Un nouveau monde est là : dimanche 24 janvier.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous sommes de retour dans l’évangile de Marc, et nous sommes exactement au tournant, dans sa manière de présenter les choses, entre le ministère du Baptiste et celui de Jésus, entre le temps de Jean-Baptiste et le temps de Jésus. Je me suis déjà attaché à préciser les termes de ce passage, ce qui conduisait particulièrement à insister sur le changement d’attitude auquel les disciples et les lecteurs sont invités, notamment à travers une attitude de foi.

Le contraste avec le temps du Baptiste est très étonnant chez Marc. Jean « clame un baptême de conversion pour la rémission des péchés » (Mc.1,4), Jésus « clame l’évangile du dieu » (Mc.1,14). La conversion, le « changement d’attitude », est au cœur de la proclamation de Jean ; elle est aussi présente dans la proclamation de Jésus mais incluse dans une réalité plus vaste. En effet le message du Baptiste est celui-ci : « Vient derrière moi un plus fort que moi […] Moi je vous ai baptisé d’eau, lui vous baptisera d’Esprit saint« , quand le message de Jésus est : « Le moment est complet et le royaume du dieu s’est fait tout proche : changez d’attitude et croyez en l’évangile. » Le changement d’attitude n’est plus dû à un futur proche, à la survenue imminente d’un évènement, il n’est plus une anticipation : il est désormais une conséquence, celle de la présence d’une nouvelle réalité établie. Et Marc, pour souligner ces mots par des faits, pose que Jésus n’arrive qu’une fois le Baptiste livré, c’est-à-dire hors course. Il s’efface, comme au théâtre il disparaît de la scène pendant que le personnage principal entre en scène. Il est en cela assez proche de Jean, selon lequel (on l’a vu la semaine passée) les disciples, à l’instigation du premier, passent du Baptiste à Jésus et restent avec lui.

Il me semble que cela n’est pas sans importance ni conséquence. Devenir disciple de Jésus et de l’évangile, ce n’est pas d’abord « faire des trucs » comme le Baptiste le demandait. C’est d’abord s’ouvrir à une réalité plus grande, plus vaste, à une nouvelle présence , à une nouvelle réalité instaurée. Je ne parle pas ici du « nouveau monde » que, dans une piètre parodie, certains politiques voudraient nous faire croire advenu avec leur action ou leur propre avènement au pouvoir : triste réduction à pas grand chose, qui ne saurait tenir ses promesses. Parodie, parce que justement elle est liée à leur action (ou pas). Ici, il s’agit d’ouvrir les yeux sur une réalité, le « royaume du dieu« , qui nous précède, qui est à portée, qui est là. Et cette fois, le changement d’attitude est celui qui consiste dans la foi, c’est-à-dire dans un nouveau regard sur l’inévident, un regard paradoxal. Un choix.

Les moments que nous vivons sont difficiles, ils sont un tissu de difficultés et de lourdeurs qui ne donnent pas vraiment le goût de la vie, qui ont plutôt une saveur de mort, de pénibilité, de manque de sens et d’intérêt. Le ressort est loin à l’intérieur, en profondeur. Contre l’évidence, celle de notre expérience, il y a ce pari qu’une autre réalité est bien présente et plus forte, une réalité faite de liens, de vie, d’échanges. Contre l’évidence, il y a cette conviction que « le temps est rempli« , que chaque seconde est une seconde donnée pour se faire proche, pour être en communion par le cœur avec les êtres aimés. Que le temps est rempli de ceux que l’on aime et de l’amour concret que l’on a pour eux. Que le temps est rempli du souci de ceux qui sont en péril ou qui sont loin, que le cœur n’est pas rempli en vain de ceux avec qui et pour qui on veut vivre. Ce n’est pas une utopie, un « autre monde » rêvé : c’est ce monde même et ces instants mêmes mais remplis, et non pas vides comme ils nous apparaissent. C’est cela, l’évangile : pas des formules, des attitudes calculées, ni des « trucs à faire ». La liberté nouvelle d’un amour que rien ne saurait contrer.

Aussitôt ils le suivirent….

Je suis également frappé par le choix de Marc qu’abordant le tout début de la vie publique et du ministère de Jésus, il place comme préalable l’appel de disciples. Comme s’il était impossible que quoi que ce soit se passe sans disciples. Jésus est-il donc incapable de vivre tout seul ? Y a-t-il chez lui un besoin irrépressible (maladif ?) d’avoir du monde autour de soi ? L’embrigadement est-il un péché originel du christianisme ?

Je ne le vois pas comme cela. D’abord, Jésus n’est pas spécialement tendre pour ses disciples : il n’hésite pas à les rabrouer, éventuellement durement. Il leur offre de le quitter parfois. Et il n’accepte pas qu’ils quittent leur place d’aller « derrière lui » : il n’y aura pas de compromis pour les faire rester. Mais justement, ce « derrière lui‘ fait écho au message du Baptiste : « derrière moi vient celui qui est plus fort que moi« . Jésus est un sommet : plus fort que le Baptiste alors qu’il vient derrière lui, c’est-à-dire comme son disciple, il est aussi plus fort que ceux qui viennent derrière lui à leur tour. C’est lui la référence, dans tous les cas.

Ensuite, ce fait d’être à plusieurs, Jésus ET des disciples, est sans doute chez Marc un marqueur de la « nouvelle réalité » désormais instaurée et présente. Ceux qui sont appelés, par deux fois sont des frères. Que leur père soit présent (Zébédée) ou non, et s’il l’est, ils sont arrachés à lui, ils le quittent : autrement dit, ce qui les fait frères n’est pas ce lien du sang, c’est cette nouvelle réalité dans laquelle ils se plongent, en fonction de laquelle ils sont appelés à vivre. Cette marque de la fraternité m’apparaît très forte, et essentielle. Et tout ce qui va se passer dans le ministère de Jésus va avoir une portée vers d’autres, va avoir d’autres bénéficiaires mais toujours aussi ceux-là. Tout sera aussi l’occasion de construire leur fraternité, de la faire progresser, de débusquer ce qui y fait obstacle.

On voit encore une originalité de Jésus : il n’est pas le premier à avoir des disciples : nombreux les rabbis qui avaient un groupe plus ou moins restreint autour de lui. Mais pas pour un partage de vie constant, cela est tout-à-fait original. C’est s’exposer, pour le Maître, c’est se laisser connaître sans la moindre réticence : il y a dans ce choix un choix de dévoilement total, une posture révélatrice entière. Et aussi la conviction que tout ne passe pas par les mots, que les mots seuls ne disent pas tout, que c’est la vie qui parle plus et le plus fortement, que la corrélation entre vie et parole réclame d’être examinée, l’une signant l’autre. On ne peut pas se payer de mots ; pas plus qu’on ne peut se contenter d’agir obscurément et sans faire advenir au jour les motifs de son action par les paroles mises dessus. Il faut les deux.

Du reste, ce sont des hommes au travail qu’il appelle. Lui, le fils de Joseph le charpentier, va bâtir un maison d’un autre genre. Il va le faire avec des hommes de métier mais d’un autre métier, des pêcheurs : ce n’est pas la construction seulement qui intervient ici : est-ce aussi le rassemblement. Mais on est plutôt mal à son aise dans un filet ! J’avoue que je ne suis pas tout-à-fait à l’aise avec cette pêche : c’est tout de même une forme de prédation. Mais peut-être s’agit-il aussi dans la pensée de Marc de « donner à manger » : après tout, dans la multiplication des pains, il y a aussi des poissons, qui sont aussi distribués et multipliés, même si le souvenir en est moins vif. Ainsi ces hommes seraient-ils le signe non seulement d’une maison commune à bâtir (cela, c’est le charpentier), mais aussi d’un lieu où l’on nourrisse, où on vienne au secours de la vie, où on la fasse grandir. Nourrir, c’est beaucoup de choses. Et l’expression [aliéïs anthroopoon] est peut-être à traduire « pêcheurs des hommes« , sous-entendu « pêcheurs [au service] des hommes » plutôt que « pêcheurs d’hommes« , qui fait de ces derniers un objet de prédation, et qui fait douloureusement écho à des scandales par trop actuels. Construire et nourrir, c’est plutôt cela le programme.

Un nom nouveau : dimanche 17 janvier.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous revoilà dans l’évangile de Jean, au cours de la « première semaine de Jésus », à travers laquelle Jean, poursuivant son parallèle commencé au prologue avec le commencement de la Genèse, dispose tous les éléments inauguraux du ministère de Jésus. Notre texte est précisément le « troisième jour », celui qui correspond dans le premier récit de la création à la séparation de la terre d’avec les eaux et à la production des végétaux » (cf. Gn.1,9-13). Cela nous donne un repère pour lire les textes écrits par Jean.

Il se trouve que j’ai déjà commenté la première partie de ce texte, celle qui concerne le départ des premiers disciples de Jean à la suite de Jésus. Et en effet, elle est une séparation, comme il y a eu séparation des eaux et de la terre : certains rejoignent Jésus et constituent avec lui comme une nouvelle terre. Je voudrais cette fois-ci jeter un regard sur la deuxième partie de notre texte, celle qui concerne André et Simon.

Nous sommes bien toujours le même jour : au terme de la première expérience des deux premiers disciples, qui sont venus et ont vu « où il demeurait » et qui « demeurèrent avec lui ce jour-là« , Jean a soin de nous dire que « la durée était comme la dixième« . On traduit souvent : « C’était environ la dixième heure« , ce qui est tout-à-fait correct. Mais [hoora] en grec désigne toute durée, ou division du temps : saisons, mois, période jour-nuit… Les Heures sont des filles de Zeus et de Thémis, c’est-à-dire qu’elles sont le fruit de la règle ou du droit, acquis par le souverain des dieux et par laquelle il régule toutes choses, et elles ont nom Eunomie, Dikè et Eirènè, c’est-à-dire l’équité, la justice et la paix. Quoiqu’il en soit, Jean nous avertit que nous sommes dans une division de la même journée, autrement dit que, même avancée, elle n’est pas finie. Peut-être nous dit-il aussi que ce temps passé par les deux disciples en compagnie de Jésus est comme un jour qui ne finit pas.

Domenichino, Voici l’Agneau de Dieu.

Et en effet, voici qu’André va chercher son frère Simon, qui vient à Jésus et voit son nom transformé d’emblée en celui de Pierre. Il y a une correspondance assez évidente avec l’autre aspect du « Jour Trois » dans la Genèse, dans la mesure où la végétation produite par le sol est produite avec la faculté de se reproduire : « Que la terre produise des végétaux, savoir: des herbes renfermant une semence; des arbres fruitiers portant, selon leur espèce, un fruit qui perpétue sa semence sur la terre. » Et ce à quoi nous assistons, c’est justement à l’auto-multiplication des disciples, à travers la figure d’André. Il va de lui-même trouver son frère pour lui dire : « Nous avons trouvé le Messie » et ce frère, Simon, vient à son tour vers Jésus. Jean nous invite à interpréter Jésus comme la terre de laquelle vient la vie des disciples, lesquels sont comme les végétaux qui jaillissent de ce sol. Et ses disciples, signe de la vie qui les anime, peuvent produire par eux-mêmes d’autres disciples, ils « portent semence« .

Jean invite-t-il ainsi au prosélytisme ? Pas si l’on y réfléchit suffisamment. La semence est dans le fruit, c’est un résultat naturel non forcé du végétal, arbre ou herbe. Le fruit n’est pas un produit -et l’on constate d’ailleurs le terrible péril que l’on fait courir à la planète lorsqu’on fait de l’agriculture « productiviste », quand on transforme le fruit en produit. Le fruit est espéré et attendu, il est favorisé, mais il ne peut être forcé. Ainsi aussi en cette autre matière qu’est l’avènement d’autres disciples. André n’a pas été trouver n’importe qui, il est allé trouver son frère, rien de plus naturel. Il ne l’a pas invité à venir, il s’est contenté de lui partager sa découverte, avec un mot bien à lui que nul jusque-là n’a employé (dans ce texte, j’entends). Un mot risqué, qui relève de sa propre interprétation : il s’est livré, autant qu’il a fait part de sa joie ou de son émotion. Pierre a choisi seul de venir. Il ne s’agit donc pas de « faire des disciples », d’en produire. Mais la vie porte naturellement semence. Parfois on voudrait bien que cette vie de disciple soit partagée par tel ou tel : c’est une patience, une longue patience. Sans renoncer à dire, mais sans chercher à forcer.

Et Jésus regarde Pierre : [blépoo], voir, diriger ses regards, ce n’est pas le même verbe que celui employé peut auparavant quand Jésus s’est retourné, un peu surpris, vers les deux disciples du Baptiste qui maintenant le suivaient : [théaomaï], considérer, examiner, contempler. Dans ces premiers, il y a avait tout un univers, une « nouvelle terre », qui apparaissait, y compris pour Jésus. Il ne les avait pas cherché, ils venaient. Cette fois-ci c’est différent. Mais il y a un regard aussi, nul n’est indifférent au Maître. Et celui-ci change d’emblée le nom de ce « Simon fils de Jean » : « tu seras appelé Kèphas« . C’est la forme hellénisée d’un mot araméen qui signifie la pierre ou le rocher. Il ne s’agit pas de la pierre taillée ou du cailloux, il s’agit plutôt du rocher brut, celui qui est fermement dans le sol.

Chose notable, alors que, plus haut dans le texte, pour les mots « rabbi » et « messie« , Jean a dit que ces mots se traduisaient [méthérmènéouoménone] « maître » et « christ« , il dit cette fois que le mot s’interprète [hérmènéouétaï] « pierre« . Ce mot n’est donc pas seulement purement et simplement traduit, Jean ne se contente pas de lui donner une équivalence en grec pour ses lecteurs. Il insiste sur la signification, il fait remarquer que même dans l’original, ce qui compte c’est le sens de ce nom. Autrement dit, comme dans la Genèse Adam nomme les choses et les êtres, et montre ainsi qu’il les intègre dans son monde, qu’il les fait siens, Jésus intègre ce nouvel arrivant dans son nouveau monde, et lui assigne d’emblée un rôle et une place. Ce qui n’empêchera pas Jean de l’appeler le plus souvent (et ici-même d’ailleurs, la première fois qu’il le mentionne) « Simon Pierre« , comme s’il tenait à joindre toujours l’ancien et le nouveau monde, peut-être à rappeler à Pierre lui-même qu’il est aussi Simon, que d’être Pierre est un appel et un horizon mais pas une chose acquise et totalement réalisée.

Ainsi de nous : nous avons dans le coeur de celui qui nous appelle un nouveau nom, « que nul ne connaît sinon celui qui le reçoit » (Ap.2,17). Et notre histoire n’est pas que le fruit de notre passé, la conséquence inexorable de tout ce dont nous héritons. Notre histoire est aussi le fruit du travail de celui qui nous appelle, de celui qui nous fait émerger des eaux et advenir à nous-mêmes et au monde : la révélation progressive en nous de ce nom nouveau par lequel nous sommes connus et aimés. Naître, c’est émerger des eaux, et lorsque nous venons à la lumière, c’est pour recevoir ce nom soufflé sur nous par nos parents, et médité par leur amour pour nous dire à chaque fois qu’ils le prononcent l’amour qui nous a appelé à l’être. Vision peut-être idéale, idyllique, pour certains d’entre nous ? Elle se révèle vraie, quelles qu’aient été les déficiences de nos parents (et ils en ont toujours, et nous en avons nous-mêmes toujours lorsque nous sommes parents), en ce qui concerne cette nouvelle naissance et ce nouveau nom soufflé sur nous d’en-haut, par ce père qui ne fait pas défaut.

Je suis très frappé, c’est peut-être le moment de le dire enfin, par la multitude des noms dans ce texte si bref ! Jean, Jésus, André, Simon-Pierre, Simon, Kèphas, Pierre. Mais la palme est ici à Jésus, appelé tour à tour « l’agneau du dieu » (par Jean à ses disciples), « rabbi« , « maître » (par les disciples de Jean à Jésus), « messie« , « christ » (par André à Simon-Pierre). Comme si lui supportait toutes sortes de noms donnés par nous, afin de pouvoir finalement nous donner le nôtre, quand enfin nous venons à lui. Nous multiplions les noms, comme autant de facettes que nous découvrons de son mystère. Aucun n’épuise celui-ci, aucun ne suffit ni ne s’impose par-dessus les autres. Nul n’a trouvé LE nom définitif de Jésus, nul ne sait tout de lui. Tous les noms que nous lui donnons, et qui manifestent aussi que nous l’intégrons dans notre monde, mais aussi la place que nous voulons lui assigner, constituent comme une symphonie. Accueillir aussi les noms donnés par les autres, c’est s’ouvrir à d’autres aspects du même mystère que nul n’épuise, et peut-être aussi se garder de ne lui assigner qu’une place dans notre univers personnel, une place dont il ne devrait pas sortir. Mais au terme de tous ces noms, Simon vient vers Jésus sans lui donner aucun nom, et reçoit le sien. Enfin.

Départ : dimanche 10 janvier.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Je vais partir, Maman.

– partir ? Que veux-tu dire, mon fils ? Tu as un ton grave cette fois-ci…

– Oui c’est vrai : pardon, je ne veux pas t’inquiéter. Mais je quitte la maison, l’heure est venue je crois, je le sens. Je le sais.

– C’est possible, je te crois. Et comment le sais-tu ?

– C’est à cause de Jean, le baptiseur.

– Tu es allé le voir ?!

– Oui. Depuis que nous avons entendu qu’il s’était arrêté à l’embouchure du Jourdain, aux portes du désert, et que là des foules venaient l’écouter, j’avais envie d’aller l’entendre.

– Et alors ? Qu’en as-tu pensé ? Es-tu sûr que c’est seulement de l’entendre que tu avais le désir ?

– Non, pas seulement, tu as raison. J’avais envie d’être avec toute cette foule, tous ces gens qui attendent humblement mais intensément quelque chose du dieu. Il y avait, à part, les Pharisiens et ceux du parti des prêtres, tu sais : ceux qui se mettent toujours à part, justement parce qu’ils disent qu’ils sont justes et sans péchés. Ils ne veulent pas être contaminés en se mêlant aux autres. Jean leur disait des choses aussi à eux, mais leurs visages ne manifestaient pas beaucoup d’écoute. La foule, en revanche, était si attentive aux mots de Jean ! Ils ne craignaient pas, ces gens-là, de se reconnaître pécheurs, et c’est vraiment avec eux que je me sentais à ma place.

– Tu m’étonnes mon fils ! Tu te sentais pêcheur ? …

– Eh bien… C’est difficile à dire, Maman. Aussi loin que je peux regarder, j’espère être tout-à-fait ajusté à ce dieu que Papa et toi m’avez fait connaître, et en compagnie duquel vous m’avez appris à vivre et grandir. Mais tu vois, il me semble que la justesse, c’est précisément de garder cette attention ouverte, de rester dans ce tremblement d’amour, cette intranquilité d’être dans une relation sans nuage avec lui.

– C’est tout-à-fait ça, mon fils. Je crois que ton père aurait été heureux de t’entendre dire des choses comme ça. Je vois son regard intense te fixer, avec beaucoup d’amour, avec une surprise admirative, et aussi un silence qui te laissait toujours inventer.

– Oh oui, Maman, je le vois moi aussi. Et j’ai beaucoup, beaucoup, pensé à lui au Jourdain. Tu vois, Jean proposait à ceux qui voulaient, à ceux qui se reconnaissaient pécheurs, pour marquer qu’ils étaient lavés de tout péché et qu’ils repartaient avec notre dieu dans une relation renouvelée, de se plonger dans le Jourdain. Il descendait avec eux dans le fleuve, et il leur appuyait sur la tête pour les plonger entièrement dans le fleuve : le courant est très fort, à cet endroit, puisque c’est l’embouchure, et on sent vraiment que le fleuve emporte tout au loin. Dans la Mer Morte.

– Et alors ? Ton père ?

Georges de La Tour, Saint-Joseph charpentier. (1642) Huile sur toile 137 x 102. Musée du Louvre, Paris. Le père prépare un madrier (peut-être un angle qui évoque une croix…), il travaille les yeux fixés sur son fils d’où lui vient sa lumière. Son fils à son tour apprend de lui, il regarde son père et construit son être dans sa confiance et son amour.

– Je suis sûr qu’il l’aurait fait : autant pour affirmer dans son cœur qu’il voulait être dans une relation sans nuage avec le dieu, que pour être un, tout petit, parmi les autres. Alors j’y suis allé. J’y suis allé poussé par une envie irrépressible d’être proche d’eux tous, de tous ces gens simples et si désireux de se rapprocher du dieu. J’avais le sentiment de tous les emporter avec moi, de me livrer pour eux. J’étais un parmi les autres, et j’étais tous les autres, j’étais tous. Et j’ai voulu ouvrir mon cœur au dieu assez large, assez vaste, pour qu’il puisse les rejoindre tous.

– Mon fils, je suis très ému. Tu es… toujours si attentif aux autres, toujours si prêt à t’engager pour eux. Que le dieu accomplisse tous les projets de ton cœur ! Qu’il réponde à ton désir pour tout son peuple !

– Tu te rappelles, Maman, comme Papa citait souvent les Ecritures, comme il les connaissait par cœur ? Dans la situation où j’étais, et peut-être à cause de Jean qui disait d’aplanir les montagnes pour rendre directs les chemins de dieu, j’avais au cœur la parole d’Isaïe : « On dirait que jamais tu n’as régné sur nous que jamais nous n’avons été désignés de ton nom. Ah! Puisses-tu déchirer les cieux et descendre! Puissent les montagnes s’effondrer devant toi!« .

– Ah ! Je me rappelle la fois où nous priions ensemble en famille et qu’il avait dit cela, et que nous l’avions répété ensemble. Quel moment ç’avait été !…

– Mais là, tu vois Maman…. c’est ce qui est arrivé.

– Que veux-tu dire ? Comme ça ?

– Dès que je suis remonté sur la berge, j’ai vu le ciel se déchirer, et un souffle comme une colombe descendre sur moi. Une sorte d’ouverture soudaine, pleine de lumière, très haut dans le ciel, et une apparence de colombe, blanche, le regard brillant, voler jusqu’à moi dans un souffle, jusque dans mes yeux où elle s’est comme absorbé comme ce souffle me prenait en plein visage.

– Oh ! Qu’a dit la foule ? Qu’a-t-elle fait ?

– Rien. Il n’ont rien vu. Jean n’a rien vu non plus. C’était juste une vision pour moi. Et pareil pour la voix.

– La voix ? Quelle voix ?

– Une voix qui venait d’au-dessus, d’en haut elle aussi.

– Elle t’a dit quelque chose en particulier ?

– …

– Tu ne veux pas me dire ?

– La voix a dit : « Toi, tu es mon fils, l’aimé, en toi je me suis reconnu. »

– Comme ta voix tremble, mon fils, en redisant ces mots…

– Maman ! Tu sais bien que c’est Papa qui m’appelait comme cela : « Mon fils, mon aimé« . Et tu sais comme il me disait, quand j’avais fait quelque chose qui touchait son cœur, « je me suis reconnu« . Maman, j’ai cru l’entendre ! Ces mots m’ont touché, non : ils m’ont bouleversé. Parce que ce n’était pas Papa qui me les disait cette fois. Mais c’est comme si Papa me les avait dit avant pour que je les entende avec toutes mes fibres !! C’est comme si notre dieu disait qu’il était lui-même mon papa !… Et il s’est reconnu lui-même dans ces désirs qui m’animaient, et que je t’ai dits !

– Je pense que tu ne trompes pas… mon fils.

– Alors voilà, Maman : je suis revenu chez Papa et toi, mais je pense que c’est la dernière fois. Il faut que je sois maintenant avec ce papa-là. Papa m’a appris à construire et réparer des maisons, maintenant je dois travailler à sa maison à lui, à mon papa d’en-haut. Et je dois dire à tous qu’il est papa, mon papa. J’ai le cœur tout plein de ce que vous m’avez donné tous les deux, c’est un réservoir sans fin pour les âges nouveaux que vous m’avez légués. C’est de votre amour que ma bouche va déborder.

– Va ! Mon fils…. Ton père et moi, nous serons toujours à tes côtés. Et quoi qu’il arrive, nous serons là, sur ton épaule et dans ton cœur. Va !

L’étoile de la rencontre : dimanche 3 janvier.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte de ce dimanche revient, le même, tous les ans. Du coup, je l’ai déjà commenté trois fois !!! Si vous voulez, vous pouvez retrouver ces commentaires en cliquant sur les liens suivants : le premier, un commentaire plutôt général, le second une interview de Joseph, le troisième un regard sur les mages. Cette fois-ci, regardons l’étoile.

Il est beaucoup question d’étoile, dans notre texte. Les mages expliquent en effet leur demande par ce fait : « Nous avons vu en effet son étoile à l’Orient« . Ils viennent de l’Orient, et c’est là, où ils vivent et observent le ciel et les étoiles, qu’ils ont vu « son étoile« , celle du « roi des Juifs juste-engendré« . J’ai longtemps cru, inconsciemment, et parce qu’on me racontait les choses comme cela, qu’ils avaient vu l’étoile apparaître, se lever. En astronomie, ce qu’on appelle le lever héliaque d’une étoile est le moment où cette étoile devient visible à l’est, au-dessus de l’horizon terrestre à l’aube, après une période où elle était cachée sous l’horizon, ou bien était située juste au-dessus de l’horizon mais noyée par la luminosité du soleil. Et je pensais que ces mages, habitués des étoiles, avaient été intrigués par une nouvelle étoile, et qu’ils étaient donc venus voir.

Mais ce n’est pas ce que dit le texte. C’est plutôt pour eux une question d’interprétation : ils ont l’habitude non seulement de regarder les étoiles, mais aussi d’y chercher le sens, d’y chercher une parole sur la vie, sur l’avenir, sur les évènements. Le ciel est leur livre, comme pour les Juifs la bible hébraïque est leur livre. Et quand ils ont déchiffré cette étoile, ils sont venus. Mais cette étoile a toujours été là, ils ne l’avaient pas encore étudiée… La merveille n’est pas dans un changement du ciel, mais plutôt dans l’étonnante conjonction par laquelle, alors que l’enfant naît et qu’il est encore petit, les mages s’arrêtent à étudier cette étoile-là. Bien entendu, tout cela est une fiction : Matthieu construit un récit de toutes pièces, cette conjonction merveilleuse n’est donc pas réelle, mais elle est clairement dans son récit, et il a voulu nous la mettre sous les yeux.

Pour moi, cela veut bien dire que l’on peut trouver le Christ par le grand livre de la nature ou du Cosmos. Le livre des Écritures le permet aussi, mais arrêtons-nous un instant devant cette belle affirmation de Matthieu : ce grand livre du Cosmos, la créature prise en son entier, c’est-à-dire telle que sortie de la volonté divine créatrice, ces paysages, ces merveilles pour les yeux, ces énigmes insondables, tout cela est un chemin véritable pour trouver l’Enfant. Peut-être parce que cela nous fait nous-mêmes redevenir enfants ? Peut-être parce que l’immensité insondable devant laquelle nous met ce vaste Cosmos est image de la grandeur paternelle du dieu ? Alors célébrer Noël, c’est aussi s’ouvrir à cette immensité et se mettre dans l’admiration de ce vaste monde.

Mosaïque de l’église Sant’Apollinare nuovo, Ravenne (début du VI° siècle). Trois personnages fabuleux, mais qui avancent les yeux levés sur l’étoile, et les bras chargés : ce qu’ils cherchent est à la fois devant et au-dessus d’eux. Et c’est dans le magnifique spectacle de la nuit étoilée qu’ils ont perçu de quoi se mettre en mouvement.

Celui qui introduit l’idée d’une apparition, c’est Hérode ! « Alors Hérode traîtreusement (ou en cachette) appela les mages et sut exactement auprès d’eux le temps où s’était vue l’étoile ». Hérode pense que l’étoile est apparue, qu’elle s’est ajoutée au ciel, ou qu’elle s’est levée (selon qu’on l’a indiqué plus haut) au moment où le nouveau roi -son rival, donc- est né. Il n’a pas écouté la manière dont les mages se sont exprimés, et sa manière de comprendre est tout à l’inverse de la précédente. Car s’il y a un élément nouveau, s’il y a une étoile nouvelle, qui ne se trouvait donc pas déjà là, c’est que celui qu’elle signale est en fait lui aussi un corps étranger en ce monde ! Et l’on comprend bien dès lors pourquoi Hérode pense ainsi : ce rival est étranger à son monde, à son univers, au monde où il est le roi. Et tout simplement, il traduit cela dans sa question, il se trahit en quelque manière. Nul doute que les mages l’aient compris, eux qui savent bien que cette étoile a toujours été là.

Du coup ils le quittent, plutôt inquiets, et ils ne voudront pas repasser auprès de cet inquiétant personnage. Ce sont des scientifiques (pour l’époque), pourtant habitués du pouvoir, car il est d’usage dans les contrées où sont les mages que les dirigeants viennent les consulter. Mais trouver un dirigeant qui manipule ainsi ce qu’ils disent, qui n’écoute pas mais les consulte en vue de leur faire dire ce qu’il veut, qui cherche la caution de la science à l’appui de ses propres vues : cela ils ne l’avaient peut-être pas encore vu. En tous cas, ils savent que c’est peu recommandable, et les voilà partis.

« Et voici : l’étoile, qu’ils avaient vue en Orient, les faisait avancer, jusqu’à ce qu’elle vienne puis se tienne au-dessus d’où était l’enfant. » Le verbe [proagoo] est ici transitif, c’est pourquoi je l’ai traduit par faire avancer, plutôt que par précéder qui convient plutôt quand il est intransitif. Mais précéder peut convenir aussi : je ne suis pas sûr qu’il s’agisse vraiment d’un mouvement de l’étoile : elle les précède dans le temps, comme on l’a compris maintenant. Elle était déjà là, et sortant du palais et de Jérusalem, elle les précède encore, elle est toujours là. Le livre est toujours ouvert.

Et puis la relation devient « géographique », ou du moins spatiale (après tout, cela ne se passe pas seulement sur la terre, mais aussi au ciel !) : elle vient. Les étoiles bougent, toutes. Les mages savent la reconnaître, en relation aux autres, et ils la retrouvent. Et voilà qu’après avoir bougé, elle semble immobile. Je ne sais pas si, dans le conte qu’il nous fait, Matthieu veut vraiment faire voyager puis s’arrêter son étoile : après tout, le soleil s’était bien arrêté pour permettre à Josué de vaincre les Amalécites, donc l’exemple vient de loin ! Mais il n’y a pas nécessairement besoin d’aller chercher si loin : la distance de Jérusalem à Bethléem n’est pas immense, moins de dix kilomètres : à dos de chameau (il est vrai qu’il n’y a pas de chameaux, dans ce texte…), c’est assez rapide. Mais même à pied, cela ne laisse pas beaucoup le temps de voir l’étoile se déplacer, elle paraîtra fixe.

L’extraordinaire est ailleurs : c’est qu’après la conjonction entre la découverte de l’étoile par les mages et la naissance de l’enfant, il y a maintenant une autre conjonction, spatiale. La direction de l’étoile est exactement celle du lieu de naissance de l’enfant. Ce n’est pas en suivant l’étoile qu’ils sont arrivés à Jérusalem : qui veut marcher en direction d’une étoile est condamné à tourner en rond !! Non, c’est leur grand savoir qui leur a fait interpréter cette étoile comme celle du nouveau roi des Juifs, et c’est pour cela qu’il sont venus dans sa capitale. Leur étonnement est de ne pas l’y avoir trouvé, on leur a tout de même, grâce à d’autres savants s’appuyant sur un autre livre, indiqué Bethléem. Bethléem, quoique « Cité de David » (ce qui peut expliquer pourquoi les évangélistes y font naître Jésus), n’était peut-être pas une très grande ville ni très peuplée. Mais y chercher un enfant tenait de la gageure : il ne devait pas y en avoir qu’un, et d’autant plus que les mages n’étaient pas partis ni arrivés tout de suite. On comprend alors que cette nouvelle conjonction, spatiale, soit nécessaire : ils ont pu trouver tout de suite la maison de Joseph.

Matthieu prend le temps, dans son conte, de nous dire la réaction des mages à la vue de l’étoile : « en voyant l’étoile, ils se réjouirent d’une joie immense à l’excès ». Il retrouvent ce qu’ils ont l’habitude de scruter, ils retrouvent leurs sources, et là c’est la joie. Il me semble que Matthieu nous suggère qu’ils n’avaient plus regardé cette étoile depuis longtemps. Peut-être que le passage à Jérusalem, auprès d’Hérode, les a poussé à lever de nouveau les yeux vers le ciel, et à y retrouver cette étoile qu’ils avaient étudiée au point d’être poussés ce grand voyage. Retrouver ce spectacle est quoi qu’il en soit une joie « immense à l’excès » : décidément, retrouvons cette joie de regarder et explorer un monde qui est là pour nous, gratuitement, et qui nous parle de la source de toute gratuité.

Mais il y a aussi un ré-emploi des mots qui n’est sans doute pas innocent sous la plume de Matthieu : l’étoile « étant venue« … les mages, « en voyant l’étoile« , et tout de suite après, les mages « étant venus » dans la maison, ils « virent l’enfant avec Marie sa mère« . L’étoile vient, les mages voient l’étoile ; puis les mages viennent, ils voient l’enfant. L’étoile symbolise tour à tour les mages et l’enfant. Elle est symbole d’une rencontre. L’enfant est l’étoile pour les mages… mais les mages sont l’étoile pour l’enfant. Dans une rencontre, il y a les deux parties : et peut-être est-ce aussi célébrer Noël que de s’ouvrir aussi à la joie éprouvée par l’enfant à rencontrer ceux qui le cherchent ?

Un vrai père : dimanche 27 décembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ça y est, on avait passé le premier mois, et mon petit bout grandissait bien ! Je n’avais pas vu le temps passer, occupée à plein temps que j’étais avec lui. C’était plus quand il était dans les bras de mon Joseph que je le voyais grandir : au début, quand il le prenait, ça me permettait surtout de dormir un peu et je ne voyais pas tout. Mais maintenant je les regardais attentivement et je n’avais pas l’intention d’en perdre une miette ! Comme il savait le regarder intensément maintenant ! Et quand Joseph lui faisait des petites grimaces, qu’il faisait bouger son visage, comme mon bébé le suivait des yeux ! C’est en les voyant ensemble que je me suis vraiment aperçue qu’il savait vraiment s’accrocher, se serrer lui-même contre moi. Il le faisait, je le savais mais sans le savoir en quelque sorte… Je voyais bien aussi qu’il lui parlait tout doucement, mon Joseph, et ça le faisait sourire largement. J’en étais tout émue, même si je n’arrivais pas à entendre ce qu’il lui disait. Il est comme ça, mon Joseph : quand il me parle aussi, il parle tout doucement, et je le comprends plus avec le cœur qu’avec les oreilles ! C’est un grand silencieux, vous savez, mais il voit tout, il comprend tout. Quand je le vois si attentif au bébé, je suis tellement fière qu’il soit son père !

Au vrai, il pense à tout. Enfin presque…, mais il y a des choses qu’il ne laisse pas passer. Ainsi, c’est lui qui m’a dit qu’on arrivait au bout des quarante jours : il m’a même dit les choses d’une manière que je n’oublierai jamais. « Nous arrivons à quarante jours, il faut monter à Jérusalem pour notre purification ». Il a bien dit « notre », il s’est entièrement associé à moi. Je voudrais bien que toutes les femmes aient la même chance que moi ! Je ne sais pas si c’est parce que c’est lui qui m’avait aidé pour l’accouchement ? Il avait compris sans que je lui dise, il m’avait tirée à part de la salle où il y avait tout le monde. Il ne m’avait rien expliqué, comme d’habitude, mais je m’étais laissé conduire, parce que je sais bien qu’il devine ce que je voudrais, parfois même quand ce n’est pas encore clair dans ma tête ! Mais ce n’est pas forcément pour cela : il a pu me dire ça comme ça, simplement par solidarité, pour que je ne sois pas seule, pour que je ne me sente pas « moins » que lui. En tous cas, c’est bien lui qui a pensé à cette échéance, on dirait parfois que la Loi aussi, il la sent de l’intérieur.

C’est lui aussi qui a tenu à faire l’offrande de rachat du premier-né masculin. J’en ai été émue, très émue même : parce qu’après tout, cet enfant, il n’est pas de son sang. Et il le sait bien. Jamais ne s’efface de mon cœur la confiance qu’il me fait : il ne m’a pas posé de question quand il m’a devinée enceinte -et j’ai vu qu’il devinait tout de suite-, j’ai juste vu dans ses yeux son amour sans condition. Il m’a simplement proposé, comme nous étions déjà mariés par contrat, de me prendre chez lui. De « m’enlever », puisqu’on n’est pas très riches. Un moment, j’ai été tentée de lui raconter, mais j’ai compris que ce n’était pas la peine, que ça n’ajouterait rien, et qu’il serait plus sensible à ce que je m’abandonne à sa confiance. Et c’est ce que j’ai fait. Lui, il a trouvé une joie nouvelle, il travaillait avec un entrain tout nouveau, il préparait plein de choses. Quelquefois, il venait poser sa tête sur mon ventre, il m’entourait d’une multitude d’attentions.

Mais là, l’offrande du rachat -deux petites colombes, puisqu’on n’est pas très riches-, j’en ai eu les larmes aux yeux. Même devant le dieu, il se posait comme père. Et je sais bien que ce n’est pas en rival, je le connais. Mais dans la transparence de son silence, il disait « c’est mon fils ». J’ai su que c’était la vérité de son cœur et de sa vie. J’ai su à cela que c’était vraiment son enfant, lui aussi sans condition. Et qu’il donnait aussi sa vie pour lui, comme pour moi. Je n’ai jamais douté qu’il m’aime, ni qu’il aime mon bébé pour l’amour de moi. Et là j’ai su qu’il aimait aussi l’enfant pour lui-même, qu’il aimait SON enfant.

Simeon Dewey, Présentation au temple. Trois regards sur un enfant, le père est au premier plan ici, avec les deux tourterelles pour le rachat de son premier-né. De sa main, il se solidarise de sa femme.

Il en a été récompensé peu après. Il y a eu cet homme, ce vieillard, qui m’a pris mon bébé : je n’avais aucune envie de donner mon bébé à un inconnu, mais j’ai vu son bras déjà en berceau, j’ai compris que c’était spécial et sans danger pour lui, alors malgré la pointe qui me perçait le cœur je me suis laissé prendre mon enfant. Et puis j’ai senti Joseph tout prêt à bondir, paisible mais fort, et tout attention. Ce vieillard a chanté un chant très émouvant, comme un adieu à la lumière d’ici-bas parce qu’il aurait maintenant vu celle d’en-haut. Et puis, devant notre étonnement, il s’est tourné vers nous, et il nous a béni comme « ses parents, son père et sa mère ». Et là,… là ! J’ai vu mon Joseph qui fondait, les larmes au bord des yeux, la lèvre tremblante. Dans le temple, on l’avait appelé « père », du nom qu’il revendiquait silencieusement un instant avant dans le secret de son cœur.

En vérité, il n’y a rien de pire, pour un père qui n’est pas « génétique », de s’entendre appeler autrement que « père ». Le nom « papa », ce n’est pas la même chose, il peut bien aller à un autre, c’est une histoire ce nom-là. Mais tous les beau-père, père-adoptif, père nourricier, tout ce qui n’est pas purement et simplement « père », c’est cela qui fait mal. Parce que c’est comme une remise en cause de l’essentiel, du secret du cœur. Or il n’y a que par ce secret que ce père est père : c’est très pur, mais très fragile parce qu’immatériel. Je crois que ce sera bien que j’apprenne au bébé à l’appeler « papa » et aussi « mon père ». Je sais maintenant qu’il le désire, et que c’est sa récompense, et que c’est sa vérité, et donc que c’est véritable. Je ne les tromperai ni l’un ni l’autre. Oui, c’est ce que je vais faire désormais, et résolument.

Et depuis que nous sommes revenus à Nazareth, je fais ainsi, et le climat de la maison est merveilleux.

…. pour ceux qui voudraient un commentaire plus « classique » du passage, vous pouvez cliquer ici ! Et je vous souhaite à tous de très belles fêtes de Noël ! « Fêtes comme vous pouvez ! »

🤣🤣🤣

Incarnation : c’est lui qui est dans les autres. dimanche 20 décembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

L’évangile de ce dimanche, c’est bien évident, n’a rien à voir avec celui de dimanche dernier ni non plus avec celui du dimanche précédent. On le retrouve néanmoins avec plaisir, tant il est superbe et inspirant. Faisons simplement l’effort de nous replacer dans l’univers de Luc, et de ne pas « écraser » les évangiles comme s’ils n’étaient qu’une vaste soupe sans caractère. J’avais précédemment cherché à donner une vue générale du passage, qu’on pourra trouver en cliquant sur le lien suivant : Quand chacun donne sa parole.

Je trouve toujours fascinant la multiplicité des noms, et la manière donc Luc (qui maîtrise un véritable art littéraire) le souligne. A part David, que tout lecteur de la bible hébraïque connaît, tous les noms sont nouveaux : Gabriel, la Galilée, Nazareth, Joseph, Marie : tout cela inaugure un nouvel univers, une nouvelle histoire. Et tout cela achemine à un but bien précis, la révélation d’un nom à la fois ancien et nouveau, donné à un bébé à naître, Jésus. Ancien, parce que ce nom est dans le fond le même que celui de Josué, d’Osée, d’Isaïe. Mais nouveau, parce qu’il prend une forme inconnue jusqu’alors, une sonorité propre. Nous entrons donc dans du neuf.

Et surtout, ce nom de Jésus reçoit une nouvelle charge, un nouveau poids, grâce à un maillage de citations de la bible hébraïque : « celui-là sera grand et sera appelé fils du très-haut et le seigneur dieu lui donnera le trône de David son père, et il règnera sur toute la maison de Jacob pour les siècles et son règne ne sera pas fini. » C’est-à-dire que celui qui n’a pas de nom, et qui dès le début du texte est nommé « le dieu », celui-là reçoit, en un bébé désigné comme son fils, un nom. Il n’a pas de nom, parce qu’il ne fait pas nombre avec tous les êtres, il est à part. Pas besoin de le distinguer de nul autre par un nom, il est trop à part, trop unique. Mais dans cette naissance, il vient faire nombre avec nous, et avec toute chose !

Je crois que célébrer Noël, comme nous avons commencé de le faire depuis trois semaines maintenant, avec cet évangile, c’est célébrer l’évènement par lequel « le dieu » est désormais l’un de nous, par lequel il est désormais nommable, si j’ose dire. Il est accessible, il est là, à portée de main. Et d’un coup, tout ce que nous avons entendu ces semaines précédentes, toute cette invitation de plus en plus marquée à nous tourner vers les autres, à y chercher le mystère, à les regarder comme le chemin du dieu vers nous et le chemin de nous jusqu’à lui : tout cela reçoit une justification nouvelle, mais d’une intensité imprévisible et d’une portée incalculable ! Oui, il est bien lui-même présent. Le monde, ce monde, notre monde, n’est pas un vaste piège dont il faudrait nous tirer, nain non plus un mauvais lieu dont il faudrait s’arracher : c’est le berceau même du dieu, c’est le lieu où il repose. A nous de l’y chercher.

Sandro Botticelli, Annonciation du Cestello (1489), Tempera sur bois 150 x 156, Galerie des Offices, Florence. Le porteur du message d’en-haut vient de plus bas, il remonte vers celle dont le drapé et la vie s’ouvrent à lui, comme un nouveau livre ouvert. Le centre de la composition est dans ces deux mains qui se rejoignent devant un seuil, lequel ouvre sur une profondeur insondable. Un carré de terre, puis un arbre dressé, puis un fleuve de vie où un pont en construction unira bientôt deux cités, l’une en haut l’autre en bas.

Je suis aussi frappé par ce « sixième mois« , qui revient deux fois. Luc est le seul à avancer des repères de temps, il situe la naissance du Baptiste et celle de Jésus à six mois d’intervalle. Il le redit deux fois, à l’entrée de ce texte, comme un lien avec le récit précédent, et vers la fin, comme dans un encouragement de Gabriel à Marie, « et voici le sixième mois pour celle qui était appelée la stérile. » Pourquoi six mois ? Pourquoi ce choix ? Je crois que nous le comprenons de nous-mêmes quand nous comparons le vingt-quatre juin au vingt-quatre décembre (même si ces dates aussi sont tout-à-fait fantaisistes en ce qui relève de la datation historique !) : ce sont des antipodes ! Le renversement est là aussi marqué ! La nouveauté avec la naissance du bébé appelé Jésus va être absolument nouvelle au regard de la naissance de Jean. comme les planètes sont renversées, ainsi les points de vue sont renversés : il faut désormais chercher le très-haut très bas. Et toute la créature est assumée en son créateur.

Une dernière chose. L’ange achève son message avec la conclusion suivante : « […] parce qu’aucun mot n’est impossible du côté du dieu« . A quoi Marie répond : « Voici l’esclave du seigneur : que m’advienne selon ton mot. » Dans cet échange de mots, du côté du dieu qui chercher à se rendre accessible, qui veut à toute force venir au milieu de ses créatures, rien d’impossible. Il dit ce qu’il veut, et pourtant cela ne suffit pas. Quant à la réalisation de l’impossible, c’est fait. Et pourtant il ne veut pas le faire sans le consentement et la coopération de cette même créature. Et ce consentement est la simple disposition de soi à l’impossible-qui-n’est-pas-impossible. L’impossible le reste de notre côté, si nous ne nous y ouvrons pas : quelle leçon d’espérance !

Naître dans la nuit : dimanche 13 décembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Notre texte du jour est une composition de deux passages qui n’ont rien à voir ! Le début appartient au prologue de l’évangile de Jean, la fin au début de la première partie. Je veux bien croire que ce « faux » est fait sans intention malveillante, mais le procédé est tout de même déplorable : on fait dire au texte ce que l’on veut, si l’on en use de cette manière. « Judas sortit et alla se pendre« , « va, et toi aussi fais de même » se trouve aussi dans l’évangile à ce compte-là… J’ai commenté il y a trois ans la première partie, celle qui est tirée du prologue, sous le titre « faire advenir la parole« . Il me faut maintenant dire un mot de la deuxième.

Il est essentiellement question d’un témoignage de Jean : témoigner n’est pas ce qu’il fait habituellement, mais ce qui survient occasionnellement, à un moment donné, lorsque lui sont envoyés des messagers pour l’interroger. La chose est d’importance : rendre témoignage n’est pas un office, même pour Jean ce n’est pas une mission continue. Ce n’est pas une décision de sa part, c’est une occasion redoutable. Mais alors que survient une sorte de mise en demeure, il est prêt, il ne se dérobe pas. Il me semble que cela interpelle tous les croyants : l’envie de rendre témoignage, si belle soit-elle, n’est pas déterminante. Il vaudrait plutôt mieux trembler devant cette éventualité : le croyant sera-t-il prêt ? Sera-t-il à la hauteur ? Son témoignage sera-t-il authentique et vrai, sera-t-il réellement un témoignage ?

Car que dit Jean ? L’évangéliste l’introduit de manière très solennelle, redondante même : « Et il confessa, et il ne nia pas, et il confessa« , de sorte que nous sommes toute ouïe, que va-t-il dire de si important ? « Moi, je ne suis pas le messie« . Son témoignage est une négation. Il reconnaît ce qu’il n’est pas. Il l’avoue, il en convient, il le confesse : « ce n’est pas moi« . Les autres questions obtiennent la même réponse, obstinée. En grec, ce [ouk éïmi], littéralement « je ne suis pas« , fait pendant aux nombreuses affirmations que ce même évangile mettra dans la bouche de Jésus [égoo éïmi], « je suis« , affirmations qui apparaissent comme un écho direct du nom donné par le dieu à Moïse au buisson ardent, « Je suis ».

Autrement dit, le témoignage, ce n’est pas d’abord un beau discours que le croyant ou le disciple fait au sujet de Jésus : c’est d’abord une négation, celle d’être lui, d’être le messie, d’être le christ (c’est le même mot). C’est renvoyer à un autre et renoncer d’attirer l’attention sur soi-même. C’est montrer sa déficience, la radicale insuffisance où l’on est. Voilà qui est redoutable ! On aime mieux apporter, mettre en avant sa valeur, justifier de sa place ou de l’attention qu’on nous porte. Ici, c’est tout le contraire. Témoigner, ce n’est pas montrer ce que l’on fait ou ce que l’on a fait, c’est montrer ce qu’un autre a fait ou est, la béance où l’on était par rapport à celui-là. Et d’une manière qui n’attire pas l’attention, mais au contraire la détourne : car il y a une façon de parler de soi, même de ses manques ou de ses fautes, qui est d’une auto-satisfaction remarquable !

Mais alors, pourquoi ce texte à cette période-ci ? Comment nous prépare-t-il à Noël ? Comment est-il déjà dans la célébration de Noël ? Je crois que c’est un peu la nuit de la crèche. Je fais remarquer qu’aucun texte ne dit que Jésus est né la nuit. Il est question d’étoile chez Matthieu, mais c’est à propos des mages, et il leur faut trois ans pour arriver ! Sinon, pas trace. Et pourtant, nous avons adopté très facilement cette mise en scène : pourquoi ? Je pense qu’il y a au fond un jeu de lumière, et même peut-être un écho avancé du vendredi-saint. C’est la nuit qui fait le mieux ressortir la lumière, c’est la nuit qu’une lumière, même faible et ténue, s’aperçoit le mieux. Ainsi du témoignage du disciple : c’est en étant « nocturne », en disant ce qu’il n’est pas, qu’il renvoie le mieux à la seule vraie lumière qui vient en ce monde.

Geerten Tot Sint Jans, Nativité de nuit, (1480), Huile sur bois 34×25, National Gallery, Londres. La seule vraie lumière, si petite et fragile, ne s’aperçoit que parce que tout s’est fait nuit. Mais à le regarder chacun devient lumière à son tour, et naît à son tour, pour les autres et à soi-même.

Pourtant Jean ne reste pas inactif pour autant, et c’est ce qui étonne maintenant les envoyés : « Pourquoi donc baptises-tu, si tu n’es pas le messie ni Elie ni le prophète ? » Et là, Jean fait un parallèle étonnant, qui est une originalité de l’évangile johannique. Dans les autres évangiles, le parallèle est entre le baptême d’eau accompli par le Baptiste, et le baptême d’esprit saint et de feu accompli par le messie. Mais ici, rien de tel : Jean concède qu’il plonge dans l’eau, mais ce qu’il dit c’est que « au milieu de vous se lève celui que vous, vous ne connaissez pas. » Jean plonge ceux qui viennent à lui dans de l’eau. Mais il y en a un autre qui s’est déjà plongé « au milieu de vous« , et qui pour autant reste inconnu des mêmes « vous« . Le baptême de Jean est un miroir, il invite à une prise de conscience, il donne à voir justement ce que nous ne voyons pas. Il y a une inversion bouleversante qui est la seule qui mérite qu’on la regarde, et qui est aussi dans le fait que « celui qui vient derrière moi« , ou « celui qui me suit » (l’expression désigne tout au long des évangiles le fait d’être disciple !), Jean n’est pas « digne de défaire la courroie de sa sandale« . Il a choisi la place du disciple, il a choisi de se cacher, il est le plus grand mais il a pris la place du petit.

Voilà une extraordinaire recommandation pour fêter Noël : chercher au milieu de nous celui que nous ne connaissons pas. Je l’entends résonner à double sens, collectif et personnel. Chercher parmi nous -ceux que nous sommes là, à présent- celui que nous ne connaissons pas. Chercher ce qu’il y a d’inconnu, d’inouï, en chacun, porter un regard sur les autres comme s’ils étaient cette lumière cachée ou plutôt non-aperçue. Regarder la lumière que portent ceux qui nous entourent et que nous ne voyons pas. Porter sur ceux qui nous entourent un regard nouveau : comme si c’était la première fois qu’on les voyait. Les regarder parler, vivre, agir, et s’en émerveiller. Les voir « à nouveau », les voir « nouveaux ». Et puis aussi, porter notre regard en nous-même, et chercher à apercevoir cette lumière qui se lève en nous aussi et que nous n’avons jamais aperçue, que nous ne « connaissons » pas. Ne pas se réduire à ce que nous croyons ou pensons de nous, mais s’envisager comme un autre, se donner une chance, laisser des faits, des mots, des pensées, dessiner un autre qui se lève au milieu de nous. Naître. Et on voit comme les deux éléments mis en valeur dans ce texte s’enchaînent et se conditionnent : car c’est à la condition ne pas se prendre pour ce que l’on n’est pas, à la condition de nier être déjà « le messie », que peut surgir au milieu de nous ce que nous ne connaissons pas. Tu es un mystère, l’autre est un mystère, laisse-le advenir pour le bien de tous.

Un grand élan de nouveauté : dimanche 6 décembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voici à nouveau au tout début de l’évangile selon saint-Marc, un incipit toujours aussi stimulant. J’ai déjà essayé d’en éclairer les mots et la portée générale, sous le titre « Et si on commençait ?« , et je dois dire que cette idée de commencement reste d’une force inentamée.

Matthieu donne comme titre à son oeuvre : « Livre des genèses de Jésus Christ fils de David fils d’Abraham. » Luc ne donne pas de titre mais commence avec un court prologue. Jean fait de même mais avec un long prologue. Marc, lui, donne un titre plein d’élan : « Commencement : de l’évangile, de Jésus, du christ, du fils, de dieu. » C’est moi qui mets les deux-points et les virgules, dans un usage de la ponctuation qui est de notre temps, pas du tout de l’antiquité : je veux dire que je souligne ainsi l’un des sens possibles de ce titre, (certes pas le seul). Et que nous raconte-t-il dans son ouvrage ? Toute la mission d’annonce accomplie par Jésus, jusqu’à sa mort et l’annonce de sa résurrection. Tout cela, c’est le commencement. Depuis, nous sommes dans la suite de ce commencement : il me semble que Marc suggère à son lecteur qu’il vit en plein ce qui a commencé avec ce qu’il raconte.

Entendre cela alors que nous nous approchons de Noël, c’est remettre cette fête dans l’élan du commencement : pas celui d’alors avant tout, mais celui qui déploie encore maintenant son élan. Fêter Noël ne va pas être s’attendrir un instant sur un épisode d’ordre légendaire mais dépassé, sur une image un peu surannée mais toujours attachante : c’est se replonger dans l’ardeur d’un commencement, c’est se retremper dans un flux vital toujours renaissant, c’est regarder ce qui est toujours en naissance, c’est reprendre élan dans la poussée native d’une vie toujours communiquée. L’évangile qui a commencé alors se déploie aujourd’hui, Jésus qui a commencé alors se déploie aujourd’hui, christ qui a commencé alors se déploie aujourd’hui, le fils qui a commencé alors se déploie aujourd’hui, dieu qui a commencé alors se déploie aujourd’hui. Quoi ?!! Oui, au milieu de nous, parmi nous, en nous, tout cela est depuis lors en naissance et en croissance : et c’est le moment d’en reprendre conscience !

Et pour nous accompagner ou nous stimuler dans cette reprise de conscience, voici Jean-Baptiste. Nous ne sommes pas dans la mièvrerie de petits bébés avec des guiliguilis : ce personnage, déjà bien adulte, est tout sauf reposant et apaisant. C’est un coup de pied dans une meule de foin ! C’est une pelle à vanner qui jette tout dans le vent pour disperser et faire le tri ! Ici, il nous est nommé comme « Jean le baptiseur », c’est-à-dire « Jean le plongeur« . Il vient nous plonger, nous replonger, dans ce fleuve de vie qui coule depuis lors, dans ce courant impétueux qui nous mouille et nous emporte. C’est pour cela que cette figure nous est donnée. Il n’est pas un ange Gabriel qui vient annoncer une conception : nous sommes au bas mot une trentaine d’années plus tard ! Mais c’est notre naissance dont il est question.

Marc nous met tout de suite aux prises avec cette « voix qui crie dans le désert« , et qui crie fort. Et que crie-t-il ? Il demande entre autres, ce sont les mots d’Isaïe en fait, : « faites directs ses sentiers« . Cette traduction de l’adjectif [éouthus] me paraît meilleure et plus parlante. « Droit » n’est pas faux, mais c’est dans ce sens de « aller tout-droit ». Sinon, c’est l’adjectif [orthos], qui donne notre orthographe, notre orthodoxie, notre orthopédie, notre orthophonie… Nous ne sommes pas dans le « juste », nous sommes en géométrie. Cela me frappe : j’entends-là un appel à ne pas se cacher, à ne pas faire de détours, mais à s’ouvrir à plein à ce qui vient à nous, comme on s’expose au soleil. Pour prendre de plein fouet cette nouveauté, ce commencement, cette vie jaillissante et foisonnante.

J. Malczewski, Saint Jean-Baptiste (1911), huile sur carton, Musée National, Varsovie. L’homme est plongé dans ses pensées, et derrière lui se dessine un chemin ouvert droit vers le ciel et l’horizon. La lumière y tombe, annonçant la fin des orages. Il suffit de se retourner et de marcher.

Ce baptême a un caractère particulier : « et proclamant un baptême de changement-d’esprit dans la décharge des péchés« . Voilà une formule pleine de vigueur elle aussi. Je remarque d’abord que le baptême, la plongée, est d’abord dans la proclamation. C’est-à-dire qu’avant de se mettre au geste symbolique, Jean clame, et c’est la parole avant tout qui opère la chose. Jean n’est pas un magicien, il ne propose pas un geste qui fait des choses -tout seul. Un geste qui serait opératoire, quoi qu’on pense et quoi qu’on fasse. Un geste « magique ». Non, il proclame une parole, et c’est celle-ci qui nous replonge dans une autre vision des choses, qui nous met dans le flux de la vie qui vient direct et que nous prenons en pleine face. Il le dit clairement : ce n’est pas l’eau dans laquelle il plonge qui compte, mais l’esprit saint dans lequel celui qui le suit vient nous plonger.

Du reste cette plongée, ce baptême, est plongée de [métanoïa], c’est-à-dire de changement d’esprit. Le [nousse], ou [noos] ou [-noïa], c’est l’esprit, la pensée, l’intelligence. C’est un mot qui entre en composition de plus d’une centaine de mots en grec. Et [méta-] c’est avec ou après : dans le cas, c’est ce second sens, autrement dit la pensée d’après, le nouveau chapitre dans la tête, la manière de comprendre autrement. Il est beaucoup question, aujourd’hui, du « monde d’après » : Jean nous dit clairement que ce monde d’après ne dépend pas avant tout de nouvelles institutions (même s’il peut se traduire en elles), mais d’un changement de conception. Et ce mot de conception est gros de pensée autant que de vie concrète, de projets mais aussi d’autres personnes que nous portons en nous. Nous voyons tous à l’évidence que, par exemple pour ce qui concerne l’avenir de notre planète, tout dépend avant tout d’un changement d’esprit, d’une autre manière de raisonner, d’un autre ordre de priorités. Voilà, c’est un exemple, mais ô combien parlant. Voilà dans quel genre de changement d’esprit Jean vient nous plonger.

Et puis ce changement d’esprit, il est conduit [éïs afésin amartioon], « dans la décharge des péchés« . Les péchés, c’est un mot lourd, pesant, angoissant au fond. Et justement il s’agit d’en libérer, d’en délier, d’en décharger. Pour ce changement de pensée, il faut non pas accuser, faire peser le poids du péché, mais bien en décharger, en soulager. Parce que nos culpabilités nous rongent et nous freinent, parce que les actes qui ont suivis nos fausses pistes nous pèsent et nous tirent dans la mauvaise direction, parce que la vieille manière de penser a sa pesanteur et qu’on ne s’en défait pas comme cela.

Il me semble aussi que cela nous encourage à nous aborder les uns les autres avec ce nouvel état d’esprit : non par le biais ou à travers le prisme des choses mal faites, des ratés, des poids, des faux pas. Mais justement en allégeant l’autre du poids de ce regard, seule condition pour que nous puissions nous aussi nous déprendre des pesanteurs qui pèsent sur notre vie et notre histoire, des choses traversées ou subies qui nous empêchent ou nous retiennent de vivre.

Peut-être aussi sommes-nous, avec ce changement d’année, à un tournant ? Il peut y avoir des choix à faire, des décisions à prendre, peut-être même d’importance. Jean invite à se plonger dans la vie, dans une ouverture à la vie, avec un changement d’idée ou de pensée : non pas à chercher comment reproduire un peu autrement la même chose, mais plutôt à s’alléger de ce qui nous pèse et oser du neuf, du tout neuf. Peut-être à oser ce dont nous sommes gros depuis si longtemps sans avoir jamais laissé grandir et s’épanouir ce dont la conception nous est pourtant précieuse, et à mettre au monde ce que nous portons.

Disponibilité et promptitude : dimanche 29 novembre.

le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voilà désormais en compagnie de Marc pour une nouvelle année… du moins la plupart du temps. Nous serons aussi beaucoup avec Jean. Et cela dès aujourd’hui, puisque nous engageons un des deux cycles qui organisent le temps dans le lectionnaire catholique romain, le cycle de Noël. Nous avons devant nous quatre dimanches qui préparent à cette fête, puis nous en aurons trois pour la déployer. Je devrais d’ailleurs plutôt dire que le déploiement se fait à la fois avant et après.

J’ai essayé déjà de donner une vue d’ensemble de ce passage, en le situant dans l’œuvre de Marc et en revenant sur les mots qu’il emploie, Dimanche 3 décembre : ouvrir l’oeil. Cette fois, j’ai envie de revenir sur l’injonction de « veiller« , qui revient tout de même trois fois ! C’est le verbe [grègoréoo]. « Il a donné à chacun son travail et au portier a donné des ordres afin qu’il veille. » Puis immédiatement, « Veillez donc :… » Et enfin, pour finir, « Veillez !« On peut dire que c’est insistant !

Mais quel est donc le sens de cette injonction et de cette veille ? Rappelons-nous d’abord le contexte général de ce passage : nous sommes dans le flou ! Non par un effet de floutage volontaire, comme il en est beaucoup question dans une triste actualité française, mais parce que nous sommes dans l’ignorance du « jour » et de « l’heure« . C’est bien cette ignorance fondamentale du moment de la manifestation dans l’évidence du Fils de l’Homme qui provoque cette interpellation, même si le lectionnaire a coupablement omis de commencer le texte par ces deux versets qui lui sont essentiels. C’est parce que les disciples ne savent « ni le jour ni l’heure » qu’ils sont appelés à « veiller« . Il s’agit d’une vigilance à l’égard du temps, et même plus précisément de l’évènement, car au début du passage qui nous est donné, on a : « vous ne savez pas en effet qu’un jour c’est le moment.« Dans l’ignorance, chaque moment peut être le moment-clé, celui que l’on attend. Il s’agit donc de ne pas passer à côté, de ne pas laisser passer l’occasion, de saisir le moment quand il se présente. Saisir la grâce quand elle se présente.

[grègoréoo], c’est donc « être éveillé, veiller« . C’est un verbe qui vient lui même d’un autre verbe plus fondamental, [égéïroo], « éveiller, réveiller, dresser, ressusciter« . On voit bien l’idée : il s’agit de passer de l’attitude, généralement couchée ou recroquevillée, de celui qui sommeille, à l’attitude de celui qui est attentif à ce qui se passe, et c’est l’attitude générale du corps qui en est témoin : plutôt ouverte, droite, dressée. Mais notre texte s’engage à la suite d’une comparaison, d’autant plus troublante qu’on ne sait pas du tout quel est le comparant : « [C’est] comme un homme sur le départ qui confie sa maison et qui donne à ses esclaves l’autorité, à chacun son travail et au portier a donné des ordres afin qu’il veille. » Qu’est-ce qui est comme cela ? On ne sait pas…. Décidément, il y a beaucoup de choses qu’on ne sait pas !

En tous cas, il n’y a rien d’étonnant à ce que le portier reçoive des ordres, comme tous les autres esclaves. On ne saura pas non plus lesquels (décidément !), mais le but, c’est qu’il « veille« . Ce qui saute aux yeux, c’est qu’on n’est pas en présence d’une petite maison mais bien d’une maison importante, celle d’un homme riche qui a une maisonnée et des esclaves. Et quel est le rôle du portier ? Il est sans doute un gardien, quelqu’un qui « filtre » le passage, mais pas autant qu’aujourd’hui. C’est notre culture qui est marquée par la méfiance a priori, vis-à-vis de l’étranger. La société antique est au contraire une société hospitalière : on accueille d’abord, on nourrit, on repose, on soigne ; après seulement on se renseigne sur l’identité et la provenance. Alors le portier est d’abord le premier accueillant, celui qui connaît suffisamment la maison pour faire intervenir les autres esclaves suivant les besoins, qui est suffisamment au courant des activités du maître pour orienter ou renseigner le visiteur, qui connaît suffisamment la maison pour guider ou indiquer avec précision. Le portier est à l’interface entre le dedans et le dehors, il sait aussi qui est sorti, pour quoi faire et pour combien de temps. Et puis le portier est aussi celui qui sait se « débrouiller » : comme le veilleur de nuit d’un hôtel d’aujourd’hui, c’est celui que l’on trouve disponible face à toutes sortes de petits tracas survenant à des heures improbables. Décidément, il faut quitter nos angoisses sécuritaires (qui vont croissant hélas !) pour bien situer le rôle de cet esclave.

Les yeux grands ouverts, de préférence à plusieurs, se tenir à la porte pour l’hospitalité. L’autre est une ombre qui cache un grand feu. Et qui sait si ce pèlerin n’est pas celui d’Emmaüs ?

Un bel écho de ce rôle dans l’antiquité, certes occidental, se trouve dans la Règle de Saint-Benoît, au chapitre 66 : « On placera à la porte du monastère un sage vieillard qui sache recevoir et rendre une réponse, et d’une maturité qui le préserve de l’oisiveté. Le portier doit avoir son logement près de la porte, afin que ceux qui surviennent trouvent toujours quelqu’un pour leur répondre. Et aussitôt qu’on aura frappé ou qu’un pauvre aura appelé, il répondra « Deo gratias » , ou « Benedicite« . Puis, avec toute la mansuétude qu’inspire la crainte de Dieu, il répondra en hâte avec toute la ferveur de la charité. Si le portier a besoin d’aide, on lui adjoindra un frère plus jeune. Le monastère doit, autant que possible, être disposé de sorte que l’on y trouve tout le nécessaire : de l’eau, un moulin, un jardin et des ateliers pour que l’on puisse y exercer les divers métiers à l’intérieur même de la clôture. De la sorte, les moines n’auront aucune nécessité de courir au dehors, ce qui n’est pas du tout avantageux pour leurs âmes. Nous voulons que cette règle soit lue souvent en communauté, afin qu’aucun frère ne s’excuse sous prétexte d’ignorance. » Il y aurait énormément de choses à dire ici : je me borne à souligner l’attention portée à l’accueil, jusque dans l’attitude de cœur du portier, et aussi la deuxième partie, plus surprenante, mais qui n’a de sens que parce le portier veille aussi aux sorties, et qu’on voudrait que ce ne soit pas lui qui fasse la « police » aux moines, mais que plutôt chacun s’interdise de quitter les lieux à tout propos.

Dans tous les maisons pieuses juives, la porte est un des lieux où l’on met un petit parchemin contenant le commandement . « Ecoute Israël : l’éternel est notre dieu, l’éternel est un. Tu aimeras l’éternel ton dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir. Ces devoirs que je t’impose aujourd’hui seront gravés dans ton cœur […] Tu les inscriras sur les poteaux de ta maison et de tes portes. » (Dt.6,4-9). C’est l’usage de la « mezouza ». La porte est en effet un lieu de passage, un lieu de changement d’activité, un lieu de rencontre ou qui précède immédiatement la rencontre. Se souvenir du grand commandement à toutes ces occasions est déjà considéré comme capital. Pour chacun de nous, se remettre en mémoire chaque fois qu’on passe une porte l’essentiel de ce à quoi on tient, est une pratique spirituelle de grand effet : c’est se remettre dans l’essentiel pour tout ce que l’on va faire, à chaque occasion de rencontre, dans chaque activité.

Ainsi donc, il me semble que la « veille » est bien moins une surveillance qu’une vigilance du cœur, le maintien d’une attitude profonde qui reste rivée à ce que l’on s’est fixé comme essentiel. La suite du texte a souvent conduit à une méprise : « Veillez donc : vous ne savez pas en effet qu’un jour le seigneur de la maison vient… » La méprise, à mon sens, est de croire que la veille consiste à attendre le retour du maître. Mais non, le maître n’a pas voulu que toute la vie de la maison soit éteinte, comme le château de la Belle au bois dormant, dans la seule attente de son retour. Et c’est souvent ce qui se passe quand on confond « veiller » et « prier » : du coup, on ferme les yeux (pour prier) au lieu de les ouvrir (pour veiller). Et la pieuse sécurité devient une manifeste infidélité. Du reste, il ne s’agit pas du verbe « revenir » [épanerkhétaï], mais juste du verbe « venir » [erkhétaï]; qui signifie aussi bien « aller« . Il ne veut pas que l’on se consomme à l’attendre, lui : il veut que sa maison soit toujours en activité et pleine d’hospitalité et d’attention y compris en son absence. Et ce, à toute heure du jour ou de la nuit. Quand il viendra, il le constatera, ou pas.

Cette attitude du portier est finalement indiquée à tous : « Ce qu’à vous je dis, à tous je le dis : veillez ! » Dans l’évangile de Marc, ces mots de Jésus sont les derniers juste avant le récit de la Passion : une sorte de testament. C’est une attitude générale pour toutes les personnes humaines, ce n’est pas propre aux disciples. Si tous, autant que nous sommes, nous étions constamment fidèles à ce que nous portons au fond de nous, avec une vigilance et une disponibilité entière lors de toute rencontre, le monde serait sans doute différent. Il me semble qu’entamer les célébrations des fêtes de Noël (qui ne sont pas célébrées que par les disciples de Jésus !!) avec cette recommandation, c’est nous mettre vraiment dans l’attitude d’une humanité qui renaît. Je nous le souhaite à tous.

L’unité est un consentement : dimanche 22 novembre

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Lorsque précédemment nous avons eu ce passage, j’ai essayé de montrer dans dimanche 26 novembre : faire ou ne pas faire, telle est la question… son lien avec le premier récit de création, qui le fait du coup ressortir comme une nouvelle création. Et puis il y a ces œuvres, ces fameuses œuvres de miséricorde, qui apparaissent avec beaucoup de force.

Je suis toujours aussi frappé par la mise en scène, toujours aussi grandiose. Le changement de dimension par rapport aux deux paraboles précédentes est tout de même frappant : le mariage de la première parabole reste un évènement privé, même si un mariage est par nature également public : c’est un évènement public mais qui se déroule à un moment et dans un lieu qui n’est pas universel. Et ce qui en est rapporté, la préparation des amies de l’épouse, est tout-à-fait privé et particulier. De même, la distribution des biens de la deuxième parabole a un aspect public puisqu’il y a transfert de propriété, mais ce transfert concerne quelques personnes privées et n’a de portée que pour eux et leurs éventuels clients. Ici, il n’en va pas du tout de même, l’évènement est d’emblée universel ! L’évènement rassemble la totalité du monde céleste : « Lorsque donc viendra le fils de l’homme dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siègera sur le trône de sa gloire.« Or ce n’est pas seulement la totalité des habitants du ciel qui sont rassemblés, mais aussi la totalité des habitants de la terre ! « Et seront rassemblées devant lui toutes les nations » tous les peuples pourrait-on dire aussi, avec l’idée de ce qui les distingue les uns des autres. [éthnos] désigne en effet une « classe d’être » à partir d’une origine ou d’une condition commune. Portée universelle, donc, cette fois, de la fiction.

Nos trois paraboles ont aussi ceci de commun qu’elles tracent une délimitation, qu’elles laissent placent à une séparation. Dans la parabole des Dix Jeunes Filles, c’est une porte que l’on ferme : cinq des Jeunes Filles se retrouvent d’un côté, avec l’ensemble des invités, quand les cinq autres restent à la porte, dans la nuit. Dans la parabole des Talents, le mauvais serviteur est jeté « dehors, dans la ténèbre extérieure » après qu’on lui ait retiré ce qu’il avait : la limite n’est pas matérialisée par quelque chose, seuil, porte, portail, fenêtre, mais on se représente nettement qu’il y en a une. Ici, c’est le verbe [aphoridzoo] qui est utilisé, dont le sens est clairement « séparer par une limite« , ou encore délimiter, circonscrire. Le verbe [horidzoo] signifie déjà limiter, borner, délimiter, définir : il est ici augmenté du préfère [apo-] (devenu [aph’] par l’effet de la phonétique] qui marque toujours un départ, ce dont on s’éloigne ou que l’on quitte.

Il s’agit donc bien dans notre texte du geste par lequel on écarte les groupes les uns des autres pour qu’il n’y ait pas de confusion possible. Et une comparaison est utilisée dans la comparaison (parabole) elle-même : « comme le berger écarte les brebis des chevreaux« . Le texte marque nettement ici que les [probata], les brebis, sont celles que l’on fait se déplacer pour les mettre à distance des chevreaux et des jeunes boucs. Et voilà que me frappe, en y regardant de près, quelque chose que je n’avais encore jamais aperçu dans ce texte, c’est la qualité des animaux qui sont ainsi mis à part. D’une part, on a des brebis, des mères -accomplies si elles ont des agneaux, [arnia] en grec, ou potentielles-. De l’autre, on a des petits et des jeunes, mais qui ne peuvent avoir été mis au monde par les premières. Pourquoi ou quand le berger ferait-il cette partition ? Sans doute pour éviter que les brebis ne donnent à allaiter aux chevreaux et que ce processus ne menace la survie des agneaux. J’imagine que les caprins, au tempérament généralement plus affirmé, ne craindraient pas d’aller se nourrir au premier pis venu… Ainsi la mise à part serait-elle pour éviter qu’un groupe ne se trouve à dépérir parce qu’il prendrait à charge ce qu’il n’a pu enfanter, mais ne pourrait faire grandir ce à quoi il a bel et bien donné naissance. Voilà qui rend méditatif : le berger vient ici rendre à chacun ses enfants. Et soudain, je vois un lien avec la parabole des Talents, où le maître est heureux de constater ce que ses serviteurs ont produit pour eux-mêmes avec les millions qu’il leur a donné en héritage.

Bien, mais tout ceci ne doit pas nous faire oublier non plus que la scène n’est pas entre les brebis et les chevreaux, qu’il n’y a pas deux groupes. Il y en a bien plus, puisque ce sont « toutes les [éthnè] » . Et là, c’est une originalité très forte de notre parabole au regard des deux qui la précèdent. Jusqu’à présent, ce sont des individualités qui ont été séparées, mais ici ce sont des groupes entiers, des [éthnè] entières. Je remets le mot grec, parce que le traduire devient un enjeu capital, et je ne voudrais pas nous mettre certaines lunettes qui nous feraient oublier d’autres aspect des choses. On a dit que le mot pouvait désigner toute classe d’être à propos d’une origine ou d’une condition commune : cela nous invite peut-être à considérer que tous, nous faisons partie de plusieurs [éthnè] ! Car la participation à un ensemble social ne suffit à la désignation d’aucun d’entre nous, pas plus qu’à sa vie sociale d’ailleurs : nous sommes tous à la croisée de nombreuses répartitions sociales. Nous faisons partie d’une famille, d’une commune, d’une région, d’une nation, d’un groupe ethnique, d’une ou plusieurs associations, d’un groupe religieux, d’une famille de pensée, d’un milieu social, d’un groupe de passionnés d’une même réalité, que sais-je encore ?… Ce qu’il me semble comprendre, à travers cette parabole cette fois-ci, c’est que nous n’avons pas seulement une destinée individuelle, mais que nous avons aussi une destinée commune, que nous sommes solidaires jusqu’au bout de ce dont nous faisons partie.

Réalité extraordinaire ! Comment ! dirons-nous, depuis le prophète Ezéchiel, n’est-il pas clair que les fautes de chacun retombent sur chacun ? La justice n’est-elle pas désormais dans la responsabilité personnelle ? Mais qui parle déjà de fautes…? Et puis d’abord je ferais observer que jusqu’au prophète Ezéchiel, c’est d’abord la solidarité dans les actions accomplies qui est soulignée. Ensuite, l’un empêche pas l’autre et peut-être est-ce bien l’objet de cette parabole : nous rappeler qu’aucune action dont nous sommes comptable n’aura été faite en dehors d’un contexte humain de solidarité. C’est une vision globale et qui est sans doute bien plus exacte.

Concrètement, je m’aperçois qu’il y a bien des personnes qui ont faim : la parabole m’apprend que cette personne qui a faim, c’est le Fils de l’Homme lui-même. Mais si je lui donne à manger, sans le reconnaître d’ailleurs, ce n’est jamais seul : c’est toujours parce que je suis moi-même porté, entouré, aidé par d’autres. Je n’ai jamais seul le « mérite » d’avoir fait cette belle action, mais il y a une ou plusieurs [éthnè] qui m’entourent et me rendent cela possible. Et c’est à toute ces [éthnè] qu’il faut rendre justice de cet acte bon et miséricordieux. Ce n’est pas parce que JE l’ai fait que MOI SEUL l’ai fait. Et à l’inverse, s’il y a des gens qui ont faim, qui tendent la main, et qui ne reçoivent rien : me suffit-il de le déplorer pour être exempt de cette responsabilité ? Me suffit-il de manifester bruyamment (ou pas) que « c’est un scandale » et que « il faut faire quelque chose » ? Au bout du compte, ne suis-je pas solidaire de quelque [éthnè] qui ne l’a pas fait ?

Ainsi donc, je suis appelé à prendre conscience que la charité, que l’action bonne, n’est pas individualiste. Je suis appelé à prendre conscience que j’ai toujours un monde à soulever -pas tout seul-, que je suis aussi appelé à être un ferment dans les ensembles dont je fais partie -pas tout seul-, que je suis moi aussi comptable de ce que font ou ne font pas les ensembles auxquels j’appartiens -pas tout seul-. Mais, me direz-vous, la chose est inextricable : je puis bien appartenir à des ensembles qui « font » et à d’autres qui ne « font pas » : comment démêler cela ?! En effet : heureusement que c’est le Fils de l’Homme lui-même qui fera cette mise à part ! Et puis surtout, rappelons-nous : l’image dans la parabole consiste à mettre à part un groupe des enfants qu’il n’a pu produire, des petits qui ne sont pas les siens. C’est précisément cela !

Et mise à part il y aura : dans les deux premières paraboles, on ne perçoit pas bien sur quelle base, à chaque fois il y a sentence mais il est difficile de s’en saisir. « Je ne sais qui vous êtes » dans la première, « Prenez-lui le talent et donnez à celui qui en a les dix talents car à tout homme qui a il sera donné en surplus. Mais à qui n’a point, même ce qu’il a lui sera pris. Et le serviteur inutile jetez-le dehors, dans la ténèbre extérieure : là sera le pleur, le grincement des dents. » dans la deuxième. Ici la sentence est bien plus longue, et elle est redoublée, de sorte qu’elle est bien plus claire. Ce dans quoi il faut investir ses talents est nettement affirmé, et ce sont justement des œuvres de solidarité, qui font ré-intégrer dans un ensemble des gens qui s’en trouvent exclus ! Décidément, cette parabole est un vaste appel à la solidarité de tous avec tous.

D’un geste, le berger met à distance une bête de l’autre. Mais il ne le fait pas sans porter lui-même sur ses épaules une brebis. Il aura tout fait pour l’unité de son troupeau, pour qu’aucune bête ne soit à part, isolée.