre et les anciens grands-prêtres, et qu’ils ont rassemblés autour d’eux toutes les autorités religieuses, qui ne sont pourtant pas sans conflits entre elles ni avec eux ! Il y a une connivence générale, plus forte que les dissensions, pour mener à bien le projet qui a commencé de prendre corps avec la sentence de mort prononcée contre Jésus au cours de la nuit.

« … une fois Jésus ligoté, ils le déférèrent et le livrèrent à Pilate. » Voici trois nouvelles étapes, conditionnées par la dernière d’entre elles. D’abord, Jésus est ligoté : il est traité comme un condamné, à la fois sans doute pour qu’il n’échappe pas dans son transfert, mais aussi pour l’image qu’il va offrir à ceux qui le verront quand on passera de la maison du grand-prêtre au palais du procurateur. Que l’on songe aux images récentes, complaisamment multipliées sur les canaux de communication, du Président du Vénézuela fait prisonnier, et l’on comprendra la force communicative de l’image ici recherchée de Jésus ligoté. Cette image frappante contribuera nécessairement à montrer le pouvoir qui reste aux autorités, mais aussi à montrer la déchéance de celui qui n’est plus le « victorieux » ni le « héros », mais déjà le « déchu » et le « vaincu ».

Ensuite, Jésus est déféré : c’est qu’aux termes des relations entre occupant et occupés, le pouvoir Juif ne peut s’arroger le pouvoir de vie et de mort. Celui-ci reste tout entier entre les mains de l’occupant Romain. Autrement dit, le procès de la nuit, s’il a fourni le cadre des accusations officielles et a permis aux intérêts divergents des responsables de s’accorder sur un discours commun, de construire un « story telling » sur lequel ils s’accordent, n’est pas pour autant décisif. Il faut maintenant obtenir l’aval du pouvoir politico-militaire. L’exécution de la sentence échappe au pouvoir de ceux qui l’ont portée.

Enfin, Marc emploie un dernier terme qui n’était pas de soi nécessaire, mais qui apparaît plutôt comme une interprétation des choses, « ils le livrèrent » à Pilate. Le mot dénonce une trahison : il y a ici collusion avec l’occupant, alors que ces mêmes autorités, jalouses de l’indépendance du peuple qu’ils gouvernent, entendent généralement n’avoir rien à faire avec ce même occupant. Ils condamnent tous les publicains et les autres collaborateurs. Ils refusent d’entrer dans la maison d’un Romain. Mais pour aller au bout de leur projet, Marc laisse entendre qu’ils sont prêts à toutes les compromissions, à tous les reniements.

Pilate est un homme de la classe équestre (comme Cicéron), devenu gouverneur de Judée vers 26 (sous Tibère) et qui le reste jusque vers 36 ou 37 où le proconsul de Syrie Lucius Vitellius l’envoie à Rome pour s’expliquer devant l’empereur. Il a le titre de Praefectus, comme en atteste une inscription découverte en 1961, ce qui signifie qu’il dispose des pouvoirs administratifs, militaires et juridiques. Le poste n’est pas réputé facile, à cause de diverses agitations populaires, de mouvements de révolte à caractère nationaliste ou religieux : Pilate et son prédécesseur parviennent tout de même à s’y maintenir une dizaine d’année chacun, mais cela fait exception. Il semble qu’il ait été dans la moyenne des gouvernants, dans les limites de ses prérogatives mais avec l’autorité lourde de l’occupant, parfois perçue comme provocante (comme quand il introduit dans Jérusalem, de nuit, des effigies de l’empereur malgré l’interdit religieux). La présence militaire qu’il ordonne ne semble paraître que lors de la collecte de l’impôt et de la construction des routes : les troupes sont autrement cantonnées à proximité du Temple, au Palais d’Hérode et à la forteresse Antonia. Voilà l’homme devant lequel Jésus est à présent amené.

« Et Pilate l’interrogea : « C’est toi le roi des Juifs ? » Pilate, c’est son rôle, commence par un interrogatoire. Marc réduit celui-ci à une unique question, dont on comprend aisément qu’elle soit dans la bouche de Pilate : il est le garant de l’autorité, par conséquent chargé de faire respecté celle-ci et de lui éviter tout concurrence.

D’où vient cette question ? Marc ne nous donne pas l’origine de cette interrogation chez le praefectus romain, mais l’enchaînement qu’il dessine donne une réponse assez claire, c’est une suggestion du sanhédrin. Elle traduit l’acquiescement de Jésus à la question du grand-prêtre : « es-tu le messie, …?  » Mais évidemment, dans la bouche du praefectus, elle prend une autre saveur. L’autorité légitime, pour lui, c’est l’empereur romain. Et l’autre autorité possible c’est l’un des Tétrarques que Rome a concédé. Interroger celui-ci sur sa royauté, c’est l’interroger sur une possible contestation de l’une ou de l’autre autorité, c’est engager un procès en lèse-majesté.

« Or il lui répondit en disant : « C’est toi qui le dit ». La réponse de Jésus est frappante, en ce qu’elle reprend exactement la même forme que la question : « C’est toi… ? » « C’est toi…« 

Jésus est sans doute tout-à-fait conscient -qui ne le serait pas ?- de l’ambiguïté de ce titre dans la bouche du Romain. Les autorités religieuses juives, elles, ne se méprenaient pas sur le sens, même si pour elles aussi le titre de « Messie » a une connotation politique ; mais il a avant tout une connotation de salut, au sens religieux et spirituel. Cela n’est pas possible dans la tête du Romain, avec un tel titre. Il y a donc chez lui une récusation de ce titre dans ce qu’il peut signifier pour Pilate, et une façon d’éluder la question.

Mais l’effet d’écho entre la forme de la question et celle de la réponse est aussi une indication. Pilate sait bien qui lui a soufflé cette accusation, et donc il sait bien aussi que ce n’est pas lui qui le dit. En lui renvoyant la paternité de ce chef d’accusation, Jésus l’accule à prendre position : le fait-il sien ?, mais aussi il lui fait sentir que tout vient des mêmes : je ne le dis pas plus que tu ne le dis. Tu m’interroges peut-être bien à propos d’un chef d’accusation sans en être convaincu, et de mon côté je ne revendique pas un tel titre.

« Et les grands-prêtres l’accusaient de nombreux chefs. » Voilà une annotation de Marc qui laisse penser que le procès devant Pilate se déroule en présence des autorités juives, et qu’elles jouent à présent clairement le rôle du procureur, ou de l’accusateur public. Mais Marc ne nous redit rien des autres chefs, dont on a peine à imaginer ce qu’ils sont. Entre eux, en effet, les prêtres et les scribes ont invoqués plutôt des motifs religieux, mais ceux-là seront de peu de poids devant Pilate, s’ils veulent obtenir de lui la même sentence capitale. Et peut-être se reproduit-il ici le même phénomène de contradictions, mais Marc n’en dit rien.

« Pilate l’interrogea de nouveau en disant : « Tu ne réponds rien ? Vois tout ce dont ils t’accusent. » Le président du tribunal, Pilate, après avoir entendu les incriminations, se tourne vers l’accusé : le procès se déroule comme il se doit, selon une bonne procédure romaine (les Romains sont des champions du droit). Les droits de la défense sont de pouvoir à son tour parler, et si Jésus le fait, il ne sera pas interrompu, le contradictoire sera réparti dans le temps.

« Mais Jésus ne lui répondit plus rien, en sorte d’étonner Pilate. » Et voilà Jésus qui choisit à nouveau la même stratégie que devant le Sanhédrin, à l’étonnement du président du tribunal.

Il me semble que ce silence n’a pas tout-à-fait la même signification que précédemment néanmoins. On a vu que devant le Sanhédrin, il ne faisait que mettre en relief l’incapacité des témoins à s’accorder. Mais ici, il me semble plutôt que le silence choisis par Jésus comme ligne de défense signifie qu’il considère qu’il n’y a pas besoin de parler, que l’accusation doit prouver son fait et que tant que ce n’est pas fait, il n’y a pas même lieu de prendre la parole. C’est un silence qui appelle au non-lieu. C’est une stratégie risquée, mais qui interpèle Pilate et qui le contraint à prendre ses responsabilités.

Le déni (Mc.14,66-72)

Comme Pierre était en bas, dans la cour, arrive une des jeunes servantes du grand prêtre. Elle voit Pierre qui se chauffe, le dévisage et lui dit : « Toi aussi, tu étais avec Jésus de Nazareth ! » Pierre le nia : « Je ne sais pas, je ne comprends pas de quoi tu parles. » Puis il sortit dans le vestibule, au dehors. Alors un coq chanta. La servante, ayant vu Pierre, se mit de nouveau à dire à ceux qui se trouvaient là : « Celui-ci est l’un d’entre eux ! » De nouveau, Pierre le niait. Peu après, ceux qui se trouvaient là lui disaient à leur tour : « Sûrement tu es l’un d’entre eux ! D’ailleurs, tu es Galiléen. » Alors il se mit à protester violemment et à jurer : « Je ne connais pas cet homme dont vous parlez. » Et aussitôt, pour la seconde fois, un coq chanta. Alors Pierre se rappela cette parole que Jésus lui avait dite : « Avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois. » Et il fondit en larmes.

Et nous revoilà dans la cour, avec ces fameux subalternes dont plusieurs viennent de se saisir de Jésus, suite à la sentence de mort prononcée contre lui à l’unanimité.

« Comme Pierre était en bas dans la cour, arrive une petite servante du grand-prêtre,… » Pierre est « en bas« , ce qui nous apprend que, dans la maison du grand-prêtre, le lieu où se réunit le Sanhédrin est sans doute en hauteur, à l’étage. On imagine très bien une de ces maisons avec une cour large à galerie couverte, avec un escalier extérieur qui monte vers l’étage habité.

Pierre était resté avec les « subalternes« , mais voilà que ceux-ci viennent d’intervenir pour se saisir de Jésus et mettre à exécution la sentence qui vient d’être prononcée. Jusqu’à présent, il était en quelque sorte à couvert du groupe, à la faveur de l’obscurité de la nuit il se fondait dans l’ensemble. Mais maintenant qu’ils se sont levés et se sont rendus dans la salle du Sanhédrin, il se trouve à découvert. C’est quand on se trouve « à découvert » que nos choix, nos prises de positions, comptent : à l’abri d’un groupe, il n’y a pas grand-chose qui engage.

Et voilà que survient une « petite servante du grand-prêtre » : le mot désigne a priori une personne encore dans l’âge de l’enfance, et qui peut très bien être de condition libre, rien n’en fait une esclave. Qu’elle passe dans la cour s’explique très simplement par son office : étant données d’une part l’affluence cette nuit-là, d’autre part la nature des évènements, on s’imagine très bien que le personnel soit mobilisé même au milieu de la nuit.

Retenons que celle qui traverse maintenant la cour est une enfant, avec la candeur d’une enfant, et que Pierre est maintenant seul ou presque auprès du feu.

« … et après avoir vu Pierre qui se chauffait, elle le dévisagea et dit : « Toi aussi tu étais avec le Nazaréen, Jésus. » L’enfant qui passe pour nécessités de service, qui va quelque part parce qu’elle a quelque chose à faire, ne passe sans doute pas dans la cour pour la première fois de la soirée ou de la nuit. Elle note forcément la différence de composition du groupe autour du feu, puisque les « subalternes » n’y sont plus (au moins pour la plupart). Elle voit donc Pierre qui se chauffe, ce qui montre aussi que s’il est toujours là, courageusement, il ne sait toujours pas quoi résoudre et n’a pas avancé.

On comprend aussi que quelque chose l’intrigue dans cet homme, comme il arrive naturellement quand on voit un visage qu’on a déjà vu mais dans un autre contexte. Alors elle « dévisage » Jésus, ou elle « l’envisage« , en tout cas elle le fixe avec attention. Et puis, comme une enfant, elle s’exclame « Toi aussi tu étais avec le Nazaréen, Jésus. ». Sans doute, pour elle, c’est dit avec naïveté, car cela montre, si elle l’a déjà vu en compagnie de Jésus, qu’elle aussi a été voir ou écouter Jésus. De là vient qu’elle a vu ce visage, mais sans y faire directement attention, et qu’elle ait peine à le « remettre » dans le contexte où elle l’a aperçu. Mais ça y est, le lien est fait.

Qu’elle appelle Jésus prioritairement « le Nazaréen » est sans doute un écho de son milieu : il n’y a rien d’étonnant qu’à Jérusalem, on désigne Jésus ainsi, car il n’est pas « de la capitale », mais vient de ces régions incertaines. Et peut-être plus encore que, dans l’entourage du grand-prêtre, ce soit le vocable privilégié pour désigner Jésus, sous-entendant ainsi la question posée sur sa légitimité, sur l’authenticité de son ministère ou de sa parole. Cette jeune enfant, en tout cas, n’accuse pas, mais simplement fait un lien et le dit.

« Il le dénia en disant : « Je ne sais pas, je ne comprends pas ce que tu dis. » Pierre, qui sait forcément la sentence qui vient d’être portée contre Jésus, puisque les « subalternes » au milieu desquels il se trouvait en ont été avertis, perçoit sans doute le danger de cette naïve reconnaissance. Il ne répond pas à une enfant, sur le ton tranquille de quelqu’un de la génération de son père. Il pourrait pourtant continuer sur le ton de la connivence : puisqu’elle a fait le lien, c’est qu’elle-même était venue écouter Jésus, et c’est un point qu’ils ont en commun. On imagine la scène : « – Ah, tu es allée l’écouter toi aussi ?… » Qui sait ce que l’enfant aurait répondu, peut-être aurait-elle été une alliée ?

Mais Pierre n’est pas serein, et il choisi de dénier, il joue le « je ne comprends pas de quoi vous parlez », comme face à un interrogatoire policier. Ce qu’il dit n’est pas tout-à-fait un reniement de Jésus, mais pour le moment, il tient à voiler le lien qu’il a avec lui, à éviter toute reconnaissance ou identification. Soit qu’il se méfie des conséquences pour lui, peut-être mortelles, soit qu’il ait peur encore de compromettre ses chances d’intervenir en suscitant la méfiance à son égard.

« Et il sortit à l’extérieur du porche. Et un coq chanta. » Marc insiste sur le fait de sortir : cette dynamique se trouve à la fois dans le préverbe (littéralement, « il alla dehors« ) et dans l’adverbe « dehors« . Et le lieu indiqué est celui qui est en avant de l’entrée : Pierre se dégage de la cour, ce lieu où il avait pu parvenir pour attendre. Il s’écarte aussi du feu, qui l’éclaire et le fait remarquer. Il est à peine encore dans la maison du grand-prêtre.

Marc, qui a le sens dramatique aigu, place ici le premier chant du coq. Ce n’est pas forcément une indication horaire : le coq certes chante plus fréquemment aux toutes premières lueurs de jour, et au moment de la Pâque, qui est proche de l’équinoxe de Printemps, ce peut être proche de six heures. Mais le coq chante aussi dans la nuit, particulièrement quand la clarté de la lune est forte : or la Pâque est à la première pleine lune de printemps. Pour peu que le ciel soit sans trop de nuages, il a pu chanter en pleine nuit.

L’intention de Marc est donc bien de faire advenir progressivement la réalisation de la parole dite par Jésus, au moment où Pierre assurait que si tous l’abandonnaient, lui ne l’abandonnerait pas. Le récit grandit en intensité dramatique.

LE CARAVAGE, Le reniement de saint-Pierre (1610), Huile sur toile 95 x 125, Metropolitan Museum of Art, New-York

« Et la petite servante le vit et commença de nouveau à dire à ceux qui se tenaient à côté d’elle que celui-ci en était. » Pierre a beau s’être mis à l’écart, la petite fille le voit à nouveau : c’est sans doute, d’une part qu’elle est amenée à circuler beaucoup étant donné son emploi, d’autre part que la réponse de Pierre, trop éloignée de sa propre expérience, après le processus de réflexion par lequel elle a réussi à le « remettre », a désormais attiré son attention. Maintenant, il y a un doute dans son esprit, et elle a besoin de le lever.

Mais la première fois, c’est à Pierre lui-même, tout naturellement, qu’elle a dit « Mais je vous reconnais, nous nous sommes vus là ! » Maintenant qu’il a dénié, c’est à d’autres qu’elle s’adresse, tout aussi naturellement, comme si elle cherchait chez eux la confirmation de sa propre impression. Ce faisant, alors que jusqu’à présent elle avait été la seule à remarquer Pierre, elle le fait maintenant remarquer à d’autres, qui commencent à l’observer. Et ce n’est plus du tout la même chose : si, pour elle, dans sa naïve candeur, il s’agit simplement de faire cadrer un visage avec un souvenir, pour les autres cette désignation est d’une tout autre portée dans les circonstances présentes. Pierre ne peut être à leurs yeux qu’un complice de celui qui vient d’être condamné.

« Or il le dénia à nouveau. » Pierre entend. Il réagit comme la première fois. Quand on entre dans le déni, on en sort rarement : c’est qu’on ne sait pas comment faire sans perdre sa cohérence.

« Et peu après, ceux qui étaient à côté dirent à Pierre : « Vraiment tu en es, et de fait tu es Galiléen. » Et voilà que le phénomène est communicatif : de la petite fille, il est passé à ceux qui l’entourent ; et voilà que ceux-ci maintenant, à plusieurs, se tournent vers lui, « peu après« . Le temps s’accélèrent. On imagine très bien qu’ils se sont parlé, concertés. Ils veulent en avoir le cœur net.

Mais maintenant, on est sur un autre registre : on est passé du « où vous ai-je déjà vu » au « vous donnez des signes d’être de ce groupe » qui est actuellement poursuivi. Ils ont reconnu, à son accent, à son type peut-être, ou bien encore à sa manière d’être vêtu, qu’il n’était pas de la capitale, mais bien du nord, de cette région incertaine qu’est la Galilée. Et en ce moment, être Galiléen alors que le condamné est Nazaréen, n’est pas de bon augure.

« Et lui commença à faire des imprécations et à jurer : « Je ne connais pas cet homme dont vous parlez ». Maintenant la réaction de Pierre est beaucoup plus explicite. Il disait précédemment ne pas comprendre de quoi on lui parlait. Maintenant, il sous-entend qu’il comprend bien. Mais son déni glisse, se décale, et atteint maintenant sa connaissance de Jésus. Avec des imprécations (sans doute à l’endroit de ceux qui lui parlent -et, lui semble-t-il, l’accusent) et des serments (c’est-à-dire qu’il prend le dieu à témoin), il affirme ne pas connaître « cet homme dont vous parlez« . C’est nettement et expressément de Jésus dont il se détache. Cette fois-ci, c’est un vrai reniement.

« Et aussitôt, pour la deuxième fois un coq chanta. » Marc, magnifique auteur dramatique, fait immédiatement chanter le coq pour la seconde fois. L’absence de délai et comme une signature. Il souligne ainsi la nouvelle étape franchie par Pierre.

« Et Pierre se souvint du mot que lui avait dit Jésus : « avant que le coq chante deux fois tu m’auras renié trois fois », et laissant monter [ses larmes] il pleura. » Ce deuxième chant du coq fait remonter à la mémoire de Pierre cette parole de Jésus. Le voilà envahi par ce souvenir, envahi par les circonstances qui lui ont valu cette prédiction. Il avait voulu montrer qu’il ne l’abandonnerait jamais, et d’ailleurs il était venu jusque dans la cour du grand-prêtre, ce que nul autre n’a fait. Il avait voulu tout braver pour montrer à son maître son attachement et son amour, plus grand que celui des autres.

Mais son grand désir n’a pas résisté aux circonstances, à la pression des conséquences pour sa vie. Et les larmes montent en lui, il les sent, et le texte dit qu’elles montent jusqu’à affleurer et le submerger. Et voilà les larmes qui sans doute lavent son âme de toute cette pression, voilà la déception qui éclate à ses propres yeux, dans ses propres yeux, comme un espoir évanoui, éteint, mort. Pour le pauvre Pierre, comme le disait joliment un prédicateur que j’ai entendu, il a dû rester de là un traumatisme à vie et trois choses qu’il n’a plus pu supporter : le feu, le chant du coq et le chiffre trois.

Pour le lecteur, d’un côté il y a Jésus qui est condamné à mort pour avoir été amené par le grand-prêtre sur le terrain du témoignage ; et il y a de l’autre côté Pierre qui échappe à la mort physique en refusant le témoignage. Il n’y en aura qu’un seul, décidément, à mourir et accomplir la réponse d’amour au dieu dans une fidélité parfaite.

Cacophonie et silence (Mc.14,60-65)

Alors s’étant levé, le grand prêtre, devant tous, interrogea Jésus : « Tu ne réponds rien ? Que dis-tu des témoignages qu’ils portent contre toi ? » Mais lui gardait le silence et ne répondait rien. Le grand prêtre l’interrogea de nouveau : « Es-tu le Christ, le Fils du Dieu béni ? » Jésus lui dit : « Je le suis. Et vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant, et venir parmi les nuées du ciel. » Alors, le grand prêtre déchire ses vêtements et dit : « Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous avez entendu le blasphème. Qu’en pensez-vous ? » Tous prononcèrent qu’il méritait la mort. Quelques-uns se mirent à cracher sur lui, couvrirent son visage d’un voile, et le giflèrent, en disant : « Fais le prophète ! » Et les gardes lui donnèrent des coups.

« Et se levant le grand-prêtre, au milieu, interrogea Jésus en disant :… » Ce qui vient d’être affirmé, c’est la recherche active de témoignages constituant un acte d’accusation crédible : mais ce projet bute sur la discordance des témoignages, de sorte qu’il n’est pas possible d’avancer dans ce procès comme l’accusation le voudrait.

Le grand-prêtre se lève : ce n’est pas son rôle, il préside normalement aux débats, distribue la parole et en éprouve la solidité. C’est de lui avant tout que dépendra la crédibilité du procès, et donc la reconquête de l’exclusive de l’autorité sur le peuple. Mais les choses n’avancent pas, et il y a peut-être de l’impatience dans cette nouvelle attitude. En tous cas, il y a une prise de rôle pour le moins inhabituelle, voire anormale.

Il s’avance au milieu, et se livre maintenant à un interrogatoire. C’est ce que fait normalement un président, mais une fois que l’accusation a établi des faits ou étayé une mise en accusation : or celle-ci ne vient pas. Il y a donc ici, dans cette attitude du grand-prêtre, une sorte d’ellipse. Il fait comme si l’accusation était étayée, comme si le dossier était solide, comme si désormais il pouvait passer à l’interrogatoire de l’accusé.

« Tu ne réponds rien à ce dont on témoigne contre toi ? » Or lui se taisait et ne répondait rien. » La question est à la fois vague et imprécise. Elle témoigne surtout de l’absence d’accusation : que faudrait-il répondre à des contradictions manifestes ? Il me semble qu’un coupable moins qu’un autre ne se laisserait pas prendre à un tel interrogatoire, cherchant à reposer sur ce qu’un accusé aurait en tête et craindrait de voir manifesté.

Marc souligne le silence de Jésus. Il se tait. Et cela est bien remarquable en effet : jusqu’à Gethsémani, il a plutôt beaucoup parlé, il a pris l’initiative de la parole. Mais depuis lors, plus un mot. Comme si ce qui se jouait désormais était au-delà des mots. Comme si les mots n’étaient plus désormais que le jeu des adversaires. Il est vrai que les derniers mots de Jésus ont été pour ses disciples : sa conception de la parole, dirait-on, est qu’elle suppose une connivence, qu’elle ne peut s’échanger que dans un contexte de confiance a priori : c’est ainsi seulement qu’elle sera comprise, prise à bonne part.

Mais il y a aussi peut-être autre chose. Jésus, dans cet évangile de Marc, s’est beaucoup montré comme l’homme de la parole. Il a été la parole, adressée aux hommes qui cherchent à revenir à lui, du dieu qui les invite à la rencontre. Cette parole s’est déployée en écho à une initiative de celui-ci au baptême de Jésus : les cieux se sont déchirés et une voix s’est fait entendre, « tu es mon fils, mon bien-aimé, en qui j’ai tout approuvé« . Cette voix et cette initiative ont fait sortir Jésus du silence, ont provoqué sa parole. Mais maintenant, après l’épisode de Gethsémani où Jésus a reconnu dans ce qui arrivait un chemin ouvert par le dieu-père, auquel il veut répondre par un amour égal, c’est comme s’il était dans un nouveau silence d’attente : attente de la nouvelle initiative du dieu-père qui libèrera une nouvelle parole de sa part.

« De nouveau le grand-prêtre l’interrogea et lui dit : « Toi, es-tu le christ le fils du Béni ? » Ce mode d’investigation ne donne rien, le grand-prêtre change de stratégie. Il pose une question directe, frontale. « Es-tu le messie ? » Gardons en tête toute la connotation politique que recouvre ce mot « messie » (ou « christ »), puisqu’il s’agit nécessairement d’un descendant de David, et par là d’un prétendant au trône. Et donc d’un concurrent à Hérode, qui n’est pas de cette dynastie-là.

Mais la question n’est pas que celle-là : il ajoute « le fils du Béni« , ou « de Celui dont on dit du bien« . Scrupule de piété, pour ne pas prononcer le nom du dieu. La qualification de « fils » ne doit pas prêter à plus qu’il n’y paraît : pas un instant le grand-prêtre ne peut seulement imaginer que son dieu ait un fils au sens où l’entendra la théologie chrétienne ! Mais la dénomination a quelque chose de générique, dans les Ecritures on est « fils de la lumière » ou « fils de la droite », au sens où l’on a un rapport étroit, quasi génétique, avec ce dont on parle. Le grand-prêtre interroge donc sur la qualité de messie de Jésus, en insistant particulièrement sur le fait que celui-ci soit l’envoyé du dieu. La question est directe : Jésus peut-il s’y dérober ?

« Jésus répond : « C’est moi, et vous verrez le fils de l’homme qui siège à la droite des Puissances et qui vient sur les nuées du ciel ». La réponse de Jésus fuse, sans aucune ambiguïté. Cette fois il a parlé. Dans la logique qui est la sienne, il ne veut pas rater une occasion de dire la confiance et le lien étroit qu’il a avec son dieu-père. Il affirme donc très clairement : c’est moi !

On pourrait être surpris, tant il avait insisté auprès des Douze pour qu’ils n’emploient pas ce vocable dans leur annonce, et c’était très clair après que Pierre eût employé justement ce mot pour dire ce que eux, les Douze, disaient de lui dans leur prédication. Mais sans doute, avec la précision qu’a apportée le grand-prêtre dans sa question, ce n’est plus tout-à-fait la même chose : l’ambiguïté politique est en quelque sorte levée. Et puis il est ici en situation de faiblesse, d’accusé : c’est un démenti par les faits à toute revendication de puissance dans ce titre.

Du reste, Jésus accole immédiatement à cette titulature celle qui lui est si propre de « fils de l’homme » : là encore, la situation est telle que personne ne peut comprendre cette titulature-là comme signifiant une venue en force d’un autre univers, fût-il celui du dieu. Néanmoins, en s’exprimant au futur, il fait comprendre aux auditeurs que viendra le temps où ils pourront constater de leurs propres yeux la justesse de cette appropriation : ils le verront « à la droite », c’est-à-dire exerçant de plein droit la puissance de la divinité, et venant « sur les nuées« , dominant toute puissance créée.

« Or le grand-prêtre met en pièces ses vêtements et dit : « Qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Vous avez entendu le blasphème [mauvais présage] : qu’est-ce que cela vous [annonce] manifeste ? » Le geste du grand-prêtre est aussitôt spectaculaire, et en même temps codifié : il veut montrer le refus total de participation ou de consentement à ce dont il est témoin.

Et puis le grand-prêtre qualifie ce qu’il vient d’entendre : c’est un « blasphème« , au sens strict un « mauvais présage« , au sens large une parole qui ne doit pas être prononcée dans un contexte religieux. Une parole dite sur le dieu qui ne doit pas être dite à son sujet. On peut chercher longtemps ce qui est de cet ordre dans la parole que Jésus vient de dire : il a parlé de lui-même, il s’est revendiqué comme envoyé du dieu et investi de sa puissance -ce qui, dans le contexte de contrainte présent, devrait plutôt interroger !-. Qui plus est, il l’a fait en citant les Ecritures : donc rien dans ce qu’il a formulé n’est « inventé » par lui-même. On a vu bien des fois, dans les évènements décrits par Marc, cette revendication énoncée par Jésus, en tous cas suffisamment clairement pour que les Pharisiens ou les Scribes qui étaient autour la comprennent : dans ces cas, à chaque fois, ils lui ont demandé de prouver ce qu’il avançait, mais jamais ils ne l’ont accusé de blasphème. Pourquoi ? Tout simplement, il me semble, parce que dans la pensée religieuse juive, cela est possible. Mieux : cela s’est déjà produit. Ce fut le cas en particulier de Moïse ou d’Elie.

Ici donc, l’accusation de blasphème apparaît comme mal placée, comme elle même contradictoire. Elle émane du grand-prêtre, de la plus haute autorité religieuse donc, mais elle n’est précédée par aucune autre accusation de même type, elle ne s’appuie sur aucun précédent, elle ne repose sur rien. Il y a même, je crois, en filigrane, un retournement de l’accusation par Marc, discret, à travers le vocabulaire qu’il emploie. Le mot de « blasphème » existe dans le vocabulaire de l’hellénisme : il signifie un « mauvais présage ». Or le mot qu’emploie Marc un peu après, dans la question renvoyée à l’assemblée, appartient au même univers : « Qu’est-ce que cela vous annonce ? » C’est comme si le grand-prêtre, dans son comportement et son vocabulaire, adoptait la religion hellénique, parlait de présages et tirait les sorts. C’est comme si à ce moment, il reniait sa propre religion.

Mais en effet, il espère ici faire consensus et se tourne vers l’assemblée entière. Cette fois, tous sont entendu la même chose, et donc tous peuvent accorder leurs témoignages.

« Or tous prononcèrent qu’il était passible de mort. » La sentence est immédiate et unanime, elle était de toutes façon recherchée par tous.

« Et certains commencèrent à lui cracher [dessus] et ils lui recouvrirent le visage et ils le giflèrent et lui dirent : « sois prophète ! »,… Voilà un phénomène inattendu : aux termes de Marc, ce sont des membres mêmes de l’assemblée qui se mettent à cracher sur le condamné. Plus encore, on lui voile le visage, on le frappe et on lui dit « Sois prophète » : expression surprenante. Le prophète n’a jamais, dans la tradition juive, été quelqu’un qui a une vision extralucide, mais un envoyé du dieu qui déclare le point de vue de celui sur les choses : sur le passé, sur le présent et aussi sur l’avenir. La vision extralucide, c’est l’apanage des devins de l’hellénisme, ou des autres religions antiques. Avec ce que nous avons déjà trouvé dans l’attitude du grand-prêtre, il me semble que nous avons ici esquissée comme une apostasie collective : l’ensemble du Sanhédrin, à la suite de son chef, renie la possibilité d’un prophète, et adopte les points de vue des « nations », des non-Juifs. Marc ré-écrit le procès de Jésus comme un procès de ceux qui l’ont intenté.

« …et les subalternes le prirent avec des coups de baguette. » Dans la cour attendaient les subalternes, et Pierre était assis avec eux. Ce sont ces derniers maintenant, qui viennent se saisir de Jésus pour mettrez à exécution la sentence. Et déjà tous les coups sont permis. Ce n’est pas exceptionnel sans doute, la cruauté est souvent de mise avec les condamnés, dans l’Antiquité en tous cas (mais j’ai bien peur que ce soit de toutes les époques : on fait à bon compte son unité sur le dos de ses adversaires ou de ses ennemis).

La nouveauté apportée par Jésus en question (Mc.14,55-59)

Les grands prêtres et tout le Conseil suprême cherchaient un témoignage contre Jésus pour le faire mettre à mort, et ils n’en trouvaient pas. De fait, beaucoup portaient de faux témoignages contre Jésus, et ces témoignages ne concordaient pas. Quelques-uns se levèrent pour porter contre lui ce faux témoignage : « Nous l’avons entendu dire : “Je détruirai ce sanctuaire fait de main d’homme, et en trois jours j’en rebâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d’homme.” » Et même sur ce point, leurs témoignages n’étaient pas concordants.

« Les grands prêtres et la totalité du Sanhédrin cherchaient témoignage contre Jésus en vue de le faire mourir, et n’en trouvaient pas. » Nous voici donc à l’intérieur de la maison du grand-prêtre, là où Pierre ne peut pas pénétrer. C’est là où le procès est instruit, et Pierre demeure avec ceux qui vont en exécuter les décisions.

Marc pose d’abord les acteurs du procès, et nomme « Les grands prêtres et la totalité du Sanhédrin » : il distingue cette fois d’une part le grand-prêtre et ses prédécesseurs, d’autre part les membres du grand Sanhédrin (composé comme on l’a déjà vu. Cela fait tout de même beaucoup de monde, et ce pour un seul accusé.

Ces acteurs « …cherchaient témoignage contre Jésus… », autrement dit : ils instruisent à charge, et exclusivement à charge. Dès les premiers mots, Marc souligne l’iniquité de ce procès. Il n’y a même pas de répartition des rôles, certains accusant et d’autres jugeant (sans parler de défenseur). Tous sont à la recherche de charges. Et pas n’importe quelles charges, « …en vue de le faire mourir… » : le texte de Marc dit clairement le but. Les charges recherchées, pour être satisfaisantes, doivent avoir pour conséquence juridique une sentence de mort.

Le but du grand conseil siégeant comme instance judiciaire suprême est de pouvoir prononcer sur des bases légales une sentence de mort. On veut clairement se débarrasser de l’accusé, l’intime conviction des juges est déjà formée. Mais la légalité est néanmoins nécessaire : d’une part vis-à-vis du peuple, dont il s’agit de reconquérir l’estime et sur lequel il faut restaurer l’autorité, d’autre part vis-à-vis d’eux-mêmes, en se donnant les uns aux autres l’image d’accomplir leur mission. Ce dernier point n’est pas négligeable, il compte beaucoup dans la tranquillité de conscience : les méfaits accomplis en bande sont moins lourds à porter.

Mais le problème est compliqué à résoudre, les exigences ne trouvent pour le moment pas satisfaction : « …et [ils] n’en trouvaient pas. » C’est un nouveau problème. Et Marc détaille comment les choses se passent.

« Beaucoup en effet déposaient de faux témoignage contre lui, et unis, ces témoignages ne l’étaient pas. » Le problème du mensonge, c’est sa cohérence, et c’est son abondance. Les faux-témoignages sont nombreux : rien d’étonnant à cela, vues les intentions de l’assemblées. Déposer, c’est s’attirer les bonnes grâces de tous, c’est s’engager ouvertement pour la cause commune. Mais Marc nous fait remarquer en filigrane que seule la vérité est une, continue, cohérente : plus nombreux les faux témoignages, plus contradictoires entre eux.

L’adjectif [isos], que nous retrouvons dans isotherme, isoaltitude, isonomie (le fait d’être tous soumis aux mêmes lois) etc. parle d’égalité, mais au sens d’être soumis à la même mesure. Mais là, dans la multitude des faux témoignages, il y a cassure, rupture. Il y a des failles dans l’accusation. L’effet est évidemment désastreux : la vérité est ce sur quoi on doit pouvoir se mettre d’accord, c’est un des présupposés du débat, qui en sous-tend le principe. Mais comment rendre publique une accusation qui apparaîtrait à l’évidence comme contradictoire, en faillite ? Le remède serait pire que le mal.

« Et certains qui se levaient déposaient faussement contre lui en disant : « Nous l’avons, nous, entendu dire que ‘je détruirai ce temple fait à main d’homme et en trois jours j’en bâtirai un autre non-fait à main d’homme ». Et pas même là n’était uni leur témoignage. Voilà une accusation qui retient particulièrement l’attention de Marc, sans doute parce qu’elle a joué un rôle particulier dans le procès : nous avons peut-être là la trace de l’accusation qui a été ultimement retenue et publiée. Marc se fera évidemment fort de la montrer aussi incohérente, mais elle ne l’a peut-être pas été autant dans la réalité historique de la publicité faite par le Sanhédrin à ce procès.

Voyons le corps de cette accusation : « Nous l’avons, nous, entendu dire que ‘je détruirai ce temple fait à main d’homme et en trois jours j’en bâtirai un autre non-fait à main d’homme’ « . Il y a d’abord un « nous » insistant, nécessaire pour l’accréditation. Rappelons que la norme juridique du temps est qu’il faut au moins deux témoins (hommes, forcément 🙄) pour qu’un témoignage soit recevable. Et vu ce dont il va être question, le collectif n’est pas très étonnant !

Or voici l’argument principal avancé, c’est la fameuse dispute au temple, le jour même de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. Jésus, Marc nous l’a conté ainsi, était entré dans Jérusalem à l’acclamation d’une foule considérable, et était monté d’un seul mouvement jusqu’au temple, d’où il avait chassé les étals établis dans les parvis mêmes. L’accusation qu’il avait lancée pour expliquer son geste était d’un dévoiement du lieu. Et lorsque le lendemain, « les grands-prêtres, les scribes, les anciens » étaient venu lui demander par quelle autorité il agissait ainsi, il leur avait posé une question en retour à laquelle ils n’avaient pas voulu répondre, ce qui avait provoqué le même mutisme chez lui.

Mais chez Marc, à aucun moment y a-t-il dans la bouche de Jésus une parole ressemblant de près ou de loin à « je détruirai ce temple fait à main d’homme et en trois jours j’en bâtirai un autre non-fait à main d’homme« . Chez d’autres évangélistes, une telle parole sera introduite, mais Marc n’en fait seulement pas mention. Une seule parole chez lui s’approche de cela, et c’est lorsque, sortant du temple, un de ses disciples admire le bâtiment et sans doute l’institution qu’il représente, et s’attire la remarque : « …il ne sera laissé pierre sur pierre qui ne soit détruite. » On se souvient que cette parole a été assez troublante pour que Pierre, Jacques, André et Jean, un peu plus tard au Mont des Oliviers, le prennent à part pour l’interroger à ce sujet, et ce sera le grand « discours apocalyptique » que nous avons déjà commenté.

Est-ce donc à cette parole, publique et troublante, que font allusion les faux témoins au procès de Jésus ? Car ils ont bien perçu, comme d’ailleurs ç’en était bien le sens, nous l’avons vu, qu’il ne s’agissait pas que de la destruction du bâtiment mais bien de l’institution centrale du Judaïsme, et ce en tant qu’institution. Quels responsables religieux pourrait entendre sans frémir annoncer la fin de l’institution dont il fait partie, mieux : dont il est sensé garantir la transmission et la pérennité ? Aucun, assurément -hélas, ajouterai-je : car cela montrerait une belle lucidité sur la nature passagère des institutions humaines, en même temps qu’une distance bienvenue avec la conviction que ces institutions, pour viser le lien avec la divinité, sont elle-mêmes de nature ou d’origine divine.

La parole prêtée à Jésus porte non seulement une menace sur l’institution religieuse, mais une prétention à être un instrument divin : car il s’y trouve aussi le contraste entre un temple fait-à-main-d’homme et un nouveau non-fait-à-main-d’homme. Ce n’est pas nécessairement une revendication de divinité, car il s’agit de « bâtir » un tel nouveau temple. La chose peut paraître en soi contradictoire, mais ce ne l’est pas vraiment si Jésus revendique pour soi une autorité de prophète : sa parole alors ferait advenir quelque chose que le dieu fait, les Ecritures sont pleines de tels actes prophétiques.

En tous cas, on peut voir à travers cette accusation précise ce qui est sans doute le motif principal du procès fait à Jésus : celui de se revendiquer du dieu pour porter atteinte à l’institution qui se revendique elle aussi du dieu, pour la détruire et la remplacer. Les responsables religieux ont vraiment perçu Jésus comme un destructeur, une sorte d’anarchiste, quelqu’un qui renvoyait à chacun l’authenticité de la relation au dieu en renvoyant au cœur de chacun. Sa liberté vis-à-vis des institutions, des représentants ou gardiens de celles-ci, son interprétation nouvelle des Ecrits, tout cela leur a donné la conviction qu’il visait véritablement à détruire puis construire autre chose.

Marc conclut que « pas même là n’était uni leur témoignage. » Il défend bien sûr l’innocence de Jésus, mais sans contester cette crainte des autorités : sans doute y voit-il du vrai. Il se contente donc d’une part de ne pas avoir rapporté une parole de Jésus qui se rapproche trop de la formulation de l’acte d’accusation d’une part, et de répéter à nouveau l’incohérence ou la faillite de l’accusation, qui ne parvient pas à opposer un front uni à Jésus.

Les personnages du drame (Mc.14,53-54)

Ils emmenèrent Jésus chez le grand prêtre. Ils se rassemblèrent tous, les grands prêtres, les anciens et les scribes. Pierre avait suivi Jésus à distance, jusqu’à l’intérieur du palais du grand prêtre, et là, assis avec les gardes, il se chauffait près du feu.

« Et ils emmènent Jésus de là devant le grand-prêtre, et se réunissent tous les grand-prêtres et les anciens et les scribes. » Voilà la suite des évènements, l’indication du changement de lieu et, par là, d’une nouvelle étape de l’action. « De là« , c’est-à-dire du Domaine de Gethsémani où vient d’avoir lieu l’arrestation, ils conduisent Jésus « devant le grand-prêtre« , l’autorité suprême. Mais il n’est pas seul : se réunissent autour de lui une assemblée complète et composite, faite des grands-prêtres, des anciens et des scribes. Voilà qui mérite peut-être un peu d’éclaircissement, pour bien comprendre quelle est cette instance.

A cause de la place centrale qui reste dévolue au Temple, autour duquel s’organise et respire toute la vie, religieuse comme politique, du peuple d’Israël, les prêtres gardent dans cette vie de la nation la position centrale : par leur intermédiaire sont accomplis le culte et les sacrifices (offerts par les fidèles, collectivement ou individuellement), et ce sont eux aussi qui concentrent la puissance financière considérable du Temple (dîmes, dons,…). Les prêtres, donc, accomplissent les sacrifices ; mais ils sont aussi chargés de juger et d’instruire le peuple, ce qui n’est pas peu, ni en termes de pouvoir ni en terme de prestige et d’autorité.

Le grand-prêtre, qui reproduit la figure d’Aaron investi par Moïse, est le dirigeant politique de la nation. Il est le représentant du peuple Juif. Fonction jusque-là héréditaire, le grand-prêtre est depuis Hérode-le-Grand choisi par le prince ou par le gouverneur : symboliquement, ses vêtements sacerdotaux sont gardés dans la forteresse Antonia, la citadelle romaine accolée à l’esplanade du Temple et qui le domine : c’est que l’occupant reconnaît le pouvoir dont jouit le grand-prêtre, mais entend aussi le contrôler. Il est le seul à pouvoir pénétrer, une fois l’an, dans le Saint des Saints (Débîr) du Temple, lors de la fête de Yom-ha-Kippourim. Il dirige le Sanhédrin, et en conséquence gère les affaires civiles.

Le Sanhédrin est une institution aux contours difficiles à dessiner, à cause des divergences des sources. Il existe plusieurs assemblées portant ce nom, à différentes échelles locales, mais le grand Sanhédrin de Jérusalem, composé de soixante-et-onze membres, est celui qui fait référence pour toute la vie d’Israël. Institution politique et judiciaire, il est garant de l’ordre public (avec tout la flou commode que cette notion représente en politique). Les membres du Sanhédrin jouissent aussi d’un grand prestige dans la nation. Il semble néanmoins que bien des fois, des assemblées extraordinaires aient été assemblées (portant elles aussi ce nom) pour des faits eux-mêmes sortant de l’ordinaire. La compétence d’instruire judiciairement est reconnue par tous à cette institution : elle doit seulement en référer à l’autorité de l’occupant Romain en cas de sentence capitale.

Dans notre texte, on voit que se rassemblent autour du grand prêtre plusieurs catégories : « les grands prêtres« , sans doute ceux parmi les prêtres qui sont les plus importants, les plus influents. Peut-être aussi les anciens grands-prêtres, puisqu’avec leur mode nouveau de nomination et leur changement fréquent, il existe désormais des grands-prêtres émérites : nul doute qu’ayant eu une place à part, ils n’en conservent au moins un prestige différent. Les « anciens » traduit le grec [presbutéroï], littéralement « les plus anciens« , vocable qui sera adopté par les premiers chrétiens pour désigner leurs chefs de communautés, leurs « prêtres ». Il peut s’agir des prêtres de second rang : le nom choisi insiste plus sur la fonction d’enseignement qui relève de leurs attributions. Se joignent à ces deux groupes les « scribes » que nous connaissons déjà : ce sont des références doctrinales, par leur connaissance des écrits et leur habileté à la discussion.

Marc ne dit pas que tout ce monde soit convoqué : on dirait plutôt qu’ils se rassemblent d’eux-mêmes. Sans doute que la décision d’arrêter Jésus et la gravité de cette question les concerne tous, et qu’ils ont su tout de suite, -soit qu’ils en aient reçu l’avertissement, soit qu’ils se soient chacun tenu bien au courant des choses- que Jésus était arrêté. En tous cas, voici que convergent chez le grand-prêtre tous les acteurs du drame, pour un épisode judiciaire d’ampleur, avec d’une part Jésus, convergeant contraint, d’autre part les plus hautes autorités religieuses et politiques propres au pays.

« Et Pierre le suivait (à distance) / (depuis longtemps), jusqu’à l’intérieur, dans la cour intérieure du grand-prêtre et il était là, qui était assis avec les subalternes et qui se chauffait auprès du feu. » Marc établit d’emblée un parallèle. Il nous peint ce qui se passe dans le palais, et il nous peint aussi ce qui se passe dans les coulisses. Il y a les assemblées officielles, en voici une autre non-officielle.

C’est Pierre qui est mis en avant, et qui va va littérairement faire le « pendant » à Jésus : ces deux petits versets apparaissent comme une sorte d’introduction générale, après quoi Marc suivra successivement l’un et l’autre personnages. La première chose qui est dite de Pierre est qu’il suivait Jésus : c’est insister sur son statut de disciple.

Mais cette affirmation est d’emblée modalisée par une expression adverbiale [apo makrothén]. Cette expression, si elle est interprétée dans le registre du temps, sera traduite « depuis longtemps » : voilà qui insiste davantage encore sur la qualité de disciple de Pierre, sur son ancienneté. Chez Marc, il est le tout premier appelé. Mais si l’expression est interprétée dans le registre de l’espace, du lieu, elle sera traduite « de loin« . C’est l’option généralement retenue par les traducteurs, mais à vrai dire je ne vois pas d’argument pour la préférer à l’autre, sinon l’habitude de traduire en ce sens. Si c’est ce sens que l’on retient, l’expression souligne plutôt une retenue chez le disciple : il suit, mais de manière à ne pas prendre trop de risque. Sa qualité de disciple s’en trouve en quelque sorte atténuée. Alors bien sûr, si l’on regarde la suite, on peut se dire que la traduction « de loin » prépare déjà la défection de Pierre ; mais la traduction « depuis longtemps » augmente le contraste entre son statut et ce qui va se passer.

En tous cas, Marc nous montre un Pierre qui va tout de même aussi près qu’il est possible à quelqu’un qui n’a pas titre à assister lui-même à l’assemblée sus-désignée. Il entre dans la cour de la maison du grand-prêtre, sans doute une de ces maisons cossues méditerranéennes dotée d’une cour intérieure, d’un patio, qui donne un espace en retrait de la voie publique et distribue sur les différentes pièces ou salles. C’est déjà beau d’être venu jusque-là, mais que faire après ? Et l’on comprend que Marc nous indique un peu cette irrésolution, ou cette absence de solution, en écrivant littéralement « et il était…« . On visualise Pierre présent, mais en même temps sans issue désormais, ne sachant que résoudre.

Marc donne deux indications supplémentaires sur la manière dont il était : d’abord, « assis avec les subalternes« . Littéralement, il écrit d’ailleurs « assis-avec avec…« , un redoublement qui donne bien de la force à la compagnie en laquelle il se trouve. Et cette compagnie est faite de subalternes : le mot grec [hupèrétès] désigne d’abord un matelot, un homme d’équipage, et par extension toute personne qui est sous le commandement d’un autre et exécute ses ordres. Autrement dit, il ne s’agit pas nécessairement de gardiens, en tous cas l’insistance de Marc n’est pas sur ce point. Pierre est assis avec ceux qui sont là pour attendre les ordres et les exécuter, autrement dit non seulement il ne peut pas aller là où les décisions vont se prendre, ce qui est frustrant, mais encore il est aux côtés de ceux qui vont exécuter sans états d’âme les décisions et les ordres qui leurs seront communiqués, ce qui est terrifiant. Si Jésus rejoint le groupe où il se trouve, Pierre n’aura déjà plus rien à faire, sauf à affronter seul ceux qui se trouvent là.

L’autre indication supplémentaire, ensuite, est « en train de se réchauffer auprès du feu« . Cela dit tout le désœuvrement, l’absence d’action frustrante où se trouve Pierre. Ne pouvant rien faire, il a froid ; partant, il se réchauffe comme il peut, et le feu est là pour cela, pour lui comme pour les autres, terribles compagnons. Nous voilà donc avec d’une part une grande salle pleine de monde et où « ça va chauffer », et un extérieur calme et froid, où l’attente domine. L’impuissance de Jésus et celle de Pierre se répondent, la suite va nous dire si elles sont exactement les mêmes ou pas.

Constance et fermeté d’un seul (Mc.14,51-52)

Or, un jeune homme suivait Jésus ; il n’avait pour tout vêtement qu’un drap. On essaya de l’arrêter. Mais lui, lâchant le drap, s’enfuit tout nu.

« Et quelque jeune homme le suivait, qui avait jeté autour de lui un fin tissu de lin sur sa nudité,… » Voici un épisode inattendu, une de ces notations dont Marc a le secret dans son art du récit imagé et pittoresque. Cet épisode, qu’il est d’ailleurs seul à rapporter, a fait la joie des peintres et des artistes, tant il est parlant : témoignage de l’art de Marc.

Il est question soudain de « quelque jeune homme [qui] le suivait » : mais d’où sort-il, celui-là ? Les récits précédents nous ont fait voir que seuls les Douze étaient le soir à la célébration de la Pâque, qu’ils sont sortis seuls avec lui et qu’il les a presque tous laissés à distance pour ne s’éloigner qu’avec les seuls Pierre, Jacques et Jean. Ce sont ces quatre-là qui sont entrés dans le domaine de Gethsémani, et qui y sont tout de même restés un petit moment, suffisamment long pour que Jésus puisse effectuer quelques aller-retours entre les trois susnommés endormis et la prière anxieuse qu’il répétait à petite distance. On ne voit pas où peut se glisser ce jeune homme…

Le terme « suivre » n’est par conséquent pas à prendre au sens premier de quelqu’un qui marche en ce moment derrière un autre. Mais le terme « suivre » est aussi exactement le même que celui mis dès l’origine dans la bouche de Jésus pour appeler ses disciples. On aurait donc toutes raisons de penser qu’il s’agit d’un disciple de Jésus. Autrement dit, ce « jeune homme » n’est pas venu avec la fameuse « foule » venue l’arrêter, et il n’est pas venu non plus avec les Douze. On ne sait pas à ce point comment il est survenu, mais on sait qu’il est un disciple, il est « du côté » de Jésus.

La formulation employée par Marc pour l’introduire interpelle : « quelque jeune homme« , ou « un certain jeune homme« , presque « un jeune inconnu« . C’est comme si Marc dépeignait un personnage symbolique : il est jeune, et il suit Jésus. Il est disciple, et il est à la fois dans la vigueur et dans l’inexpérience de son âge. Peut-être que Marc a voulu introduire ici une autre figure que celle des Douze, dont il vient de dire qu’ils « s’enfuirent tous » : peut-être voulait-il adresser ce message au lecteur que des disciples plus jeunes, plus récents que les Douze, n’ont pas à les mépriser, en mettant en scène un personnage-miroir.

Ce jeune a jeté-autour-[de-lui] un fin-tissu-de-lin sur sa nudité. Que voilà d’étranges précisions. On dirait de quelqu’un qui dormait et qui aurait été éveillé par les bruits de l’évènement, qui se serait levé précipitamment, vêtu de son drap comme premier voile venu, et qui serait venu voir, peut-être dans l’idée d’intervenir ou de jouer un rôle quelconque. Est-ce là le semblant d’explication que Marc nous suggère, quant à la présence de ce personnage inattendu et supplémentaire ? Que s’il n’a pas été jusqu’à présent nommé, c’est parce qu’il vient de survenir ?

« … et ils l’arrêtèrent. » Toujours est-il que ce personnage est arrêté, exactement comme Jésus, avec le mot-même employé pour lui. Jésus s’est interposé de sorte que les Douze n’ont pas été arrêtés, aucun d’entre eux. Et ils se sont enfuis ; ils ont pu le faire grâce à lui. Mais se produit, avec ce jeune, justement ce dont ils étaient menacés : il est appréhendé avec le maître dont il est le disciple. Que va-t-il se passer pour lui ?

« Or lui, laissant derrière lui le lin fin, s’enfuit nu. » Le jeune disciple, personnage peut-être avant-tout symbolique, n’a pas été meilleur qu’aucun des Douze. Lui aussi s’enfuit. A sa manière, il fait ressortir quelque que chose de Jésus qui, arrêté (avec le même mot, la même violence physique, le même abus de pouvoir), ne s’enfuit pas. Le contraste des deux, maître et disciple anonyme, souligne le consentement de Jésus par lequel il dépasse ce qui lui arrive : il subit, oui, mais il accepte ce qu’il subit et par là il y a une action de sa part. La réponse d’amour faite à son dieu-père dans la solitude de sa prière au jardin se traduit dès à présent dans les faits, dans sa non-intervention. Il s’abandonne entre les mains de ses prédateurs, mais à travers eux il s’abandonne surtout à son dieu-père, à qui seul est laissé toute initiative quant à sa vie.

Le jeune homme « s’enfuit nu« , sans égard pour sa honte, comme en écho aux premiers parents, dans un autre jardin où « ils se rendirent compte qu’ils étaient nus ». Celui-là a préféré tout perdre plutôt que de subir le même sort que son maître, qu’il « suivait » pourtant : il n’a gardé que sa propre vie, dépouillée de tout. Et sa fuite fait ressortir une autre dimension de la fuite des Douze : celle-ci ressortait du récit précédent avant tout comme un salut obtenu pour eux par Jésus. Mais maintenant, par un jeu de miroirs, elle apparaît aussi comme un abandon. Tous l’ont laissés, en laissant tout avec lui. Et cela aussi fait contraste avec la solidarité de Jésus, qui lui, dès l’épisode initial du baptême, montre une solidarité sans faille avec chacun et avec tous. Il n’abandonne personne, au prix de sa vie. Et parmi les disciples, aucun ne peut se targuer de lui rien devoir.

La [sindoone] qui voile et enveloppe le personnage se traduit aussi par « linceul » : c’est en ce sens que Marc l’emploiera à la fin du prochain chapitre. Il y a ici un étonnant écho avancé de la fin, comme si le linceul de la fin était apporté dès le début. Comme si le voile de la mort en lequel s’ensevelira son cadavre était au fond l’abandon par les siens. Etonnant pouvoir des images : celle que peint pour nous, en deux phrases, l’évangéliste Marc, est d’une puissance rare.

Réactions (Mc.14,47-50)

Or un de ceux qui étaient là tira son épée, frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l’oreille. Alors Jésus leur déclara : « Suis-je donc un bandit, pour que vous soyez venus vous saisir de moi, avec des épées et des bâtons ? Chaque jour, j’étais auprès de vous dans le Temple en train d’enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté. Mais c’est pour que les Écritures s’accomplissent. » Les disciples l’abandonnèrent et s’enfuirent tous.

« Or un de ceux qui se tenaient à ses côtés, une fois tirée son épée, atteint le serviteur du grand-prêtre et tranche sa petite oreille. » A ce moment ultra-rapide, il y a encore des gens qui se tiennent aux côtés de Jésus. Ce ne peuvent être que les trois qu’il a pris avec lui, Pierre, Jacques et Jean. On découvre que l’un d’eux porte une épée : voilà un détail bien curieux, car il n’en a jamais été question chez Marc, à aucun moment de son évangile. Ainsi, soit l’épisode manque de vraisemblance, soit il faut penser qu’au moins à partir d’un moment, certains des Douze se sont sentis suffisamment menacés pour porter une arme.

L’un des trois, donc, tire son épée, la dégaine, et en donne un coup : c’est le serviteur du grand-prêtre. Voilà un autre indice qui éclaire un peu la fameuse « foule » que commande Judas : si elle est composée de gens armés et prêts à la brutalité, de gens qui ne connaissent pas Jésus et ont pour cela besoin qu’on le leur désigne à coup sûr, elle comporte au moins une personne de l’entourage immédiat du grand-prêtre. Voilà qui montre que le grand-prêtre et ceux qui l’entourent ne se contentent pas d’avoir négocié avec Judas, mais surveillent son action. La confiance n’est manifestement pas le maître-mot en ces questions. Si jamais on assistait à un revirement de Judas, le serviteur du grand-prêtre serait à pour intervenir et mener l’affaire à son terme.

Cela explique aussi sans doute pourquoi le coup d’épée, jeté semble-t-il un peau hasard, tombe sur son oreille : c’est qu’il n’est pas loin. Lui avait sans doute besoin d’être tout près pour se rendre compte de la persévérance de Judas ou peut-être d’un avertissement dit au creux de l’oreille de Jésus en l’embrassant. On ne sait jamais. Le mot employé par Marc pour l’oreille est littéralement la « petite oreille » : soit qu’il s’agisse du lobe de l’oreille, soit qu’il ait eu de petites oreilles. Marc est toujours très pittoresque, et un détail de ce genre n’eût sans doute pas été pour lui déplaire.

« Et Jésus intervient et leur dit : « Comme pour un brigand, vous êtes sortis avec épées et gourdins pour me capturer ? Chaque jour j’étais auprès de vous dans le temple, à enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté. » Souvent les armes déclenchent les armes : il était bien imprudent à celui des Douze qui avait dégainé de frapper le premier, face à une foule armée comme elle l’est. Ce pouvait être le prélude à un massacre. Mais Jésus intervient, le sens premier du verbe [apokrinoo] est de séparer. Ce qui a pour effet de couper court à une telle escalade.

S’interposer, c’est aussi s’exposer aux coups : en prenant physiquement cette place, Jésus montre clairement, sans qu’aucun mot soit nécessaire, qu’il prend sur lui les coups qui pourraient pleuvoir sur ses disciples. Ils voudraient le protéger, mais c’est lui qui les protège. C’est un point que beaucoup de disciples feraient bien de méditer, surtout à une époque ou un certain nombre d’exaltés ne cessent d’exciter les autres en prétendant défendre l’honneur de dieu, de Jésus, ou que sais-je… C’est tellement à rebours de l’évangile, et de façon si manifeste !

Mais il prend aussi la parole, pour une question toute rhétorique mais qui porte justement sur l’usage de la violence : « Comme pour un brigand, vous êtes sortis avec épées et gourdins pour me capturer ?… » Il montre le décalage complet entre le danger qu’il représente, et la force violente déployée à son endroit. Le déploiement de la force par l’autorité publique est toujours l’indice de son propre inconfort, le témoignage involontaire qu’elle sait ne pas être dans son bon droit. Les disproportions que nous observons presque chaque jour chez nous ou dans d’autres pays, avec armes à feu de tous calibres et matraques, nous le font assez voir.

Mais comme nous l’avons déjà fait remarquer, une telle force n’est sans doute pas destinée avant tout à Jésus, mais plutôt à parer à toute éventualité suite à son arrestation. Et Jésus n’est pas dupe non plus, et le mot qu’il ajoute encore le fait bien voir : « …Chaque jour j’étais auprès de vous dans le temple, à enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté. » On pourrait compléter cette remarque par une question : de qui donc avez-vous peur ?

« Mais c’est pour que s’accomplissent les Ecrits. » La phrase paraît sibylline. Elle explique sans doute pourquoi Jésus laisse faire, se laisse arrêter. Il voit bien les motifs de ses adversaires, ainsi que les précautions ou les jeux de pouvoirs qui s’y révèlent. Mais il a lui une vue plus haute, plus vaste, sur le sens de ce qui se produit. Nous sommes dans l’accomplissement des prophéties, du dessein divin, du projet de salut. Autre chose se joue, par-delà les enjeux propres aux acteurs. Cette phrase est comme un fil rouge, inauguré dans l’épisode de l’onction à Béthanie.

« Et après l’avoir laissé ils s’enfuient tous. » Et puis c’est la débandade, tout le monde s’enfuit. L’interposition de Jésus a permis à tous de prendre conscience du danger général, et elle donne aussi aux trois, puis aux onze, le délai nécessaire pour s’enfuir. Le rapport de force est trop défavorable. Jésus est seul devant sa destinée, et cela aussi est « dans les Ecrits« , sans doute.

Une opération éclair (Mc.14,43-46)

Jésus parlait encore quand Judas, l’un des Douze, arriva et avec lui une foule armée d’épées et de bâtons, envoyée par les grands prêtres, les scribes et les anciens. Or, celui qui le livrait leur avait donné un signe convenu : « Celui que j’embrasserai, c’est lui : arrêtez-le, et emmenez-le sous bonne garde. » À peine arrivé, Judas, s’approchant de Jésus, lui dit : « Rabbi ! » Et il l’embrassa. Les autres mirent la main sur lui et l’arrêtèrent.

« Et aussitôt, il est encore en train de parler, survient Judas l’un des Douze et avec lui une foule avec épées et gourdins d’auprès des grands-prêtres et des scribes et des anciens. » Nous sommes maintenant dans l’action, et les choses semblent d’emblée se précipiter. Marc entame d’ailleurs sa narration avec un « aussitôt« , grâce auquel il nous signale (comme il nous y a habitué) qu’il franchit une étape, mais aussi qui souligne une certaine précipitation des évènements.

La précipitation et même superposition : c’est pendant que Jésus dit aux trois les mots qui concluent le passage précédent que celui-ci commence. Il leur disait justement : « Réveillez-vous, allons ! voici, celui qui me livre s’est fait tout proche« , avec d’ailleurs une expression que Marc a déjà employée pour l’annonce fondamentale de Jésus à propos du Royaume (qui « s’est fait tout proche« ). On voit maintenant que ce n’était ni une vue de l’esprit ni un simple pressentiment, mais bien que c’était l’arrivée de Judas et des autres qui le faisait parler.

« Judas l’un des Douze survient avec une foule…« , cela ne paraît pas exceptionnel, mais chez Marc, le fait est exceptionnel. La foule ne s’assemble qu’autour de Jésus, et on se souvient peut-être que l’institution des Douze vient aussi de cette ambivalence de la foule, qui cherche Jésus mais aussi qui le menace par son poids et sa densité. Dans l’évangile de Marc, nous n’avons jamais trouvé de disciple qui rassemble une foule : cela est un cas unique, et apparaît plutôt comme une usurpation.

Mais c’est aussi, clairement, une trahison : les Douze ont été institués pour qu’en les trouvant, la foule ait accès à Jésus en d’autres personnes (d’où leurs exceptionnelles délégations de pouvoirs !), mais aussi pour que Jésus n’en soit pas menacé : or c’est précisément pour le menacer que cette foule-ci a été rassemblée, qui plus est elle est équipée d’épées et de gourdins. Judas fait donc ici précisément le contraire de ce pour quoi il a été choisi.

D’où vient tout ce monde ? Ils viennent « d’auprès des grands-prêtres et des scribes et des anciens. » Voilà qui renoue avec le prélude à tout cet ensemble, où après négociation avec ces mêmes interlocuteurs, Judas attendait « le moment favorable« . Il fallait trouver un temps et un lieu qui soient à l’écart de la foule, parce que les responsables religieux ne voulaient pas de trouble pendant la fête de la Pâque. Le fameux « trouble à l’ordre public », si commode pour tous les politiques du monde. Judas connaît forcément ce lieu de Gethsémani, ce « domaine » si familier à Jésus qu’il y entre sans avoir besoin de demander au propriétaire. C’est un lieu à l’écart, hors-les-murs ; et la nuit garantit une certaine discrétion.

On pourrait relever qu’il y a précisément une foule, alors que les chefs voulaient que tout se passe à l’écart de la foule. Oui, mais c’est une foule armée, et qui vient de chez eux : autrement dit une foule déjà dévouée à leur service et armée par eux. Jésus est-il si dangereux ? Non, ici c’est plutôt une précaution assez maligne : si jamais quelques personnes s’apercevaient de ce qui se passe, si jamais elles voulaient donner l’alerte, ce serait facile en présence d’une escouade de soldats ou de gardes identifiés : une foule rameutée au secours de Jésus se sentirait forte et légitime face à un petit groupe en service commandé. Mais s’il y a déjà une foule bien déterminée, bien conscientisée, prête à la violence, chacun au contraire est renvoyé à sa peur d’être pris dans le même mouvement et convaincu d’être minoritaire. C’était exactement la stratégie des SA dans l’Allemagne des années 30, faire des coups de force en pleine rue qui certes indignaient, mais auxquels personne n’osait d’opposer. Stratégie que l’on sent renaître ici ou là : on voit qu’elle est ancienne.

« Or celui qui le livre leur avait donné un signe convenu en leur disant : « celui à qui je donnerai un baiser, c’est lui, arrêtez-le et emmenez-le en sûreté. » Judas n’est déjà plus nommé, et ne le sera plus, comme si cela répugnait à Marc -mais aussi, comme on l’a déjà vu, pour ne pas détourner l’attention de Jésus. Il est désigné par son acte, « celui qui le livre« . Quand est-il parti pour ce faire ? Il y a un espace entre le moment où Jésus et les Douze ont quitté la salle où ils ont célébré la Pâque, et la scène de Gethsémani. Il a pu fausser compagnie pendant le déplacement, il a pu aussi s’éloigner sans éveiller l’attention quand Jésus a laissé la plus grande partie du groupe, ne prenant avec lui que les fameux trois. Marc n’est pas plus précis, son intérêt n’est pas là ; en revanche, il reprend exactement le mot qu’il a mis au cours du repas dans la bouche de Jésus, « l’un de vous va me livrer« .

Cet acte de le « livrer » apparaît dans sa narration comme très bien prémédité : Judas s’est concerté avec ceux qui accomplissent le coup de force, ils se sont mis d’accord sur un signe. C’est l’indice que ceux qui sont là, cette « foule » armée, ne connaît pas Jésus. On pourrait sincèrement se demander d’où ils sortent, pour que ce soit le cas, étant données précisément les foules qui viennent l’écouter et le voir !

Ce signe convenu, c’est un baiser. Ainsi, ce signe restera totalement indéchiffrable, dans son nouveau sens, à celui qui en sera l’objet. Il n’y aura rien de suspect pour Jésus que son proche vienne l’embrasser, ni non plus aux autres de l’entourage. Ainsi la surprise sera totale et l’arrestation ciblée.

Les mots prêtés à Judas, « … arrêtez-le et emmenez-le en sûreté« , font de lui un véritable complice, conscient des conséquences. Il n’est pas là comme un simple indicateur qui serait en partie manipulé par d’autres, qui se verrait bientôt dépassé par les conséquences de ses actes. Il commande, et ses ordres sont bien de basse police : les mots traduits par « arrêtez-le » évoquent l’exercice du pouvoir, la mainmise physique. L’adverbe [asphaloos] signifie solidement, sans glisser, fermement : l’emmener en sûreté, ce n’est pas le protéger, mais bien au contraire faire en sorte qu’il ne s’échappe pas, s’assurer de le tenir prisonnier. C’est tout cela que Judas commande, il est clairement dans le camp ennemi de Jésus.

« Et il vient, s’approche aussitôt de lui et dit : « Rabbi ! » et l’embrasse tendrement. » Les choses vont très vite, chez Marc. Tout ce que nous venons de lire se passe ailleurs et auparavant. Judas arrive comme la foudre : il vient droit à Jésus, lui donne le titre de ‘Maître’ tant de fois utilisé par eux tous et l’embrasse. Tout s’est passé en un éclair, avant que qui que ce soit puisse réagir.

Marc, tout de même, note que Judas « l’embrasse tendrement. » C’est un mot qui va plus loin que ce qui a été précédemment évoqué, que le signe convenu avec la troupe violente. S’agit-il d’une sorte de réminiscence chez Judas, dans l’accomplissement d’un geste peut-être bien d’autres fois accompli (quoi qu’on n’en ait aucune trace), qui ferait ressortir toute l’horreur du geste choisi dans ce nouveau but ? S’agit-il d’un cynisme particulièrement noir et hypocrite du personnage, qui en rajoute pour tromper ?

« Or eux abattent les mains sur lui et l’arrêtent. » En tous cas, l’opération-éclair va à son terme, et Marc montre, avec son art des images, des mains qui s’abattent sur leur victime. La main, c’est l’action , c’est le pouvoir, c’est la prise de possession. Ce peut-être aussi la violence : tout dépend de leur mouvement, main qui s’ouvre ou min qui se ferme. Ici, se sont des mains qui tombent, qui se « jettent sur », littéralement. Ces mains sont comme un meute de loups.

L’égalité d’amour est une lutte (Mc.14,32-42)

Ils parviennent à un domaine appelé Gethsémani. Jésus dit à ses disciples : « Asseyez-vous ici, pendant que je vais prier. » Puis il emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean, et commence à ressentir frayeur et angoisse. Il leur dit : « Mon âme est triste à mourir. Restez ici et veillez. » Allant un peu plus loin, il tombait à terre et priait pour que, s’il était possible, cette heure s’éloigne de lui. Il disait : « Abba… Père, tout est possible pour toi. Éloigne de moi cette coupe. Cependant, non pas ce que moi, je veux, mais ce que toi, tu veux ! » Puis il revient et trouve les disciples endormis. Il dit à Pierre : « Simon, tu dors ! Tu n’as pas eu la force de veiller seulement une heure ? Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. » De nouveau, il s’éloigna et pria, en répétant les mêmes paroles. Et de nouveau, il vint près des disciples qu’il trouva endormis, car leurs yeux étaient alourdis de sommeil. Et eux ne savaient que lui répondre. Une troisième fois, il revient et leur dit : « Désormais, vous pouvez dormir et vous reposer. C’est fait ; l’heure est venue : voici que le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Levez-vous ! Allons ! Voici qu’il est proche, celui qui me livre. »

« Et ils pénètrent dans un domaine du nom de Getshémani… » L’épisode précédent a pu avoir lieu au Mont des Oliviers ou bien chemin faisant, en s’y rendant : dans l’un ou l’autre cas, les voilà maintenant dans une propriété (« un domaine« ) bien particulière, un lieu très précis, qui s’appelle Gethsémani. Le nom semble-t-il signifie « le pressoir à huile ». Rien d’étonnant, à vrai dire, qu’un pressoir à huile se trouve au milieu d’une oliveraie. Il est vrai que cela rappelle furieusement la parabole racontée il y a peu par Jésus à propos de la vigne où le propriétaire fit bâtir un pressoir…

Le pressoir est un instrument réjouissant quand on pense à ce que l’on en tire, vin ou huile ; mais il assez impressionnant quand on pense au processus d’écrasement et de broyage par quelque un tel résultat est obtenu.

Quoiqu’il en soit, c’est sans doute un lieu qu’ils connaissent déjà, pour y pénétrer ainsi sans autre formalité. Ce domaine, privé, fait sans doute partie du réseau de lieu et de relations grâce auxquels Jésus échappe au public, et se maintient quand il le veut loin de la foule. Du même coup, il échappe aussi au contrôle des autorités.

« …et il dit à ses disciples : « tenez-vous ici aussi longtemps que je prierai ». C’est ici que s’arrête la route des Douze (selon le contexte, « les disciples », ce sont eux), c’est ici que leur route et celle de Jésus se séparent. Ils sont priés de l’attendre, et lui pendant ce temps priera, c’est ce qu’il déclare ouvertement.

On se souvient que, dès la première semaine de Jésus, au début de l’évangile de Marc, Jésus sort à part pour prier, et qu’il faudra le chercher pour tenter de le ramener à la ville.

« Et il s’attache Pierre et Jacques et Jean, avec lui, et il commença à être frappé de stupeur et se tourmenter… » Comme lorsqu’il était monté sur la montagne pour être transformé devant eux, comme aussi quand il était allé chez Jaïre, le chef de la synagogue, pour guérir sa petite fille, Jésus fait une exception et prend avec lui trois parmi les Douze, toujours les mêmes.

Cette fois, Marc indique avec une certaine insistance qu’ils sont avec lui : il se les attache, ils sont « avec lui« . C’est sans doute le souhait d’une proximité plus grande que de coutume, plus insistante. Car en effet commence pour lui un climat intérieur tempétueux, et dans ces moments on ne veut pas être seul.

« et il leur dit : « mon âme est affligée jusqu’à la mort. Demeurez ici et veillez ». Marc nous révèle ce climat intérieur dans lequel se trouve Jésus, mais Jésus ne semble pas le décrire de la même façon. Il ne garde pourtant pas une « façade », il ne joue pas un rôle avec ses disciples, avec ces trois en particulier.

« Mon âme est affligée jusqu’à la mort, » le mot évoque un encerclement, une oppression de toute part. C’est comme se sentir cerné. Et ce, « jusqu’à la mort« , ce qui peut vouloir dire « depuis maintenant jusqu’à la fin », cela ne cessera plus et ce sera l’état dans lequel je mourrai, et peut vouloir dire aussi « au point de mourir », une oppression telle qu’elle étouffe entièrement l’âme et en chasse la vie. Je ne crois pas qu’il faille choisir entre ces deux sens, les mots sont sans doute volontairement aussi amples de sens. Quand on se sent mal, on parle peu ; mais les mots qu’on emploie sont significatifs et denses.

Ces mots suffisent en tous cas à justifier la demande de ne pas être seul. Même si il va à part, les savoir priant avec lui, de leur côté, compatissant à son état intérieur, le soutiendra. Nul ne peut prendre la place de celui qui souffre, et celui-là le sait au premier chef, toujours. Mais on peut souhaiter d’être suffisamment accompagné pour pouvoir être libre avec quelqu’un ou quelques uns : avoir à qui confier ses propres états intérieurs au fur et à mesure de leur évolution, sans trier, sans se retenir, sans avoir à s’expliquer ni à « faire des phrases ».

« Et il s’avança à peine puis tomba sur la terre et pria afin que si possible le moment passe à l’écart de lui, et il disait : Papa, père, à toi tout est possible ; cette coupe s’écarte de moi ; mais pas ce que moi je veux mais ce que toi. » Il ne va pas loin. Dans le texte de Marc, on sent qu’il trébuche. une faiblesse le prend et ses jambes se dérobent. Les trois sont sans aucun doute témoins de la scène, qui est si proche.

On représente souvent Jésus à genoux, à Gethsémani. Ce n’est pas le cas ici. Il est à terre. Et c’est à terre qu’il prie. C’est un homme déjà à terre qui se tourne vers le ciel. Marc nous donne d’abord le contenu général, l’orientation de sa prière, son désir profond : « …afin que si possible, le moment passe à l’écart de lui.« 

Le grec [Hoora], qui donne nos « heures », désigne les divisions du temps (à l’origine, d’abord les saisons), mais non pas comme des divisions abstraites : c’est plutôt la différence de leur contenu qui les distingue. C’est pourquoi « moment » me paraît plus juste ici. Et si le « moment » passe à l’écart, précisément, c’est avec son contenu qu’il passe à l’écart. C’est cela que Jésus désire. Il n’a cessé de prévenir son entourage de l’imminence de sa fin, et lui se doute qu’elle ne sera pas douce. Il n’est pas besoin pour cela de « double vue », un sens « politique » aigu suffit à comprendre qu’il est considéré comme un ennemi d’état, et que par conséquent on donnera à sa « prise » une portée symbolique, il faudra que la victoire sur lui fasse « signe ».

Par ailleurs, la seule idée de sa mort suffirait à faire frémir jusqu’au fond de soi un homme aussi sensible et attentif que lui, qui comprend les choses avant qu’on les lui dise, qui est aussi tout entier orienté vers la vie : tant il l’a restaurée, rendue, apportée…

Les mots mis par Marc dans la bouche de Jésus sont poignants : « Papa, père, à toi tout est possible ; cette coupe s’écarte de moi ; mais pas ce que moi je veux mais ce que toi. » Il y a d’abord la double invocation, le nom de tendresse et le nom de puissance (si je peux dire). C’est énoncer d’emblée un motif et un pouvoir de faire ce qu’il demande. Voilà qui rend l’invocation profondément émouvante. Et l’insistance va plus loin, « à toi, tout est possible ! » : à d’autres peut-être, non ; mais à toi, rien n’est impossible. Le « je ne peux pas » est une réponse impossible.

Et comme s’il avait l’assurance d’être exaucé, d’obtenir tout ce qu’il demande, avant même de l’avoir dit, il n’emploie pas le ton de la demande, « que cette coupe s’éloigne de moi, « , mais bien déjà le ton du constat, « cette coupe s’éloigne de moi ». Son désir a déjà été lu, le dieu qu’il envisage comme son papa n’a pas pu ne pas se conformer déjà à son désir. Merveilleuse confiance, conscience a priori d’être aimé sans mesure et sans réserve !

Mais il ne s’arrête pas là, comme l’histoire d’amour entre le dieu-père et lui ne s’arrête pas là. Il ajoute : « mais pas ce que moi je veux mais ce que toi. » Un double « mais » vient s’intercaler à ce qui a été précédemment énoncé. Et c’est bouleversant. Jésus a conscience d’être aimé au-delà de toute mesure, conscience que le dieu-père a prévenu son désir, l’a compris et déjà accompli. Mais il ne veut pas aimer moins qu’il n’est aimé. Et dans ce double « mais » se trouve une réponse aimante d’intensité entièrement égale à l’amour dont il est l’objet : la seule différence, c’est qu’il vient en deuxième, que l’initiative appartient au dieu-père. A son tour, il choisit, librement, d’oublier son désir, et de le faire passer après ce qu’il lit comme le désir du dieu-père.

« Et il vient et il les trouve qui dorment, et il dit à Pierre : Simon, tu dors ? Tu n’as pas eu la force pour veiller une heure ? Veillez et priez afin que vous ne veniez pas dans l’épreuve ; l’esprit certes est de bonne volonté, la chair en revanche est sans force. » Le retour vers les trois choisis a tout du désenchantement. Il leur avait demandé de veiller, pour ne pas être seul dans l’épreuve, même s’il était seul dans la prière. Mais non, ils dorment.

Jésus souligne la faiblesse de Simon, en particulier. Pourquoi ? Peut-être parce qu’il protestait il y a quelques instants encore de ne jamais le lâcher même si tous le lâchaient ? Là encore, « une heure » serait sans doute mieux traduit « un moment » : on ne voit pas très bien comment la scène précédente aurait duré une heure…. Jésus souligne l’absence de force : il était pourtant lui-même à terre, ses jambes s’étaient dérobées sous lui. Mais sans doute n’est-ce pas de ce type de « force » dont il parle, mais de la force de la compassion, de l’amitié : celle que lui-même vient d’exercer, et avec quelle bouleversante illustration, dans la relation avec le dieu-père.

Et voilà qu’il ajoute une recommandation, « Veillez et priez afin que vous ne veniez pas dans l’épreuve ; l’esprit certes est de bonne volonté, la chair en revanche est sans force. » L’épreuve, c’est à la fois ce qui est éprouvant, difficile à traverser, mais aussi ce qui révèle, ce qui fait apparaître ce qui était caché (comme des épreuves photographiques). Dans la formulation de Marc, l’épreuve « n’arrive » pas, mais c’est l’homme qui, sous certaines conditions, vient dans l’épreuve. Autrement dit selon cette recommandation de Jésus, « veiller et prier » est la condition pour ne pas se trouver dans une situation difficile et révélatrice.

Les personnes qui parfois veillent et prient pourront être quelque peu surprises de cette recommandation, ayant l’expérience qu’elles ont eu beau « veiller et prier », cela n’a pas empêché les « épreuves » d’advenir ! Mais peut-être notre compréhension est-elle ici biaisée, dans notre ardent désir d’éviter les difficultés : et s’il existait une « recette magique » qui les annule ? Non, il n’y a pas de recette magique. Mais revenons au contexte : Jésus a demandé aux trois de veiller, en solidarité et compassion avec lui. Il désirait le soutien de l’amitié, non celle qui lui éviterait quoi que ce soit mais celle qui reste avec lui quel que soit son chemin. Ce qu’il leur dit maintenant, c’est que cette attitude est aussi bien pour eux-mêmes que pour lui. Il passera, lui, par « l’épreuve », il y vient, il y marche. Mais il y marche aussi pour eux, en leur faveur et à leur place. La solidarité avec lui, c’est aussi ce qui leur apportera à eux. Au-delà des « grandes déclarations », que l’esprit est ardent à faire avec bonne volonté, il y a ce petit effort, mais cet acte concret, qui sont à portée de la chair sans force.

« Et de nouveau en s’éloignant il prie en parlant avec les mêmes mots, et de nouveau il revient et les trouve endormis car leurs yeux étaient fléchissant sous le poids, et ils ne surent quoi lui répondre. » Le même enchaînement se répète, et les « de nouveau » sont insistants. Il me semble que Marc nous montre ainsi que ce changement bouleversant que nous avons entrevu, ce dépassement du refus instinctif de la mort par la recherche de l’égalité dans l’amour, n’est pas un acquis une fois pour toutes : c’est un combat, c’est une lutte à reprendre sans cesse, c’est un duel de soi avec soi dans deux dimensions qui font la personne immense, la recherche de vivre et la recherche d’aimer. Jésus ne « cale » pas son indicateur où il veut après réflexion, puis est tranquille : non, il faut qu’il lutte lui aussi, qu’il mette son énergie, qu’il s’affronte lui-même.

Car nous sommes ce que nous sommes, et n’avons pas le pouvoir de nous transformer ; nous sommes les premiers à devoir composer avec nous-mêmes, même en ce que nous avons de plus cher. Et peut-être justement pour que cela nous soit ce que nous avons de plus cher. La détermination d’aimer est spontanée pour lui aussi (l’esprit est de bonne volonté), mais que cet amour à égalité avec celui reçu du dieu-père soit effectif, que cela surpasse même son désir de vivre (qu’il ne peut perdre !) et son horreur de la mort, cela ne peut pas être sans une lutte incessante, et qui ne cessera qu’avec sa vie. Nous devinons ici que cet état de lutte va durer « jusqu’à la fin« , comme il l’a dit lui-même aux trois, qu’il sera son état intérieur tout au long. L’épisode Gethsémani ne sera clôt qu’avec sa mort.

« Il vient pour la troisième fois, et leur dit : dormez, du reste, et prenez du repos ; ça y est, le moment est venu, voici, le fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Réveillez-vous, allons ! voici, celui qui me livre s’est fait tout proche. » Avec une économie de mots poignante, Marc nous fait comprendre que l’enchaînement s’est répété encore une troisième fois. Mais la partie des disciples s’achève maintenant. Ce qui va arriver maintenant ne nécessite plus leur soutien : celui-ci, sans doute, reste nécessaire quant à son état intérieur, qui dure on l’a compris.

Mais maintenant, ce sont les évènements qui vont se succéder, et là les disciples n’ont plus leur place. Jésus assume clairement d’aller seul à ce qui lui est proposé. Il s’abandonne aux évènements comme entre les mains du dieu-père, du dieu à qui « tout est possible » et qui dans sa sagesse est capable de tirer du mal un bien. Il a toujours tout fait pour éviter d’être pris, mais quand les choses se font par la trahison d’un ami, il ne peut plus rien. Mais c’est son chemin, son appel, et il est exclusif.

Il n’y a du reste pas de contradiction autre qu’apparente entre les deux paroles dites aux trois, d’une part : « dormez, du reste, et prenez du repos« , et d’autre part : « Réveillez-vous, allons ! » La première leur défend de vouloir influer, bien inutilement d’ailleurs, sur les évènements qui vont suivre, la « veille » qui leur est demandée n’est pas de cet ordre, mais plutôt la solidarité de l’amitié non démentie. La seconde vise à les protéger : devant la troupe qu’il entend venir, qui s’approche du jardin, ils ne doivent pas rester, de peur qu’ils ne se fassent prendre -et cela, il ne le veut pas.

Que serons-nous dans l’épreuve ? (Mc.14,26-31)

Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers.  Jésus leur dit : « Vous allez tous être exposés à tomber, car il est écrit : Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées. Mais, une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » Pierre lui dit alors : « Même si tous viennent à tomber, moi, je ne tomberai pas. » Jésus lui répond : « Amen, je te le dis : toi, aujourd’hui, cette nuit même, avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois. » Mais lui reprenait de plus belle : « Même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas. » Et tous en disaient autant.

« Et une fois [les psaumes] chantés ils sortirent vers le Mont des Oliviers. » Le repas de la Pâque s’achève traditionnellement avec le grand Hallel, c’est-à-dire le chant des psaumes 113 à 118. Marc ne précise pas, il dit là aussi « après avoir chanté…« , mais sans doute compte-t-il qu’il s’agit pour son lecteur d’une évidence. Et les voilà qui quittent la salle pour le Mont des Oliviers. Dans le déroulement géographique de cette dernière partie de son évangile, Marc nous a donc situé Jésus d’abord à Béthanie, d’où il a envoyé deux de ses disciples et où il est allé mangé chez « Simon-le-lépreux » (où à eu lieu la scène surprise de l’onction), puis à Jérusalem dans la salle préparée pour la Pâque, et maintenant entre les deux, hors les murs de Jérusalem sur la route de Béthanie, au Mont des Oliviers, juste en face du temple, là où, il y a peu, trois de ses disciples l’avaient interrogé sur la « fin ».

« Et Jésus leur dit : « Vous serez tous scandalisés, parce qu’il est écrit : Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées. Mais après mon réveil, je vous précèderai dans la Galilée. » Jésus s’adresse aux Douze ou onze qui sont avec lui. Il cite un passage des Ecritures, du prophète Zacharie. Voici le passage entier :

« Il arrivera, en ce jour-là, que les prophètes rougiront de leur vision quand ils prophétiseront. Ils ne revêtiront plus le manteau de prophètes pour tromper. Mais ils diront : « Moi, je ne suis pas prophète ; moi, je travaille la terre : un homme m’a acheté depuis ma jeunesse. » Et si on lui demande : « Que sont donc ces blessures sur ta poitrine ? », il répondra : « Je les ai reçues dans la maison de ceux qui m’aiment. » Épée, réveille-toi contre mon berger, contre l’homme qui m’est proche – oracle du Seigneur de l’univers. Frappe le berger, et que les brebis soient dispersées, contre les petits je tournerai ma main. Il arrivera dans tout le pays – oracle du Seigneur – que deux tiers en seront retranchés, périront, et que l’autre tiers y restera.  Je ferai passer ce tiers par le feu ; je l’épurerai comme on épure l’argent, je l’éprouverai comme on éprouve l’or. Lui, il invoquera mon nom, et moi, je lui répondrai. Je dirai : « C’est mon peuple ! », et lui, il dira : « Le Seigneur est mon Dieu ! » (Za.13,9) On voit tout de suite que, dans nos traductions contemporaines, le texte n’est pas exactement le même que celui cité par Marc, la tournure diffère. J’ai cité le passage tout entier, car dans la pratique de l’époque, c’est souvent ce que veut dire une citation : dans le contexte très oralisé où les gens savent par cœur bien des passages des Ecritures, et sont entraînés à les mémoriser, un passage est cité pour faire revenir tout l’ensemble à la mémoire. Essayons donc de comprendre de quoi il s’agit.

Zacharie s’élève d’abord contre les faux-prophètes, les prophètes de cour : ceux qui ont l’habit et cherchent par là à « faire le moine ». Il annonce que vient un fameux « jour », sous-entendu (comme toujours chez les prophètes) celui du jugement de Yahvé, où cette usurpation ne sera plus permise. Au contraire, le jugement donnera lieu à une parole sincère, « Moi, je ne suis pas prophète ; moi, je travaille la terre : un homme m’a acheté depuis ma jeunesse. » (autrement dit : je suis un esclave). Et même il pourra y avoir un aveu de maltraitances subies, choses qu’en général on essaye de cacher. Donc, première étape du jugement, une sincérité nouvelle, une exposition de soi en vérité. Le jugement révèle la vérité des êtres.

Vient ensuite une parole plus incisive, sur la manière terrible dont a lieu le jugement du dieu : l’épée se tourne contre « mon berger« , c’est-à-dire (puisque c’est le dieu qui s’exprime par la bouche de son prophète) contre celui que le dieu avait jusqu’à présent institué comme berger de son peuple : ordre est donné à l’épée de frapper cet homme-là, et de provoquer ainsi la dispersion de ceux dont il avait la garde. Cette opération ne vise pas directement le berger, mais a plutôt pour but une purification du peuple : il y a ceux qui disparaîtront, mais survivra un « petit reste », éprouvé au double sens du terme, mais qui de ce fait sera reconnu comme authentique : « Lui, il invoquera mon nom, et moi, je lui répondrai. Je dirai : « C’est mon peuple ! », et lui, il dira : « Le Seigneur est mon Dieu !« .

Ainsi donc, la citation que fait Jésus peut bien n’être pas exactement ni formellement le texte de Zacharie : elle en est suffisamment proche pour évoquer à la mémoire de l’auditeur l’ensemble de ce texte. Evoquer ce texte maintenant, c’est dire à ses auditeurs que « ce jour-là« , c’est maintenant ; le moment du jugement annoncé intervient à présent : ce qui va arriver, que lui leur berger soit frappé, est pour eux une épreuve, ils vont être dispersés parce qu’ils vont être éprouvés. Ils vont être dispersés, renvoyés chacun à soi et séparés les uns des autres. Ils vont être dispersés, c’est-à-dire qu’ils vont subir des choses difficiles (premier sens de « éprouver« ), mais que cela va révéler ce qu’ils ont vraiment dans le cœur (deuxième sens de « éprouver« ). Ils vont être jugés, c’est-à-dire qu’on va trancher entre ceux qui réussissent l’épreuve et ceux qui ne la réussissent pas.

Maintenant, Jésus emploie un mot bien particulier pour décrire l’aspect intérieur, subjectif, de cette épreuve : « Vous serez tous scandalisés« . Il s’agit d’un verbe formé à partir du mot [skandalône] qui signifie la pierre sur laquelle on butte, et qui fait tomber. Ils vont être provoqués à la chute en butant contre quelque chose d’inévitable, qui est sur leur chemin. Autrement dit, pas un d’entre eux ne va résister à cette épreuve, ne va en sortir victorieux. Annonce terrible ! Sont-ils donc tous perdus ? Sont-ils donc au nombre des deux-tiers du peuple qui sont perdus dans l’épreuve finale ? On serait contraint de le conclure, s’il n’y avait un « mais » : « …Mais après mon réveil, je vous précèderai dans la Galilée. » Ce n’est donc pas qu’ils vont par eux-mêmes réussir l’épreuve, ils vont au contraire faire l’expérience de l’échec, sans exception. Mais c’est un autre, lui-même, qui va néanmoins les sauver : après son « réveil » ou son « relèvement » (mot pour l’instant à leurs oreilles mystérieux), il les précèdera en Galilée, ce qui sous-entend qu’il les y attendra, que c’est là qu’ils devront se rendre.

C’est le paradoxe, et la merveille, de ce que Jésus leur dit : ils ne vont pas réussir l’épreuve (donc ils sont perdus) mais un autre va les réunir (donc ils sont sauvés, mais pas par leurs propres moyens). Il y a là une nouveauté incroyable, dont il faut prendre conscience : dans les schémas mentaux jusqu’à présent, le jugement est sensé intervenir d’abord, pour trancher entre ceux qui sont « du bon côté » et les autres, puis intervient le salut, c’est-à-dire la mise à part et le nouveau statut accordé à ceux qui ont réussi l’épreuve du jugement. C’est exactement le schéma, d’ailleurs, de l’oracle de Zacharie. Mais ce qui va se passer maintenant, avec Jésus, c’est une sorte de fusion, de simultanéité, de ces deux moments, jugement et salut. Et le bénéfice de cette nouveauté, c’est que le salut ne dépend en rien de la capacité individuelle de chacun : un seul en vérité, Jésus, va réussir l’épreuve du jugement ; mais c’est lui qui rassemble et sauve tous les autres, ceux qui ont ratés. On n’est plus, comme chez Zacharie, dans un taux de réussite de 1/3 pour 2/3 d’échec, mais bien de un pour tous. Mais ce « un » appelle d’avance tous à le retrouver après, il les met à part avec lui. En tranchant, le jugement du dieu aura mis tous à part avec le seul qui a réussi.

« Or Pierre lui dit : « Et tous peuvent bien être scandalisés, mais pas moi ». Pierre a du mal (et nous aussi, soyons honnêtes) à dissocier l’idée de salut de celle de réussite à l’épreuve du jugement. Alors il proteste : tous peut-être, mais pas moi. Il se met déjà à part, il énonce ce qu’il voudrait bien que le jugement opère. Il veut être « du côté de Jésus ».

Et il faut bien reconnaître qu’il y a quelque chose de bouleversant, de profondément émouvant, dans cet attachement sincère manifesté à son maître. Il n’y a pas d’hypocrisie dans la déclaration de Pierre, seulement une vraie sincérité… accompagnée sans doute d’une méconnaissance de soi. Face à l’épreuve, nous savons bien ce que nous voudrions manifester : mais ce que nous manifesterons vraiment, ce dont nous serons vraiment capables, qui peut le dire ? C’est ce que reconnaît humblement la si belle chanson Né en 17 à Leidenstadt. Il est peut-être important de se rappeler ce fait, en cette période profondément troublée où tant d’idées qu’on croyait à jamais révolues refont surface, où les épreuves du moment semblent manifester le pire chez de nombreuses personnes : choix de séparer les hommes des uns autres, de classer, de hiérarchiser, de rejeter… Face à cela, on voudrait avoir la force de toujours chercher l’unité, de ne pas verser à notre tour dans la division. Mais que c’est difficile…

« Et Jésus lui dit : « Amen je te dis que toi, aujourd’hui, cette nuit-ci, avant que le coq ait chanté deux fois, tu m’auras renié trois fois. » Pierre a mis en avant son propre cas, Jésus lui répond donc sur ce terrain, avec une annonce très précise et très circonstanciée. Elle sonne, dans son anticipation, comme un manque de confiance, comme une amertume un peu cynique. Mais la suite fera comprendre tout autre chose. Et du reste, le côté très circonstancié fait déjà pressentir autre chose : il s’agit plutôt de la peinture faite avant que le « motif » ne soit perçu. Ainsi peut-être, quand la coïncidence des deux sera évidente, il y aura peut-être une sorte de révélation personnelle.

Il est vrai qu’on reconnaît, qu’on voit (tout simplement), plus facilement les faiblesses des autres que les siennes propres.

« Or lui disait de plus belle : « S’il me fallait mourir avec toi, je ne te renierai pas. » Et tous en disaient autant. Pierre insiste. Je trouve que c’est tout à son honneur, en tous cas qu’il manifeste de façon poignante où va son désir. Et non seulement lui, mais tous ceux qui sont présents. Nous tous. Et l’on voit et l’on devine déjà que l’épreuve va être une révélation certes aux yeux de tous, mais peut-être d’abord à soi-même. Se reconnaître tel que l’on est, c’est sans doute une partie ou un aspect du jugement.