A quand le vrai changement ? : dimanche 27 septembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Notre texte est constitué en deux temps assez distincts, qui dépendent en fait d’un autre qui les précède : je me suis déjà expliqué là de-dessus et j’invite qui veut avoir une vue générale de notre passage à lire patiemment l’explication que j’en ai proposé ici.

Il me semble que ce petit passage est d’une grande actualité : il y a beaucoup de tension aujourd’hui dans l’Eglise à cause de cette question de « faire la volonté de Dieu ». Des personnes remettent en cause jusqu’à la plus haute autorité sous prétexte qu’elle opérerait des changements et que ces changements ne sont pas « ce que dieu veut ». Or précisément, la petite parabole que propose Jésus ne parle que de cela, de changer.

Dans la petite parabole, le premier des fils, celui qui dit « Je ne veux pas« , change d’avis. [métamélomaï] a le sens de se repentir, c’est un mot qui vient du verbe [méloo] qui porte l’idée du soin que l’on prend, que l’on apporte. Mais là, ce verbe est à la voix moyenne, qui marque l’implication du sujet, et précédé du préverbe [méta-], après : on voit se dessiner dans le mot lui-même l’idée d’un intérêt impliquant, mais après coup. C’est bien un changement d’avis, et peut-être pas seulement intellectuel : un changement d’intérêt, une manière de se commettre tout entier mais dans un deuxième temps.

L’autre fils dit « oui oui », mais il fait le contraire. On pourrait croire qu’il y a aussi changement, mais dans l’autre sens. Or pas du tout : si le premier prend le temps (et il y a le mot « après« , on ne sait d’ailleurs pas si c’est tout de suite après ou bien longtemps après : manifestement ce n’est pas du tout l’important !), le second enchaîne : le décalage entre les mots et les faits est immédiat. Les mots lui servent de prétexte à ne pas faire, son action est exactement contraire aux mots qu’il prononce.

Suite à cette parabole, Jésus demande à ses interlocuteurs qui a fait la volonté du père : la réponse est immédiate, le premier. Mais alors il les compare eux-mêmes aux publicains et aux esclaves que l’on prostitue, affirmant que ces derniers et dernières « vous poussent dans le royaume des cieux« . Pourquoi ? Parce qu’ils et elles ont cru à la prédication de Jean-Baptiste. Or eux ne veulent toujours pas croire : quand Jésus immédiatement auparavant leur a demandé d’où était le baptême de Jean, ils ont éludé la question par un « nous ne savons pas« , par peur de dire leur vraie conviction, à savoir qu’il n’était pas « de dieu« . Peur, parce que ce sont justement les réactions de personnes comme les publicains et les prostituées, et beaucoup d’autres encore, dont les grands-prêtres et les anciens craignent la réaction.

Ainsi donc, ce que Jésus débusque, c’est que ces prétendues « autorités religieuses » n’ont pas le courage du vrai, elles préfèrent assurer leur pouvoir et leur autorité en caressant le peuple dans le sens du poil ! Leur refus de croire les met dans une situation où elles sont bousculées : c’est exactement la stratégie de l’entrée à Jérusalem, c’est-à-dire montrer que le peuple tout entier adhère pour entraîner ses chefs. Mais ça n’a pas marché : « ce que voyant, vous n’avez pas changé d’avis, après, pour le croire« . La foi authentique aurait consisté à changer d’avis, à changer de sentiment. Mais non, grands-prêtres et anciens demeurent raides dans leur pensée et leurs convictions.

Gerard van Honthorst, Le Christ devant le Grand-Prêtre (1617) huile sur toile 272 x 183, National Gallery, Londres. Le grand prêtre, assis, immobile, installé, indique le ciel pour juger le Christ. Mais c’est de nuit, car il a peur de la lumière, la vraie. Et au-dessus de lui, prenant un bon tiers de la toile, le ciel est vide.

C’est cela, je trouve, qui est tellement d’actualité : le peuple chrétien, dans son immensité, aspire à bien des changements, il attend une parole où l’évangile parle au monde moderne. Pas forcément pour le conforter (la parole du Baptiste est un appel puissant à la conversion, justement), mais pour rejoindre le monde contemporain. Pour aborder les question qui sont aujourd’hui essentielles : le rapport à la planète, la fraternité avec les millions de déplacés, les terribles déséquilibres sociaux et financiers, le pouvoir illimité de l’argent. Mais non, certains continuent de camper sur des positions « de toujours », sans se préoccuper le moins du monde de ce qui est attendu. Seule la « loi », la « règle », immuable, compte. Et malheur à qui parait y contrevenir, fut-il le grand chef.

Les publicains et les prostituées, au moment où Jésus parle, sont toujours des publicains et des prostituées. Et c’est cela le drame. Le changement de leur condition ne dépend pas que d’eux ni d’elles. Les publicains, qui spéculent sur la puissance militaire romaine, certes s’en mettent plein les poches mais ils sont aussi dans un système qui se pérennise de lui-même et que nulle autorité ne vient dénoncer et contester. Les esclaves prostituées, qui sont contraintes d’être le jouet de ceux qui les « utilisent », et le payent parfois de leur vie, sont elles aussi dans un système que nulle autorité ne vient dénoncer ni contester. Ces deux genres de parias, à deux extrémités opposées de l’échelle sociale, dénoncent l’inaction, la démission même, des autorités religieuses, mandatées pour autre chose. Oui, plus que jamais, il me semble que nous attendons une parole collective aussi bien sur la puissance financière que sur les drames de l’oppression humaine. Un changement d’attitude, une vraie conversion des responsables. Et tant qu’ils ne changent pas, la suite de l’évangile nous fait voir que c’est le Christ lui-même qu’ils jugent.

Estimer le fait d’œuvrer, non son résultat : dimanche 20 septembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous sautons à présent allègrement par-dessus un grand chapitre de Matthieu, où il est question d’abord du mariage puis du célibat (des questions qui n’ont sans doute rien d’actuel, au regard des fabricants du lectionnaire ?), ensuite du rapport aux enfants (trop brûlant ??), enfin du rapport aux biens avec la rencontre du « jeune homme riche » (n’aurions-nous rien à apprendre sur ce point ?)… Je ne m’habituerai décidément jamais à ce que l’on ait sûtes ce chapitre. Notre texte est connu comme la parabole des « ouvriers de la onzième heure »: il serait mieux nommé la parabole du Bon Employeur : j’ai déjà situé ce texte et en ai donné un premier commentaire où il est surtout question de justice sociale. Il faut dire que l’évangile sait nous faire regarder les choses autrement !

Ce qui me frappe cette fois-ci, c’est surtout l’insistance sur l’inversion entre premiers et derniers. Elle constitue le cadre de notre parabole, juste avant qu’elle ne commence : « Beaucoup du reste seront premiers, derniers et derniers, premiers. » (Mt.19,30) ; et sitôt qu’elle est finie : « Ainsi seront les derniers, premiers et les premiers derniers. » (Mt.20,16). On remarque au passage que l’ordre d’énonciation s’est lui-même inversé ! Et puis, au milieu même de la parabole, c’est l’ordre donné par le « seigneur de la vigne« , le propriétaire, qui n’intervient que cette fois-là et que pour dire cela : « Appelle les ouvriers et rends-leur le salaire en commençant par les derniers jusqu’aux premiers. » (Mt.20,8).

[prootos], c’est bien premier, que ce soit au sens spatial (ce qui vient devant), au sens temporel (ce qui apparaît avant) ou au sens de la dignité (ce qui est meilleur ou ce qui est au-dessus). [eskhatos], en revanche, c’est dernier dans chacun de ces sens, mais aussi ce qui est extrême, ce qui est au bout. Dans le cadre même de notre parabole, cela éclaire aussi certains personnages : les ouvriers embauchés à la onzième heure sont à plusieurs extrémités. Ils sont à l’extrémité de la journée de travail, ils sont à l’extrémité de la liste des embauchés, … et sans doute sont-ils aussi « aux dernières extrémités », n’ayant pas trouvé de travail de toute la journée ! Comment mangeront-ils ? Comment feront-ils manger leur famille ?!

Mais pourquoi cette règle de l’inversion ? D’où sort-elle, que veut-elle dire ? S’agit-il d’une règle dictée par le dépit ? Une sorte de vain espoir d’un rattrapage dans un autre monde ? « Oui, aujourd’hui tu es dernier, mais un jour ce sera l’inverse et tu auras ta revanche. Et ceux qui maintenant gagnent seront à leur tour les perdants. » Non, la parabole ne semble pas évoquer un « après » qui soit en même temps un « ailleurs ». Et il ne semble pas non plus qu’il s’agisse de gagnants ni de perdants : il n’y a ni gagnants ni perdants dans la parabole. Tous gagnent leur salaire.

Ce que l’on constate, dans la parabole, c’est que ceux qui ont été embauchés les premiers, se sentent aussi premiers en dignité, et estiment devant le salaire des derniers arrivés qu’il leur est dû forcément plus. Eux, non seulement sont payés en dernier (il faut dire qu’ils ont en échange la certitude d’être payés, et de savoir combien), mais ils se sentent derniers en dignité à cause de la réaction du maître, de son choix souverain et bon. En fait, c’est dans leur échelle de valeur ou d’après leurs propres critères de jugement qu’ils sont « derniers ». Ils veulent absolument jouer aux gagnants et aux perdants, et à ce jeu-là ils se retrouvent perdants. C’est une question de point de vue, finalement.

Il me semble qu’il y a ainsi bien des situations dans la vie. Si l’on veut traiter chacun avec la même dignité, alors ceux qui n’en avaient pas, qui étaient laissés pour compte, ceux-là se sentent mis en valeur. Et ce n’est au détriment de personne, objectivement parlant. En revanche, lorsque dans ce contexte, quelqu’un s’estime avoir plus de droits, mériter plus, il se sent lésé faute d’avoir effectivement plus, et du coup se pense rejeté. Ce n’est pas le cas, mais faute de changer d’échelle d’appréciation, les choses sont par lui interprétées dans ce sens. Les « premiers », ceux qui revendiquent pour eux d’être « les élites », réagissent avec force quand ils pensent perdre leur statut, et font tout pour éviter de « tomber » dans un traitement égalitaire. Or, dans le Royaume, avec l’échelle de valeurs de l’évangile, il n’y a pas « d’élites », tous sont aimés et appelés à grandir, tous sont établis dans la dignité de pouvoir vivre de leur travail. L’œuvre de chacun est estimée du fait qu’elle existe, non par le résultat qu’elle produit.

Rembrandt, les ouvriers de la onzième heure. (1637) Huile sur bois, 31 x 42, Musée de l’Ermitage, Saint-Petersbourg. Le maître verse leur salaire à des ouvriers étonnés et dont le visage et l’attitude évoque la reconnaissance. Ils sont à la même hauteur que lui. Derrière, plus dans l’ombre, d’autres semblent comploter, ils sont plus bas. Au premier plan, un chien content d’être là, gratuitement, regarder étonné un chat qui s’efforce d’attraper une souris.

Une petite remarque pour finir. Lorsqu’il essaye de faire comprendre aux ouvriers premiers venus sa manière de voir (on ne sait pas s’il y parvient !), le maître argumente en disant : « est-ce qu’il ne m’est pas permis de faire ce que je veux de mes biens ?« C’est là une claire affirmation de la propriété : elle est pour le maître gage d’indépendance et de liberté. La vigne et ce qu’il en retire (l’argent avec lequel il paye ceux qu’il embauche) lui appartiennent bel et bien. La réaction des contestataires montre qu’ils n’ont pas entièrement accepté cette réalité, ils pensent qu’il pourraient contraindre le maître à faire selon leur pensée. Néanmoins, il faut remarquer aussi que cette propriété ne constitue pas un droit absolu : le maître revendique sa liberté pour ce qui est de donner. Les biens sont siens, mais il les emploie pour tous, au bénéfice de tous. Et cela aussi est une leçon évangélique : la propriété n’est pas un droit absolu, un droit en soi. Elle a sens pour autant que les biens (quelle que soit la personne à qui ils appartiennent) soient à destination de tous, qu’ils soient faits pour que tous aient la vie, de quoi vivre.

Cela fait beaucoup réfléchir sur les logiques contraires que nous voyons à présent à grande échelle, où des actionnaires réclament toujours plus de dividendes, au prix de la perte de salaire ou même d’emplois de nombreuses personnes. Vraiment, ce n’est pas du tout ce qui se passe ici dans l’évangile… Je ne suis pas économiste, je ne pousserai pas plus loin mon propos. Mais j’invite à réfléchir aux conséquences : quelle société se portera le mieux et sera la plus viable au bout du compte : celle où les riches s’enrichissent toujours plus en faisant de plus en plus de pauvres, ou bien celle où les richesses sont plus partagées avec pour objectif que tous aient de quoi vivre dignement, et que… les personnes capables d’acheter soient finalement plus nombreuses ?

Relancer plutôt que nous soit rendu : dimanche 13 septembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Notre texte fait immédiatement suite à celui de la semaine passée, il appartient au même « chapitre ecclésiastique » de Matthieu qui règle sur la base de l’expérience des premières communautés un certain nombre de questions relatives à la vie de ces mêmes communautés. C’est un précieux témoignage historique, à vrai dire. J’ai fait déjà un commentaire de ce texte sous le titre « laisse aller !« .

Cette année, deux choses me frappent, que je te livre cher lecteur. La première c’est qu’il est question de « remise« . Le verbe [aphièmi] porte l’idée de jeter ou lancer, mais avec le préverbe qui marque l’origine, ce dont on part, ce que l’on quitte ([apo], devenu ici [aph’]). Du coup il signifie laisser aller, mais aussi lâcher, abandonner, congédier, laisser libre, permettre… Dans les traductions habituelles, la question de Pierre est : « Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? » Mais si l’on serre un peu plus le texte, on aura : « Seigneur, combien de fois errera envers moi mon frère et je lui permettrai ? Jusqu’à sept fois ?« 

Tu vas me dire, ô lecteur : mais pourquoi éviter de traduire par « pécher » ? C’est pourtant simple, et c’est un mot tout ce qu’il y a de biblique ! Et du coup, l’autre mot, c’est « pardonner« , tout simplement ! Eh bien oui, certainement, si l’on veut trouver dans le texte ce qu’on y met par avance, c’est certainement ce que l’on doit faire. Mais si l’on pense que justement, en matière religieuse (et de quelque religion que l’on parle, d’ailleurs), le mot « pécher » est déjà porteur d’une charge affective immense, et que peut-être Jésus voudrait lui donner un sens nouveau, réinterpréter ce mot, il faut peut-être lui laisser une chance ? Et trouver des mots moins habituels, au moins le temps d’une réflexion ? [amartanoo], c’est le sens de manquer le but, errer. Prenons-le dans ce sens, très général, et voyons. Il est vrai que, pour la question initiale, qui est mise dans la bouche de Pierre, les vieilles pensées peuvent bien être présentes… Et l’on voit que dans la pensée de Pierre, il peut arriver que le frère se trompe à son égard, et qu’il laisse faire, sans réagir. Mais faut-il ne pas réagir ? Combien de temps, combien de fois ? C’est vrai : pardonner, ça va bien un moment, mais il ne faut pas exagérer !!

La réponse de Jésus rend d’abord le compte impossible et brouille les pistes. Le chiffre sept, utilisé par Pierre, a de fortes consonances symboliques : il marque une sorte de perfection divine, au-delà de ce qui ressortit à la créature (à qui est plutôt affecté le chiffre six). Mais Jésus parle d’une opération où tous les sept se multiplient, une sorte de jeu de miroirs qui renvoie à l’infini… Tu veux imiter le dieu ? Très bien, mais alors c’est +++ ! Et puis surtout, dans l’histoire qu’il raconte pour illustrer, il joue sur deux verbes qui commencent par le même préverbe [apo] : [aph’-ièmi] et [apo-didoomi]. Le premier nous en avons déjà parlé; le second, c’est donner-d’où-ça-vient, c’est-à-dire, rendre, rapporter, remettre… Je dirais volontiers que le choix, devant la faute dont on est victime, est soit de rendre, soit de relancer.

Dans cette histoire, le roi demande à un homme de lui rendre. Cet homme n’a pas de quoi, il est mis en vente (un des sens possibles du verbe [apodidoomi], soit dit en passant !!) lui, les siens, et tout ce qu’il a, pour rendre. Mais l’homme tombe à genoux et supplie patience, le temps qu’il rende : la belle affaire, c’est justement ce qui est impossible. Mais devant une telle inconscience, le roi est saisi aux tripes, et fait le choix inverse, il relance. C’est à dire qu’il inverse le mouvement : rendre, c’était par rapport à ces choses dont il était l’origine et qui devaient lui revenir ; mais relance, c’est désormais par rapport à cet homme, qui lui était en quelque sorte lié, aliéné, et qu’il rend à lui-même. Le point de départ du mouvement est à l’opposé : exiger de rendre, c’est par rapport à soi : le mouvement vient de soi et revient à soi. Mais relancer, c’est par rapport à l’autre : le mouvement vient de lui et retourne à lui.

La fameuse « remise« , ce n’est pas qu’une remise de dette, comptable. C’est aussi remettre une personne entre ses propres mains, c’est lui rentre sa liberté, c’est la rendre à elle-même pour qu’elle soit elle-même. Ça coûte, indéniablement. Et cher ! Mais c’est là qu’est l’imitation du dieu et père.

Et c’est là aussi qu’intervient la deuxième chose qui me frappe cette année à la lecture de cet évangile : à la fin, il est question non plus de compte, mais bien d’intensité : « ...si vous ne relancez chacun son frère depuis [apo] votre cœur« . C’est frappé au cœur que l’on relance son frère, c’est à partir de là qu’il fait retour vers lui-même pour sa liberté. Mais cette condition finale, dans le texte, évoque le « Notre Père » : « Et remets à nous nos dettes, comme aussi nous-mêmes remettons aux débiteurs de nous. » On pourrait croire, en disant ces mots, que la mesure dont nous pardonnons est celle qui nous sera appliquée, et qu’en plus c’est ce que nous demandons ! Dangereux… Mais la parabole nous fait comprendre l’inverse : nous demandons bien la remise, d’être relancés, mais c’est pour alors, nous aussi, chercher à remettre et à relancer ceux qui ont envers nous un lien, quelque chose qui les aliène.

La faute emprisonne, la parole délivre : dimanche 6 septembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte ne fait pas immédiatement suite au précédent, nous venons d’en sauter un morceau de taille conséquente. Mais nous sommes maintenant dans ce que l’on appelle souvent le « chapitre ecclésiastique » de Matthieu : en s’appuyant sur des pratiques primitives de la communauté, Matthieu montre comment procéder. La première question qui se pose, c’est celle de l’instauration d’une hiérarchie, « qui donc est le plus grand ? » (Mt.18,1) : la réponse est l’occasion d’instaurer la hiérarchie du « plus petit« , de montrer comment la vie de la communauté doit s’organiser autour de lui.

Une fois établie la primauté du plus petit, se pose la question des conflits entre égaux, « ton frère« , et c’est notre texte d’aujourd’hui. J’ai déjà commenté la première partie de ce texte, quand il y a faute. Mais je voudrais revenir sur ce petit passage, cette petite formule bien frappée pour marquer la mémoire et l’imagination : « Amen, je vous dis : tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel. tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. »

Vérifions bien le sens des mots : [déoo], c’est bien lier : attacher, enfermer, entraver, enchaîner même. [luoo], c’est bien délier, délivrer, laisser aller, délivrer, affranchir, et même dissoudre, rompre, résoudre. On voit qu’il y a bien, dans les mots, deux actions qui sont plutôt contraires, l’une qui crée une contrainte, qui restreint la liberté, l’autre qui défait d’une contrainte, qui met en liberté. Ces deux actions ont une double portée, qui apparaît aussi comme une contraposition, « sur la terre » et « au ciel« . Enfin, il y a deux fois, du fait des temps et modes verbaux utilisés, l’expression d’une condition et d’une conséquence nécessaire, réelle. On pourrait traduire : « Amen je vous dis : les choses que vous entraveriez sur la terre seront entravées au ciel, et les choses que vous libéreriez sur la terre seront libérées au ciel. »

Mais que sont ces « choses » ? Et de quoi parle-t-on en matière de « terre » et de « ciel » ? Je commence par cette dernière question en faisant deux rappels : quand il a enseigné à ses disciples comment prier, dès son grand discours inaugural, Jésus a employé la formule : « qu’advienne ta volonté, comme au ciel : aussi sur terre. » (Mt.6,10) Adressée au « père » (et même à « notre père« ), cette formulation laisse entendre que le « ciel » est un domaine propre où la volonté dudit père se réalise, s’accomplit, déjà, et que la « terre » est un autre lieu, un autre domaine, où tel n’est pas encore le cas, mais où justement le disciple désire qu’il en soit de même. Deuxième rappel : lorsqu’il a pardonné ses péchés à un paralytique, Jésus doit faire face au murmure des Scribes, qui le soupçonnent alors de blasphème. Aussi le guérit-il afin qu’ils sachent que « le fils de l’homme a l’autorité sur la terre de délivrer des péchés. » (Mt.9,6). Autrement dit, il a déjà cette autorité ailleurs, mais c’est là qu’elle lui est aussi donnée désormais.

Dans les deux cas que nous venons de rappeler, on voit que « au ciel » est un domaine propre à la divinité, et le lieu de référence, celui qui se trouve à l’origine des transformations attendues ou inaugurées par le ministère de Jésus « sur la terre« . Ce dernier lieu, c’est manifestement celui de notre expérience quotidienne, de notre vie concrète. Mais ce qui est remarquable et étonnant dans la formule qui nous occupe, c’est précisément l’inversion ! Ce qui se ferait (conditionnel) « sur la terre » aura (à coup sûr) la très exacte et conforme conséquence, « au ciel » ! Du fait du ministère de Jésus, le « ciel » est à ce point descendu et lié « sur la terre« , que ce que les disciples y accomplissent sont également effectives « au ciel« , dans le domaine propre à la divinité. C’est presque la réplique inversée de la quatrième demande du Notre Père.

Mais alors quelles sont ces fameuses « choses » ? Car le relatif [osa], un neutre pluriel, désigne « des choses« , mais avec une nuance de quantité, « toutes les choses« . De quoi peut-il bien s’agir ? Matthieu a placé cette formule en conclusion (après, on change de texte, c’est une autre pièce rapportée et cousue, commençant de ce fait par « Et encore je vous dis..« ) d’une pièce où il est question du conflit, et de la procédure pour le résoudre. Qu’est-ce qui s’y trouve « lié » ? Il me semble que tout l’effort du disciple, celui auquel du moins il est encouragé, est justement de retrouver le lien avec « son frère« . Mais il me paraît difficile de retenir cette interprétation, dans la mesure où [déoo] a le sens de la contrainte, il ne vise pas un lien d’amitié. La contrainte est plutôt celle qu’exercent le conflit et la faute : et voilà tout une procédure, voilà un souci nouveau, voilà un poids dont on voudrait bien être délivré. La révélation (« Amen je vous dis« ) serait alors que le conflit dans la communauté n’est pas une réalité sans importance : si elle mobilise « sur la terre« , elle le fait aussi « au ciel » : on n’est pas seul quand on cherche à résoudre un conflit. On n’est pas les seuls à s’en soucier, on n’est pas les seuls à en porter le poids. Et de même, lorsqu’on en arrive à la libération, lorsque les chaînes créées par la faute tombent, elles tombent aussi sur un plan profond, ce n’est pas qu’une apparence.

Même dite sous tension, la parole délie : pourvu que tel soit son but, pourvu qu’elle ne cherche pas précisément à établir des contraintes supplémentaires.

La précision est d’importance, parce que nous savons bien par expérience que le pardon et l’oubli sont deux choses bien différentes. On pourrait croire alors, et on croit parfois, que se souvenir de la faute ou du conflit montre qu’on est toujours lié, contraint. La formule d’aujourd’hui nous dit que non. Peut-être est-ce une invitation à se souvenir non seulement de la faute mais de ce que nous avons traversé ensemble, à construire et écrire une histoire qui est aussi celle des libertés retrouvées ou redonnées. Mais il me semble qu’une conscience ce construit à travers un tel texte : la conscience qu’il ne faut pas éviter le conflit, parce qu’il y a des chaînes, des liens contraignants qui se créent quand on faute les uns contre les autres, et qu’il faut oser les affronter. Le silence, non celui de l’amour qui attend le bon moment mais celui de la lâcheté qui se fait illusion, ne couvre rien, ne délivre pas. Il favorise au contraire une prolifération des chaînes et des liens, favorise l’emprisonnement, détruit progressivement la liberté d’être ensemble tels que l’on est, en vérité. « La vérité vous rendra libre« . Mettre des mots libère. Mettre la parole entre les « frères« , entre ceux qui forment une communauté (tout ceci est vrai aussi pour un couple, pour une famille, pour un groupe d’amis…), c’est y mettre le Verbe venu établir les choses « sur la terre » comme « au ciel« .

Avec soi comme on est, et avec les autres : dimanche 30 août.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

  La première partie du passage a déjà été commentée ici : j’y renvoie qui veut en savoir plus pour situer le texte, qui vient cette fois directement à la suite de celui de la semaine passée, mais aussi qui chercherait à comprendre un peu mieux cet étonnant revirement de Jésus qui, sitôt après avoir fait l’éloge de Simon et l’avoir nommé Rocher, le nomme maintenant Satan et lui tourne le dos.

Je voudrais aujourd’hui m’arrêter un peu sur ce paradoxe énoncé par Jésus après avoir énoncé les conditions imposées à chacun sans exception pour être disciple : se renier, prendre sa croix, marcher avec lui. Ce paradoxe, Matthieu le formule de la manière suivante : « Celui en effet qui voudrait sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdrait sa vie à cause de moi la trouvera. » Le parallèle des deux membres de phrases, leur forme presque identique et l’usage renversé du verbe « perdre » donne à ce paradoxe une forme fascinante autant qu’un peu hermétique.

Cette phrase n’est pas un aérolithe, elle ne vient pas toute seule. Le petit mot [gar], « car« , « en effet« , l’insère comme une explication de ce qui précède. Et ce qui précède, c’est justement l’énoncé des trois conditions pour être disciple de Jésus. Revenons-y un court instant. Jésus vient de dire que qui veut « venir derrière moi » ([opisoo mou élthéïn]) doit réaliser trois actions : 1) [aparnèsasthoo éaoutone], 2) [aratoo tone staourone aoutou], 3) [akolouthéïtoo moï].

La première action ou condition, c’est le verbe [ap’arnéomaï] à l’impératif aoriste. C’est l’idée de refuser, de repousser, de nier, augmentée de l’idée [ap’] de ce que l’on quitte, d’où l’on sort : et cette idée comme une injonction, un ordre, qui serait permanent, qui serait une vérité générale. Il ne s’agit pas de l’idée de renoncement, comme la traduction malheureuse le propose si souvent : d’abord il est absolument impossible de renoncer à soi, on est comme on est, il faut bien s’accepter ; ensuite, renoncer c’est plutôt laisser derrière soi en se retournant, revenir à un point précédent. Ici, il s’agit bien de quitter un point avec beaucoup de force. Sur quoi porte ce refus ou ce reniement ? Il porte sur soi-même, avec l’usage du pronom réfléchi. Celui-ci fait contraste avec le pronom personnel précédent, « moi« , derrière qui il s’agit de « venir« . Pour venir derrière Jésus, il s’agit de se quitter soi-même. Plus précisément, pour venir derrière le « christ » et le « fils du dieu vivant » que l’on prétend suivre, il faut commencer par quitter le « christ » et le « fils du dieu vivant » que l’on prétend être ! Affirmer haut et clair, aux autres mais surtout à soi-même, « Je ne suis pas le messie » (Jn.1,20) comme Jean-Baptiste l’a fait, l’affirmer par ses mots mais surtout par ses actes et ses attitudes : voilà qui est la première condition pour être disciple de Jésus. Ce que Simon-Pierre vient de ne pas faire en conseillant Jésus sur ce qu’il devrait faire ou ne pas faire, envisager ou non…

La deuxième action ou condition est donnée par le verbe [aïroo] qui signifie lever, soulever, emporter. C’est l’idée dynamique de soulever un poids et de partir avec. Ici encore c’est une injonction, et une injonction permanente, une action de l’ordre de la vérité générale, c’est toujours à faire. Que s’agit-il de soulever et d’emporter ? Son [staouros], c’est-à-dire le pieu d’une palissade ou le poteau du condamné, un élément en tous cas qui se tient debout ou sur lequel on est fixé debout. Dans l’évangile, le mot a souvent pris le sens de croix à cause de ce dernier sens : mais je trouve cette traduction mal venue pour une raison très simple, c’est qu’avant la passion, on ne voit pas du tout ce qu’une telle injonction aurait bien pu signifier aux disciples. On ne vient pas derrière Jésus sans prendre avec soi ce qui pèse : il y a ce que l’on quitte (par reniement, on vient de le voir), il y a ce que l’on n’abandonne pas. On ne laisse pas son histoire, on ne laisse pas le tuteur sur lequel on a d’abord grandi, quel qu’en soit le poids. Se dépouiller de son histoire est une illusion complète, il faut au contraire choisir de marcher avec, même si cette histoire est douloureuse.

La troisième action ou condition est marquée par le verbe [akolouthéoo], « faire route avec« , « accompagner« , « suivre« . Le mot va jusqu’à signifier aussi suivre la pensée, l’avis ou même l’exemple. Il s’agit cette fois de marcher avec Jésus, non pas le nez sur ses chaussures, mais bien comme un compagnon, en lui laissant néanmoins l’initiative de l’itinéraire comme du but, et ce aussi bien de manière fort concrète dans la vie que sur le plan plus intellectuel de la manière de comprendre les choses, des choix à faire ou de la manière de vivre. Le verbe suggère discrètement qu’il pourrait bien y avoir aussi d’autres compagnons, qu’on est pars forcément le seul à marcher avec. Ainsi donc, « venir après lui » (aussi bien au sens temporel que local) est constitué par trois attentions constantes, nier être celui que l’on prétend suivre, venir tout entier avec les poids qui sont les nôtres, et faire sa route en sa compagnie, les yeux toujours sur celui qu’il s’agit de suivre, auquel il s’agit de se conformer.

L’adage paradoxal qui m’intéresse se présente donc comme une explication d’un tel état des choses : si « venir après lui« consiste en cela, c’est qu’en effet, « celui qui voudrait sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdrait sa vie à cause de moi la trouvera. » J’ai traduit par vie le mot [psukhè], qui désigne aussi bien l’âme. Celui qui voudrait (c’est une hypothèse) sauver sa vie, c’est quelqu’un qui cherche en général, dans une situation difficile ou pire, à tirer son épingle du jeu, à « s’en sortir ». C’est une tentative individuelle. c’est MA vie. Et la sauver, chercher à la sauver, c’est penser qu’on a les moyens de le faire, c’est compter encore sur soi-même, et même sur cela seul. Il faut que je M’en sorte. Et se sauver de quoi ? De ce qui m’emprisonne, m’attache, me tient. De ce qui me tue, de ce qui me fait peur, de ce qui m’empêche de vivre. Et je vais le faire avec mes propres moyens, je vais le faire avec mes propres tentatives, je vais le faire à ma manière. On voit en tout cela une contradiction de chacune des trois conditions émises pour « venir après lui« .

Conséquence : « celui qui voudrait sauver sa vie (hypothèse) la perdra (indication certaine, conséquence nécessaire) ». [apollumi], c’est perdre, faire périr. Il y a manifestement une erreur d’appréhension de ce que c’est que vivre ! La vie qu’on a cru « sauver« , précisément on la « perd« , au sens le plus littéral qui soit. Attention : le texte ne dit pas du tout que qui ne se ferait pas disciple perdrait sa vie! Mais il montre que le choix d’être disciple est une épreuve de vérité : la vie en est l’enjeu, dans la conception qu’on s’en fait et jusqu’aux conséquences radicales que cela entraîne. Comme c’est redoutable ! Comme cela interroge sur ce que nous avons vraiment dans le cœur…

Mais il y a aussi l’autre branche du paradoxe. « mais celui qui perdrait sa vie à cause de moi la trouvera. » C’est le même mot perdre, [apollumi]. N’est-il pas un peu fort ? Peut-on vraiment choisir de « perdre » sa vie ? Mais combien de fois n’avons-nous pas le sentiment bien concret de perdre notre temps à espérer quelque chose, un progrès d’un enfant, d’un élève, que nous attendons ? Combien de fois n’avons-nous pas eu le sentiment d’avoir perdu bien de l’énergie pour si peu de résultat ? Ou combien de fois même ne faisons-nous pas l’expérience de perdre bien des prières pour si peu de réponse ? Oui, perte il y a, et ce sont des choses, des moments, à jamais perdus, qui ne reviendrons pas, qui ne seront pas redonnés. Quand je lis « perdre sa vie« , je ne vois pas le héros qui l’offre pour une grande cause : je vois bien plus toutes ces situations qui donnent l’impression d’avoir gaspillé son âme, non pas tant par recherche de divertissement (ce genre de gaspillage existe aussi, même si le divertissement et le repos sont aussi nécessaires), que par absence de résultat.

Mais ce n’est plus le mot « sauver« qui est maintenant mis en rapport avec le mot perdre, « sauver » disparaît. Le parallèle n’est pas rigoureux. A la place, c’est un autre verbe, [héouriskoo]. Ce verbe signifie d’abord trouver, au sens de trouver par hasard. Mais il signifie aussi trouver en cherchant, d’où découvrir, inventer, reconnaître, obtenir… Et cette substitution survient du fait d’un ajout, [hénékén émou], « à cause de moi » ou « en faveur de moi » ou « pour l’amour de moi » ou « du fait de moi« . Ce n’est plus un acte individuel, un acte qui isole, comme le fait de vouloir se sauver, s’en sortir : c’est maintenant un acte dont la dynamique est dans le rapprochement. Nier avec le pouvoir de s’en sortir tout seul, marcher néanmoins avec ce qui pèse et empêche de vivre, mesurer sa marche, sa vie et ses comportements sur un autre dont on ne sait pas bien où il va ni par où il passe, tout cela constitue un choix fondamental de ne plus être isolé, mais de faire corps. Et le résultat est surprenant : trouver sa vie, découvrir ce qu’est vraiment vivre, inventer véritablement sa vie, reconnaître où est sa vie véritable, obtenir ce que l’on désire et qui fait l’âme de la vie.

Au fond, il me semble que cet adage interroge les motivations de celui qui veut être disciple. Que cherches-tu ? Si tu veux t’en sortir, pas d’issue. Mais si tu cherches avant tout le collectif, si tu t’ouvres aux autres, si tu veux mener ton aventure à plusieurs plutôt que seul, AVEC d’autres et non CONTRE ou MALGRÉ eux, si tu essaies de te prendre comme tu es et de ne pas compter sur toi-même, alors tu vas découvrir et inventer ta vie, c’est bien toi qui va vivre et faire vivre.

Les portes d’Hadès : dimanche 23 août.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Une fois encore nous sautons plus loin dans l’évangile selon S. Matthieu : il faut pourtant tenir compte de ce qui se passe entre temps, pour saisir la question que pose Jésus à ses disciples. J’ai déjà re-situé ce texte dans son contexte, notamment celui d’un polémique grandissante avec les Pharisiens, et ai commenté ce questionnement de Jésus ainsi que la réponse que fait Simon-Pierre. Je m’étais en revanche arrêté au seuil de l’initiative que prend Jésus à l’égard de Simon-Pierre.

Je m’étonne cette fois-ci de la manière dont Jésus parle de « son Eglise« , ou « son assemblée« , en ajoutant « et les portes d’Hadès ne l’emporteront pas sur elle. » Cette histoire d’Hadès est fort inattendue, en vérité. Il y a d’autres mots en grec pour nommer les morts, ou la mort. Mais pourquoi y aurait-il une rivalité, voire une  combat, entre l »assemblée de Jésus, (« l’Eglise ») et l’Hadès ?

La_puerta_del_Infierno_

Faisons tout de suite justice de cette histoire de portes. C’est une expression biblique, un hébraïsme : « Ta descendance possèdera la porte de ses ennemis » (Gn.22, 17), promesse faite à Abraham, signifie qu’elle en « occupera les places fortes« . De même, quand Samson s’échappe de Gaza en emportant ses portes, c’est bien un symbole de victoire totale. Car les portes permettent le contrôle d’une cité, elles régulent la vie des hommes qui lui appartiennent. Jésus en vient à dire lui-même : « Je suis la porte des brebis » (Jn.10, 7.9). Donc il s’agit ici de la puissance d’Hadès, de son pouvoir de régulation sur ceux qui appartiennent à sa cité.

Mais que vient faire Hadès ici ? Hadès, c’est le frère de Zeus, chargé par lui de régner sur le monde souterrain. A lui les mines, les richesses du sous-sol, mais aussi le contenu des volcans, et surtout le monde des morts, les ombres, ce qui reste de chacun une fois la mort survenue. Et dans ce sens, les portes d’Hadès sont surtout à un seul sens : on les franchit pour entrer, selon un processus que tous connaissent. Mais on ne les franchit pas pour sortir, et telle est bien leur fonction principale : empêcher que les morts ne reviennent ! Car c’est là la terreur des vivants… Hadès, donc, rassemble en son royaume, dans ses portes, tous les vivants, tous ceux qui l’ont été, pour autant qu’on leur ait rendu les honneurs funèbres -faute de quoi les morts sont condamnés à errer à la surface, et justement ils viendront tourmenter ceux qui auraient dû leur rendre ces honneurs jusqu’à obtenir satisfaction.

Cela veut dire que les portes d’Hadès rassemblent potentiellement tous les hommes, sans aucun exception, puisque tous meurent. Je reviens donc à ma première question, à mon premier étonnement : pourquoi y aurait-il conflit, combat, affrontement, entre l’assemblée de Jésus et les portes d’Hadès ? Les humains ne sont-ils pas membres de l’assemblée de Jésus tant qu’ils vivent, pour avoir entre eux des relations fraternelles, œuvrer à transformer le monde, vivre de la charité, puis une fois morts ne deviennent-ils pas membres de cette autre assemblée, celle d’Hadès ? Mais non : il va y avoir conflit, et nous savons bien pourquoi. L’Eglise de Jésus, son assemblée, a une autre prétention, c’est d’être définitive, de ne pas laisser ses membres dans la mort ! Il va falloir qu’Hadès ouvre ses portes pour les laisser partir, ce qu’il n’a jamais fait (sinon pour Orphée, mais qui y est entré vivant, et qui n’est pas parvenu à en tirer son Euridyce !).

La manière dont la chose est exprimée par Matthieu donne vraiment le sentiment que tout se passera d’une manière tellement impérieuse, que les portes d’Hadès, que la puissance d’Hadès, ne pourra rien. L’assemblée que Jésus va fonder (car cette parole est, à la base, au futur, ne l’oublions pas !) sera à ce point unifiante que nul ne pourra en être arraché ou cesser d’en faire partie. Aucun Cerbère ne pourra empêcher un membre mort d’y revenir, de cesser d’y appartenir. Comment cela se fera-t-il ? Par la résurrection de Jésus, justement : d’où le futur. C’est dans sa mort et sa résurrection que s’établira la victoire sur les portes d’Hadès.

Je tire de là deux pensées réconfortantes. La première : il me semble que cela nous invite à ré-évaluer le poids que nous accordons à certaines choses. Par exemple, en cette période de COVID, la pensée de la mort rôde, elle nous hante, elle tend à nous dicter nos comportements. Autant il me semble juste de ne jamais faire en sorte de mettre la vie d’un autre en danger (et donc de veiller pour les autres à ne pas être vecteur de virus), autant il me semble que la préservation de sa propre vie est moins importante que la construction de l’unité, que le lien à garder avec les autres, avec ceux que l’on aime. Et si du coup, moi, je contractais le virus ? Bien sûr, c’est un risque : mais que serait ma vie, quel sens aurait-elle, si vivre a pour condition de ne plus avoir de lien avec ceux que j’aime ? C’est ainsi que les portes d’Hadès seront moins fortes dans ma vie que l’assemblée de Jésus.

Deuxième pensée : il me semble qu’on ne peut pas être membre de l’assemblée de Jésus (l’Eglise) et avoir des tendances à en exclure d’autres, quel qu’en soit le prétexte. Quand même l’Hadès ne peut garder ses morts, qu’il est obligé de les céder sans coup férir à l’Eglise, comment celle-ci pourrait-elle se construire par la moindre exclusion ? Ce serait tout-à-fait antinomique ! Et je comprend que les clés dont il est question juste après sont des clés pour ouvrir et délivrer, desc lés pour que nul ne puisse s’arroger le pouvoir de refermer.

Demander : dimanche 16 août.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

     Notre passage ne fait pas suite immédiatement à celui de la semaine passée. J’ai déjà commenté cet évangile entier, en me posant la question des limites.

     Je suis cette fois-ci frappé par la longue résistance tous azimuts de Jésus. C’est elle qui frappe, même si la contraction du texte fait voir autre chose : « Aies pitié de moi, Seigneur… […] Ô femme, grande est ta foi : que t’advienne comme tu veux. » Matthieu décrit une telle résistance de Jésus, qu’on n’en voit presque pas que ce texte est d’abord l’exaucement d’une demande ! Et c’est peut-être la première leçon de ce texte : demander, c’est un itinéraire. Et aussi, demander, c’est se battre ! Cela demande beaucoup d’inventivité, de force, de persévérance. C’est aussi une épreuve de purification, au sens où demander fait évoluer, contraint le cœur à s’épurer.

     La première demande est faite par la femme elle-même, sous la forme : « Aies pitié de moi, seigneur fils de David : ma fille est salement démonisée ! » C’est une grande confusion ! Mais vu ce que l’on entrevoit de la situation, qui pourrait lui en vouloir ? C’est sa fille qui est atteinte, et pour une mère c’est pire qu’elle-même… Alors elle implore la pitié : [élééoo], c’est bien avoir pitié, s’apitoyer. Mais qu’est-ce que la pitié ? C’est un sentiment d’affliction éprouvé pour les maux et les souffrances d’autrui. La pitié est un sentiment, elle fait faire des choses que peut-être d’abord on n’aurait pas voulu faire. Faire appel à la pitié d’autrui, c’est donc chercher à faire fléchir une volonté a priori contraire en s’appuyant sur l’émotion tournée en sentiment. D’après ses premiers mots, cette femme aborde Jésus fort incertaine sur ce qu’il voudrait, et choisit par conséquent de susciter sa pitié, de lui forcer un peu la main.

     Ce qui doit l’apitoyer est multiforme : elle dit « moi », elle dit aussi « ma fille ». Mais on ne saurait voir là une confusion calculée. En tous cas, pour ce qui me concerne, j’y vois plutôt le cri d’une mère : c’est sa fille, c’est sa chair, c’est ce qui est venu du plus profond d’elle-même, du meilleur d’elle-même. C’est justement ce rapport étroit qui peut susciter la pitié, quelle humanité ne serait émue à cette manifestation ?!

     Elle donne aussi à Jésus du « seigneur » et du « fils de David » : voilà qui est plus étonnant. Matthieu nous l’a présentée comme une « Cananéenne » : il y a belle lurette que cette appellation ne signifie plus rien, à l’époque de notre drame, mais cette étiquette fait référence aux peuples que les Hébreux, donc aussi David et ses descendants, devaient chasser de la terre pour en prendre possession. Il y a donc quelque chose de tout-à-fait inapproprié dans les titres choisis par cette femme pour interpeller Jésus, on dirait un rien d’obséquiosité, voire de veulerie. Ce côté calculé rejoint l’incertitude qui lui a fait chercher la pitié, et donne maintenant l’impression qu’il y a chez elle, au fond, de la défiance. Comme si elle devait jouer un rôle, se faire passer pour ce qu’elle n’est pas, afin d’obtenir ce qu’elle veut. Il me semble que Matthieu rejoint ici une tendance que nous avons tous quand nous abordons une demande, une prière de demande : la tendance à jouer un rôle. Non pas en soi : on a vu que quant à ce qui la torture, cette femme ne joue pas. Mais vis-à-vis de la personne à qui elle s’adresse : on ne sait pas trop comment se situer. C’est ce qui fait, je crois, que certains renoncent même à demander…

     En tous cas, elle tente aussi d’exposer un fait : « …ma fille est salement démonisée ». [daïmonidzétaï] signifie d’abord « être divinisé », « être soumis à la volonté divine ». Mais évidemment, dès lors que le mot [daïmoon] (en général, une divinité en tant qu’elle réalise une action concrète et particulière) ne reçoit plus une interprétation positive, qu’il devient synonyme de « démon » entendu comme un esprit qui œuvre en sens contraire à la divinité, le sens est renversé. Chez cette femme, ce n’est peut-être pas si net, ce qui expliquerait que Matthieu ajoute dans sa bouche l’adverbe [kakoos], qui vient de l’adjectif [kakos], « mauvais », que l’on retrouve dans notre « cacophonie ». Comme si la femme avait, elle, besoin de préciser que c’est à une volonté mauvaise que sa fille est soumise. En tous cas, elle confesse que quelque chose la dépasse en tout ceci, et qu’y remédier est tout-à-fait hors de sa portée.

A3B81F50-016B-4C5F-B930-E868E3E47E1E

     Que fait donc Jésus devant une telle demande ? « Mais il ne lui répondit mot. » Le silence. Combien de fois n’avons-nous rencontré cette réponse ?… Rien, pas un mot ne vient à ses oreilles, pas une pensée (c’est le mot [logos]) ne naît en son cœur. Rien ne naît de cette demande. Le silence ne dit rien, par définition : chercher à dire ce qu’il veut dire, c’est un jeu hasardeux. On comprend simplement que ce silence est volontaire, délibéré, autrement dit qu’il y a choix de faire faire cette expérience. La fin du passage laisse entrevoir que c’est un moment dans un itinéraire. Mais combien éprouvant ce moment !… Cette femme a osé parler, dire devant tous ce qui lui arrive et manifester sa souffrance, et rien. Comme c’est dur.

     Une chose est certaine, ce silence n’est pas d’indifférence ou de lassitude : quand les disciples lui demandent d’intervenir, ils manifestent quant à eux ces motivations-là, mais sans succès. « Elle nous casse les oreilles, donne-lui ce qu’elle veut et qu’elle nous fiche la paix . » Telle n’est pas la motivation du maître, on le voit clairement.

     La femme l’entend, car elle est toujours là. L’implicite du texte nous fait comprendre qu’elle n’a pas été rebutée par le silence, qu’elle a continué à crier sa demande, et qu’elle a reçu cet éclairage à son sujet. Elle se rend compte qu’elle est entendue, et qu’elle pourrait obtenir satisfaction. Du coup elle s’enhardit et arrête Jésus en se prosternant : comment voulez-vous continuer à marcher, quand quelqu’un se prosterne devant vous ? Elle empêche par ce geste Jésus de faire ce qu’il veut, en insistant sur le côté « seigneur », sur sa puissance susceptible de faire pièce à l’autre, la mauvaise. Et sa demande change, devient : « Seigneur, secours-moi » Le verbe [boèthéoo] comporte l’idée de courir au secours, d’un empressement, d’une urgence. L’apitoiement n’a pas fonctionné, peut-être la détresse ?

     La réponse de Jesus, cette fois, est formulée. Elle est une objection, en des termes qui nous choquent parce qu’ils nous apparaissent extrêmement dévalorisants. Mais ils ont le mérite de pointer sur l’ambiguïté que nous avons relevée : comment choisis-tu de te situer par rapport à moi ?  Pourquoi jouer un rôle ? C’est comme s’il lui disait : en adoptant la posture qui est la tienne, tu me mets dans une situation impossible, celle de [labéïn] et [baléïn] (je pense que le jeu de mots est très volontaire), « prendre » et « jeter ».

     La femme a très bien compris. Elle ne s’est pas formalisée, elle accepte que demander, c’est toujours aussi changer, progresser en vérité sur soi, se révéler telle que l’on est. « … et en effet le chiens se nourrissent à partir des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » Elle tire elle aussi une conséquence de ce mauvais jeu de rôles, autrement dit, elle reconnaît qu’elle jouait un rôle -ce n’est pas qu’elle se situe comme un chien ! Car elle ne demande pas une miette, au contraire, elle demande une grande chose. A des grands, il faut toujours demander de grandes choses, c’est leur faire honneur, c’est reconnaître ce qu’ils sont. Subtilement, elle élimine les enfants qui étaient dans la réponse de Jésus : non seulement elle manifeste ainsi qu’elle ne veut rien retirer à personne, qu’elle ne demande pas un régime préférentiel, mais elle pose désormais un rapport direct avec Jésus. Elle ne cherche plus non plus à fléchir sa volonté, soupçonnée d’être contraire, mais elle s’adresse désormais à cette volonté même.

     Ainsi Jésus l’a-t-il guérie aussi d’une affection de l’âme parmi celles qui gênent le plus la relation à lui, et c’est le soupçon : celui que la puissance divine, si elle est toute-puissante, ne saurait être exempte de responsabilité devant le mal qui m’atteint. C’est ce soupçon que cache notre tendance à jouer un rôle. Non, cette femme ne jouera pas au « petit chien », elle s’adressera désormais en toute confiance et demandera ce dont elle est sûre que son interlocuteur le veut aussi. Et c’est pourquoi sans doute il lui est dit : « Qu’il t’advienne comme tu veux ». Désormais, sa volonté concorde entièrement et consciemment avec celle de Jésus. Elle sait qu’il ne veut pas autre chose qu’elle. Elle sait que lui aussi, au moins autant qu’elle, est ému par la situation de sa fille. Elle peut devant lui vouloir ce qu’elle veut, librement, sans feinte : ils sont une seule volonté.

Un vent de liberté : dimanche 9 août.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

     Le texte d’aujourd’hui fait suite à celui de la semaine dernière. Et c’est une chose qui est précisément frappante pour moi : Jésus a multiplié les pains pour les foules, « Et aussitôt il oblige les disciples à monter dans le bateau-de-pêche et à le précéder dans le pays opposé, jusqu’au moment où il renverrait les foules. » Pourquoi « aussitôt » ??

     Il y a presque une fébrilité, qui contraste avec la paisibilité de la réaction de Jésus devant les disciples qui le pressaient de renvoyer les foules pour que les gens aillent dans les villages, s’acheter de quoi manger. Il les fait asseoir, il commande qu’on lui apporte les maigres ressources, il les fait distribuer en les partageant, les gens mangent… Tout cela prend du temps, et on voit bien qu’on prend son temps, avec tout ce processus d’installation, de distribution, de repas, de ramassage des surplus. Et puis voilà soudain une précipitation : « aussitôt il oblige les disciples…« 

     Mais je note que cette précipitation ne vise que les disciples, pas les foules. Rappelons-nous qu’ils avaient été les seuls à ne pas remarquer que ce lieu n’avait plus rien d’un désert, parce qu’ils étaient aveuglés par la « masse » constituée. Ils voulaient en quelque sorte « se débarrasser » de la foule. Alors Jésus les a mis au service des gens, ils ont dû aller et venir, parcourir tous ces gens pour les servir, pour leur apporter à manger, pour écouter leurs demandes, pour rapporter peut-être des parts afin que tous soient rassasiés suivant ses besoins, pour ramasser encore les surplus… Ils ont ainsi fait l’expérience que cette foule, c’était des personnes, fort différentes les unes des autres.

     Maintenant, ils ne doivent pas rester : il oblige les disciples, [anang’kadzoo] c’est bien contraindreforcer. Cela laisse entendre que les disciples ne voulaient pas partir. Car que va-t-il se passer ? Jésus, leur maître, va rester seul avec la foule, avec les gens. Et là, on s’aperçoit qu’il y a une soudaine inversion de la situation, une inversion des statuts. Suite à la multiplication des pains, on se retrouve avec une situation inédite ! En général, ce sont les disciples qui sont à part avec Jésus, qui sont autour de lui loin de la foule : mais là, après la multiplication des pains, c’est l’inverse ! Les disciples se retrouvent par force loin de Jésus, et lui est avec la foule : à part avec la foule (le fameux [kat’idian] dont nous avons parlé la semaine dernière).

     Cela peut faire beaucoup réfléchir, si l’on transpose à notre actualité ecclésiale : aujourd’hui, la célébration de l’Eucharistie conduit plutôt à une emprise toujours plus grande des clercs sur les foules. Et, peut-être en conséquence de cela, la participation à l’Eucharistie engendre beaucoup dans l’esprit des disciples, des chrétiens (et je ne parle peut-être pas que des catholiques, même si je reconnais que j’en sais moins des autres,  de leur vie et de leurs élans), l’idée qu’ils ont de là une mission, au sens hélas d’une emprise à établir, sur les autres, sur les foules. Jésus pose le contraire : c’est un régime de liberté totale qui est établi, parce que c’est un régime de relation immédiate -c’est-à-dire donc sans aucun intermédiaire- entre lui et chacun, entre lui et tous. Les disciples, donc aussi les Douze, il les contraint à partir, il les chasse presque.

     Je note un petit fait significatif dans le déroulement de la liturgie de la messe, qui va bien illustrer mon propos, en tous cas pour ce qui concerne une emprise des clercs et des « zélateurs » sur les autres. J’observe que, de plus en plus, dans les églises, après la communion, on invente des rituels : il faut rester debout, ou bien il faut rester à genoux, ou bien il faut rester à genoux jusqu’à ce qu’on remmène la réserve eucharistique au tabernacle (il y aurait beaucoup à dire, sur ces tabernacles-frigidaires toujours débordants, en regard du geste spontané et calibré de la multiplication des pains…! Craindrait-on les « lieux déserts », et qu’il faille aller ailleurs chercher à manger ?…). Bref, toutes sortes de rituels. Mais que dit le missel lui-même à ce moment ? … Rien. Rien! Le missel ne dit rien. Et pourquoi le missel ne dit-il rien ? Il ne dit rien, parce qu’après la communion, c’est-à-dire après l’union intime et parfaite de chacun avec Jésus lui-même, que peut-on dire ? Aucun rite ne peut exprimer ce qui précisément les dépasse ! Les rites conduisent là, ils sont des voies sensibles vers le mystère, mais là ils s’effacent ! Comme il s’effaceront définitivement dans la cité céleste, « La ville n’a pas besoin du soleil ni de la lune pour l’éclairer, car la gloire de Dieu l’illumine : son luminaire, c’est l’Agneau » (Apoc.21,23). C’est le moment, semblable à celui sur lequel je m’arrête dans l’évangile, de la liberté totale et parfaite, de la relation immédiate de Jésus avec chacun et avec tous ! Mais on voit que certains essayent, et c’est de plus en plus répandu, d’étendre une emprise. Comme si leur pouvoir ne devait jamais cesser, comme s’il ne devait jamais s’effacer…

     Donc Jésus les chasse. Il congédiera -ou « libèrera« – les foules, comme les disciples étaient venus le lui demander (mais dans une tout autre perspective), mais à sa manière, à sa façon, sans brutalité, sans presser. Le texte dit bien « …jusqu’au moment où…« . C’est long, d’apprendre la liberté. Les disciples sont écartés jusqu’à ce moment, mais on ne sait pas quand viendra se moment : on comprend juste que tout est fait pour qu’il ne soit pas précipité. Et surtout pas par ceux qui pourraient dire que maintenant qu’ils ont mangé, il est temps qu’ils partent. Il y a un temps de liberté et d’intimité à préserver absolument, comme un bien précieux et irremplaçable. Le prendrons-nous, ce temps ? Resterons-nous, nous aussi, si nous ne sommes pas de ceux qui sont contraints de partir ?

     Et Jésus lui-même, « une fois les foules renvoyées -libérées-, gravissait la montagne à part pour prier » : le contact dans l’intimité avec tous ces gens le conduit à la même intimité avec son père. Quel bel enchaînement ! Et combien significatif ! La relation personnelle n’est pas un obstacle à la prière ni à la relation avec le père mais au contraire y conduit, en constitue comme une initiation. C’est le cas pour Jésus, cela peut l’être aussi pour nous. Et il y a des échanges qui conduisent simplement au silence, et partager le silence avec de vrais amis, avec les personnes aimées, c’est une expérience profonde et irremplaçable.

Lorenzo_Veneziano,_Christ_Rescuing_Peter_from_Drowning._1370_Staatliche_Museen,_Berlin.
Lorenzo Veneziano, Le Christ suivant l’apôtre Pierre de la noyade (1370), Huile sur bois, Staatliche Museen, Berlin. A gauche, un homme libre et tranquille. tout le reste, c’est un péril bien plus grave que les disciples affrontent : plus grave que la simple faim dont les foules étaient affectées. Un risque plus à la mesure de celui qu’ils auraient fait courir à la foule en la renvoyant à leur manière…

     Bon, je dis que Jésus chasse les disciples : ce n’est pas tout-à-fait exact, quand même ! Il les oblige à s’embarquer dans le bateau avec lequel ils sont venus tous ensemble, et il leur commande de le précéder, d’aller en avant de lui, [éïs to pérane], dans l’au-delà, ou du côté opposé. Je pense préférable cette dernière traduction, moins sujette à des interprétations peut-être hasardeuses sur ce qu’est cet « au-delà« . Et puis, justement, le côté va se révéler très opposé, puisque le vent est tout-à-fait contraire. Il me semble que Jésus fait faire aux disciples (et aux Douze : Matthieu ne distingue pas les groupes comme le fait Luc avec pas mal de précision, il reste assez vague) l’expérience de ce que c’est que vouloir aller là où il n’est pas encore allé. C’est tout simplement impossible. C’est une leçon magnifique pour ce qui est de vouloir prendre des initiatives et sortir de la place de disciple, de celui qui suit. De vouloir instaurer des choses « au nom du Christ ». On fait l’expérience de ne pas avancer, d’affronter la tempête. Et même de couler, dès qu’on quitte Jésus des yeux. Lui peut marcher sur une mer déchaînée et face à des vents contraire. Mais pas le disciple, ni seul ni à plusieurs.

     Faites l’expérience de contracter le texte : « Et aussitôt il oblige les disciples à monter dans le bateau-de-pêche et à le précéder dans le pays opposé, jusqu’au moment où il renverrait les foules. […] Et une fois qu’ils furent montés dans la barque, le vent tomba. » Vous voyez : c’est comme si toute cette tempête était l’histoire de leur résistance à ce à quoi Jésus veut les contraindre…. Toute cette tempête intérieure, ou plus d’ailleurs, parce qu’ils résistent à cette liberté que Jésus veut pour les foules et lui… Profitons-en , de cette liberté !

à part : dimanche 2 août.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

     Nous avons eu une lecture suivie trois dimanches de suite ! Mais cela s’avère un évènement quelque peu extraordinaire : voilà qu’à nouveau nous sautons plusieurs passages jusqu’à celui d’aujourd’hui… Suite aux paraboles qu’il a regroupées, Matthieu place l’épisode du passage de Jésus à Nazareth, où on croit le connaître déjà ce qui annihile pratiquement toute son action. Et puis c’est l’interrogation d’Hérode, qui entend la renommé de Jésus et ce qu’il fait, et pense être en présence du Baptiste ressuscité : occasion pour Matthieu de relater la fin de Jean-Baptiste, assassiné précisément par Hérode, ou sur son ordre.

     Or c’est justement quand on est venu lui rapporter cet assassinat que se situe notre épisode : Jésus se retire de là mais aussi recule par suite, ce sont exactement les mêmes mots qui peuvent donner lieu à ces deux traductions. La deuxième ne fait pas plaisir à ceux qui font de Jésus un héros intrépide, mais elle me paraît la meilleure. Il ne s’agit d’ailleurs pas forcément de peur, mais tout simplement de circonspection. Toujours est-il qu’il part en bateau de pêche (le mot désigne ces bateaux petits mais assez ventrus qui permettent à un petit équipage professionnel d’opérer : ce serait aujourd’hui un petit chalutier, mais la pêche au chalut n’existe pas encore à cette époque).

     Et il part pour un « lieu désert » : c’est cette appellation qui m’étonne aujourd’hui. [érèmos] est un adjectif qui veut dire désert, solitaire ou vide de, dépourvu de. Il ne s’agit visiblement pas d’un « désert » au sens où nous nous représentons le plus souvent la chose, à savoir un lieu aride, à la chaleur étouffante, ou toute forme de vie relève du miracle : non, parce qu’on apprend un peu plus loin qu’il y a de l’herbe, où les gens vont pouvoir s’asseoir. Et il y va [kat’idian’], littéralement « selon le sien« , ce qui se traduit plutôt par « en particulier » (comme on parle à quelqu’un en particulier). Matthieu emploie la même expression un peu plus loin dans son texte, lorsque Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean pour les emmener sur la montagne où il va être transfiguré : il les prend « en particulier« . Puisqu’ils sont alors quatre, il ne peut s’agir d’être tout seul. Mais il y a bien une mise à part, un choix qui détache.

     Quel est donc ce lieu, ou ce genre de lieu ? Vu le bateau choisi, impossible à manoeuvrer seul, il ne peut s’agir d’un endroit purement solitaire : ou alors, il prévoit qu’on le débarque et qu’on le laisse… Mais il s’agit plutôt, dans le contexte, me semble-t-il, de quitter les routes fréquentées et contrôlées par le pouvoir d’Hérode, menaçant, et de se détacher d’une vie publique qui puisse paraître une concurrence. Jésus qui ne veut pas qu’on l’appelle « messie », c’est-à-dire descendant royal (et donc concurrent royal !), donne ici le signe qu’il n’est pas dans ce registre politique, dans ce registre de susciter un contre-pouvoir. C’est donc aussi lever très clairement une ambiguïté même pour ceux qui jusqu’à présent le suivent : si leurs motivations sont avant tout de cet ordre, il ne suivront pas non plus.

     Or que se passe-t-il ? « entendant, les foules le suivent à pied depuis les villes. » Cela, c’est extraordinaire ! Les foules, ce pluriel qui dit une masse innombrable, font elle-mêmes le déplacement. Ce n’est plus Lagardère qui vient à celui qui ne veut pas venir le trouver, ce sont des foules qui avaient ce prédicateur à leur porte et qui maintenant vont le trouver. Elles consentent en masse à ce clair manifeste a-politique. Du reste, elles quittent les villes, la [polis] comme on dit en grec : le lieu même de la « politique » c’est-à-dire de l’art noble de faire vivre les gens ensemble et de bâtir la cité. Il y a de leur part un effort considérable : il faut faire, à pied, tout le tour du lac, du moins contourner la partie correspondante. Je ne sais pas bien comment les foules savent où il va, mais elles le savent : elles ne peuvent le suivre des yeux, le lac de Tibériade est bien trop grand pour cela.

     Je ne crois pas que cela veuille dire que Jésus se désintéresse désormais de la construction de la cité des hommes : toute sa prédication vise au contraire à les rassembler, à refonder le peuple. Le choix même du mot de « royaume », dans lequel il invite à entrer à travers les paraboles dont nous venons de lire plusieurs, montre une claire intention de changer des choses en ce monde. Et non dans un ailleurs hypothétique. La vie doit changer, ici et maintenant. Donc, il ne se désintéresse pas, mais il ne choisit pas la lutte pour le pouvoir, il ne veut même pas affronter le pouvoir en place. Il ne veut pas établir un pouvoir : c’est une des trois tentations à laquelle il résiste. Et les foules consentent à cela : nous savons tous que la première loi politique est celle du consentement. Aucun pouvoir ne tient durablement sans obtenir le consentement de ceux sur lesquels il s’exerce, et c’est à susciter ce consentement que vont les premiers efforts de tout détenteur de pouvoir : c’est légitime, c’est même grand, c’est poser les rapports de pouvoir d’abord en termes de dialogue et de concordance des volontés. Ici, le consentement est presque paradoxal : ceux qui suivent Jésus consentent à ce que celui qu’ils suivent ne vienne pas concurrencer sur son terrain celui qui (Hérode) se soucie fort peu de leur consentement !

     De la sorte, pourtant, « quand il sort » (du bateau en débarquant ? de la maison où il est pour aller prendre le bateau ?) il voit cette foule nombreuse, innombrable, et « il en est remué jusqu’aux entrailles« . C’était impensable. Pour le suivre, les foules ont renoncé au seul référentiel adapté à une foule. Mais ils sont tous « à part » avec lui. Et le lieu recherché est tout sauf désert !!

la_multiplication_des_pains_apres_restauration
Ecole italienne du XVII° siècle, huile sur toile 257 x 336, Musée de Valence.

     Et pourtant, l’expression revient, au soir, mais dans la bouche des disciples. « Le lieu est désert » et l’heure est passée : deux raisons pour renvoyer la foule. Mais comment peuvent-ils affirmer que le lieu est désert ??? Il y a une foule innombrable ! Ah, c’est qu’il n’y pas là de vie économique, commerciale : il faut aller dans les villages, loin d’ici, pour acheter des choses, de quoi manger notamment. C’est une autre définition du désert, ce que bien des gens aujourd’hui, un rien technocratiques, appellent un « désert économique« . Ils ne voient pas ce que font les gens, ils ne voient pas ce que sont ces gens, le déplacement fantastique qu’ils ont fait, le consentement incroyable qu’ils ont donné, la démarche de foi qui a été la leur.

     Pour eux, aussi, Jésus va faire le signe qu’il va faire, celui qui est fait pour le plus grand nombre de bénéficiaires de tous ceux qu’il a fait. Les foules, il va les nourrir : elles l’ont bien mérité, elles ont fait le déplacement, physique mais surtout intérieur, elles reçoivent une autre nourriture maintenant. Mais les disciples, qui ne voient pas la foule autrement que comme un ennui, un souci, il va leur faire voir cette foule bien autrement : à chacun d’entre eux, il va faire distribuer les pains et les poissons. Il va les pousser à une rencontre de chacun. Ils n’auront plus en face d’eux une foule, ils auront un rassemblement de gens pour qui ils ont fait effort, qu’ils ont servi (le service à table, c’est un drôle d’effort !! Rester debout sans cesse, circuler de tablée en tablée, faire attention aux demandes de chacun : c’est exténuant !). Ils auront une autre vision de la foule, ils auront des personnes.

     Il me semble que le signe de la multiplication des pains, et aussi son écho eucharistique dans la vie d’aujourd’hui, vient faire pièce à la « culture de masse ». En fait, la culture de masse, c’est une vision méprisante de ceux qui se considèrent à part, comme des « élites » : pour les foules, telle ou telle réalité est bien suffisante, on met les gens en masse et on les traite sans ménagement. Ils ne sont plus que la « foule des anonymes », ils y perdent jusqu’à leur nom ! Et cette vision guette tous les responsables, même les responsables religieux ! Elle les guette notamment par ce « langage à part » qu’ils persistent à utiliser, par cette « vision à part » dont ils déplorent que personne ne la partage. Elle nous guette, chacun, dans la mesure où l’on veut être « à part ». Jésus voulait partir « à part », mais il a tout de suite consenti à ne pas l’être. Puissions-nous avoir la même promptitude : et surtout mettre les mains par le service dans la découverte de « ces gens » pour découvrir des noms, des visages, des espoirs, des souffrance, des joies, des élans…. Sortons du désert par la porte du service.

Des acteurs, des objets et des moyens: dimanche 26 juillet.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

      Nous continuons la lecture des paraboles que Matthieu a regroupées dans un même chapitre. Celles d’aujourd’hui font suite à celle de la semaine dernière, … qui font elles-mêmes suite à celles de la semaine précédente : heureux  et trop rare respect du texte tel qu’il est écrit : Noël ! Noël ! Quant à notre passage d’aujourd’hui, il comprend quatre paraboles, que j’ai déjà eu l’occasion de commenter dans leur ensemble sous le titre ton cœur est un trésor.

     Ce qui me frappe aujourd’hui me fait hésiter : le « royaume des cieux » est-il insaisissable, ou au contraire par tous les moyens saisissable ? Je m’explique cher lecteur, car tu ne sais pas de quoi je parle. Voici. Dans la première de ces paraboles, « Semblable est le royaume des cieux à un trésor caché dans le champ… ». Le royaume est ici l’objet d’une recherche. L’homme qui le trouve n’est pas le propriétaire du champ, puisqu’il décide de tout vendre pour l’acheter : alors que faisait-il là ? J’y vois plusieurs possibilités, sans doute pas exhaustives : il peut être le métayer, l’exploitant du champ, celui qui cherche à faire produire ce champ. Il aura découvert, en travaillant sa terre, qu’un trésor y est caché, soit sous la forme de quelque chère cassette, soit peut-être dans la prise de conscience que ce champ comporte un potentiel absolument unique. Mais cet homme est peut-être plutôt un glaneur, qui cherchait sa subsistance et dont le regard inquiet était dès lors fort différent des habituels exploitants, moins blasé, plus scrutateur.

495AF5B5-211C-4CF8-9101-ACF11EDDCF4F
Jean-François MILLET, Les Glaneuses (1857) , Huile sur toile 83,5 x 111, Musée d’Orsay, Paris. Elles cherchent dans un champ. Que trouveront-elles ?

     On voit qu’il y a ici toujours une recherche, et que la nature ou la qualité de celle-ci entraîne une nature ou une qualité de trésor un peu différente. Le trésor n’est pas ici, quoiqu’il en soit, ce que cherchait l’homme, il y a une opportunité à saisir, il y a une occasion peut-être inespérée. Il cherchait une chose, il en a trouvé une autre, mais celle-ci dépassant de loin celle-là. Ceci tendrait à me faire penser que le « Royaume des cieux » est un bien dont on n’a pas idée, et que l’on trouve à condition de chercher quelque chose, sans être pour autant enfermé dans sa recherche. Il faut ajouter aussi que le Royaume est un bien gratuit : qu’on le trouve ou non, il est là. Comme ces fleurs magnifiques que nous offre la montagne en ce moment : superbes, splendides, qui se voient au prix d’un effort méritoire car il faut monter, mais qui sont là, offertes. La gratuité est une dimension essentielle du Royaume. Et encore une chose : le Royaume, s’il est « des cieux », n’en est pas moins dans la terre. C’est avec des préoccupations bien « terriennes » qu’on le trouve : n’est spirituel que ce qui est bien charnel.

     Mais voici la deuxième des paraboles : « De nouveau, semblable est le Royaume des cieux à un homme voyageur recherchant de belles perles… ». Non pas « à une belle perle », ce qui serait une nouvelle déclinaison du trésor : notre « Royaume » est cette fois assimilé non à l’objet mais bien au sujet d’une recherche. C’est celui qui cherche -et qui cette fois sait très bien ce qu’il cherche-. Sa recherche le mène loin, il voyage, il se déplace sans cesse, la terre entière n’est pas pour lui trop vaste. Mais il ne va pas en touriste, il cherche quelque chose de très précis, de « belles perles ». Soit collectionneur, soit orfèvre ou bijoutier, et même spécialisé. Le métier n’est pas le plus courant, une telle spécialisation raréfie encore plus un tel homme. Le risque qu’il prend est énorme : le produit est rare, le marché restreint, les valeurs suscitent la convoitise… Il a tout risqué, sans doute par passion pour les perles.

     Ainsi, le Royaume est aussi semblable à un passionné. Nous en connaissons tous : le passionné est véritablement habité par son objet, il sait déjà presque tout à ce sujet et sur les sujets annexes, néanmoins il est toujours disposé à en apprendre, inlassablement. Quelque soit la conversation qu’on a avec lui, sa passion revient toujours : pas nécessairement de manière déplaisante d’ailleurs, mais c’est plus fort que lui ! Et souvent il est aussi passionnant : une véritable passion est communicative, hautement contagieuse. Tel est aussi le Royaume : vivant et autonome comme une personne, sillonnant le monde, passionné et passionnant. Mais, me direz-vous, je ne comprends plus : ça n’a plus rien à voir avec ce que l’on a dit à la parabole précédente ! En effet, repondré-je, et attendez, il en reste encore une !

     « De nouveau semblable est le royaume des cieux à une senne [déjà] jetée dans la mer et qui rassemble de toutes espèces. » La comparaison ne porte cette fois plus ni sur l’objet de la pêche -qu’on ne nomme même pas-, ni sur le ou les sujets de la pêche -qu’on ne nomme pas plus- mais cette fois sur le moyen de la pêche. On a eu l’objet d’une recherche, on a eu le sujet d’une recherche, on a maintenant le moyen d’une recherche ! Lecteur je suis comme toi : je n’y comprends plus rien, d’où ma question initiale -mais je vais y revenir : il faut juste creuser un peu ce moyen avant  !-. La senne, technique de pêche très ancienne) est un filet rectangulaire très long (aujourd’hui, certaines peuvent faire un kilomètre !) dont on entoure un ban de poisson repéré en surface. L’une des deux longueurs du rectangle est lestée, et aussi munie d’un filin de resserrage en « bourse », empêchant ainsi bon nombre de poissons de fuir par le fond. Un tel filet peut même être lancé depuis la terre, et cela se fait encore aujourd’hui.

     On nous dit de cette senne qu’on la lance habituellement dans la mer et qu’elle rassemble « de toutes espèces » ou, peut-être mieux, « de toutes origines ». Ce moyen est aussi celui d’une recherche, normalement assez évidente : on veut du poisson, on veut manger et faire manger. C’est un moyen de subsistance. Ici pourtant, les poissons ne sont pas nommés ! Peut-être parce que c’est évident -et les anciens, quand ils écrivent, évitent les évidences, par respect pour le lecteur autant que par souci d’économie-. Mais peut-être aussi, et ce n’est pas incompatible, pour donner plus de largeur encore au propos. Le royaume est un moyen pour tout prendre, pour tout rassembler -le tri est une autre affaire, le tri viendra plus tard. Tout de même, c’est un moyen bien particulier : tous les moyens, tous les outils ne permettent pas de rassembler « de toutes origines » ! A cause du covid, je pense à la biodiversité : il y a bien des outils ou des moyens dans notre monde qui la diminuent ou la détruisent, hélas ! Je pense aussi à notre société : il y a bien des moyens qui trient et rejettent d’avance certaines ou certains qui ne sont pas de la « bonne » origine ! Le royaume, lui, les rassemble dans leur diversité même. C’est magnifique ! Je voudrais ajouter encore un note, qui va dans le même sens : un tel filet est si vaste, qu’il ne peut être manœuvré que par plusieurs, y compris des gens qui passent là par hasard et veulent prêter la main. Il rassemble dans ses mailles, mais aussi dans sa manœuvre.

      Alors je reviens à ma question du départ : le « royaume des cieux » est-il insaisissable, ou au contraire par tous les moyens saisissable ? Décontenancé par cette mobilité du projecteur, qui éclaire tour à tour l’objet, le sujet puis le moyen, je suis tenté de dire que décidément, le « royaume », c’est une chimère, une ombre impossible à saisir. Et puis je me dis qu’il y a aussi une autre conclusion possible : que le Royaume est à ce point proche et présent qu’on peut s’en saisir par n’importe quel bout : les acteurs, les contenus, les moyens, tout est mise en contact. Tout ou presque, seules certaines qualités permettent de le distinguer et de le rejoindre : la terrenité, la gratuité, l’humanité, la passion, l’universalité… Reste maintenant à ouvrir les yeux et regarder, autour de nous et en nous. Avec une condition que nous avons vue essentielle : chercher.