Au grand jour (dimanche 5 février)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte d’aujourd’hui fait directement suite à celui de la semaine dernière, chose assez rare pour être signalée ! Cela veut dire qu’il fait immédiatement suite aux « béatitudes ». J’ai déjà commenté son premier paragraphe, la métaphore du sel : Révéler les saveurs. Mais j’avais dû m’interrompre dans ce bref commentaire, et je voudrais m’attarder cette fois sur la métaphore de la lumière.

Il y a toutefois une actualité qui me retient dans cette première métaphore : « Vous, vous êtes le sel de la terre : or si le « sel » devient fou, en quoi sera-t-il rassemblé ? Il n’a encore de force en rien sinon à être jeté dehors pour être piétiné par les hommes. » Cette actualité, c’est « si le sel devient fou« , s’il perd la sagesse que donnent les Béatitudes à peine énoncées… L’heure est grave pour les disciples, pour l’Eglise. Il semble en effet qu’apparaissent tant de « dysfonctionnements » (comme on dit pudiquement), tant de déviances, tant de maux structurels…. Et c’est ce dernier mot qui est terrible : structurel. Car il signifie que dans la construction même de l’Eglise, de la maison des disciples pour le monde, apparaissent des faits, des manières, des méthodes, qui dévient de l’évangile, et cela depuis parfois fort longtemps. Tant que la « maison » était dominante, on « cachait » cela, qui ne devait pas se voir. Et puis la perte de cette situation dominante -là où elle est perdue, tout au moins- libère la parole, fait apparaître le « sel affadi », c’est-à-dire les disciples devenus fous. Et la situation est à mon avis d’autant plus terrible que, là où la « maison » est encore en position dominante, elle cherche encore à cacher : ce qui montre qu’il n’y a aucune intention sincère de changer, de se repentir, de revenir de sa « folie »…

Et l’on voit bien aussi que la parole est tellement juste, « si le sel devient fou, en quoi sera-t-il rassemblé ? » Car de fait, avoir quitté la sagesse des Béatitudes engendre la division. Nombreux sont les authentiques disciples de Jésus qui ont quitté la « maison » en n’y reconnaissant plus la maison de la sagesse ; certains autres, qui y sont encore, se prétendent les gardiens de la maison et dénient toute errance, et voilà qu’ils scandalisent bien au-delà des murs de la maison jusque dans le monde pour lequel l’évangile est pourtant proclamé, les voilà « piétinés par les hommes« … Je ne veux pas dire que TOUS les disciples sont dans l’errance, que TOUS les disciples usurpent ce nom : je suis même convaincu de l’authenticité évangélique d’une immense majorité silencieuse. Mais nul ne peut prétexter de cela pour ne pas voir, pour ne pas dénoncer. Et c’est le pire des dévoiements que d’instrumentaliser la sainteté des uns pour se dispenser de regarder en face le dévoiement des autres -et d’y porter remède. Non, en tout cela, rien de pire que de cacher, c’est la plus grande source de scandale.

Or c’est justement de lumière que nous parle le deuxième paragraphe du texte d’aujourd’hui. « Vous, vous êtes la lumière du monde. Elle ne peut, la cité, être cachée en étant située en haut d’une montagne ; nul ne fait brûler une lampe pour l’installer sous le panier mais [bien] sur le support, et elle brille pour tous ceux de la maison. Que brille ainsi votre lumière devant les hommes, pour qu’ils voient de vous les oeuvres belles et glorifient votre père, celui dans les cieux. » La métaphore de la lumière ne s’attarde pas un instant sur la beauté de la lumière : la lumière est prise sous l’angle de la fonction qu’elle remplit, éclairer. C’est la lumière du monde. Elle est là pour lui. Le but, c’est que le monde soit éclairé. Je vais y revenir pour finir.

Mais sitôt faite la première affirmation, il y a comme un hiatus : « Elle ne peut, la cité, être cachée en étant située en haut d’une montagne« . On passe de la métaphore de la lumière à celle de la cité : est-ce une maladresse ? Regardons-y de plus près. Une cité, ce n’est pas qu’une construction urbanistique, ce n’est pas qu’un complexe architectural. Une cité, ([polis], qui donne notre politique, notre politesse,…) c’est une élaboration des hommes, c’est un réseau organisé et institutionnalisé de relations, c’est un lien avec d’autres hommes ailleurs, d’autres cités. Une cité, c’est une ville augmentée de sa campagne, c’est une économie, des échanges, des responsabilités, une destinée commune et construite ensemble. Il s’agit donc, non tant d’une construction architecturale que d’une construction sociale. Or voilà une évidence : si cette cité est installée « en haut d’une montagne« , aucune chance qu’elle soit cachée ! Tous les autres hommes peuvent voir comment cette cité est construite, mais aussi quelle est sa situation et si elle est prospère ou non, si elle est puissante ou non, si semble ou non y régner l’harmonie et l’entente, l’échange et la paix.

Aucune chance qu’elle soit cachée : voilà justement ressurgir le mot dont nous avons parlé plus haut, celui dont nous avons dit qu’il était le pire, pour ce qui était des déviances de la « maison » des disciples…

Il me semble que tout cela est très cohérent : la « cité des disciples », voici qu’elle a été établie par son fondateur (ou inspirateur) « en haut d’une montagne » : pas moyen d’échapper aux regards. Il ne sert à rien de vouloir se cacher, la cacher. Si elle a un défaut, il se verra. Le mot [kruptoo] (qui donne notre crypte, mais aussi les messages cryptés, les cryptogrammes ou les crypto monnaies) signifie couvrir, cacher pour soustraire aux regards, déposer sous terre, faire mystère de : la fameuse cité est une cité de lumière, pour la lumière, dans la lumière. Qu’importe si la lumière tombe sur des choses moches, elle est toujours belle. Mais elle n’est pas faite pour soustraire quoi que ce soit aux regards, ni faire mystère de quoi que ce soit. Ce type de secret est un instrument de pouvoir, discriminant ceux qui « savent » de ceux qui « ne savent pas », jouant sur des leviers de réputation à soutenir ou détruire (ce qui est une mort, sociale mais bien réelle). Mais dans cette cité, tout est fait pour être vu : et même les maladresses ou les défauts ont leur rôle, ne serait-ce que de faire voir que bâtir la société des hommes autrement n’est pas une partie gagnée d’avance !

Et puis le texte passe de la cité à la lampe : dans cette culture, il s’agit d’une lampe à huile, ces sortes de vases bas au bec très allongés d’où émerge une petite mèche. Dans le ventre du vase, la réserve d’huile. On allume la lampe, puis on la loge sur un support prévu à cet effet, soit fixé au mur, soit sur une sorte de grand pied. La situer en hauteur, d’une part évite qu’on la renverse, d’autre part profite à tous en éclairant de plus haut. Il ne viendrait à l’idée de personne, une fois une lampe allumée, de la mettre sous un panier : à quoi servirait-elle ? C’est encore l’idée de cacher à laquelle on s’oppose ! Mais on le voit, c’est bien la fonction de la lumière qui est soulignée : il s’agit d’éclairer toute la maison.

Nous pouvons maintenant revenir à la métaphore initiale, « Vous, vous êtes la lumière du monde. » Les disciples sont établis de telle sorte qu’ils ne peuvent se cacher, ils sont connus comme disciples. Mais ils ne sont pas disciples pour eux-mêmes, ils le sont pour le monde. Il en va ainsi, car leur fonction est que leurs « oeuvres belles » soient connues de tous les hommes et que ceux-ci en « glorifient leur père, celui des cieux. » Parce qu’il est évident que des actions accomplies dans la sagesse des béatitudes, une sagesse qui semble tellement paradoxale, manifestent chez ceux qui les accomplissent une identité filiale. On ne peut pas s’engager à vivre les béatitudes sans cette confiance profonde d’être fils, d’avoir un père indéfectible à l’amour inconditionnel.

Il me semble que cette conscience d’être là pour le monde est le meilleur garant ou stimulant pour une vie authentique. Rien d’héroïque, mais un fil d’authenticité et une action de grâce. La reconnaissance pour être aimé au-delà de toute mesure, le désir que l’on voie la bonté et la fidélité du père, le désir que tous les hommes réalisent à quel point eux aussi sont aimés. Pas en faisant des discours, mais simplement en vivant sous ce jour, sans recherche de petites compromissions dont « on s’arrangera avec le bon Dieu ». Et si certains des actes des disciples n’étaient pas que beaux ? Cela arrive, bien sûr, cela arrivera encore. Mais il n’y a rien à cacher, de peur de cacher les bonnes actions et porter ombrage au père. Du reste, changer, c’est encore une belle oeuvre.

Un chemin de consolation (dimanche 29 janvier)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai essayé déjà de donner un commentaire de l’ensemble de ce passage célèbre de l’évangile de Matthieu que nous appelons les Béatitudes, Il est où, le bonheur, il est où ?, on voudra bien s’y reporter pour situer le texte (ce qui peut s’avérer nécessaire, tant on nous fait naviguer « de-ci de-là, pareil à la feuille morte » dans ce lectionnaire).

Je voudrais m’arrêter un moment cette année sur la deuxième de ces béatitudes (dans certains manuscrits, c’est la troisième), qui m’attire cette fois-ci. Il s’agit de celle-ci : « Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu’eux seront consolés« . Je prends le temps d’en approfondir les mots pour commencer.

Le premier mot, [makarioï], je l’ai traduit par bienheureux un peu par habitude, mais il signifie aussi tout simplement heureux, et même mon cher ou très cher quand on s’adresse à quelqu’un. A la réflexion, cette dernière traduction (toute traduction est toujours une interprétation…) est peut-être la meilleure : déclarer heureux quelqu’un qui pleure est tout simplement paradoxal et suivant les situations peut même se révéler indécent. A moins bien sûr que l’on pleure de joie ou de bonheur, mais alors serait inutile toute consolation : or c’est précisément ce qui suit. Bienheureux est en revanche possible, à condition d’entendre par ce renforcement l’idée d’un contraste entre une réalité actuelle, vécue, constatable, et une autre point de vue, supérieur, voilé, auquel on est invité à croire. Cela peut de fait se révéler plus cohérent avec d’autres éléments du message de Matthieu. Mais ce qui me séduit avec la traduction « très chers« , c’est le tour décidément subjectif que cela donne à la déclaration : c’est Jésus qui dit à ceux qui pleurent qu’ils lui sont chers, et même très chers. Non seulement cela ne peut pas paraître déplacé, mais c’est peut-être déjà le début de la « consolation » dont il est question quelques mots plus loin ! Faut-il choisir ? Si nous publiions une traduction, il faudrait fatalement choisir, mais si nous nous contentons de commenter et d’approfondir, rien ne nous y contraint, nous pouvons garder les deux. Ce sont comme des notes que nous pouvons faire sonner ensemble : c’est le chemin vers l’harmonie.

Ceux qui pleurent traduit [hoï pénthountés]. Il s’agit d’un participe présent employé comme substantif, le participe du verbe [pénthéoo] qui signifie pleurer, déplorer, être dans le deuil. Le mot dérive lui-même du verbe [paskhoo] qui signifie subir, endurer, et qui a donné d’abord le nom [pénthos] qui est la douleur, mais jamais au sens physique : le premier univers de ce mot est la douleur morale due à la perte d’un être cher, et s’étend à toute douleur morale qui a un caractère irrémédiable, irréparable. Ainsi donc, [hoï pénthountés] désignent ceux qui, actuellement, sont en train d’éprouver cette douleur irréparable. Il ne s’agit pas que d’une vague tristesse, d’un vague-à-l’âme, mais bien du résultat de la situation objective d’une perte irréparable et de tout ce qu’elle produit en soi.

De quel « irréparable » peut-il s’agir ? Nous pensons d’abord et immédiatement à la perte d’un être cher, c’est le premier sens. Mais bien des choses sont irréparables. Un changement de situation ou d’état peut être irrémédiable. Un accident de santé peut avoir des conséquences désormais incontournables, constituer un handicap à vie par exemple, ou apparaitre comme une étape irréversible vers la mort. Mais certains actes aussi peuvent revêtir ce caractère : on s’aperçoit après, trop tard, qu’on n’aurait pas voulu dire ou faire ceci, mais le mal est fait. C’est dans ce sens là que la spiritualité orientale parle du [pénthos], souvent traduit « don des larmes » : quand l’Esprit du dieu met au cœur de quelqu’un la prise de conscience de la profondeur du mal commis, et qu’il en naît cette fameuse douleur devant l’irréparable.

Ce qui est annoncé, ou promis, à ceux là, c’est de [paraklèthèsontai] : il s’agit du futur passif du verbe [parakaléoo] qui signifie d’abord appeler auprès de soi, mander ou s’adresser à quelqu’un pour obtenir quelque chose, ensuite, invoquer ou inviter. Mais le mot signifie encore exhorter, conseiller, et de là consoler, et exciter ou faire naître. Ici, au passif, on voit qu’il s’agit de se retrouver en proximité, d’avoir quelqu’un qui vous parle, qui vous conseille, qui vous console, et même qui fait renaître et repartir votre vie d’un autre pied. C’est finalement tout un processus, souvent un peu occulté par le seul verbe « consoler ». Car on voit qu’il ne s’agit pas que d’un seul réconfort moral, de gentilles paroles dites à peu de frais et dont on se demande d’ailleurs si leur but réel n’est pas d’arrêter chez l’autre un épanchement qu’on a du mal à supporter : celui qui console va se faire proche, il va se tenir durablement dans la proximité, donc il va écouter beaucoup, il va offrir un espace de liberté où l’autre va pouvoir être soi-même, épancher sa douleur. Mais il va aussi lui demander, il va avoir besoin de celui-là même qui est dans la douleur, et lui offrir un lieu pour donner à nouveau, car c’est le chemin de la vie. Il va lui parler à son tour : peut-être avec des conseils ? Peut-être simplement pour faire écho à ce qu’il entend et face à quoi il est lui aussi impuissant. Que peut-on face à l’irréparable ? Mais le terme de son œuvre, c’est bien que l’autre se relance, que la vie renaisse, qu’un nouveau projet s’ébauche, que la nouvelle situation crée par l’irruption de l’irréparable ne soit plus un terme mais une étape et le début de quelque chose de nouveau. Voilà ce qu’est cette fameuse « consolation » promise.

Alors que nous dit cette belle béatitude ? Maintenant que nous avons essayé d’en éclairer les termes, que nous dit-elle ? Ce qui me met la puce à l’oreille, c’est le « ceux-là » : « Très chers me sont ceux qui souffrent l’irréparable, parce que ceux-là seront consolés » Ce mot est totalement inutile pour le sens de la phrase, qui se comprend fort bien sans lui, déjà dans le grec. Alors pourquoi l’avoir ajouté ? Je le comprend comme une invitation à partir de là dans la compréhension de la béatitude : bienheureux ceux qui feront cette expérience de la « consolation » telle qu’on l’a décrite, et surtout si c’est Jésus lui-même qui tient la place du consolateur. Bienheureux ceux qui vivront avec lui une telle proximité, un tel échange, une telle communion. Mais voilà, seuls ceux-là, seuls ceux qui souffrent un mal irréparable feront cette expérience. Ce n’est pas le mal dont il faut se réjouir (même si l’on peut parfois dire après coup « il fallait que j’en passe par là »), mais il y a bien une joie nouvelle et incomparable à entrer dans cette proximité avec le maître.

Il me semble qu’il y a aussi une invitation à prendre l’une et l’autre place : une invitation à partager avec un autre (ou d’autres) nos larmes, une invitation à prendre la place de consolateur, une invitation à faire de nos vies des compagnonnages où l’on est tour à tour dans l’un et l’autre cas, et à donner ainsi de la chair à la présence du seul maître.

Le laboratoire de la parole (dimanche 22 janvier)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voilà de retour dans l’évangile de Matthieu : ce texte a déjà été commenté ici : Un groupe orienté et ouvert, avec -comme l’indique ce titre- le souci de dégager finalement des « repères d’ecclésialité », des repères pour qu’un groupe quel qu’il soit puisse juger de son authenticité évangélique, de sa qualité de « groupe selon l’évangile ». Je voudrais cette fois-ci suivre Jésus, puisque telle est son injonction, mais le suivre du regard pour commencer.

Au départ, Jésus est au désert « pour être éprouvé« , ce que nous ne savons pas étant donnée la manière dont notre texte est découpé (ou n’est pas introduit). Suite au baptême par Jean, il est parti là où était Jean avant que son activité ne le fasse se tenir au Jourdain. Mais contrairement à Jean, il ne dit rien, il n’annonce rien. C’est comme s’il se tenait en réserve, en attente. Car sitôt entendue l’arrestation de Jean, il sort du désert et tient mot-à-mot la même proclamation que Jean, « convertissez-vous : le royaume des cieux s’est en effet fait tout proche. » Il agit comme s’il reprenait le flambeau ou relevait le drapeau.

La proclamation est la même, mais différente la manière : Jean se tenait à l’embouchure du Jourdain, pas si loin de Jérusalem (plein Est, environ quatre fois la distance de Jérusalem à Bethléem). Il contraignait ceux qui étaient sensibles à son message à venir jusqu’à lui, et c’était le cas d’après Matthieu « de Jérusalem et de toute la Judée« . Jésus, lui, se tient à la plus grande distance possible de Jérusalem, tout au Nord, et même sur la rive Nord du lac de Tibériade (aujourd’hui, Mer de Kinnereth). Il n’est pas très loin de l’actuel plateau du Golan, dont on sait que les Israéliens l’occupent sur la Syrie : il est sur la frontière, loin des centres du pouvoir.

Il est également loin aussi de la « claire appartenance » à Israël : ceux qui viennent de la Judée vers Jean-Baptiste revendiquent une « pureté » d’appartenance au peuple choisi, ils revendiquent des lignées israélites endogames. Tel n’est pas le cas dans la « Galilée des Nations« , parcourue et même habitée par ceux des Nations, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas du peuple d’Israël : la Galilée, c’est le lieu des rencontres et des « mélanges », c’est le lieu où s’installent ceux qui sont revenus plus tardivement de l’exil en terre étrangère, justement parce qu’ils y avaient contracté mariage, fondé une famille. C’est le lieu de la compromission au regard des Judéens, de l’implication avec le monde à leurs propres yeux sans doute. Or c’est là que Jésus choisit de circuler.

D’autre part, s’il a un point d’ancrage à Capharnaüm, Jésus n’y demeure pas, mais c’est lui qui parcourt le pays : il circule « au bord de la Mer de Galilée« , et même « il circulait dans la Galilée entière » ! On ne vient pas le trouver, c’est lui qui vient trouver les gens. Ainsi, on sait où venir trouver Jésus si on veut se déplacer : il suffit d’aller à Capharnaüm et on finira bien par le trouver, le voir y revenir. Mais on peut très bien le rencontrer au cours de ses déplacements, vastes et fréquents : et même sans l’avoir cherché. Rencontrer Jean-Baptiste oblige à un choix préalable, il faut se décider à faire le déplacement ; mais rencontrer Jésus ne demande pas nécessairement de choix préalable, ce peut être un fait de circonstance, ce peut aussi être un choix préalable de Jésus lui-même; une initiative de sa part. Et c’est là une dimension très nouvelle, l’initiative constante d’aller au-devant des autres.

Ainsi donc, Jésus se tient en réserve du Baptiste sans rien forcer, il attend « son » temps, et il reprend le flambeau du Baptiste ; mais aussi il reprend ce flambeau à sa manière et inaugure un temps nouveau, ou une nouvelle manière, un nouveau style.

Ce style apparaît particulièrement dans le choix délibéré, très volontaire, de s’associer d’autres. Le fait est fort intéressant parce qu’il est là aussi de son initiative : des groupes se formaient à son époque autour des « maîtres » (les « rabbis »), et plus la réputation de celui-ci était élevée, plus difficile était l’accès à son groupe. Jean-Baptiste avait lui aussi des disciples. Mais ce sont les autres qui sont demandeurs, le « maître » ne demande rien. Ici, le style est exactement inverse : c’est le maître qui sollicite d’autres pour former un groupe autour de lui. C’est aussi un énorme risque pour lui : qui accueille les solliciteurs peut toujours aussi les renvoyer quand il se révèle qu’ils ne conviennent pas ; mais qui prend l’initiative de les appeler assume aussi leurs futures réactions, et jusqu’à leurs trahisons. On dit plaisamment que « Dieu, pour se venger des grands hommes, leur a donné des disciples » : deux mille ans d’histoire ont fait voir en tous cas que ceux qui se réclament de Jésus peuvent ô combien ne pas lui être fidèles…

On voit en tous cas que d’emblée, sans attendre, avant même que son ministère ait pris de l’extension, Jésus veut ne pas être seul. Pourquoi ? C’est une question qui mérite d’être posée.

Que nous est-il dit ? « Or en circulant au bord de la Mer de Galilée, il voit deux frères, Simon, appelé Pierre, et André son frère, qui jettent un épervier dans la mer : il étaient en effet pêcheurs. Et il leur dit : ici, derrière moi, et je vous ferai pêcheurs des hommes. Et eux aussitôt laissant là les filets le suivent. Et de là il avance, il voit deux autres frères, Jacques –celui de Zébédée– et Jean son frère, dans le bateau avec Zébédée leur père, qui réparent leurs filets, et il les appelle. Et eux aussitôt laissant le bateau et leur père le suivent. » C’est en circulant qu’il les voit : ce n’est pas un déplacement fait dans cette intention précise. Autrement dit, ce n’est pas la réputation ou les qualités bien connues de tous qui ont provoqué chez Jésus le déplacement : « Tiens, Simon et André feraient bien dans mon groupe ! » Non, sans être le hasard, c’est un choix « en passant »… c’est-à-dire en faisant autre chose. Le but reste et restera autre chose, l’appel de certains dans le groupe qui marche avec Jésus est tout entier orienté vers cette autre chose. Ces personnes ne sont pas « importantes », ni avant d’être choisies pour avoir provoqué le déplacement de Jésus, ni après être choisies puisqu’elles le sont en vue d’un but autre.

Les deux fois, il s’agit de frères. Je répète que ce n’est pas un choix facile : dans la bible, les premiers frères sont Caïn et Abel, on sait comment cela finit. La fraternité est un programme, un horizon, non pas une réalité « fleur bleue ». Choisir des frères, c’est prendre à la racine les dissensions de l’humanité, les assumer, avec la claire volonté de les transformer. C’est peut-être aussi pour Jésus assumer dans le groupe qui porte sa mission des tensions inévitables dans notre humanité telle qu’elle est, parce qu’elles peuvent être néanmoins porteuses pour le message « convertissez-vous : le royaume des cieux s’est en effet fait tout proche. », parce qu’elles peuvent aussi montrer comment ce message est transformant en montrant les germes de cette transformation. Choix hardi, et difficile. Ce n’est pas le seul : il choisit un groupe de pêcheurs, puis… un autre groupe de pêcheurs. donc il choisit potentiellement des concurrents ! Nouvelles sources de tension.

J’insiste là-dessus : on se fait souvent une idée du groupe des disciples qui relève du conte de fée, comme s’il était déjà un groupe parfait et accompli. Mais non, on le voit, c’est un groupe qui assume toutes les dimensions qui font les grandes tensions chez les hommes, il n’est pas différent en cela des autres groupes humains. Et vouloir aujourd’hui apparaître comme d’une humanité différente, hors-sol (c’est un des sens symbolique du célibat ecclésiastique, par exemple), est tout simplement passer à côté des choix initiaux de Jésus tels que Matthieu nous les présente ! S’ajouteront encore d’autre tensions : par exemple on peut imaginer qu’entre Matthieu le publicain (donc, pour beaucoup, le « collabo ») et Simon le Zélote (donc le membre d’un groupe armé de résistance à l’occupant), il y avait quelques tensions de nature politique…

L’aspect très volontaire du choix de Jésus s’exprime particulièrement dans le ton et la formule injonctives qu’il emploie : « Ici, derrière moi ! Et je vous ferai pêcheurs des hommes. » Le « Ici ! » demande une obéissance sans délai, une promptitude dans la réponse. Il n’y a pas de négociation : c’est toi et c’est tout de suite. Le « derrière moi ! » dit clairement qui va garder l’initiative et le leadership : pas de promotion prévue, pas de carrière. Ce n’est pas cela. Il s’agit d’une école en fait : « je vous ferai pêcheurs des hommes. » Je ne comprends pas cette phrase comme substituant les hommes au poissons : ce serait les prendre au piège puis les consommer : hélas, j’ai peur que certaines pratiques aient bien été de cet ordre. Mais je la comprends avec un génitif subjectif, « pêcheur pour les hommes » en quelque sorte. Un élargissement à tous d’une activité jusqu’à présent avant tout menée pour eux-mêmes, en vue d’eux-mêmes.

Qu’avons-nous donc appris de notre question initiale : pourquoi Jésus ne veut-il pas être seul ? Manifestement, il a en vue tous les hommes de la « Galilée des Nations » dans laquelle il circule « en enseignant dans leurs synagogues et en clamant l’évangile du royaume et en guérissant toute maladie et toute faiblesse dans le peuple. » Celui qui va se présenter devant les hommes ne va s’y présenter seul, mais au milieu d’un groupe : il n’est pas un « sauveur-discoureur » qui ne fait que passer, avec des recettes toutes-faites répandues à large bouche et sans rester assez pour assumer aussi les difficultés engendrée par celles-ci. Il vient dire non seulement par les paroles mais aussi par l’expérience pratique en cours, au milieu d’une sorte de laboratoire où chacun peut observer ce que cette parole opère. Jésus se présente à tous au risque de l’expérience d’une parole sur l’humanité telle qu’elle est. Sa parole aura la tempérance et la saveur du « vécu » : si elle est du ciel, elle sera aussi de la terre.

Disciples de Jésus, rappelons-nous nous aussi que c’est d’abord son choix de nous avoir fait signe, et que ce n’est pas pour nos hautes qualités. Rappelons-nous que nous sommes à son école, et avant tout pour nous laisser travailler par sa parole,… de sorte que le monde puisse voir comme un laboratoire ce que la parole change, opère, transforme, et aussi les résistances qu’elle suscite : on n’a pas à cacher les difficultés. Une « Eglise » qui cherche à cacher les zones d’ombres est infidèle à sa mission : ce n’est pas parce qu’il y a des zones d’ombre qu’elle est infidèle, c’est parce qu’elle cherche à les cacher. Car la pâte humaine est justement cette glèbe qui a besoin d’être travaillée et remodelée pour devenir humanité nouvelle. C’est notre « Galilée des Nations », notre zone grise et impure. Tout ce que nous sommes, dès lors, toutes nos fausse pistes, toutes nos peines, tout ce qui pèse,… : tout cela a sa place dans notre vie de disciple, dès lors que c’est traversé comme le reste par la parole et sa puissance de travail.

Question de regard (dimanche 15 janvier)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte, de manière fort inattendue, est tiré de l’évangile de Jean. Pourquoi ? Je n’en ai pas la moindre idée. Toujours est-il qu’il faut garder cela à l’esprit en le lisant et ne pas projeter sur lui ce que nous avons découvert de l’univers de Matthieu ! Ce texte, je l’ai déjà commenté dans son entier dans L’inattendu. Mais je voudrais m’attacher au regard de Jean-Baptiste.

Jean-Baptiste « regarde Jésus qui vient vers lui« . Jésus est celui qui fait mouvement, qui vient à l’encontre du Baptiste : celui-ci regarde. L’un dirige ses pas, l’autre ses regards. Il y a chez le Baptiste quelque chose d’immobile, quelque chose de figé : non qu’il soit « raide » (encore que…!), mais il est fasciné, il est tout en regard. Il est suspendu, et l’on sent quelque chose d’émerveillé.

Il avoue à peine plus loin : « Moi, je ne le visualisais pas« . Ce n’est pas le même verbe. A présent, dans l’aujourd’hui du texte, Jean-Baptiste fait usage de ses yeux et jouit de la vue, il accueille sensoriellement la lumière et grâce à elle exerce une attention de l’esprit. Mais dans le temps qui précède la veille du texte, il ne « visualisait » pas. Ce verbe [blépoo] porte l’idée de voir, certes, mais aussi celle de se représenter, de se figurer. Il s’agit bien de la forme a priori que notre esprit donne à une chose ou une idée. Jusque-là, Jean-Baptiste avait bien une idée, mais sans doute il « ne voyait pas » comment elle allait se concrétisait. Maintenant, il l’ « envisage », au sens de mettre un visage. Il annonçait bien quelque chose, mais il « ne voyait pas » ce qu’elle serait dans les faits. Maintenant c’est différent, il voit et même il regarde.

Un évènement s’est passé hier, le « hier » de notre texte, qui a tout changé : « J’ai contemplé l’esprit qui descendait comme une colombe du ciel, et qui demeurait sur lui. » Le verbe qu’il utilise là, c’est [théaomaï], contempler, considérer : c’est la même racine que notre « théâtre », que notre « théorie ». Et comment regardons-nous au théâtre ? Nous regardons de tous nos sens, nous écoutons, nous sentons, et en même temps nous considérons, nous réfléchissons, nous nous retrouvons dans ce qui se passe sous nos yeux, nous éprouvons les choses. Nous entrons en résonnance, nous faisons écho, nous nous identifions, nous nous assimilons. C’est un regard transformant : « contempler, c’est devenir ce que l’on regarde » dit sainte Elisabeth de la Trinité. Voilà ce qu’a vécu hier Jean-Baptiste, et qui l’a transformé. Il a vu l’esprit descendre du ciel sur Jésus, d’une part, et il l’a vu demeurer sur lui d’autre part.

Celui qui lui avait donné mission, le dieu auquel il obéit, celui qui a fait de lui Jean-le-Baptiseur, lui avait dit : « Celui sur qui tu verras l’esprit qui descend,  et sur qui il demeure, c’est lui qui baptise en esprit saint. » C’est encore le verbe que j’ai traduit par « visualiser » ici : son envoyeur a dit à Jean qu’il visualiserait, que pour lui prendrait forme celui qu’il annonçait par sa pratique baptismale. Non seulement il l’a vu, non seulement celui -là a pris forme pour lui hier, mais cette vision a été transformante. Elle l’a transformé en donnant sens à tout ce qu’il fait. Il sait désormais que c’est « afin qu’il soit manifesté à Israël » qu’il est venu, qu’il prêche, qu’il baptise, qu’il invite à changer. Il sait maintenant en vue de qui il demande et exige tout cela du peuple d’Israël.

Réaliser que Jésus, c’est cet homme-là ; réaliser que l’esprit descend du ciel sur cet homme-là, que le dieu lui donne son propre esprit, est avec lui en communion totale d’esprit, qu’ils n’ont qu’un esprit ; réaliser que sur cet homme l’esprit non seulement descend mais demeure, que c’est à jamais, que c’est en tout, que c’est dans toute situation, que l’esprit ne repartira jamais de lui, qu’il a trouvé en lui sa maison : la colombe partie de l’arche était revenue d’abord sans trouver où se poser, elle n’avait pas trouvé de maison. Mais cette fois ça y est, elle a trouvé sa maison et c’est Jésus. Et par lui, l’esprit du dieu habite chez les hommes, la communion est établie avec toute l’humanité du fait qu’un de celle-ci abrite comme une demeure l’esprit du dieu. Voilà ce qu’a considéré le Baptiste, voilà ce que nous pouvons nous aussi considérer et qui peut transformer notre existence aussi, lui donner sens. Nous savons pour le service de qui nous sommes envoyés, pour le service de qui nous faisons ce que nous faisons : à la fois du dieu, très concrètement de Jésus, et de l’humanité (« c’est afin qu’il soit manifesté à Israël » que je fais ce que je fais).

Et maintenant, Jean est dans l’attention. c’est ce que l’on devine dès le début du passage, et c’est ce que dit le dernier « verbe de la vue » du texte, « Et moi j’ai vu et j’ai témoigné que c’est lui le fils de Dieu. » Le verbe [horaoo] est celui de ce regard attentif, de l’observation, de la veille, du soin même.

La philosophe Simone Weil, décédée en 1943 à Ashford, au sud de Londres, a écrit : « L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible et pénétrable à l’objet, à maintenir en soi-même à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu’on est forcé d’utiliser. La pensée doit être, à toutes les pensées particulières et déjà formées, comme un homme sur une montagne qui, regardant devant lui, aperçoit en même temps sous lui, mais sans les regarder, beaucoup de forêts et de plaines. Et surtout, sa pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va y pénétrer. »(Simon WEIL, Réflexions sur le bon usage des études scolaires…, 92-93). Cela décrit très bien l’attitude présente de Jean, et ce qui pourrait être aussi notre attitude. Sa pensée, ses préjugés, ce qu’il s’imaginait auparavant, tout cela est suspendu, ou l laissé comme « en-dessous » pour ne pas interférer. Il est tout en disponibilité à ce que Jésus va faire, ce Jésus qui maintenant s’approche (et pour dire quoi ? pour faire quoi ? « Ce que tu voudras… »). Il le regarde s’approcher d’un regard qui domine les envies, les préjugés, les désirs qui l’habitent.

Que fera-t-il une fois arrivé ? Il vient à ma rencontre : que fera-t-il, que dira-t-il ? Il va entrer et demeurer chez moi : qu’il s’y établisse, qu’il fasse tout comme il veut. L’esprit a trouvé en lui sa maison, qu’il trouve en moi la sienne. C’est tout ce qui compte.

Tous les chemins mènent à Bethléem (dimanche 8 janvier)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Revoilà nos mages ! Dans les précédents commentaires de ce passage de l’évangile de Matthieu, toujours le même chaque année, j’ai essayé d’adopter le point de vue des mages, Une longue quête, de Joseph, Interview exclusive, puis d’Hérode, Fixe ton étoile ; je me suis ensuite concentré sur l’étoile, L’étoile de la rencontre, et l’an passé sur l’enfant, L’enfant espérance. Je voudrais cette fois-ci, comme j’ai commencé de le faire durant les dimanches qui ont précédé Noël, m’intéresser à l’Ecriture.

Nos mages, en effet, viennent d’Orient, littéralement de là-où-le-soleil-se lève, ils ne connaissent pas les Ecritures des Juifs. Leurs études, leur pratique, c’est de chercher en observant les étoiles, et ils ont vu justement un astre se lever, qu’ils ont interprété comme l’astre du « roi des Juifs tout juste né« . Ils se sont mis en route. Et comme ils ont vu dans l’astre celui d’un roi, ils se sont rendus dans sa capitale, à Jérusalem. En fait, ils ont quitté l’étoile du regard pour suivre leur présomption : un roi doit être dans la capitale. Et quand ils demandent au palais où se trouve ce roi, c’est une commotion générale !

Ce ne sont donc pas les mages qui ont recours à l’Ecriture, ce sont Hérode et les siens. Hérode qui a fait massacrer tous ceux de sa famille qui pouvaient menacer son pouvoir ; Hérode qui a fait massacrer aussi tous les prêtres légitimes de Jérusalem pour les remplacer par d’autres ramenés d’Egypte ou de Babylone, afin d’être sûr de bien contrôler leur pouvoir. Cet Hérode convoque « tous les grands-prêtres et les scribes du peuple« , c’est-à-dire tout ce qui constitue l’autorité religieuse d’alors, et leur demande « où doit naître le christ« . La question des mages « où est le roi des Juifs tout juste né ? » devient dans la bouche d’Hérode « où doit naître le christ ? »

La « traduction » de la question est fort intéressante ! Les mages ne savent pas dans quoi ils mettent les pieds, ils pensent peut-être qu’ils vont au palais du roi légitime, lequel a dû voir naître à sa grande joie un descendant assurant la pérennité de sa dynastie. A la question qu’il posent, ils attendent sans doute une réponse comme : « venez, il est avec la reine dans ses appartements », ou « il est en nourrice pour l’instant, mon chambellan va vous conduire ». Mais rien de tout cela, une immense émotion au contraire : ils ont appris quelque chose à ceux qu’ils interrogeaient. La question d’Hérode est un aveu autant qu’une confession : un aveu, parce qu’il reconnaît n’être pas lui-même le « christ », c’est-à-dire le légitime et attendu descendant de David. On sait pourtant qu’il a suscité un parti prétendant qu’il l’était, mais ce parti a suscité peu d’adhésion… Donc il avoue, et dans le même temps il confesse, qu’un roi est attendu, un roi porteur de l’onction davidique, un roi héritier des promesses antiques portées par la foi d’Israël. Et c’est dans les Ecritures, fondatrices de cette foi, que ceux convoqués par Hérode vont chercher la réponse à sa question.

Notons tout de même, au passage, que les motivations qui poussent à ouvrir les Ecritures ne sont pas des meilleures : Hérode veut identifier et éliminer un rival, les Ecritures tiennent plus, pour lui, du « livre codé » qui contient des renseignements mystérieux dont il faut néanmoins tenir compte pour arriver à ses fins, elles ne guident pas sa vie, mais elles conditionnent son action. Quant à l’entourage, « les grands-prêtres et les scribes du peuple« , ils plongent dans les Ecritures pour donner une réponse au roi, en montrant au passage leur science, donc leur légitimité : dans le fond, ils partagent la motivation d’Hérode tout en étant dépendants de son terrible pouvoir.

Leur réponse est fondée sur un passage du prophète Michée, « cité librement » comme il est souvent souligné. C’est Matthieu qui, fidèle à son habitude, reprend un passage de manière à le faire concorder avec son propos. Mais voyons le passage tel qu’en lui-même : « Attroupe-toi donc maintenant, bande de pillards ! Qu’ils fassent des travaux de siège contre nous ! Qu’ils frappent de la verge les joues du Juge d’Israël ! Or, c’est de toi Bethléem-Efrata, si peu importante parmi les groupes de Juda, c’est de toi que je veux que sorte celui qui est destiné à dominer sur Israël et dont l’origine remonte aux temps lointains, aux jours antiques. C’est pourquoi il les abandonnera [à eux-mêmes] jusqu’au jour où enfantera celle qui doit enfanter, et où le reste de ses frères viendra retrouver les enfants d’Israël. Lui se lèvera et conduira [son troupeau], grâce à la puissance du Seigneur et du nom glorieux de l’Eternel, son Dieu ; ils demeureront en paix, car dès lors sa grandeur éclatera jusqu’aux confins de la terre. » (Mi.4,14 – 5,3)

Le contexte de la prophétie est celui d’une défaite prévisible du royaume d’Israël, le royaume du Nord, face aux armées assyriennes (« ils« ). La montée de celles-ci est vue comme un châtiment, une punition infligée au peuple infidèle (« bande de pillards« ), qui sera réduit à rien (« qu’ils frappent… »). Mais de ce rien va surgir quelque chose : le prophète annonce que du lieu le plus faible, dans la part de peuple restant la plus faible, naîtra le descendant attendu de David : raison pour laquelle est nommée Béthléem (ville d’origine de David), et raison pour laquelle aussi son origine « remonte aux temps lointains et aux jours antiques » (il s’agit d’un passé maintenant pluri-centenaire). Mais Bethléem est aussi le lieu du tombeau de Rachel, deuxième femme de Jacob et mère notamment de Benjamin, le « petit dernier », né précisément à Bethléem : la mention du « reste de ses frères » peut aussi être une allusion à ce personnage.

Chose tout-à-fait étonnante, c’est en raison même de l’assurance du prophète quant au salut attendu (nommément : la naissance d’un descendant de la lignée de David) qu’il annonce que le peuple va être abandonné à son sort ! (« C’est pourquoi il les abandonnera à eux-mêmes…« ) Autrement dit, le dieu est assez puissant et assez fidèle pour faire renaître de rien (ou presque rien) son peuple. C’est comme le dira Bossuet : « Quand Dieu veut faire voir qu’une œuvre est tout de sa main, il fait perdre tout jusqu’à l’espérance, et puis il agit. » Ainsi donc, cet oracle du prophète Michée vise, dans le contexte d’une attaque assyrienne massive, premièrement à annoncer la défaite totale d’Israël, deuxièmement à en dénoncer la cause comme étant l’infidélité du peuple, et troisièmement à dire encore que le dieu qui permet cela le fait parce qu’il fera surgir du peu qui restera le descendant de David, qui sera le leader d’un peuple renouvelé et fidèle, invincible cette fois et témoin de la grandeur de son dieu devant la terre entière.

L’usage que fait Matthieu de cet oracle, une fois de plus, est assez opportuniste : il le met dans la bouche de l’entourage d’Hérode pour répondre à la question « où le messie doit-il naître ? », là où nous avons vu que la mention de Bethléem n’avait de sens dans l’oracle que pour appeler les noms de David, et peut-être de Benjamin. Ce changement de visée du texte se fait même au prix d’un contre-sens : Bethléem était ce qu’il y a de plus petit, de plus insignifiant, ce qui reste après la destruction par l’Assyrie -car qui s’intéresserait à un petit village dix kilomètres au sud de la capitale ?-, et voilà qu’il est maintenant affirmé au contraire qu’elle n’est pas le plus insignifiant ! Quant à toute la dimension de la défaite totale devant l’adversaire, elle est totalement effacée…

Pourquoi Matthieu en vient-il au contresens ? Est-ce une intention polémique ? Est-ce pour suggérer que ceux qui sont normalement les gardiens des Ecritures en ont un usage et une lecture biaisés ? Ce n’est pas impossible. Pour ceux qui connaissent leur bible, et qui ne sont pas abusés par la citation plutôt arrangée de Matthieu, cela peut suggérer aussi que la « bande de pillards » est constituée par Hérode et son entourage. Autrement dit, que la naissance de l’authentique descendant de David, Jésus, coïncide avec la fin de toutes ces autorités classées infidèles. En tous cas, Hérode envoie les mages à Bethléem.

Ces derniers quittent le roi, mais on ne dit à aucun moment qu’ils lui obéissent. Plutôt troublés, sans doute, par l’atmosphère qu’ils ont rencontrée (n’oublions pas que, de par leurs fonctions, ils sont des habitués des cours royales), ils reviennent plutôt à ce qui les a guidé auparavant : et ils retrouvent l’astre ! Guidés plutôt par leurs idées toutes faites que par l’astre, ils s’étaient rendus à Jérusalem. Voilà maintenant qu’en revenant à cet astre, en le scrutant à nouveau et mieux, ils s’aperçoivent que l’astre leur indique aussi un lieu, ils s’aperçoivent qu’ils trouvent là la réponse à leur questionnement. Et pleins de joie, ils suivent à nouveau l’étoile.

Elle les conduit à Bethléem, mieux : elle les conduit à « l’enfant et sa mère« , ils n’ont plus besoin d’interroger qui que ce soit. Ce n’est pas l’Ecriture qui leur indique le lieu, mais bien l’observation de l’étoile : ils n’avaient pas perçu d’abord qu’elle donnait aussi le lieu. Mais les deux concordent et disent la même chose : l’Ecriture pour les Juifs, l’étoile pour les non-Juifs. Il y a là une audace très étonnante de Matthieu, si l’on suit le texte de près : il nous dit que les Ecritures conduisent à Jésus -même mal lues, même mal comprises- ; mais il nous dit aussi que ceux qui le cherchent sans elles, vont trouver le même Jésus. Il nous dit avec beaucoup d’optimisme que tous les hommes, s’ils suivent le chemin de leur recherche, s’ils approfondissent leur quête sans se laisser prendre par leurs préjugés (et nous en avons tous !), que ce soit par la science, que ce soit par l’étude, que ce soit par la contemplation de la nature, que sais-je ?,… vont aboutir et trouver Jésus. N’est-ce pas là un merveilleux message, le plus universel que l’on puisse imaginer ? La fête de l’Epiphanie nous invite à célébrer celui qui se laisse trouver de tant de manières, et aussi à nous ouvrir à tous les chemins des femmes et des hommes qui cherchent, avec respect et admiration, et à en accueillir la valeur et le résultat.

Parole de berger ! (dimanche 1er janvier)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Ah, il s’en passe de belles, dans les champs ! Faut pas venir me dire que c’est toujours la même chose et que c’est monotone ! Parce que le coup du gamin, là, franchement…

On était vers Jabal Harasa, avec nos troupeaux, Shlomo, Yitzak et moi, on venait de Buwaidi’a et on montait lentement vers Har’Homa, un circuit qu’on connaît bien tous les trois, qu’on fait souvent. Quand je dis « nos troupeaux », c’est une manière de parler, vous imaginez : on n’a pas une bête à nous, tous les trois, on n’a pas les moyens ! Non, les bêtes, on nous les confie, voilà, parce qu’on sait s’en occuper, et parce qu’on vit dans les campagnes à l’écart, de jour comme de nuit, alors on dérange personne. Ça coûte pas cher au propriétaire, vous voyez bien, il a pas besoin d’avoir de bergerie puisque les bêtes rentrent pas le soir ! On nous considère pas beaucoup, faut dire, vu qu’on n’est jamais en ville, mais bon : on connaît le métier et ça suffit pour qu’on nous confie des bêtes. Moi, j’ai toujours fait ça, depuis tout petit. Mes parents m’ont appelé Dawid pour ça, faut croire qu’ils avaient déjà leur intention ! Ils se sont dit : « tiens, il gardera les troupeaux autour de Bethléem comme le grand roi David avant qu’il devienne roi », et ils ont trouvé ça marrant de m’appeler comme lui. Alors moi, c’est mon quotidien, sauf que j’suis pas devenu roi, vous voyez…

Bon, mais je vous raconte : on était tous les trois vers Jabal Harasa, les bêtes étaient tranquilles, elles broutaient ce qu’il y avait à prendre et on apercevait devant nous la colline de Har’Homa. J’aime bien quand on passe par là, il y a une belle vue sur les alentours et sur Jérusalem. On discutait pas, on gardait l’oeil sur les troupeaux, quoi. Pi tout d’un coup, y’a un gars : on l’a pas vu venir, ni Shlomo, ni Yitzak, ni moi ! Pourtant j’peux vous dire qu’c’est à découvert par là et qu’on avait l’oeil. Et puis j’sais pas, il était pas facile à regarder, on aurait dit qu’il avait le soleil derrière lui, sur le moment ça m’a juste gêné, j’arrivai pas à m’habituer les yeux : c’est après que je me suis rendu compte que le soleil était derrière nous en fait.

Il avait pas l’air commode, pour autant que j’ai pu voir, le genre costaud qui s’en laisse pas compter. Nous, on n’est pas des mauviettes, vous voyez bien, mais on n’en menait pas large quand même. Et là, il nous dit de pas avoir peur, qu’il venait nous annoncer une grande joie, qu’il y avait eu une naissance à Bethléem. Déjà c’est pas souvent qu’on vient nous annoncer des naissances, à nous, même jamais : ça soucierait qui ? En plus, il utilisait des mots qu’on n’a pas l’habitude d’entendre, ça faisait ronflant, genre : « ce sera une joie pour tout le peuple », « c’est un sauveur », « c’est le… » messie, qu’il a dit ? ou seigneur ? ou les deux, je sais plus. Bref, j’aurai pu croire qu’il était un peu allumé, le gars, des mots comme ça c’est pas pour nous, c’est pas le genre ! Et puis on aurait dit qu’il s’était trompé d’endroit, qu’il avait loupé le balcon du palais pour faire ses annonces. Mais c’était pas le genre avec qui on discute, vous voyez ? On n’osait même pas se regarder, on n’osait pas penser.

Et puis il nous a dit un truc dont je me rappelle très bien, là, il nous a dit : « Vous trouverez un nourrisson emmailloté, posé dans une mangeoire« . Ça je me rappelle bien, ça m’a frappé : faut dire que nos bêtes, elles mangent jamais dans une mangeoire, pas avec nous en tous cas ! Mais un bébé là-dedans, ça…! Mais on n’a pas eu le temps de se rassurer ou de poser des questions : tout d’un coup, le gars, il était plus tout seul, y en avait des centaines, tous aussi costauds, venus on sait pas d’où, on aurait dit qu’ils étaient sortis de terre ! Mes jambes se sont mises à trembler, heureusement j’avais mon bâton qu’est solide, c’était pas le moment de flancher. Surtout qu’ils se sont mis à parler tous d’une seule voix, une voix forte, ça faisait un vrai tremblement de terre, on aurait dit une armée qui a répété un truc, oh la peur !!! C’était comme le tonnerre qui roule par une nuit d’orage dans la montagne, non c’était pire, on avait l’impression qu’ils allaient nous piétiner en clamant leur truc. Ils disaient « Gloire dans les hauteurs au dieu, et sur la terre paix parmi les homme ses bien-aimés. » Ça montait, ça enflait, c’était assourdissant, et tous ensemble : ça faisait une puissance terrifiante ! Et puis ils se sont éloignés, eux aussi en montant vers Har’Homa, et puis ils se sont comme évanouis vers le ciel, leur grondement les a suivi et il n’est plus resté que le silence…

Oh mon Dieu ! Qu’il faisait du bien ce silence ! J’avais l’impression que mes tripes reprenaient leur place et que mon cœur quittait enfin mes oreilles. On s’est assis tous les trois, on n’arrivait pas à dire quoi que ce soit, on n’osait à peine se regarder. Yitzak a bondi d’un coup : « Les bêtes ! » qu’il a dit, et on a sauté sur nos pieds : mais non, elles broutaient tranquillement, genre « il ne s’est rien passé ». On se sentait encore plus bizarres. On s’est rassis. Shlomo a dit : « Vous croyez que c’était le bon Dieu !? ». Moi, je pensais: « J’aime mieux quand il reste chez lui », mais j’ai fait : « p’têt que t’a raison… ». Yitzak a fait : « Pour sûr qu’il a dû se passer un truc, à Bethléem. » « T’as sûrement raison », que j’y fais. « Faudrait p’têt aller voir ? » qu’y dit, Shlomo. « T’es fou ! », qu’j’y dis, « avec tous ces costauds qui courent la campagne ! » « Y sont r’partis vers Jérusalem », qu’y fait, Yitzak, « par là, y’en a pu. Non, faut y aller ! » Pi les bêtes, qu’est-ce que vous en faites ? » que j’dis. « On les emmène ! » qu’y disent ensemble. « Ça va prendre un bout », que j’pense, mais bon y-z-avaient raison, fallait aller voir, pi quand on aurait vu, on verrait bien…

On rassemble les bêtes, avec les chiens ça c’est plutôt bien passé et ça a pas été si long finalement. On les pousse doucement, elles prennent le rythme, c’est parti mon gars ! Et voilà qu’avant d’arriver à la ville, on tombe sur un abri, mon vieux c’était tout comme j’avais retenu. Y avait un monsieur, Yousef qu’y s’appelait, et sa femme Maryam, et elle venait d’accoucher, enfin : peut-être deux trois heures avant ? Le temps qu’on arrive, en gros ça devait pas être loin de notre invasion par toute l’armée des costauds, là. Et le petit était tout emmailloté, avec les moyens du bord manifestement, mais c’était bien fait quand même ! Il était chou, ce marmot ! Combien de temps que j’en avais pas vu, petits comme ça ! Ah, ça vous entre dans le cœur comme un grand frisson, ça vous courre sur l’échine, ça vous rend tout flageolant… pas tellement différent de l’armée des costauds, finalement, quand j’y pense ! Et il était dans la mangeoire, tout comme ils avaient dit.

La maman, on a dû lui faire un peu peur au début, faut dire que ça fait du bruit toutes ces bêtes, et puis nous on vit toujours à l’écart avec elles, alors forcément… C’est là que j’me suis dit que c’était pas toujours super de faire peur. Le papa est venu un peu au-devant, il nous a demandé ce qu’on voulait, nous on a juste dit qu’on venait voir le p’tit. Ça les a étonné, mais rassuré aussi, et ils avaient l’air heureux. Faut dire, bon : un bébé… ça doit donner du bonheur. « C’est tout comme y z-ont dit », qu’il a fait Shlomo. « Qui ça ? », a demandé le papa, Yousef. Alors, on leur a raconté tout : comment on avait su, le bruit, le gars, l’éblouissement, le message bizarre, et puis tous les costauds et leur voix de tonnerre et le silence après… Ça les a drôlement étonné : tu parles ! Moi, ça m’étonne encore.

La maman, Maryam, elle disait rien, mais on voyait qu’elle en perdait pas une miette. Elle regardait son petit qui dormait, elle l’avait repris dans se bras (j’aurais fait pareil, avec tous ces gens et toutes ces bêtes qu’on était !). Elle avait l’air étonnée et pas étonnée, on aurait dit qu’elle lui parlait, ou qu’elle se parlait, une sorte de regard plein de choses comme si elle comprenait, mais des yeux tout grands comme si elle était vraiment surprise. J’ai toujours ce regard dans le cœur, je peux pas l’oublier.

Bon, pi on est retourné dans la campagne avec nos bêtes, on est repartis vers Har’Homa comme prévu, mais pas trop vite, histoire que les bêtes mangent, pi pour être sûrs que les costauds se soyent bien éloignés. Mais ce qui était nouveau, c’est qu’on se parlait, avec Yitzak et Shlomo. Bon, pas qu’on jactait, on n’est pas comme ça. Mais on avait envie de se redire ce qu’on avait vu, ce qu’on avait entendu, une envie à tous les trois de rien oublier, de bien se mettre tout ça dans la mémoire. Et puis une joie, vous pouvez pas savoir, une joie qui vient d’ailleurs : je sais pas si c’est parce que ça faisait des années que j’avais pas vu un tout petit bébé, ou bien si c’est parce que c’est celui-là, je sais pas dire. Mais j’étais tout transporté et, moi qui vous parle, eh ben ça me porte encore et rien qu’à vous le dire, j’ai une envie de danser. C’est ridicule, hein ? Mais voilà, c’est comme ça.

Une joie simple (dimanche 25 décembre) – Noël

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Une grande fête comme celle de Noël comporte une liturgie abondante, et notamment quatre « messes » : celle de la veille au soir, celle de la nuit, celle de l’aurore et celle du jour. Chacune de ces célébrations a son propre lectionnaire, j’ai choisi de prendre celle de la messe de la nuit, la fameuse « messe de minuit ». Elle est célèbre en littérature, sans doute à cause de son côté exceptionnel dans son écrin nocturne, y compris avec une certaine truculence (« Des dindes truffées, Garigou ?« ) ; elle est aussi très populaire et reste pour beaucoup un passage qui « fait » la fête de Noël, même quand on ne fréquente plus les célébrations que de manière occasionnelle ou exceptionnelle.

Du fait de mon choix, je le reconnais, nous voici aujourd’hui avec un passage célèbre des évangiles, celui de la naissance de l’enfant Jésus, et de l’annonce angélique aux bergers du voisinage (la visite des bergers constitue, elle, l’évangile de la « messe de l’aurore »). C’est un passage pris dans l’œuvre de Luc : il nous faut faire attention à cela, qui est loin d’être un détail. Ces derniers temps, nous étions dans l’univers de Matthieu, nous commencions à comprendre et installer sa manière de voir Jésus, mais il nous faut garder présent à l’esprit que tout cela ne compte plus ici et que c’est un autre regard que nous épousons, un autre point de vue sur le mystère de Jésus auquel nous nous plaçons.

« Il arriva en ces jours-là que parût un décret d’auprès de César Auguste : que soit enregistrée toute la terre habitée. » « Ces jours-là » pose qu’il n’y a pas de succession dans le temps avec les évènements précédemment rapportés : la naissance de Jean (qui sera Jean le Baptiseur), le recouvrement de la parole par son père Zacharie et le cantique qu’il a alors chanté, et la mention de la croissance de Jean ainsi que de sa fréquentation des déserts -ce qui lui confère déjà un âge certain ! Or donc, Luc nous annonce un [dogma], littéralement ce-qui-paraît-bon, et qui peut désigner soit une opinion (on comprend : ce qui paraît bon ou juste à chacun, que ce soit en matière de penser ou en matière d’agir), soit un décret, un arrêt (on comprend : une décision prise sensément pour le bien de tous).

Quelle est cette décision, ce décret ? « que soit enregistrée toute la [oïkouménè]. » [oïkéoo], c’est vivre, habiter, occuper un lieu ; la [oïkouménè] (sous-entendue [gè]), c’est la [terre] en train d’être habitée ou occupée. Ces deux dernières traductions seraient légitimes, les Romains sont les occupants d’un vaste empire, et le Prince (on ne parle pas encore d’empereur) peut aussi bien vouloir recenser les zones occupées que la totalité de l’empire. Ce n’est pas tout-à-fait la même opération : le census vise normalement les citoyens romains, il est régulier, et vise non tant le dénombrement que le classement des citoyens. Il n’y a pas d’INSEE à l’époque, on ne veut pas faire de la statistique ni de la prévision. La préoccupation est d’organiser la Cité, de savoir bien sûr sur quelles forces la Cité peut compter, mais aussi d’établir les classes sociales. Les citoyens viennent trouver le Censeur (c’est une des magistratures les plus prestigieuses) et lui déclarent documents à l’appui leur fortune, en fonction de quoi ils sont enregistrés dans une des cinq classes sociales de Rome (et l’on voit que la république romaine est à la fois une oligarchie -c’est un petit nombre qui dirige- et une ploutocratie -ce sont les plus riches qui dirigent- : je rappelle qu’elle a servi de modèle et d’idéal tant pour la Révolution américaine que pour la Révolution française).

Les citoyens Romains ne sont pas qu’à Rome : depuis 89 avant J.-C., tous les hommes libres d’Italie sont citoyens Romains. Mais ces citoyens voyagent aussi dans tout l’empire, s’y implantent, y font des affaires, participent à l’organisation et au gouvernement de l’empire. Le Prince peut vouloir, soit dans la totalité de l’empire, soit uniquement en zone occupée, savoir où il en est des citoyens Romains. Mais le verbe employé par Luc est plus général que recenser, il veut dire inscrire sur un registre, dresser une liste, et cela le plus souvent pour des objets. Et on peut comprendre que le Prince veuille aussi contrôler mieux les populations, notamment occupées : il n’existe pas en France de registres de populations, mais il en existe dans d’autres pays. Par exemple, aux Pays-Bas, il y avait des registres de population et c’est ce qui a permis à l’occupant Nazi d’être aussi rapide et meurtrier dans ses rafles antisémites. Le rappel est sinistre, mais il fait comprendre le genre de décision de contrôle des populations qui est peut-être visé par Luc.

Il n’y a aucune trace, dans tous ce qui nous reste (et c’est assez abondant !) du principat d’Octave, devenu César-Auguste, d’une telle décision. Alors pourquoi Luc commence-t-il par là ? J’y vois deux raisons. La première raison m’apparaît par comparaison : au moment où va naître celui qui fera chanter aux anges « sur la terre, paix aux hommes ses bien-aimés« , une autre volonté universelle décrète « ce qui paraît bon » mais qui est d’une tout autre nature. C’est comme si deux universalités concurrentes se dressaient, l’une qui établit le contrôle, l’autre qui apporte la paix. La pax romana et la pax christi ne sont pas du tout de même nature, n’emploient pas les mêmes moyens, ne visent pas les mêmes buts. L’une vient asseoir une emprise, contrôler, établir la domination des plus riches ; l’autre vient libérer, établir un lien entre le dieu et les plus pauvres.

La deuxième raison est d’expliquer comment « Jésus de Nazareth » est « né à Bethléem », ce qui est un vrai problème de crédibilité pour les premiers disciples. Pour Luc, la solution est que demeurant à Nazareth, les parents de Jésus ont dû se déplacer à Bethléem au moment de sa naissance : la seule explication crédible est un décret général dont la curieuse rédaction imposerait de rassembler les populations dans leurs cités originaires (la société antique n’est pas une société de nations, mais de cités : on est de telle ou telle cité, pas de telle ou telle nationalité), « et ils vont tous se faire enregistrer, chacun dans sa propre ville« . L’explication de Matthieu, je l’ai déjà dit ailleurs, est exactement contraire : la famille vit à Bethléem, où Jésus naît très naturellement, mais c’est une persécution d’Hérode qui la contraint à fuir dans un premier temps en Egypte puis à se ré-installer par prudence loin au nord, à Nazareth.

Et voilà notre famille qui bascule soudain dans la précarité la plus totale : « Joseph aussi par conséquent monte de Galilée, depuis la ville de Nazareth, vers la Judée, dans la ville de David qui est appelée Bethléem, du fait d’être lui-même de la maison et de la descendance de David, pour être enregistré avec Marie qu’il désirait épouser qui était enceinte. » Joseph nous est présentée comme, non seulement de la maison, mais bien de la descendance de David : c’est par lui que Jésus est authentiquement de David, qu’il est « le messie ». De la paternité de Joseph dépend tout simplement et rien moins que la qualité de Messie, de Christ, pour Jésus. Mais en pratique, ces liens remontent à la nuit des temps, pourrait-on dire, personne ne compte plus en pratique avec de telles choses : aujourd’hui la moitié de la population française descend de Saint-Louis, presque la totalité descende Charlemagne ! En fait, c’est aussi oublié que les fameuses « douze tribus d’Israël ».

La conséquence pratique du décret (imaginaire) est un déracinement complet, l’idéologie de l’empire entraîne pour la famille Joseph de se retrouver totalement sans ressource ni repère, sans aucune aide de la parenté qui, concrètement, n’est pas à Bethléem. Chacun peut s’imaginer dans quelle situation il se trouverait s’il devait brutalement se rendre là où était l’ancêtre en ligne paternelle mille ans auparavant. Nous serions à peu près tous à l’étranger, dans la situation de tous les migrants, c’est-à-dire avec fort peu de droits garantis, inspirant la réticence, la peur, le rejet, soumis aux volontés hostiles d’un Etat dont on connaît mal les procédures. C’est exactement la situation de la famille Joseph, dans une autre Cité.

La précarité dramatique de la famille Joseph est augmentée de la situation particulière de Marie : celle-ci est enceinte (le mot évoque clairement une grossesse désormais visible), mais Luc ne dit pas de Marie qu’elle est l’épouse de Joseph, il emploie un mot signifiant que Joseph désire l’épouser, un mot qui peut aussi signifier qu’elle lui est « promise » : en tous cas pas un mot qui signifie que le mariage est accompli. Et cela aussi, sans doute, ajoute à la difficulté de la situation.

Mais voici l’évènement : « Or il advient, alors qu’ils sont là, que s’accomplissent les jours de son accouchement,… » Ce n’était pas prévu, ce n’était pas comme cela que les choses devaient se passer. Fatigue du voyage (non recommandés aux femmes enceintes) ? Angoisse de la situation ? Conditions déplorables ? Toujours est-il que le texte de Luc nous laisse deviner un accouchement avant terme. Un accouchement loin de tout ce que des parents attentifs ont prévu pour ce moment : lit d’enfant, layette appropriée, etc. Rien de tout cela n’est à portée de main, et comme le sentiment de dénuement doit être fort dans des circonstances pareilles !! N’avoir rien de tout ce qu’on a prévu, et avec tant de soin, n’avoir personne sur qui compter, n’avoir pas un lieu pour un évènement que tout le monde sait dangereux tant pour la mère que l’enfant…!

« …et elle accouche de son fils, son premier, et elle l’emmaillote et elle le couche dans une mangeoire, … » On imagine les premières contractions, l’égarement des deux, l’espoir qu’il ne s’agit que d’une alerte, et puis non le processus est enclenché, et la naissance arrive. Et c’est la première naissance, Marie n’a aucune expérience antérieure, mais on devine aussi le soulagement que tout se soit « bien passé », la fierté aussi d’avoir donné le jour à ce premier. Et elle fait, et ils font, tout ce qu’ils peuvent. Ont-ils par précaution emporté des langes ? Ça ne prend peut-être pas beaucoup de place… Joseph et Marie en ont-il fabriqué les jours précédents ou les heures précédentes, avec ce qu’ils avaient ? En ont-ils emprunté ? Cela reste un secret et un souci oublié, pour l’heure ce qui compte c’est que le nouveau-né est emmailloté.

Et pour le coucher ? Une mangeoire ou un râtelier. Je pense que cette dernière traduction est la plus probable : pour nourrir les brebis ou les bœufs, pas vraiment besoin d’un meuble quelconque : on préfère en général étaler au sol, à la fourche, le foin qu’on leur donne. En revanche, pour des ânes ou des chevaux, voire des chameaux, on préfère souvent un râtelier fixé au mur. Mais d’où vient cette soudaine mention ? Luc s’en explique aussitôt : « … pour la raison que ce n’était pas un lieu pour eux dans l’hôtellerie. » Pour les voyageurs, il y a le caravansérail : on y dételle, on y trouve de quoi manger, dormir, etc. Luc n’utilise pas un tel mot, mais un qui veut dire littéralement « où l’on défait les bagages« . Eux n’ont sans doute pas de bagages. Conséquence sans doute de leur déracinement, de leur illégitimité d’étrangers dans cette cité qui n’est en fait pas la leur, de leur absence de parenté réelle en ces lieux. Ils ont trouvé ce qu’ils pouvaient. Ajoutons à cela que personne n’a envie d’accoucher au milieu des allées et venues, ce n’est ni protecteur pour la mère, ni sain pour la mère et l’enfant. Les voilà dans un lieu reculé, témoin d’une activité (l’élevage) devenue secondaire à cette époque, mais entre eux.

Le texte ne s’arrête pas là, il y a encore l’annonce aux bergers. Mais j’ai été trop long, je préfère men tenir à cette première partie du texte, tout en avertissant que le texte n’est pas complet et que tout n’est pas dit ! Pas de boeuf, pas d’âne, pas de naissance de nuit : tout ceci est un folklore qu’on ne trouve pas chez Luc. Mais c’est la pauvreté et le dénuement qui dominent, ainsi que la faiblesse par opposition avec les décrets du pouvoir. La direction de l’univers connu a engendré cette naissance démunie, et pourtant c’est elle qui fait la joie des parents aux cent-coups, parce que rien ne peut ternir la joie indicible de tenir dans ses bras son enfant, le premier, celui qui fait qu’on est désormais une famille, celui qui fait d’un homme et d’une femme des parents. C’est à cette joie simple que nous sommes conviés, une joie toute d’émerveillement les uns devant les autres, sans moyen ni esbroufe, une joie où seul compte ce que chacun est, parce que c’est la seule vraie richesse qui n’écrase personne, en même temps que le seul don pour lequel n’existe aucune contrepartie.

Joyeux Noël !!

Federico Baroccio, Nativité (1597), Huile sur toile 134 x 105, Museo Nacional del Prado, Madrid.

S’engager dans la nuit (dimanche 18 décembre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte magnifique a déjà été commenté ici : Le fils de son amour. J’ai essayé de faire ressortir l’amour de Joseph, tel qu’il me semble transparaître à travers ce texte.

Je voudrais m’attacher plus cette année à la citation que Matthieu fait d’Isaïe, citation qu’il introduit de manière assez solennelle : « Tout cela est survenu afin que soit accompli le mot au sujet du seigneur à travers le prophète disant : voici que la jeune fille concevra en son sein et elle mettra au monde un fils, et on l’appellera de son nom : Emmanuel. » Nous avons déjà vu cette expression et cette manière de Matthieu, à propos d’accomplissement, et nous nous sommes rendus compte que c’est un voile rassurant que met Matthieu pour se donner beaucoup de liberté à découvrir dans les Ecritures un sens bien différent que celui qu’elles livrent par elles-mêmes ! Voyons cela ici.

Au chapitre 7 du livre d’Isaïe, ont trouve en effet : « Alors le prophète reprit : « Ecoutez-donc, maison de David ! Est-ce trop peu pour vous de lasser les hommes que vous vouliez encore lasser mon Dieu? Ah certes! Le Seigneur vous donne de lui-même un signe: Voici, la jeune femme est devenue enceinte, elle va mettre au monde un fils, qu’elle appellera Immanouel. Il se nourrira de crème et de miel, jusqu’à ce qu’il ait du discernement pour repousser le mal et choisir le bien. Or, avant même que l’enfant sache repousser le mal et choisir le bien, la région dont les deux rois te causent des angoisses sera devenue une solitude […]« 

Qu’est-ce que cet oracle ? Le contexte est précisé au début du même chapitre : Jérusalem est attaquée. Le roi de Syrie, allié au roi d’Israël (le royaume du Nord, capitale : Samarie) attaque le roi de Juda (capitale : Jérusalem). Le siège est rigoureux, les forces déséquilibrées, il y a tout lieu de croire que le royaume de Juda va tomber. La crainte est dans tous les cœurs. Mais c’est alors que Isaïe, qui fait partie de la noblesse, qui est un des grands de Juda, reçoit l’inspiration de rejoindre le roi de Juda, Achaz, pour lui délivrer au nom du dieu un tout autre message : le Syrien et son allié, contre toutes les apparences, ne l’emporteront pas. Et pour prouver les choses, le prophète invite le roi à demander le signe de son choix. Le principe est simple : si le signe, même difficile, se réalise, c’est que l’annonce elle aussi va se réaliser.

Or le roi ne demande rien, sous prétexte de « ne pas tenter » le dieu. Il faut comprendre que Achaz croit si peu possible ce qu’annonce son conseiller qu’il demanderait comme preuve une chose tout aussi impossible à ses yeux. Et comme elle ne se réaliserait pas, le dieu apparaîtrait comme mis en échec… ce qui forcément le fâcherait. Achaz, prudent, préfère ne pas mécontenter le dieu et garder pour lui ce qu’il pense. Mais Isaïe n’est pas dupe, il s’agace de cette incrédulité mal cachée et il donne lui-même un signe, et c’est celui d’une naissance : c’est-à-dire le signe de la continuité dynastique ! Au milieu de cette situation épouvantable où la maison d’Achaz semble n’avoir aucun avenir, il révèle que la jeune épouse du roi est enceinte (ce que, sans doute, personne ne sait encore), et cela est le signe que le dieu a choisi, lui, a choisi pour Achaz la continuité de sa dynastie. Ce choix montre qu’il va bel et bien, en cohérence avec ce fait sous peu vérifiable, garantir l’issue heureuse du siège de la capitale et de la guerre syro-éphraïmite : c’est pourquoi le nom de l’enfant est Immanouel, « El »-est-avec-nous.

Le passage cité par Matthieu évoque, pour ceux qui connaissent leurs textes par cœur (c’est le cas de ses premiers lecteurs), l’ensemble de l’oracle, plus long d’ailleurs que ce que j’ai choisi de citer. Mais il ne choisit pas au hasard les mots qu’il épingle. Dans l’ensemble de l’oracle, ces mots concernent bel et bien un signe, un signe d’autre chose. Le signe est quelque chose de tout-à-fait constatable, et qui par son caractère étonnant mais incontestable vient à l’appui d’une autre réalité, celle-là moins évidente. Pour Isaïe, le fait que la jeune femme soit enceinte est seulement cette réalité constatable (disons : bientôt constatable : le prophète en a seulement su la nouvelle avant le roi !), mais déjà signifiante à cause de ce qu’elle suppose. Car en effet, dans une mentalité où toute vie vient de dieu, celui-ci ne donnerait pas la vie à un descendant s’il n’avait évidemment l’intention de faire régner à son tour ce descendant.

Est-ce bien ainsi que Matthieu comprend et utilise ce passage? Pas exactement peut-être. Il vient de raconter l’annonciation faite à Joseph : celui-ci a déjà constaté que sa femme était enceinte, il n’a pas besoin qu’on le lui apprenne ! Au contraire même : plein de respect et d’amour pour sa femme qu’il connaît, il sait bien que ce n’est pas de lui qu’elle est enceinte, mais il ne la soupçonne pas un instant de quoi que ce soit. Il pense plutôt qu’il se passe quelque chose de trop grand pour lui et choisit de rester dans l’ombre, de la protéger des autres en maintenant le mariage déjà conclu par contrat, mais de ne pas passer à la deuxième étape, celle de la vie en commun. Il se dit qu’il n’a pas sa place dans ce qui se passe, qu’il doit rester en retrait. Le message qui lui est délivré pendant son sommeil, en rêve, c’est que ce qui est engagé avec lui doit aller au bout, qu’il faut au contraire qu’il joue à fond son rôle d’époux et de père, que c’est lui qui doit donner à l’enfant son nom c’est-à-dire assumer complètement son rôle de père.

Alors de quoi la grossesse de sa femme est-elle le signe ? Pour Joseph, c’est l’inconnu : le messager nocturne ne lui donne pas de perspective personnelle, il lui demande de sauter le pas d’une aventure dont Joseph a déjà perçu qu’elle était trop pleine de mystère pour qu’il ose s’y lancer de lui-même. Mais peut-être Matthieu veut-il parler d’un signe pour d’autres, pour un plus grand nombre, en expliquant le nom de Jésus, « Yahvé sauve », « car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés ». Peut-être la réalité signifiée et inévidente est-elle celle-là, donnée plutôt au lecteur et à tous les membres du peuple.

Peut-être y a-t-il aussi un message d’espoir pour la première communauté chrétienne ? Elle connaît, au moment où Matthieu compose son évangile, des débuts difficiles. Elle est éprouvée, elle peut penser qu’elle va être submergée et succomber face à l’adversité. Le message pour ces premiers disciples peut être que le dieu qui a donné une descendance à Joseph et à son épouse ne laissera pas non plus sans secours ceux au bénéfice de qui est venu ce nouveau-né. Il ne laissera pas tomber son œuvre.

Et là, le sens est toujours valable pour nous : il semble aujourd’hui que la communauté de l’Eglise s’effondre, qu’elle succombe, que les errances de ses propres responsables et la fermeture au monde de ceux qui s’affichent et se croient des disciples exemplaires la menacent de disparition totale. Mais le message est toujours le même : pour ceux qui s’attachent à la petitesse, aux petites choses, aux petits gestes d’amour, la fidélité du dieu est toujours là. Il a fait naître une fois un tout-petit, que Joseph a nommé « Jésus » : il restera fidèle à ce projet de salut, toujours accessible, « Dieu-avec-nous ».

On voit qu’ici encore, Matthieu utilise ce que nous appelons l’Ancien Testament avec beaucoup de liberté. Il n’ignore pas le sens de la parole qu’il réutilise, bien au contraire : il la connaît suffisamment pour la décaler savamment, juste ce qu’il faut, de manière à infléchir le sens vers le message qui lui tient à cœur. La nouveauté apparue avec Jésus est réelle : c’est un nouvel être qui est né ! Les messages passés sont l’histoire d’une attente et d’un peuple, mais leur aboutissement invite à une véritable réinterprétation dont Jésus même soit la seule norme. L’Ancien Testament n’est plus une règle, et c’est aussi tout le message de Paul (par exemple dans l’épître aux Galates). Mais pour chaque croyant, l’aventure est la même que pour Joseph : s’engager dans la nuit, sans savoir quelles implications sont incluses dans l’engagement à tenir son rôle. La nouveauté est totale, le croyant la découvre au fur et à mesure.

Dans cette fête de Noël qui approche, il me semble que nous sommes tous invités, en ce sens, à être nous aussi « père de Jésus » en acceptant de nous engager dans la nuit de la foi, en acceptant de faire le saut de nous engager plus, et non pas de rester sur le bord parce que tout cela nous dépasse.

Celui qui vient (dimanche 11 décembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte d’évangile proposé pour ce dimanche ne fait pas suite au précédent, il est au contraire bien plus loin dans l’évangile de Matthieu. Je l’ai situé et en fait un premier commentaire d’ensemble sous le titre Douloureux passage à la nouveauté.

Ce qui me frappe cette fois-ci, c’est la question du Baptiste : « Toi, es-tu celui-qui-vient, ou [c’est] un autre [que] nous attendons ? » C’est une alternative que Jean-Baptiste a en tête, et qu’il traduit en question. Les questions que nous posons, ou que nous nous posons, révèlent ce que nous avons en tête, la manière dont nous pensons, dont nous abordons les choses ou la réalité. Eventuellement à notre corps défendant : notre histoire, ce que nous avons appris, que ce soit par l’enseignement ou par l’expérience, le monde dans lequel nous nous mouvons et les catégories qui le structurent, tout cela conditionne notre manière de poser des questions.

Et qu’est-ce qui conditionne la question de Jean ? Il y a d’abord son propre ministère : nous avons vu la semaine passée, par le texte reçu, que Jean annonce la présence de « ce » que le dieu avait promis. Présence certes encore voilée aux yeux, mais il appelait justement à dessiller nos yeux et à regarder pour voir cette promesse en cours de réalisation, cette promesse en train de s’accomplir. Il est donc clair dans sa tête que « celui-qui-vient » est un personnage d’actualité, un contemporain.

Et comment a-t-il décrit ce contemporain et son action ? Dans l’évangile de Matthieu, Jean-Baptiste dit d’abord : « Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu. » (Mt.3,10) Autrement dit, « celui-qui-vient » vient pour un jugement, et un jugement suivi de sentence exécutoire. Les « méchants » vont être mis à mort et « jetés au feu » du lieu de la condamnation. Terrible perspective !

Il dit encore :  » celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. » (Mt.3,11) : « celui-qui-vient » fait une œuvre de puissance et de majesté, une œuvre souveraine. Il plonge tous et chacun « dans l’esprit saint et dans le feu« , quand Jean plonge dans l’eau : autrement dit, Jean plonge dans l’eau d’où, après le déluge, ce monde a émergé, il ramène tous et chacun à sa situation originelle, il fait faire un retour à zéro. Mais « celui-qui-vient » plonge dans une nouvelle réalité, il va faire émerger un nouveau monde dans un déluge de feu (et on pense ici immanquablement à la figure d’Elie, qui fait tomber le feu du ciel). « Celui-qui-vient » fait émerger un nouveau monde dans le feu qui épure en mettant en fusion. Redoutable perspective !

Il dit encore : « Il tient dans sa main la pelle à vanner, il va nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera son grain dans le grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas.« (Mt.3,12) C’est encore une autre image de jugement, de tri. « Celui-qui-vient » tranche entre ceux qu’il garde (le grain), qu’il met à part dans sa maison (le grenier), et ceux qu’il rejette, qui vont « brûler dans un feu qui ne s’éteint pas. » Il y aura un salut pour certains, une condamnation éternelle pour d’autres. « Celui-qui-vient » divise l’humanité et tranche, comme Salomon ordonnait de trancher l’enfant. Effrayante perspective !

Donc notre Jean-Baptiste a en tête une action souveraine, irrésistible, faisant passer tout le monde au feu purificateur, y laissant éternellement ceux qui seront trouvés mauvais, en retirant pour être dans sa maison ceux qui seront jugés justes. Et cette action a commencé, il faut ouvrir les yeux pour l’apercevoir mais elle est bel et bien à l’œuvre. Or que vit-il à présent, quand il pose sa question ? Il est « dans la prison« , littéralement : dans le lieu où l’on est aux fers. Pour quelle raison ? Le lecteur n’en sait rien… suggérant que Jean-Baptiste non plus, ou du moins que cette raison est totalement injustifiée au regard de tout ce que Matthieu nous a précédemment appris de Jean-Baptiste et de son ministère.

On comprend dès lors avec une autre acuité la question du Baptiste. Vu ce qu’il annonce, il y a un déphasage total avec ce qu’il vit. Où est le jugement qui va établir sa justice contre celle des puissants qui l’ont enfermé ? Où est la mise à part du juste dans la maison de « celui-qui-vient« , et la condamnation définitive de cet Hérode qu’il a dénoncé, des pharisiens qu’il a traités sans ménagement par sa parole ? Où est l’action puissante et irrésistible qui prendra le pas sur le pouvoir de ceux-là qui font décidément ce qu’ils veulent ? Il n’imagine pas s’être trompé dans l’annonce que « celui qui vient » est déjà à l’œuvre, mais peut-être s’est-il mépris sur l’identité de celui-ci ? Puisque celui que jusqu’à présent il désignait ne fait rien de ce que lui, Jean, annonçait…

Jean n’est pas le premier venu, et Jésus lui rend témoignage comme au « plus éminent des prophètes » : « il ne s’est pas levé dans les enfants des femmes de plus grand que Jean le baptiseur« . Sa question ne peut manquer d’être la nôtre. Jean lui-même, le plus éminent des prophètes, Jean est déconcerté par les choix de Jésus. Il en est déconcerté et il en est personnellement éprouvé (et il n’est pas loin d’en être scandalisé) : quand il a besoin d’être sauvé d’Hérode, d’être tiré de sa prison, d’être arraché à l’action des puissants agissant injustement, il n’y a personne. Il a misé toute sa vie pour annoncer le jugement puissant et irréversible, et celui qui devait l’exercer ne l’exerce pas. Il a donné tout ce qu’il est pour préparer la route à celui qui devait établir la justice, et celui-ci laisse l’injustice régner, et Jean en est, cruellement, la victime.

Et nous, qui attendons-nous ? C’est bientôt Noël : « celui qui vient », qui est-il pour nous ? Qu’attendons-nous de lui ? A bien des égards, il va nous décevoir comme il a déçu Jean. S’il a déçu le plus éminent des prophètes et le plus grand des enfants de la femme, il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’il nous déçoive nous aussi. Car il ne change rien, après Noël il n’empêchera pas les ultra-riches et les ultra-puissants de continuer d’imposer leurs lois et leur puissance. Il n’empêchera pas les catastrophes de nous atteindre, les maux de déferler, les accidents de survenir… « Et heureux qui ne se scandalise pas en moi ! » Heureux sommes-nous si malgré cette déception nous ne chutons pas, mais continuons de le suivre….

Je dirais bien : heureux sommes-nous s’il nous déçoit et si nous sommes à la limite de nous scandaliser. Comme Jean. Car s’il ne nous déçoit pas, c’est peut-être qu’aucune vraie attente ne nous a soulevés, qu’aucune véritable espérance ne nous anime. Et malheureux sommes-nous, oui, malheureux ! Nous croyions avoir une vie spirituelle ou une vie chrétienne, mais nous n’en avons pas, si aucune espérance ne nous soulève, si aucun regard sur le monde ni sur nous-mêmes ne nous fait espérer que les choses changent. Si le monde nous va comme il est, malheureux sommes-nous !

Mais si nous prenons le risque d’espérer, d’attendre vraiment quelque chose, un changement, une vraie nouveauté, nous sommes heureux mais nous sommes en danger : en danger d’être déçus. Car « celui qui vient » va, forcément, nous décevoir. Il a choisi, lui, d’être non pas le plus grand parmi les enfants de la femme, mais d’être « le plus petit« . La dernière phrase de l’évangile d’aujourd’hui se traduit très bien : [ho dé mikrotéros], Or le plus petit [én tè basiléïa toon ouranoon] dans le royaume des cieux [meïdzoon aoutou estin] plus grand que lui est. Il ne s’agit pas de dire que le moindre des membres du royaume est plus grand que Jean, qui lui ne serait pas dans le royaume ; il s’agit bien de dire que « le plus petit« , dans ce régime nouveau qui émerge de l’esprit saint et du feu et qui s’appelle « le royaume des cieux« , est le nouvel étalon de mesure.

La seule méprise de Jean, mais elle était inévitable tant elle est impensable, est de n’avoir pas vu que « celui qui vient » ne se fait pas « le plus grand« , mais se fait au contraire « le plus petit. L’enfant de la crèche est… un enfant. Un petit, un tout-petit. Il ne peut rien pour personne, il est dépendant de tous. Mais c’est ainsi qu’il va changer le monde. Rien n’a changé depuis ? «  »Et heureux qui ne se scandalise pas en moi ! » Tu l’as prié avec les meilleures raisons et il n’a rien fait ? « Et heureux qui ne se scandalise pas en moi ! » Tu trouves qu’il devrait tout de même se bouger devant tout ce qui ne va pas dans le monde ? « Et heureux qui ne se scandalise pas en moi ! » C’est un bébé ! Si, comme Jean, tu as de grandes espérances ; si, comme Jean, tu es terriblement déçu; si comme Jean, tu acceptes néanmoins de le suivre et de vivre ce qui t’es donné avec lui, comme il est : tu entres dans le royaume du « plus petit ».

« Celui qui vient » est un bébé ! Qu’attends-tu d’un bébé ?

On fait du neuf (dimanche 4 décembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Dans mon commentaire précédent du même texte, Refaire chanter sa vie, j’ai insisté sur le fait que Jean-Baptiste innove, comme prophète, en annonçant non pas un salut à venir, mais en l’annonçant comme déjà présent mais pas encore dévoilé, inaperçu. Il invite à ouvrir les yeux sur une réalité qui « crève les yeux » pour qui sait regarder, ou plutôt pour qui n’a pas des préjugés ou des habitudes l’empêchant de voir l’évidence.

Je voudrais m’attacher à la citation que fait Matthieu du prophète Isaïe, qu’il introduit pour faire de l’avènement du Baptiste un accomplissement. Le passage est au début du chapitre 40 du Livre d’Isaïe, soit parmi les premières phrases de ce qu’il est convenu d’appeler le « Second Isaïe » : à l’époque du Roi de Perse Cyrus, ces oracles visent à la consolation du peuple en exil et annoncent avant tout qu’il y aura un retour, que le dieu d’Israël n’oublie pas les siens.

C’est ainsi que le prophète dit : « Une voix proclame: « Dans le désert, déblayez la route de l’Eternel; nivelez, dans la campagne aride, une chaussée pour notre Dieu ! Que toute vallée soit exhaussée, que toute montagne et colline s’abaissent, que les pentes se changent en plaines, les crêtes escarpées en vallons ! La gloire du Seigneur va se révéler, et toutes les créatures, ensemble, en seront témoins: c’est la bouche de l’Eternel qui le déclare. » Le sens est assez clair, il s’agit d’un nouvel exode. Autrefois, à travers le désert, le dieu a ouvert une voie à son peuple, de manière à ce qu’il passe d’Egypte en terre promise. C’est ce qui va arriver de nouveau, et les créatures, les éléments naturels, sont convoqués : ils sont exhortés à se préparer au passage du peuple, en exil cette fois à Babylone, vers la terre promise. Si « une voix » (anonyme) clame dans le désert, c’est parce qu’il s’agit de convoquer la figure du premier exode, évènement de référence. Et cette voix s’adressant aux vallées, aux crêtes, aux collines, aux vallons, ces accidents naturels sont bien présents. Non seulement ils doivent se transformer pour laisser passer l’immense colonne des exilés de retour, mais encore ils seront les premiers témoins de ce retour.

Col du Lautaret .

Bien, mais comment Matthieu se sert-il lui de ce passage ? Eh bien, il le change quelque peu : « Voix qui clame dans le désert : préparez le chemin du seigneur, faites droits ses sentiers. » A l’évidence il n’en prend qu’une partie, mais il s’adresse à des auditeurs-lecteurs qui connaissent leurs textes, quand on leur dit le débit, ils se récitent tout seuls la fin. Il lui suffit des premiers mots pour évoquer la suite dans leur mémoire, donc ce seul fait n’est pas très significatif.

En revanche, « le désert » a rejoint un autre groupe de mot, il faisait partie du début de la proclamation de la voix anonyme, il est maintenant le lieu de proclamation de la voix ! Cela montre nettement l’intention de Matthieu : il lit chez Isaïe que la voix est celle du Baptiste, dont il vient de nous dire qu’il est au désert. Alors que, pour Isaïe II, la voix n’a aucune importance mais seul compte le message qu’elle délivre, Matthieu pense y trouver l’annonce de Jean-Baptiste et de son ministère…

Ce changement d’interprétation (à vrai dire, cette fausse interprétation !) n’est pas de peu d’importance, parce qu’elle oriente différemment toute la suite. Le message devient par conséquent et du même coup le résumé de la proclamation de Jean-Baptiste ; il n’est plus une parole adressée aux créatures inertes, il devient une parole adressée à ses auditeurs, ceux qui viennent l’entendre au désert et recevoir son baptême.

Matthieu aurait-il dissipé l’idée de nouvel exode, au cœur du message du Second Isaïe ? Bien au contraire, car le mode de vie du Baptiste, qu’il décrit aussitôt après, le rappelle à l’évidence : son vêtement, sa nourriture, tout rappelle le passage au désert du premier peuple suivant Moïse. Cela sous-entend par conséquent que le nouvel exode annoncé par Isaïe change de nature, il ne sera pas un exode géographique, mais il est un changement intérieur, un déplacement dans le cœur, dont le baptême est le signe ou le sceau. Matthieu nous invite à un déplacement intérieur, à un voyage intérieur : et c’est dans ces lieux que doivent s’opérer les transformations titanesques précédemment évoquées : crêtes, vallons, collines, vallées intérieures sont invitées à se re-configurer pour constituer une route au peuple exilé vers sa terre promise, pour que le dieu puisse guider son peuple, chaque membre de son peuple éloigné de lui, vers le lieu qu’il a promis.

Nous retrouvons, d’une certaine manière, ce que déjà le texte de la semaine passée nous indiquait, à savoir que les accidents de nos vies, ceux qui gênent nos regards et les empêchent de se porter au loin ou de voir clairement les contextes, s’effacent, se gomment, laissent enfin paraître le paysage entier qui est celui de l’action du dieu qui conduit son peuple. Nous le retrouvons mais nous trouvons plus encore : c’est à la fois autour de nous et en nous que nous sommes appelés à porter les regards. L’œuvre du dieu dans le monde et les gens qui nous entourent font écho à son œuvre en nous-mêmes, œuvre qui celle-ci appelle notre collaboration.

Pour que le message de Jésus, nous atteigne, il faut lui faire une route et il faut des déplacements. Et ce n’est pas que lui qui va passer en nous, c’est tout un peuple : nos cœurs sont invités à s’élargir aux dimensions de l’humanité entière, qu’elle passe en nous, qu’elle piétine, qu’elle traverse, qu’elle remue tout. Le dieu ne fait ses travaux de terrassement dans nos vies que par les pieds des milliers de gens qui y passent. Cela suppose que nous ne refusions pas qu’accoste à nos bords un Ocean Viking bien chargé, que nous ne refusons pas d’être bousculés par des réfugiés de guerre ou du climat, que nous ne rentrions pas dans ce scandaleux et anti-évangélique repli sur soi qui refuse d’accueillir ceux qui frappent à notre porte.

On pourrait être troublé par l’usage, finalement un peu opportuniste, que Matthieu fait d’Isaïe. Car il faut bien reconnaître qu’il en fait un peu ce qu’il veut, et quand il dit que l’oracle s’accomplit, c’est une parole qui peut paraître rassurante mais qui n’est là que pour masquer qu’il l’a changée pour qu’elle corresponde à ce qu’il voulait !! Alors, bien sûr, ne nous faisons pas d’illusions : on a assez prouvé ailleurs que les oracles qui s’accomplissent sont toujours les oracles écrits après-coup : mais les historiens d’aujourd’hui n’avouent-ils pas avec humour (je cite ici André Laurens, dans ses cours au Collège de France), que les historiens sont doués pour prédire le passé ?!!

Mais je voudrais surtout tirer de là l’extraordinaire liberté avec laquelle il se sert de ce que nous appelons « l’Ancien Testament » : il n’en est pas l’esclave, il s’y réfère oui mais, comme on l’a vu aussi la semaine passée, avec largeur et comme en passant. La formule de « l’accomplissement » ne doit pas nous abuser, elle veut surtout dire que l’ère de l’ancien Testament est finie ! On entre désormais dans une nouvelle ère : celle-ci n’est pas sans lien avec l’ancienne, puisque c’est l’histoire et que rien ne naît de rien. Mais c’est surtout un message de nouveauté qui est proclamé. Il n’est plus possible, avec l’avènement de Jésus, de faire ou de penser « comme avant », ce sont des catégories nouvelles auxquelles il va falloir faire place. Crêtes, collines, vallons et vallées, montagnes, déserts, tout va être transformé.