Une promesse (Mt.1,1-17)

 Généalogie de Jésus, Christ, fils de David, fils d’Abraham.

Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda et ses frères,  Juda, de son union avec Thamar, engendra Pharès et Zara, Pharès engendra Esrom, Esrom engendra Aram, Aram engendra Aminadab, Aminadab engendra Naassone, Naassone engendra Salmone, Salmone, de son union avec Rahab, engendra Booz, Booz, de son union avec Ruth, engendra Jobed, Jobed engendra Jessé, Jessé engendra le roi David.

David, de son union avec la femme d’Ourias, engendra Salomon, Salomon engendra Roboam, Roboam engendra Abia, Abia engendra Asa, Asa engendra Josaphat, Josaphat engendra Joram, Joram engendra Ozias, Ozias engendra Joatham, Joatham engendra Acaz, Acaz engendra Ézékias, Ézékias engendra Manassé, Manassé engendra Amone, Amone engendra Josias, Josias engendra Jékonias et ses frères à l’époque de l’exil à Babylone.

Après l’exil à Babylone, Jékonias engendra Salathiel, Salathiel engendra Zorobabel, Zorobabel engendra Abioud, Abioud engendra Éliakim, Éliakim engendra Azor, Azor engendra Sadok, Sadok engendra Akim, Akim engendra Élioud, Élioud engendra Éléazar, Éléazar engendra Mattane, Mattane engendra Jacob, Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle fut engendré Jésus, que l’on appelle Christ.

Le nombre total des générations est donc : depuis Abraham jusqu’à David, quatorze générations ; depuis David jusqu’à l’exil à Babylone, quatorze générations ; depuis l’exil à Babylone jusqu’au Christ, quatorze générations.

Cher lecteur, nous voici donc partis pour une nouvelle aventure : après avoir exploré l’évangile de Marc, en cherchant à l’envisager dans son originalité et à lui laisser son témoignage dans ce qu’il a de personnel et d’inconfusible, nous allons maintenant nous confronter à l’évangile de Matthieu. Même principe : la richesse de la foi chrétienne étant de disposer d’une pluralité de textes fondateurs, éventuellement discordants, nous nous efforcerons de laisser à Matthieu la voix qui lui est propre, afin d’enrichir et de diversifier autant qu’il est possible les fondements d’une foi qui tende vers l’unité en s’assumant d’origines plurielles.

« Livre des origines de Jésus, Christ, fils de David, fils d’Abraham. » Le titre que Matthieu donne à son ouvrage est celui-ci. Il s’agit bien d’un livre, [biblos], ce qui ne peut correspondre à la forme matérielle que nous lui connaissons, à savoir des feuillets pliés un certain nombre de fois pour constituer des pages et reliés ensemble dans un volume maniable et déplaçable. Cet outil n’existe pas dans l’antiquité, où l’on a plutôt des rouleaux. Il faut donc plutôt comprendre au sens général d’ « écrit« .

Ce que Matthieu veut écrire, ce sont les « origines de Jésus, Christ, fils de David, fils d’Abraham« . Ces « origines » font clairement allusion au « livre » qui porte le même nom, lui-même rythmé par la formule « voici quelles furent les origines…« . Le témoignage de Matthieu est une « genèse », il s’oriente par un intérêt porté sur la manière dont cela a commencé : d’où Jésus vient-il ? D’où vient qu’il est Christ ou Messie ? D’où vient qu’il soit fils de David ? D’où vient qu’il soit fils d’Abraham ? L’affirmation initiale, fondamentale, que Jésus soit Christ est la confession d’un accomplissement des promesses que beaucoup lisaient dans les Ecritures : cela rejoint entièrement l’apposition fils de David, car il s’agit bien de la même chose -même s’il est entendu que « fils de – » ouvre à de nombreux modes d’origine dans les Ecritures.

La promesse faite à David, telle que la rapportent les Ecritures en leur forme reçue, est en son cœur la suivante : « Quand tes jours seront accomplis et que tu reposeras auprès de tes pères, je te susciterai dans ta descendance un successeur, qui naîtra de toi, et je rendrai stable sa royauté. C’est lui qui bâtira une maison pour mon nom, et je rendrai stable pour toujours son trône royal. Moi, je serai pour lui un père ; et lui sera pour moi un fils. S’il fait le mal, je le corrigerai avec le bâton, à la manière humaine, je le frapperai comme font les hommes. Mais ma fidélité ne lui sera pas retirée, comme je l’ai retirée à Saül que j’ai écarté de devant toi. Ta maison et ta royauté subsisteront toujours devant moi, ton trône sera stable pour toujours. » (2 S.7,12-16) C’est la promesse d’un descendant qui soit vraiment en correspondance avec le cœur du dieu, autant qu’un père et un fils peuvent l’être, et d’une stabilité définitive. Une promesse politique.

Mais Matthieu ne se contente pas de cette promesse, il englobe aussi celles faites à Abraham : promesse d’une descendance pour celui qui n’avait pas d’enfant : « Il le fit sortir et lui dit : « Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux… » Et il déclara : « Telle sera ta descendance ! » (Gn.15,5) et promesse d’une terre pour celui qui était nomade une fois tiré d’Ur en Chaldée : « À ta descendance je donne le pays que voici, depuis le Torrent d’Égypte jusqu’au Grand Fleuve, l’Euphrate, […] » (Gn.15,18). Si l’on prenait ces deux dernières promesses sans les remettre en contexte, on en tirerait toutes les problématiques auxquelles nous assistons aujourd’hui, avec la revendication par les gouvernants d’un peuple, qu’il veut définir (c’est-à-dire circonscrire) par le sang, de tout un territoire au nom d’un « droit divin » à le posséder.

Le contexte des récits du cycle d’Abraham nous éclaire autrement : il s’inscrit dans une série continue formée par le dernier rédacteur du livre de la Genèse, suivant un cycle théologique en quatre temps : 1° le dieu a l’initiative d’un don, 2° l’homme use mal du don que le dieu lui confère, 3° le dieu abandonne l’homme aux conséquences de ce mauvais usage (jugement) et 4° le dieu prend une nouvelle initiative pour tirer l’homme du mauvais pas où il s’est mis. Le choix d’Abraham apparaît apparaît après l’épisode de la tour de Babel, qui en reste au 3° temps : il en constitue donc le quatrième ! Ce qui veut dire que le choix d’Abraham et les promesses qui lui sont faites ne sont pas une exclusive : elles sont l’initiative de salut prise par le dieu pour l’ensemble de l’humanité qui s’est fourvoyée dans l’épisode de la tour. Il est donc impossible de donner aux choix d’Abraham et aux promesses d’Abraham un sens restrictif et exclusif, elles sont au contraire au bénéfice de l’humanité entière, elles sont on-ne-peut-plus universalistes. Et que Matthieu s’y réfère veut dire aussi que, dans son approche et sa compréhension du mystère de Jésus, la portée de celui-ci est universelle.

Abraham engendra Isaac, or Isaac engendra Jacob, or Jacob engendra Juda et ses frères, or Juda engendra Pharès et Zara de Thamar, or Pharès engendra Esrom, or Esrom engendra Aram, or Aram engendra Aminadab, or Aminadab engendra Naasson, Or Naasson engendra Salmon, or Salmon engendra Booz de Rahab, or Booz engendra Jobed de Ruth, or Jobed engendra Jessé, or Jessé engendra David, le roi. Or David engendra Salomon de la [femme] d’Urie, or Salomon engendra Roboam, or Roboam engendra Abia, or Abia engendra Asaph, or Asaph engendra Josaphat, or Josaphat engendra Joram, or Joram engendra Ozias, or Ozias engendra Joatham, or Joatham engendra Achaz, or Achaz engendra Ezechias, or Ezechias engendra Manassé, or Manassé engendra Amos, or Amos engendra Josias, or Josias engendra Jechonias et ses frères au temps de la déportation à Babylone. Après la déportation à Babylone, Jéchonias engendra Salathiel, or Salathiel engendra Zorobabel, or Zorobabel engendra Abioud, or Abioud engendra Eliakim, or Eliakim engendra Azor, or Azor engendra Sadoq, or Sadoq engendra Akim, or Akim engendra Elioud, or Elioud engendra Eléazar, or Eléazar engendra Matthan, or Matthan engendra Jacob, or Jacob engendra Joseph l’époux de Marie, de laquelle fut engendré Jésus appelé Christ. Toutes les générations, donc : depuis Abraham jusqu’à David : quatorze générations, depuis David jusqu’à la déportation à Babylone : quatorze générations, et depuis la déportation à Babylone jusqu’au Christ, quatorze générations.

Et voici maintenant une table généalogique, qui ressemble tant à celle par exemple de Gn.5, à laquelle on se rapportera si l’on veut comparer. Mais il en est bien d’autres encore dans le livre de la Genèse. Matthieu veut nous montrer un enchaînement, une concaténation, une sorte de marche inexorable qui mène en un point précis et déterminé. Toutes les formulations sont à l’identique, avec quelques rares exceptions, mais elles sont liées non seulement par leur succession mais par un petit mot grec, [dé], que la plupart se refusent à traduire, et que j’ai essayé de rendre par « or » mais que j’aurais aussi bien pu rendre par « à son tour« , ou peut-être par « mais« . Ce petit mot n’a l’air de rien, mais c’est lui qui entrelace chacune des formules, chacun des engendrements : aucun ne compte sinon parce qu’il en entraîne un autre, qui à son tour… etc.

Il me paraît impossible de commenter chacun des noms qui sont dans cette chaîne, même si j’aimerais bien le faire. Certains noms se rencontrent dans la Bible, d’autres non : ce qui rendrait de toutes façons l’entreprise impossible. Cela ferait néanmoins re-parcourir quasiment tous les écrits bibliques ! Je me contenterai donc de quelques remarques. L’ensemble tient en quatre phrases : trois rythment la chaîne d’engendrements, la quatrième conclut l’ensemble. La première phrase s’achève sur David, dont on précise qu’il est roi. C’est le cas aussi de ses successeurs, mais pour eux ce n’est pas dit : comme si seul David était authentiquement roi. Pourquoi ? On devine, grâce au titre, que c’est parce que c’est lui qui est porteur d’une promesse dynastique, autrement dit c’est lui dont la qualité de roi entre activement dans la chaîne des engendrements.

En contraste avec cette première phrase, la seconde s’achève sur la déportation à Babylone : c’est l’interruption de la dynastie, qui après ne retrouve plus son fil. Autrement dit, c’est la mort de la promesse dynastique, si on ne la comprend qu’ainsi ! Mais justement, la chaîne continue : Matthieu, à la suite de nombreux auteurs et prophètes, tient que cette fameuse promesse n’est pas strictement dynastique, qu’il faut l’entendre comme une promesse de salut.

La troisième phrase enfin s’achève sur « Jésus que l’on appelle Christ » : c’est lui l’aboutissement de toute cette longue marche. Il est à la fois le roi promis à David qui sera pour le dieu un fils, et il est la descendance et la terre promise à Abraham. C’est-à-dire que, pour le croyant qu’est Matthieu et qui nous adresse son témoignage, Jésus est celui en lequel le dieu lui-même nous gouverne et nous conduit (roi), celui en lequel l’alliance, l’intimité, avec le dieu est instituée de la manière la plus étroite (fils), celui qui était annoncé à Abraham pour refaire l’unité de l’humanité dispersée par les fautes (descendance) et celui en lequel nous habitons pour rester dans l’intimité du dieu (terre).

La dernière phrase sonne comme une sorte de zoom-arrière, un regard d’ensemble sur ce qui vient d’être annoncé, en en faisant ressortir l’équilibre général et le rythme parfait. Sept, c’est le nombre des perfections divines. Six, c’est le nombre de la créature (faite en six jours) : leur combinaison dit à demi-mot, dans toute cette histoire sous-entendue, qu’il y a là un merveilleux entrelacement de la conduite divine et de l’œuvre humaine : à l’aboutissement, Jésus est à la fois le don du dieu qu’il a mené invinciblement à son achèvement, et le produit d’une histoire humaine faite d’aléas, de réussites, de malheurs, de fautes, bref de toutes les vicissitudes de l’existence.

Une dernière remarque : la généalogie présentée est presque exclusivement masculine, signe sans doute doute culturel de l’attention tout aussi exclusive donnée aux hommes dans la généalogie, dans le principe d’origine. Si l’on y regardait de plus près, on verrait toutes sortes d’hommes et d’histoires humaines dans cette généalogie, on verrait que Jésus, le Christ, est produit par une histoire humaine qui comporte aussi tous les aspects de l’humanité, les meilleurs comme les pires. On a une petite idée de cela, paradoxalement, en regardant les quelques femmes de cette généalogie : elles sont cinq, Thamar, Rahab, Ruth, Bethsabée (nommée « celle d’Urie » !), Marie. Ces femmes sont autant de témoins de la manière dont les hommes les traitent : Thamar est une femme dont les hommes ont fait une prostituée, et dont Juda a cherché à abuser. Rahab est également une femme réduite à la prostitution, et qu va pourtant protéger et sauver les envoyés à Jéricho. Ruth est cette étrangère mariée à un Israélite, et qui chassée, va se montrer plus fidèle qu’eux. Bethsabée est cette femme repérée et violée par David, avant qu’il ne fasse mourir son mari légitime. Quant à Marie, on n’en sait encore rien, puisqu’elle apparaît dans le texte suivant. Mais cela nous fait voir que c’est bien à travers une histoire de fureur et de sang que le dieu fait advenir celui qui est le salut promis.

Une proclamation en synergie (Mc.16,19-20)

Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu. Quant à eux, ils s’en allèrent proclamer partout l’Évangile. Le Seigneur travaillait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient.

« Le seigneur Jésus donc, d’une part, après leur avoir parlé, fut élevé dans le ciel et s’assit à la droite du dieu. » Ces deux versets sont les derniers formulés par le rédacteur : de manière très consciente, il veut nous donner là sa conclusion de toute l’œuvre, en remplacement de la conclusion (qui l’avait sans doute choqué) initialement prévue par Marc, « et elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur.« 

Le rédacteur nous laisse sur deux phrases qui forment comme un diptyque : « d’une part » le « seigneur Jésus« , « d’autre part » ceux à qui il s’est adressé en dernier. C’est comme si la situation d’aujourd’hui, celle que connaissent les lecteurs eux-mêmes, était désormais incluse dans l’écrit : ceux qui ont reçu sa parole sont à l’œuvre en ce monde, et Jésus lui n’est plus physiquement visible parmi eux. Cela est posé et presque structurel.

Pour commencer, Jésus est qualifié de « seigneur » : le titre peut avoir une portée sociale, en qualifiant une personne dans une situation sociale dominante ; il peut avoir une portée religieuse et il est alors de portée résolument divine. C’est à l’évidence en ce deuxième sens qu’il est pris ici, tout simplement parce que le premier sens est totalement hors contexte. Le rédacteur pose donc que Jésus, alors même qu’il finit de parler, est déjà « seigneur« .

Il nous l’illustre par deux faits, l’un peut-être observé, mais l’autre qui n’a aucune chance de l’être : il « est élevé« , ou plus précisément il « est assumé » dans le ciel. Il s’agit clairement d’une forme passive, il ne s’agit pas d’une action de Jésus lui-même, il en est au contraire l’objet. Tout d’ailleurs porte à interpréter ce passif comme un « passif divin », ainsi que nous l’avons rencontré il y a peu, à propos des manifestations de Jésus : il ne s’appartient vraiment plus, c’est un autre qui règle aussi bien sa visibilité que sa « localisation ». Ce « ciel » n’est évidemment pas un lieu à proprement parler, mais plutôt un état. C’est le « lieu » ou l’état » propre à la divinité, ou si l’on préfère la condition propre de la divinité : elle ne se laisse pas saisir, et telle sera désormais la condition de Jésus. Finie les manifestations, les épiphanies.

Cette assomption dans le ciel a-t-elle eu des témoins ? Le rédacteur ne nous le dit pas expressément (alors que d’autres auteurs nous en font un récit, mais justement, soyons attentifs à ne pas confondre les sources, de manière à bien nous ouvrir à la pluralité de nos textes fondateurs). Il faut peut-être plutôt entendre sous sa plume un sens plus « métaphorique », à l’instar de celui qui ne peut être que le seul pour le « fait » suivant.

Le deuxième fait, on l’a dit, est une affirmation qui n’a aucune chance d’être observée puisqu’elle échappe justement à la saisie comme on vient de le dire : « …et s’assit à la droite du dieu. » On quitte ici résolument le registre du témoignage oculaire ou auditif pour celui de la protestation de foi. Siéger à la droite, c’est partager la puissance et même exercer celle-ci pour le compte de la personne qui vous a placé là. Par cette expression, le rédacteur nous dit sa conviction présente que Jésus non seulement partage avec le dieu sa condition propre, mais encore qu’il est celui dont la fonction est d’exercer pour le compte du dieu la puissance de celui-ci. Il est dans une fonction médiatrice, au terme d’un itinéraire terrestre de proclamation de la parole, de témoignage vivant que le dieu vient à la rencontre du peuple qui cherche à revenir vers lui, mais aussi de souffrance et de mort dans un abandon entier à l’initiative du dieu sur lui-même.

Voilà ce qui fait, d’une part, le « commencement de l’évangile » qui donne son titre à l’ouvrage.

« Eux d’autre part, sortant, proclamèrent partout, le seigneur co-opérant et confirmant la parole au moyen des signes qui accompagnaient. » Mais il y a aussi l’autre part, celle qui concerne les auditeurs de Jésus. Eux « sortent« , pour commencer : soit qu’ils étaient en un lieu fermé quand Jésus leur a adressé les paroles qui précèdent, soit qu’ils prennent une attitude inverse à celle que peut-être ils adoptaient avec un certain repli sur soi qui commandait la non-croyance à tous les témoignages. Ils sortent et ils proclament : le rédacteur ne dit même pas quoi, il ne se donne pas la peine de répéter ni reformuler ce qu’il vient à peine de dire. Les disciples autrement dit adoptent immédiatement, au mandement de Jésus, l’attitude et l’action qui fut la sienne au début de son ministère, et nous voilà dans le commencement effectif, le nouveau commencement.

Pour autant, ils ne sont pas livrés à eux-mêmes, ils sont (littéralement) en synergie, [sunergountos], avec « le seigneur« , c’est-à-dire avec Jésus tel qu’il est dans sa nouvelle condition. Maintenant qu’il exerce la puissance divine pour le compte du dieu, il l’exerce justement en donnant une confirmation à la parole proclamée par les disciples. Le verbe signifie affermir, consolider, mais aussi réaliser, garantir : c’est une action pour que la proclamation soit solide. Tout se passe comme si la mission de Jésus, où lui-même initialement associait une parole et des actions (et souvent une parole qui était elle-même agissante !) était désormais exercée en synergie, les disciples assurant la partie audible et Jésus faisant de cette parole proclamée une parole agissante et puissante.

Les « signes qui accompagnaient » reprennent trop bien l’expression qui venait en clôture du texte précédent : ceux qui accompagnaient ceux qui devenaient croyants. La remarque est importante : les « prêcheurs », ceux qui proclament, ne deviennent pas des thaumaturges. Le merveilleux, dont nous avons vu avec quel soin le Jésus de Marc cherchait à l’éviter, est aussi écarté de ceux qui prennent le relais de sa proclamation en la diffusant « partout« . Mais il s’exerce, comme ce fut le cas pour Jésus, dans la vie de ceux qui s’ouvrent à la foi et qui en sont transformés. C’est bien le même évangile qui continue, avec ses mêmes caractéristiques.

Et maintenant, cher lecteur, un mot pour finir : nous voici au terme d’une aventure singulière, celle d’une lecture continue de l’évangile de Marc, un des quatre textes fondateurs de la foi chrétienne, dans une tentative de ne pas puiser ailleurs son sens mais de chercher à en retire au contraire l’aspect singulier pour donner force à une foi résolument pluraliste. Je ne sais pas ce que toi, tu en as tiré. De mon côté, j’ai vécu de nombreux étonnements et de nombreuses découvertes. Je ne crois pas que je vais tenter une synthèse : d’une part c’et beaucoup de travail, d’autre part il me semble que ce serait quelque peu infidèle au dessein de Marc qui a choisi le récit et rien d’autre, peut-être pour que cette forme d’annonce travaille au cœur sans rien forcer. Je vais me laisser sûrement quelques jours de relâche, mais je me propose de reprendre un autre texte fondateur : as-tu une préférence ? N’hésite pas à laisser en commentaire une expérience à partager ou un vœu pour la suite ! A tout bientôt !

De commencements en commencements (Mc.16,15-18)

Puis il leur dit : « Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui refusera de croire sera condamné. Voici les signes qui accompagneront ceux qui deviendront croyants : en mon nom, ils expulseront les démons ; ils parleront en langues nouvelles ; ils prendront des serpents dans leurs mains et, s’ils boivent un poison mortel, il ne leur fera pas de mal ; ils imposeront les mains aux malades, et les malades s’en trouveront bien. »

« Et il leur dit : « En allant dans le monde tout entier, proclamez l’évangile à toute la créature. » Après le temps de mise en évidence de la foi, de son absence, de sa difficulté, vient le temps de la mission. Le rédacteur final énonce une parole que Jésus ajoute aux Onze, auxquels il s’adressait précédemment.

Cette mission consiste en une phrase toute simple « proclamez l’évangile à toute la créature. » Le mot est un retour aux commencements -toujours les commencement-, où Jean « proclamait un baptême de conversion » (Mc.1,4), bientôt suivi de Jésus qui, sitôt l’effacement du Baptiste, « proclamait l’évangile du dieu » (Mc.1,14). Il ne s’agit donc, pour les Onze, de rien d’autre que de poursuivre l’œuvre commencée par Jésus, ou plutôt de la commencer à leur tour, de la commencer sans cesse. Le titre de Marc, « Commencement de l’évangile…« , est repris, est amplifié. L’évangile va « de commencement en commencement, par des commencements qui n’ont pas de fin« , pour reprendre les mots de Grégoire de Nysse dans ses commentaires sur le Cantique des Cantiques (il dit ces mots à propos des dialogues de l’âme croyante avec son dieu, mais nous pouvons les réemployer à propos de réalités encore plus fondamentales).

Toute l’oeuvre de Jésus, donc : celle qui a été décrite avec des choix précis dans tout l’ouvrage qui s’achève à présent. C’est cela, le programme des Onze que Jésus envoie maintenant, car c’est tout cela, la « proclamation ». Ils la feront à destination de « toute la créature » : je traduis ainsi avec en tête de distinguer toujours entre « création », par quoi je préfère désigner l’acte qui fait émerger quelque chose du néant, et « créature », par quoi je préfère désigner le terme de cet acte, ce qui émerge désormais du néant par un acte qui ne cesse jamais non plus. Et il est très beau que la proclamation de l’évangile ne soit pas adressée exclusivement à la créature raisonnable (l’humain) ou animale, mais bien à toute la créature. C’est nous laisser entendre que le dieu qui ne cesse de faire émerger du néant des êtres en soi indigents, car incapables de se donner l’être à eux-mêmes, le fait avec l’intention ferme que rien n’en soit perdu, mais que tout demeure sauvé en lui. François d’Assise l’a bien compris, qui s’adressa même aux oiseaux.

Il me manque de remarquer un point pour finir : c’est que tout ceci se fait « en allant dans le monde entier« . Nul n’est envoyé en une destination précise, mais c’est plutôt « en allant », en vivant sa vie, en menant son existence, que cette mission doit être accomplie. Dans les aller et retours du quotidien, pas nécessairement dans des voyages organisés à fin spéciale. Et c’est peut-être bien moins ambigu, beaucoup plus pur, et sans relent ni risque de colonialisme aucun…

« Qui croit et est baptisé sera sauvé, mais qui ne croit pas sera condamné. » Voilà une parole tranchante, un style que jusqu’à présent nous n’avons pas vraiment croisé chez Marc, si j’ai bonne mémoire. Toutefois, il faut remarquer que ce n’est pas le dieu qui tranche, mais bien celui ou celle qui choisit de croire ou non. Il y a jugement, en ceci que quelque chose est tranché : mais ce jugement, le dieu s’en déprend. Par l’offre de la foi, il remet ce jugement à chacun.

Disons même plus : le choix de croire se traduit par des actes, et ces actes sont appelés « baptême », car la foi nous « plonge » (ce que veut dire baptême ») dans une vie différente : c’est le fameux « baptême de conversion » proclamé par le Baptiste, que nous venons de rappeler il y a un instant. Je ne pense pas qu’il faille comprendre ce mot avant tout comme un rituel, car alors il ne serait pas à la voix passive : comme disent souvent des catéchumènes, « je me baptise », ou à la rigueur « je me fais baptiser ». En ce cas, c’est toujours « moi » l’acteur. Mais là, le choix de croire consiste en un consentement à être plongé dans une forme de vie où l’on n’a plus la maîtrise ou l’initiative, où l’on épouse la forme d’esprit de Gethsémani, en se laissant à l’initiative du dieu comme Jésus s’est laissé à elle.

Dernière remarque : ce choix se traduit dans le temps entier d’une vie. « croit« , « est baptisé« , « ne croit pas« , sont énoncés au présent. En revanche, « sera sauvé » ou « sera condamné » sont énoncés au futur : c’est pour plus tard, à la fin. Le jeux ne sont pas faits une fois pour toute, ni dans un sens ni en l’autre. Le choix est permanent, la conversion aussi.

« Or ces signes suivront de près ceux qui croiront :… » Et voilà un ajout que l’on n’attendait pas, celui de signes. Ces signes, notons le bien, sont attachés à « ceux qui croiront« , non à ceux qui annoncent. Peut-être y a-t-il chez le rédacteur l’envie d’aller un peu plus loin dans la description des actes qui font la plongée de la foi dont on vient de parler. Et en ce cas, il ne s’agit pas le moins des monde de signes à visée apologétique, c’est-à-dire pour convaincre des non-croyants. Non il s’agit de signes qui attestent que la personne a bien fait le choix de la foi, dans l’esprit de Gesthsémani.

« … en mon nom ils expulseront des démons,… » On se reportera pour bien comprendre ce dont il s’agit aux passages que nous avons commentés déjà, où Jésus se trouve confronté à des esprits non-épurés. On l’a vu plutôt commander aux personnes de quitter, d’oser faire le pas avec détermination pour quitter l’esprit en lequel ils se trouvaient. Et sans doute le croyant authentique va-t-il à son tour quitter « les démons » en les expulsant de son existence ;

« …ils parleront avec langues nouvelles,… » comme Jésus a pu lui-même susciter l’émerveillement en disant des choses que personnes n’avait entendues auparavant ;

« …et en leurs mains ils soulèveront des serpents et s’ils boivent quelque chose de mortel cela ne leur nuira pas,… » il y aura pour eux une sorte d’invulnérabilité à ce qui est vénéneux, et même mortellement vénéneux. Cela, on ne l’a pas vu dans le corps de l’évangile de Marc, alors je ne sais pas trop à quoi le référer en interne, mais c’est plutôt Paul à qui il arrive une aventure de ce genre (Ac.28,1-6) : est-ce cela qu’a lu notre rédacteur, et à quoi il veut renvoyer son lecteur ?

« … sur les affaiblis ils poseront les mains et ils en seront bien. » Voilà un nouveau geste aussi, qui rappelle bien évidemment l’extraordinaire compassion de Jésus pour les faibles, les malades, tous ceux qui allaient mal. Il me semble que dans l’ensemble, à l’exception peut-être de l’avant-dernière notation, tous ces signes qui « suivront de près ceux qui croient » font de leur vie une vie qui ressemble beaucoup à celle du maître, et les situent ainsi à leur tour comme un nouveau commencement.

Non croyants (Mc.16,9-14)

Ressuscité le matin, le premier jour de la semaine, Jésus apparut d’abord à Marie Madeleine, de laquelle il avait expulsé sept démons. Celle-ci partit annoncer la nouvelle à ceux qui, ayant vécu avec lui, s’affligeaient et pleuraient. Quand ils entendirent que Jésus était vivant et qu’elle l’avait vu, ils refusèrent de croire. Après cela, il se manifesta sous un autre aspect à deux d’entre eux qui étaient en chemin pour aller à la campagne. Ceux-ci revinrent l’annoncer aux autres, qui ne les crurent pas non plus. Enfin, il se manifesta aux Onze eux-mêmes pendant qu’ils étaient à table : il leur reprocha leur manque de foi et la dureté de leurs cœurs parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient contemplé ressuscité.

« Ainsi ressuscité dès le premier matin de la semaine, il fut montré d’abord à Marie de Magdeleine, d’auprès de laquelle il avait expulsé sept démons. » On peut comprendre que les premiers lecteurs de Marc aient été quelque peu décontenancés par sa finale assez brutale, même si nous avons pu voir à quel point elle était pleine de sens et faisait un écho extraordinaire à son titre : « Commencement... » Toujours est-il que certains se sont sentis la nécessité d’ajouter une fin qui les satisfasse, et c’est avec cet ajout que le texte nous a été jusqu’à aujourd’hui transmis. Il me semble donc légitime et nécessaire de commenter aussi cet ajout. Et en voici le premier temps.

Le premier membre de phrase se rattache clairement, et de manière homogène, à la temporalité des évènements dont Marc nous a fait le récit. Mais tout de suite, on a du neuf : « il apparut d’abord à Marie de Magdeleine, d’auprès de laquelle il avait expulsé sept démons. » Cette Marie de Magdeleine fait partie des trois femmes venues au tombeau et qui l’ont trouvé ouvert, puis se sont enfuies effrayées par la rencontre du jeune homme qu’elles y avaient faite. L’auteur ajoute maintenant un élément biographique dont il n’a pas du tout été question dans l’évangile de Marc, à savoir que « il » (Jésus sans doute) avait expulsé sept démons d’auprès d’elle. Le chiffre sept est sans doute celui, plutôt symbolique, d’une certaine plénitude (même si Marc, quant à lui, utilise peu ce registre des symboles). La tournure de phrase, elle, est plus cohérente avec l’approche marcienne déjà constatée : les démons n’étaient pas « en » [én] elle, mais « auprès« , « à côté » [para] d’elle. On se souvient en effet, dans la synagogue de Nazareth, de l’homme qui était « en un esprit non-épuré » : le schéma est un peu le même. Seulement, l’infestation était plus abondante d’une part, et Marc n’a jamais raconté un tel évènement d’autre part.

Surtout, la nouveauté est qu’il lui est apparu, du moins qu’il a été manifesté à elle, [éphanè]. C’est une forme passive. C’est le radical qui donne épiphanie, théophanie, etc. [phaïnoo], dans les formes intransitives (notre cas ici) c’est l’idée de devenir visible, de venir à la lumière, de se montrer, d’apparaître. De la même famille est le fameux Phaeton, qui conduit le char du soleil ! Les femmes n’ont fait jusqu’à présent qu’entendre les mots du fameux « jeune homme » qu’elles ont trouvé dans le tombeau en y entrant. Mais voici qu’une fois parties, l’une d’entre elles a été l’objet d’une initiative, qui n’est pas énoncée comme étant de Jésus lui-même, justement celle de ces femmes qu’il a délivrée déjà d’esprits pénibles et obsédants. Et cette initiative, c’est d’être montrée à elle, d’être rendu visible pour elle. Sans doute pas continuement, mais au moins l’espace d’un moment. Ce qui laisse entendre que son statut présent est d’être « invisible », mais aussi qu’il appartient désormais tout entier à un autre, non nommé, qui peut le faire voir ou pas. Il apparaît comme étant tout entier à un autre.

« Celle-ci partit [l’] annoncer à ceux qui, ayant été avec lui, s’affligeaient et pleuraient. Et ceux-ci, après avoir entendu qu’il vivait et avait été vu d’elle, ne crurent pas. » Marie de Magdeleine va donc annoncer : on ne sait pas si elle a eu mandat pour cela, ou si c’est un élan spontané, l’un ou l’autre sont crédibles. En tous cas, cela rejoint le mandat donné précédemment par le jeune homme dans le tombeau aux trois femmes, mandat d’abord ignoré dans l’affolement. Est-ce une manière pour la nouvelle main de réparer ce qui lui est apparu comme une entorse, d’expliquer comment finalement la nouvelle est venue jusqu’à nous les lecteurs ?

Marie de Magdeleine prend pour destinataires de ce qui lui est arrivé « ceux qui, ayant été avec lui, s’affligeaient et pleuraient. » Voilà une désignation bien intéressante : ce n’est pas un statut qui fait de certains les destinataires de message, parce qu’ils seraient étiquetés « disciples » ou « des Douze ». Ce sont plutôt deux conditions nécessaires qui sont énoncées : d’abord, qu’ils aient « été avec lui », autrement dit qu’ils aient été concrètement disciples durant le ministère de Jésus, quelle que soit la forme qu’ait pris cette qualité de disciple. Le rédacteur ne reprend pas le verbe « suivre« , quasi technique sous la plume de Marc : il prend un verbe plus large qui évoque le devenir, le déroulé de la vie et de ses évènements. C’est une approche très inclusive, qui comprend aussi des personnes qui ne seraient pas devenues itinérantes avec Jésus, par exemple.

Ensuite, la deuxième condition énoncée est qu’ils « s’affligeaient et pleuraient« , autrement dit leur réaction actuelle à la mort de Jésus. Le verbe [pénthéoo] signifie « être dans le deuil, pleurer quelqu’un« , le verbe [klaïoo] « verser des larmes » (avec souvent l’idée des cris). Il s’agit donc à la fois de personnes qui avaient fait un choix vis-à-vis du message de Jésus, et qui sont personnellement affectées par sa disparition. Tout est affaire d’attachement, que ce soit auparavant ou maintenant. C’est cela qui fait de certains les destinataires du message de Marie de Magdeleine. Autrement dit, c’est un message de consolation, au sens fort. C’est comme une réplique de l’injonction « Ne pleurez pas » du jeune homme aux femmes dans le tombeau.

Mais le rédacteur nous dit aussi et le contenu du message délivré par Marie de Magdeleine et la réaction de ces personnes à ce message. Le contenu du message est « qu’il vivait et avait été vu d’elle« . C’est à la fois une affirmation objective et un témoignage subjectif : voilà la réalité, d’ailleurs je l’ai vue de mes yeux. La crédibilité de ce genre de message est forte, dès lors que chacun des deux termes est lui-même crédible. Au contraire, qu’un des deux termes apparaisse d’une faible crédibilité, et cela s’étend à l’autre terme : un message non-crédible entachera le témoin, un témoin non-crédible entachera le message.

Ici, on ne sait pas qui décrédibilise quoi ou inversement. Peut-être les deux d’ailleurs. Toujours est-il que l’ensemble des destinataires, qu’on peut imaginer assez nombreux, ne croient pas. On revient à l’échec initial que la finale de Marc soulignait avec tant de force, et on reste avec la question : mais comment donc le message nous est-il parvenu, à nous ?

« Après cela il fut manifesté en une autre forme à deux d’entre eux qui se promenaient en se rendant aux champs. Et après que ceux-ci fussent revenus l’annoncer aux restants, ils ne crurent pas non plus. » Il y a un après, encore. L’aventure ne s’arrête pas là. Mais là encore, la manifestation est le fait d’un autre, la tournure est encore passive, et elle le restera jusqu’au bout.

Les destinataires de la nouvelle « visibilisation » sont cette fois « deux d’entre eux » : on peut supposer, dans l’enchaînement du récit, que ce « eux » désigne ce groupe auquel Marie de Magdeleine s’est adressé. Ce que confirme d’ailleurs l’idée des « restants« , introduite la phrase d’après. Cette fois, donc, le témoignage viendrait de l’intérieur, autrement dit : l’accréditation des témoins serait plus facile. Leur nombre d’ailleurs, deux, souligne cette qualité de témoin recherchée. Ces deux « se promenaient en se rendant aux champs. » Il semble qu’ils n’avaient aucun destination particulière, mais qu’ils n’étaient déjà plus en ville.

La manifestation dont ils sont bénéficiaires est différente de celle dévolue à Marie de Magdeleine, elle est [én hétéra morphè], « sous une autre forme« . La « forme » dont il est question n’est pas plastique, n’est pas des contours, ce qui se dit avec le terme [skhèma]. Il s’agit plutôt d’une façon d’être, comme dans l’expression « être en forme ». Mais en quoi consiste cette différence, le rédacteur ne nous le dit pas. Est-ce d’ailleurs celui qui est manifesté qui est sous une autre forme, ou bien est-ce la manifestation qui change (par exemple non plus à la vue, mais à d’autres sens) ? On ne sait pas. Cela ajoute tout de même une touche à ce que nous comprenons de Jésus désormais : il ne se perçoit pas toujours de la même façon, il n’est pas toujours « dans la même forme », tout en restant le même. Et de ce fait, les témoignages ont plus besoin d’être juxtaposés et pris ensemble que comparés et confrontés.

Pour autant, le témoignage de ceux-là n’obtient pas plus de succès que le précédent, tout s’achève encore par une absence de crédit. Cette fois pourtant, on aurait pu croire que les témoins étaient crédibles, comme faisant partie du groupe, et comme étant deux : l’adage « unus testis, nullus testis » ne fonctionne plus. Or cela fait apparaître que c’est plutôt au message lui-même que tient l’absence de crédit : qu’il soit vivant semble absolument impossible.

« Or plus tard il fut manifesté aux Onze eux-mêmes qui étaient couchés à table et reprocha leur non-croyance et dureté de cœur parce qu’ils n’avaient pas cru à ceux qui l’avaient observé relevé. » Le rythme des manifestations n’est pas marqué, on n’a qu’une succession. Voilà donc une troisième manifestation, et toujours exprimée à la voie passive, on ne peut douter qu’il s’agisse d’une insistance du rédacteur. Décidément, c’est bien par la décision d’un autre que Jésus est manifesté, c’est un autre qui choisit de faire savoir ce qu’il est devenu. Or ce passif sans agent exprimé est bien souvent, dans les Ecritures, ce que l’on appelle un « passif divin », c’est-à-dire que l’agent de l’action est le dieu lui-même, qu’on ne nomme pas par égard pour son nom.

Les destinataires sont cette fois les Douze, devenus les « Onze » : on comprend que la défection de Judas est avalisée, il ne fait plus partie du groupe. L’évolution du nom montre à quel point, pour le rédacteur, ce groupe joue un rôle institutionnel, quand chez Marc on avait noter une frontière moins nette, dans son vocabulaire au moins, entre les Douze et les disciples. Cette fois, c’est alors qu’ils sont à table (rappelons qu’on mange demi-couché) que cela leur est offert. Mais l’insistance cette fois n’est pas sur une expérience visuelle, mais plutôt sur un message traduisible en paroles : « il reprocha leur non-croyance et dureté de cœur… » Les termes employés précédemment en conclusion des témoignages rapportés n’étaient que de non-croyance ; s’y ajoute cette fois une « cardiosclérose » ou « dureté de cœur« . C’est insister sur le fait qu’il y a, dans leur absence de crédit accordé aux témoins précédents et à leurs témoignages, une dimension volontaire, un endurcissement, un choix.

Plus précisément encore, ils n’ont pas cru « … à ceux qui l’avaient observé relevé. » C’est la non-accréditation des témoins qui fait le plus difficulté. Ils n’auraient pas dû partir du refus du message pour aller vers la perte de crédit des témoins. Ils auraient dû au contraire se baser sur la crédibilité des témoins pour s’ouvrir à ce qu’ils affirmaient. Eux l’avaient pourtant « observé » (ce qui n’est pas affirmé des Onze, encore une fois). On s’aperçoit au passage que ce groupe des Onze n’est pas à part, il est manifeste qu’ils ont fait partie du groupe beaucoup plus large décrit plus haut. Et l’on voit ainsi qu’on attendait d’eux un rôle dans ce groupe large, qu’ils soient les premiers à montrer qu’ils croyaient les témoins. Ils étaient normalement mieux pourvus que d’autres pour accréditer le message, ayant été confidents plus privilégiés du message de Jésus, l’ayant connu de plus près encore que tous les autres.

Au total, notre rédacteur écrit bien une suite, avec un petite saveur de « résumé ». Mais dans ce premier temps, son insistance va à l’incroyance. Il fait état de manifestations de Jésus ressuscité, manifestations brèves à des personnes ciblées, et qui prennent différentes formes. Manifestations qui, il y insiste, ne sont pas du fait de Jésus, ne sont pas de son initiative. Mais par trois fois, c’est la non-croyance qui est constatée, et finalement dénoncée. Il me semble que cela est fait dans un double but : d’abord montrer que si Jésus est dans un état nouveau, la relation à lui suppose aussi un état nouveau ou un organe nouveau, un « sens » nouveau, et c’est la foi. Ensuite peut-être laisser entendre au lecteur qui a le désir d’être à son tour témoin qu’il affrontera une difficulté de crédibilité qui est inhérente à la nouveauté même.

Il n’est pas ici (Mc.16,1-8)

Le sabbat terminé, Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des parfums pour aller embaumer le corps de Jésus. De grand matin, le premier jour de la semaine, elles se rendent au tombeau dès le lever du soleil. Elles se disaient entre elles : « Qui nous roulera la pierre pour dégager l’entrée du tombeau ? » Levant les yeux, elles s’aperçoivent qu’on a roulé la pierre, qui était pourtant très grande. En entrant dans le tombeau, elles virent, assis à droite, un jeune homme vêtu de blanc. Elles furent saisies de frayeur. Mais il leur dit : « Ne soyez pas effrayées ! Vous cherchez Jésus de Nazareth, le Crucifié ? Il est ressuscité : il n’est pas ici. Voici l’endroit où on l’avait déposé. Et maintenant, allez dire à ses disciples et à Pierre : “Il vous précède en Galilée. Là vous le verrez, comme il vous l’a dit.” » Elles sortirent et s’enfuirent du tombeau, parce qu’elles étaient toutes tremblantes et hors d’elles-mêmes. Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.

« Et le sabbat s’étant écoulé dans l’intervalle, Marie la Magdeleine et Marie de Jacques et Salomé achetèrent des aromates afin d’aller l’oindre. » Le sabbat où il ne faut rien faire est passé. Le temps du repos est achevé. Le sabbat dont le sens est d’anticiper une nouvelle activité du dieu, outre la création.

Les trois femmes qui sont nouvellement apparues après la mort de Jésus sont à nouveau à l’œuvre. Cette fois-ci, elles sont de nouveau trois : Salomé n’a pas été nommée au moment de la mise au tombeau, mais la voilà revenue. Remarquons aussi que la deuxième oscille d’un nom de référence à l’autre, entre Jacques et Joset.

Elles vont acheter des [aroomata], c’est-à-dire des plantes aromatiques : étant données les indications qui suivent, elles ont sans doute été les premières au marché ! Ce qu’elles vont acheter, ce sont soit des herbes, soit peut-être des préparations déjà faites avec ces herbes, qu’il s’agisse d’huiles, d’onguents ou de parfums : on imagine sans peine que cela soit aussi chez le même marchand. Toutefois, c’est le produit brut qu’indique Marc. Elles vont ainsi pouvoir, à défaut d’honneurs funèbres (il n’est pas prévu de cérémonie d’hommage), prendre soin du corps du défunt selon la coutume juive d’alors, en lavant le corps (ce qui est sûrement très nécessaire étant donné le traitement qu’il a subi), puis en le frottant d’herbes aromatiques et d’huile. Seule la mise en un linceul a jusqu’à présent respecté la coutume, et on peut imaginer qu’elles comptent bien faire tout ce qu’elles peuvent, même après.

« Et au petit matin, le premier après le sabbat, elles vont sur le tombeau le soleil une fois levé. » Les deux premières de ces femmes, Marc nous l’a précisé, ont bien repéré l’emplacement, elles n’ont besoin de personne pour se rendre sur le lieu du tombeau.

Avec ses précisions de temps, Marc nous laisse comprendre que ce que les femmes se sont promis de faire ne souffre pour elles aucun délai. Le sabbat a fini la veille au soir, mais la nuit, pas moyen d’acheter quoi que ce soit : donc, dès l’ouverture du marché, elles s’y sont rendues ; puis, alors que le soleil est en train de se lever, sans laisser passer le moindre jour supplémentaire, les voilà en route pour le tombeau. Il fait jour, ce qui laisse entendre qu’elles voient clair, qu’elles ne peuvent se faire abuser par des formes confuses ou des ombres mal interprétées.

« Et elles se disaient l’une à l’autre : « qui nous fera rouler la pierre hors la porte du monument ? » Mais tout n’est pas réglé pour autant. Les femmes sont allées aussi vite qu’il leur est possible dans la succession des différents tâches que suppose leur projet. Mais elles n’ont pas emmené qui que ce soit avec elles pour ouvrir.

Or, Marc nous l’a dit, le tombeau est fermé par une pierre qui a été roulée devant. L’ouverture de l’excavation est normalement telle qu’un humain puisse la passer sans se courber trop : cela donne une idée de la taille minimale de la pierre obstruant l’orifice. Même si celle-ci est supposée rouler, elle n’est pas pour autant lissée à cet effet ; il n’est prévu en effet de la rouler qu’une seule fois, on n’entre pas ni ne sort continûment d’un tombeau (il ne s’agit pas d’un caveau, comme nous en connaissons encore dans nos cimetières).

Les femmes se demandent donc qui va leur rouler la pierre : sans doute s’avouent-elles ainsi qu’elles-mêmes ne s’en reconnaissent pas capables. Mais comment trouver quelqu’un ? Il est vrai que n’importe quelle rencontre de hasard pourrait faire l’affaire, elle expliqueront assez facilement leur propos. Et on voit par là-même qu’elles ne manquent pas de courage, car pour demander de l’aide, il leur faudra expliquer pourquoi le corps du défunt n’a pas été préparé avant l’ensevelissement, ce qui peut conduire à des réticences voire pire.

« Et levant les yeux elles observent qu’a été roulée la pierre : elle était en effet particulièrement grande. » Mais les voilà sur place, toutes à leur interrogation, et là : surprise ! Elles portent leur regard sur le but de leur périple et voilà qu’elles découvrent le tombeau ouvert. Marc prend alors le temps de nous dire que la pierre était « particulièrement grande« , autrement dit la question que se posaient les femmes était loin d’être un détail.

Le lecteur est mis par Marc au point de vue des femmes, avec beaucoup d’adresse. Et il se pose aussitôt la question : « qui ?… » Et aussi : « pourquoi ?… » Mais à cette deuxième question, si on sait le propos qu’elles ont en venant, on tend à répondre aussitôt : « pour la même chose que nous ! » Peut-être en effet ne sont-elles pas les premières. Peut-être que malgré leur empressement, d’autres ont eu le même désir et les ont devancées. Comment savoir ? Une seule réponse, il faut aller voir.

« Et une fois pénétrée dans le tombeau, elles voient un jeune homme siégeant du côté droit enveloppé d’un habit brillant, et elles sont dans la stupeur. » Elles entrent donc, et en effet quelqu’un les a précédées. Pas d’autres femmes, comme peut-être elles auraient pu le penser, ni un groupe d’hommes, de disciples peut-être. Non, c’est une jeune homme seul qui est là.

Il « siège du côté droit« , ce qui est un détail très précis. Il a la saveur du témoignage visuel, soit parce qu’il est en effet recueilli comme tel, soit pour un « effet de réel ». Mais cela montre aussi qu’il n’est pas au centre du tombeau, c’est-à-dire là où le corps a été déposé. Il est aussi « enveloppé d’un habit brillant« , ou clair, ou encore blanc. Il ne s’agit pas d’une teinte terne, mais brillante et lumineuse. L’image est frappante, elle fait contraste pour les femmes, sans aucun doute, avec l’obscurité relative du tombeau, même ouvert.

A cette vue, les femmes sont « frappées d’effroi » ou de stupeur« . On peut comprendre : un homme seul, aussi jeune et vigoureux soit-il, n’aurait pu rouler cette pierre « particulièrement grande« . Il est assis, c’est-à-dire qu’il n’est pas occupé, comme les femmes comptaient le faire, à prendre soin du corps du défunt. Mais ce corps est absent du tombeau, il est même absent du texte lui-même !!! Ainsi donc, elles venaient seules à un tombeau fermé (et c’était un problème) renfermant le corps d’un défunt ; voilà qu’elles trouvent un tombeau ouvert avec une personne bien vivante à l’intérieur, qui ne se cache nullement, mais qui est de côté, comme attendant, mais aussi mettant en évidence une absence, celle de ce fameux corps.

Il y a de quoi être saisi par la stupéfaction : que de questions doivent agiter leurs esprits ! Mais aussi quel arrachement à leur affection que l’absence de ce corps : c’est tout ce qu’elles avaient encore pour garder un lien avec le défunt aimé. Si nous avons connu des personnes dont le défunt s’est trouvé égaré ou confondu avec un autre par les pompes funèbres (cela arrive, hélas), nous avons pu être témoin du bouleversement que cela provoque.

« Or il leur dit : ne soyez pas dans la stupeur : c’est Jésus que vous cherchez, le Nazarénien, le crucifié. Il a été réveillé, il n’est pas ici; voici le lieu où il avait été posé. » Le jeune homme prend la parole. D’abord pour leur interdire leur réaction première : « ne soyez pas dans la stupeur« . Facile à dire, il est des réactions qui ne se contrôlent assurément pas. Étonnamment, il parle avec autorité, il fait une injonction.

Mais il ne s’arrête pas là, et précise : « c’est Jésus que vous cherchez, le Nazarénien, le crucifié. » Il connaît donc l’identité de celui qui reposait dans ce tombeau, et il la connaît d’une part relativement à ce qui est le plus ancien (il vient de Nazareth), d’autre part relativement à ce qui est le plus récent (le crucifié). Avec cette désignation, il embrasse tout l’itinéraire de Jésus. Evidemment que si elles sont là, c’est parce que c’est lui qu’elles cherchent, l’étonnement ne vient pas de là. N’importe qui aurait pu le dire, à condition de savoir aussi que c’était là qu’il avait été déposé. Or cela s’est fait à la hâte, et en petit comité.

Et puis la parole suivante, qui doit faire l’effet d’une bombe : « Il a été réveillé, il n’est pas ici ; voici le lieu où il avait été posé. » Le mot « réveillé » peut aussi être traduit « relevé » : c’est l’idée d’avoir été couché et d’être désormais debout. Suivant les contextes, on traduira par « réveillé » (si l’on dormait) ou par relevé (si l’on était tombé). Là, on est bien en peine de savoir comment le dire, puisqu’une fois mort, il est plutôt rare que la situation change ! C’est peut-être là qu’il faut inventer un nouveau mot, « ressuscité« .

Le mot est au passif, il ne s’est pas réveillé (ou relevé), mais l’a été par un autre, qu’on ne nomme pas. Et comme une évidence, le jeune homme ajoute qu’il « n’est pas ici« , et invite à constater le lieu, qu’il n’occupe pas, où le corps avait été posé (là aussi, à la voix passive : il ne s’est pas plus déposé qu’il ne s’est relevé). A-t-il quitté les lieux de lui-même ? A-t-il été non seulement relevé mais entraîné ou emporté ailleurs ? Son absence n’est pas expliquée, elle est posée comme une évidence. Le tombeau n’est pas le lieu pour lui, c’est tout ce qu’on peut dire !

« Mais retirez-vous, dîtes à ses disciples et à Pierre : « il vous précède dans la Galilée : là vous le verrez comme il vous a dit. » Mais on dirait que ce jeune homme est chargé de faire le ménage : voici qu’après avoir déclaré l’absence de Jésus de ce lieu, il en chasse maintenant les femmes ! « Retirez-vous« . Le tombeau n’est décidément pas le lieu où il faut se tenir, pour personne en fait. Le mot de [mnèméione], qui est à la fois le tombeau et le mémorial, le lieu du souvenir, n’est pas le lieu à fréquenter. Il ne s’agit pas de se souvenir pour rejoindre l’absent de ces lieux, il s’agit de quitter les lieux de la mort et du souvenir. Ces deux réalités sont désormais inadéquates ou inopérantes pour rejoindre Jésus.

Mais les femmes ont une mission pour les disciples et Pierre, tous terriblement absents depuis de longues pages. Aller leur dire, ou plutôt leur rappeler (« comme il vous a dit« ) : « il vous précède dans la Galilée : là vous le verrez« . Les disciples ne sont pas « hors-jeu » malgré leur défaillance éclatante, ils sont remis en jeu. Ils sont remis en jeu par le message livré par le jeune homme, sans doute selon la volonté de celui qui l’a envoyé là. Ils sont remis en jeu par l’intermédiaire des femmes, qui sont les nouveaux personnages apparus dès la mort de Jésus et qui sont les actrices premières de cet « après-la-mort ». Ils ont pour consigne d’aller le voir où il se tient, « dans la Galilée« . Ils le suivaient, ils le voyaient, ils l’écoutaient. Ils ont encore cela à faire, toujours dans la même zone géographique où s’est déroulé l’essentiel de son ministère.

Je souligne le mot : « il vous précède » : ce n’est pas un mot neutre. Il souligne l’avance de Jésus, et ce faisant, le retard des disciples. Jésus a un coup d’avance, il a l’initiative, il déjoue les prévisions y compris des disciples. De cela aussi les femmes sont témoin : il a aussi déjoué leurs attentes, à elles en premier. Et plus que jamais, Jésus a un coup d’avance, il précède. Il est partout déjà là, on ne peut plus que le rejoindre où il se trouve déjà. Autant dire qu’on peut le chercher où qu’on aille, il y est toujours déjà.

« Et ressorties elles s’enfuient du monument. Car un tremblement les avait saisies ainsi qu’un égarement ; et elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur. » La réaction des femmes est tellement naturelle ! Tout ceci est trop bouleversant, elles s’enfuient. Cette réalité fait trop peur, elle déjoue trop. Le cerveau humain est paramétré pour prédire, comme nous le prouvent les neuro-sciences. Mais il y a ici, non seulement trop d’imprévu, mais trop d’imprévisible ! Essentiellement imprévisible. Ce Jésus-là est désormais tout imprévisible, et qui le fréquenterait serait en permanence déjoué dans ses prévisions et ses attentes. Comment se situer alors à ses côtés ? Comment y vivre ? Il y a vraiment de quoi fuir.

Et « elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur. » c’est le dernier mot de l’évangile de Marc. Toutes les études montrent que le témoignage de Marc s’arrêtait initialement ici. Sur un échec. Non sur l’échec de Jésus : la mort ne l’a pas arrêté ! Mais sur l’échec de la mission confiée à d’autres. Dès le début, cela bloque, la mission n’est pas accomplie, la parole n’est pas rapportée !!

Le « elles ne dirent rien à personne » peut bien dire avant tout que, dans une fuite éperdue, les femmes pourtant courageuses, dans un premier temps en tous cas, ne sont pas en état de dire quoi que ce soit à qui que ce soit rencontré en chemin. Peut-être qu’après, ayant repris leurs esprits, elles ont commencé par se parler entre elles, puis petit à petit à d’autres, notamment aux disciples. Mais tel n’est pas l’effet premier produit par l’écrit de Marc, il affirme avant tout l’absence de parole rapportée, là où pourtant on demandait qu’elle soit transmise.

Pourtant, elle a bien dû l’être, puisque Marc écrit cet évangile ! Et c’est sur ce décalage évident qu’il choisit de clore son témoignage, comme sur ce qui fait réfléchir les lecteurs : attention, lecteur, tu ferais bien de fuir toi aussi, si tu as bien compris. Tu seras trop dérouté, tu seras constamment pris à contre-pied, si tu veux servir ce Jésus-là, celui qui « n’est pas ici« . Mais aussi, lecteur, si la parole t’es tout de même parvenue, tu vois bien que ce n’est pas grâce aux disciples, puisque les défaillances sont de toutes parts. Donc, toi aussi, si tu veux être disciple, reconnais d’avance ta défaillance, et la puissance de la parole qui la vainc aussi. Comme Jésus a vaincu la mort, sa parole vainc la défaillance : c’est elle qui est puissante, pas toi.

Et puis il y a un écho extraordinaire ici à l’incipit de son évangile : « Commencement de l’évangile de Jésus, christ, fils de dieu » : il s’agit d’un commencement. Et nous voici, en effet, au commencement. Comme si ce titre visait cette fin où il semble que tout soit à faire et où c’est bien celui qui est dans le titre qui fait. Cet écrit de Marc n’est qu’une longue introduction au commencement.

Rideau (Mc.15,42-47)

Déjà il se faisait tard ; or, comme c’était le jour de la Préparation, qui précède le sabbat, Joseph d’Arimathie intervint. C’était un homme influent, membre du Conseil, et il attendait lui aussi le règne de Dieu. Il eut l’audace d’aller chez Pilate pour demander le corps de Jésus. Pilate s’étonna qu’il soit déjà mort ; il fit appeler le centurion, et l’interrogea pour savoir si Jésus était mort depuis longtemps. Sur le rapport du centurion, il permit à Joseph de prendre le corps. Alors Joseph acheta un linceul, il descendit Jésus de la croix, l’enveloppa dans le linceul et le déposa dans un tombeau qui était creusé dans le roc. Puis il roula une pierre contre l’entrée du tombeau. Or, Marie Madeleine et Marie, mère de José, observaient l’endroit où on l’avait mis.

« Et comme il se faisait déjà tard, dès lors que c’était la préparation, c’est-à-dire la veille du sabbat,… » Tous ces évènements se sont déroulés un vendredi, désignation pour nous familière d’un jour de la semaine, mais qui est plutôt pour les Juifs d’alors « la préparation », c’est-à-dire la veille du sabbat, où l’on se prépare au sabbat. Or il faut garder en mémoire que les jours commencent pour eux avec le soir (« il y eut un soir, il y eut un matin« , scande le premier récit de création).

Ainsi donc, même si les ténèbres se sont faites jusqu’à la neuvième heure, celle-ci n’est pas encore la fin du jour. La lumière revenant, elle n’est pas là pour longtemps encore, et quand viendra le coucher du soleil, ce sera le sabbat où l’on ne peut plus agir, effectuer un travail.

« … vint Joseph, celui d’Arimathie, honorable membre du conseil, qui était lui aussi dans l’attente du règne du dieu, ayant du courage il entra chez Pilate et réclama le corps de Jésus. » Un nouveau personnage apparaît, qui n’a pas été nommé jusqu’alors : décidément, tout est neuf depuis que Jésus est mort. Il s’agit d’un Joseph, et Marc précise « celui d’Arimathie« , ce qui laisse entendre que, dans la communauté des premiers disciples, il y a plus d’un Joseph. Rien d’étonnant à cela d’ailleurs, le prénom étant on ne peut plus courant.

Par ailleurs, on ne sait rien de ce personnage, ce qui ne permet donc pas de recouper les informations, et par conséquent d’en faire à proprement parler un personnage « historique ». Arimathie est d’ailleurs un lieu non identifié.

Mais il y a aussi d’autre précisions : il est un « honorable membre du conseil« . De quel conseil, sinon le sanhédrin, dont il a été question précédemment ? Cela veut dire qu’il n’y aurait pas eu que des ennemis de Jésus dans ce procès, mais que celui-ci n’a pas osé ou trouvé le moyen d’intervenir. C’est un peu difficile à croire, surtout étant donnée l’ambiance qui a été décrite autour du procès, où n’apparaissent jamais de dissensions dans le groupe des grands-prêtres, et où même le procès de Jésus fait depuis longtemps se rapprocher prêtres, scribes, pharisiens et hérodiens, habituellement plutôt en opposition. Marc essaye pourtant de nous dire que ce Joseph « était lui aussi dans l’attente du règne du dieu« , c’est-à-dire qu’il était dans la tendance d’abord du baptiste, puis de Jésus.

Mais peut-être tout ceci est-il une construction pour expliquer comment quelqu’un s’est déterminé à entrer chez Pilate et à réclamer le corps de Jésus. Il faut pour cela tenir à Jésus d’une part, avoir les moyens d’entrer chez Pilate pour lui faire une telle demande d’autre part. L’invention d’un tel personnage expliquerait ces deux choses. Certains historiens pensent que Jésus, comme tous les condamnés par crucifixion, a été tout simplement jeté à la fosse commune : tel n’est pas l’avis de Marc.

En tous cas, on voit la motivation prochaine : le soir va tomber, et si on veut l’enterrer même sommairement, selon la coutume juive, il faut le faire avant que le sabbat ne commence, et donc le temps se fait bref pour se déterminer. Joseph serait celui qui se serait décidé et qui en avait les moyens.

« Pilate s’étonna qu’il soit déjà mort et ayant convoqué le centurion il lui demanda s’il était mort depuis longtemps ; et renseigné par le centurion, il fit donner le cadavre à Joseph. » La mort par crucifixion, on l’a dit, se faisait plutôt au long d’une agonie durant plusieurs jours : l’étonnement de Pilate est donc tout-à-fait normal, et l’on peut comprendre qu’il prenne ses renseignements, il n’est pas question de se faire duper. Pas question, par exemple, de dépendre un condamné qui ne serait pas mort, et qui échapperait ainsi à sa sentence.

En nous rapportant cela, Marc nous indique au passage la réalité de la mort de Jésus, mort dûment constatée et attestée par les autorités compétentes. Le centurion est sans doute le même que celui déjà mis en scène par Marc, celui qui a constaté la mort, et non seulement cela mais aussi la manière de mourir de Jésus. C’est d’ailleurs le seul qui porte ce grade de centurion dans toute l’œuvre.

Notons aussi une nuance de point de vue : Joseph a demandé un corps, Pilate donne un cadavre (ou une dépouille, quelque chose qui pend, en tous cas). L’un est un mot de respect, l’autre de routine ou de constat, mais là aussi un mot qui dit crûment la réalité, sans détour. Il est bien mort, pas de doute à ce sujet.

« Et une fois acheté un linceul, après l’avoir dépendu, il l’enveloppa du linceul et le mit dans un tombeau qui avait été excavé dans le rocher et il roula une pierre devant l’entrée du tombeau. » Notre Joseph a en effet des moyens : il peut aussi acheter un linceul (tout ce qui est tissu est précieux dans l’antiquité, et même longtemps après) et y envelopper le corps dépendu de Jésus. Autant qu’il est possible à la hâte, les coutumes sont respectées et l’honneur est rendu au mort.

Et puis il le met dans un tombeau, mot qui signifie aussi bien un mémorial : le [mnémèïon] (comme dans mnémotechnique) montre à la fois le lieu d’une sépulture et le lieu du souvenir. La fonction est bien souvent encore la même, aujourd’hui. Mais il n’est pas neutre de le noter ici : on est déjà dans la logique du souvenir, de l’évocation de ce qui est révolu, bien fini. Comment ce tombeau est disponible, comment Joseph l’a obtenu, Marc ne le dit pas.

Que ce tombeau soit « excavé dans le rocher« , rappelle celui qu’acquiert avec difficultés Abraham, à Hébron, afin d’y ensevelir Sarah : « Intervenez pour moi auprès d’Éphrone, fils de Sohar, pour qu’il me cède la caverne de Macpéla qui lui appartient et qui se trouve au bout de son champ. Qu’il me la cède contre sa valeur en argent, comme une propriété funéraire au milieu de vous. » (Gn.23,8-9) Si les habitants sont prêts à le laisser enterrer sa femme, mais ne veulent pas lui vendre un terrain pour cela, c’est parce qu’il ne veulent pas qu’Abraham acquière ainsi un droit et une propriété, que sa présence ici soit désormais légitime. On a peut-être un peu la même idée, dans l’ensevelissement de Jésus, d’une présence fondatrice, d’un lieu-repère pour la suite. Car pour Abraham, ce tombeau est la toute première étape de la réalisation de la promesse d’une terre. C’est comme si Marc nous suggérait que là aussi, il y a la première étape de réalisation d’une promesse.

« Or Marie la Magdeleine et Marie de Joset regardaient où il était mis. » Voici encore deux des trois femmes précédemment nommées, il n’y a plus Salomé. Et là encore, comme depuis un lieu à distance elles avaient, durant la mort de Jésus, regardé (on se souvient de quel type de regard), ici à nouveau, elles regardent du même regard attentif aux détails, du même regard qui cherche à comprendre. Et l’on sent déjà qu’elles veulent garder le souvenir précis d’un lieu où elles comptent revenir. Mais le rideau tombe sur la scène qui a toute l’apparence d’une scène finale.

Le plus impressionnant, me semble-t-il, en tout cela, c’est l’absence de particularité. tout est raconté comme si aucun détail ne venait individualiser ce qui se passe, mais comme si au contraire tout était ce qu’il y a de plus commun à tous. Même pas de détails particuliers qui le cèderait aux coutumes juives : non, c’est le destin de tous qui est montré en ces traits simples et universels : respect du corps, mise dans un linge, mise en un tombeau. La mort de Jésus, clairement attestée pour qu’elle ne puisse être mise en doute (il est bien mort), est la mort de tout le monde. Il est mort comme tout le monde est mort ou sera mort un jour. Et par voie de conséquence, tout être humain est un jour dans l’état où est Jésus. Le Jésus de Marc, si individuel et si particulier, si inimitable jusqu’à présent, est maintenant, dans sa mort, celui qui rejoint tous sans exception et que tous rejoignent.

Des femmes disciples (Mc.15,40-41)

Il y avait aussi des femmes, qui observaient de loin, et parmi elles, Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques le Petit et de José, et Salomé, qui suivaient Jésus et le servaient quand il était en Galilée, et encore beaucoup d’autres, qui étaient montées avec lui à Jérusalem.

« Or il y avait aussi des femmes… » Les ténèbres se lèvent sans doute, puisque Marc nous a dit qu’elles s’étaient établies depuis la sixième jusqu’à la neuvième heure. Et voilà qu’elles laissent apparaître un groupe dont il n’a pas du tout été question jusqu’à présent.

La mort de Jésus et le déchirement du rideau du sanctuaire ont donné la parole à un non-Juif, ils jettent maintenant la lumière sur des femmes. Comme si l’on faisait désormais le tour de ce qui, jusqu’à présent, ne comptait pas.

« … qui regardaient depuis loin [depuis longtemps],… » Ces femmes n’étaient pas dans le champ, jusqu’à présent. Elles regardaient : Marc le dit avec le verbe [théooréoo], qui est employé pour les spectateurs aux jeux, pour une inspection, pour l’examen d’une idée : il s’agit d’un type regard qui approfondi, qui admire, qui cherche à comprendre, qui relève les détails, qui conduit la réflexion mais aussi est conduit par elle.

Ces femmes, nous dit Marc, regardaient [makrothén], adverbe construit à partir de l’adjectif [makros], long, qui signifie de loin ou depuis longtemps. Et Marc augmente encore cette distance en le faisant précéder de la préposition [apo], à partir de, en partant de : on comprend que le groupe des femmes a été tenu à distance, qu’il se serait autrement approché mais que cela ne lui a pas été permis.

Les femmes n’ont, elles, pas eu peur de se manifester, même si elles sont restées impuissantes à empêcher quoi que ce soit. Peut-être que leur insignifiance sociale (c’est la réalité du temps) rendait leur identification moins risquée ? Néanmoins, de là où elles étaient, les femmes n’ont perdu aucun détail.

« … parmi lesquelles et Marie la Magdaléène, et Marie la mère de Jacques le mineur et de Joset, et Salomé,… » Trois femmes en particulier sont nommées, comme si leur présence comptait particulièrement. La première d’entre elles, « Marie la Magdaleine« , est nommée ici pour la première fois : le lecteur ne peut qu’être surpris d’un nom qu’il n’a jamais rencontré, comme lecteur du moins. La deuxième, « Marie la mère de Jacques le petit et de Joset« , est peut-être à rapprocher de celle que nomment les habitants de Nazareth : « N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de Joset, de Jude et de Simon ? » (Mc.6,3) En ce cas, il s’agirait de la mère de Jésus, sur laquelle Marc reste généralement discret, voire distant comme on l’a déjà constaté, avec le souci de privilégier la communauté de foi sur les liens du sang. La troisième, « Salomé« , comme la première, n’a pas été précédemment nommée.

En fait, il s’agit d’une anticipation : ces trois sont surtout distinguées par la suite, et Marc prépare son lecteur.

« … qui lorsqu’il était en Galilée le suivaient et le servaient,… » Marc nous dévoile à présent quelque chose qu’il ne nous avait absolument pas dit in situ, à savoir que ces trois femmes, pendant tout le déroulement de son ministère en Galilée, étaient elles aussi de son itinérance.

Elles le suivaient , ce qui est très exactement le mot quasi « technique » pour ceux qui sont devenus disciples de Jésus, et elles le servaient , ce qui laisse entendre un dévouement aux tâches pratiques de la vie quotidienne.

Cette indication rétrospective de Marc révèle qu’il y a des choses qu’il a choisi de taire, ou du moins de réserver. Il faudrait donc adjoindre ces femmes au nombre des disciples itinérants, il faudrait reprendre tous les moments et se les ré-représenter avec ces femmes dans le groupe. Le groupe autour de Jesus apparaît rétrospectivement plus novateur qu’il n’y paraissait : mais Marc a gardé jusqu’à présent le dévoilement de cela, comme si l’ouverture aux non-Juifs (avec le Centurion) et aux femmes faisait partie des nouveautés déclenchées par la mort de Jesus.

« …et de nombreuses autres qui étaient montées avec lui à Jérusalem. » Il y a ces trois-là, mais pas seulement : et elles sont nombreuses, les femmes. Et elles le sont devenues d’autant plus quand il est monté à Jérusalem. On se souvient dans quel contexte, dans quel pressentiment du danger mais aussi dans quel volonté de l’affronter et de tout tenter, au grand effroi de ses disciples, Jesus avait choisi de prendre la direction de Jérusalem. Eh bien les femmes étaient là, et l’on découvre maintenant qu’elles se sont faites encore plus nombreuses avec lui dans ce choix résolu. Discrètes, passées jusqu’à présent sous silence, et peut-être réservées pour l’heure ultime, les femmes se révèlent maintenant comme des disciples d’une trempe tout-à-fait remarquable !

En se retirant après la mort de Jésus, les ténèbres laissent désormais voir tout ce à quoi nous étions restés aveugles.

Inspiration et expiration (Mc.15,33-39)

Quand arriva la sixième heure (c’est-à-dire : midi), l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. Et à la neuvième heure, Jésus cria d’une voix forte : « Éloï, Éloï, lema sabactani ? », ce qui se traduit : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » L’ayant entendu, quelques-uns de ceux qui étaient là disaient : « Voilà qu’il appelle le prophète Élie ! » L’un d’eux courut tremper une éponge dans une boisson vinaigrée, il la mit au bout d’un roseau, et il lui donnait à boire, en disant : « Attendez ! Nous verrons bien si Élie vient le descendre de là ! » Mais Jésus, poussant un grand cri, expira. Le rideau du Sanctuaire se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas. Le centurion qui était là en face de Jésus, voyant comment il avait expiré, déclara : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu ! »

« Et une fois survenue la sixième heure, l’obscurité survint sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. » [Skôtôs], ce sont les ténèbres, l’obscurité, souvent les ténèbres de la mort ou des enfers. Chez Sophocle, dans Œdipe à Colone, elles sont mêmes personnifiées. On se souvient qu’Œdipe, à la révélation insupportable de l’horreur où il est en ayant tué son père et épousé sa mère, se saisit des agrafes d’or tenant le vêtement du cadavre de Jocaste qui vient de se pendre, et s’en crève les yeux. Les ténèbres de ses yeux rejoignent ainsi les ténèbres de son état, et le préservent en même temps de croiser jamais le moindre regard qu’il ne saurait plus soutenir. Le mot [Skôtôs] peut aussi signifier, plus subjectivement, la cécité, le vertige, l’éblouissement ; et de manière plus figurée, l’infortune, l’incertitude, l’aveuglement de l’esprit, l’ignorance, l’erreur.

Il me semble que ce sont toutes ces « ténèbres » que Marc évoque comme s’étendant du milieu du jour au milieu de l’après-midi : la scène précédemment dépeinte ne change pas, les passants continuent de passer et d’invectiver en passant. Les grands-prêtres et les scribes, sans doute, se tiennent toujours là en échangeant entre eux leurs moqueries. Les autres condamnés, pendants à leur mât, sont sans doute de moins en moins diserts car eux aussi commencent à étouffer. Notre condamné ne dit toujours rien. Et cet état qui dure, où rien ne se passe, est comme souligné par ces ténèbres : l’aveuglement demeure, il dure, personne ne remarque que ce condamné est devenu un grand silencieux, personne ne remarque la qualité ni le sens de son silence. Marc nous a laissé comprendre qu’il était silence d’attente et d’attention.

Mais la mort commence à envahir ce condamné, les ténèbres de la mort le rejoignent. Et pendant qu’aveuglement de l’esprit et ignorance deviennent chez les autres de plus en plus évidents, le condamné lui sent les ténèbres de la mort le gagner, monter en lui.

« Et à la neuvième heure Jésus appela à grands cris d’une voix forte : « Eloï, Eloï, lema sabakhthani ? », ce qui veut dire : « Mon dieu, mon dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » L’attente où se tient le condamné serait-elle déçue ? La mort, voici qu’il la sent venir, et son dieu-père n’est toujours pas intervenu, quand lui se tient sur la réserve et accepte tout pour laisser à celui-ci la pleine liberté de ses initiatives.

Un cri jaillit alors de ses lèvres depuis le fond de son cœur, et c’est une interrogation : pourquoi m’as-tu abandonné ? L’évidence est là, la mort est sur le point de le submerger, il le sent, il le sait. Il va être englouti sans rémission dans ce grand rien qu’est la mort, il va disparaître, cesser d’être. Et ce cri n’est pas seulement un cri qui dit la sensation, l’expérience de cet abandon, le constat que le dieu-père n’a pris aucune initiative, pas même dans ce long moment où il ne se passe plus rien et où les jeux sont faits. Ce n’est pas seulement un cri qui dit l’abandon, mais un cri qui demande : pourquoi ? Le condamné fait aussi, en même temps, l’expérience de la perte de sens, lui-même ne sait plus pourquoi il est là, et s’il faisait l’expérience de l’isolement absolu au milieu de toutes les moqueries et les sarcasmes des uns et des autres, il n’a plus non plus la moindre sensation ni perception de la présence de son dieu-père.

Et pourtant, pourtant, au bord de ce gouffre effrayant, dans cette déréliction totale et absolue, il choisit ses mots. Marc met dans la bouche de son Jésus un cri qui n’est pas forgé par lui-même, mais qui est tiré d’un psaume, toujours le même. Ç’en sont même les premiers mots. Et mettre ces mots du psaume dans la bouche de Jésus, n’a pas le même sens que de les introduire dans la narration. Ou plutôt si, mais cela opère un déplacement, un décalage. Quand Marc cite le Ps.21 « ils me percent les mains et les pieds, ils tirent au sort mon vêtement…« , il nous donne une clé de compréhension, à nous lecteurs : cela se passe comme cela était annoncé, c’est l’accomplissement du grand dessein de salut du dieu unique. Mais quand il nous dit que c’est Jésus lui-même qui dit ce qu’il ressent, qui crie son abandon, qui hurle un « pourquoi ? » qui restera sans réponse, avec les mots du même psaume, il nous dit que Jésus choisit de croire que ce silence même, et cet abandon même, et cette déréliction même, sont l’accomplissement du grand dessein de salut du dieu unique. En choisissant de crier ce qu’il ressent avec les mots du psaume, il dit sa conviction que sans qu’il en ressente rien, sans qu’il en ait le moindre signe, avec tout le démenti de son expérience présente, le dieu-père est là. Et que glisser dans la mort se fait encore pour lui dans cette même attente de l’initiative du dieu-père.

« Et certains de ceux qui étaient à proximité dirent après l’avoir entendu : « Voilà qu’il appelle Elie ! » Le cri du supplicié ne passe pas inaperçu, il l’a poussé si fort. Ceux qui l’ont entendu, et qui ont l’habitude de réciter les psaumes pour prier, n’ont pas pu ne pas reconnaître ce psaume ; d’autant que ce sont les premiers mots, ceux qui servent de titre. Tout le monde les sait par cœur.

Dire « Voilà qu’il appelle Elie ! », c’est de l’acharnement dans la dérision. C’est faire exprès de ne pas comprendre. Personne ne peut se méprendre sur ces mots. Le respect le plus basique qu’un être humain a pour un autre qui meurt, même cela est mort en ceux-ci. Quelles ténèbres !

« Mais quelqu’un, en courant, lui donna à boire d’une éponge imbibée de vinaigre placée au bout d’une canne, en disant : « Voyons voir si Elie arrive pour le faire descendre. » Marc note la réaction empressée d’une personne. Une seule, mais il n’a pas voulu que cela fût perdu, il l’a écrit pour toujours. S’agit-il de la même proposition d’anesthésiant que précédemment ? C’est possible, c’est même probable. Un geste de pitié, un petit geste d’humanité pour soulager un agonisant dans ses derniers instants.

Mais même ce petit geste d’humanité, il se sent obligé de le voiler sous les apparences d’une participation à la dérision générale. Il reprend les mots des grands-prêtres à propos de la descente du ciel dans les éclairs et le tonnerre : voyons si Elie va soudain le faire descendre du ciel dans les éclairs. Comme il est difficile, parfois, de rester humain, de rester droit, de rester fidèle à soi et à son inspiration profonde, quand tout le climat est à la violence et à la dépréciation de certains ! Comme on se sent « obligé » de concéder ne serait-ce qu’un peu à cette tendance qui est pourtant abjecte. Je trouve que notre atmosphère de ces derniers temps est tout aussi irrespirable, avec une espèce d’injonction faite à tous et à chacun de condamner toujours les mêmes, sous peine d’être violemment rejeté aussi et mis au ban de tous.

« Jésus cependant, laissant échapper un grand cri, expira. » La mort aura été rapide, pour ce condamné-là. Ce n’aura pas été l’habituelle agonie de deux ou trois jours : quelques heures à peine. C’est étonnant.

Autre étonnement, voilà un crucifié qui meurt en poussant un cri puissant et en expirant. Alors que la mort par crucifixion est une mort par étouffement, c’est-à-dire où le supplicié cherche en vain à aspirer de l’air. Lui en a au contraire donné. Tout s’achève pour lui, non dans une aspiration, mais dans une expiration. Il donne tout ce qu’il a, alors même qu’il n’a plus.

Tout se passe comme si, dans la narration de Marc, après avoir exprimé son ressenti de solitude totale et de perte de sens, mais de l’avoir exprimé d’une manière qui marquait son choix délibéré et renouvelé de faire confiance à ce dieu-père qui l’a engagé sur ce chemin, il faisait lui-même le saut dans la mort désormais inéluctable. Comme si, ayant maintenant l’évidence qu’elle était le chemin, il s’y engageait de tout son être en donnant ce qui lui reste, son souffle et sa vie. Exactement comme il l’avait anticipé dans la dernière cène avec ses disciples, il dépasse l’évènement, autrement purement subi, par la force de son consentement. quand l’aspiration le cède à l’expiration, la passion devient action.

« Et le rideau du sanctuaire fut déchiré en deux depuis le haut jusqu’en bas. » Nouvel étonnement : voici un déplacement soudain dans la narration de Marc. Si cette phrase disparaît, les deux phrases, précédente et suivante, semblent en continuité parfaite, logique. Pourquoi Marc ajoute-t-il cela ? Et pourquoi là ?

Le rideau du sanctuaire est constitutif du tout premier sanctuaire, au désert : dans l’Exode, sitôt après la conclusion de l’alliance (Ex.24), le dieu ordonne que les fils d’Israël lui construisent un sanctuaire « et je demeurerai au milieu d’eux. Je vais te montrer le modèle de la Demeure et le modèle de tous ses objets : vous les reproduirez exactement. » (Ex.25,8b-9). Il détaille d’abord l’arche, la table, les vases et les outils du sanctuaire ; puis il détaille les dimensions, les matériaux et l’architecture de la demeure, qui sera montable et démontable pour accompagner les pérégrinations du peuple dans le désert. Une fois la demeure dressée vient la confection et l’installation du rideau : « Puis tu feras un rideau de pourpre violette, pourpre rouge, cramoisi éclatant et lin retors ; ce sera une œuvre d’artiste : on y brodera des chérubins. Tu le fixeras à quatre colonnes en acacia et tu les plaqueras d’or, munies de crochets en or et posées sur quatre socles en argent. Tu fixeras le rideau sous les agrafes et là, derrière le rideau, tu introduiras l’arche du Témoignage. Le rideau marquera pour vous la séparation entre le Sanctuaire et le Saint des saints. Tu placeras le propitiatoire sur l’arche du Témoignage dans le Saint des saints. À l’extérieur du rideau, tu poseras la table et, en face d’elle, le chandelier : la table côté nord de la Demeure, et le chandelier côté sud. Enfin, pour l’entrée de la tente, tu feras un voile en pourpre violette, pourpre rouge, cramoisi éclatant et lin retors : ce sera une œuvre d’artisan brocheur. » (Ex.26,31-36).

J’ai cité un peu longuement, mais il me semble qu’ainsi on comprend bien : le rideau est une partie essentielle du sanctuaire, il le sépare en deux parties (quand le voile en garde l’entrée) : l’une, le [débîr], ou « Saint des Saints« , qui est le cœur du sanctuaire, sa partie la plus reculée, la plus secrète, celle qui est vraiment le lieu où demeure le dieu, l’autre le [hékal], ou « Saint« , qui est le sanctuaire mais plutôt là où l’homme agit devant le dieu. Car en effet, la [shékinah], ou « présence« , est au-dessus de l’arche (non dedans, on n’enferme pas le dieu), entre les ailes des chérubins, et elle est introduite derrière le rideau. Mais devant est la table où seront placées les offrandes, où l’on allumera le chandelier, etc. Seuls les prêtres pénètrent dans le [hékal], ils le font tous les jours, c’est leur service au temple. Mais seul le grand-prêtre pénètre dans le [débîr], et une seule fois par an, justement pour la propitiation, c’est-à-dire pour faire l’expiation de tous les péchés du peuple. Tout cet ensemble se retrouve dans le temple de pierre, car la tente en est le modèle, c’est elle qui reproduit ce que Moïse a vu sur la montagne. On pense que le rideau du sanctuaire y mesurait environ 18m de haut, et Flavius Josèphe rapporte qu’il aurait eu environ 12cm d’épaisseur et que la force de traction combinée de chevaux attachés des deux côtés n’aurait pas suffi à le déchirer.

Alors que peut bien signifier la mention d’une telle déchirure, totale, normalement impossible, sitôt après la mort de Jésus ? Une déchirure qui part du haut, hors de portée des hommes ? Le rideau déchiré, c’est la fin de la séparation : c’est la présence du dieu désormais accessible, « dévoilée » au sens fort ; c’est aussi sans doute l’expiation définitive de tous les péchés, qui n’a plus besoin d’être annuelle et répétée.

Est-ce pour Marc un évènement en soi, contemporain et simultané à la mort de Jésus, ou est-ce pour lui un évènement métaphorique ? Veut-il nous dire que Jésus est le grand-prêtre et que par sa mort, il entre au-delà du voile avec tous ceux à la rencontre desquels il est venu ? Veut-il nous dire que le corps-même de Jésus est le temple, et qu’en se déchirant par la mort il devient la rencontre de tous avec le dieu ? Souvenons-nous aussi que l’accusation majeure faite à Jésus dans le procès au Sanhédrin était, sans aucun appui dans les paroles rapportées précédemment par Marc, de vouloir détruire le temple puis le reconstruire en trois jours : y a-t-il ici une allusion à cela en montrant que, Jésus mort, le temple est détruit dans une de ses pièces essentielles ? Autant de questions…. Mais quelles que soient les réponses, on voit qu’elles nous ouvrent toutes à la recherche de signification de la mort de Jésus.

« Or quand le centurion qui se tenait à proximité, en face de lui, eût vu que celui-ci avait expiré, il dit : « Vraiment cet homme-ci était fils d’un dieu. » Retour sur le « lieu du crâne. L’ultime parole de la scène décrite par Marc ne revient à personne d’autre qu’à un centurion romain, quelqu’un qui n’est pas du peuple d’Israël. Ce centurion est sans doute le chef des quelques soldats qui se tiennent là pour garantir l’exécution de la peine. Lui est face à Jésus, nous dit Marc, il est aux première loges. Il voit droit. Et ce qui l’a frappé, c’est le mode de sa mort, « que celui-ci avait expiré » : il a sans doute vu, lui, d’autres exécutions par crucifixion, il sait par expérience que jamais nul crucifié ne meurt ainsi.

Le mot que Marc met en sa bouche n’est pas à prendre dans le même sens que le « fils du Béni » prononcé par le grand-prêtre au procès. Le centurion est un Romain. De ce fait, comme les Romains sont polythéistes et qu’ils ne connaissent absolument pas l’abstraction généralisante « le divin », il vaut sans doute mieux traduire « fils d’un dieu« . Et que veut dire pour un Romain une telle expression ? La notion de « fils » chez les Romains n’est pas d’abord génétique, elle marque certes une continuité mais par le biais d’un choix : d’ailleurs, la filiation adoptive est fréquente, et presque plus signifiante, chez eux. Il s’agit d’être l’objet d’un choix par une autre personne, qui se reconnaît alors comme « père » de celui-là. C’est vrai même pour les enfants biologiques, qui ne sont légitimes qu’après que le père, à qui on a porté le nourrisson, a choisi de le prendre dans ses bras et de l’élever à bout de bras au dessus de lui : c’est le geste du tollere liberum (sans quoi, l’enfant est abandonné à l’expositio : laissé en des lieux prévus dans la cité, le prenne qui voudra… ou pas). Notre centurion, impressionné par une manière de mourir qu’il n’a pas encore rencontrée, et habité comme tous les Romains par une crainte religieuse, confesse donc qu’à son avis, cet homme-là était sans doute sous la protection d’un dieu, qu’il ne nomme pas parce que cela ne lui apparaît pas.

Ce point final à la scène de la mort de Jésus n’est pas anecdotique pour Marc. Alors que les autorités du peuple n’ont pas reconnu Jésus pour le messager qu’il est, ont refusé d’authentifier sa mission comme divine, c’est un non-Juif qui, lui, reconnaît dans la seule manière de mourir de cet homme qu’il a un lien manifeste avec « un dieu » inconnu. Comme si le rideau du temple s’était déchiré vis-à-vis du monde entier. Comme si tous les hommes maintenant avaient accès au mystère de la Présence, à la Demeure du dieu parmi les hommes.

Dérision générale (Mc.15,29-32)

Les passants l’injuriaient en hochant la tête : ils disaient : « Hé ! toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, descends de la croix ! » De même, les grands prêtres se moquaient de lui avec les scribes, en disant entre eux : « Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! Qu’il descende maintenant de la croix, le Christ, le roi d’Israël ; alors nous verrons et nous croirons. » Même ceux qui étaient crucifiés avec lui l’insultaient.

« Et ceux qui passaient par là lui lançaient de mauvaises paroles en remuant leur tête et disaient : … » Le passage précédent nous a dépeint la scène, Marc nous donne maintenant les dialogues. On se rappelle que, selon toute vraisemblance (même si nous n’avons pas d’assurance à ce sujet), le lieu de la crucifixion est situé sur un mont qui est entre les deux routes qui montent vers le nord. Et quoiqu’il en soit, les mats de supplice sont toujours dressés par les Romains au bord des routes passantes ou des carrefours fréquentés. Il y a donc nécessairement de nombreux passants.

Eh bien les gens qui passent, c’est-à-dire qui sont conduits là par d’autres occupations, ne peuvent s’empêcher de jeter au passage leur mauvaise parole, comme des commentaires gratuits lancés sur Internet. Savent-ils de quoi il retourne ? Sans doute pas, à moins qu’ils n’aient entendus la rumeur… La rumeur ! Est-ce assez pour condamner quelqu’un ? Mais on a tout au long de l’histoire de ces scènes d’exécutions ou d’expiation publiques : gibets, bûchers, piloris, carcans, il y a une sorte d’habitude dans beaucoup de sociétés humaines de venir assister à l’exécution des peines, et souvent d’y manifester plus de haine et de mépris que de compassion.

La mention que les gens « remuent la tête« , dans le contexte, demande interprétation. Les gestes de nos corps sont polysémiques. Un hochement de tête vertical signifierait approbation, plus ou moins vigoureuse suivant la force de celle-ci ; elle pourrait aussi signifier une sorte de méditation devant la tristesse de certaines destinées. Un hochement de tête horizontal pourrait signifier un déni de ce qui se passe, mais aussi un déni des agissements qui ont, supposément, conduit l’accusé à cette extrémité. Un dodelinement de la tête pourrait lui indiquer une indécision, un malaise devant ce spectacle. Des « coups de bouc » signifieraient un défi lancé en direction de leur destinataire.

Je fais une remarque au passage : ce que nous décrit Marc n’est pas ce que les peintres ont souvent représenté, à savoir une foule immense rassemblée devant la croix. Il n’y a pas de rassemblement, il n’y a pas de foule rassemblée. Il y a des passants, qui ont quelque chose à faire, et qui au passage font un commentaire. Mais Marc ne dit pas qu’ils restent, ils ont autre chose à faire. Peut-être certains s’attardent-ils quelque peu devant un spectacle, mais pour la plupart, c’est plutôt l’indifférence, au fond, qui commande. Une fois lancée une invective, on continue ce qu’on avait à faire. Rester manifesterait une forme de compassion, pour des passants, mais il n’y en a pas ici.

« Allons bon ! Celui qui détruit le temple et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, descends de la croix ! » Marc met des mots sur ceux, variés sans doute, que lancent les passants. il les résume en quelque sorte. Selon lui, le condamné est d’abord interpellé comme « Celui-qui-détruit-le-temple-et-le-rebâtit-en-trois-jours. » C’est peut-être l’idée que l’épisode du temple, l’expulsion des marchands, a fait du bruit dans Jérusalem. Cela a sans doute bousculé beaucoup d’habitudes parmi les habitants, le temple étant aussi le lieu d’une puissance financière peu commune. Imaginons l’émoi dans la ville de Lourdes si les commerces liés aux activités religieuses y étaient proscrites !! Mais rappelons aussi que, dans l’évangile de Marc, à aucun moment Jésus ne prononce une phrase qui ressemble de près ou de loin à celle-ci : dans ce contexte, on parle ici d’après la rumeur, rien d’autre.

Mais il faut aussi se rappeler que chez Marc, nous l’avons lu il y a peu, c’est ce point qui a constitué l’accusation la plus substantielle dans le procès au Sanhédrin (et d’ailleurs , les témoins n’étaient pas parvenus à concorder dans leurs témoignages à ce sujet, ce qui les rendait irrecevables). Le retour du même motif, ici, se teinte d’ironie : il n’a pas pu être retenu comme motif de condamnation, mais il reparaît comme motif de dérision. Que valait donc une telle affirmation, quand celui qui la tenait n’est pas capable de se défendre…

Et c’est sans doute la grande faute du condamné aux yeux des passants : de s’être laissé prendre, de s’être laissé vaincre. Dans le vocabulaire rustre d’un Trump, le condamné est forcément un « looser », quand ceux qui méritent les égards de la foule sont et ne sont que les vainqueurs. Et c’est sans doute cela que les passants reprochent avant tout au condamné, d’avoir perdu, d’être du camp des vaincus et des perdants. Le pouvoir exerce toujours une fascination sur les foules, or à l’évidence celui-ci en est totalement dépourvu à l’heure présente. On a dit de lui qu’il avait accompli des œuvres extraordinaires (là encore, rumeurs : car nous avons vu que Marc fait tout pour ne pas attribuer à son personnage cette étiquette de thaumaturge), or que peut-il bien rester de cette réputation quand on voit maintenant ce corps lamentable qui pend de la traverse le long du mat dressé. Pas la moindre majesté là-dedans.

« Semblablement, les grands-prêtres aussi se moquaient entre eux avec les scribes,… » Les grands-prêtres sont présents eux aussi, avec les scribes. Eux ne font pas que passer, ils ont une autre intention facile à deviner : ils viennent contempler l’effet recherché de leur politique. Contrairement aux passants, eux restent ; mais ce n’est pas par compassion, c’est pour apparaître en auteurs de ce qu’ils ont obtenus, et qui n’était pas évident. Pour eux, c’est la fin de l’épisode « Jésus » et ils se félicitent d’être à la conclusion.

Ces gens font cercle, ils forment un cercle fermé, et Marc le fait remarquer d’une façon un peu redondante, « ils se moquaient entre eux avec les scribes« . Les moqueries qu’ils s’échangent ne peuvent vraiment être comprises que par eux-mêmes, ils se « lâchent » un peu entre gens du même monde. Entre eux, ils n’ont pas le souci d’une image à défendre, ils peuvent se laisser un peu aller. Et l’œuvre commune qui a abouti à cette exécution a rapproché les parties : scribes et grands-prêtres sont des partis plutôt en opposition d’habitude ; mais là, ils se sont rapprochés, et suffisamment pour plaisanter ensemble. Et que disent-ils ?

« … en disant : « il en a sauvé d’autres, il ne peut se sauver lui-même ! Le christ, le roi d’Israël qui descend maintenant de la croix afin que nous voyions et croyions ! » Ici aussi, Marc résume, en quelque sorte, les moqueries que s’échangent entre eux les responsables religieux. La première, « il en a sauvé d’autres, il ne peut se sauver lui-même !« , ressemble à celle des passants, mais prend dans la bouche de ceux-ci une tout autre saveur. Cette parole ne tourne pas à la relativisation de ce qui aurait été accompli auparavant, à la mise en question d’une réputation : bien plutôt, elle confirme ces gestes, elle les reconnaît, elle réaffirme « il en a sauvé d’autres« . Mais cette aveu constitue la base d’un petit chant de victoire : il s’est montré plus fort que certaines affections qu’avaient les gens, mais nous nous sommes montrés plus forts que lui. Ce sont les deux premiers termes d’un syllogisme dont la conclusion est évidente : nous sommes donc plus forts et que lui et que ces affections qu’avaient les gens. C’est la chanson de triomphe des responsables religieux qui ont rétabli leur pouvoir, et qui se réapproprient, pour pas cher, les « pouvoirs » manifestés par Jésus. Ils sont toujours dans la lutte de pouvoir, qui était au principe de l’intention d’arrêter Jésus.

La deuxième parole de dérision, « Le christ, le roi d’Israël qui descend maintenant de la croix, afin que nous voyions et croyions ! », est à référer, me semble-t-il, à la seule parole dite par Jésus lors de son procès au Sanhédrin : « C’est moi, et vous verrez le fils de l’homme qui siège à la droite des Puissances et qui vient sur les nuées du ciel ». Je fais ce rapprochement à cause des deux mouvements parallèles du Fils de l’homme qui vient sur les nuées du ciel d’une part, du roi d’Israël qui descend de la croix d’autre part, et à cause de la curieuse formulation par Marc de cette phrase des grands-prêtres et scribes. Il ne dit pas « qu’il descende…!« , ce n’est pas une forme injonctive, mais c’est le mot « qui fait tomber du ciel », utilisé par exemple pour Zeus qui lance la foudre.

Dans l’imaginaire de l’apocalyptique, la figure du « fils de l’homme » peut être celle d’un être qui descend du ciel, dans l’éclair et le tonnerre, pour assurer la victoire du dieu et ramener à lui ses élus. Il me semble que la moquerie des responsables vient de la comparaison entre ce que leur imaginaire exige à entendre la déclaration de Jésus à son propre sujet, et la situation qu’ils ont maintenant sous les yeux. « Vous verrez le fils de l’homme qui siège à la droite des Puissances et qui vient sur les nuées du ciel » a dessiné dans leur esprit l’image d’un « être de lumière » investi de tout la puissance (il siège, et il siège à la droite) du Tout-Puissant (ce que signifie le pluriel emphatique les puissances) , et qui descend sur les nuées du ciel environné d’éclairs et de tonnerres, terrassant tous les ennemis du dieu. Jésus avait ainsi répondu à la question à brûle-pourpoint du grand-prêtre « es-tu le christ, le fils du Béni ?« , question qui évoquait elle plutôt la figure messianique, donc politique, du roi attendu qui restaure la royauté davidique et instaure sa puissance pour soumettre Israël et les nations au dieu.

La dérision des chefs naît maintenant, et l’exprime, de la comparaison entre ces deux figures assumées ou revendiquées par Jésus et ce crucifié lamentable promis à une mort prochaine : cette « chose », ce triste sire, là devant nos yeux, est donc le « christ » et le « roi d’Israël » ? Il est donc cet être puissant qui descend du ciel « afin de nous faire croire » ? Mais le ciel où il trône, c’est ce mat et cette traverse où le voilà à présent suspendu entre ciel et terre ! Quelle dérision en effet ! Il ne peut y avoir là) aucun accomplissement, aucune réalisation de ce qui s’est gravé dans leur imaginaire à la lecture des textes.

Dans cette dérision se manifeste tout l’aveuglement auquel conduit l’appétit du pouvoir. Aucun pouvoir ne sait reconnaître dans ceux qu’il écrase la réalisation des promesses du dieu, ni la réalisation d’un salut pour l’humanité ou pour un peuple (car il s’agit, c’est clair à leur esprit, de figures de salut). Même dans les peuples écrasés, peu nombreux sont ceux qui savent reconnaître une figure salutaire dans ceux qui sont écrasés. Il faut partager la conviction de ceux qui affrontent les pouvoirs en place pour lire dans leur écrasement physique la victoire de leur conviction, plus forte chez eux que l’instinct de conservation. Cela peut, d’ailleurs, nourrir aussi les fanatismes ! Le pouvoir, quand il écrase, engage sa responsabilité bien plus qu’il n’en a conscience…

« Ceux qui étaient crucifiés avec lui aussi l’invectivaient. » Dans la situation présente, on ne voit pas le moindre fanatisme chez le condamné qui est, dans sa mort même, l’objet de tant de dérision. Il ne dit toujours pas un seul mot. Et c’est au point que même ceux qui subissent la même peine ne savent pas reconnaître en lui la victoire de la conviction. Sans doute les autres condamnés ont-ils à ce moment de la rancœur, une dernière fierté qui fait jeter des mots par défi, qui cherche à donner le change pour laisser croire qu’écrasés par l’exécution, ils sont toujours debout en quelque manière. Et ils peuvent se joindre au concert par ce biais, en voyant dans ce grand Silencieux quelqu’un qui, à l’aune de leurs propres sentiments, a perdu toute dignité en ne se révoltant pas au moins symboliquement.

Le condamné que Marc nous fait suivre est donc totalement seul, pas un soutien d’aucun côté. Ceux pour qui il est sans intérêt, ceux qui ont voulu sa condamnation, ceux qui partagent son sort : aucun n’est avec lui, aucun ne reconnaît en lui le moindre point commun, aucun ne voit le moindre sens à ce qui lui arrive. Dans cette dérision générale, ce n’est pas que lui qui meurt, c’est sa capacité à représenter ou signifier quoi que ce soit.

En croix (Mc.15,20e-27)

ils l’emmènent pour le crucifier, et ils réquisitionnent, pour porter sa croix, un passant, Simon de Cyrène, le père d’Alexandre et de Rufus, qui revenait des champs. Et ils amènent Jésus au lieu dit Golgotha, ce qui se traduit : Lieu-du-Crâne (ou Calvaire). Ils lui donnaient du vin aromatisé de myrrhe ; mais il n’en prit pas. Alors ils le crucifient, puis se partagent ses vêtements, en tirant au sort pour savoir la part de chacun. C’était la troisième heure (c’est-à-dire : neuf heures du matin) lorsqu’on le crucifia. L’inscription indiquant le motif de sa condamnation portait ces mots : « Le roi des Juifs ». Avec lui ils crucifient deux bandits, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche.

« Ils le conduisent dehors afin de le crucifier. » Les choses sont simples pour les soldats, les subordonnés. Ils ont fait ce qu’ils voulaient dans la cour du prétoire, et maintenant, après leur parenthèse, ils en viennent à l’accomplissement de la sentence et font sortir du palais de Pilate (une partie du palais d’Herode, sans doute) le condamné, pour le mener à l’exécution de la sentence, à la mort. Si l’on retire du texte de Marc l’épisode précédent, tout s’enchaîne parfaitement : ce n’est pas le signe que le passage au prétoire des soldats est un ajout, une insertion, mais le signe que l’action précédente des soldats s’est ajoutée « hors procédure », avec une gratuité dont le prisonnier se serait sans doute passé.

La loi romaine connaît deux modes d’exécution à mort : la décapitation et la crucifixion. La décapitation est réservée aux citoyens romains, c’est-à-dire depuis quelques temps à tous les hommes libres d’Italie ainsi qu’à ceux qui, dans l’étendue de l’empire, ont aussi la citoyenneté romaine (à titre individuel, comme récompense, ou à titre héréditaire, ce qui est plus exceptionnel). Pour tous les autres, esclaves ou non-citoyens, c’est la crucifixion.

Un mot sur ce supplice, car ç’en est un : les mats auxquels les condamnés sont suspendus sont déjà dressés par l’autorité romaine, souvent en des lieux de passage (portes des villes, voies passantes, carrefours fréquentés) de manière à « servir d’exemple » -ce qui équivaut à établir un régime de terreur. Les condamnés doivent porter eux-mêmes la grande traverse à laquelle ils vont être cloués ou ligotés par les poignets une fois sur place, avant que cette traverse ne soit hissée au sommet du mat. Les pieds du condamné sont alors fixés, souvent par des clous, au mât (sans aucune pièce intermédiaire) en sorte de constituer un point d’appui au condamné pour qu’il puisse se soulever et dégager ainsi sa cage thoracique. Car la mort est une mort par étouffement : le poids du corps suspendus au bras étirés comprime la cage thoracique, mais le condamné peut pousser sur ses jambes afin de soulager un peu ses bras, au prix d’un déchirement de ses pieds, de sorte que l’agonie est prolongée jusqu’à épuisement complet. Le supplice dure en général de deux à trois jours d’une longue et atroce agonie. Le Code de Théodore (438) interdira expressément ce mode de condamnation.

« Et ils réquisitionnèrent un certain Simon, de Cyrène, qui passait par là, revenant de son champ, le père d’Alexandre et de Rufus, pour qu’il soulève et emporte sa traverse. » Marc mentionne la réquisition d’un passant, manifestement bien connu entre-temps des croyants à qui Marc adresse son écrit, étant données toutes les précisions données à son sujet. La force brute de l’occupant n’a aucun égard pour personne, le premier venu, aussi méprisable que les autres et coupable de faire partie des vaincus, fera l’affaire.

Mais notons bien les mots de Marc : « …pour qu’il soulève et emporte sa traverse. » Il ne s’agit pas « d’aider » le condamné, mais bien de faire à sa place. Ce qui ne peut avoir qu’une justification, c’est qu’il n’en est plus capable. Et l’on comprend ici que les traitements précédemment décrits ont été largement euphémisés, les coups des uns et des autres, à différents stades de la procédure, ont rendu le condamné physiquement incapable de porter l’instrument de son supplice comme cela est normalement prévu.

Et pourquoi Marc a-t-il effacé, passé au second plan, ce qui apparaît désormais comme évident mais par déduction seulement ? On est dans une logique absolument inverse de celle du film de Mel Gibson, qui dessine un super-héros de la souffrance subie : Marc ne veut justement pas que cela attire notre attention ; son récit, précis, reste sobre sur ce point. Il ne nous montre pas un torturé à bout, il nous montre un silencieux. Il nous montre un condamné entièrement livré entre les mains de ses bourreaux. Son silence est un consentement, non spécifiquement aux différents traitements qui lui sont infligés, mais plus globalement aux fait de ne plus s’appartenir. Il reste dans la dynamique du « non ce que je veux, mais ce que toi ». Le consentement n’est pas aux bourreaux, il est plus haut, il est à ce chemin auquel son dieu-père lui-même s’abandonne : le condamné attend en silence l’initiative de son dieu-père, quand il voudra, comme il voudra.

« Et ils l’emmènent sur le lieu-dit Golgotha, ce qui se traduit Lieu-du-Crâne. » Il n’y a pas de certitude absolue sur la localisation de ce Mont-Crâne, la plupart le situent comme une hauteur au nord-nord-est de la ville ancienne : les deux routes convergentes qui, chacune passant par une porte différente dans le rempart, s’orientent puis se rejoignent en direction du nord, seraient passées de part et d’autre de ce mont. C’est assez cohérent avec le type d’emplacements choisis par les Romains.

« Et ils lui donnaient du vin aromatisé à la myrrhe ; ceci cependant il ne prit pas. » La myrrhe est une résine issue du balsamier. Elle sert à la fabrication de cosmétiques, notamment d’onguents parfumés (dont ceux utilisés pour l’embaumement) : la myrrhe a une odeur très spécifique – décrite comme profonde, terreuse, épicée, balsamique et légèrement amère. Son arôme a des effets apaisants et est souvent utilisé en aromathérapie pour réduire le stress et les tensions. Elle est aussi connue pour son pouvoir désinfectant et astringent : à ce titre, elle est utilisée dans la pharmacie antique. Elle a aussi une utilisation rituelle, ou érotique.

Ajoutée au vin, la boisson obtenue est réputée particulièrement enivrante : le Talmud dit que cette boisson peut être donnée aux condamnés pour qu’ils perdent conscience avant leur exécution. Cette dernière précision nous aide à mieux comprendre ce qui se passe, et cette notation de Marc. D’une part, le « ils« , ceux qui offrent le vin aromatisé de myrrhe, peut désigner aussi bien des soldats romains que des membres du peuple juif : dans tous les cas il s’agit d’un geste préventif en quelque sorte. On veut atténuer les souffrances du condamné, on lui propose une sorte d’anesthésie pour accompagner sa mort.

D’autre part, le refus de Jésus s’ouvre aussi à notre réflexion. Il refuse : ce n’est pas une opposition frontale, mais simplement il décline l’offre (on pense au « Je préfère ne pas » du Bartleby de Melville). Est-ce un choix de la souffrance ? Est-ce un choix de la conscience ? Je pencherais volontiers pour la deuxième solution, étant donné ce que nous avons déjà rappelé. Si le condamné est avant tout dans l’attente silencieuse de l’initiative de son dieu-père, il ne veut pas baisser sa garde, il veut pouvoir garder, autant qu’il est en son pouvoir, toute son attention. C’est un choix redoutablement courageux, mais guidé par une quête éperdue, une attente et une espérance fermes. Contrairement à ses disciples à Gethsémani, lui ne dormira pas.

« Et ils le crucifient et ils se partagent ses vêtements en tirant cela au sort, qui aurait quoi. C’était la troisième heure et ils le crucifièrent. » Marc fait suivre l’acte de la crucifixion, énoncé au présent, d’une référence évidente au Psaume 21 : « …une bande de vauriens m’entoure. Ils me percent les mains et les pieds ; je peux compter tous mes os. Ces gens me voient, ils me regardent. Ils partagent entre eux mes habits et tirent au sort mon vêtement. Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin : ô ma force, viens vite à mon aide ! Préserve ma vie de l’épée, arrache-moi aux griffes du chien ; sauve-moi de la gueule du lion et de la corne des buffles. Tu m’as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée… » (Ps.21,17-23) Autrement dit, pour Marc, il y a une volonté de donner sens à ce dont il se fait témoin : c’est écrit, ce qui se passe ressemble trop à ce qui est écrit et, par là, permet aussi d’anticiper en poussant plus loin le texte et sa lecture.

Y a-t-il vraiment eu tirage au sort des vêtements ? je ne sais pas si c’est ainsi qu’il faut poser la question. A la limite, peu importe. Ce qui compte, c’est que Marc vient de rapporter la crucifixion, le « Ils me percent les mains et les pieds  » du psaume. En ajoutant le verset d’après, l’écrivain fait revenir dans l’esprit de son lecteur (qui connaît les psaumes) ce texte-là, avec netteté. Et dans l’esprit du lecteur apparaît aussi la suite : prière de délivrance (« sauve-moi« ), et expérience de salut (« tu m’as répondu« ). Autrement dit, nous sommes toujours dans le climat de la prière de Gethsémani, celle d’une demande pleine de confiance, mais d’une demande qui se refreine pour s’en remettre entièrement à l’initiative du dieu-père, reçue comme tout-aimante.

Et Marc de nous donner l’heure, et de répéter l’évènement. Nous sommes dans le cours de la matinée : à l’équinoxe de printemps (dont la Pâque est proche), les jours durent environ douze heures, ce qui nous fait environ trois heures après le lever du jour. Après la longue nuit de procès, tout est allé très vite, finalement : le passage chez Pilate, le jugement et la condamnation, et maintenant l’exécution de la sentence de mort.

« Et il y avait l’inscription de l’intitulé de son motif : « le roi des Juifs ». Le motif pour lequel le prisonnier est condamné a quelque chose de paradoxal. En soi, il fait de lui un condamné politique. Mais ce qui est étonnant, c’est qu’à la suite du procès, pourtant très proche dans le temps, cet intitulé a été utilisé par le juge Pilate plutôt avec ironie, comme dérisoire : autrement dit, c’est devenu une accusation très atténuée, à laquelle il ne croyait pas. Marc a d’ailleurs écrit très expressément que Pilate avait compris qu’il s’agissait de fausses accusations, motivées en réalité par l’envie.

Mais c’est aussi le titre que ce même Pilate a utilisé à l’endroit du peuple, pour lui offrir la libération du prisonnier, et c’est le peuple (poussé il est vrai par ses chefs) qui l’a repoussée, autrement dit n’a pas voulu de cette « royauté ». Ce motif de condamnation n’en est donc un ni pour Pilate, ni pour le peuple. Que fait-il là, alors ? La seule chose que je puisse imaginer, c’est qu’il s’agit d’un ultime coup politique de Pilate à l’égard des responsables religieux : il les contraint à assumer publiquement ce motif, il les asservit ainsi au pouvoir romain en les faisant légitimistes.

« Et avec lui ils crucifient deux bandits, l’un à sa droite et l’autre à sa gauche. » Dernière notation de Marc : les condamnés sont plusieurs, ce qui n’est pas inhabituel. Le condamné est placé au milieu d’autres, de droit commun. tout, dans son discours, dans sa parole publique, est nié, effacé, disparu. Il n’a même pas vraiment droit à cette condamnation pour crime « politique » ou « religieux » qui le mettrait malgré tout un peu à part : on cherche à tout effacer du sens que pourrait avoir sa vie, arrivée maintenant à son terme, à salir a posteriori tout ce qui a précédé.