« Tu ne tueras pas » : notre vie est triple (Mt.5,21-26)

Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre, et si quelqu’un commet un meurtre, il devra passer en jugement. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement. Si quelqu’un insulte son frère, il devra passer devant le tribunal. Si quelqu’un le traite de fou, il sera passible de la géhenne de feu. Donc, lorsque tu vas présenter ton offrande à l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande, là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande. Mets-toi vite d’accord avec ton adversaire pendant que tu es en chemin avec lui, pour éviter que ton adversaire ne te livre au juge, le juge au garde, et qu’on ne te jette en prison. Amen, je te le dis : tu n’en sortiras pas avant d’avoir payé jusqu’au dernier sou.

« Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : « tu ne tueras pas » ; celui qui tuerait, sera passible du jugement. » Voici donc le premier « cas », le premier exemple, où nous sommes invités à déborder la justice des scribes et des Pharisiens, à déborder la stricte lettre pour entrer dans l’équité profonde qui va laisser advenir la pleine humanité en chacun. Et ce premier exemple, c’est la loi peut-être la plus emblématique, la plus répandue, celle qui a largement débordé les frontières du seul Israël, peut-être parce qu’elle n’y trouve pas son origine mais seulement l’une de ses retentissantes traductions de par son inscription dans la liste des Dix Commandements : « tu ne tueras pas« .

Ce précepte fait l’unanimité sur le papier. On ne peut pas dire pour autant qu’il est le plus respecté, tant s’en faut. Et précisément, les humains ont trouvé de nombreux justificatifs à sa transgression, pas toujours cohérents d’ailleurs. Le résultat est une certaine relativisation de ce commandement à l’allure si absolue : ici il s’applique, mais là non, ou bien cela dépend des cas… Un simple regard sur l’actualité nous fait du reste immédiatement toucher du doigt qu’il ne fait pas hélas régner la paix ; pire encore, des morts violentes sont précisément le prétexte à encore plus de morts violentes, sous couvert de punir le non-respect de « tu ne tueras pas » !

D’où vient donc ce respect assez relatif d’un précepte qu’on pense par ailleurs, et à bon droit, universel ? Peut-être de ce qu’il n’est généralement interprété que de la mort physique, qui plus est considérée en elle-même, considérée comme individuelle. Et si l’on replaçait la mort à l’intérieur de l’ensemble des faits et des relations humaines, à l’intérieur de tout ce qui fait l’humanité ? Cela ne permettrait-il pas de donner à ce « tu ne tueras pas » à la fois la plus grande extension -car une mort, violente qui plus est, concerne tout le monde- et la plus grande profondeur -car la mort atteint chacun au plus profond de son humanité- ?

« Or moi, je vous dis que toute personne en colère contre son frère sera passible de jugement ;… » La conséquence d’une mort physique infligée à autrui vient d’être énoncée : on passe en jugement. Justement parce que toute société a besoin d’examiner les circonstances d’une mort infligée, ses motifs, ses conséquences, justement pour déterminer si le où les auteurs ont transgressé la loi ou non, ou jusqu’à quel point. Et l’on va examiner si certains des critères autour desquels il y a consensus et qui peuvent exempter de la faute s’appliquent ici, des critères dont nous avons déjà dit qu’ils relativisent le précepte.

Et voilà que le Maître énonce la même conséquence, passer en jugement, pour le fait d’être « en colère contre son frère » ! Tuer et être en colère seraient-ils donc substituables l’un à l’autre ? Notons bien qu’il ne s’agit pas seulement de « se mettre en colère », poussée passagère d’adrénaline, mais bien d’ « être en colère », autrement dit d’un état durable, peut-être même entretenu. Qu’est-ce donc que cette colère ?

Dans les écritures (je m’en tiens aux habituelles références de Matthieu), c’est la colère du dieu qui est la plus emblématique. Celle-ci est souvent évoquée à travers l’image du souffle des narines : il faut penser à un taureau furieux qui souffle par ses naseaux avant de charger. Cette image est précieuse, car le souffle c’est la vie. La colère est en fait cette puissance débordante de vie qui ne se résoud pas à ce qui lui fait obstacle : la vie sera la plus forte, et elle porte en elle-même, dans sa colère, cette faculté de se maintenir, de grandir, de s’étendre, de se diffuser. C’est la colère du brin d’herbe qui lui fait percer le bitume. Sans colère, nous serions tous neurasthéniques. Les dépressions, d’ailleurs, ne sont-elles pas bien souvent des colères rentrées, des colères qui ne parviennent pas à s’exprimer, à exploser ?

Dire cela est éclairant : ce qui est pointé du doigt et passible de jugement, ce n’est pas n’importe quelle colère, mais bien d’être en colère contre son frère. Autrement dit, c’est considérer que mon frère est un obstacle à ma vie, qu’il empêche ma vie de se maintenir, de grandir, de se développer, de se diffuser. La vie de mon frère fait concurrence à la mienne : ne sommes-nous pas ici à la racine même du meurtre ? Car alors ma propre vie exige que celle de mon frère soit réduite.

Ainsi donc, la recherche d’une pleine humanité exige que je n’accepte pas de m’installer dans une telle colère contre [mon] frère, exige que je recherche ailleurs ce qui suscite ma colère, c’est-à-dire ce qui fait que ma vie se sent réduite, empêchée : mon frère ne peut jamais être la cause de cela, je suis invité, enjoint même, à chercher cette cause ailleurs. Cela ne veut pas dire que mon frère (c’est-à-dire tout être humain quel qu’il soit : frère, sœur, père, mère, enfant, ami, voisin, etc.) est toujours innocent à mon égard : mais ce n’est pas contre lui que va porter ma colère, lui pour ce qu’il est, lui en tant que personne. Ce peut être contre tel acte qu’il a posé, tel choix qu’il a fait, telle lâcheté qui au contraire l’a retenu d’agir : mais ce n’est pas ce qu’il est.

« …qui dirait à son frère « Raka » sera passible du Sanhédrin ;… » Voici une redondance du précédent, dans la forme du moins. Mais là, il ne s’agit plus d’un sentiment intérieur, on en vient aux mots. Dire quelque chose, c’est déjà poser un acte. « Raca » c’est paraît-il un peu comme notre « racaille ! » (sans d’ailleurs le moindre lien étymologique. L’assonance est fortuite), mais qu’importe à vrai dire. Ce qui compte, c’est qu’on en est au stade de l’insulte.

Dans le contexte où nous sommes, cela met en évidence que l’insulte est aussi une forme de meurtre. Il n’y a pas mort physique, certes, mais on tue quelque chose de la dignité de l’autre, on tue la considération qu’il peut avoir de soi, on le déprécie. Combien de féminicides ne sont-ils pas précédés et accompagnés de ces mots qui tuent, qui peu à peu éteignent chez une femme toute considération d’elle-même ? Cette emprise repose sur la mort de l’âme chez l’autre, et c’est ce que l’insulte accomplit.

Ce crime-là, qui tue l’âme, est significativement passible non d’un tribunal ordinaire, mais bien du Sanhédrin, qui est l’instance politico-religieuse suprême. Cela le désigne comme un crime spirituel. Il est peut-être plus grave que le meurtre physique, parce qu’il tue tout en laissant vivre -si c’est encore vivre- : en tous cas, la question est posée. Quoi qu’il en soit, c’est donc déjà un meurtre, même s’il n’est pas une agression physique -à laquelle, néanmoins, il ouvre souvent la voie-. Et la « justice débordante », celle à laquelle appelle l’accès à une humanité véritable, exige que ce type d’acte ne soit pas accompli, qu’il soit considéré pour ce qu’il est en réalité : un autre mode de transgression du « tu ne tueras pas ».

« …qui encore dirait « fou », sera passible de la géhenne de feu. » Et voici maintenant la dernière des trois affirmations de forme analogue. Il s’agit encore d’un acte de parole, mais cette fois ce n’est pas à proprement parler une insulte : traiter quelqu’un de « fou », c’est lui dénier l’intelligence, la capacité à saisir ce qui se passe, à décider de manière fondée, à constituer pour les autres un interlocuteur valable. Autrement dit, il s’agit cette fois d’un meurtre social.

L’expression n’est-elle pas exagérée ? Je ne le pense pas : une des caractéristiques de l’humain est sans doute son être social. Nous n’existons pas seulement les uns devant les autres, mais aussi les uns par les autres, les uns grâce aux autres. Nous sommes aussi ce que fait de nous notre vie familiale, notre vie professionnelle, notre vie associative, nos relations de proximité, etc. Si nous est déniée notre capacité d’intelligence, nous sommes d’emblée exclus de tout ceci, notre rôle n’est plus perçu que comme perturbant, non pertinent, socialement déstabilisant. Si la vie sociale est menacée par nous, cette même vie sociale doit nous écarter, nous sommes placés dans cette situation de concurrence mortifère que nous avons déjà mise en lumière.

Cette fois, la peine envisagée est « la géhenne de feu » : la géhenne est devenue synonyme de l’enfer, le lieu de la peine éternelle, de la damnation, du rejet. Ce nom vient de celui d’une petite vallée aux pieds de la ville de Jérusalem, où des personnes infidèles à leur religion sacrifiaient paraît-il des enfants au dieu Moloch, sacrifice par le feu. Historiquement vrai ou faux, qu’importe : ce qui compte ici c’est le symbole véhiculé dans l’inconscient collectif. La peine envisagée confirme, me semble-t-il, l’interprétation que nous proposons : l’acte de parole par lequel on extrait quelqu’un de la société des humains en le traitant de fou, reçoit comme peine proportionnée, en même temps que comme miroir, d’être exclu de la société du dieu et de ceux qui lui appartiennent.

Nous avons donc un approfondissement du « tu ne tueras pas », pour en saisir toutes les exigences dans la perspective d’entrer, par une justice débordante, dans les conditions d’une humanité véritable. Celle-ci appelle à respecter l’humain autant dans son intégrité physique , que spirituelle, que sociale : l’humain est tout cela. Cette vision vaste des trois dimensions de la vie humaine ouvre non à une relativisation du commandement, mais plutôt à une interprétation de son respect ou non dans un contexte large, aux multiples dimensions. Je prends un exemple brûlant : certains ont tôt fait de condamner ceux, mais surtout celles, qui ont recours à l’avortement, en affirmant haut et fort qu’il s’agit de tuer physiquement. Ce que personne ne conteste, y compris les personnes qui y ont recours, quand on écoute les réflexions qu’elles font au terme desquelles elles s’y résolvent. Mais si l’on prend en compte les contextes et les histoires de ces personnes, peut-être y percevra-t-on aussi d’autres modes de meurtres, dont ces personnes sont victimes : soit spirituel, soit social. Et peut-être s’apercevra-t-on alors que la mort physique infligée n’est ni la seule ni la première dans tout cet ensemble. Peut-être entendra-t-on aussi que, dans le choix toujours douloureux de la mort physique de leur bébé, les mères voient aussi des morts spirituelles ou sociales plus que probables promises à leur enfant, auxquelles elles préfèrent ne pas les exposer. En tous cas, on verra clairement que le fait d’un avortement n’autorise en rien ni à insulter ni à exclure socialement les personnes qui y ont recours, car on entre alors dans la même pratique de tuer, spirituellement ou socialement (pratiques qui, dans les mots de Matthieu, sont comptables de conséquences plus graves que d’infliger la mort physique). Matière à profonde réflexion, donc.

Une telle exigence est-elle seulement possible ? Elle est en tous cas une perspective offerte. Et l’on peut rappeler ici que l’injonction prend le temps verbal du futur, autrement dit qu’elle se lit aussi comme une promesse : ce n’est pas qu’un effet de traduction limité au génie de la langue française, car la langue hébraïque, en laquelle sont énoncées ces injonctions, qui ne connaît que deux temps verbaux : l’accompli et l’inaccompli, emploie pour les commandements l’inaccompli, signe manifeste que cela reste à faire, et promesse implicite que cela se fera, puisque les paroles du dieu ne peuvent rester sans effet.

« Si donc, quand tu apportes ton offrande sur l’autel des sacrifices, tu te souviens là-même que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant l’autel des sacrifices et va d’abord te remettre en échanges avec ton frère, et alors viens proposer ton offrande. » La conséquence tirée des hautes exigences précédentes est amenée ici avec un contexte rituel, religieux. Je voudrais d’abord éclairer le rituel en question.

Apporter une offrande à l’autel des sacrifices vise, aux termes des premiers chapitres du livre du Lévitique, soit à expier une faute, soit à exprimer une amitié envers le dieu dans la gratuité d’un don, soit à se poser « en paix » ou en communion avec le dieu. En bref, il s’agit d’établir, de maintenir ou de rétablir la communion de vie avec le dieu. L’acte rituel qui célèbre cet acte consiste à poser une offrande (différente selon les cas, les personnes, etc.) sur l’autel. L’autel est le signe du dieu : central, massif, en pierre non taillée (c’est-à-dire que l’homme ne l’a pas fait), il précède par sa présence même l’homme qui vient vers lui. Signe du dieu saint (c’est-à-dire autre, à part, qui ne se peut comparer à rien), l’autel « sanctifie » ce qui le touche, l’approprie au dieu. C’est pourquoi ce qui, rituellement, fait la communion de l’humain avec son dieu, c’est l’acte de poser l’offrande sur l’autel.

Ceci étant dit, on voit dans ce verset de Matthieu que cette communion avec le dieu est tout simplement impossible si la communion avec l’autre humain, avec tout humain, n’est pas préalablement établie, maintenue ou rétablie : le geste, presque accompli, demeure suspendu tant que la communion entre humains n’est pas réalisée. La formule utilisée, « à quelque chose contre toi », est à entendre au sens judiciaire : si ton frère a, au tribunal du dieu (ce qui veut dire aussi : en vérité, à bon droit), de quoi porter plainte, de quoi t’accuser, il y a un préalable à accomplir.

Le frère en humanité pourrait se plaindre que je l’ai tué : physiquement, spirituellement ou socialement. Totalement ou en partie. L’exigence du « tu ne tueras pas » doit m’habiter suffisamment pour que je ne puisse me présenter moi-même devant le dieu sans tous ceux qui constituent le tissu de la société humaine dans laquelle je m’inscris. Car je suis moi-même une vie physique, une vie spirituelle et une vie sociale : positivement, je vis aussi avec et par les autres. La « remise en échange », le « rétablissement du dialogue » (ce que dit le verbe grec), sont les préalables nécessaires : parce que le dieu ne veut être en communion qu’avec mon humanité tout entière je ne peux m’approcher de lui qu’avec cette humanité tout entière. Voilà la justice débordante.

« Sois en bonne intelligence avec ta partie adverse, vite, tant qu’avec lui tu es sur le chemin, pour que ta partie adversaire ne te livre pas au juge et le juge au subordonné et tu serais jeté en prison : amen je te dis, tu ne sortiras pas de là que tu n’aies rendu le dernier quart d’as. La dernière note à cet ensemble sonne comme un avertissement : tant qu’on est en vie, tant qu’on chemine avec d’autres, il est encore et toujours temps de rétablir le dialogue et refaire l’accord. Ce qui compte, on le voit, c’est le chemin : moins le résultat auquel on parvient que le fait de chercher ce rétablissement et cet accord. Refuser ce cheminement en commun, aller au procès, attendre le jugement, c’est prendre un risque terrible, car ce jugement-là est inexorable. Vis-à-vis de soi autant que de celui ou celle dont je prétend me plaindre. Voilà donc un avertissement final qui sonne un peu comme le pari de Pascal : autant faire comme l’évangile nous y encourage, le pari de l’inverse est un risque trop onéreux.

Déborder d’humanité (Mt.5,20)

Je vous le dis en effet : Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux.

« Je vous dis en effet que si votre justice ne déborde pas en profusion celle des scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez pas dans le règne des cieux. » Voilà un verset unique, qui se présente comme un principe général. On se souvient que la justice advenait deux fois dans les béatitudes : « ceux qui ont faim et soif de justice… » et « ceux qui sont poursuivis à cause de la justice… » C’est donc un lieu important de la construction de cette humanité accomplie que Jésus propose comme programme. Et ce n’est donc pas très étonnant que cette « justice » soit précisée, que la notion en soit approfondie.

Mais avant d’en venir à cet approfondissement, ce sont d’abord les enjeux qui sont ici avancés. Il s’agit d’ « entrer dans le règne des cieux« , c’est-à-dire sans doute dans l’influence de l’exercice par le dieu de sa propre souveraineté. Il y a sur la terre un certain nombre de règnes, où s’exerce la souveraineté de qui les commande : tel roi, tel tyran, tel peuple, suivant les « régimes ». Sous les lois de ces souverains, on vit tant bien que mal, grâce à certaines dispositions qui nous favorisent, ou malgré d’autres qui nous défavorisent ou nous oppriment. Ce fut le cas dans l’Antiquité, c’est toujours le cas aujourd’hui, bien évidemment.

Ces régimes de souveraineté sont-ils les meilleurs pour qu’advienne et s’épanouisse totalement une humanité véritable ? Voilà le cœur même du débat politique ! Et ici, après l’énoncé des béatitudes, la question devient encore plus ardue et urgente : car il ne s’agit pas de chercher seulement le régime qui favorise « le mieux », mais celui qui permet que s’accomplisse totalement et parfaitement l’humanité véritable. Ici, on sort du débat politique, qui est affaire de compromis. On n’est plus seulement en train de classer, mais on exige une compétence pleine et entière en vue d’un tel but : exigence immense !

Peut-être dira-t-on même : exigence irréalisable ? Et c’est pourquoi il est question ici de règne « des cieux » : c’est le dieu lui-même, créateur de l’humain, et par là seul détenteur de ce qui fait l’humanité véritable, qui est ici « aux manettes », qui exerce sa pleine souveraineté, laquelle ne peut que mener au bout ce qu’il a commencé de faire advenir. Ainsi donc, éveillés désormais à l’espérance des béatitudes, d’une humanité pleinement réalisée, « entrer dans le règne des cieux » est une condition d’accomplissement de cette espérance, autrement déçue d’avance. Pour que nous puissions voir se réaliser la promesse que nous font les béatitudes, nous devons laisser s’exercer sur nous la libre souveraineté du dieu qui a créé l’humanité : je dis bien « sur nous », ce ne peut être une affaire purement individuelle, car l’humanité est un collectif, l’humain est une entrée en relation et une certaine qualité de relation. Partant, il est inenvisageable que l’accomplissement de l’humanité puisse se faire « en moi » sans se faire « en toi », et même « en nous » c’est-à-dire sans transformer aussi ce qui fait notre relation entre toi et moi.

Note au passage : on voit que, nécessairement, dire « règne des cieux » n’est pas dire « règne dans les cieux » : c’est bien ici, maintenant, sur cette terre telle qu’elle est, qu’advient le « règne des cieux« . Le nom désigne l’origine de la souveraineté qui s’y exerce, pas son lieu. C’est aussi pour cela que je préfère la traduction « règne des cieux » à celle de « royaume des cieux« .

Bien, alors dépêchons-nous d’entrer dans ce « règne des cieux » ! Oui, mais il y a une condition sine qua non : sans cela, « vous n’entrerez pas dans le règne des cieux« . Et quelle est cette condition ? C’est une certaine qualité, ou quantité, de justice. Je parle de « quantité« , parce que plusieurs mots de Matthieu relèvent de ce registre : « …si votre justice ne déborde pas en profusion celle des scribes et des Pharisiens,… » La justice pourtant ne se quantifie pas, il me semble du moins. Alors que vient faire ici la « quantité » ?

C’est comme si se prolongeait la métaphore aperçue un peu plus tôt, à propos de « renverser » ou « remplir » (cf. l’épisode précédent, Les Béatitudes, âme des Ecritures) : Jésus est venu mettre un sens dans la loi et les prophètes, leur apporter une âme. De la même manière, les disciples et tous les humains doivent emplir de sens leur pratique de la justice « des scribes et des Pharisiens« . Ces derniers se caractérisent sans doute par leur répétition pointilleuse des lois, des règles, des textes. Mais la « justice » ne peut consister à répéter à la virgule près les textes de référence, même avec la révérence due dans la foi qu’ils contiennent la parole du dieu. Il faut encore quelque chose de plus, il faut les remplir de sens au point qu’ils « débordent » et soient porteurs d’une « profusion » de sens.

Tympan de ND de Paris – Au-dessous, la justice rendue par l’archange Michel, avec la balance à plateaux : « que pèses-tu ? » ; au-dessus, la justice débordante du Christ : « voilà ce que j’ai subi pour toi ».

Qu’est-ce que cela peut vouloir dire ? Il me semble qu’il y a ici un appel à vivre ces textes, à les faire passer dans sa vie, en les écoutant d’une manière qui les maximise, qui les prenne au sens le plus fort possible. C’est peut-être ce qui nous touche tant dans la figure de François d’Assise, dans sa manière de vouloir prendre l’évangile (au moins, …si j’ose dire !) au mot dans le moindre des aspects de sa vie ou de celle de son groupe. Entraînant du reste une confusion difficile à lever entre « prendre au mot » et « prendre au pied de la lettre » : il est parfois difficile, quand on ne veut pas laisser tomber « un iota » de quoi que ce soit, de ne pas dans le même temps accorder trop d’importance à la forme de l’expression. Nous nous heurtons aussi à ce même écueil, ici même, en essayant de peser chaque mot, mais avec le risque de trop s’y attacher. L’idéal serait un passage constant du plan général au plan de détail, dans un va-et-vient qui n’aurait de cesse.

Dans l’exercice même du droit et de la justice humaines, le même clivage existe. On peut être un « as du droit », un « ténor du barreau », au sens où l’on est rompu aux tours et détours du droit, au point de pouvoir toujours tirer son client des épines. On peut se trouver face à des jugements où « l’esprit du droit » est entièrement trahi en respectant la lettre de la loi, et c’est parfois ainsi que des juges affrontent des questions très difficiles ou aux conséquences importantes. On dit couramment en France que le Conseil Constitutionnel filtre le moucheron et avale le chameau : voilà, c’est l’âme du droit qui est trahie en s’appliquant à l’examen des détails juridiques, avec un refus de prendre de la hauteur sous prétexte de précision. On fait ainsi une « justice de scribe et de Pharisien ». C’est peut-être la différence entre le droit, avec sa lettre et sa technique, et l’équité, qui est plus au fond, plus totale.

Cette phrase que Matthieu met dans la bouche de Jésus est une sorte de titre général, qu’il va maintenant illustrer par des exemples particuliers : le comprendre ainsi va nous permettre deux choses. D’une part, comprendre les exemples qui vont nous être donnés en les lisant sous l’angle que nous venons de dégager : cela nous servira probablement à bien comprendre et ne pas tomber dans de fausses interprétations. D’autre part, ne pas nous contenter de ces exemples, mais y puiser la manière pour « déborder » la lettre de la loi (ou des prophètes), en imitant la manière de Jésus, en l’appliquant à des textes ou des passages qui, en dehors de ce commentaire même et plutôt dans notre vie ou notre recherche personnelles, nous paraitraient être des prolongement de la porte qui, dans les béatitudes, nous appelle à une plus grande humanité.

Les béatitudes, âme des Ecritures (Mt.5,17-19)

Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Amen, je vous le dis : Avant que le ciel et la terre disparaissent, pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi jusqu’à ce que tout se réalise. Donc, celui qui rejettera un seul de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire ainsi, sera déclaré le plus petit dans le royaume des Cieux. Mais celui qui les observera et les enseignera, celui-là sera déclaré grand dans le royaume des Cieux.

« Ne pensez pas que je sois venu pour renverser la loi ou les prophètes : je ne suis pas venu renverser mais remplir. » La succession de ces paroles attribuées à Jésus ressemble de plus en plus à un recueil : je n’entrerai pas dans la discussion de l’authenticité des paroles elles-mêmes, elles font partie du texte que nous commentons et cela nous suffit. Mais l’ordre dans lequel elles nous sont données relève à l’évidence de la responsabilité de Matthieu lui-même. Ainsi, après avoir énoncé des grands principes valables pour l’humanité tout entière, et précisément en vue de l’éclosion de son caractère profondément humain, Matthieu a inséré deux « dits » portant plutôt sur la qualité de disciple : peut-être parce que les premiers mots étaient dits aux disciples, dans le scénario matthéen, et qu’il fallait bien dès lors préciser leur fonction.

Il est cependant bien difficile de se rendre compte à présent si le passage d’aujourd’hui (qui a clairement sa cohérence et laisse ainsi penser qu’il est un « dit » indépendant), placé comme il est, renforce encore le rôle des disciples, ou si de nouveau il s’adresse à tous par leur biais : j’aurais tendance à choisir cette seconde option, parce qu’il me semble que notre passage présent se rapporte assez bien aux « béatitudes », par-dessus les deux « dits » précédents. En effet, on pourrait croire, à écouter les paroles solennelles et inaugurales de Jésus, qu’elles constituent une sorte de « nouveau décalogue », et toute la mise en scène conduit à cette intuition. Alors : continuité, ou substitution ?

La réponse se trouve dans le couple de verbes grecs [kataluoo / plèroo], que j’ai traduit par « renverser / remplir ». Il me semble qu’il emploie l’image du contenant, comme métaphore. La loi ou les prophètes sont présentés comme un vase, comme un contenant posé là. On peut les renverser comme on renverse un contenant, et par là on le vide de ce qu’il contenait en le rendant irrécupérable (« comme l’eau qui s’écoule sur la terre et qu’on ne peut recueillir.« , 2S.14,14). Ou on peut au contraire le remplir, et par là en faire bien des usages, suivant ce dont on le remplit.

C’est comme s’il nous disait que les béatitudes étaient là pour donner leur sens aussi bien à la loi qu’aux prophètes. Comme si la nouveauté consistait en ce « refrain » qu’il vient de nous apprendre, et qu’il faudrait se passer en boucle en lisant la loi ou les prophètes. Une loi ? Pour quoi faire ? Une loi pour une loi, une règle pour une règle, c’est surtout pour se rassurer. Ou pour s’assurer un pouvoir « divin » sur les autres en le faisant respecter. Et c’est souvent un éteignoir. Mais si c’est pour devenir plus humain, alors oui : elle prend sens. Par exemple, si ta porte vers le progrès en humanité est la douceur (« Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.« ), alors il te faut lire et vivre la loi en y cherchant un chemin de douceur : Pas d’autre dieu que le dieu de la douceur ; pas d’idole de la douceur mais dieu seul comme modèle ; pas d’invocation du dieu de douceur sans chercher à la vivre d’abord, pour que ce ne soit pas en vain ; sanctifie le jour du seigneur par l’exercice renouvelé de la douceur, etc. etc.

Et ainsi aussi des prophètes : ils donnent le point de vue du dieu sur le passé, sur le présent et sur l’avenir ; voilà qu’on peut donner consistance à ce point de vue par un contenu bien concret qui consiste en l’une des portes d’humanisation qui nous sont maintenant béantes.

Les paroles que Jésus a énoncées, et encore sans doute celles qui vont suivre (Matthieu va en faire se succéder beaucoup), sont livrées comme une clé d’interprétation de tout ce qui a précédé. Le recours à ce que nous appelons « l’Ancien Testament » est hautement légitime, et même recommandé. Mais à condition qu’il soit revisité et éclairé, et qu’on y porte comme une âme dans un corps l’esprit des béatitudes. Un beau contre-exemple, c’est l’usage qu’on en a fait dans les VII-VIII° siècles, en allant chercher toutes les pratiques de l’Ancien Testament pour les ré-instaurer dans la liturgie, dans la pratique de la vie, etc. sans filtre, mais telles que. Cela, c’est vraiment contraire à ce que je comprends de l’évangile d’aujourd’hui : et il y aurait ainsi bien des choses à expurger sans doute…

« Amen en effet, je vous le dis : jusqu’à ce que passent à côté le ciel et la terre, pas un iota ou un trait ne passera à côté , de la loi, jusqu’à ce que tout n’advienne. » Non, rien des énoncés de la loi ne doit être délaissé : mais s’ils sont vivifiés par les béatitudes. C’est ainsi pour toute la durée de ce monde.

La loi, ce n’est pas que le décalogue : j’ai pris tout à l’heure les premiers mots du décalogue pour mon exemple, mais ce qui est appelé la Loi, dans les grandes divisions juives des Ecritures, c’est l’ensemble du Pentateuque. Et les Prophètes, c’est tout le reste (sauf les Psaumes et les écrits de Sagesse). Que voilà une abondante littérature ! Or rien n’est à en rejeter, et si la lecture « brute » en peut parfois scandaliser le disciple, une lecture animée par les béatitudes, une lecture qui y cherche tel ou tel chemin d’humanité, en fera au contraire ses délices : même ce qui fait scandale prend alors du sens. Car s’émerveiller ou se scandaliser, c’est au fond la même faculté humaine : et tant mieux si elle s’exerce en lisant « la Bible », c’est que l’humanisation est en bonne voie !

« Pas un iota, pas un trait ne passera » : voilà qui n’est pas à entendre comme une injonction, mais bien plutôt comme une promesse. Une promesse de Jésus à notre égard. Si tu parcoures les Ecriture dans l’Esprit des Béatitudes, alors pas un trait, pas un iota, ne passera, sans qu’il prenne un sens pour toi. Nous ne lisons pas seuls : le Maître lit avec nous, et il nous enseigne, il fait ressortir à nos yeux ce qu’il nous est bon d’entendre, ce qui nourrit notre chemin et notre humanisation. Quelle merveilleuse promesse, quel encouragement quand ces lignes nous sont ardues !

« Qui donc délierait un de ces commandements et l’enseignerait aux humains, serait déclaré le moindre dans le royaume des cieux. Qui en revanche les ferait et l’enseignerait, celui-là serait déclaré grand dans le royaume des cieux. Et l’on retrouve le « laisser aller », cette fois pour un « commandement » : il n’est pas question de les laisser filer, de ne pas s’y attacher. « De quel amour j’aime ta loi : tout le jour je la médite ! » (Ps.118, 97).

Et il n’est pas non plus question -voilà pour les disciples, « sel de la terre » et « lumière du monde« – d’enseigner à qui que ce soit à relativiser cela. Ce serait être « le moindre dans le royaume des cieux« , pas en-dehors de ce royaume, mais pas au large en ces territoires d’humanité pleinement accomplie. S’il s’agit d’être pleinement accompli en humanité, la qualité, l’extension pour ainsi dire, de celle-ci, est capitale. Nous serons remplis, oui : mais si c’est un dé à coudre, il sera rempli ; si c’est une citerne, elle sera remplie. Et ce n’est pas la même chose. L’enjeu de chercher dans toute la loi et dans tous les prophètes, jusque dans les moindres détails, à parfaire son chemin d’humanité, est un enjeu majeur.

Les Ecritures nous sont données pour toujours, afin que nous puissions les parcourir en esprit et y développer, autant que nous avons le désir, notre humanité. Les béatitudes sont la clé de celle-ci, les Ecritures le « corps » pour cette âme.

P.S. : cher lecteur, je partage avec toi une petite joie. Cet article est le 500° que je publie ici ! Voilà une étape que je n’aurais pas pensé franchir : merci à toi qui as la patience de me lire encore…

Elan vers la lumière (Mt.5,14-16)

Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux.

« Vous, vous êtes la lumière du monde. » Le maître continue de s’adresser à ses disciples, en leur parlant d’eux-mêmes, de leur qualité de disciple, relativement à toutes ces foules au profit desquelles il leur a parlé d’abord, énonçant pour elles les béatitudes comme autant de chemins d’humanité.

Il a d’abord pris la métaphore du sel, pour situer leur fonction de disciple. Maintenant, c’est celle de la lumière. Celle-ci fait contraste avec la précédente : le sel évoquait d’abord ce rôle de proximité, cette faculté de s’unir, qui est la première valeur faisant le disciple. Le sel joue sur des sens de proximité : le toucher, le goût. La lumière, elle, paraît agir de plus loin, de manière plus générale, plus à distance. Elle sollicite plutôt le sens de la vue, qui est plus distancié que celui du goût ou du toucher. Cela n’empêche pas la lumière de rejoindre ceux qu’elle éclaire, mais c’est plus en constituant une atmosphère, en instituant les conditions qui permettent de voir.

L’expression « lumière du monde » a une une portée on-ne-peut-plus universelle ! C’est pour le monde entier que les disciples constituent cette atmosphère, ce sont les humains du monde entier auxquels ils permettent de voir. On se souvient que la lumière est la première de toutes les créatures, dans le premier récit de création, « Que la lumière soit ! » (Gn.1,3) : c’est comme si elle était la condition première de la vie de toutes choses, la première émergence hors du chaos. C’est d’ailleurs ce que l’on dit à une personne aimée, quand on l’appelle « lumière de mes yeux » (cf. par exemple Tb.10,05) : sans cette personne, aucune vie n’est possible !

Mais le thème de la lumière est aussi lié à celui de l’enseignement, peut-être parce que l’enseignement aussi a pour but de rendre la vie possible : « Ces préceptes sont une lampe, l’enseignement, une lumière : instruction et discipline sont un chemin de vie. » (Pv.6,23). Autrement dit, quand Jésus emploie cette métaphore pour révéler aux disciples ce qu’ils sont, il laisse entendre non seulement qu’ils sont chargés de rendre la vie possible , mais aussi qu’ils ont un rôle pour instruire -ce qui ne passe pas nécessairement par des discours, entendons-nous bien : le meilleur enseignement, c’est l’exemple !-.

Le lien entre lumière et universalité se trouve dans le second Isaïe, lié à la thématique du Serviteur : « C’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob, ramener les rescapés d’Israël : je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. » (Is.49,06) Le « Serviteur », c’est peut-être une personne individuelle, c’est peut-être un petit groupe, la chose est débattue : mais il s’agit bien dans touts les cas d’une figure de salut par substitution : le « Serviteur » va montrer dans sa vie la pleine réalisation de l’alliance dans l’histoire par une fidélité parfaite, mais va aussi attirer sur soi tout le refus du dieu qui s’exprime dans le monde. Et voilà que cette fonction est aussi identifiée comme « lumière« . Cela conforte notre idée que l’aspect d’enseignement attendu des disciples est surtout lié à l »exemple qu’offre leur vie, cela peut aussi laisser entendre que ce témoignage est collectif, que Jésus les prend comme une « communauté de disciples » en les déclarant « lumière ».

« La ville ne peut être cachée, qui s’étend au-dessus d’une montagne ;… » Et voici une parole un peu en décalé eu égard à celle que nous venons d’entendre (ou de lire), mais la chose va s’éclairer dès le verset suivant. Comme précédemment, une fois faite la déclaration, une fois montré le rôle et la fonction des disciples, il en vient tout de suite à la manière de la vivre.

Cela est énoncé à travers une évidence : quand une ville s’étend sur le sommet d’une montagne, il est impossible de la camoufler. Au creux d’un vallon, c’est possible, mais sur le sommet, ou le flanc haut, d’une montagne, il n’y faut même pas songer. Pensons à Briançon, pensons à Saint-Bertrand-de-Comminges, pensons à Assise : rien à faire, on les voit de loin et même de très loin. Si un incendie s’y déclare, on le verra aussitôt ; si elles sont détruites, on le verra immédiatement. Mais si elles sont belles et entretenues, on le verra aussi de très loin. Bien, c’est un fait, posé là pour le moment.

« …non plus qu’on allume une lampe pour la placer sous le boisseau mais sur le chandelier, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. » L’exemple maintenant se rapproche de la lumière, notre thème initial, et on commence à entrevoir où l’on en vient. La lampe dont nous parlons ici, c’est la lampe à huile que les archéologues retrouvent à la pelle tant elle était en usage : le petit réservoir à huile, souvent en terre cuite, avec d’un côté une poignée pour la pincer entre deux doigts, de l’autre un petit bec par lequel on glisse une mèche qui trempe dans l’huile du réservoir d’un côté et paraît à l’air libre de l’autre. Quand on met la flamme au bout de la mèche, elle pompe doucement l’huile du réservoir et fait ainsi durer sa lumière.

Une telle lampe peut être emmenée avec soi à travers la maison, mais arrive le moment où il faut bien la poser pour se livrer aux activités que l’on doit. La poser, mais où ? Les anciens avaient des supports assez hauts, sur lesquels on pouvait poser la lampe de sorte que la lumière s’en diffuse le mieux possible dans toute la pièce. Et là encore, nous avons une sorte de raisonnement par l’absurde : allumer une lampe, c’est pour qu’elle éclaire. Il serait donc totalement absurde de la placer sous le boisseau, c’est-à-dire sous le contenant opaque servant à mesurer les quantités domestiques (aujourd’hui, ce serait peut-être sous le verre-mesureur, souvent en inox), car la lumière ne s’en diffuserait pas.

« Que brille ainsi votre lumière devant les humains, en sorte qu’ils voient de vous les belles œuvres et rendent gloire à votre père, celui qui est dans les cieux. Et voilà enfin la fin de ce qui a paru d’abord une digression : si certains sont faits disciples, c’est pour qu’ils se voient. Les déclarer « lumière du monde », c’est leur assigner une impossibilité de se cacher. Leur manière de vivre doit rendre la vie possible autour d’eux, où qu’ils soient. Leur manière d’être est faite pour que chacun puisse, en les côtoyant, non pas faire autre chose que ce qu’ils ont à faire, mais bien le faire en s’humanisant (revenons aux béatitudes).

La transparence des disciples dans leur agir est telle que ceux qui les voient, voient leurs « belles œuvres« , d’une part, mais en discernent aussi l’origine et « rendent gloire à votre père » : du disciple, il est attendu une relation au « père, celui qui est dans les cieux », qui se voie aussi. C’est une exigence qui n’est pas mince !

Il me semble que cela appelle de chacun une méditation de chaque instant, pour tenter de saisir ce que cela veut dire pour son action et sa manière de vivre, et pour infléchir ses modes de vie. Bien sûr, nous sommes aisément tributaires ici de la relation à notre propre père, celui qui n’est pas dans les cieux : cela pourrait cependant « polluer « un peu cette recherche. Avisons-nous peut-être d’une chose, c’est qu’humainement, nous avons le plus souvent plusieurs pères : plusieurs sont ceux qui ont rendu notre vie possible, qui ont prêché d’exemple pour nous servir de modèles et nous faire oser l’aventure de la vie, et inventer notre vie. Il y a là un espace qui nous libère un peu, et nous permet d’orienter nos yeux vers le haut pour chercher comment notre vie est différente et libérée par notre relation à « notre père, celui qui est dans les cieux« .

Mais je remarque ici que, si tous les hommes peuvent avoir les yeux levés vers les disciples, qui ne se cachent pas plus qu’une ville établie sur une montagne, pour en recevoir la lumière qui leur rend la vie possible, les disciples à leur tour ont les yeux levés, pour chercher leur père « qui est dans les cieux« , à la lumière sans doute de la parole que leur délivre leur maître Jésus.

Le disciple au service d’un chemin d’humanité (Mt.5,13)

Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien : on le jette dehors et il est piétiné par les gens.

« Vous êtes, vous, le sel de la terre :… » Voilà une affirmation que Jésus adresse aux disciples, directement : c’est d’eux qu’il est question, alors que dans les béatitudes qui précèdent, le propos qu’ils entendent concerne toute l’humanité dans son ensemble. Mais que peut bien vouloir dire cette métaphore : « sel de la terre » ?

Quand une terre est salée, volontairement, c’est généralement pour qu’il n’y repousse rien : ainsi les Romains répandirent-ils du sel sur Carthage détruite, pour qu’elle ne puisse renaître. Pratique qui est aussi connue dans les Ecritures : « Tout ce jour-là, Abimélek donna l’assaut à la ville, il s’en empara et tua tous ses habitants. Puis il la détruisit et y sema du sel. » (Jg.9,45). Mais ce n’est sans doute pas le sens que Jésus veut donner ici à ses disciples, on le devine aisément !

Plus frappante dans les Ecritures est la mention du sel au moment des sacrifices rituels : « Sur tout présent réservé qui consiste en offrande de céréales, tu mettras du sel ; tu ne laisseras pas ton offrande manquer du sel de l’alliance avec ton Dieu ; avec tout ce que tu réserveras, tu apporteras du sel. » (Lv.2,13). Cette pratique se perpétue, puisque le sel est mentionné comme essentiel aux sacrifices, quand il est question du retour d’exil et de la restauration des pratiques du peuple d’Israël : « Ce qui est nécessaire pour les holocaustes du Dieu du ciel : les jeunes taureaux, les béliers, les agneaux, le blé, le sel, le vin et l’huile, que cela leur soit donné sans aucune négligence, jour après jour, selon les indications des prêtres de Jérusalem. » (Esd.6,9). Le sel est un agent conservateur contre la corruption, donc en faveur du maintien efficace d’un aliment offert en état d’être consommé. Ce n’est pas que le dieu consomme ce qu’on lui offre, bien des textes rendent impossible une telle pensée (attribuée au contraire aux autres dieux d’autres nations -sans doute à tort d’ailleurs). Mais l’usage rituel du sel a sans doute pour fonction de rappeler au cœur du fidèle israélite que les sacrifices ne sont pas une simple formalité à laquelle tout homme, pur ou impur, pouvait prendre part. Le dieu, qui sonde le cœur, veut la vérité dans l’homme intérieur (Ps. 51 : 6). Il demande la droiture, la pureté des intentions et des affections chez tous ceux qui s’approchent de lui en vertu de cette alliance, laquelle du côté de Dieu, ne peut jamais faire défaut.

Si l’on part de cette référence dans les Ecritures (et Matthieu nous a désormais habitué à cette référence qu’il fait à la moindre occasion), cette comparaison assignerait aux disciples un rôle analogue, après l’énoncé des béatitudes : s’il est donné à tous les hommes d’avoir en toute situation un chemin vers le bonheur et de réaliser quelque chose de la pleine humanité, alors les disciples seraient le stimulant de ce chemin à faire, ceux qui ont pour fonction de maintenir dans l’humanité la pureté de visée, de rappeler à tous ce qui est la visée de tous et que nous venons de rappeler.

Cela rejoint aussi la fonction la plus commune et la plus « naturelle » du sel, celle de l’assaisonnement : « Un mets fade se mange-t-il sans sel, le blanc de l’œuf a-t-il quelque saveur ? » (Jb.6,6). Le sel a en effet la faculté de révéler la saveur de ce à quoi il est uni. Il n’en faut pas trop, le goût du sel lui-même rend la chose immangeable ! Mais en petite quantité, il fait ressortir la saveur. Ainsi les disciples seraient-ils forcément minoritaires parmi les humains, mais leur fonction serait de révéler chez tous les humains leur qualité humaine, dans cette fameuse recherche de bonheur et dans ces qualités particulières, énoncées dans les béatitudes. tout cela se rejoint.

« …or si le sel devient émoussé, en quoi sera-t-il salé ? » Après l’affirmation, la question. On la traduit souvent « si le sel devient fade…« , ce qui donne certes le sens, mais le verbe employé (devenir émoussé) a quelque chose de plus expressif : il n’y a plus la qualité qui tranche, qui pénètre. De même qu’un couteau émoussé ne parvient plus à entamer ce que l’on veut couper, le sel ici ne parvient plus à agir sur ce à quoi on l’unit. Sa vertu propre ne pénètre plus : partant, la saveur de l’autre chose n’est plus révélée. Est-ce parce que ce sel s’est éventé ? Est-ce pour une autre raison ? On n’en sait rien, mais le résultat est là.

Mais si l’on en vient à ce point, il n’y a plus grand chose à attendre de ce condiment : on ne sale pas du sel ! S’il a perdu son pouvoir de pénétrer, quelle qu’en soit la raison encore une fois, elle ne peut lui être restituée. Et il en va de même du disciple : s’il perd sa faculté d’union, sa capacité de relations, sa faculté de se faire proche, de se mêler à la vie des gens, il n’est plus apte à faire ressortir leur humanité. Cela est parfaitement cohérent avec ce que nous avons vu déclencher chez Jésus l’appel des premiers disciples, notamment de Pierre et André : ce regard circulaire jeté sur sa proximité qui lui fait discerner avec un œil sûr où lancer son épervier, et voilà le « pêcheur d’hommes ». La première qualité du disciple, chronologiquement parlant si j’ose dire, est décidément la faculté d’union. Parce que c’est bien grâce à celle-ci que le disciple pourra ouvrir ceux qui l’entourent à l’espérance des béatitudes, les aider à s’affiner en humanité.

Combien font fausse route ces gens qui se prétendent « disciples de Jésus », mais ne cessent de se couper du monde et des autres, de se situer en rejet, de juger et condamner ! C’est faux dès le début…

« Il n’a dès lors de force en rien sinon à être jeté dehors pour être piétiné par les gens. » Et voilà qui est en quelque sorte confirmé par la conclusion : aucune « énergie » dans ce disciple, aucun principe agissant. A quoi bon dès lors ? « être jeté dehors pour être piétiné par les gens« , n’est-ce pas la description de la considération apportée par « les gens » à ces « pseudo-disciples » qui ne leur apportent rien, pire : qui les tiennent à part et se tiennent à part ?

Il est fréquent aujourd’hui que des disciples du Christ se rendent compte qu’ils suscitent plutôt le mépris ou la méfiance, parfois la dérision : il ne s’agit pas d’abord de « persécution », hélas (oserais-je dire !), mais plutôt du juste retour, déjà annoncé ici-même dans l’évangile de Mathieu, de leur non-proximité avec le monde d’aujourd’hui, qui les rend inopérants comme disciples.

En réalité, Matthieu manifeste d’emblée que les disciples ne sont pas disciples pour eux-mêmes : ils ont un rôle à jouer, ils sont là pour que l’humanité accède à l’espérance des béatitudes, s’y reconnaisse dans au moins l’une ou l’autre des « portes » que celles-ci constituent, et en fasse un chemin d’humanité véritable. Ce sont de tels disciples que nous attendons tous !

Vers une humanité véritable (Mt.5,3-12)

Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! C’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

Heureux les pauvres dans l’esprit en ce qu’à eux est le royaume des cieux. Heureux ceux qui pleurent en ce qu’ils seront consolés. Heureux les doux en ce qu’ils auront comme lot la terre. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice en ce qu’ils seront rassasiés. Heureux ceux qui ont pitié en ce qu’on aura pitié d’eux. Heureux les purs par le cœur en ce qu’ils verront le dieu. Heureux les faiseurs de paix en ce qu’ils seront nommés fils du dieu. Heureux ceux qui sont poursuivis à cause de la justice en ce qu’à eux est le royaume des cieux. Heureux êtes-vous lorsqu’ils vous insultent et vous poursuivent et disent tout mal à votre sujet à cause de moi. Soyez joyeux et exultez en ce que votre salaire sera grand dans les cieux : ainsi en effet ont-ils poursuivi les prophètes vos prédécesseurs.

On a coutume d’appeler le texte que nous venons de lire « les béatitudes ». C’est un texte extrêmement célèbre, et qui pour cela même est souvent repris à part, hors de son contexte. Or le choix fait ici de lire l’évangile de Matthieu comme une suite, comme si on le découvrait pour la première fois comme lecteur, en se laissant mener par Matthieu où il le veut, ce choix nous impose au contraire de lire ce passage dans son contexte.

Pour cela, je voudrais prendre un peu de recul et le considérer dans son ensemble, là où jusqu’à présent nous avons été conduits : pour cette raison, je ne vais pas détailler les mots comme je le fais souvent, et je renvoie pour cela à un autre commentaire déjà publié, « Il est où le bonheur, il est où ?« 

La première remarque que nous faisons, c’est la récurrence constante du mot [makarioï], « heureux » (au pluriel). Une telle formulation n’est pas une invention, elle se trouve déjà dans les écritures. L’adjectif « heureux » est déjà très présent dans le Livre du Deutéronome, il est souvent associé à la récompense de celui qui observe les commandements. Et puis c’est la Reine de Saba qui, la première, déclare à Salomon qu’elle visite : « Heureux tes gens, heureux tes serviteurs que voici, eux qui se tiennent continuellement devant toi et qui entendent ta sagesse ! » (1R.10,8) : c’est la formule d’une étrangère, qui associe le fait d’être « heureux » à l’écoute de la sagesse.

Et de fait, c’est dans la littérature de sagesse que l’on trouve le plus souvent de telles formules, à commencer par le tout premier verset du tout premier psaume :  » Heureux est l’homme qui n’entre pas au conseil des méchants, qui ne suit pas le chemin des pécheurs, ne siège pas avec ceux qui ricanent, » (Ps.1,1), ou encore  » Heureux l’homme dont la faute est enlevée, et le péché remis ! Heureux l’homme dont le Seigneur ne retient pas l’offense, dont l’esprit est sans fraude ! » (Ps.31,1-2). C’est encore le cas parmi les écrits de sagesse les plus récents : « Heureux l’homme qui n’a pas failli en paroles et n’est pas tourmenté du regret de ses fautes. Heureux celui que sa conscience ne condamne pas et qui n’a pas perdu l’espoir » (Si,14, 1-2). Il s’agit en général de textes qui sont surtout issus de l’expérience humaine, et qui ont dans un second temps pris place parmi les textes fondateurs, comme exprimant eux aussi la parole du dieu. Cette recherche du bonheur, fondamentalement humaine, se teinte donc de l’expérience de foi, et apprécie la vie selon d’autres critères. Dans le livre de Tobie, on trouve la proclamation « heureux ! » dans un contexte paradoxal : « Heureux tous ceux qui s’affligeront sur toi à cause de toutes tes épreuves : en toi ils se réjouiront, ils prendront part à ta joie pour toujours. Mon âme, bénis le Seigneur, le Grand Roi » (Tb.13,16). La vie est prise non dans son instantanéité, mais dans sa durée, c’est là qu’elle peut être appréciée, prisée, évaluée.

Ainsi donc, on peut dire que ces premières paroles de Jésus à ses disciples énoncent des réalités d’expérience, qui appartiennent à l’expérience humaine : un expérience faite, pour certains, ou une expérience à faire, pour d’autres. Elles invitent à situer notre vie dans sa durée entière (et même dans sa portée au-delà de cette vie, peut-être), pour se positionner dans les circonstances ponctuelles énoncées. Pour le dire autrement, elles s’appuient sur notre générale et légitime recherche du bonheur, pris au sens d’une vie « bonne » source de joie, pour ouvrir cette route dans certaines circonstances inévidentes à cet égard. Et cela, en proposant des rapprochement parfois proches du paradoxe. Le programme proposé par Jésus à ses disciples, c’est d’être heureux, en s’entendant sur ce que cela veut dire.

Mais il nous faut ici remarquer une autre chose : c’est la récurrence tout aussi fréquente du mot [oti], souvent traduit par « parce que« . A vrai dire, le mot signifie d’abord « en ce que » ou « en tant que » (il peut aussi vouloir dire « parce que, mais dans un second temps seulement). Ce n’est qu’une nuance, bien sûr, mais il me semble qu’elle mérite d’être relevée. Si on lit, par exemple, « Heureux les pauvres dans l’esprit en ce qu‘à eux est le royaume des cieux » , il me semble que la dernière partie de la phrase vient plutôt comme une précision partielle : il n’y a pas « que du bonheur » (comme on dit aujourd’hui !) à être pauvre en esprit, il y a néanmoins là un réel chemin vers le bonheur dans la mesure où cet état rend possesseur ou destinataire du « royaume des cieux« . Cette nuance fait moins saisir une pure conséquence, éventuellement différée dans le temps, qu’un contenu, a priori imperceptible et pourtant dès à présent réel, de la situation évoquée. Et aussi, ce qui n’est pas de petite importance, il me semble que cette nuance de traduction renonce à faire l’impasse sur ce qu’il peut y avoir de difficile dans la situation vécue : ce n’est pas de l’angélisme, c’est tracer un chemin. Ainsi, les béatitudes nous invitent à affronter la vie comme elle vient, mais possesseurs d’un secret : il y a toujours un chemin vers le bonheur, quelles que soient les circonstances. Non, tout n’est pas rose, et il faut parfois faire face à des difficultés ou des souffrances cruelles ; mais non plus, il n’y a jamais de raison de désespérer, et « même le plus noir nuage a toujours sa frange d’or ».

Ces béatitudes sont-elles huit ? Sont-elles neuf ? Formellement, le mot « heureux » revient neuf fois. Mais il me semble que les deux dernières sont en fait la même, développée. Nous avons en effet : « Heureux ceux qui sont poursuivis à cause de la justice, en ce qu’à eux est le royaume des cieux. Heureux êtes-vous lorsqu’ils vous insultent et vous poursuivent et disent tout mal à votre sujet à cause de moi. Soyez joyeux et exultez, en ce que votre salaire sera grand dans les cieux : ainsi en effet ont-ils poursuivi les prophètes vos prédécesseurs. » Dans les deux cas, il est question d’être « poursuivis« , c’est-à-dire recherché, éventuellement proscrit, comme aujourd’hui un lanceur d’alerte. Et si la première de ces deux phrases est la plus générale, et peut s’appliquer à toutes sortes de situations, la deuxième en fait une application particulière à « vous« , c’est-à-dire à ceux qui ont la qualité de disciples : qui l’ont, ou qui la recherchent. C’est comme si les prophètes faisaient modèles pour les disciples poursuivis, et comme si à leur tour ces disciples faisaient modèle pour des situations bien plus larges, puisqu’il ne s’agit pas que de foi mais bien de justice. Il y a certes une justice, ou une justesse, dans la foi, mais la notion dans la vie humaine est bien plus large en réalité.

Cette justice, du reste, revient elle aussi deux fois dans ces « béatitudes » : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, en ce qu’ils seront rassasiés » et « Heureux ceux qui sont poursuivis à cause de la justice, en ce qu’à eux est le royaume des cieux« . La justice est une aspiration profonde du cœur humain, une réalité vitale. Elle est aussi nécessaire que le manger et le boire, et sans doute c’est précisément quand elle est perçue comme telle que s’ouvre le chemin du bonheur, comme une certitude qu’elle ne peut manquer. Désirer la justice à ce point, c’est déjà entrer dans ce qu’est la justice, c’est être soi-même juste. Et si cela provoque chez d’autres une réaction de rejet, de refus, au point d’engager des poursuites, c’est encore une confirmation d’être dans le juste. Attention, il ne s’agit pas de verser dans un délire de persécution : le désir, faim et soif, de justice est premier, autrement dit l’examen approfondi de ma « cause » avec un recul critique, pour constater qu’elle n’est peut-être pas aussi « juste » que j’imagine, et que ce que j’appelle « persécution » est peut-être une exigence légitime ?

Tout ce que nous venons de dire, et aussi la nature même de la littérature de sagesse, invite à voir aussi dans les béatitudes une sorte d’esquisse de ce qu’est l’humanité, de ce que c’est qu’être « humain ». Si on met ensemble les premiers termes de chaque béatitude, on a ainsi les conditions suivantes d’une humanité véritable : pauvre en esprit (c’est-à-dire jamais renfermée sur ce qu’elle considère un bien propre, mais ouverte autant pour donner que pour recevoir), pleurant (c’est-à-dire capable de larmes, qu’elles soient de joie ou de peine, capable de se laisser émouvoir), douce (c’est-à-dire jamais dans quelque violence que ce soit), ayant faim et soif de justice (c’est-à-dire tendant toujours vers l’établissement de la justice, en soi-même comme au bénéfice de tous), ayant pitié, pure par le cœur, établissant la paix, et éventuellement poursuivie à cause de la justice. Chacun pourra se mesurer à cette esquisse, mais on conviendra sans doute que c’est un beau modèle d’humanité. Faut-il réunir touts ces traits, je n’en sais rien : mais il semble qu’au moins l’un d’entre eux fasse entrer dans une dynamique qui établit en quelqu’un cette humanité véritable et désirable.

Il y a encore une autre récurrence, qui forme un cadre : c’est la mention du « Royaume des cieux« . Celui-ci est d’emblée l’objet de la prédication de Jésus, après celle de Jean-Baptiste. Les Cieux sont la manière dont Matthieu évite de nommer le dieu lui-même, comme on le cherche dans la tradition juive. Ce cadre fait ressortir que tous les seconds termes, sans doute, sont à comprendre comme relevant de l’invisible du dieu : non nécessairement comme « reportés à plus tard », « dans une autre vie », mais comme appartenant à ce que le dieu, lui, voit d’abord. Cette royauté (la faculté d’exercer le pouvoir), ce règne (l’exercice actuel de cette royauté) ou ce royaume (le domaine dans lequel s’étend le règne), on pourrait traduire par l’un des trois termes qui se confondent en grec, sont le « lieu » où s’épanouit et se manifeste le bonheur proclamé.

Au total, on peut dire que Jésus donne à ses disciples des clés pour rejoindre l’universalité des hommes, en se fondant sur leurs aspirations profondes et fondamentalement sur celle au bonheur, mais aussi en nommant des clés ouvrant à chacun une voie vers la réalisation et de son humanité et de son bonheur. C’est peut-être pour cela que ce texte a un retentissement tellement universel, et qu’il rejoint tant de personnes.

Une parole inaugurale (Mt.5,1-2)

Voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait :

« Or en voyant les foules, il monta dans la montagne, et après s’être assis, ses disciples s’approchèrent de lui ;… » Nous avons ici deux petits versets charnières. On passe d’une description de l’action de Jésus à un énoncé de ce qu’il dit. Dire cela pourrait donner l’impression que ces versets sont de peu d’importance, qu’ils ne servent que pour passer d’une chose à une autre. Au contraire, il me semble qu’ils sont révélateurs.

D’abord, c’est en « voyant le foules » que quelque chose change : contrairement au Baptiste, à qui Matthieu le réfère depuis le début soit expressément soit par des rapprochements d’expression, Jésus va au-devant des gens, il va les trouver en quelque sorte « chez eux ». Le fait que, comme pour le Baptiste (et la comparaison est volontaire, on l’a vu dans le dernier verset du passage précédent), des foules se rassemblent, peut être une vraie surprise. Le pluriel, « les foules » souligne l’affluence. Ce n’est peut-être pas ce que Jésus a voulu, en tous cas manifestement pas ce qu’il a recherché. Il se trouve au moins surpris.

Sa réaction devant les foules est de monter « dans la montagne » : où se trouve-t-il ? On n’en sait rien. Les guides ont bien nommé « Mont des Béatitudes » une hauteur au bord du lac de Tibériade, mais Matthieu nous a dit que Jésus et ses quatre disciples « parcouraient la totalité de la Galilée« . Il nous a dit aussi que c’est aussi de Syrie (pas seulement) que se faisait l’afflux de souffrants. Par conséquent, impossible de dire où cela se passe. Mais peut-être que cela est tout-à-fait étranger à l’intention de l’écrivain, qu’il ne veut pas nous dire où, mais bien quoi : ce qui compte c’est « monter dans la montagne« .

« Monter dans la montagne« , c’est peut-être une façon d’échapper aux foules, mais Matthieu ne semble pas le laisser penser ici. A vrai dire, la conjonction de foules et d’une personne qui « monte dans la montagne » fait plutôt penser à … Moïse au Sinaï. Il y a en effet de nombreux va-et-vient dans le texte de l’Exode (les chapitres 19 à 24, en particulier), et c’est une sorte de nouvelle loi, d’ « octologue », que Jésus va énoncer sous peu.

Du reste, la mention immédiatement suivante « il s’assit » confirme ce rapprochement, dans la mesure où siéger, c’est présider. Il s’agit d’une sorte d’intronisation, et le rapprochement avec l’Exode fait voir aussi toute la différence. Car Moïse se situe comme un médiateur : il est appelé sur la montagne, et il y monte d’abord avec quelques autres, mais bientôt seul pour ce qui est de la dernière ascension. Néanmoins, il y va au nom du peuple, qui le délègue avec crainte, et il revient pour énoncer à celui-ci les paroles que le dieu lui a dites, et ce va-et-vient physique, géographique, illustre sa situation d’intermédiaire. Mais là, Jésus s’assoit, c’est-à-dire qu’il a l’autorité pour énoncer lui-même les paroles qui vont désormais guider tout ce peuple. Il y a en lui quelque chose de plus qu’en Moïse même !

Or, c’est même toute la situation qui devient différente : nul n’osait ne serait-ce qu’approcher la montagne, au-dessus de laquelle le dieu se tenait. Mais ici, « ses disciples s’approchèrent » : il y a en lui une nouvelle accessibilité. Les quatre qu’il a appelés et qui font groupe avec lui dans cette première pérégrination, vont être les auditeurs privilégiés, mais peut-être pas exclusifs, de ce qui a être dit. Et voilà qui fait un écho direct à ce qui a précédé, à ce soin apporté à chacun dans sa souffrance, à ce temps passé autant qu’il fallait avec chaque membre de cette foule qui pourrait devenir un nouveau peuple.

Je ne peux m’empêcher d’ajouter un mot sur la situation, tant elle est incongrue pour les illustrateurs : on a un Jésus assis, et des disciples, au moins quatre mais peut-être plus, dont rien ne dit qu’ils sont assis, mais plutôt debout pour accueillir avec respect une parole importante. Trouver une telle illustration est quasi-impossible ! Si Jésus est assis, on lui met presque toujours des foules (!) assises elles aussi : et même le plus souvent, Jésus est debout et tout le monde assis !! C’est dire si l’on est ici face à quelque chose d’exceptionnel… et de contre-intuitif pour nos mentalités.

« … et ouvrant la bouche il les enseignait en disant : … » Et voilà que de nouvelles paroles vont être prononcées, avec toute la solennité de ce qui institue du neuf. Il s’agit du contenu de l’enseignement, puisque c’est bien le verbe « enseigner » qui est ici employé par Matthieu. Or ce verbe a été déjà employé pour décrire ce que faisait Jésus « dans la totalité de la Galilée« , mais nous n’en avions eu aucun extrait. Tout se passe donc comme si, dans ces versets charnières, Matthieu voulait d’une part nous préparer à entendre ce qu’était cet enseignement de Jésus, mais aussi donner à cet enseignement le statut qui lui revient, à savoir une parole solennelle de portée au moins égale à celle donnée par Moïse sur le Sinaï et qui avait constitué ces auditeurs en peuple.

Primauté du soin (Mt.4,23-25)

 Jésus parcourait toute la Galilée ; il enseignait dans leurs synagogues, proclamait l’Évangile du Royaume, guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple. Sa renommée se répandit dans toute la Syrie. On lui amena tous ceux qui souffraient, atteints de maladies et de tourments de toutes sortes : possédés, épileptiques, paralysés. Et il les guérit. De grandes foules le suivirent, venues de la Galilée, de la Décapole, de Jérusalem, de la Judée, et de l’autre côté du Jourdain.

« Et il emmenait en tournée [ce groupe] dans la totalité de la Galilée, enseignant dans leurs synagogues et proclamant l’évangile du royaume et soignant toute maladie et toute faiblesse dans le peuple. » Jésus est maintenant entouré de deux fratries qu’il s’est choisi, alors qu’il allait et venait, probablement en discutant, sur le front de mer. Et apparemment, cela change quelque chose : voilà qu’il conduit ce groupe, ce que suppose nécessairement le verbe employé par Matthieu, [périagoo], littéralement conduire autour. Mais il le conduit non plus seulement à Capharnaüm, mais bien dans la totalité de la Galilée, ce qui est d’une tout autre ampleur.

Il s’agit maintenant d’une tournée, ce qui tranche avec la pratique du Baptiste : celui-ci s’était posé au Jourdain, où il baptisait. Jésus ne reprend pas cette pratique, en revanche il va au-devant des gens. Il va les chercher où ils sont. Là où le Baptiste provoquait à un déplacement, à un acte qui montrait déjà une mise en mouvement, Jésus prévient le moindre mouvement, ou plutôt il vient provoquer le mouvement.

Matthieu nous dit qu’il enseigne dans leurs synagogues , d’un enseignement qui est déjà appuyé sur un exemple, celui du groupe qu’il a formé et qu’il entraîne, avec les significations que nous avons déjà vues. Les synagogues sont des lieux de rassemblement (c’est le sens même de leur nom) qui datent du retour d’exil : c’est le mouvement des pharisiens qui a poussé à ces regroupements fréquents et locaux, la possibilité de se rendre au temple reconstruit étant plutôt exceptionnelle. Ce sont des lieux pour écouter et proclamer la parole, l’étudier, la prier ; tout ce qui est lié aux sacrifices dans le culte reste en revanche attaché au temple de Jérusalem. Si donc Jésus enseigne dans les synagogues, c’est qu’il parle en s’appuyant sur les livres saints, en les expliquant.

Mais il ne fait pas que cela, Matthieu nous dit aussi qu’il « proclame l’évangile du Royaume« , et cela, pas forcément à la synagogue : je ne veux pas dire qu’il n’y a aucun lien avec la proclamation du royaume dans son enseignement fondé sur les Ecritures, bien au contraire, mais la manière dont Matthieu s’exprime laisse à penser que tout n’est pas contenu là, et que cette proclamation continue au-delà de la synagogue et du rassemblement qui s’y fait. Le royaume, ou le règne, ou la royauté, ce sont ceux dont Jean proclamait aussi qu’il était maintenant advenu : l’accomplissement de l’espérance messianique du peuple.

Et cette proclamation s’accompagne d’un troisième geste de Jésus, celui de soigner : le soin, c’est la sollicitude envers quelqu’un, pour que cette personne soit rendue à elle-même, en pleine possession d’elle-même. Jésus s’attaque ainsi à toute maladie et toute faiblesse dans le peuple : il veut un peuple qui soit vigoureux, en bonne santé, dans tout son dynamisme. Mais cela se fait par le soin, c’est-à-dire par une attention personnelle portée à chacun, non par un effet de groupe, global, de masse.

Il y a ici une sorte d’école : pour la proclamation de l’évangile, il faut le support d’un groupe marqué par une fraternité ouverte sur tous et capable de s’intéresser avec efficacité aux personnes qui sont dans sa proximité, capable aussi de renoncer à certaines facilités ou certaines relations pour porter son attention sur cette proclamation (je reprends ici des éléments du passage précédent). Et cette proclamation se fait par une référence et un approfondissement expliqué des Ecritures, mais aussi par un soin porté à tous ceux qui en ont besoin, que ce soit dans les rassemblements ou hors de ceux-ci. Et alors, Jésus agit.

« Et sa renommée se répandit dans la totalité de la Syrie ; … » Voilà l’effet étonnant des éléments qui précèdent : la renommée de Jésus se répand en-dehors des frontières : c’est la Syrie voisine qui en est touchée ! Rappelons que la Via Maris qui passe à Capharnaüm mène précisément à Damas, capitale de la Syrie. Mais Matthieu insiste : ce n’est pas seulement à Damas, ou sur la route de Damas, que sa renommée se répand, mais bien dans « la totalité de la Syrie« , alors même qu’il emmenait son groupe dans « la totalité de la Galilée« .

Il y a là sans doute une réflexion de Matthieu : quand on proclame l’évangile, on fait bien de se concentrer sur la proximité. Mais ce n’est pas forcément elle qui est la première « conquise », ou du moins secouée, par cette proclamation. Et Jésus lui-même en fait l’expérience, à l’aube même de son ministère. Par ailleurs, ce sont parfois les personnes apparemment les plus lointaines qui sont les premières touchées, et les plus proches sont parfois celles qui montrent le plus de résistance. Matthieu, qui nous a déjà fait arriver des « Mages venus d’Orient« , un Orient lointain et non-Juif, bien plus pressés de rencontrer Jésus et se prosterner devant lui que ceux de Jérusalem auprès desquels ils vont se renseigner, continue de nous montrer un phénomène semblable.

« … et on lui apportait tous ceux qui avaient du mal, aux maladies et souffrances variées : repliés sur soi et endémonisés et les enlunés [épileptiques ?] et les paralytiques, et il prenait soin d’eux. » Ce qui touche le plus les foules, ce à quoi elles réagissent immédiatement, c’est l’attention de Jésus aux personnes souffrantes. Pourtant, Matthieu ne dit pas qu’il les guérit (le verbe [iaomaï] en grec), mais bien qu’il prend soin d’eux (le verbe [thérapéouoo]). Et pour le disciple, soit dit en passant, c’est bien plus à portée à imiter !! .

C’est peut-être aussi pour cela que Jésus ne montre aucune « spécialisation » : ce n’est pas comme tel saint à qui l’on a recours pour les maladies de la tête, ou tel autre pour les maladies du pied, non. Il prend soin de tous, et tous ont d’abord envie, et leur entourage avec eux, qu’on s’occupe d’eux, qu’on leur montre de l’attention. Car cette attention, outre qu’elle redit à chacun qu’elle ou il compte, qu’elle ou il a de la valeur et de la dignité, même diminué, cette attention remet chacun dans la circulation des relations, redonne une place sociale, et par cela refait de chacun un être humain à part entière.

Il faut noter aussi que Jésus ne cherche pas à faire du chiffre : il ne s’occupe pas de la foule au détriment de l’individu, bien au contraire. C’est là une prise de position qui est capitale, mais à laquelle il sera bien difficile dans la suite de rester fidèle : dans la situation actuelle, combien il est plus commun de prétendre « se défendre du scandale » en étouffant certaines affaires, plutôt que de prendre soin des personnes, quel qu’en soit le prix ou les conséquences ? Ce choix de faire primer l’individu sur le groupe est fondamental, et il appartient à la « logique du soin ».

Qui plus est, ces malades et ses souffrants, on les lui amène : cela aussi recrée du lien, remet ensemble. Avant même d’avoir trouvé Jésus, avant même d’avoir été l’objet de son attention immédiate, la souffrante ou le souffrant redeviennent l’objet d’une attention d’autres : peut-être ceux-ci avaient-ils besoin d’être portés par une espérance pour se remettre au service de l’une ou l’autre personne souffrante ? En tous cas, c’est une sorte d’immense ébanlement social de compassion qui se met en œuvre.

Matthieu fait une sorte de liste, sans doute pas exhaustive, des personnes qu’on amène à Jésus. Les premiers nommés sont, littéralement, « ceux qui sont repliés sur eux-mêmes » : le participe [sunokhooka] signifie être ramassé sur soi-même, s’affaisser, s’enfoncer. On comprend pourquoi ils sont nommés en tête, car cela décrit peut-être l’effet le plus général de toute souffrance.

Viennent ensuite les « endémonisés« , ou « sous l’influence d’un [daïmoon]« . Ce dernier mot est encore différent de tous ceux par lesquels Matthieu a personnifié à quoi Jésus s’est confronté au désert. Le mot désigne d’abord une puissance supra-humaine, bénéfique ou non ; mais il peut aussi s’étendre au destin, à la fortune, ou au génie. Dans tous les cas, il s’agit de personnes qui souffrent d’être sous influence, et aujourd’hui, nous ne pouvons pas ne pas penser aux victimes de manipulateurs de toutes sortes. Pas besoin d’aller chercher des « diables ».

Matthieu nomme encore les « enlunés« , ou « sous l’influence de la lune« . Les anglais (lunatics) penseraient tout de suite aux gens réputés fous ! Certains traduisent par « épileptiques », mais il y a un mot grec spécifique pour cela, et aussi une expression, « mal sacré », propre. Peut-être peut-on rapprocher cela de ceux qui sont sous « sidération« , puisque ce mot vient non seulement de la lune mais des astres (l’adjectif sidéral). C’est une souffrance aussi, que d’être si frappé par ce qui arrive qu’on reste sans force, sans capacité de réaction.

Viennent enfin les « paralysés« , littéralement « ceux qui ont un côté, un membre, défait » ou « délié« . Cette fois-ci , c’est le corps qui est en souffrance. Et faire cette remarque, c’est tout de même remarquer par un effet de retour que les trois catégories précédentes concernent plutôt des souffrances de l’âme, de l’esprit, des mal-êtres ou des mal-de-vivre. Tous ceux-là, Jésus « prend soin d’eux« .

« Et des foules nombreuses le suivaient depuis la Galilée et de la Décapole et de Jérusalem et de la Judée et d’au-delà du Jourdain. » La phrase conclusive de Matthieu mêle la nouvelle réalité de Jésus à celle de Jean-Baptiste. Il y a la Galilée et la Décapole où Jésus et les siens tournent et où leur réputation se répand. Et il y a les trois régions, mot pour mot et dans l’ordre, où la parole du Baptiste trouvait écho. C’est tout cela qui est unifié dans le ministère commençant de Jésus.

Fraternité (Mt.4,18-22)

Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et son frère André, qui jetaient leurs filets dans la mer ; car c’étaient des pêcheurs. Jésus leur dit : « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent. De là, il avança et il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans la barque avec leur père, en train de réparer leurs filets. Il les appela. Aussitôt, laissant la barque et leur père, ils le suivirent.

« Comme il allait et venait le long de la mer de Galilée,… » Jésus s’est installé à Capharnaüm, il s’y est établi. Voilà maintenant qu’il « va et vient » sur le front de mer : le verbe peut évoquer une promenade, et plus précisément une promenade avec conversation. Matthieu nous représente un Jésus qui est déjà engagé dans sa proclamation, qui est celle du Baptiste continuée : il parle, il exhorte, il invite. Sans doute pas de quais, à Capharnaüm, mais plus probablement une rive où les bateaux sont tirés : cela n’empêche pas les passages fréquents, et donc les chemins tracés où l’ont va et vient, où l’on discute.

« … il vit deux frères, Simon appelé Pierre et André son frère, qui jetaient leur filet enveloppant dans la mer : ils étaient en effet pêcheurs. » Et voici que tout en parlant, Jésus avise deux frères : sait-il qu’ils sont frères ? Il y a tout à parier que oui, s’il a déjà commencé à s’établir et à discuter avec les gens. Après tout, Capharnaüm n’est pas si grand.

Ces deux frères ont déjà un nom. Le premier s’appelle Simon, comme le deuxième des douze fils de Jacob, un nom qui peut signifier « Dieu a entendu ». Il a déjà aussi un surnom, « la Pierre« . Bien sûr, Matthieu ne nous dit pas si ce prénom est déjà acquis à ce moment-là, ou bien si c’est pour le lecteur que ce surnom est déjà acquis. Mais tel qu’il le présente, je pencherais assez pour la première hypothèse. Tout de même, drôle de surnom pour un pêcheur ! On dit plutôt « couler comme une pierre » : est-ce parce que Simon, justement, ne sait pas nager, et qu’on sait bien qu’il vaut mieux qu’il n’aille pas pêcher tout seul ? Je ne parviens pas à imaginer une autre explication : ce serait alors un sobriquet un peu ironique, mais qui un jour changera de sens… Le deuxième frère s’appelle André, il n’a rien de spécial apparemment, mais il faut noter que ce prénom est plutôt d’origine grecque, signifiant « l’homme, le mâle ». A cette époque, le grec est la langue (et par là, la culture) d’un peu tout le monde, un peu comme l’anglais aujourd’hui. Dans cette fratrie, il y a donc déjà un intéressant rapprochement entre le peuple juif et le « monde » non-juif.

Matthieu tient aussi à nous préciser ce qu’ils font : ils sont en pleine action professionnelle, puisqu’ils jettent leur filet enveloppant dans la mer. Matthieu emploie en effet non le mot générique de filet, qu’il va employer par deux fois après, mais bien ce nom précis qui est une forme de filet dont l’usage technique est celui d’envelopper. On l’appelle en général « épervier« .

Et Matthieu de nous préciser : « ils étaient en effet pêcheurs. » Ce n’est pas pour eux une activité de loisir, même pas une activité nourricière à but personnel ou familial : c’est bien leur métier. C’est leur fonction sociale et leur dignité dans le petit monde de Capharnaüm.

« Et il leur dit : « venez derrière moi, et je vous ferai pêcheurs d’hommes ». Jésus les voit, et quelque chose semble faire « tilt ». Peut-être à cause de ce qu’ils représentent, de ce qui est donné à voir dans cette image. Ils sont frères, ils constituent une sorte de trait d’union entre Juifs et Grecs, ils lancent un type de filet maniable et pas étouffant pour les poissons qu’ils prennent (et permet de laisser échapper les trop petits, les jeunes), ils maîtrisent une technique spéciale, qui exige du savoir-faire et de la patience, et qui fait pêcher autour de soi, pas très loin.

Alors, comme lui-même venait « derrière » Jean Baptiste, aux dires de celui-ci, il invite les deux frères à venir « derrière » lui. Ce sont de ces hommes-là qu’il veut. « Derrière » lui, c’est-à-dire qu’ils vont se faire ses disciples, qu’ils vont apprendre à penser et vivre comme lui, mais qu’ils vont aussi pourvoir se montrer comme des frères qu’ils sont, et être des interlocuteurs aussi bien chez les Juifs que chez les Grecs. Et ce qu’il veut faire d’eux, la fonction qu’il veut aussi leur assigner, c’est qu’ils soient des « pêcheurs d’hommes  » : qu’ils puissent se tourner vers les hommes dans leur proximité, choisir les lieux où ils se trouvent, acquérir la compétence , la technique, la patience, pour les toucher mais aussi les rassembler.

« Or eux, laissant aussitôt les filets de pêche, le suivirent. » Ont-ils compris tout cela ? En tous cas, il n’y a pas un mot de discussion, pas un échange. Jean avait « laissé » Jésus faire à son idée, les dynamismes anti-union avaient « laissé » Jésus, maintenant ce sont les deux frères qui « laissent » leurs filets (le mot est général : c’est toute leur activité, avec les différents filets, qu’ils laissent). Et ils le suivent, c’est-à-dire qu’ils commencent d’être ses disciples. Cela vaut sans doute acceptation tant de ce cette condition que de la fonction déjà assignée.

Et de là il avance, voit deux autres frères, Jacques -celui de Zébédée- et Jean son frère, dans le bateau de pêche avec Zébédée leur père, qui réparent leurs filets de pêche, et il les appelle. » L’épisode se répète, pendant la même promenade, peut-être interrompant la même discussion en cours. Deux frères, une fois encore : la dimension de fraternité est fortement soulignée dès les départ. Le premier, Jacques, vient de l’hébreu (Jabob) et signifie « celui qui supplante » : le second, Jean, vient aussi de l’hébreu (Yoannès) et signifie « Yahvé fait grâce ».

Petite variante : cette fois, c’est un autre aspect du métier qui est souligné, l’entretien. Les filets sont en train d’être mis en ordre, ou remis en état, ou disposés : ces hommes sont orientés vers la prochaine pêche, de sorte que les filets soient en mesure d’être lancés ou posés sans heurt. Ils sont, eux, sur un bateau de pêche -pas une petite barque, mais bien un bateau-, et ils sont avec leur père. La fraternité est chez eux au service d’un père. Peut-être est-ce cela qui de nouveau fait « tilt » ?

« Or eux, laissant aussitôt le bateau de pêche et leur père, le suivirent. » Ce qu’ils laissent, à l’appel (non formulé) de Jésus, c’est le bateau et le père. Cela souligne peut-être plus ce qu’il faut pouvoir quitter pour se faire disciple : des biens, une certaine facilité qu’ils donnent, et aussi des relations.

Voilà, en pleine discussion, Jésus a été frappé par deux fratries et a fait appel à ces quatre hommes. Les échanges se font-ils plus intenses, pour qu’il veuille de l’aide ? A-t-il plutôt en tête qu’il veut pouvoir, non seulement parler, mais montrer en rejoignant les gens de Capharnaüm au sein d’un groupe, d’une fraternité, qui apprenne de lui ce qu’il veut faire passer ? Peut-être tout cela à la fois.

Continuité (Mt.4,12-17)

Quand Jésus apprit l’arrestation de Jean le Baptiste, il se retira en Galilée. Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville située au bord de la mer de Galilée, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali. C’était pour que soit accomplie la parole prononcée par le prophète Isaïe : Pays de Zabulon et pays de Nephtali, route de la mer et pays au-delà du Jourdain, Galilée des nations ! Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée. À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. »

« Or après avoir entendu que Jean avait été livré, il retourna en Galilée. » L’épisode « Jean » s’arrête ici, avec son arrestation. Matthieu ne nous en livre pas ici les raisons, ce n’est pas son propos ; simplement, il utilise pour la signaler le verbe qu’il prendra pour parler de l’arrestation de Jésus , « être livré« , au passif. On ne sait pas non plus qui, singulier ou pluriel, aurait « livré » Jean, mais il y a une volonté de Matthieu à faire de Jean un précurseur de Jésus en tout.

En tous cas, la nouvelle parvient à Jésus et son premier réflexe est de retourner en Galilée : on se souvient qu’il en était venu, avec une démarche plutôt exceptionnelle, qui se distinguait de celle des autres au moins en cela qu’il venait non de « Jérusalem, de la Judée et de la région du Jourdain« , mais bien de la lointaine et suspecte Galilée.

Ce retour est un réflexe tout ce qu’il y a de plus naturel : Jean, la figure marquante, est arrêtée, et tous ceux qui se revendiquent comme ses disciples peuvent légitimement craindre pour eux-mêmes. En tous cas, il est bon de faire le point. Jésus venait pour se situer comme disciple du Baptiste, même si celui-ci le voyait comme quelqu’un qui tout en marchant « à sa suite« , n’en était pas moins « plus fort » que lui. Sans doute Jésus envisageait-il de rester dans l’ombre du Baptiste tant que celui-ci exercerait ? Qu’il ait été saisi par les autorités remet en cause ce projet, il faut se demander quelle est la suite…

« Et laissant Nazareth derrière lui, il vint s’installer à Capharnaüm la côtière, dans la zone de Zabulon et Nephtali. » On ne sait pas dans quel délai, mais Jésus répond à cette question en « laissant derrière lui » sa ville-refuge de Nazareth : dans le récit de Matthieu, Nazareth c’est le lieu rejoint pas Joseph pour mettre Jésus à l’abri des poursuites du pouvoir politique. Quitter ce trou perdu, c’est aussi quitter ce refuge, s’exposer.

Jésus s’expose d’autant plus qu’il vient en un lieu très fréquenté, industrieux : il s’agit d’un ancien village de pêcheurs, au nord-ouest du lac de Tibériade, étendu sur six à dix hectares et comptant environ mille-sept-cents habitants. Cette bourgade est à la frontière de la province de Galilée et de la Golanitide / Trachonitide, sur la Via Maris (Route de la Mer), route millénaire qui relie le delta du Nil à Damas par la côte (il y a une autre route par l’intérieur). Du point de vue commercial, il s’agit donc d’un lieu très actif ; du point de vue politique, cette activité associée à la zone frontière explique une garnison militaire mais aussi un poste de douane et de taxation.

Jésus vient se « poser » en ce lieu : Matthieu emploie un verbe inattendu, [katoïkéoo], dont le premier sens est « habiter comme colon« , et ensuite « s’établir« . Jésus, autrement dit, ne vient pas en passant, il fixe sa nouvelle résidence. Capharnaüm est son nouveau lieu, comme Nazareth était le précédent. On le voit s’établir, c’est-à-dire se donner les moyens de vivre, de se nourrir, de créer de nouvelles relations. Il ne vient pas « coloniser » au sens d’occuper un lieu (d’une manière juridiquement très contestable), il vient s’investir dans une ville et en faire son chez soi.

Matthieu ajoute au nom de Capharnaüm le qualificatif de « voisine de la mer« , que j’ai traduit par côtière : il insiste sur ce caractère mi-terrien mi-maritime du lieu, ce côté composite. Les possibilités de gagner sa vie son nombreuses, on l’imagine, pour quelqu’un qui arrive. Il la relie aussi aux tribus anciennes de Zabulon et Nephtali : à vrai dire : Capharnaüm est en plein dans le territoire de la seconde, pas du tout de la première (qui est plus à l’ouest) ! Mais c’est que Matthieu, fidèle à son habitude, a déjà une citation prophétique en tête…

« Afin que soit accomplie la parole [transmise] par Isaïe le prophète qui dit : « Terre de Zabulon et terre de Nephtali, Route de la Mer, l’autre côté du Jourdain, Galilée des nations, le peuple qui habitait dans l’obscurité a vu une grande lumière, et et pour ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée pour eux. » Cette fois, Matthieu cite Is.8,23-9,1.

Je cite plus largement, pour bien saisir le contexte : « On vous dira peut-être : « Consultez les devins et les nécromanciens, qui chuchotent et marmonnent ! Un peuple ne doit-il pas consulter ses dieux au sujet des vivants, et consulter aussi ses morts ? » Non ! Revenez à l’enseignement et au témoignage. Malheur à qui ne s’en tient pas à cette parole : on ne pourra en conjurer la malédiction. On traversera le pays, accablé, affamé, rendu furieux par la faim, on maudira son roi et son Dieu, on se tournera vers le ciel, on regardera vers la terre : il n’y aura que détresse et ténèbres, nuit d’angoisse, obscurité inéluctable. Pas la moindre lueur pour celui qui sera dans l’angoisse. Dans un premier temps, le Seigneur a couvert de honte le pays de Zabulon et le pays de Nephtali ; mais ensuite, il a couvert de gloire la route de la mer, le pays au-delà du Jourdain, et la Galilée des nations. Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi. Tu as prodigué la joie, tu as fait grandir l’allégresse : ils se réjouissent devant toi, comme on se réjouit de la moisson, comme on exulte au partage du butin. Car le joug qui pesait sur lui, la barre qui meurtrissait son épaule, le bâton du tyran, tu les as brisés comme au jour de Madiane. Et les bottes qui frappaient le sol, et les manteaux couverts de sang, les voilà tous brûlés : le feu les a dévorés. Oui, un enfant nous est né, un fils nous a été donné ! Sur son épaule est le signe du pouvoir ; son nom est proclamé : « Conseiller-merveilleux, Dieu-Fort, Père-à-jamais, Prince-de-la-Paix ». Et le pouvoir s’étendra, et la paix sera sans fin pour le trône de David et pour son règne qu’il établira, qu’il affermira sur le droit et la justice dès maintenant et pour toujours. Il fera cela, l’amour jaloux du Seigneur de l’univers !« 

On voit qu’Isaïe commence par blâmer ceux qui recourent à la nécromancie ou aux oracles de dieux nombreux et étrangers à l’alliance : ces pratiques sont la source de la nuit en laquelle se trouvent les tribus de Nephtali et Zabulon (peut-être ici désignées moins pour elles-mêmes que comme emblématiques de l’ensemble des tribus qui forment le Royaume du Nord, distinct du Royaume de Juda. Et c’est là aussi l’origine de la défaite de ce royaume, de son occupation. Mais voilà, il y a une espérance : le dieu n’abandonne pas à jamais son peuple, et il le délivre du joug et du bruit des bottes de l’occupant, et le signe de cela c’est une succession dynastique enfin établie, la naissance d’un fils dans la maison royale.

Pour Matthieu, citer le passage-charnière de cet oracle, c’est le revendiquer tout entier. La venue de Jésus à Capharnaüm, il l’interprète comme le retournement du dieu en faveur de son peuple, le moment où il renonce à le laisser aux conséquences de ses mauvais choix et revient le chercher pour le délivrer.

« Dès lors Jésus commença à proclamer et dire : « changez de pensée : est en effet advenu le royaume des cieux. » Et l’on s’aperçoit que la citation que vient de faire Matthieu est très réfléchie : la situation désastreuse du peuple tient d’abord à ce qu’il a eu recours à une parole illégitime et mensongère. Mais voilà maintenant le remède, comme le dit Isaïe : « revenez à l’enseignement et au témoignage » : Jésus commence à proclamer. C’est une « anti-parole », une parole-remède. C’est l’enseignement initial, antique, originel.

Matthieu ne nous donne pour l’instant aucun détail sur la manière dont Jésus proclame : il vient de nous dire qu’il venait s’établir en ces lieux, ce qui suppose de démarrer une activité professionnelle. Comment la combine-t-il avec cette proclamation ? On ne le sait pas, du moins pour l’instant. On ne peut qu’imaginer, pour l’instant, qu’il parle avec ses voisins, ses clients, peut-être ses fournisseurs, et qu’il tient un discours de conviction.

Une remarque importante pour finir. Le Baptiste était introduit par ces mots : [kèrussoon kaï légoon : métanoéïté, èngikén gar hè basiléia toon ouranoon] ; et maintenant Jésus : [kèrusséïn kaï légéïn : métanoéïté, èngikén gar hè basiléia toon ouranoon]. Jugez et comparez : c’est mot pour mot la même chose ! Autrement dit, pour Matthieu, Jésus reprend à son compte le ministère du Baptiste, ou tout au moins son message. Ce dernier a bien pu être arrêté, sa parole demeure, portée par une autre voix.