Dès le matin, les grands prêtres convoquèrent les anciens et les scribes, et tout le Conseil suprême. Puis, après avoir ligoté Jésus, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate. Celui-ci l’interrogea : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus répondit : « C’est toi-même qui le dis. » Les grands prêtres multipliaient contre lui les accusations. Pilate lui demanda à nouveau : « Tu ne réponds rien ? Vois toutes les accusations qu’ils portent contre toi. » Mais Jésus ne répondit plus rien, si bien que Pilate fut étonné.
« Et aussitôt le matin, après que les grands-prêtres aient constitué le conseil avec les anciens et les scribes et la totalité du sanhédrin,… » Nous retrouvons un nouvel « aussitôt » de Marc, dont nous savons qu’il marque un peu les étapes dans son récit (un peu comme les « et après » des enfants). Nous voilà au petit jour, après une nuit consacrée à formuler l’accusation.
Mais il semble justement que toute la nuit n’ait pas été nécessaire, et au petit matin, il faut à nouveau reconstituer le « grand conseil ». Un indice de plus qu’il ne s’agit pas du Sanhédrin ordinaire, mais bien d’un Sanhédrin extraordinaire. On perçoit, dans cette notation presque anodine de Marc, que les chevilles ouvrières de cette action judiciaire sont le grand-prêtre et les anciens grands-prêtres, et qu’ils ont rassemblés autour d’eux toutes les autorités religieuses, qui ne sont pourtant pas sans conflits entre elles ni avec eux ! Il y a une connivence générale, plus forte que les dissensions, pour mener à bien le projet qui a commencé de prendre corps avec la sentence de mort prononcée contre Jésus au cours de la nuit.
« … une fois Jésus ligoté, ils le déférèrent et le livrèrent à Pilate. » Voici trois nouvelles étapes, conditionnées par la dernière d’entre elles. D’abord, Jésus est ligoté : il est traité comme un condamné, à la fois sans doute pour qu’il n’échappe pas dans son transfert, mais aussi pour l’image qu’il va offrir à ceux qui le verront quand on passera de la maison du grand-prêtre au palais du procurateur. Que l’on songe aux images récentes, complaisamment multipliées sur les canaux de communication, du Président du Vénézuela fait prisonnier, et l’on comprendra la force communicative de l’image ici recherchée de Jésus ligoté. Cette image frappante contribuera nécessairement à montrer le pouvoir qui reste aux autorités, mais aussi à montrer la déchéance de celui qui n’est plus le « victorieux » ni le « héros », mais déjà le « déchu » et le « vaincu ».
Ensuite, Jésus est déféré : c’est qu’aux termes des relations entre occupant et occupés, le pouvoir Juif ne peut s’arroger le pouvoir de vie et de mort. Celui-ci reste tout entier entre les mains de l’occupant Romain. Autrement dit, le procès de la nuit, s’il a fourni le cadre des accusations officielles et a permis aux intérêts divergents des responsables de s’accorder sur un discours commun, de construire un « story telling » sur lequel ils s’accordent, n’est pas pour autant décisif. Il faut maintenant obtenir l’aval du pouvoir politico-militaire. L’exécution de la sentence échappe au pouvoir de ceux qui l’ont portée.
Enfin, Marc emploie un dernier terme qui n’était pas de soi nécessaire, mais qui apparaît plutôt comme une interprétation des choses, « ils le livrèrent » à Pilate. Le mot dénonce une trahison : il y a ici collusion avec l’occupant, alors que ces mêmes autorités, jalouses de l’indépendance du peuple qu’ils gouvernent, entendent généralement n’avoir rien à faire avec ce même occupant. Ils condamnent tous les publicains et les autres collaborateurs. Ils refusent d’entrer dans la maison d’un Romain. Mais pour aller au bout de leur projet, Marc laisse entendre qu’ils sont prêts à toutes les compromissions, à tous les reniements.
Pilate est un homme de la classe équestre (comme Cicéron), devenu gouverneur de Judée vers 26 (sous Tibère) et qui le reste jusque vers 36 ou 37 où le proconsul de Syrie Lucius Vitellius l’envoie à Rome pour s’expliquer devant l’empereur. Il a le titre de Praefectus, comme en atteste une inscription découverte en 1961, ce qui signifie qu’il dispose des pouvoirs administratifs, militaires et juridiques. Le poste n’est pas réputé facile, à cause de diverses agitations populaires, de mouvements de révolte à caractère nationaliste ou religieux : Pilate et son prédécesseur parviennent tout de même à s’y maintenir une dizaine d’année chacun, mais cela fait exception. Il semble qu’il ait été dans la moyenne des gouvernants, dans les limites de ses prérogatives mais avec l’autorité lourde de l’occupant, parfois perçue comme provocante (comme quand il introduit dans Jérusalem, de nuit, des effigies de l’empereur malgré l’interdit religieux). La présence militaire qu’il ordonne ne semble paraître que lors de la collecte de l’impôt et de la construction des routes : les troupes sont autrement cantonnées à proximité du Temple, au Palais d’Hérode et à la forteresse Antonia. Voilà l’homme devant lequel Jésus est à présent amené.

« Et Pilate l’interrogea : « C’est toi le roi des Juifs ? » Pilate, c’est son rôle, commence par un interrogatoire. Marc réduit celui-ci à une unique question, dont on comprend aisément qu’elle soit dans la bouche de Pilate : il est le garant de l’autorité, par conséquent chargé de faire respecté celle-ci et de lui éviter tout concurrence.
D’où vient cette question ? Marc ne nous donne pas l’origine de cette interrogation chez le praefectus romain, mais l’enchaînement qu’il dessine donne une réponse assez claire, c’est une suggestion du sanhédrin. Elle traduit l’acquiescement de Jésus à la question du grand-prêtre : « es-tu le messie, …? » Mais évidemment, dans la bouche du praefectus, elle prend une autre saveur. L’autorité légitime, pour lui, c’est l’empereur romain. Et l’autre autorité possible c’est l’un des Tétrarques que Rome a concédé. Interroger celui-ci sur sa royauté, c’est l’interroger sur une possible contestation de l’une ou de l’autre autorité, c’est engager un procès en lèse-majesté.
« Or il lui répondit en disant : « C’est toi qui le dit ». La réponse de Jésus est frappante, en ce qu’elle reprend exactement la même forme que la question : « C’est toi… ? » « C’est toi…«
Jésus est sans doute tout-à-fait conscient -qui ne le serait pas ?- de l’ambiguïté de ce titre dans la bouche du Romain. Les autorités religieuses juives, elles, ne se méprenaient pas sur le sens, même si pour elles aussi le titre de « Messie » a une connotation politique ; mais il a avant tout une connotation de salut, au sens religieux et spirituel. Cela n’est pas possible dans la tête du Romain, avec un tel titre. Il y a donc chez lui une récusation de ce titre dans ce qu’il peut signifier pour Pilate, et une façon d’éluder la question.
Mais l’effet d’écho entre la forme de la question et celle de la réponse est aussi une indication. Pilate sait bien qui lui a soufflé cette accusation, et donc il sait bien aussi que ce n’est pas lui qui le dit. En lui renvoyant la paternité de ce chef d’accusation, Jésus l’accule à prendre position : le fait-il sien ?, mais aussi il lui fait sentir que tout vient des mêmes : je ne le dis pas plus que tu ne le dis. Tu m’interroges peut-être bien à propos d’un chef d’accusation sans en être convaincu, et de mon côté je ne revendique pas un tel titre.
« Et les grands-prêtres l’accusaient de nombreux chefs. » Voilà une annotation de Marc qui laisse penser que le procès devant Pilate se déroule en présence des autorités juives, et qu’elles jouent à présent clairement le rôle du procureur, ou de l’accusateur public. Mais Marc ne nous redit rien des autres chefs, dont on a peine à imaginer ce qu’ils sont. Entre eux, en effet, les prêtres et les scribes ont invoqués plutôt des motifs religieux, mais ceux-là seront de peu de poids devant Pilate, s’ils veulent obtenir de lui la même sentence capitale. Et peut-être se reproduit-il ici le même phénomène de contradictions, mais Marc n’en dit rien.
« Pilate l’interrogea de nouveau en disant : « Tu ne réponds rien ? Vois tout ce dont ils t’accusent. » Le président du tribunal, Pilate, après avoir entendu les incriminations, se tourne vers l’accusé : le procès se déroule comme il se doit, selon une bonne procédure romaine (les Romains sont des champions du droit). Les droits de la défense sont de pouvoir à son tour parler, et si Jésus le fait, il ne sera pas interrompu, le contradictoire sera réparti dans le temps.
« Mais Jésus ne lui répondit plus rien, en sorte d’étonner Pilate. » Et voilà Jésus qui choisit à nouveau la même stratégie que devant le Sanhédrin, à l’étonnement du président du tribunal.
Il me semble que ce silence n’a pas tout-à-fait la même signification que précédemment néanmoins. On a vu que devant le Sanhédrin, il ne faisait que mettre en relief l’incapacité des témoins à s’accorder. Mais ici, il me semble plutôt que le silence choisis par Jésus comme ligne de défense signifie qu’il considère qu’il n’y a pas besoin de parler, que l’accusation doit prouver son fait et que tant que ce n’est pas fait, il n’y a pas même lieu de prendre la parole. C’est un silence qui appelle au non-lieu. C’est une stratégie risquée, mais qui interpèle Pilate et qui le contraint à prendre ses responsabilités.








