Déjà il se faisait tard ; or, comme c’était le jour de la Préparation, qui précède le sabbat, Joseph d’Arimathie intervint. C’était un homme influent, membre du Conseil, et il attendait lui aussi le règne de Dieu. Il eut l’audace d’aller chez Pilate pour demander le corps de Jésus. Pilate s’étonna qu’il soit déjà mort ; il fit appeler le centurion, et l’interrogea pour savoir si Jésus était mort depuis longtemps. Sur le rapport du centurion, il permit à Joseph de prendre le corps. Alors Joseph acheta un linceul, il descendit Jésus de la croix, l’enveloppa dans le linceul et le déposa dans un tombeau qui était creusé dans le roc. Puis il roula une pierre contre l’entrée du tombeau. Or, Marie Madeleine et Marie, mère de José, observaient l’endroit où on l’avait mis.
« Et comme il se faisait déjà tard, dès lors que c’était la préparation, c’est-à-dire la veille du sabbat,… » Tous ces évènements se sont déroulés un vendredi, désignation pour nous familière d’un jour de la semaine, mais qui est plutôt pour les Juifs d’alors « la préparation », c’est-à-dire la veille du sabbat, où l’on se prépare au sabbat. Or il faut garder en mémoire que les jours commencent pour eux avec le soir (« il y eut un soir, il y eut un matin« , scande le premier récit de création).
Ainsi donc, même si les ténèbres se sont faites jusqu’à la neuvième heure, celle-ci n’est pas encore la fin du jour. La lumière revenant, elle n’est pas là pour longtemps encore, et quand viendra le coucher du soleil, ce sera le sabbat où l’on ne peut plus agir, effectuer un travail.
« … vint Joseph, celui d’Arimathie, honorable membre du conseil, qui était lui aussi dans l’attente du règne du dieu, ayant du courage il entra chez Pilate et réclama le corps de Jésus. » Un nouveau personnage apparaît, qui n’a pas été nommé jusqu’alors : décidément, tout est neuf depuis que Jésus est mort. Il s’agit d’un Joseph, et Marc précise « celui d’Arimathie« , ce qui laisse entendre que, dans la communauté des premiers disciples, il y a plus d’un Joseph. Rien d’étonnant à cela d’ailleurs, le prénom étant on ne peut plus courant.
Par ailleurs, on ne sait rien de ce personnage, ce qui ne permet donc pas de recouper les informations, et par conséquent d’en faire à proprement parler un personnage « historique ». Arimathie est d’ailleurs un lieu non identifié.
Mais il y a aussi d’autre précisions : il est un « honorable membre du conseil« . De quel conseil, sinon le sanhédrin, dont il a été question précédemment ? Cela veut dire qu’il n’y aurait pas eu que des ennemis de Jésus dans ce procès, mais que celui-ci n’a pas osé ou trouvé le moyen d’intervenir. C’est un peu difficile à croire, surtout étant donnée l’ambiance qui a été décrite autour du procès, où n’apparaissent jamais de dissensions dans le groupe des grands-prêtres, et où même le procès de Jésus fait depuis longtemps se rapprocher prêtres, scribes, pharisiens et hérodiens, habituellement plutôt en opposition. Marc essaye pourtant de nous dire que ce Joseph « était lui aussi dans l’attente du règne du dieu« , c’est-à-dire qu’il était dans la tendance d’abord du baptiste, puis de Jésus.
Mais peut-être tout ceci est-il une construction pour expliquer comment quelqu’un s’est déterminé à entrer chez Pilate et à réclamer le corps de Jésus. Il faut pour cela tenir à Jésus d’une part, avoir les moyens d’entrer chez Pilate pour lui faire une telle demande d’autre part. L’invention d’un tel personnage expliquerait ces deux choses. Certains historiens pensent que Jésus, comme tous les condamnés par crucifixion, a été tout simplement jeté à la fosse commune : tel n’est pas l’avis de Marc.
En tous cas, on voit la motivation prochaine : le soir va tomber, et si on veut l’enterrer même sommairement, selon la coutume juive, il faut le faire avant que le sabbat ne commence, et donc le temps se fait bref pour se déterminer. Joseph serait celui qui se serait décidé et qui en avait les moyens.
« Pilate s’étonna qu’il soit déjà mort et ayant convoqué le centurion il lui demanda s’il était mort depuis longtemps ; et renseigné par le centurion, il fit donner le cadavre à Joseph. » La mort par crucifixion, on l’a dit, se faisait plutôt au long d’une agonie durant plusieurs jours : l’étonnement de Pilate est donc tout-à-fait normal, et l’on peut comprendre qu’il prenne ses renseignements, il n’est pas question de se faire duper. Pas question, par exemple, de dépendre un condamné qui ne serait pas mort, et qui échapperait ainsi à sa sentence.
En nous rapportant cela, Marc nous indique au passage la réalité de la mort de Jésus, mort dûment constatée et attestée par les autorités compétentes. Le centurion est sans doute le même que celui déjà mis en scène par Marc, celui qui a constaté la mort, et non seulement cela mais aussi la manière de mourir de Jésus. C’est d’ailleurs le seul qui porte ce grade de centurion dans toute l’œuvre.
Notons aussi une nuance de point de vue : Joseph a demandé un corps, Pilate donne un cadavre (ou une dépouille, quelque chose qui pend, en tous cas). L’un est un mot de respect, l’autre de routine ou de constat, mais là aussi un mot qui dit crûment la réalité, sans détour. Il est bien mort, pas de doute à ce sujet.

« Et une fois acheté un linceul, après l’avoir dépendu, il l’enveloppa du linceul et le mit dans un tombeau qui avait été excavé dans le rocher et il roula une pierre devant l’entrée du tombeau. » Notre Joseph a en effet des moyens : il peut aussi acheter un linceul (tout ce qui est tissu est précieux dans l’antiquité, et même longtemps après) et y envelopper le corps dépendu de Jésus. Autant qu’il est possible à la hâte, les coutumes sont respectées et l’honneur est rendu au mort.
Et puis il le met dans un tombeau, mot qui signifie aussi bien un mémorial : le [mnémèïon] (comme dans mnémotechnique) montre à la fois le lieu d’une sépulture et le lieu du souvenir. La fonction est bien souvent encore la même, aujourd’hui. Mais il n’est pas neutre de le noter ici : on est déjà dans la logique du souvenir, de l’évocation de ce qui est révolu, bien fini. Comment ce tombeau est disponible, comment Joseph l’a obtenu, Marc ne le dit pas.
Que ce tombeau soit « excavé dans le rocher« , rappelle celui qu’acquiert avec difficultés Abraham, à Hébron, afin d’y ensevelir Sarah : « Intervenez pour moi auprès d’Éphrone, fils de Sohar, pour qu’il me cède la caverne de Macpéla qui lui appartient et qui se trouve au bout de son champ. Qu’il me la cède contre sa valeur en argent, comme une propriété funéraire au milieu de vous. » (Gn.23,8-9) Si les habitants sont prêts à le laisser enterrer sa femme, mais ne veulent pas lui vendre un terrain pour cela, c’est parce qu’il ne veulent pas qu’Abraham acquière ainsi un droit et une propriété, que sa présence ici soit désormais légitime. On a peut-être un peu la même idée, dans l’ensevelissement de Jésus, d’une présence fondatrice, d’un lieu-repère pour la suite. Car pour Abraham, ce tombeau est la toute première étape de la réalisation de la promesse d’une terre. C’est comme si Marc nous suggérait que là aussi, il y a la première étape de réalisation d’une promesse.
« Or Marie la Magdeleine et Marie de Joset regardaient où il était mis. » Voici encore deux des trois femmes précédemment nommées, il n’y a plus Salomé. Et là encore, comme depuis un lieu à distance elles avaient, durant la mort de Jésus, regardé (on se souvient de quel type de regard), ici à nouveau, elles regardent du même regard attentif aux détails, du même regard qui cherche à comprendre. Et l’on sent déjà qu’elles veulent garder le souvenir précis d’un lieu où elles comptent revenir. Mais le rideau tombe sur la scène qui a toute l’apparence d’une scène finale.
Le plus impressionnant, me semble-t-il, en tout cela, c’est l’absence de particularité. tout est raconté comme si aucun détail ne venait individualiser ce qui se passe, mais comme si au contraire tout était ce qu’il y a de plus commun à tous. Même pas de détails particuliers qui le cèderait aux coutumes juives : non, c’est le destin de tous qui est montré en ces traits simples et universels : respect du corps, mise dans un linge, mise en un tombeau. La mort de Jésus, clairement attestée pour qu’elle ne puisse être mise en doute (il est bien mort), est la mort de tout le monde. Il est mort comme tout le monde est mort ou sera mort un jour. Et par voie de conséquence, tout être humain est un jour dans l’état où est Jésus. Le Jésus de Marc, si individuel et si particulier, si inimitable jusqu’à présent, est maintenant, dans sa mort, celui qui rejoint tous sans exception et que tous rejoignent.








