Quand Jésus apprit l’arrestation de Jean le Baptiste, il se retira en Galilée. Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville située au bord de la mer de Galilée, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali. C’était pour que soit accomplie la parole prononcée par le prophète Isaïe : Pays de Zabulon et pays de Nephtali, route de la mer et pays au-delà du Jourdain, Galilée des nations ! Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée. À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. »
« Or après avoir entendu que Jean avait été livré, il retourna en Galilée. » L’épisode « Jean » s’arrête ici, avec son arrestation. Matthieu ne nous en livre pas ici les raisons, ce n’est pas son propos ; simplement, il utilise pour la signaler le verbe qu’il prendra pour parler de l’arrestation de Jésus , « être livré« , au passif. On ne sait pas non plus qui, singulier ou pluriel, aurait « livré » Jean, mais il y a une volonté de Matthieu à faire de Jean un précurseur de Jésus en tout.
En tous cas, la nouvelle parvient à Jésus et son premier réflexe est de retourner en Galilée : on se souvient qu’il en était venu, avec une démarche plutôt exceptionnelle, qui se distinguait de celle des autres au moins en cela qu’il venait non de « Jérusalem, de la Judée et de la région du Jourdain« , mais bien de la lointaine et suspecte Galilée.
Ce retour est un réflexe tout ce qu’il y a de plus naturel : Jean, la figure marquante, est arrêtée, et tous ceux qui se revendiquent comme ses disciples peuvent légitimement craindre pour eux-mêmes. En tous cas, il est bon de faire le point. Jésus venait pour se situer comme disciple du Baptiste, même si celui-ci le voyait comme quelqu’un qui tout en marchant « à sa suite« , n’en était pas moins « plus fort » que lui. Sans doute Jésus envisageait-il de rester dans l’ombre du Baptiste tant que celui-ci exercerait ? Qu’il ait été saisi par les autorités remet en cause ce projet, il faut se demander quelle est la suite…

« Et laissant Nazareth derrière lui, il vint s’installer à Capharnaüm la côtière, dans la zone de Zabulon et Nephtali. » On ne sait pas dans quel délai, mais Jésus répond à cette question en « laissant derrière lui » sa ville-refuge de Nazareth : dans le récit de Matthieu, Nazareth c’est le lieu rejoint pas Joseph pour mettre Jésus à l’abri des poursuites du pouvoir politique. Quitter ce trou perdu, c’est aussi quitter ce refuge, s’exposer.
Jésus s’expose d’autant plus qu’il vient en un lieu très fréquenté, industrieux : il s’agit d’un ancien village de pêcheurs, au nord-ouest du lac de Tibériade, étendu sur six à dix hectares et comptant environ mille-sept-cents habitants. Cette bourgade est à la frontière de la province de Galilée et de la Golanitide / Trachonitide, sur la Via Maris (Route de la Mer), route millénaire qui relie le delta du Nil à Damas par la côte (il y a une autre route par l’intérieur). Du point de vue commercial, il s’agit donc d’un lieu très actif ; du point de vue politique, cette activité associée à la zone frontière explique une garnison militaire mais aussi un poste de douane et de taxation.
Jésus vient se « poser » en ce lieu : Matthieu emploie un verbe inattendu, [katoïkéoo], dont le premier sens est « habiter comme colon« , et ensuite « s’établir« . Jésus, autrement dit, ne vient pas en passant, il fixe sa nouvelle résidence. Capharnaüm est son nouveau lieu, comme Nazareth était le précédent. On le voit s’établir, c’est-à-dire se donner les moyens de vivre, de se nourrir, de créer de nouvelles relations. Il ne vient pas « coloniser » au sens d’occuper un lieu (d’une manière juridiquement très contestable), il vient s’investir dans une ville et en faire son chez soi.
Matthieu ajoute au nom de Capharnaüm le qualificatif de « voisine de la mer« , que j’ai traduit par côtière : il insiste sur ce caractère mi-terrien mi-maritime du lieu, ce côté composite. Les possibilités de gagner sa vie son nombreuses, on l’imagine, pour quelqu’un qui arrive. Il la relie aussi aux tribus anciennes de Zabulon et Nephtali : à vrai dire : Capharnaüm est en plein dans le territoire de la seconde, pas du tout de la première (qui est plus à l’ouest) ! Mais c’est que Matthieu, fidèle à son habitude, a déjà une citation prophétique en tête…
« Afin que soit accomplie la parole [transmise] par Isaïe le prophète qui dit : « Terre de Zabulon et terre de Nephtali, Route de la Mer, l’autre côté du Jourdain, Galilée des nations, le peuple qui habitait dans l’obscurité a vu une grande lumière, et et pour ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée pour eux. » Cette fois, Matthieu cite Is.8,23-9,1.
Je cite plus largement, pour bien saisir le contexte : « On vous dira peut-être : « Consultez les devins et les nécromanciens, qui chuchotent et marmonnent ! Un peuple ne doit-il pas consulter ses dieux au sujet des vivants, et consulter aussi ses morts ? » Non ! Revenez à l’enseignement et au témoignage. Malheur à qui ne s’en tient pas à cette parole : on ne pourra en conjurer la malédiction. On traversera le pays, accablé, affamé, rendu furieux par la faim, on maudira son roi et son Dieu, on se tournera vers le ciel, on regardera vers la terre : il n’y aura que détresse et ténèbres, nuit d’angoisse, obscurité inéluctable. Pas la moindre lueur pour celui qui sera dans l’angoisse. Dans un premier temps, le Seigneur a couvert de honte le pays de Zabulon et le pays de Nephtali ; mais ensuite, il a couvert de gloire la route de la mer, le pays au-delà du Jourdain, et la Galilée des nations. Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi. Tu as prodigué la joie, tu as fait grandir l’allégresse : ils se réjouissent devant toi, comme on se réjouit de la moisson, comme on exulte au partage du butin. Car le joug qui pesait sur lui, la barre qui meurtrissait son épaule, le bâton du tyran, tu les as brisés comme au jour de Madiane. Et les bottes qui frappaient le sol, et les manteaux couverts de sang, les voilà tous brûlés : le feu les a dévorés. Oui, un enfant nous est né, un fils nous a été donné ! Sur son épaule est le signe du pouvoir ; son nom est proclamé : « Conseiller-merveilleux, Dieu-Fort, Père-à-jamais, Prince-de-la-Paix ». Et le pouvoir s’étendra, et la paix sera sans fin pour le trône de David et pour son règne qu’il établira, qu’il affermira sur le droit et la justice dès maintenant et pour toujours. Il fera cela, l’amour jaloux du Seigneur de l’univers !«
On voit qu’Isaïe commence par blâmer ceux qui recourent à la nécromancie ou aux oracles de dieux nombreux et étrangers à l’alliance : ces pratiques sont la source de la nuit en laquelle se trouvent les tribus de Nephtali et Zabulon (peut-être ici désignées moins pour elles-mêmes que comme emblématiques de l’ensemble des tribus qui forment le Royaume du Nord, distinct du Royaume de Juda. Et c’est là aussi l’origine de la défaite de ce royaume, de son occupation. Mais voilà, il y a une espérance : le dieu n’abandonne pas à jamais son peuple, et il le délivre du joug et du bruit des bottes de l’occupant, et le signe de cela c’est une succession dynastique enfin établie, la naissance d’un fils dans la maison royale.
Pour Matthieu, citer le passage-charnière de cet oracle, c’est le revendiquer tout entier. La venue de Jésus à Capharnaüm, il l’interprète comme le retournement du dieu en faveur de son peuple, le moment où il renonce à le laisser aux conséquences de ses mauvais choix et revient le chercher pour le délivrer.
« Dès lors Jésus commença à proclamer et dire : « changez de pensée : est en effet advenu le royaume des cieux. » Et l’on s’aperçoit que la citation que vient de faire Matthieu est très réfléchie : la situation désastreuse du peuple tient d’abord à ce qu’il a eu recours à une parole illégitime et mensongère. Mais voilà maintenant le remède, comme le dit Isaïe : « revenez à l’enseignement et au témoignage » : Jésus commence à proclamer. C’est une « anti-parole », une parole-remède. C’est l’enseignement initial, antique, originel.
Matthieu ne nous donne pour l’instant aucun détail sur la manière dont Jésus proclame : il vient de nous dire qu’il venait s’établir en ces lieux, ce qui suppose de démarrer une activité professionnelle. Comment la combine-t-il avec cette proclamation ? On ne le sait pas, du moins pour l’instant. On ne peut qu’imaginer, pour l’instant, qu’il parle avec ses voisins, ses clients, peut-être ses fournisseurs, et qu’il tient un discours de conviction.
Une remarque importante pour finir. Le Baptiste était introduit par ces mots : [kèrussoon kaï légoon : métanoéïté, èngikén gar hè basiléia toon ouranoon] ; et maintenant Jésus : [kèrusséïn kaï légéïn : métanoéïté, èngikén gar hè basiléia toon ouranoon]. Jugez et comparez : c’est mot pour mot la même chose ! Autrement dit, pour Matthieu, Jésus reprend à son compte le ministère du Baptiste, ou tout au moins son message. Ce dernier a bien pu être arrêté, sa parole demeure, portée par une autre voix.








