Convertir le mode du pouvoir (dimanche 17 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour la troisième fois, Jésus annonce aux Douze son arrestation, sa condamnation, sa passion, sa mort et après son relèvement. Marc situe cette troisième annonce après l’enseignement sur les biens de ce monde et leur usage, que nous avons entendu dimanche dernier. Le texte de cette troisième annonce ne nous est pas donné par le lectionnaire, mais nous avons sa conséquence immédiate, qui se déroule en deux temps : d’abord une démarche des fils de Zébédée, ensuite une réaction des dix autres. J’ai déjà commenté l’ensemble de cette séquence, sous le titre choisir la non-puissance.

Aujourd’hui, je voudrais m’arrêter seulement sur un passage, qui est dans la dernière partie de cette séquence ; un passage qui est le début de l’enseignement de Jésus en réponse à la réaction des dix, manifestement indignés que deux d’entre eux aient pris sur eux d’aller revendiquer une place supérieure à eux. « Vous savez que les réputés chefs des nations les dominent-en-seigneur et que leurs grands les surplombent-de-pouvoir. Or pas de ça en vous, mais qui voudrait parmi vous devenir grand sera votre serviteur, et qui voudrait parmi vous être premier sera de tous l’esclave. »

La première chose frappante, c’est la mise en regard des « nations » et du « en vous« , ou « chez vous« , qui désigne d’abord le groupe des disciples (mais peut aussi s’entendre dans un second temps de chacun au plan personnel). La société formée par une nation et la société formée par les disciples sont placés en vis-à-vis. C’est une chose qu’il ne faut pas oublier : le groupe des disciples, encore aujourd’hui, est situé comme un vis-à-vis pour la société des hommes. Et pourquoi faire ? Car les membres de l’une et de l’autre sont, pour une part au moins, les mêmes ! Si certains de la société des hommes, de la nation, ne sont pas du groupe des disciples, tous ceux du groupe des disciples sont de la nation, de la société des hommes -nécessairement.

Or c’est justement là l’articulation. Une des missions du groupe des disciples, c’est d’offrir à la « nation » une alternative : de montrer que les mêmes personnes qui la composent, dans les mêmes conditions d’existence et faisant face aux mêmes questions, aux mêmes problèmes, aux mêmes difficultés, partageant la même histoire, que ces mêmes personnes, donc, peuvent construire la société avec des repères différents. Et là ils font vraiment miroir, ils font vraiment vis-à-vis. Ils sont vraiment un témoignage. Ils montrent que vivre ensemble autrement n’est pas impossible. Ils sont un ferment de changement, et d’abord parce qu’ils sont un exemple de recherche sur d’autres bases, avec d’autres repères, et qui progresse. S’il y a une « Eglise de France », c’est pour montrer une « France autrement » ; s’il y a une « Eglise de Paris », une « Eglise de Bourges », une « Eglise de Creteil » (techniquement, on parle de « diocèse »), c’est pour montrer un « Paris autrement », un « Bourges autrement », un « Creteil autrement ». C’est pour montrer ce que serait le monde nouveau, avec le ferment du Royaume.

Singulièrement ici (dans le texte d’aujourd’hui), dans ce vis-à-vis, c’est le mode de gouvernance qui est pointé. Dans les « nations« , le pouvoir s’exerce en mode descendant, par le surplomb et la domination : les deux verbes grecs sont formés avec le préverbe [kata-] qui indique toujours un mouvement qui descend. Et là l’opposition est totale : « Pas de ça en vous ! » Voilà qui fait réfléchir, et notamment en cette période troublée qui fait suite au rapport de la CIASE sur les violences sexuelles dans l’Eglise catholique en France entre 1950 et 2020.

Ce rapport pointe fortement les modes de gouvernance. Et il me semble important de l’entendre en « stéréo » avec ce passage d’évangile. La gouvernance qui tombe d’en haut, la gouvernance qui regarde d’en haut, n’a pas sa place chez les disciples du Christ. Il ne suffit pas que les gouvernants, par un tour de passe-passe verbal, se déclarent « serviteurs », pour que le vis-à-vis soit constitué : il faut vraiment que le mode de la gouvernance soit autre. Le rapport montre sans appel la défaillance dont un tel mode de gouvernance s’est rendu coupable, et gravement coupable. Les témoignages de victimes illustrent au centuple l’aporie à laquelle il conduit : combien de rapports qui, parvenus à l’évêque, s’arrêtent là ; combien de cris qui, élevés vers l’évêque, restent sans réponse, n’obtiennent que mépris ou indifférence. Et hélas, encore maintenant, les réactions de ces mêmes gouvernants aux pistes préconisées par le rapport restent globalement et massivement marquées par une condescendance et l’impression de rester intouchable.

Et de fait, la structure de l’Eglise telle qu’elle est aujourd’hui peut bien durer encore des siècles : comme dans un diocèse toute décision appartient en tout domaine à l’évêque, nul ne peut le faire d’autorité descendre de son perchoir -pardon, de sa cathèdre-. Tout au plus peut-on laisser l’évêque gouverner un diocèse où il n’y aurait plus de fidèles : mais il pourrait encore s’entêter à se proclamer le seul authentique fidèle. La situation fait d’autant plus peine qu’elle entraîne une inversion : aujourd’hui, à notre honte, c’est la société civile, la « nation« , qui constitue un vis-à-vis et invite à un changement !

Mais c’est l’évangile qui réclame autre chose, c’est l’évangile qui demande, pour que l’Eglise, pour que le peuple des disciples soit fidèle à sa mission d’être un vis-à-vis à la nation et une promesse d’avenir pour elle, c’est l’évangile qui réclame une gouvernance autrement ! Et quelle gouvernance ?

D’abord la gouvernance s’adresse à qui la veut : qu’il n’y ait pas de mystère, ni de fausse humilité. « Mais qui voudrait chez vous devenir grand… qui voudrait chez vous être le premier.. » Ce « vouloir« , c’est le verbe [éthéloo] qui signifie vouloir bien, consentir à, désirer, rechercher, prétendre, être sur le point de… Cela montre d’une part que, selon l’évangile, nul ne devrait avoir à assumer une telle fonction sans en avoir le désir (et je sais des nominations qui se sont faites sous la pression ! Ce n’est en rien évangélique…), d’autre part que ceux qui assument cette fonction n’ont pas de honte à dire qu’en effet ils la désirent (ou l’ont désirée : car nos motivations évoluent avec le temps). Les autres attitudes et les faux semblants n’ont pas droit de cité dans cette cité-là. Soyons vrais.

Et quel est le mode propre de gouvernance dans la société des disciples, en vis-à-vis et en alternative à la société de la « nation » ? C’est d’être « serviteur de vous [les disciples], et esclave de tous« . C’est exactement le contraire de la domination, de ce qui tombe ([kata-]).

Le serviteur est celui sur qui tombent les demandes, les ordres, les attentes, et dont la fonction est de les accomplir. Le « pouvoir » du serviteur, c’est de réaliser les attentes qui lui sont exprimées, de les faire passer du désir à la réalité. De rendre les choses et la vie possibles. Selon l’évangile donc, ce sont les disciples dans leur ensemble qui disent ce qui est désirable, qui disent ce qui est souhaitable. Voilà qui est magnifiquement cohérent avec la doctrine de l’esprit-saint donné aux baptisés par leur baptême, avec la doctrine du « sens commun » des fidèles. Mais évidemment, les célébrations d’ordinations, qui insistent avec complaisance sur la « plénitude de l’esprit » donné au ministre (un mot qui, en latin, signifie bien « serviteur », mais qui dans notre langage d’aujourd’hui signifie tout sauf cela !!) font bien voir le glissement opéré : celui qu’on ordonne évêque absorbe en quelque sorte tout « l’esprit », et … qu’en reste-t-il pour les fidèles ? La première conversion, à mon avis, pour que « l’Eglise » devienne vraiment la société des disciples selon l’évangile, ce serait bien qu’elle croie à l’esprit-saint et le reconnaisse où il est, au lieu de le revendiquer ou de le confisquer, ou par commodité d’esprit de s’en défaire au profit de quelques-uns….

Giovanni Agostino da Lodi, Le lavement des pieds (1500), Huile sur bois 132 x 111, Galerie de l’Académie, Venise. Au centre, une figure au visage sévère, tenant un livre : l’évangile ? Devant, de part et d’autre, le maître-serviteur et son disciple gêné et bousculé. A l’arrière-plan, des discussions animées, peut-être sur la convenance ou non d’un tel renversement. En haut, une fenêtre ouverte sur le ciel….

L’esclave est celui qui est, dans la société antique, exclu du peuple libre, exclu de la citoyenneté. Non qu’il soit en-dehors ou au-delà : il est en-deçà. L’esclave ne peut pas se dire « au-dessus » des lois de la cité, car elles s’appliquent bien à lui : mais lui ne peut pas les discuter, ni rien proposer pour les changer. Elles pèsent sur lui, durement parfois, ainsi que les lois domestiques, sans que lui ait un « droit » quelconque. Il peut avoir un rôle très important : certains esclaves étaient les « ministres de l’économie » des plus aisés ou du prince, ses secrétaires, au point parfois d’être à la mort du maître affranchis par lui et richement dotés, parfois même de devenir ses héritiers principaux. Mais leur sort appartenait littéralement, dans leur vie même, à leur propriétaire. Et ici, il s’agit d’être « l’esclave de tous« , et non des seuls disciples. Nouveau renversement : éventuellement assumer une fonction importante, déterminante peut-être, mais en ne s’appartenant plus. C’est aliéner sa liberté, son autonomie de décision. Voilà qui est radical.

Il me semble que ces trois versets de Marc sont d’une brûlante actualité. Ils montrent l’urgence d’une conversion à l’évangile, qui n’est pas faite loin de là, et même qui n’a pas été vécue depuis des siècles ! Le clergé a rapidement pris le pas sur l’ensemble des fidèles (au point que le nom [klèros], qui désignait à l’origine l’ensemble du peuple de dieu -ceux que le dieu s’est gardé comme « lot » échu-, a été usurpé par ceux que l’on désigne depuis par ce nom !) L’épiscopat s’est rapidement construit de manière monarchique (alors qu’il était à l’origine plutôt collectif). Mais ce poids d’histoire ne doit pas résister devant la nouveauté de l’évangile, ni devant ce qu’il réclame depuis si longtemps déjà : « Pas de ça chez vous !« .

Mais je ne voudrais pas me contenter d’une lecture trop circonstancielle ni trop orientée : l’évangile est adressé à tous les disciples, pour qu’ensemble ils constituent un « vis-à-vis » pour les « nations » : chaque fois que nous sommes en situation d’autorité, parents, professeur (je parle pour moi, forcément !), responsable, chef, leader, chaque fois ces mots nous sont adressés à nous aussi et nous imposent la même conversion. Nous n’avons pas le droit de réclamer de nos responsables religieux (même si se sont eux qui infligent à Jésus-même la plus cuisante défaite en organisant son arrestation, sa passion et sa mort !) un tel changement, sans en donner les premiers l’exemple, sans avoir l’initiative de ce changement pour ce qui nous concerne dans nos responsabilités vis-à-vis des autres. C’est ce que les fidèles vivront et voudront vivre, qu’ils pourront réclamer à leurs « serviteurs » de rendre partout possible.

Une fois n’est pas coutume…

Une fois n’est pas coutume, j’ajoute un billet tout personnel qui n’est pas un commentaire d’un passage de l’évangile. Je transgresse ma propre règle, qui est de m’en tenir à l’évangile et de vouloir seulement y renvoyer. Qu’on veuille bien me pardonner, mais les circonstances sont trop pressantes.

Les circonstances, ce sont la publication du rapport de la CIASE sur les violences sexuelles dans l’Eglise catholique en France entre 1950 et 2020, et les suites -ou l’absence de suites- de la publication de ce rapport. J’avoue être bouleversé par ce rapport, et être traversé par de nombreuses pensées et de nombreux sentiments.

Comme l’être humain que j’essaye d’être, je suis saisi de douleur et de compassion envers l’horreur qu’ont traversé ou que traversent encore tant et tant de personnes, détruites, tuées dans leur âme, mutilées dans leur sensibilité et les multiples beautés de leur être. Et je suis révolté et très en colère contre tant d’agresseurs, mais aussi et surtout tant de lâcheté, d’hypocrisie, d’aveuglement, d’étroitesse de vue, de mesquinerie, de la part de responsables qui savaient, pouvaient savoir, ne voulaient pas savoir, et cautionnaient par leur manière de fonctionner tant de noirceur et d’horreur.

Comme le chrétien que j’essaye d’être, je suis ulcéré que l’évangile ait pu être instrumentalisé pour la destruction des petits auxquels il s’adresse en priorité. Je suis, au sens fort, scandalisé que l’ont ait pu -que les évêques (nommons-les) aient pu- s’arroger un pouvoir sur l’évangile, déterminer qui est légitime ou non pour le proclamer ou le commenter, et organiser dans le même temps un tel ensemble où le mal soit commis impunément. Je pleure, je pleure de constater qu’on puisse être à ce point perverti dans son esprit que d’appeler « scandale » la dénonciation du mal, sans plus voir le scandale véritable qu’il soit commis et réitéré. « Ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Mt.25,40 et 45).

Comme le prêtre que je ne renonce pas à être -après vingt-deux ans de ministère actif, suivant huit années de formation, et bien que j’aie été rejeté parce que je me suis marié avec la femme que j’ai rencontré et en qui j’ai reconnu celle en laquelle le dieu qui m’appelait, m’appelait encore-, je suis bouleversé et hélas solidaire. Je suis secoué dans mes inspirations les plus profondes et saisi d’horreur : qu’ai-je cautionné ? Oui j’ai essayé de proclamer l’évangile et d’en témoigner. Oui j’ai découvert progressivement à quel point il était urgent d’adopter des attitudes qui se déprennent du pouvoir dans l’exercice du ministère, mais sans doute n’ai-je pas tout aperçu ni tout ré-évalué. Oui j’ai dénoncé à mon évêque un prêtre pédophile jugé, condamné et déplacé, et il est toujours dans le ministère quand moi, j’en ai été rejeté.

Mais je connais trop le refrain de bien des gens « il y a des choses moches (toujours les euphémismes !!) dans l’Eglise, mais il y a aussi de si belles choses ! » Et c’est ce qui me fait le plus trembler et pleurer : avec cela, en essayant de bien faire, qu’ai-je participé à couvrir, en détournant les regards… ???!! J’en viens à regretter même le bien fait, si j’en ai fait (ce que le dieu seul sait). Et je pense à mes (ex-) confrères qui sont aussi saisis d’horreur dans le meilleur d’eux-mêmes et je pleure avec eux. Même si je me refuse absolument, comme eux sûrement, à ce qu’ils soient le prétexte (« mais il y a une majorité de prêtres sains et saints, c’est ceux-là qu’il faut voir ») à détourner encore une fois les yeux du mal commis et en train de se commettre encore tant que la manière d’organiser l’Eglise ne change pas.

En remettant son rapport, Jean-Marc Sauvé a conclu avec ces mots : « Nous passons le témoin aujourd’hui à l’Eglise. J’ai exprimé notre attente et notre espoir. Nous passons aussi le témoin à la Commission indépendante sur les violences sexuelles et l’inceste. Je suis tout-à-fait sûr qu’elle répondra à nos attentes. » La balance n’est pas égale, clairement, entre les deux institutions et la confiance à elles faite : à l’une des espoirs, à l’autre la certitude. Comme lui, je ne suis pas optimiste, je le dis, et les premières réactions épiscopales (à l’exception notable de celle de l’archevêque de Strasbourg, d’autant plus tragique qu’elle demeure isolée) montrent l’absence de volonté de toucher à quoi que ce soit autrement que de manière cosmétique, l’absence de responsabilité endossée.

Je pense à ce que je ferais demain, dimanche, si j’étais encore prêtre à cette paroisse de Villeneuve que j’ai tant aimée et que j’aime encore. Je ne sais pas si je pourrais y célébrer l’Eucharistie. Si les paroissiens le voulaient pourtant, je ne m’y vois pas autrement qu’avec eux, mêlé dans leur assemblée sans rien de distinctif, pour que nous formions une assemblée de frères, où chacun fait ce que lui inspire l’Esprit et ce qu’exige le service des frères. Accepterai-je de proclamer l’évangile ? Je ne sais pas : pourquoi moi, pourquoi pas un autre ? N’est-il pas urgent de mettre le Christ au centre et non un prêtre, et le Christ n’est-il pas dans son corps tout entier ? Dans chacun des baptisés ? Serait-ce à moi de « prêcher » ? Ne vaudrait-il pas mieux que les fidèles échangent entre eux sur l’évangile du jour ? Et s’ils voulaient malgré tout que je dise quelque chose, je crois que je voudrais le faire assis sur les marches, plus bas qu’eux tous. Et s’il fallait encore prononcer les paroles de la consécration, je crois que je ne pourrais pas le faire sans qu’ils soient tous autour, tous présents à l’autel : ce serait peut-être ma fonction à ce moment, mais pour la fraternité.

Et je crois que j’aurais tellement de mal à dire : « Ceci est mon corps.. », en pensant que ce corps de Jésus est aussi tous ces corps d’enfants utilisés, dépossédés, manipulés par des mains de prêtres comme moi. Sincèrement, je ne sais pas si j’y arriverais…

Une épreuve de vérité (dimanche 10 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Après un ensemble relatif, au mariage d’une part et à l’accueil du royaume comparé à celui des enfants d’autre part, voici toute une sous-section de l’enseignement de Jésus consacrée par Marc aux richesses. Il me semble que ce thème est d’une actualité brûlante : les inégalités dans notre société et sur la planète n’ont peut-être jamais été aussi grandes, et l’on ne cesse de voir la puissance de l’argent à l’œuvre. Ce passage -que nous avons en son entier !-, je l’ai déjà commenté, sous le titre être ou avoir ? On peut s’y reporter si l’on cherche une vision d’ensemble. Cette fois-ci, je voudrais m’arrêter sur un petit passage qui me frappe et m’étonne.

Je suis frappé par cette formulation de la recommandation faite à l’homme riche, une fois qu’il a montré être en attente de plus : « Une chose te manque : lève-toi, ce que tu as vends-le et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel, puis allez ! suis-moi ! » Le constat d’un manque conduit à inviter à… une privation ! C’est pour le moins paradoxal. Mais c’est aussi dire deux choses : la première, que ce dont cet homme manque est tel, que son désir ne dessine pas encore une place suffisante pour accueillir ce qui lui manque. Il veut « la vie éternelle« , il la veut au point de ne pas vouloir se contenter pour prix de celle-ci de ne pas faire de mal (Tu ne tueras pas, Tu ne voleras pas…), ce qui est demandé à tous : il est en manque de la vie éternelle et pour accueillir celle-ci il veut faire plus. Et justement, pour accueillir ce qu’il désire il faut créer encore de la place. Deuxième chose : la richesse est justement ce dont il est invité à se défaire pour créer cette place. Autrement dit, la richesse , les possessions, sont ce qui fait le plus obstacle à l’accueil de la vie éternelle.

Rembrandt van Rijn, La parabole du riche fou (1627), huile sur toile 31,9, x 42,5, Staatliche Museen, Berlin.

Sur ce dernier point, il faut être plus pointu et plus précis : l’invitation n’est pas seulement à se défaire, à se débarrasser en quelque sorte, de ses biens,  « ce que tu as, vends-le », mais à en faire offrande, à les communiquer,  « et donne-le aux pauvres ». Les biens ne sont pas en soi un obstacle à l’obtention de la vie éternelle, mais c’est leur appropriation, le fait de les garder pour soi. Peut-être aussi de les garder pour soi alors que parallèlement d’autres en manquent (les pauvres). Les biens, orientés à son seul profit et au mépris des besoins des autres, sont le grand obstacle à l’obtention de la vie éternelle, une fois établi qu’on n’a pas fait de mal. Le grand obstacle à cette vie dont on a déjà dit qu’elle était celle que rien ne peut empêcher, la vie qui nous fait définitivement être, celle qui nous établit en communion avec le dieu.

C’est peut-être ce qui explique l’incise qui suit, « et tu auras un trésor dans le ciel« . Qu’a-t-on besoin d’un trésor dans le ciel ?! S’il est de même nature, aucun intérêt ! Mais si cela veut dire qu’ayant fait ainsi le vide, non tant de ses biens, mais de leur orientation à son profit exclusif, ayant privilégié des valeurs de solidarité, de reconnaissance de la dignité égale de chacun, de communion, on s’ouvre désormais à d’autres valeurs, que son trésor est désormais ailleurs parce qu’il consiste en d’autres choses, que ce qui fait valeur pour nous n’est désormais, dans les faits, plus la même chose, alors oui : il y a un trésor dans le « ciel », le « ciel » du dieu est le lieu de préservation et de conservation de ces valeurs, de ces réalités qui ont pour nous la valeur maximale.

Cela veut dire qu’au regard de la vie éternelle , les biens ne sont pas sans valeur : ils sont au contraire ici, sur terre, la mesure exacte et effective de ce qui vaut pour nous dans le ciel. Le partage de nos biens ici-bas, jusqu’à éventuellement n’en plus garder, au profit de ceux qu’on aura reconnus, considérés, en qui on aura reconnu des besoins superieurs aux siens, va jusqu’au souci de les leur rendre accessibles,  « vends-les ». L’usage de nos biens ici-bas est le reflet de ce qui est pour nous trésor là-haut. Une authentification incontournable et redoutable.

Je dis « des biens », mais c’est leur donner plus de consistance que le texte de Marc ne le fait : en toute rigueur, il écrit [ossa ékhéï], « ceux-là que tu as« . Il ne donne même pas un nom substantiel à ces « biens », ils ne valent que pour leur destination, être partagés. Cela en dit long sur la reconnaissance de la propriété : celle-ci est un pilier de nos sociétés libérales, et dans beaucoup d’esprits, la propriétés est une valeur qu’il faut avant tout garantir. Est-ce le cas ici ? Non, la propriété en tant que telle n’a pas de valeur : seule compte la destination des choses, leur partage, leur répartition de ceux qui ont vers ceux qui n’ont pas, dans un souci de ces derniers et une solidarité avec eux. Rien à voir avec le « ruissellement », où quelques gouttes finissent par perler loin de la source abondante : c’est un « déversement » où toute l’eau arrive en bas… ce qui est naturellement le cas !!!

Je dis que l’authentification de nos valeurs par l’usage des biens est redoutable, et elle est en effet redoutée par le riche, qui s’en va triste, « car il avait de nombreux biens ». Et j’avoue que je me retrouve dans cette attitude, non que je sois des plus riches (cela se saurait 🤣), mais parce qu’à réfléchir ce que je viens d’écrire, une inquiétude me gagne : comment est-ce que je me sers moi-même de nos biens (nous sommes deux !) ? Que reflète mon usage de mes vrais trésors et de mes valeurs ? Et sans avoir de réponse commode, il me semble que cette inquiétude est saine, et aussi que la joie sera un signe que l’équilibre trouvé est le bon.

Maintenant, je lis aussi cet évangile APRÈS la remise et la publication du rapport de la CIASE sur les violences sexuelles dans l’Eglise catholique en France entre 1950 et 2020. Une horreur indicible, dont les chiffres dépassent de loin ce à quoi je m’attendais, alors que je ne suis pas naïf en la matière. Et déjà, je vois qu’un des points d’achoppement immédiat est, pour les responsables hiérarchiques, dans la nature et le mode des dédommagements faits aux victimes. Il me semble que les recommandations faites par la Commission sont marquées au coin de l’authenticité évangélique : parler d’une considération et d’une reconnaissance des victimes, et partir de là. Parler d’une indemnisation c’est-à-dire d’une reconnaissance d’une dette que l’on assume. Parler d’une modulation suivant les personnes. Parler de prendre sur ses biens propres pour l’Eglise, et non de faire appel aux fidèles (et des biens propres, il y en a : contrairement à la declaration faite au lendemain même de la remise du rapport par le President de la Conférence Episcopale, je sais des paroisses urbaines qui sont de véritables empires immobiliers et financiers !). Tout cela me semble concorder, dans l’exigence même, avec ce que nous venons de lire dans l’évangile.

Mais justement, on voit la résistance et les faux-fuyants. Or, pour l’Eglise elle-même, l’usage de biens, plus que jamais, va être la mesure de ses valeurs effectives, de ce qui est son véritable trésor. J’ai tort d’écrire « pour l’Eglise » : en l’occurrence, c’est pour les évêques et leur clergé, et pour les ordres religieux. Ce n’est pas toute l’Eglise. Sauront-ils reconnaître vraiment (pas qu’en se mettant à genoux dans de grandes cérémonies, ce qu’ils ne savent que trop faire, et où ils demeurent toujours au centre) des  « pauvres » dans toutes ces malheureuses victimes ? Sauront-ils prendre sur leurs biens propres pour s’en défaire ? Sauront-ils adapter aux besoins de chacune d’entre les victimes, en s’approchant d’elle, en prenant conscience de ses besoins, le don à leur faire ? « Une chose te manque, va, ce que tu as, vends-le, et donne-le aux victimes. » Ce sera ici une vraie épreuve de vérité.

Demeure pourtant une différence. Dans cet évangile, c’est une fois qu’aucun mal n’a été fait que l’on passe à cette étape. Le  « Tu ne tueras point » a été observé par l’homme depuis sa jeunesse. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Si l’usage des biens sera une vraie mise à l’épreuve, une véritable épreuve de vérité, elle se fait cette fois à l’occasion d’une exigence de justice, pour une réparation. Parce que des membres de la communauté, et pas des moindres, ont tué : tué des âmes, détruit des vies, saccagé des existences et des relations, anéanti des espérances, fermé des coeurs au dieu. C’est à la fois la justice et l’authenticité évangélique qui crient et appellent cette fois un juste usage des biens.

Dynamique de l’union (dimanche 3 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte d’aujourd’hui, à deux versets près, fait suite à celui de la semaine dernière. Il faudrait d’ailleurs plus justement dire LES textes d’aujourd’hui, car en fait il y en a deux, l’un sur le couple et le mariage, l’autre sur l’accueil du royaume comparé à celui des enfants. Je l’ai déjà commenté en son entier, en essayant de montrer l’insistance qui s’y trouve développée à propos de la convergence des volontés.

Je voudrais cette fois m’arrêter plus spécialement sur le premier d’entre eux, sans autre motif que les pensées qui me sont venues en y réfléchissant. Je me suis demandé un bon moment si je ne devais pas plutôt m’attacher au second, du fait de la publication en France, la semaine qui vient, du rapport Sauvé : réfléchir sur « accueillir le royaume comme un enfant » au moment de la publication d’un rapport sur les abus sexuels sur mineurs dans le clergé pouvait avoir une pertinence. Mais je me dis que je voudrais prendre d’abord connaissance de ce rapport plutôt que d’anticiper…

Je suis d’abord frappé par le contexte : Jésus fait le détour aux frontières du pays, il fait tout pour ne pas embarrasser les autorités religieuses. Mais ce sont les Pharisiens qui, loin de fermer les yeux, vont le trouver sur les frontières et l’interrogent dans le but avoué de trouver dans ses paroles de quoi lui faire un procès. Ce contraste est saisissant. Quel acharnement ! Mais c’est l’autorité sur le peuple qui est en jeu : Jésus rassemble des foules considérables, qui se déplacent même jusqu’aux frontières pour l’entendre. Les Pharisiens et les autorités religieuses voient bien qu’elles risquent de se faire « voler » l’autorité ; tant qu’elles en ont encore une, il leur faut réagir et en profiter pour le faire juger et condamner -et ainsi ré-asseoir leur autorité, la manifester comme suffisamment légitime et autorisée pour juger de la valeur ou non des doctrines professées par ce prédicateur itinérant.

Et le dialogue s’engage, sur une « peau de banane » jetée sous ses pieds. On l’engage à juger la loi : quelle que soit la position prise, elle sera en porte-à-faux, puisque la loi exige d’abord qu’on se soumette à elle… Il ne s’y trompe pas, et leur renvoie immédiatement la question : « que vous a commandé Moïse ? » C’est éviter d’emblée le piège. On se met à l’écoute de la loi.

Mais il a plusieurs façons de comprendre ce « Moïse ». La question, la référence, à nos oreilles contemporaines, nous oriente vers ce haut personnage, et du coup vers les passages de l’Exode, du Lévitique, des Nombres ou du Deutéronome, en lesquels nous voyons le personnage de Moïse à l’action, de sa naissance à sa mort, et en lesquels un certain nombre de paroles ou de prescriptions lui sont attribuées. Mais aux oreilles des personnages de notre texte, le renvoi est beaucoup plus large : « Moïse », c’est le plus gros tiers des Ecritures. C’est tout ce qui reste si l’on retire les Prophètes et ce que nous appelons les écrits de sagesse (psaumes, proverbes, etc.). Les pharisiens en particulier accordent une autorité à tous ces écrits, depuis la Genèse jusqu’à Judith. Pour eux, Moïse, le plus grand des prophètes, les a rédigés.

Pourtant, ils ne prennent pas la vision large, ils ne cherchent pas la synthèse de ce qui se dit du couple dans tout cet ensemble, mais s’en tiennent à une mini-prescription, celle qui dit comment s’y prendre pour une répudiation : il faut un acte écrit préalable.

La manière dont Jésus revient à la vision large est, je trouve, particulièrement frappante : « En raison de votre durcissement-du-cœur a-t-il écrit pour vous cette prescription. » Ainsi donc, il y a différents « niveaux » dans la loi (ou plus largement dans les écrits « de Moïse ») : il y a des éléments qui dévoilent le projet du créateur, et il y a des éléments circonstanciels, des éléments dont le but est plutôt de réguler la vie dès lors que les hommes sont ce qu’ils sont, dont le but est sans doute d’empêcher que les maux n’entraînent des maux plus grands encore. Tout n’est donc pas à mettre au même niveau dans les écrits, puisque certaines dispositions sont ad hominem.

La [sklèrokardia] est mot-à-mot l’induration du cœur. C’est le même mot qui se trouve dans la finale de l’évangile de Marc pour caractériser l’incrédulité des disciples à l’endroit des témoins de la résurrection. Je ne peux m’empêcher de penser à ce passage d’Ezéchiel : « J’ôterai de votre chair le cœur de pierre, je vous donnerai un cœur de chair. » (Ez.36,26). Le cœur peut devenir dur, sclérosé, jusqu’à se muer en pierre. Mais la promesse, l’espérance, est de ne pas en rester là, mais que la vie reprenne le dessus. Que le cœur se remette à battre, à ressentir, à diffuser le sang et la vie. Le cœur, c’est dans l’être humain le siège des sentiments mais aussi de la réflexion et des décisions. Par-dessus tout, le cœur est le lieu de l’écoute, l’organe de la rencontre avec le dieu.

L’induration du cœur conduit forcément à des catastrophes dans le couple : plus de ressenti, plus de décisions, plus de réflexion, plus d’écoute. Comment ne pas en venir à renvoyer l’autre si on n’écoute plus ? Je ne parle pas seulement d’écouter celui ou celle que j’aime, mais aussi d’écouter ce qui se passe en moi dans nos relations et notre vie ensemble : l’écoute est, ce me semble, une activité totale qui s’exerce dans une interaction et a aussi cette même interaction pour objet. Et quand j’écris cela, je vois bien mes déficiences ! Mais je sens bien tout de même que sans cette écoute, le ressenti n’est plus que partiel ou atrophié, la réflexion pour construire le couple n’est plus appuyée dans le réel, les décisions deviennent inconsistantes et bientôt on n’en prend même plus sinon celles qui nous concernent tout seul. On s’éloigne bientôt comme des icebergs à la dérive… Quand on en est à ce point, mieux vaut sans doute rendre sa liberté à l’autre, en la garantissant par un écrit, que de faire encore plus de dégâts en écrasant l’autre sous le poids de mon égoïsme ou de mon égocentrisme.

Et il va se référer non à un précepte de Moïse mais à ce que  « Moïse » écrit sur la création : une parole fondamentale plutôt qu’une parole ad hominem.  « à partir du commencement de la creation, mâle et femelle il les fit ; à cause de cela l’être humain quittera son père et sa mere, et ces deux seront pour une chair une. » Plutôt que de partir d’un cœur endurci, mieux vaut partir du cœur à l’état natif. Repartir de ce que nous sommes dans nos commencements, repartir de nos premières intentions, de nos premiers mouvements, de nos premiers élans. Nous pouvons tous le faire, moyennant un petit retour sur soi. Nous pouvons le faire pour réparer une situation dégradée, nous pouvons le faire pour affronter une nouvelle situation qui déséquilibre l’ordre patiemment construit, nous pouvons le faire pour ne pas risquer trop l’induration.

Rembrandt van Rijn, La Fiancée Juive (1667), Huile sur toile 121,5 x 166,5, Rijskmuseum, Amsterdam.

Et dans ces fondements, dans cette « création » ([ktisis], c’est le mot réservé à l’action divine qui tire du néant à partir de rien), dans ce retour à ce commencement  « à partir de rien », dans ce retour à cette rencontre qui aurait pu ne jamais se produire, à ces sentiments inconnus qui sont nés, à ces événements que nous avons vécus sans les maîtriser, retrouvons ce qui dès le début nous différenciait. « mâle et femelle » : ce qui nous fait autre, depuis le début.

A ce point, nous retrouvons notre élan natif, notre motivation dans sa source. Ce qui nous a fait chacun  « partir », démarrer,  « à cause de cela l’être humain quittera son père et sa mere, et ces deux seront pour une chair une. » Ce démarrage, cette immense aventure à deux, a été une vraie réorientation de vie. Nous n’avons plus été orientés vers notre origine, vers ceux dont nous venons, mais nous nous sommes tournés vers un avenir ouvert et à inventer, vers une réalité dans laquelle entrer, et dont l’enfant (une seule chair) est le symbole autant qu’une partie de la réalisation. Dans cette chair une, bien plus vaste que les seuls enfants qui l’incarnent pourtant, dans cette chair une qui est toute la réalité de notre union, dans cette chair une il y a un cœur de chair. Et c’est lui qui bat, c’est lui qui peut sans cesse donner vie.

Et c’est à partir de ce cœur de chair qu’encore aujourd’hui et comme au premier jour, nous pouvons reprendre un chemin d’union, un chemin ensemble, et ne pas nous poser en  « régions distinctes ».  « Ce que dieu a mis-ensemble-sous-le-joug, que l’être humain n’en-fasse-pas-deux-pays-étrangers« . [khooridzoo], est bien séparer, mais le verbe vient nettement de [khoorion], le pays, la région, dans ce qu’elle a de distinct. Je dis cela pour justifier ma traduction un peu bizarre ! Mais on voit bien les deux dynamiques. La bonne nouvelle, l’évangile d’aujourd’hui, c’est bien que nous avons toujours ce cœur de chair à partir duquel aller vers l’union jamais achevée.

Etre ou ne pas être… de la communauté (dimanche 26 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Notre texte fait suite à celui de dimanche dernier : celui-ci abordait la question des hiérarchies dans la communauté. Maintenant, il est en quelque sorte question des contours de cette communauté, ou de l’appartenance à cette communauté, ou des conditions d’appartenance : Marc le fait, comme je l’ai déjà signalé en commentant ce même passage, en tissant entre eux des « dits » sans doute indépendants à l’origine.

Il y a d’abord un premier principe qui est tout d’ouverture, à l’encontre de ce que Jean voudrait faire, à savoir réserver à certains l’usage du « nom de Jésus ». « Il n’est personne qui réalise une œuvre du fait de mon nom et puisse tout de suite mal parler de moi. » Qu’on se souvienne qu’à l’orée de cette nouvelle partie de l’évangile de Marc, Jésus demandait ce que l’on disait de lui. Voilà une nouvelle manière, qui n’est pas tant en mots qu’en faits accomplis. ll s’agit de faire des choses « puissantes » ou énergiques » ([dunamis]), des œuvres « fortes », qui parlent d’elles mêmes.

Ces œuvres sont faites non pas [én onomati mou] (en mon nom), selon la formule habituellement employée, mais [épi onomati mou] : sur la base de mon nom. Une œuvre qui trouve un appui, qui fait référence à, qui repose en partie sur…. La vision est extrêmement large ! Si je pense à ce qui se passe aujourd’hui, il y a un « plateau » extraordinairement large de personnes qui peuvent se référer à Jésus pour ce qu’elles font, elles ne se réfèrent d’ailleurs pas nécessairement exclusivement à lui, mais elles se retrouvent aussi dans ce qu’il est ou représente. Cela par le fruit de leur propre recherche, et pas forcément parce qu’elles « suivent » (comme le dit Jean dans notre texte) tel ou tel, qu’il s’agisse d’une personne ou d’une institution. Eh bien, tout cela il faut le laisser faire : la « communauté » n’est pas envisagée avant tout par Marc comme une « organisation », mais plutôt comme le vaste océan des personnes qui se réfèrent à Jésus d’une manière ou d’une autre.

Je le dis au passage : il y a dans l’Eglise catholique un pouvoir très fort, depuis longtemps, qui est le pouvoir d’exclure. Le premier qui se situe en censeur de la foi, de ce qui est foi droite ou non, se réserve par le fait même le droit de prononcer des sentences d’admission ou d’exclusion. On excommunie avec facilité. Et l’on craint un tel pouvoir. Mais notre petit verset de l’évangile de Marc invalide un tel pouvoir : il suffit de référer ([épi], et pas [én]) ce que l’on fait à Jésus, de son propre chef et sans passer par la case « vérification » occupée par d’autres, pour être admis par lui dans la communauté. N’est-ce pas merveilleux ? N’est-ce pas une phrase qui devrait faire école ? Ici les intégristes sont balayés par les épitégristes (qui n’existent pas !!!).

Vient ensuite toute une série de sentences qui commencent par « celui qui », autrement dit qui examinent par de petits faits symboliques ou significatifs l’appartenance à la communauté.

« Celui qui n’est pas contre nous est en faveur de nous » : il suffit de ne pas agir « contre« , [kata], avec cette idée du mouvement qui tombe, de la chose qui cherche à abattre, à faire tomber. Là encore, vision très positive et très large : du moment qu’on ne s’oppose pas ouvertement et activement à Jésus et aux siens, c’est bon. La vie peut croître et se développer, dès lors que rien ne l’étouffe.

« Celui qui vous abreuverait d’une coupe d’eau au nom [du fait] que vous êtes au Christ, amen je vous dis qu’il ne perdra pas sa récompense. » C’est plus que ne pas être contre, comme précédemment : c’est un tout petit acte fait pour aider bien humblement et bien simplement. Aimer le Christ et ceux qui lui appartiennent. Les aimer concrètement, avec ce verre d’eau donné. Il ne s’agit pas, là encore, d’œuvrer dans l’organisation des disciples, il s’agit simplement d’apporter un soutien concret, même modeste, à quelqu’un qui se réfère au Christ dans ce qu’il fait, et d’accorder ce soutien à cause de cela. On reste dans le large océan.

Mais il y a aussi l’envers du décor : « Celui qui fait chuter un seul de ces petits qui croient, il vaut mieux pour lui qu’on lui attache une meule d’âne au cou et qu’il soit jeté à la mer. » Voilà ce qui exclut de la communauté. La parole est nette et tranchée. Je ne peux m’empêcher de penser à ces fauteurs de scandale, à ces criminels, qui profitent d’une position dans la communauté, dans le clergé, dans la hiérarchie, pour perpétrer leurs crimes. Et quand je pense qu’on se contente de les déplacer, qu’on tait leurs agissements, qu’on fait tant pour les « garder »… alors qu’au terme de ce petit verset d’évangile, le jugement est déjà tombé !!! La fidélité à l’évangile, n’est-ce pas de protéger avant tout ces « petits qui croient » ??!!!… Je préfère ne pas poursuivre sur ce thème, j’avoue que cela fait trop mal et me fait chuter aussi.

Et puis il y a cette histoire de mutilation : si ta main, si ton pied, si ton oeil…. te fait chuter, coupe-la, coupe-le, arrache-le. Mieux vaut entrer mutilé dans le royaume qu’aller à la géhenne intègre. Revoilà l’intégrité. La première chose que je comprends ici, étant donné le thème que nous suivons, c’est qu’il n’y a pas ceux qui sont « de la communauté » et ceux qui sont « hors de la communauté » : mais la frontière entre ce qui est de la communauté et ce qui ne l’est pas passe par chacun de nos êtres, de nos cœurs, et même de nos corps. Il y a en moi des choses qui tendent à m’arracher au royaume. Et il m’appartient de mettre cela au clair : à moi et à nul autre. Ce n’est la mission de personne ni de me couper une main, ni de me couper un pied ni de m’arracher un œil. Mais c’est à moi : et de prendre conscience de l’ambiguïté qui m’habite, et de prendre les décisions qui s’imposent.

Décisions qui n’ont pas à être prises au sens littéral, me semble-t-il : je ne crois pas que l’évangile incite à l’auto-mutilation. Celle-ci est en général plutôt une fuite d’une douleur plus intérieure ou d’une culpabilité -mais il s’agit manifestement ici de faire face-, ou d’une dévalorisation de soi -mais ce n’est pas du tout le sujet ici, au contraire il s’agit de prendre au sérieux une invitation personnelle à entrer dans le royaume-, ou encore de faire savoir à d’autres que quelque chose ne va pas -mais l’on est mis ici face à soi et c’est tout-. Mais l’image est forte, elle suggère l’énergie de la décision et la détermination dans le choix.

Je comprends aussi une deuxième chose : c’est que la communauté et le royaume ne sont pas exactement superposables. Et même qu’il ne faut pas les confondre. L’appartenance à la communauté des disciples, telle qu’elle a été développée dans l’ensemble du passage, implique une vision large de celle-ci. Elle fait de cette communauté quelque chose qui n’est pas entièrement visible : toujours, ceux qui se retrouvent et se reconnaissent comme disciples devront se dire qu’ils ne sont pas les seuls à porter légitimement ce titre, que bien des personnes qu’ils côtoient sont aussi légitimés par l’évangile et peut-être à leur insu. De ce fait, l’énergie de chacun est mobilisée non tant pour entrer dans la communauté -ou dans ce qui se proclame tel- que dans le royaume. La communauté est faite de ceux qui se réfèrent au christ, à celui qui a reçu l’onction du père. Le royaume est ce que ce même christ est venu inaugurer au nom de ce père, le lieu où ce père doit régner. Ce n’est pas la même chose, même si ce n’est pas sans lien.

Et c’est une bonne nouvelle….

Au nom du père (dimanche 19 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

L’ambiance a nettement changée : auparavant, Jésus avait à cœur de rassembler les foules, de se rendre accessible au plus grand nombre. Voilà maintenant qu’il cherche à traverser la Galilée sans que personne le sache ! On parle de lui de multiple manière, on dit de lui qu’il est Jean-Baptiste, qu’il est Elie, qu’il est un des prophètes : toutes réputations qui peuvent facilement être réfutées par les responsables religieux, qu’il s’agisse des prêtres ou des zélateurs de la religion. Et comme une réputation n’est jamais nette dans son origine, la réfutation peut devenir accusation d’usurpation ou d’imposture. Certains disciples disent de lui qu’il est le messie, le nouveau David : le mot est encore bien pire, il prend un tour politique et conteste le pouvoir des prêtres et des chefs, peut-être même des occupants romains -en tous cas, il ne sera pas difficile de le leur faire croire, tant ils sont chatouilleux sur ce chapitre du pouvoir.

Je voudrais faire remarquer, dans ce texte de Marc, non seulement ce qu’il dit mais aussi ce qu’il ne dit pas : Jésus annonce clairement que les choses vont mal tourner, qu’il va être arrêté, tué, et aussi se relever. Mais il n’y a pas chez lui la moindre contestation de l’autorité qu’ils ont pour ce faire ! Il s’explique certes sur la discrétion qu’il recherche, appelant tacitement à ce qu’on observe la même, mais jamais il ne commence à mal parler des prêtres ni des chefs, ni des scribes ni des pharisiens. Il ne se comporte pas un seul instant en homme de parti qui, contesté, dénigre d’autant plus la partie adverse qu’il veut lui-même se défendre et se justifier. Rien de tel, et c’est tout-à-fait étonnant.

Quelle douceur, quelle humilité chez cet homme, qui reçoit leur autorité comme légitime, mieux encore : comme conférée par son père (c’est ce qu’il dira à Pilate lui-même). Il reste concentré sur l’accomplissement de sa mission à lui, reçue de son père. Qu’elle suscite un antagonisme chez d’autres, eux aussi envoyés par son père, ou du moins tenant de lui leur autorité, cela ne l’arrête pas, ni ne le fait les contester. Cela relève de son seul père, pas de lui. Quelle force d’âme il faut, mais aussi quelle considération pour les autres et quelle dépossession de soi et de sa mission, pour accepter que les choses soient ainsi et les exposer avec simplicité ! Il y a beaucoup à apprendre de lui en matière de « gestion de conflit », comme on dit…

Les mots qu’il emploie sont troublants : le « fils de l’homme » livré « entre les mains des hommes« . Bien sûr, l’expression « fils de l’homme » est une tournure de l’apocalyptique, elle désigne elle aussi une figure de salut attendue. Jésus en a l’exclusive : personne d’autre que lui ne lui donnera jamais ce titre, aucun apôtre. Reste néanmoins l’écho tout simple de ces deux formules : comme si c’était naturel. Le Fils de l’homme, les hommes s’en emparent. C’est comme s’il leur appartenait d’avance. Comme si ce titre disait aussi, pour lui, une sorte de consentement a priori, une sorte d’évidence. Oui, je me présente comme le fils de l’homme, alors bien sûr je leur appartiens, et bien sûr qu’ils peuvent faire de moi ce qu’ils veulent….

Cela laisse les disciples muets, nous aussi peut-être. Mais il faut remarquer que cet état des choses est toujours le même, toujours identique et perpétué. On fait dire beaucoup de choses à Jésus, on justifie bien des choses de son nom : se lève-t-il pour contester ? Vient-il ébranler la légitimité de ceux qui en usent ainsi ? Pas le moins du monde. Est-ce révoltant ? Peut-être, un peu… C’est surtout déroutant. Je pense pourtant qu’il est bon d’en avoir conscience : ce n’est pas parce que quelqu’un est incontesté quand il parle au nom de Jésus qu’il est incontestable. Ce n’est pas parce que quelqu’un est revêtu ou investi d’une autorité que ce qu’il dit est forcément juste : arrive un moment où c’est l’expérience et la recherche de Jésus propre à chacun qui doit décider, qui doit se positionner. Peut-être est-ce précisément cela que recherche Jésus en adoptant cette attitude ? De nous libérer des avis des uns et des autres pour le chercher lui, le grand silencieux…?

Ces dernières décennies nous ont montré de nombreuses défaillances (ou pire encore) d’ « autorités », de personnes qui parlaient « au nom de Jésus ». Cela devrait bien nous apprendre, non pas la méfiance : on voit que Jésus laisse chacun faire selon son cœur, mais plutôt une écoute distanciée, qui recherche Jésus seul, en prenant avec sympathie tout ce qui pourrait bien conduire à lui, mais en se demandant toujours si c’est bien le cas. Je n’entends pas ceux qui disent qu’il y a des gens qui ne savent pas, qui demandent, qui ont besoin d’une autorité pour s’appuyer : cela me paraît une justification bien facile pour prendre une place d’autorité. Et aussi une piètre foi en l’esprit saint : n’est-il pas avec tous ceux qui cherchent ? Et qui sommes-nous pour parler à sa place ?

Je remarque aussi que Jésus ne dit pas seulement que son histoire va « mal finir ». Il dit que « le fils de l’homme est livré aux mains des hommes, et qu’ils vont le tuer, et qu’une fois tué, après trois jours il se relèvera. » Il énonce aussi ce dernier point comme un fait, aussi simple et clair que les autres. Il dit que son histoire, sa « trajectoire », ne s’arrête pas avec son meurtre et sa mort, qu’il y a un après, dont il parle comme d’un « relèvement ». Il dessine une ligne claire qui va au-delà de la mort. Le mot, c’est [anistèmi], le verbe [istèmi], se tenir, to stand en anglais, précédé du préverbe [ana-] qui indique un mouvement de bas en haut. C’est clairement se relever, se réveiller, se redresser. Le mouvement est contraire à celui que la mort impose, elle qui plutôt étend, couche, endort quelqu’un. Donc, il y a dans sa trajectoire, une mort et un mouvement ultérieur qui lui est contraire.

Autant il peut annoncer sa mort avec clairvoyance étant donné la « chasse à l’homme » dont il est désormais l’objet, autant je me demande bien sur quoi il peut s’appuyer pour annoncer avec la même fermeté et comme faisant un ensemble cette ultime étape ! Sur rien, sinon sur une certitude intérieure inébranlable. Ce fameux père en qui il se confie, et qui lui fait accepter d’autres autorités, à l’exercice éventuellement contraire à sa propre mission, ce même père lui donne sans doute la confiance et l’assurance qu’il ne peut en être autrement. C’est tout-à-fait impressionnant. Il est en fait tout livré entre les mains de son père, et c’est ce qui lui permet de se livrer aussi sans réserve aux mains des hommes… aimés de son père et appelés par lui à la vie.

Les disciples entendaient Jésus annoncer tout cela, « et ils avaient peur de l’interroger« . Interroger au sens de « revenir dessus« . C’est la peur qui règne. Lui n’a pas peur, mais eux oui. Si seulement ils n’avaient pas eu peur, si seulement ils l’avaient interrogé : on en saurait plus ! Mais la peur les a retenus, et du coup c’est tout autre chose qui a fait son chemin en eux. Ils n’ont pas fait chemin avec lui, mais avec leur peur. Et devinez à quoi ils sont parvenus ?…. à une question d’autorité !!! CQFD.

Ici intervient une opposition d’attitudes sur laquelle chacun peut réfléchir : les disciples « avaient peur de l’interroger » ; mais parvenus à la maison (chez Simon), lui « les interroge« . Il faut beaucoup de confiance pour poser une question : c’est avouer une ignorance, une faiblesse donc. C’est aussi avoir une immense confiance : que l’autre va nous dire du vrai, que notre relation est assez vraie pour supporter tout ce qui n’est pas encore dit, mais qui peut l’être. Interroger, c’est inviter une part de l’autre que l’on aime déjà sans la connaître encore. Mais c’est le silence qui lui répond : ils ne disent rien, c’est Marc le narrateur qui nous explique de quoi ils parlaient. Ils parlaient en effet de succession, en discutant qui était le « plus grand », c’est-à-dire qui serait le successeur légitime, qui deviendrait « calife à la place du calife ».

Alors il leur fait cette leçon de l’inversion totale, nécessaire. Si vous voulez être le premier (ce n’est pas illégitime), il faut pour cela être le dernier de tous et le serviteur de tous. Dernier et serviteur, c’est déjà beaucoup, mais de tous, ce qui n’est pas une mince affaire. On comprend que ce « tous » ne se réduit pas aux douze présents. Je voudrais juste relever que cette inversion fait écho, fait miroir avec cette « trajectoire » qu’il annonce pour lui-même : il ne sera « relevé » que parce qu’il sera « livré » et « tué ». De même les disciples, ils ne seront « premiers » que s’ils sont « derniers de tous » et « serviteurs de tous ». L’être dans les faits, ce n’est pas s’auto-proclamer tel : c’est un rude renoncement de chaque instant. C’est une manière d’écouter les autres, c’est une manière de s’impliquer envers eux. Et tout cela, par le même abandon que lui à son père.

Georges de LA Tour, Saint-Joseph Charpentier (1645), huile sur toile 137 x 102, Musée du Louvre, Paris. L’enfant plonge son regard confiant dans celui de son père, qui construit pour lui. Ferait-il une croix, cela ne briserai pas la confiance.

Un mot pour finir. Quant je pense que Jésus a appris cette confiance totale à son père avec.. Joseph ! Quel homme ce devait être, lui aussi…

Pour ceux qui le souhaitent, vous pouvez aussi trouver sous le titre abus de pouvoir un autre commentaire du même passage, qui concerne d’autres aspects du texte.

Deux étonnements (dimanche 12 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le lectionnaire, comme j’en ai averti la semaine dernière, nous fait allègrement sauter par-dessus toute une sous-partie de l’évangile de Marc, au-delà du texte avec lequel nous avons fait un parallèle la semaine passée : la guérison difficile de l’aveugle de Bethsaïde. Nous nous trouvons maintenant au début d’une nouvelle partie de l’évangile de Marc, la cinquième, que l’on pourrait dénommer « Jésus, ses disciples et la passion ». Une partie qui va nous amener aux portes de Jérusalem.

Dans un premier temps de cette partie, il va être question de la manière dont Jésus est perçu, puis lui-même va dire comment on peut le suivre, enfin il va se manifester transformé sur la montagne à trois de ses disciples. Ces préalables permettent un second temps où, avec ces nouvelles conditions et ces nouveaux repères, Jésus instruit les siens sur quantité de sujets, nous verrons cela une autre fois. Le texte d’aujourd’hui est coupé de manière sauvage dans le premier temps : nous avons bien l’intégralité de ce où il est question de la manière dont Jésus est perçu, mais le volet central de ce passage, où Jésus explique comment le suivre, est tronqué arbitrairement. On a le principe général, mais après on n’a qu’une seule conséquence sur les quatre énoncées (il aurait fallu aller jusqu’à Mc.9,1, pour ceux qui auraient le courage de compléter la lecture). J’ai déjà commenté un peu ce texte, je voudrais cette fois m’arrêter sur plusieurs aspects qui me frappent.

Je suis d’abord frappé par la double question aux disciples, formulée avec les mêmes mots (c’est pourquoi je parle de double question, car c’est en fait la même). « Qui moi disent les hommes être ? » et « Alors vous, qui moi dites-vous être ? » Pardon pour ce charabia qui n’a d’autre but que de permettre à chacun de comparer ce que le grec nous livre exactement. En français, cela donne « Qui les hommes disent-ils que je suis ? » et « alors vous, qui dites-vous que je suis ? » Jesus se soucie de ce qu’on dit de lui : non pas de l’estime ou non qu’on a pour lui, mais très précisément de l’identité qu’on lui reconnaît. Et ce, à l’orée de cette partie qui va être directement et expressément orientée vers la passion ; mais aussi immédiatement après cette partie qui illustre entre autres l’inintelligence des disciples. C’est comme si l’identité qu’on lui reconnaissait était capitale pour être conduit à sa passion, pour le « suivre » dans cette étape à vrai dire scandaleuse, et ce quel que soit le « niveau » de compréhension ou d’intelligence qu’on aurait de lui, de sa mission. Il y a des affirmations à son sujet qui constituent un clivage.

Et quelles sont se affirmations ? Le clivage est posé par Marc entre « les hommes » et « vous » autrement dit : les disciples et les autres. Les autres disent qu’il est « Jean-Baptiste, Elie, un d’entre les prophètes« , autrement dit ils le situent dans la répétition, la réitération. Ils le rapportent à du connu, à du déjà vu. Du déjà vu certes extraordinaire et particulier, élevé : mais du déjà vu tout de même. Les disciples, par la voix de Pierre, ont un autre discours : « Tu es le christ« , ou « tu es l’oint« . Cela, c’est du jamais vu, puisque cet « oint » est l’objet d’une attente par définition non encore réalisée. C’est lui dire qu’il n’est comme aucun autre, qu’il est l’inconnu. On comprend dès lors que cette affirmation soit nécessaire quelque soit la compréhension ou l’intelligence qu’on ait de ce qu’il fait ou de ce qu’il dit. Confesser qu’il est l’inconnu, c’est confesser aussi qu’on n’en fait pas le tour, qu’on peut le saisir au sens de le toucher, d’avoir contact avec lui, mais au sens de le percer à jour. Et si on le confesse comme l’inconnu, on est disposé -au moins un peu- à ce qu’il nous conduise encore vers de l’inconnu, à ce qu’il dirige nos pas dans une direction inédite et imprévisible.

Le texte de l’évangile de Marc, peut-être (??) le plus ancien des quatre, est très sobre ici. Pierre ne dit que ce mot, « oint » (en français), ou « christ » (en grec), ou « messie » (en hébreu), faisant référence à l’attente de celui qui, à l’image du roi David consacré par une onction d’huile conférée par le prophète Samuel, établira -mais définitivement cette fois- la royauté du dieu sur son peuple, et la grandeur de ce peuple dans le monde. C’est celui que bien des prophètes ont annoncé, ces prophètes auxquels « les autres » identifient encore Jésus. Pierre fait un pas de plus, il n’est pas un de ceux qui annoncent un autre, mais il est celui qu’ils annoncent. La fin de l’histoire, en quelque sorte. Mais aussi, encore une fois, l’inconnu.

Et Pierre ne dit que ce mot, et Jésus n’en fait pas un commentaire : a-t-il juste, a-t-il faux (comme diraient mes élèves !), on n’en sait rien, ce n’est pas la question. On en sait d’autant moins que immédiatement, « et il leur reprocha qu’il disent à quiconque à son sujet« . Jésus ne veut pas les rassurer quant à leur annonce, les rassurer (ou le contraire) dans l’expression de leur croyance ou de leur témoignage. Il ne donne pas un blanc-seing à cette affirmation. Simplement, il lui suffit qu’ils soient positionnés ainsi, à reconnaître en lui l’inconnu, et à s’ouvrir avec lui à l’inconnu. C’est peut-être cela, avant tout, par-dessus tout, la foi.

Ce n’est pas que l’affirmation de Pierre soit fausse, elle est juste incomplète. Seule, elle est très ambiguë, elle conduit à un messianisme politique, elle embrigade les gens pour un combat visant à établir une domination. Et c’est ce que l’intéressé commence à l’instant même à corriger, en annonçant son parcours nouveau, inattendu, déroutant, scandaleux : le désaveu pas les autorités religieuses légitimes (et reconnues comme telles !), la souffrance, la mort. Et un relèvement au bout de trois jours. Et pour faire bonne mesure, alors qu’il leur a intimé le silence sur leur affirmation, « il disait cette parole avec liberté de langage« . Voilà ce qui doit maintenant prendre place dans le cœur des auditeurs, des disciples, de ceux qui veulent le suivre.

Et nous arrivons ici au deuxième étonnement dont je voudrais faire part. C’est le double usage, l’usage parallèle, dans les mots qui suivent, de la même expression, fondamentale chez Marc pour désigner les disciples, à savoir « ceux qui le suivent« . Au Pierre enhardi qui , le prenant à part, lui reproche ses écarts de langage, et peut-être ces décourageantes perspectives, il répond vertement et « lui reproche » : c’est ex-ac-te-ment le mot employé plus haut, à la suite de l’aveu « tu es le christ« . On comprend que les reproches de Pierre à Jésus sont très précisément ce que celui-ci craignait comma allant avec cette affirmation. Dans ce « christ« -là, il n’y a pas place pour ce souffrant-ci.

Mais ce n’est pas encore ce qui m’étonne le plus : car c’était prévisible. Mais les mots qu’il lui dit, les mots que choisit Marc, voilà l’étonnant. « Lève-toi à ma suite, satan, parce que tu n’as pas dans l’esprit les choses du dieu mais celle des hommes« . Ce « lève-toi à ma suite » est le même que celui employé par Marc dans l’appel des premiers disciples, et c’est surtout exactement le même que celui qui est énoncé aussitôt après par Jésus à la foule ! « Si quelqu’un veut accompagner à ma suite… » Les verbes changent : un simple « allons ! à ma suite ! » au premier appel des pêcheurs de Galilée, un « lève-toi » à Pierre-satan, un « marche-avec » à tous. Mais toujours le [opisso mou], derrière moi, à ma suite.

C’est comme si le remède, comme si la parade contre la fausse piste, la fausse compréhension qui fait de Jésus le personnage en lequel je projette tous mes appétits de puissance, c’était de marcher derrière lui, donc de bien lui laisser et l’initiative de l’allure, et celle du parcours. Dans le cas de Pierre-satan, du Pierre-tentateur, du Pierre-diviseur, cela suppose une action vigoureuse, un « lève-toi » qui fait peut-être écho au relèvement annoncé par Jésus au bout de trois jours, qui en est peut-être un effet anticipé. En tous cas, un geste consistant à se déplacer, pour aller se replacer « derrière« . Autrement dit, un renoncement à vouloir dicter sa conduite à celui dont on prétend être disciple (ce qui rappelle un peu la définition de l’intégriste : celui qui fait la volonté de dieu, qu’il le veuille ou non !!! 😉☺️).

Voilà qui illustre par la pratique le grand principe désormais énoncé par le maître pour le suivre, pour être disciple, et qui va commander toute cette cinquième partie, qui en est comme le titre : « Si quelqu’un veut [m’] accompagner à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix et m’accompagne.« 

Un chemin de liberté (dimanche 5 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce récit ce guérison d’un sourd et mal-parlant est propre à Marc : on ne le trouve pas dans les autres évangiles. Je l’ai déjà commenté pour lui-même, comme un texte invitant à rester ouvert. Mais je remarque cette fois-ci, en parcourant la suite pour vérifier quels sont les passages qui seront proposés et lesquels ne le seront pas, qu’une autre guérison propre à Marc survient un peu plus loin -guérison que nous n’aurons pas, pas plus que tout ce qui est entre ces deux textes-. Or ce deuxième texte, lui aussi propre à Marc, est très proche du premier que nous avons aujourd’hui. Et c’est à la comparaison des deux que je voudrais m’attacher aujourd’hui : je pense qu’elle peut nous aider à dégager d’abord des constantes, donc des insistances de Marc, ensuite des particularités, donc certaines dimensions de notre texte qui peut-être passeraient inaperçues autrement.

Il faut d’abord que je soumette au lecteur ces deux textes en parallèle, afin que chacun puisse se rendre compte par lui-même rapidement de leur proximité. Je le fais en empruntant sa traduction à Sr. Jeanne d’Arc (Les évangiles, les quatre, © Desclée de Brouwer 1992).

De nouveau, il sort des frontières de Tyr. Il vient, par Sidon, vers la mer de Galilée, au milieu des frontières des Dix-Villes.Ils viennent à Bethsaïde
Et ils lui amènent un sourd et malparlantIls lui amènent un aveugle,
Ils le supplient : qu’il impose sur lui la main !et le supplient : qu’il le touche !
Il le prend hors de la foule, à part :Il saisit la main de l’aveugle, le conduit hors du village.
il met ses doigts sur ses oreilles, il crache et touche sa langue.Il crache sur ses paupières, impose les mains sur lui,
Il lève le regard au ciel, gémit et lui dit :et l’interroge :
« Ephphata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi grand ! »« Si tu aperçois quelque chose ? » Il lève le regard et dit : « J’aperçois les hommes : je vois comme des arbres qui marchent. » Alors de nouveau il impose les mains sur ses yeux :
Aussitôt son ouïe s’ouvre, et se délie le lien de sa langue et il parle correctement.et il voit clair et il est rétabli ! Il distingue nettement toutes choses, de loin.
Il leur recommande de ne parler à personne. Mais eux, plus il leur recommandait, plus ils clamaient sans mesure. Outre mesure, ils sont frappés. Ils disent : « Bellement, il a fait toutes choses ! Les sourds, il fait entendre, et les non-parlants parler ! »Il l’envoie dans son logis et dit : « N’entre même pas dans le village. »

La manière de construire la progression des textes, les étapes qui les constituent, certains mots même, sont clairement identiques. Mon premier réflexe est du coup de me dire : mais qu’y a-t-il entre ces deux textes ? Car, nous en avons maintenant un peu l’habitude, Marc a une particulière affection pour les triptyques, et nous avons ici à tout coup deux volets extérieurs : quel est le tableau central ? Je rappelle que nous sommes dans une section de l’évangile qu’on pourrait appeler « Les pains et l’inintelligence des disciples. » Entre nos deux guérisons, il n’y a rien de moins que la deuxième multiplication des pains (eh oui ! Il y en a deux !), suivie d’une demande de signe et d’une polémique avec les pharisiens, enfin toute une séquence sur l’inintelligence des disciples : ils manifestent de graves préoccupations à propos d’un éventuel manque de pain, et Jésus essaie de les faire réfléchir au moyen d’une foule de questions, … apparemment sans succès.

Il faudra qu’un jour, je m’occupe de cet ensemble ! Mais cette fois, restons-en au regard que cela nous donne sur notre texte d’aujourd’hui et sur la fonction qu’il occupe dans l’évangile de Marc, au service donc d’une vision d’ensemble que Marc essaie de dessiner pour son lecteur. Notre volet central, de manière frappante tant l’enchaînement est rapide, montre successivement le signe renouvelé par Jésus qu’il accomplit devant le, et au bénéfice du, plus grand nombre de personnes à la fois, la non-réception de ce signe par les autorités et son incompréhension par les disciples eux-mêmes.

Et ce signe est le fameux signe des pains multipliés, que nous suivons depuis plusieurs semaines : signe de la gratuité que veut instaurer Jésus, ce régime où chacun donne ce qui est unique et irremplaçable, où chacun reçoit ce qu’il ne saurait payer en retour. Mais personne ne comprend cela, soit parce qu’on ne le veut pas (les pharisiens), soit parce qu’on est… bouché (les disciples). Le projet est-il donc voué irrémédiablement à l’échec ? Eh bien pas forcément : les deux récits qui font cadre sont l’un et l’autre des récits de guérison, l’un de qui n’entend (ni ne parle) pas, l’autre de qui ne voit pas.

Et voilà éclairée – peut-être ? Si je ne me trompe pas…- une fonction de notre texte d’aujourd’hui : récit d’espérance, récit qui dit que le maître, s’il connaît l’échec dans sa mission à cause du peu de réceptivité qu’il reçoit, saura aussi agir sur cette réceptivité même ! Récit qui dit que la nouveauté de l’évangile et la transformation de ce monde qu’il entend provoquer, si elles sont en échec, ne le seront pas toujours. Récit qui dit que notre propre épaisseur ou mauvaise volonté peuvent être vaincues. Si ce n’est pas une « bonne nouvelle », je ne sais pas ce que c’est !!

Dans les deux textes, il y a mouvement de Jésus -et dans notre texte, c’est un mouvement tournant en-hors du territoire traditionnellement reçu comme celui d’Israël-. Premier point : chercher Jésus en mouvement, pas une figure figée et immobile, mais qui va, qui a des projets, et même qui sort des cadres. Puis, dans les deux textes, ce sont d’autres qui amènent l’homme aux sens éteints dans la proximité du maître -et dans notre texte, il s’agit d’une surdité (entrante) entraînant une élocution brouillée (sortante)-. Deuxième point : accepter d’être déplacé par d’autres, alors même qu’on ne les comprend pas. Il semble que le rapport à Jésus ne soit jamais immédiat pour commencer…

Dans les deux textes, il y a de la part des autres une intercession, qui est une supplication, et qui demande un contact, un toucher. C’est une autre expérience sensorielle, mais on ne voit pas que le sens du toucher soit jamais atteint, chez aucun de ceux qu’on amène à Jésus : l’ouïe ou la vue le sont, ici ; notre expérience Covid nous rend plus présentes des personnes privées d’odorat ou de goût, mais de toucher… Y a-t-il donc dans notre être une porte secrète qui ne peut jamais se fermer ? En tous cas, le toucher est l’expérience sensorielle qui requiert la plus grande proximité entre celui qui sent et ce qui est perçu. Le goût peut se provoquer par toutes petites touches, mais le toucher requiert une préhension franche, même si délicate. Troisième point : que soit évoqué cette proximité avec lui, plus grande qu’aucune autre, et s’y laisser, s’y ouvrir, sans doute.

Dans les deux textes, ensuite, l’homme est en effet touché, saisi même, par Jésus, mais pour le tirer à part, hors de la foule (notre texte) ou hors du village. Quatrième point : se laisser saisir, se laisser conduire, entrer dans la solitude, c’est-à-dire consentir à être unique (car dans le fond, être unique c’est être seul). Peut-être : être touché précisément là où l’on est unique ? On ne sait pas toujours ce qui nous fait réellement unique, nous : mais lui le sait.

Et puis après, il y a dans les deux textes une expérience dérangeante, sans doute même désagréable : le toucher devient des doigts dans les oreilles, un crachat sur la langue (notre texte) ou sur les paupières. Bizarre ! Mais le contact devient très très concret avec l’organe du sens en défaut : il ne cible pas que l’homme blessé ou bouché, il cible la blessure ou le handicap même ! Cinquième point, donc : accepter d’être bousculé, sorti de ses propres cadres, de passer par un moment qu’à choisir, on éviterait sans doute. Mais accepter d’être touché dans le lieu même où l’être est bouché, fermé, clôt.

Vient le moment, dans les deux textes, d’une parole. Dans le nôtre, c’est une injonction, précédée d’un regard levé au ciel. Dans l’autre, pas de regard levé mais un dialogue s’instaure. Et du coup la chose ne se fait que par étape, pas d’un seul coup, il faut s’y reprendre. Au sourd, un ordre : et comment dialoguer avec un sourd -je veux dire : par des mots- ? Mais à celui qui dispose de son ouïe, un dialogue. La guérison peut se faire par le seul effet de la parole du maître, il est assez puissant pour cela. Et le cas échéant, il le fera. Mais la guérison se fait dès que possible avec le concours de l’intéressé, même si le résultat connaît des ratés. Qu’importe, ce qui compte c’est le chemin qu’on fait. Sans doute, il s’agit d’une œuvre de re-création, ou d’une création continuée : ce serait la nier que de ne pas tenir déjà compte de ce qui est là, des moyens et des capacités de l’intéressé. C’est sa dignité, et c’est déjà un peu le but, que de l’aider à œuvrer à sa propre création.

Et puis il y a le résultat : l’ouïe entièrement restaurée, la parole retrouvée, la vue ré-installée. Et cette surprenante recommandation dans les deux cas, de ne pas parler ou retrouver les autres. Il y a de nouvelles possibilités, mais tout de suite avec il y a de nouveaux interdits, de nouvelles fausses pistes. C’est comme si, à l’arrivée, il s’était agi de trouver le chemin d’une nouvelle liberté, et que celle-ci ne pouvait que grandir encore… Au total, nous voyons tout un cheminement pour que soient vaincues nos propres fermetures, nos incompréhensions, nos « bouchages ». L’expérience que nous faisons sans doute, en tous cas, c’est mon cas, de l’insuccès de l’évangile dans notre vie ne doit plus être faite seule, mais avec ce chemin d’espérance. J’ai choisi de déchiffrer un peu cet itinéraire sur le plan personnel et individuel ; Il aurait fallu aussi suivre cet itinéraire pour un collectif : une autre fois peut-être ? Mais chacun peut aussi s’y essayer…

Coopérer mais tout recevoir (dimanche 29 août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte, ou la mosaïque de texte, que nous avons aujourd’hui nous fait revenir chez Marc : je l’ai déjà commenté ici : dimanche 2 septembre : gare aux rites !, et j’invite qui voudrait une présentation générale du passage, une remise en contexte dans l’évangile de Marc, etc., à se reporter à ce lien.

Je suis frappé par l’attitude des « Pharisiens et certains des scribes ». Ils sont « venus de Jérusalem », c’est-à-dire venus tout exprès. Et manifestement, comme le fait comprendre le texte immédiatement, ils ont fait le déplacement pour épier, pour découvrir de leurs propres yeux avec un regard critique ce qui se passe autour de ce personnage qui fait parler de lui. Ils vérifient si lui et ses disciples font comme il faut, comme eux-mêmes le prescrivent. Et naturellement comme toujours en ces cas-là, ils découvrent que non. C’était écrit d’avance : quand on porte ce type de regard sur les autres, un regard qui juge, qui compte les points, un regard évaluateur, puisqu’on on le fait quoiqu’on dise par rapport à soi, et comme chacun est unique, on découvre immanquablement que l’autre est en défaut, en insuffisance, à reprendre.

Et ce qu’ils voient, c’est que « certains de ses disciples, avec des mains communes -celles-ci sont non-lavées- mangent le pain-de-froment ». Il y a beaucoup de choses dans cette phrase, qui expose bien tout ce qui leur tombe sous les yeux. Mais ils ne retiennent pas tout. Par exemple, ils ne retiennent pas qu’il s’agit de certains des disciples, pas tous. Ils ne retiennent pas qu’ils mangent le pain, ce qui est peut-être le plus intéressant étant donnés tous les éléments précédents que Marc nous a donnés. Ils retiennent seulement -et c’est la pointe de la question qu’ils posent- qu’ils mangent avec des mains « communes ».

L’adjectif peut avoir plusieurs sens, ici manifestement il a le sens de « qui participe de deux caractères ou attributs » : autrement dit les Pharisiens et scribes estiment qu’on ne peut pas « manger le pain » comme on fait les autres actions de la vie, qu’il faut marquer une différence et que le lavage des mains a moins une fonction nettoyante que symbolique. Se laver les mains symbolise qu’on se défait des activités précédentes pour se disposer à une action « à part ». Et voilà le cœur des choses : manger le pain, est-ce donc quelque chose de séparé ?

Souvenons-nous que là où nous avons laissé l’évangile de Marc, le pain intervenait à l’aboutissement de la mission des Douze : envoyés par le maître vers les foules dispersées, leur résultat était que la foule elle-même était mise en relation immédiate avec ce maître, au point qu’il n’y avait « plus le temps de manger » ! Le pain multiplié intervenait alors, compassion du maître pour ses disciples que la foule aurait dû nourrir en retour de leur annonce, mais aussi renversement du rapport avec la foule instaurant la gratuité totale. Non seulement la foule n’a plus à donner le pain au prédicateur en échange de sa parole, mais c’est même le prédicateur qui lui assure le pain en plus de la parole ! Alors ce pain, faut-il s’en saisir avec les mains qui œuvrent à la vie ordinaire, aux autres tâches de l’existence, ou bien faut-il par des ablutions marquer que c’est tout autre chose ?

Que ce pain soit un don d’en-haut est une évidence, dans la suite des pains multipliés. Que les mains qui le reçoivent soient les mêmes que celles qui s’engagent dans la vie ordinaire, celles qui rendent service, donnent, mais aussi « gagnent le pain », montrerait justement que c’est toute la vie, tout ce qui la compose, y compris ce que l’on accomplit soi-même, qui est sous le signe du don et de la gratuité : même ce que je fais est un don. Dès lors que j’essaie de vivre sous la mouvance de la parole, tout ce que j’accomplis est un don, est un pain qui me nourrit moi aussi. Mais si mes mains ne sont pas « les mêmes », alors ce que j’accomplis ne vient que de moi. Le rite du lavage des mains, sous le prétexte avoué de me séparer des hommes en confessant le don du dieu, me sépare en fait du dieu en limitant à une chose le don qu’il fait et en me réservant d’être l’origine du reste.

C’est bien ce que reproche le maître aux Pharisiens et scribes. Cette « tradition des prêtres » ou « des plus anciens », n’est pas dans les Ecritures. Elle n’est pas demandée par le dieu. Elle vient d’eux-mêmes. Ce sont eux qui, souverainement, ont décidé de tracer une frontière, que tel domaine relèverait du dieu et, implicitement, que tout le reste relèverait d’eux-mêmes. C’est bien une hypocrisie cachée derrière une dévotion apparente : c’est non pas un acte de soumission au dieu mais un acte de puissance face à lui ! « Vous mettez toute la puissance sur ce que se transmettent les hommes ».

La leçon révèle aux foules d’où vient la déviance, du cœur de l’homme. Le rite de purification est trompeur, grandement, car il laisse penser que la souillure, la déviance, le manquement au dieu peut venir à l’homme de l’extérieur. Tous les rites sont extérieurs, et c’est un véritable défi que de les intérioriser. La parole, l’évangile, est un critère, c’est-à-dire un outil critique : l’évangile critique aussi la ritualité et la « religion ». Le christianisme n’est pas d’abord une religion (mot difficile à préciser, soit dit entre parenthèses), il est une parole et une foi. Elle peut permettre d’intérioriser des rites et même une religion, mais c’est un vrai travail à faire pour chacun, travail dépendant d’une purification par chacun de son propre cœur pour ne pas en faire un mauvais instrument. Jésus n’a pas fondé de « religion » à proprement parler. La première chose, c’est de revenir à son cœur et l’examiner, cela dans une ouverture a priori au dieu, recevant tout de lui, que ce soit ce qu’il fait seul ou ce que je fais (ou ce que nous faisons). Pas de frontière, juste une ouverture.

la vie, librement (dimanche 22 août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Et nous voilà revenus au chapitre six de l’évangile de Jean, … non sans en avoir sauté une grande partie, du fait de dispositions différentes du lectionnaire pour le quinze août. Je dois donc rappeler que, dans l’intervalle, Jésus insiste dans son discours qui devient controverse avec les responsables religieux sur le fait qu’il faut « manger [sa] chair et boire [son] sang« . Et cette affirmation, manifestement mal comprise -et sans doute difficile à comprendre !- crée maintenant une forte difficulté non seulement chez les responsables religieux mais aussi et même parmi les disciples.

J’ai déjà commenté ce passage, Dimanche 26 août : la chair n’est d’aucun secours. Je voudrais cette fois suivre une piste un peu différente : d’une part essayer d’éclairer un peu à partir de ce qui a été dit précédemment cette parole plutôt dérangeante, d’autre part regarder de plus près les réactions.

Nous avons noté précédemment que le texte de Jean invitait à « digérer » : « Digérez non l’aliment qui se perd, mais l’aliment qui demeure en vie éternelle, celle que vous donnera le fils de l’homme« . Il s’agissait donc d’un « travail« , celui que fournit un organisme vivant pour augmenter sa vie, par l’assimilation. Assimiler, c’est mot-à-mot devenir semblable, rendre semblable : et la loi de la vie, la loi du vivant, c’est que c’est le plus vivant qui assimile le moins vivant. C’est la forme de vie consistant dans le plus de jaillissement spontané qui transforme en elle-même la forme de vie qui l’est moins. Il va sans dire ici que digérer un aliment porteur d’une vie éternelle, cela veut dire non pas transformer en soi -qui vivons moins- cet aliment qu’être transformé par lui, qu’être porté par cet aliment en ce jaillissement spontané suprême et maximal, tel qu’il ne se laisse pas réduire par aucune mort ni diminution d’aucune sorte.

Lorsque Jésus en vient à préciser « le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde« , il veut dire d’abord, me semble-t-il, que le don de lui-même qu’il fera par sa mort, par l’offrande de soi dans la mort, en l’anticipant pour la livrer sans retour et totalement, que ce don-même est porté par le jaillissement spontané de la vie éternelle. Que ce don spontané de soi est ce en quoi consiste la forme la plus haute de la vie : elle « s’incarne », se manifeste « dans la chair » par la mort, tout simplement parce que la condition de notre vie inclut historiquement la mort. Dans notre forme subalterne de vie, donner sa vie consiste au bout du compte à ne plus l’avoir, à s’en défaire ; dans la forme suprême et ultime de la vie, celle que Jean appelle la « vie éternelle », le don total de sa vie ne la fait pas perdre mais la fait entièrement partager. Je pense que c’est pour cela que, en avançant dans le discours, il devient question non seulement de la « chair », mais de « manger [la] chair » et « boire [le] sang » : la mention de la chair et du sang de manière distincte correspond à ce qui a lieu dans une mort sanglante, ou chair et sang se retrouvent séparés. Et recevoir ce don suprême, s’y ouvrir entièrement par la foi, c’est manger sa chair et boire son sang, pour en être travaillés, les « digérer », c’est-à-dire en être transformés, être porté par ce don dans la même qualité de vie suprême, « éternelle », dans la même capacité de se donner entièrement à son tour pour offrir tout ce que l’on est en partage.

Je ne sais pas si je me fais bien comprendre, j’avoue que je pressens des choses mais qu’il est difficile de mettre des mots dessus tant il me semble que c’est dense. En tous cas, une chose est certaine : il ne faut certainement pas prendre au pied de la lettre les affirmations que Jean écrit, et qui s’apparentent au cannibalisme ! C’est au pied de la lettre que les comprennent les auditeurs pour la plupart d’entre eux, et précisément cela les dégoûte, les détourne, les fait cesser de suivre Jésus. Conséquence ultime sans doute du reproche initial : « vous me cherchez, non parce que vous avez vu un signe mais parce que vous avez mangé du pain. » En ne se situant plus en recherche d’un autre plan, en s’arrêtant à ce qui est reçu comme si c’était la chose ultime, on verse dans l’incompréhension. Il peut d’ailleurs en être de même dans la pratique chrétienne : on peut « consommer du sacrement » en en restant à ce seul plan, et ce n’est pas suivre Jésus. Lui veut la foi, et c’est la foi seule qui reçoit le don lorsqu’un sacrement est célébré. Ce qui « compte », c’est de s’ouvrir à la vie transformante de celui qui s’offre tout entier, en sorte d’apprendre nous aussi à nous offrir tout entier : c’est cela que nous sommes invités à « faire en mémoire » de lui.

Un regard maintenant sur les réactions des uns et des autres, maintenant que « beaucoup de ceux de ses disciples qui l’ont entendu disent : Cette parole est raide ; qui peut l’écouter ? » Il n’atténue en rien ce qu’il a dit, il ne tient pas un autre discours pour les retenir, pour les flatter malgré tout. Il dit « et quand vous verrez le fils de l’homme monter où il était auparavant ? » Allusion transparente pour le lecteur (comme pour l’écrivain, qui écrit APRÈS la résurrection) à l’ascension : manifestation triomphale d’une vie irréductible par la mort, et qui appartient précisément au « ciel ». Mais « à partir de cela, beaucoup de ses disciples se mettent en retrait de sa suite et ne marchent plus avec lui.« 

Il est possible de ne plus suivre Jésus. Je ne vais tout de même pas en faire une bonne nouvelle ?! Eh bien si ! Nous n’avons pas affaire à un gourou, à un maître de secte, condamnés dès qu’on ne le suit plus. La porte est ouverte, il est possible de partir. Comme de revenir, d’ailleurs. Et cela est capital, dans le juste positionnement en matière religieuse : la sortie. La sortie est-elle possible ? Que ce soit temporaire ou définitif, est-ce possible ? Je dis que le danger est grave, quand on ne peut plus sortir : celui qui prétend mener au dieu ou parler en son nom laisse partir.

Mieux encore, il pose lui-même la question aux douze : « Ne voulez-vous pas aussi vous lever et partir ? » Comme elle est saine et libératrice , cette invitation. Les douze sont ce qu’on appellerait aujourd’hui le « premier cercle », les plus proches. Et pourtant, le maître ne se situe pas dans la séduction, il ne manipule pas, s’ils choisissent de partir, ils le peuvent. D’une part, ce maître n’adapte pas son discours aux réactions de ses auditeurs mais dit ce qu’il a a dire, librement, et laisse ses auditeurs l’accepter ou non, librement ; d’autre part il est tout-à-fait capable d’envisager sa solitude et son échec. S’agit-il d’une intransigeance du genre psycho-rigide ? Je ne crois pas, parce qu’il montre par ailleurs suffisamment à quel point il est capable de compassion et de compréhension vis-à-vis des choix des autres. Sa réaction n’est pas auto-centrée, dans un « allez-y, quittez-moi, laissez-moi ! » dramatisé : elle est sincère remise en liberté de tous, y compris des plus proches. La vie suppose la liberté : conduire dans les voies de la vie, donner la vie, n’est pas pensable sans la liberté qui seule peut s’y ouvrir.

La réponse de Simon-Pierre est significative : « les mots de la vie éternelle, tu [les] as… » L’expression est curieuse, quand on s’y arrête. Il me semble que ce que Simon-Pierre veut dire, c’est qu’il ne comprend pas tout (il n’emploie pas le mot [logos], parole, sens mais le mot [rhéma], mot, plus largement actes, choses), mais que ce qu’il voit c’est que tout est orienté vers la vie, celle qui est d’un autre ordre, celle qui appartient au dieu et qu’il veut donner en partage. Autrement dit, il ne s’arrêt pas à une chose qu’il ne comprend pas ou qui est raide à entendre pour remettre en cause tout le reste, mais fait le contraire : sur la base de tout ce qui l’aspire, de tout ce qui appelle en lui la vie, il accepte aussi des choses dont il ne voit pas le sens. C’est la confiance, c’est la foi. La relation à la personne est première par rapport à un ensemble d’idées ou de propositions. On voit d’autant plus l’importance de l’attitude du maître : car il est facile d’abuser d’une telle attitude de confiance, et nous en avons hélas aujourd’hui de terribles exemples, ce que l’on appelle de plus en plus « l’abus spirituel ». L’attitude qui reste justement distanciée, « Ne voulez-vous pas aussi vous lever et partir ?« , est l’attitude chaste qui laisse le disciple à ses choix et qu jamais ne referme sur lui une emprise.