Vin de la joie et de la convivialité : dimanche 2 mai.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Je suis la vigne la véritable et mon père est le vigneron. Toute pousse en moi ne portant pas de fruit, il la taille, et toute [pousse] qui porte fruit, il la taille-en-profondeur, afin qu’elle porte une plénitude de fruit.… J’avais seulement commencé à commenter ce passage de l’évangile de Jean, il y a trois ans : je vous invite à vous y reporter pour commencer, car il est question de la taille de la vigne, et si l’on ne connaît pas bien cette pratique, on risque de faire des contresens !

En prenant la suite de ce commentaire, je me rends compte que je n’ai pas abordé une question préalable importante : si après avoir dit « Je suis la porte« , « Je suis le beau berger« , « Je suis la lumière du monde« , « Je suis le chemin, et la vérité et la vie« , pourquoi Jésus ajoute-t-il maintenant encore un « Je suis…« , en ajoutant « Je suis la vigne » ? Il me semble que c’est le contexte qui l’explique : dans l’allégorie de la vigne, il est question de taille, donc de trancher et retrancher. C’est une opération redoutable, et tous savent ce que veut dire se couper, voire se blesser. Et qu’une blessure avec un objet tranchant peut être une blessure mortelle. Et que si on traitait une personne humaine comme on traite le pied de vigne, le sang coulerait.

Or Jésus vient, dans l’évangile de Jean, d’annoncer clairement à ses disciples que « l’heure est venue« , qu’il « s’en va » et qu’il « va vers le père« . Tous en sont troublés et terrifiés. Les disciples ont compris qu’il leur annonce sa mort violente, et il faut bien voir à quel point cela contredit leur espérance messianique : celle d’un chef vainqueur qui prend le pouvoir au nom du dieu et qui rétablit Israël dans ses droits et son ampleur attendue. Par définition, il ne peut pas mourir, mais c’est lui qui doit faire mourir ses ennemis. De même si l’on se base sur le titre de « fils de l’homme » que, bien souvent, Jésus a repris à son compte : il s’agit d’un être « divin » qui intervient dans l’histoire pour combattre les ennemis du dieu et qui emporte avec lui les « élus ». Là non plus, il n’est pas question de mort pour lui. Alors, Jésus doit donner une piste à ses disciples. Jean s’applique à cela, même après coup : pourquoi « fallait-il » que le Messie souffrît et mourût…? Et pourquoi encore aujourd’hui, la vie de disciple n’est-elle pas une longue suite de victoires splendides et une glorieuse progression ?

Nous avons déjà dit qu’il s’agissait d’une taille, délicate. Une taille qui concerne la vigne entière, donc celui qui dit « Je suis la vigne », toute la parcelle, l’ensemble des plants. Mais du coup, une taille qui s’exerce concrètement aussi sur chacun des plants, sur chacune des branches. Et c’est une taille qui s’exerce sur le vivant, précisément parce qu’il est vivant, le but c’est le fruit.

Le temps est ici capital, on l’a vu aussi : un rameau qui n’a pas un an, il faut le tailler un peu pour le renforcer ou le conduire. Un rameau d’un an, il faut le tailler dur parce que c’est lui qui portera le plus de fruit. Un rameau de plus d’un an, il faut souvent l’ôter parce qu’il y a peu de chance qu’il porte quoi que ce soit. Cela invite à une interprétation personnelle pour chaque disciple, pas plus grand que le maître et participant au même mystère que le maître : tous les coups qui arrivent à notre vie, tout ce qui semble « tailler dans le vif » dans nos existences, tout cela est sous le signe de la nouveauté et de l’espérance : un fruit, et même une abondance de fruits, voilà l’attente, voilà l’horizon. Il n’est pas question ici de l’âge que nous avons, il est question de la nouveauté de ce qui nous frappe : tout nouveau, c’est une promesse pour plus tard, un rameau de moins d’un an. La deuxième fois, la taille est plus dure, plus approfondie, plus soignée, plus détaillée (dé-taillée) : c’est cette fois-là que nous pouvons produire un fruit abondant et magnifique.

« Déjà vous êtes taillés-en-profondeur par le moyen de la parole que je vous ai dite. » Déjà. La parole a déjà constitué un sécateur, elle a déjà porté les entailles aux endroits stratégiques, elle a déjà révélé les lieux où il fallait couper. Autrement dit, une fréquentation assidue de la parole, et une intégration, une méditation de celle-ci, évite l’effet de surprise. Ce qui nous arrive nous atteint en des jointures qu’au fond nous connaissons déjà, même si la disjonction n’a pas encore été opérée. Cela nous permet de consentir à cette taille, à ce retrait, à cette perte. Et cela nous permet de rester du « bon côté ».

Car il y a cette question, évidemment. C’est une partie du rameau qui est retranchée, une partie qui est autant le rameau que celle qui reste. Il s’agit donc de se situer intérieurement, par le consentement, dans ce qui reste attaché au tronc, plus que, par le regret, dans ce qui tombe à terre. « Demeurez en moi, comme moi en vous. De même que le rameau ne peut pas porter de fruit à partir de lui-même s’il ne demeure dans la vigne, de même vous non plus si vous ne demeurez en moi. » Bien sûr ! La partie du rameau tombée à terre ne peut plus porter de fruit (même si, à un moment de la taille, une partie du rameau retranché a déjà des pousses fructifères). De même d’ailleurs que le fruit de la vigne ne peut plus mûrir une fois cueilli.

Mais qu’est-ce que ce fruit ? Le raisin peut bien sûr avoir de nombreux usages, mais l’usage-roi, celui auquel on pense avant tout, c’est le vin. Et le vin, dans la culture biblique, est associé à la joie et à la fête : c’est dans ces moments-là qu’on sert du vin, c’est pour ces moments-là qu’on réserve ce que l’on a produit. Le vin est sans pareil pour libérer les esprits, libérer la parole, des-inhiber suffisamment les convives (pas besoin d’excès) pour que la convivialité soit belle. Ainsi, il me semble que cette focalisation sur le fruit, sur le fait de porter du fruit, c’est une focalisation sur le grand festin ultime, sur une joie et une convivialité ultime où nous retrouver tous. Je pense que c’est très important : pour consentir à perdre quelque chose de sa vie, quelque chose à quoi l’on tient, qui compte, il faut pouvoir se dire que ce n’est pas en pure perte, que l’on va par cela aussi augmenter la joie et l’unité quelque part, apporter à d’autres.

« Si quelqu’un ne demeure pas en moi, c’est-à-dire s’il reste dans le regret de ce qu’il perd, s’il ne s’en détache pas mais reste situé dans ce qu’il est en train de perdre, il est jeté dehors comme le rameau et il se dessèche, et on les rassemble et on les jette dans le feu et ils brûlent » Triste devenir, loin de la joie et de l’unité. C’est un chemin d’autodestruction.

Au contraire, « Si vous demeurez en moi, c’est-à-dire si vous vous situez dans la perspective de la vie, si vous consentez pour la joie et l’unité à ce que vous perdez, « et que mes mots demeurent en vous« , c’est-à-dire ce qui vous a déjà fait comprendre qu’il faudrait en passer par là, qu’il faudrait un jour perdre ceci ou cela, que c’était bien possible en tous cas ; mais aussi ces mots qui vous ont attachés indéfectiblement à la vie, l’unité et la joie que vous pouviez apporter, ou à la croissance desquelles vous pouvez contribuer, « demandez ce que vous voulez, et cela à vous surviendra. » Ce que vous voulez, ce n’est pas « n’importe quoi » : c’est bien ce qui est enraciné, enté, au plus profond de soi. Ce que nous voulons vraiment. Nous avons des choses, en matière de vie, de joie, d’unité, qui nous tiennent spécialement à cœur, comme à personne sans doute. Un mode particulier de désirer ces choses, avec des nuances qui nous sont propres : eh bien, cela peut surgir de nos cœurs, avec une certitude profonde de l’obtenir. Ce sera cela notre fruit, notre couleur apportée à la joie de tous, à l’unité de tous. Nous pouvons consentir à perdre, et même à perdre beaucoup, parce que nous pouvons en faire un projet.

« En cela mon père sera glorifié, que vous portiez un fruit abondant et que vous deviendrez mes disciples. » Pour finir, retour au point de vue du tout début, celui du vigneron, ou du propriétaire de vigne, de celui qui s’occupe de son vignoble, de son carré de vigne. Il veut une belle récolte, il veut du beau fruit sur chacun des rameaux, qu’il a taillé pour cela avec beaucoup de soin et d’attention, une attention portée à chacun. Le vigneron en effet se souvient de sa vigne, il se rappelle chaque pied, chaque rameau de chaque pied. Il se rappelle ce rameau poussé l’an passé et qui cette année doit atteindre sa pleine vigueur. Il remarque ce nouveau rameau. Il se rappelle ce rameau-là, abondant l’an passé, mais qui maintenant a fait son temps et qu’il ne faut pas laisser pour ne pas épuiser le pied de vigne. Il comprend ce que la vie fait en chaque pied, en chaque rameau, que la vie pousse ici, qu’il faut favoriser cette croissance-là, etc. Et il a pour chaque pied et chaque rameau l’amour qu’il a pour l’ensemble de sa vigne, de son unique vigne. De son fils unique. Le disciple qui est face à un moment éprouvant pour lui-même peut s’y engager, s’y laisser, avec la confiance que donne la certitude d’être connu et aimé.

Berger : dimanche 25 avril.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

On trouvera ici, si l’on veut, un commentaire d’ensemble qui précise les mots de ce texte.

Pour l’heure, je suis frappé qu’il y ait dans ce texte comme une méditation sur le berger. J’en suis frappé, parce que ce rôle, s’il est fort ancien, est aussi très anciennement et dans de nombreuses civilisations, symbolique. Il a souvent été un titre royal : autrement dit, il a désigné de façon frappante ceux qui ont vis-à-vis des autres un rôle à part. Or un rôle particulier vis-à-vis des autres, cela se retrouve assez communément dans la société humaine. C’est déjà le cas dans le noyau même de cette société : on peut dire que les parents sont des « bergers ». Ce constat ouvre le champ : chacun de nous peut repérer des rôles qu’il a, et qui peuvent s’analyser ou se décrire comme d’un « berger ».

Jean-François Millet, Bergère avec son troupeau (1863) – Huile sur toile 81 x 101, Musée d’Orsay, Paris.

Quelque chose cependant pourrait nous faire hésiter : c’est que ce titre symbolique a une charge « sacrée ». Je n’aime pas cet adjectif, autant l’avouer tout de suite, à cause de l’usage abusif qu’on en fait. Est « sacré » ce que les hommes désignent comme tel, et ils désignent ainsi ce qu’ils veulent tenir à part du commun, ce dont ils veulent faire une réalité supérieure. Est-ce le cas de notre « berger » de l’évangile ? Certes il n’est pas un mouton, il est même le seul à ne pas l’être. Cette « solitude du chef » est d’ailleurs d’expérience commune, et plus le troupeau devient troupeau, s’unifie, plus le chef ressent sa solitude. Il faut pourtant modérer cette remarque, car le chef reçoit aussi un soutien de son « troupeau » bien plus fort, quand il en a besoin, d’un troupeau qu’il a unifié et fortifié ! Ce ne serait pas le cas d’un « berger » qui sacraliserait son rôle (ou que d’autres auraient sacralisés), tout simplement parce que situé « au-dessus » ou « au-delà », il ne peut pas manifester un quelconque besoin, qui serait alors perçu comme une faiblesse..

Il me semble alors que lorsque Jean met dans la bouche de Jésus cette comparaison, il indique précisément son rôle unique, non-transmissible. Ce « berger »-là est le seul qui soit ainsi différent de tous. Pour autant il ne reste lui-même pas « à part », tout montre à quel point il se fait proche, attentif, soucieux. Autrement dit, il rejette tout caractère « sacré », tout ce qui pourrait le maintenir à part, intouchable. Voilà qui devrait lever nos quelques scrupules, si nous en avions, à endosser nous aussi ce titre à propos de l’une ou l’autre de nos fonctions sociales : et cela nous permet aussi de lire ce texte en y cherchant des repères pour mesurer ou ajuster notre propre manière d’être dans ce ou ces rôles. Cela nous permet aussi, peut-être, un regard critique sur ceux qui voudraient être considérés trop à part, en s’arrogeant pour ce faire ce titre de berger : en ce cas et dans ce sens, c’est tout simplement de l’usurpation !

Eh bien, regardons ce qu’il en est de ce berger. D’abord, il n’est pas quelqu’un qui travaille pour « gagner sa vie ». Son rôle, il ne l’assume pas au fond pour lui, car alors, dans la situation extrême où il risquerait sa vie, il préserverait celle-ci de préférence à celle de ses bêtes. Ce qui laisse entendre qu’habituellement, il les garde et les élève pour en vivre : lait, laine, viande… En d’autres termes, notre berger est un drôle de berger, le seul au monde qui s’occupe d’un troupeau… juste pour le troupeau. Pour… quoi, alors ?

Il parle alors d’une connaissance mutuelle, comme si elle était une fin en soi. Une connaissance qui n’est pas d’emblée mutuelle, mais qui le devient par l’initiative de l’un des deux : le berger connaît ses brebis, et il choisit de se laisser connaître d’elles. De même, le père le connaît, et choisit de se laisser aussi connaître de lui. L’essentiel n’est pas dans « l’exploitation » d’un troupeau, mais dans l’établissement d’un relation réciproque qui n’est pas possible au départ. Il faut que le berger se rende accessible -et c’est ce qu’il fait ! Et pour ce faire, il vit au milieu de son troupeau, il ne se cache de lui en rien, si bien que ses bêtes finissent par repérer comment il fait, comment il vit, la signification du moindre de ses gestes. Tout devient indication. Les bêtes ont un besoin vital de leur berger sans qui elles ne peuvent survivre : se laisser connaître d’elles alors même que son seul souci est justement leur vie, c’est la meilleure chose. Ainsi, elles pourront interpréter comme il faut, comme il leur est bénéfique, le moindre de ses gestes, anticiper ses ordres en lisant ses intentions. Elles le pourront et le voudront, précisément parce que ses intentions se résument à ceci : qu’elles vivent. Qu’elles soient elles-mêmes.

Et en particulier, ses intentions sont dans l’ouverture et l’unité. Vivre et être elle-mêmes, ce n’est pas rester entre elles : c’est s’élargir à une autre dimension, c’est s’ouvrir à d’autres « qui ne sont pas de ce troupeau« , ou plutôt « de cet espace, de cette maison« . Et c’est à la condition de s’ouvrir ainsi que le troupeau peut être « un » : l’unité n’est possible que dans l’ouverture, que dans l’élargissement. Ce n’est pas forcément ce dont les bêtes ont « envie », souvent elles résistent spontanément à l’introduction d’autres bêtes ou à l’arrivée dans un autre troupeau. Mais le berger, lui, sait que là est leur vie, la vraie vie.

Voilà donc quelques critères. Puissent-ils nous permettre de relire notre propre pratique, la manière dont nous vivons nos rôles dans les différentes « sociétés » auxquelles nous appartenons….

Impossible à reconnaître : dimanche 18 avril.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Il est frappant de voir, dans le texte d’aujourd’hui qui est de Luc, à quel point il est influencé par Jean -sans doute par sa lecture ! On retrouve exactement les mêmes expressions : « il se tenait au milieu d’eux« , « paix à vous«  »il leur montra ses mains et son côté« . Même l’histoire du poisson rappelle celle du dernier chapitre de Jean, quoique là, Jésus le prépare pour ses disciples mais ne paraît pas en manger. Luc a été frappé par des éléments que nous avons lu pas plus tard que la semaine dernière, et il les intègre à son récit, dans sa mise en scène, qui est différente.

Si vous souhaitez un commentaire du passage d’aujourd’hui entier, vous le trouverez grâce à ce lien. Pour moi, je suis frappé par plusieurs aspects du texte cette fois-ci, sans doute à cause de l’actualité.

Pour commencer, il est frappant de constater que les disciples sont en train de s’échanger les uns aux autres des bonnes nouvelles, des nouvelles étonnantes. Les deux qui s’éloignaient sur la route d »Emmaüs reviennent à toutes jambes vers Jérusalem, vont trouver « les Onze et ceux qui étaient avec eux« , lesquels leur annoncent que « le seigneur s’est relevé et il s’est montré à Simon » : à leur tour « ils exposent en détail ce qui s’est passé en chemin et comment il s’est fait connaître à eux dans la fraction du pain« . Ceux qui arrivent avec un scoop en reçoivent un eux aussi ! Dans tous les cas, ils sont passifs : c’est « le seigneur » qui se montre ou se fait connaître.

Et c’est dans cet échange de nouvelles plutôt bonnes, plutôt enthousiasmantes, qu’il est debout [én mesoo aoutoon], « au milieu d’eux« , « entre eux« . Celui qui est la vie, celui qui est plénitude de vie parce que seul il a échappé à la mort, celui-là se dresse dès lors qu’on s’annonce les uns aux autres ce qu’il a fait pour nous.

Mais c’est leur réaction alors qui est tout-à-fait étonnante ! Car on s’attendrait à ce que le voyant, ils crient de joie, qu’ils s’enthousiasment encore plus, qu’ils en défaillent de joie, puisqu’ils sont en train de parler de lui, de se dire l’impensable, de se dire qu’ils l’ont vu vivant ! Or c’est le contraire qui se passe : ils sont « frappés d’épouvante » et deviennent « terrifiés » en pensant voir un esprit, un fantôme. Après une première série de signes, ils demeurent incrédules « à cause de leur joie« , et il faut en passer par la consommation de poisson… Comment peut-on passer ainsi de la joie à se dire une réalité, à l’épouvante de la constater ? Et d’autant que c’est de nouveau qu’ils la constatent ? Pourquoi faut-il encore de signes pour les faire croire ?

On dirait que la chose reste incroyable. On dirait que c’est une réalité qui reste, en quelque sorte, inadmissible. Pas au sens où elle est intolérable (quoique ?), mais au sens où , d’abord, elle est impossible à faire entrer dans le champ que notre esprit inclut comme éventuel, comme susceptible de se produire. Il me saute à la figure que, si nous nous sommes habitués à la résurrection, c’est que nous l’avons dénaturée. On ne peut pas s’y habituer. Dans le fond, ceux qui n’y croient pas sont ceux qui ont « raison » : ce sont eux qui nous disent la juste attitude. Il y a dans cette annonce quelque chose qui continue à nous bousculer, à nous bouleverser, quelque chose à quoi on ne peut pas s’habituer.

Rembrandt van Rijn, L’incrédulité de saintThomas (1634), Huile sur chêne 53,1 x 50,5, Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou.

Et puis, dans le même sens, l’évènement surgit comme unique en soi. Je me demande comment ils réagissent ainsi alors que c’est de nouveau qu’ils le voient : mais non ! Il n’y a pas de « de nouveau ». C’est toujours neuf. Pour pouvoir réitérer l’expérience, il aurait fallu l’intégrer, la loger dans sa mémoire : or c’est cela qui est impossible, parce que cette expérience est « hors cadre ». On ne s’en rappelle pas, littéralement. C’est-à-dire qu’on ne peut pas, par un effort à soi, par une action personnelle, tirer la chose de soi, de sa mémoire, de sa sensibilité, etc. C’est le Ressuscité seul qui a l’initiative d’apparaître, de se faire voir ou connaître, comme il l’a fait pour Simon ou ceux d’Emmaüs. La rencontre du Ressuscité fait « craquer », elle embarque dans un monde totalement inconnu, totalement autre. Elle fait sortir de soi, elle entraîne hors de soi. Et c’est en cela qu’elle est épouvantable ou terrifiante : pas le moindre rapport avec du connu, pas la moindre possibilité de comparer, de rapprocher avec autre chose déjà assimilé. Pas la moindre assimilation possible, justement, c’est-à-dire pas de ressemblance.

Dans ce sens, les seules marques probantes sont des marques de mort. Terrifiant. Toujours les mains et le côté. Le seul rapprochement possible pour l’identifier, pour le reconnaître, c’est comment il est mort. Ce n’est pas par où il est mort : les clous dans les mains et les pieds pouvaient laisser les malheureux condamnés agoniser pendant des jours ; les crucifiés mourraient d’étouffement, la cage thoracique écrasée sous le poids de leur propre corps. Quant à la plaie du côté, elle est post mortem, elle est le coup de grâce, elle assure la mort, elle ne la donne pas. Mais ces marques ont quelque chose sans doute de particulier, d’unique aussi. Elles racontent aussi une histoire, un itinéraire. Elles invitent peut-être à prolonger cet itinéraire jusqu’à celui qui les porte encore ?

Elles sont aussi une ouverture, une déchirure dans un corps. Un corps déchiré laisse entrer en lui : mais normalement il en meurt. Ce que les chirurgiens ont de plus pressé, avec une plaie, c’est de la refermer. Sans quoi, c’est l’infection. Ce qui entre dans le corps le tue à tous coups. Là non. Il n’y a plus ce risque, il est dépassé. La mort n’y peut plus rien. On peut entrer, le corps est ouvert. Terrifiant, épouvantable, …. absolument unique. Sauvage. Primal. Entrerons-nous ? Car dans le fond, c’est la question qui nous est posée, qui s’impose même, devant ce corps qui s’offre non pas qu’à la vue mais à tout notre être : entrerons-nous ? Si la question fait peur, épouvante, … c’est peut-être que nous sommes sur le bon chemin, en route vers la bonne expérience, celle qui nous est racontée.

En France, d’où j’écris, nous sommes devant un autre irreprésentable : 100 000 morts du COVID-19. D’autres pays ont avant nous atteint et dépassé cette barre. Elle n’est que symbolique : aucune vie ne s’additionne à aucune autre, chaque vie est unique. Mais c’est justement le côté irreprésentable qui fait frémir : personne ne sait se représenter clairement cent mille quoique ce soit… Alors que faire : rester indifférents ? Sûrement pas. Chercher à se représenter ? Vaine entreprise, et pour quel profit ? Puisqu’on n’ajoute pas une vie à une vie. Ni une mort à une mort. Mais peut-être que ce contexte terrifiant nous aide aussi à accueillir une autre irruption, celle qui vient interrompre un deuil partagé comme elle a interrompu alors une joie partagée. Une ouverture vers un ailleurs, vers une transformation de la réalité, à travers même les marques de mort.

Voir et croire : dimanche 11 avril.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Il est beaucoup question, dans ce texte, de « voir » et de « croire ». C’est d’ailleurs le cas dans tout ce chapitre XX de l’évangile selon Saint-Jean (je vais du coup me permettre de le suivre dans son ensemble, c’est-à-dire de reprendre le texte avant celui que nous avons aujourd’hui).

Et sans doute ce thème, ou ce rapport, est-il d’une grande actualité à l’époque de la « post-vérité ». Si chacun peut avoir « sa » vérité, sans que celle-ci n’ait plus de référence objective et vérifiable, si des données scientifiques ou vérifiables n’ont plus d’importance ou bien sont légitimement soupçonnables d’être tendancieuses, le « voir » n’a plus aucune espèce d’importance, seul compte le « croire ». Mais celui-ci, à son tour, en quoi consiste-t-il ? Est-il autre chose que l’expression de mon appréhension du réel, ou même de mon interprétation du monde ?

On voit que la Résurrection, fondement premier de la foi, est, dans ce régime de « vérité », quasiment impossible à rejoindre : elle est une version parmi d’autres du réel, elle est une interprétation -celle qui a réussi. Qu’est-ce que cela change pour le croyant ? Après tout, il n’y a qu’à laisser dire… Mais non, c’est impossible. Car si telles sont les choses, la Résurrection n’a aucun pouvoir de changer les choses -ce qui semble corroboré par deux mille ans d’histoire ! Elle a encore moins le pouvoir de changer ma vie, puisque c’est moi qui suis à l’origine de cette interprétation, ou qui la fait mienne -ce qui revient au même. Revenons au texte de Jean…

Tout y commence avec Marie la Magdaléenne qui « aperçoit la pierre enlevée du [mnèméïon], du tombeau ». Elle en est troublée, court aux disciples leur dire ce constat pour ajouter un « nous ne savons pas » (où on l’a mis). Jusqu’à présent, l’ « apercevoir » conduit à la fin du « savoir ». Deux disciples se rendent du coup au tombeau à leur tour, le plus jeune arrivant le premier, qui après s’être penché vers l’intérieur du tombeau (ce que n’avait pas fait Marie), « aperçoit le linceul affaissé ». Pierre arrivé sur ces entre-faits entre et cette fois « examine le linceul affaissé, et la mentonnière » non pas posée sur le linceul (comme l’aurait fait un tiers qui volerait le corps) mais « roulée à part, à sa place », c’est-à-dire toujours dans sa forme entortillée puis mise en boucle autour de la tête… sauf qu’il n’y a plus de tête dedans. On a désormais bien plus de détails sur ce qui était à « apercevoir », sur ce que les sens pouvaient percevoir et sur ce qu’une observation attentive pouvait déduire. En matière de « savoir », c’est surtout l’élimination qui domine implicitement : l’intervention d’un tiers semble impossible, les linges étant tous comme on les dispose sur un cadavre… sauf que le cadavre n’est plus là. Le « savoir » est surtout négatif.

L’autre disciple rentre à son tour, et, nous dit Jean, « et il vit et il crut ». Les deux « et » (on oublie souvent de traduire le premier) ne font pas qu’établir une coordination, voire une succession, entre ces deux actes : ils semblent bien plutôt les distinguer ! Et c’est la première fois qu’interviennent chacun de ces deux verbes, qui semblent chacun dans un statut spécial ! Et l’explication qu’en donne Jean suit immédiatement : « Jusque-là en effet ils ne savaient pas l’écriture selon laquelle il fallait qu’il se relève d’entre les morts » : retour d’un « savoir », exactement le verbe employé initialement par Marie. Le « nous ne savons pas » est devenu un « savoir » par le biais de plusieurs choses : des constats visuels réfléchis d’une part, le lien avec les Ecritures d’autre part. C’est cet ensemble qui donne d’une part le « voir », d’autre part le « croire ». Mais on n’en sait pas encore beaucoup plus sur ce que sont chacun de ces actes. Continuons notre lecture.

Restée sur place, Marie se penche à son tour et « examine » à son tour : « deux messagers en blanc, siégeant l’un à la tête, l’autre aux pieds, de là où était le corps ». L’examen attentif ne fait pas apercevoir les mêmes choses à chacun ! Voilà un renseignement précieux pour nous, l’examen attentif de ce que les sens peuvent percevoir n’est jamais terminé et ne peut être assuré par un seul, ni même par deux (alors que la Loi est que deux témoins -des hommes, forcément !- suffisent). A leur question : « Femme, que pleures-tu ? », elle reprend son « je ne sais pas » (seule différence, le « nous » est devenu « je »). Et puis elle se retourne et « examine » Jésus qui était debout mais « elle ne savait pas » que c’était lui. Examiner ne lui permet pas de reconnaître, ne lui fait pas « voir » ! La mise en scène de Jean est extrêmement frappante puisqu’elle ne reconnaît pas celui qu’elle cherche et qu’elle pleure et qu’il lui parle ! Pas de « savoir », pas de « voir ».

Ce n’est qu’après qu’elle ait été appelée de son nom que Marie est retournée, qu’elle reconnaît son « petit maître » ou « maître chéri », qu’elle entend son message et devient elle-même messagère. Et aux disciples elle dit cette fois : « J’ai vu le seigneur, et il m’a dit ces choses-là. » C’est un « voir », mais on ne parle pas du fait de « croire ». Le message qu’elle porte n’est pas « Je suis ressuscité » mais comme son sens ou sa dynamique : « Je monte vers mon père et votre père et mon dieu et votre dieu ». Pour le jeune disciple, on avait un « voir » et un « croire », sans explication. Pour Marie on a un « voir », accompli (un « j’ai vu », achevé) mais aucun « croire » : la chose est-elle absente, ou bien est-ce la rencontre et son retournement qui en tiennent lieu ?

Épisode suivant (nous rejoignons le texte d’aujourd’hui 😛) : les disciples enfermés, comme l’était leur maître au tombeau, l’ont au milieu d’eux qui leur parle et leur montre ses mains et son côté. Alors ils « voient le seigneur » et s’en réjouissent. Et ils sont à leur tour faits messagers. Comme pour Marie, un « voir » mais pas le mot « croire » : là aussi, une expérience qui en tient lieu ?

Et voilà l’épisode Thomas. Les disciples vont lui dire les mots mêmes que Marie leur a dit : « Nous avons vu le seigneur ». On ne sait pas quelle était leur propre réaction au message de Marie, en revanche on a celle de Thomas : il veut voir « dans ses mains les marques des clous » et lancer ses doigts dans les mains, et sa main dans son côté, sans quoi il « ne croira pas ». Personne ne lui a parlé de « croire », c’est lui qui le mentionne, et comme un aboutissement. L’apparition suivante du seigneur lui enjoint précisément d’avancer son doigt et de « voir », d’avancer la main et d’entrer dans son côté, et de devenir « non non-croyant mais croyant », à quoi Thomas répond par une confession : « Mon seigneur et mon dieu ».

La conclusion du Ressuscité : « Parce que tu m’as vu, tu as cru : heureux ceux qui ne voient pas et qui croient. » Voir et croire se succèdent ici, mais l’un peut advenir sans l’autre, et c’est même mieux. La conclusion de Jean : « De nombreux autres signes, donc, ont été faits par Jésus devant ses disciples, qui ne sont pas écrits dans ce livre ; ceux-là néanmoins sont écrits, afin que vous croyiez que Jésus est le Christ le fils de dieu, et afin qu’en croyant vous ayez la vie en son nom. » Retour des écritures. Et surtout, autre voie pour ceux qui ne « voient » pas : il y a des signes choisis par l’auteur qui doivent permettre ce fameux croire sans voir.

J’ai été long, désolé. Que tirer de tout ceci ? A chacun de méditer, et j’invite vraiment au partage de vos conclusions en laissant un commentaire. Et lisez les commentaires les uns des autres, qui devraient apparaître à la suite de ceci. Pour moi, il me semble que le « voir » est fondé sur une observation sensorielle, attentive, qui nécessite les sens de plusieurs, mais il faut aussi plus que cela, il faut une pensée, il faut des recoupements avec d’autres choses, et notamment avec des écrits. Le « voir » est le résultat d’une interprétation où se croisent des constats vérifiés, des reflexions et des lectures -c’est-à-dire le témoignage d’autres. C’est une mise en commun jamais fermée à laquelle tous participent. Autrement dit, la subjectivité de chacun est assumée, mais elle est versée au pot commun avec la conviction qu’on doit pouvoir se mettre d’accord. Les reflexions critiques ont aussi leur place. Le voir est une recherche. Quant au « croire », je pense qu’il est rencontre, qu’il est le fruit d’un désir : c’est une autre dimension de l’être qui est sollicitée. Et qui rend heureux. Mais c’est justement cette dimension qui ne se contente pas de peu, qui veut du vérifiable, qui ne veut pas se donner à elle-même ce qu’elle désire. La foi exige du vrai, du verifié, elle veut rencontrer un autre, pas une projection de soi. Une rencontre qui retourne, qui surprend, qui intimide. La présence d’un autre, aimé.

Anciens commentaires : la rencontre de Jésus avec ses disciples enfermés, l’épisode Thomas, les deux versets de conclusion et l’idée de signe, enfin les disciples et leur expérience.

Un saut dans le vide : dimanche 4 avril.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour une fois, je vais me permettre de donner d’emblée ma propre traduction du texte qui nous est donné aujourd’hui, en y ajoutant le verset que le lectionnaire fait sauter pour une raison que je préfère ne pas creuser, puisque tous les manuscrits et commentateurs sont d’accord pour dire que c’est là le texte conclusif de l’évangile de Marc dans sa forme originelle, avant qu’une autre main ajoute quelques autres lignes qui sont conservées aussi dans le texte canonique. Voici donc :

     « 1 Et le sabbat s’étant écoulé Marie la Magdaléenne et Marie de Jacques et Salomé achetèrent au marché des aromates afin d’aller l’oindre. 2 Et au petit matin, le premier après le sabbat, elles arrivent au monument le soleil une fois levé. 3 Et elles se disaient l’une à l’autre : qui nous fera rouler la pierre depuis la porte du monument ? 4 Et levant les yeux elles considèrent qu’a été roulée la pierre : elle était en effet particulièrement grande.

5 Et une fois pénétrée dans le monument, elles voient un jeune homme siégeant du côté droit enveloppé d’un équipement brillant, et elles sont dans la stupeur. 6 Or il leur dit : ne soyez pas dans la stupeur : c’est Jésus que vous cherchez, le Nazarénien, le crucifié. Il a été réveillé, il n’est pas ici ; voici le lieu où ils l’avaient posé. 7 Mais retirez-vous, dîtes à ses disciples et à Pierre qu’il vous mène-en-avant dans la Galilée : là vous le verrez comme il vous a dit.

8 Et ressorties elles s’enfuient du monument. Car un tremblement les avait saisies ainsi qu’un égarement; et elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur.« 

Plusieurs lieux interviennent dans ce récit : le marché, le [mnèméïon] (littéralement lieu-de-mémoire, que j’ai traduit par monument, et qui est souvent traduit par tombeau), et la Galilée. Le [mnèméïon] est évidemment au centre de tout, mais c’est par lui qu’on passe du marché à la Galilée ! Le marché, à vrai dire, n’est pas formellement nommé, il est plutôt suggéré, par le fait que les femmes ont « fait leur marché » d’aromates. Ce n’est pas tant le lieu que l’activité. La première activité énoncée dans ce récit est économique, c’est tout de suite la « loi du marché ». Et venant de là, elles arrivent au [mnèméïon].

La traduction « tombeau » est irréprochable. Pourtant je n’ai pas voulu la reprendre. Parce que le mot est formé sur la racine de [mimnèskoo], qui porte avant tout l’idée d’avoir en tête, de faire penser à. Cela entraîne l’idée de rechercher, particulièrement même de chercher un époux ou une épouse. Mnèmosunè, la mère des neuf Muses, est la mère de ce que l’on garde en tête de multiple manière, par la poésie épique, par l’histoire, par la poésie lyrique, par la danse, par le théâtre, … L’idée du monument funéraire est avant tout celle-là : on ne veut pas oublier, on veut se souvenir. Dans la pensée grecque antique, la véritable mort, c’est l’oubli, et il me semble que cela est une pensée très profonde, et même très universelle. Dans la pensée biblique aussi, la mort est royaume des ombres, dont on ne revient pas : « Comme une eau répandue à terre et qu’on ne peut recueillir, Dieu ne relève pas un mort » (2S.14,14). Et dans cette pensée aussi, il faut se souvenir des morts, autrement ils meurent vraiment. On voit d’ailleurs que le [mnèméïon] joue d’emblée ce rôle, il habite la pensée des femmes, il leur donne en quelque sorte rendez-vous, c’est là qu’elles peuvent donner corps à leur souvenir, à leur préoccupation.

Leur préoccupation s’augmente d’un souci plein de miséricorde : certes celui dont elle se souviennent a été enseveli, et ensevelir les morts est un devoir de miséricorde, mais ensevelir c’est aussi le faire avec tous les honneurs, et la précipitation a fait qu’on n’a pas pu laver le corps (embaumer est une pratique égyptienne, pas tant juive). Elles veulent aller au bout de leur amour, même si c’est un peu dérisoire désormais, mais tout de même c’est manifester jusqu’au bout son attachement et comme une personne a compté. Et pour cela il va falloir entrer, mais là se pose le problème de la porte….

Le [mnèméïon] change de nature dans ce bref récit : ouvert, il devient le lieu du bouleversement de leur tête. Les mots sont nombreux : elles sont frappées d’effroi ou de stupeur, avec même une nuance extrême puisque le préverbe [ek-] ajouté à ce verbe apporte l’idée de sortir, donc d’être hors de soi. On a beau leur dire ne pas être ainsi frappées de stupeur, elles repartent avec [tromos] et [ekstasis], le tremblement d’effroi (c’est le même mot pour le tremblement de terre !) et l’égarement de l’esprit, littéralement le fait de se-tenir-hors-de soi. Et elles ont peur, le mot qui porte l’idée de fuite, de tout faire pour fuir une chose (la phobie).

Annibale Carraci, Saintes femmes au tombeau (1600), huile sur toile 121 x 145, 5 – Musée de l’Ermitage, Saint-Petersbourg. Les trois femmes ont le visage attentif, mais l’expression de leur corps va du repli à l’ouverture (et la fuite) si l’on part de la droite du tableau pour aller vers la gauche. tout au fond s’ouvre un horizon, se lève une lumière nouvelle. Entre les deux, tout petits, un homme à cheval et un à pied, qui court. Peut-être ne rejoint-on l’horizon et la lumière qu’en étant perdus, sans repères et tout-petits.

Il faut mesurer le tremblement de terre que constitue l’expérience de ces femmes ! Elle sont toutes centrées, et jusqu’au fond d’elles-mêmes, par le meilleur d’elles-mêmes, par le désir aimant de « garder en tête », de « garder au cœur » celui qu’elles aiment, et c’est cela même qui leur est dérobé, qui se dérobe à elle. C’est vraiment la terre qui se dérobe sous leurs pieds ! Imaginez de vous rendre compte, alors que vous emmenez au cimetière un défunt qui vous est proche et cher, que vous découvrez soudain que le cercueil est vide !! Quel égarement !! Quelle catastrophe !!

On nous expliquera immédiatement que c’est l’impossibilité de faire le deuil qui est en jeu, et l’on sait à quel point ce fait peut détruire une vie. Et pourquoi ? Parce que faire le deuil, c’est énoncer progressivement ce que l’on a perdu et y consentir, c’est-à-dire accepter et choisir de vivre désormais, et de vivre avec cette béance mais aussi avec d’autres et d’autres choses. C’est recréer un tissu social par-delà cette béance, et se reconstruire. Les femmes en sont là : le deuil qu’elles ont entamé s’effondre aussitôt amorcé, la reconstruction dans ces conditions ne sera pas possible, ne sera jamais possible. Le [mnèméïon] est désormais « le lieu où ils l’avaient posé« , c’est-à-dire que cela même appartient au passé, est dépassé, impossible donc à rejoindre. Car le passé est tout aussi irréel que le futur, en fait, il n’a plus d’existence concrète : c’est notre faculté du souvenir qui nous le rend présent, c’est-à-dire accessible. Et là, ce qui est dit c’est : accès impossible, accès interdit.

C’est là une chose absolument capitale, et Marc a, pour ce qui est de l’écriture de son livre qui s’appelle « Commencement de l’évangile Jésus, Christ, fils de Dieu« , choisi de le finir sur cette note. Tout ce qu’il a écrit c’est pour le garder en tête. Mais cela s’arrête là, précisément là. A partir de là, on ne garde plus en tête, il se passe autre chose. A partir de là, il faut accepter d’être remué de fond en comble, jusqu’au fond du cœur. Et peut-être que qui n’a pas été remué jusqu’au fond du cœur n’a pas encore fait l’expérience des femmes, n’est pas encore… chrétien. Il en reste au commencement, à ce que l’on garde en tête. L’expérience rapporté ici, fondatrice, mais ouverte (car aucune suite n’est racontée, tout est à faire !), n’est plus à l’intérieur de soi, n’est plus endogène, elle est au contraire extatique, elle fait sortir de soi, elle fait se perdre (ou du moins c’est comme ça qu’on l’aborde nécessairement). C’est un saut dans le vide.

Ces femmes ont fait cette expérience par la vue et par l’ouïe. Par la vue, elles ont d’abord commencé par « lever les yeux« , autrement dit elles se parlaient certes les unes aux autres mais les yeux baissés, et là leur regard change de direction, mais on ne parle encore que d’ « avoir un regard » ou « jeter un regard« , on ne parle pas encore de voir. Mais on comprend de manière très imagée, grâce au pittoresque de Marc, qu’elles lèvent comme distraitement les yeux, peut-être les re-baissent automatiquement mais cette fois les relèvent pour considérer avec attention. La pierre, dont elle parlaient, dont elles se demandaient comment la rouler pour s’ouvrir le passage, est roulée, pierre qui était « particulièrement grande » ! Autrement dit, leur expérience visuelle passe de la distraction à l’attention la plus grande, qui est maintenant éveillée. C’est ainsi qu’elles entrent dans le [mnèméïon], et là elles regardent, elles voient. Elle voient le fameux jeune homme à l’équipement éclatant, le « chevalier blanc », qui lui-même les appelle à regarder et voir ce fameux « lieu où ils l’avaient posé« , c’est-à-dire le déclencheur même de leur effondrement. Mais il leur indique aussi la Galilée pour, au futur, le regarder et le voir. L’expérience visuelle reste inachevée, mais elle a pris la bonne voie.

Par l’ouïe, c’est tout un jeu de paroles. Elles parlent entre elles au départ, c’est là encore un circuit fermé. Et puis elles entendent une parole qui leur est adressée, par ce fameux jeune homme. Et celui-ci leur dit d’aller elle-mêmes parler, dire. Au bout du compte, « elles ne dirent rien à personne« , mais là aussi, l’ouverture est faite : l’ouïe ouverte, l’invitation est à dire à son tour, à produire une parole. Elles doivent d’ailleurs « dire aux disciples et à Pierre » : cela suggère aussi que, pour qui veut être disciple, il faut écouter ce que les femmes ont à dire, écouter ce que ces femmes ont à dire, écouter l’expérience bouleversante faite par d’autres. La parole échangée entre soi est justement ce à quoi il est mis fin ici, ce qui mène sur la mauvaise route, ou plutôt ce qui n’est là encore que le début de l’expérience (car après tout, il faut bien commencer par quelque chose). Or combien, dans l’Eglise, on aime s’échanger des paroles entre soi, bien rassurantes… Non, c’est fini, cela.

Ainsi, l’expérience-repère qui nous est rapportée par Marc, la dernière des choses qu’il veut que l’on garde en tête, c’est l’ouverture du regard et de l’ouïe et de la bouche pour passer dans l’inimaginable. L’expérience du Ressuscité est tout sauf une expérience intérieure, elle est une mise hors de soi, une perte de repère pour d’autres repères, ou peut-être pas de repères. Le saut dans l’inconnu. Aller en Galilée, c’est-à-dire dans cette région frontière, dans ce clair-obscur où se mêlent les hommes et les peuples. Non plus dans un lieu pour « garder en tête », mais dans une région ouverte pour perdre la tête, pour se lancer à corps perdu, pour vivre. La proposition est encore plus folle aujourd’hui : la rencontre des autres est soupçonnée d’être vecteur de mort, on a peur d’une contamination. Un vrai saut dans le vide. Mais « c’est là que vous le verrez« . Ne cherchons pas à « garder en tête », à « retenir » : lâchons, au contraire.

Accéder au précédent commentaire du même texte.

Nuit de l’angoisse : dimanche 28 mars.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte de la Passion est un des grands textes de la littérature universelle. Nous en avons quatre, dans chacun des évangiles -qui ont pu être décrits comme de longues introductions à la passion et à la résurrection. J’essaie de prendre chaque année un passage différent pour avancer peu à peu dans cet immense récit : j’ai commencé avec la préparation de la Pâque chez Marc, poursuivi avec le repas pascal chez Luc, et l’année dernière, c’était le départ vers Gethsémani et l’annonce à Pierre de son reniement chez Matthieu. Cette année, je voudrais aborder le moment de Gethsémani, chez Marc à nouveau.

Les acteurs parviennent maintenant sur les lieux du drame, « Et ils pénètrent dans un domaine du nom de Getshémani et il dit à ses disciples : tenez-vous ici aussi longtemps que je prierai. » La séparation est anticipée. tous arrivent, tous entrent dans les lieux, et le texte sous-entend non seulement qu’ils ont ensemble « poussé la porte » du domaine, mais qu’ils s’y sont enfoncés, le groupe a marché ensemble sous les arbres, dans ce domaine qui est face à Jérusalem, en dehors de la ville sur une colline voisine, à l’est du temple. C’est comme si le temple lui-même était orienté vers ce lieu. L’injonction a quelque chose de militaire : « campez là » ou « établissez-vous là« . C’est l’ordre que l’on donne à des troupes, quand on leur donne leur position. Il y a quelque chose de la veillée d’armes dans cet instant.

Mais les armes sont bien particulières : « aussi longtemps que je prierai« . Le verbe est celui de la prière de demande, de supplication. Et c’est là qu’est déjà la séparation : eux ils tiennent une position, lui il se tourne vers son père et il lui demande. Nulle part chez Marc (à la différence de Matthieu, « là-bas » ou de Luc « à un jet de pierre » -quant à Jean, il passe directement à l’arrestation une fois parvenu à Gethsémani) n’est-il question d’une séparation géographique : on a plutôt l’image du camp retranché, les disciples postés vers l’extérieur, au milieu d’eux leur chef occupé à préparer la manœuvre ou l’affrontement. Ce qui les sépare, ce qui les distingue, c’est une occupation, une fonction, pas des lieux différents.

« Et il s’attache Pierre et Jacques et Jean, avec lui, et il commença à être frappé de stupeur et se tourmenter et il leur dit : mon âme est affligée jusqu’à la mort. Demeurez ici et veillez. » Dans cette distinction des fonctions, il ne veut pas être isolé, il a besoin d’être entouré. Les trois qu’il s’est attaché en montant au Thabor, les trois qui devraient savoir et comprendre parce qu’ils l’ont vu parler de sa mort avec Moïse et Elie, les trois qui sont entrés avec lui dans l’épaisseur de la nuée, les trois qui l’ont vu aussi affronter la mort de la fille de Jaïre, ces trois-là, ils les veut tout proches. Combien, dans les moments difficiles, avons-nous besoin de présence. Nul ne peut (ni ne doit) prendre notre place, mais on a besoin de n’être pas isolés.

Et commencent les troubles intérieurs, profonds. J’ai traduit par « commencer » un verbe qui est tout simplement « venir, aller » : c’est vraiment l’idée du déplacement, du voyage. Quand l’âme commence d’être saisie, quand elle est habitée par le trouble et l’angoisse, c’est un voyage, une sorte d’errance. L’âme flotte, sans savoir à quoi se rattacher. Elle lui semble être emportée au hasard, sans frein, comme par une immense vague. On n’a plus de pouvoir sur soi, en tous cas pas de pouvoir face à cette invasion totale. Et ici les deux verbes expriment bien le processus : d’abord un verbe au passif, « être frappé de stupeur« , l’âme subit seulement, et c’est violent (frappé), et cela fait taire toutes ses facultés (stupeur). Il s’agit bien d’une sidération qui suspend toute activité physique ou psychique. Une paralysie. Plus moyen de penser, de raisonner, de dominer les évènements. Ensuite le deuxième verbe, « se tourmenter » montre le redoublement dont on est victime : l’âme nourrit elle-même cet état, elle alimente l’angoisse et la sidération, elle s’auto-détruit en quelque sorte. Elle s’en veut et s’attriste d’être en cet état, qui n’est pas une perte de conscience de soi : et c’est justement cette conscience de soi bien éveillée qui redouble les choses et augmente l’état. Pauvre âme, qui contribue à se précipiter plus fort et plus loin dans cet abîme sans fond….! C’est aussi la dynamique de la plus terrible des dépressions : il l’a connue.

Il a seulement la force de faire part de cet état de conscience, et c’est tout ce qu’il a. Et c’est tout ce que nous avons en pareil cas, dire, parler. « Mon âme« , ou « ma vie« , on dit les deux choses en grec, est littéralement « environnée-de-détresse« , il y en a de toute part. C’est l’encerclement total, nulle part où se tourner pour voir la lumière, accéder à la joie. Et ce « jusqu’à la mort« . Non pas « au point de mourir », pour déclarer une intensité, mais bien « jusqu’à ce moment de la mort« , pour indiquer une durée, une période de temps. Cet état est celui qui va l’habiter jusqu’à sa fin. Ce n’est pas une petite déclaration : on a tendance à oublier cet état intérieur, dès lors qu’on avance dans le récit, comme si une fois engagée l’arrestation et le procès, il avait toute sa tête, il suivait avec tous ses moyens. Marc nous dit tout le contraire : cet état intérieur d’angoisse terrible et redoublée va être le sien jusqu’au bout, c’est le dernier souvenir qu’il emportera de la vie, cette immense vague sans espoir. A ses proches, à ceux qu’il s’est choisi, il demande juste de rester à ses côtés et réveillés, de ne pas le laisser seul.

« Et il s’avança à peine ([mikron]) puis tomba sur la terre et pria afin que si possible l’heure passe à l’écart de lui, et il disait : Papa, père, à toi tout est possible ; il écarta cette coupe de moi ; mais pas ce que moi je veux mais ce que toi  » J’ai essayé de traduire au plus près, c’est un peu charabia mais c’est saisissant ! Toujours pas de distance physique, à peine un micro-mouvement, les disciples entendent forcément, chez Marc, ce que demande Jésus. Et le but est clair : que tout ce qui va suivre n’arrive pas. Ce n’est pas qu’il sache avec une précision clinique le déroulement des choses, de toutes façons dans l’état intérieur qui vient d’être décrit plus rien ne viendrait clairement à son esprit. Mais pendant son ministère, il a dès longtemps compris comment cela finirait, et il l’a dit. Il sait que ce sont les responsables religieux qui veulent sa mort, ceux-ci le lui ont déjà assez manifesté. Il sait comment ils vont s’y prendre, puisque Judas est sorti. Il sait quelle sera sa mort, puisque la condamnation ne peut être prononcée que par l’occupant romain, et que ce sera donc le supplice des Romains. Tout cela, redéborde sur son âme maintenant, non sous la forme d’un savoir froid mais d’une angoisse informe et tumultueuse qui l’emporte. Il n’y a rien en lui qui puisse consentir à la mort, comme c’est le cas pour nous. Partant, elle ne peut paraître plus effrayante à nul homme.

Et sa demande est déchirante : « Papa, père« . Les mots de la tendresse. Le cri vers celui dont le rôle est de le défendre. Quel père pourrait entendre ces mots sans frémir ? Sans être aussitôt prêt à mourir pour son enfant ? Et toi, papa, tu peux tout. Dans le cas c’est vrai, absolument. Et après, la formule est surprenante, je ne l’avais jamais traduite et ne m’en était jamais rendu compte : ce n’est pas une demande, le verbe est bien à l’aoriste indicatif actif, comme un constat : « il écarta… » C’est fait, c’est comme si il s’apercevait en le disant, avant même de l’avoir formulé, que ce qu’il désirait était déjà fait. Son père n’est pas resté insensible, il le sait, il sait que s’il demande vraiment c’est ce qui va se passer. Dans cette tourmente intérieure indicible, se livre un combat : non pas entre lui et son père, mais entre lui et lui. S’il dit les mots, il sera exaucé. Les dira-t-il ? Ou ira-t-il jusqu’au bout de ce que son père veut, non pas sa mort (il le sait bien, puisqu’il sait que s’il demande, son père va écarter cette mort), mais quelque chose qu’il veut avec lui et qui exige sa mort.

Là, nous sommes face à un mystère abyssal. La situation de notre monde, notre situation, est marquée par la mort. Je ne parle pas tant de cette fin physique de la vie, qui est après tout peut-être bien quelque chose de positif, quelque chose qui évite la déchéance, quelque chose qui donne du prix à la vie. Quelque chose qui souvent met fin aux souffrances, qui délivre. Je parle de ce qui détruit, de ce qui voue à la disparition, de ce qui donne envie de mourir, de n’être plus. Je parle d’une dynamique opposée à l’envie de vivre, de naître, de s’épanouir, de s’ouvrir, de partager : une dynamique de repli, de diminution, de fermeture, de disparition. Ça c’est effrayant. Et tout se passe comme si pour vaincre cette dynamique-là, il fallait qu’elle se brise sur elle-même : que la mort meure, que la dynamique de disparition disparaisse. Et que pour cela il fallait qu’elle cherche à emporter ce qu’elle ne pourrait absorber mais qui l’absorberait elle-même. C’est impossible à exprimer en fait… Ce « il faut », ce passage obligé effrayant, est impossible à exprimer. Mais lui est dans un combat intérieur titanesque entre un moyen qu’il rejette absolument et une fin qu’il poursuit de toutes ses forces. C’est ce que veut dire le mot « agonie » : un combat.

Et le double mais, « mais pas ce que moi je veux mais ce que toi« , dit sa résolution. Ce n’est pas le conflit de deux volontés, celle de son père et la sienne, qui est ainsi exprimé : c’est le conflit dans sa propre volonté entre le moyen nécessaire et la fin recherchée. Et ce conflit est dans son âme, tourmentée. Et ce conflit, c’est lui qui le résout. L’amour de nous est en lui plus fort que l’amour de soi, même le plus naturel.

« Et il vient et il les trouve qui dorment, et il dit à Pierre : Simon, tu dors ? Tu n’as pas eu la force pour veiller une heure ? Veillez et priez afin de ne pas venir dans l’épreuve ; l’esprit certes est de bonne volonté, la chair en revanche est sans force. » Entendre de telles choses n’a pas maintenu éveillé les proches. Et Pierre redevient Simon, parce qu’il dort. Le nom de Pierre est un appel et une tâche, pas un acquis. Il le rappelle à la veille -simplement rester éveiller auprès de lui, ne pas le laisser seul-, et lui recommande à lui aussi de demander. Pas la même chose que lui, sans doute, mais de demander aussi pour lui : chacun de nous, pour rester auprès de ceux qui souffrent, pour ne pas endormir notre « bonne volonté », notre « bonne intention », à besoin de mener un combat analogue, entre les moyens qui coûtent et le but recherché.

Et de nouveau il retourne à son âme. Et de nouveau il les trouve endormis, « car leurs yeux étaient fléchissant sous le poids, et ils ne surent quoi lui répondre. » Accompagner quelqu’un qui lutte, c’est lutter aussi. C’est mener auprès de lui sa propre lutte. Les dynamismes se communiquent, même s’ils ont d’autres objets. Mais là, c’est le désert. Il est seul, parce que son chemin est unique, et isolé, parce que nul ne reste avec lui par un dynamisme intérieur.

On ne dit pas qu’à nouveau il s’en va. Mais « il vient pour la troisième fois, -plus souvent il vient à ceux qui l’aiment, que ceux-ci ne viennent avec lui- et leur dit : dormez, du reste, et prenez du repos ; c’est différent ; l’heure est venue, voici, le fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. » Les dés sont jetés, maintenant ce n’est plus pareil : il va seul où l’emmène la mécanique des choses, et justement il veut les en préserver. Il veut aller seul, là où eux ne peuvent aller, ne doivent aller.

Et il ajoute encore une chose difficile à traduire, il y a quatre solutions : « Levez-vous, que nous soyons brisés » si l’on comprend [agoomen] comme venant du verbe [ag’numi] : ce serait l’annonce de leur séparation définitive – « levez-vous que nous conduisions » si l’on comprend [agoomen] comme venant du verbe [agoo] : je ne vois pas ce que cela pourrait vouloir dire… – « levez-vous, admirons » si l’on comprend [agoomen] comme venant du verbe [agaoo] : ce serait une recommandation de regarder, et laisser son cœur envahir par l’admiration de ce qu’il fait pour nous – « levez-vous, nous serons confiants » si l’on comprend [agoomen] comme venant du verbe [agadzoo] : ce serait une remise de soi et de tout le groupe entre les mains du père, dans la confiance pour l’issue de ce moyen tant redouté. Je ne sais pas quoi choisir, seule la deuxième solution me paraît ne pas avoir de sens. Et si on choisissait tout ?

Et il ajoute encore : « voici, celui qui me livre s’est fait tout proche« . Parole au contraste terrible. L’évangile de Marc a commencé avec la proclamation de Jésus : « Le royaume du dieu s’est approché de vous« . Il s’achève avec ces mots : « Celui qui me livre s’est approché de moi. » Exactement le même verbe, dans la même forme. Pour que s’instaure le royaume, il « faut » ce passage effrayant.

Chercher un sens à la mort : dimanche 21 mars.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte, toujours tiré de l’évangile de Jean, qui nous est donné aujourd’hui est un texte en deux temps. J’avais commenté le premier temps il y a trois ans, et je devrais m’attaquer cette fois-ci au deuxième temps du texte.

Je voudrais tout de même revenir sur un point de ce premier temps où des « Grecs » (c’est-à-dire des pélerins venus au temple de Jérusalem depuis le monde hellénique -de la Grèce et ses environs ou de l’Asie mineure, ou encore d’Alexandrie et ses environs, bref de n’importe où dans l’Est du bassin méditerranéen, et peut-être même de plus loin puisque le grec est à cette époque parlé partout, mal, un peu comme l’anglais aujourd’hui-, et donc sans doute adeptes eux aussi de la religion juive), où des Grecs, donc, veulent « voir Jésus« , et où celui-ci réagit à cette demande. Il dit notamment dans sa réponse : « si la graine de blé en tombant dans la terre ne meurt pas, elle demeure seule; mais si elle meure, elle porte un fruit immense.« 

Je voudrais m’y arrêter un moment, parce qu’il me semble que cette parole a une terrible actualité. Je veux dire qu’avec la pandémie que nous subissons, la mort est revenue d’actualité. On ne peut pas en éviter la réalité, sauf à se boucher les yeux pour ne pas voir. Et cela nous ramène à questionner son sens, sa portée. Terrible question, qui nous amène à considérer ce qui se passe quand on meurt… ou à se demander s’il se passe quelque chose, ou si justement il ne se passe plus rien. Je suis quant à moi extrêmement choqué par la violence des protocoles hospitaliers, dans ces moments-là : une personne se retrouve en réanimation et, même consciente, ne peut plus voir aucun de ses proches ! Et comment se dire au-revoir ou adieu ? Comment aborder la séparation définitive, si l’on prend conscience qu’elle est probable ou inévitable ? Quel sens peut bien avoir ce moment, quand on est déjà séparés ? Et l’on pourrait sans doute multiplier les descriptions de situations….

La métaphore filée ici est celle de la graine de blé. C’est le processus mainte fois observable et sur lequel compte l’agriculteur, et non seulement lui mais tous ceux qui espèrent manger à leur faim. Une partie du grain est mangée, une autre est gardée pour être jetée en terre, semée, de sorte qu’elle produise une talle, c’est-à-dire un groupe de tiges qui vont porter à leur tour des épis. C’est-à-dire qu’une graine va en produire « trente, soixante, et même cent pour un« , si l’on s’en tient à la parabole du semeur. Les rendements d’aujourd’hui, m’avait dit il y a plusieurs années un ami qui travaillait dans l’expérimentation agricole, peuvent atteindre trois cent grains pour un. C’est énorme. Et cela veut dire que pour une graine perdue, jetée en terre au lieu d’être broyée en farine puis consommée, combien de personnes vont pouvoir tirer leur subsistance…!

Vous me direz : justement, cette graine n’est pas perdue puisqu’elle produit ! Vision de celui qui adopte ce système ; mais pour la graine, si l’on prend son point de vue, si : elle est perdue. Cette graine-ci meurt. Elle est vidée de tout ce qu’elle contient. Ce même ami avait tiré pour moi de la terre une talle de blé qui portait déjà du grain, en la déterrant soigneusement : on voyait très bien encore, à la base, les deux côtés de la coque désormais vide, complètement vidée, qui ne restaient là que comme des vestiges de leur contenu.

Ce qui reste d’un grain de millet…

La formulation par Jean de cette observation somme toute très commune est insistante, il dit « en tombant dans la terre » avec une préposition dynamique, qui signifie « entrer dans ». Par là même, il reprend la manière dont il parle souvent de la venue de Jésus lui-même. On sait bien que pour lui, la mise en croix a une portée symbolique très forte, très différente de ce qu’eût été la lapidation à laquelle l’accusation de blasphème de la loi juive condamnait Jésus. La lapidation l’ensevelissait sous les pierres, le cachait, le recouvrait. Mais la loi romaine l’élève, le fait monter au contraire, le montre à tous sur un poteau de condamné. Et Jean ne cesse d’y voir le début de son ascension, de son retour vers son père, vers son « ciel ». Être « jeté en terre » comme le grain de blé, c’est ce qui se passe pour lui dans le fait d’être « venu », « et le Verbe s’est fait chair…« . C’est là qu’il a pris la mortalité. Mais le moment même de la mort, c’est déjà la tige qui remonte vers le ciel. Les deux mouvements sont simultanés, perdre la vie et commencer son retour.

Il me semble que tout cela peut éclairer ces moments si douloureux et dramatiques que vivent nombre d’entre nous. Eclairer ne veut pas dire rendre moins dramatique ou moins douloureux. Eclairer, c’est seulement jeter une lumière, aider à voir. Une mort peut porter du fruit. Si la chose est vraie d’un grain de blé, elle peut être vraie d’une personne humaine. Parce que pour une personne humaine, sa mort n’est pas un seul moment, n’est pas l’instant T où les machines ne perçoivent plus de signal électrique de l’organisme. La mort est un processus en jeu dès notre naissance, dès que nous avons été nous aussi « jetés en terre ». Elle est à l’œuvre en nos vie déjà de bien des manières, chaque fois qu’un peu de nous devient coquille vide, se vide un peu, pour que d’autres vivent, ou vivent un peu plus. On peut atteindre le moment de sa « dernière mort »en étant déjà mort bien des fois, de bien des manières. C’est peut-être cette prise de conscience qui peut aider à aborder ces moments si difficiles. Le grain de blé est bien mort, mais on pourrait dire aussi que sa vie a passé dans la talle qui en est issue, et de là dans bien d’autres encore. C’est une diffusion. Et peut-être que ce qui compte, c’est de s’être diffusé.

Bon, j’ai déjà été long, et je me rends compte que je n’ai même pas commencé d’aborder la deuxième partie du texte, celle qui commence à « Maintenant ma vie est ébranlée, et que dirais-je ?… » Je crois qu’il est plus raisonnable de remettre cela à la prochaine rencontre de ce texte. Pardonne-moi, cher lecteur !

cosmos : dimanche 14 mars.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte qui nous est proposé aujourd’hui, tiré de l’évangile de Jean, a déjà été commenté dans son ensemble : on peut trouver ces indications en cliquant sur ce lien. Je suis cette année touché par ce qui est dit du monde : nous avions repéré il y a trois semaines,(mais c’était chez Marc) l’invitation à refaire l’harmonie avec le monde, par la figure de Jésus au désert comme en un nouveau jardin originel, et voilà que le thème du monde nous est re-proposé par Jean.

Le premier passage est le suivant : « Dieu en effet a aimé à ce point le monde que de donner le fils unique-engendré, afin que tout croyant entrant-en-lui ne meure pas mais qu’il ait la vie éternelle. » Jean vient de dire que le Fils de l’homme doit être élevé , comme le serpent l’a été par Moïse au désert, « afin que tout croyant en lui ait la vie éternelle« . Il développe maintenant le contexte de ce but, faire que « tout croyant en lui » ait la vie éternelle. Mais qu’est-ce que c’est que cette « vie éternelle » ?

L’expression, mainte fois employée par Jean au long de son œuvre, est en grec [zooè aïoonion’]. La [zooè], c’est la vie, le genre de vie : il se dit d’hommes et d’animaux. Il se distingue de [bios], également la vie mais aussi la durée de la vie. Un [zooion], c’est un animal : on sent la différence que nous faisons nous-mêmes entre la biologie et la zoologie. La [zooè] est relative à ce qui est animé, à ce qui a une âme, à ce qui ne vit pas seulement par une poussée spontanée (ce qui est déjà admirable !), mais développe aussi des facultés, une autonomie, bien d’autres choses encore. Or tout l’évangile de Jean, ainsi qu’il le résume lui-même dans sa première conclusion (Jn.20,31), rapporte par écrit des signes afin que le lecteur croie, et qu’en croyant il ait la [zooè], il ait la vie. Tout l’écrit de Jean est encore le « Fils de l’homme élevé ». Dans sa conclusion, il ne dit plus « vie éternelle« , mais simplement « vie » : indice sans doute que l’adjectif n’était qu’indicatif : quand il parle de vie, il parle de celle qui n’est que cela, qui ne finit pas. Il parle de cette dimension de la vie qui mérite vraiment ce nom parce que, dès à présent commencée, elle ne connaît pas de fin.

Or ce projet de communiquer la vie est un projet d’amour : « Dieu a aimé à ce point le monde… » : j’ai écrit il y a trois ans qu’il a donné le plus aimé pour prix du moins aimant. Nous avons du mal à comprendre cela, parce que nous voyons mal comment il peut être question de prix, en la matière… Mais commençons par constater qu’il s’agit bien d’amour, et d’un amour dont nous n’avons pas idée. Or cet amour est amour du monde, [kosmos], tout entier : ce n’est pas simplement « les hommes » ou « les croyants« . L’amour du cosmos tout entier pousse le dieu à donner « fils unique-engendré« , de sorte que tout croyant « entrant-en lui » ait la vie (éternelle).

La « mécanique » décrite par Jean est complexe : le dieu aime le monde, dans ce sens il donne son unique fils, et le don de celui-ci obtient la vie ceux qui croient/entrent en lui. Il y a du non-dit, ici : je comprends quant à moi premièrement que croire, ce n’est pas seulement adhérer par l’esprit ou accorder du crédit, c’est véritablement faire un avec l’unique fils, être un seul être avec lui. Je comprends alors dans un deuxième temps que la fameuse « vie » que j’obtiens en croyant, c’est tout simplement la vie même de cet unique-engendré, c’est-à-dire que je grandis, que circule en moi, dans mes veines et dans mon esprit, le flux qui l’anime dans ses propres élans, dans ses relations, dans ses pensées et sa manière de vivre. Et je comprends enfin, troisièmement, que si moi, croyant, entre ainsi en communion de vie avec l’unique engendré donné par le dieu, la vie qui m’est communiquée ne se borne pas à moi, mais qu’elle rejaillit d’une manière ou d’une autre sur le monde tout entier, que le cosmos entier en bénéficie.

Le [kosmos], c’est d’abord l’ordre, le bon ordre, et aussi l’ornement, ce qui entraîne que [kosmos en grec soit aussi un adjectif pour dire orné, embelli : c’est ensuite, l’ordre du monde et de l’univers, ce qui fait que tout s’interpénètre, se complète et s’influence. L’idée grecque du cosmos, ce qui fait qu’on l’appelle ainsi, c’est qu’on considère notre univers comme un magnifique ordonnancement où tout a une place, ou rien n’est de trop, où tout joue un rôle, et cette considération entraîne l’admiration sincère. Si je rattache cela à ce que nous avons vu précédemment, j’en conclus que l’homme a, selon Jean, lui aussi une place particulière dans cet univers, et que cette place es en quelque manière rétablie lorsque, croyant, il vit de la vie unique de celui que le dieu a envoyé, son unique engendré -c’est-à-dire lorsqu’il vit de la vie même du dieu, laquelle est transmise par génération à son envoyé. C’est extraordinaire.

Ecole rhénane, Salvator Mundi, 1530, Huile sur bois (63,5 x 54,6), Germanisches Nationalmuseum, Nüremberg. La planète est dans les mains de celui qui veut la sauver.

Et comment cela se fait-il ? Peut-être parce que l’homme est médiateur de l’univers. Tout se passe comme si, dans cette vision des choses, nous étions à une place unique, chargés de maintenir l’univers dans son ordre, de lui donner de vivre c’est-à-dire de grandir et se développer, de rester comme une vaste interaction où tout influence tout pour le bien de l’ensemble. Cela peut sembler très idéaliste, mais il me semble pourtant que la preuve par l’inverse est belle et bien faite ! Quand l’homme se sert n’importe comment de l’univers, ile le détruit bel et bien, avant que l’inverse se produise aussi et que l’univers à son tour détruise l’homme qui n’a pas tenu son rôle ! Cela, je pense que c’est devenu une évidence pour tous aujourd’hui. Alors bien sûr il y a ceux qui essayent de réagir et de retrouver la juste mesure, l’ordre, l’harmonie, en sachant qu’il faudra en payer le prix, renoncer à des choses, changer certaines autres ; et il y a ceux qui réagissent en se disant que, fichu pour fichu, autant essayer de tirer parti de ce nouveau désordre parce qu’il y a forcément de l’argent à faire dans ce nouvel état des choses, et que cela rapportera au lieu de coûter cher-et fort cher. Je n’invente pas, on écoutera avec profit cette brève émission où des chercheurs bien documentés exposent les ressorts de toute une finance dans ce deuxième sens.

Bref, il me semble qu’il est bien temps de se lancer nous aussi à retrouver notre véritable place d’être humain, de personne humaine, en assumant aussi justement que possible notre place médiatrice dans l’univers, pour vivre avec lui et non seulement de lui, et mieux encore pour lui communiquer une vie qui est vraiment la vie, qui ne se laisse pas réduire, qui n’aboutit pas à la destruction, « ne meure pas » comme dit notre texte. « Dieu en effet n’a pas envoyé son fils au monde afin qu’il juge le monde, mais afin que soit sauvé le monde à travers lui. » Le but recherché n’est pas d’en venir au « jugement », c’est-à-dire à l’obligation de trancher, à la condamnation de l’une ou l’autre partie, mais au contraire de « sauver ».

Un tel combat exige de la transparence, exige de la lumière. Ceux qui prétendent tirer parti de la situation dramatique où se trouve notre univers agissent de manière occulte, on est tout surpris de découvrir à quel point ils agissent effectivement. Mais il me semble qu’à l’inverse, retrouver, reprendre notre juste place dans l’univers, ne peut se faire qu’en toute clarté et transparence. « Car celui qui pratique le mal hait la lumière et il n’advient pas vers la lumière pour que ne soient pas répertoriées ses œuvres. Mais celui qui fait la vérité vient vers la lumière, afin que soient manifestées ses œuvres parce qu’en Dieu elles ont été accomplies. » Nous ne pouvons pas d’un coup trouver tout ce qu’il faut ré-arranger de notre vie, tout ce qui doit être modifié pour que l’univers redevienne un cosmos. Mais nous pouvons « venir vers la lumière« , faire preuve de lucidité, avec l’encouragement que plus on fait marche vers la lumière, plus on voit de choses.

Une maison commune : dimanche 7 mars.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous quittons l’univers de Marc pour entrer dans l’univers de Jean : nouveau point de vue, nouveau regard sur Jésus. Ce texte, j’ai essayé d’en donner déjà quelque commentaire il y a maintenant trois ans, dimanche 4 mars : faisons place nette.

Je reste frappé par le nouveau culte que Jésus vise ici à mettre en place, du moins est-ce la manière de comprendre de Jean puisque c’est lui qui rapporte les choses ainsi. Jésus chasse de l’esplanade interne au Temple tous ce qui y est proposé de manière à favoriser les sacrifices de l’Ancien Testament : boeufs, petit bétail, marchands de colombes (souvent la substitution aux grands animaux pour les plus pauvres) et même les changeurs, ceux qui permettent aux pèlerins venus de loin de régler au plus juste, comme d’ailleurs à ceux du pays (combien de fois n’a-t-on pas l’appoint). L’ordre qu’il donne est bien d’enlever [aïroo], de supprimer, de détruire, ces choses. Il n’est pas question qu’elle aient leur place, dès à présent [entéouthen] (les traductions privilégient souvent un sens local, enlever d’ici, mais l’adverbe peut avoir aussi un sens temporel, et cela me paraît bien plus cohérent avec le geste).

Et pourquoi ce geste ? Pourquoi ce choix de rendre désormais impossible les sacrifices jusque-là prescrit ? C’est la suite qui le dit : « Ne faites pas de la maison de mon père une maison de commerce« . Deux figures sont mises en regard, et même en opposition, la maison de mon père et la maison de commerce. Je pense qu’il est très réducteur de voir cette deuxième appellation en seul rapport au commerce pécunier des vendeurs d’animaux ou des changeurs. Il me semble que cela concerne aussi la pratique de ceux qui vont ensuite offrir des sacrifices d’animaux, pratiquer les rituels recommandés ou prescrits.

Lorsque l’on se reporte aux prescriptions sacrificielles des livres du Lévitique ou des Nombres (ou encore du Deutéronome), on s’aperçoit que chaque pratique rituelle a son objet précis, suivant qu’il s’agit d’un holocauste, d’un sacrifice de communion, d’un sacrifice de purification, etc. Tu offres ceci et ceci de telle manière (du fait brûler ceci et pas cela, tu jettes cette partie, du manges celle-là, etc.), et voilà que tu obtiens ce que tu demandes, ou ce qu’on t’a prescrit de demander. C’est bien un commerce : donnant, donnant. La différence avec par exemple les sacrifices de la religion romaine, outre les rituels, c’est l’initiative : chez les Romains, c’est « da ut dem« , donne ce que je demande, et alors je t’offrirai un sacrifice, et si tu ne donnes pas tu n’as rien. Ici, c’est l’inverse, « do ut des« , je donne (d’abord) pour que tu me donnes ce que je demande. Mais dans les deux cas, il s’agit bien d’un échange, tarifé en quelque manière. Et c’est cela même qui est un commerce, entre les hommes et le ciel (et dont certains parmi les hommes tirent également profit, mais là n’est pas d’abord la question).

A l’opposé de la maison de commerce se trouve donc la maison de mon père : c’est-à-dire qu’on va être là dans un régime tout différent, celui de la communauté des biens et de la gratuité. La maison de mon père comme le dit fort bien ce titre même suggère avant tout le lien de filiation, l’appartenance à une même famille. C’est de droit, en quelque sorte, que le fils, que l’enfant, est dans la maison du père : non pas un droit que l’enfant se serait « taillé » ou acquis, mais un droit posé par les parents eux-mêmes ! C’est la maison du père, la chose est intitulée de cette manière. Mais le fils y fait respecter ce qu’elle est, son esprit, son climat, son atmosphère. Il ne veut pas qu’elle soit travestie en autre chose. Elle doit rester communauté et gratuité.

Jean, du reste, rapproche un passage du Psaume 69, « le [zèlos] de ta maison me dévorera« , et le [zèlos] est l’ardeur, mais aussi la rivalité : et il y a bien ici une rivalité entre deux approches, deux conceptions de la relation au ciel, au dieu. Surtout, passer à la gratuité et à la communauté de biens ne va pas de soi, et manifestement ne peut pas se faire sans une certaine violence : le fouet de cordes est bien réel, et il n’est pas frappant que pour l’imagination !! on voit qu’il y a là un véritable combat, et les tenant de l’autre approche ne laisseront pas la place facilement : ils y reviendront, du reste, le geste est surtout symbolique, et compris comme tel, comme un « signe« . Si le vrai temple, c’est le corps, alors qu’importent ces lieux, sinon comme symbole ?

Eglise abbatiale de Saint-Gilles du Gard, détail. D’un côté, cassés, une foule de gens, de bêtes, avec des résistances. Mais derrière celui qui les chasse, se dégage un lieu de paix.

Il me semble qu’il y a ici un point capital dans notre relation au ciel : le ritualisme conduit à chercher des lieux particuliers (un temple de pierres), des rites spéciaux, despotiques prescrites, tout un monde calculé. L’évangile à l’inverse libère de tout cela : le temple c’est ton corps, ton propre corps, où habite la divinité. C’est aussi le corps du Ressuscité, puisque tout est commun dans cette nouvelle maison. De rites, il n’y a en a plus qui comptent pour eux mêmes : la foi fondée dans l’évangile n’est pas d’abord une « religion », mais bien une communauté de cœur entre un père et ses enfants, tous rassemblés dans son unique fils. Oserons-nous entrer avec cette confiance-là, avec cette immédiateté-là, dans la relation avec celui qui se révèle notre père ?

Et puis, je me rappelle qu’il y a deux semaines, j’avais lu dans l’évangile un axe de progression dans le fait de rappeler au cœur tous ceux qui faisaient effectivement partie de mon entourage, de ma « maison », pour qu’aucun ne passe « sous les radars » et ne compte pas. Il me semble que l’esprit même de la « maison de mon père » exige plus que jamais cela : si c’est la maison où tout est en commun, où tout est gratuit, comment en exclure quiconque, ou exiger quelque prix que ce soit de quiconque pour en être ? Non, là est le fondement solide pour m’ouvrir à tout frère en humanité, pour bâtir une vraie maison commune.

Marche en montagne : dimanche 28 février.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voici beaucoup plus loin dans l’évangile de Marc que là où nous étions la semaine dernière : c’est que les ordonnateurs du lectionnaire veulent nous faire faire un itinéraire particulier, alors ils choisissent certains passages et nous les mettent sous les yeux les uns après les autres. Bien sûr, on pourrait questionner cette pratique : est-elle fidèle à l’évangile, dans la mesure où elle ne suit pas l’ordre dans lequel il a été écrit ? Ne recompose-t-elle pas plutôt celui-ci, comme on ferait d’une mosaïque dont on ré-ordonnancerait les tesselles ? Je suis quant à moi de moins en moins à l’aise avec cette pratique, qui réclame de la part de l’auditeur une solide culture et une connaissance approfondie de chacun des évangiles, pour ne pas se perdre ni dessiner une fausse image (cela s’appelle une idole !!!) dans son cœur. Comment ça, fausse !? Bon, disons différente, si le mot vous fait peur… Néanmoins, avançons vaillamment. J’ai déjà commenté ce même texte il y a trois ans, sous le titre accepter d’être unique, on pourra s’y reporter si l’on veut retrouver les détails du texte ou des mots.

Je suis frappé cette année, une fois encore, par la montagne : elle est le lieu de l’expérience que Jésus entend faire faire à ces trois disciples qu’il prend avec lui, qu’il emporte auprès de lui. C’est en y montant que tout se passe ; et en en descendant, il leur précise que ce lieu doit garder son secret. Ce qui se passe en montagne ne ressemble décidément à rien d’autre. Je me doute que si j’en suis ainsi frappé, c’est parce que j’ai la chance d’avoir moi-même l’expérience de la montagne, et que je sais aussi que c’est un lieu sans pareil : si tel est ton cas, lecteur, lis toi aussi dans le livre de ton expérience !

En montagne, les repères ne sont plus les mêmes. Les distances ne comptent plus : elles ne font rien à l’affaire. Les dénivelés comptent : de combien va-t-on monter, ou descendre ? Comment va-t-on le faire ? Peut-on raisonnablement passer par cet itinéraire, en avons-nous les moyens ? Ici, dans notre texte, il est question de monter : prendre de la hauteur va permettre de mieux voir, de respirer un air plus pur (mais aussi, si l’on monte vraiment haut, plus rare !), on va éventuellement dépasser les arbres, parvenir dans des zones plus rocheuses, à la végétation plus rare : des déserts…. On se sent tout petit, en montagne, on est ramené à sa juste place, à sa juste proportion. Pas la peine de chercher à « voir loin », nos ambitions sont facilement ramenées à pas grand chose ! On avance en hauteur, ou en profondeur (le mot est le même, souvent, dans les langues anciennes).

Et puis, en montagne, seul compte le temps. Ce sommet n’est pas à telle distance, il est à quatre heures, à sept heures et demie… Le temps, mesure de la vie et de la marche. On prend le temps, on retrouve le temps. Cela aussi est une expérience bénéfique, où nous refaisons l’expérience de ce que nous sommes. A l’échelle du temps, peu de chose : notre vie n’est qu’un souffle. Comme cinquante ans passent vite dans une vie humaine ! Si facilement, dans notre souvenir, quelque chose nous revient , et nous nous rendons soudain compte que cela s’est passé il y a… mon Dieu, déjà ?! Et du coup, il faut prévoir : se lever avant le soleil pour aller haut. Repartir assez tôt pour être rentrés avant la nuit, ou avant la pluie. Compter avec le temps, et en rabattre sur nos projets. Mais aussi profiter du temps, admirer les couleurs qui changent, l’éclairage tout différent, la lumière changeante… Chaque instant est précieux, à savourer.

Voilà, c’est dans tout ce nouvel ensemble de repères que les disciples sont entraînés, pris à part. Ils changent de repères et sont ramenés à leurs justes proportions. Nous aussi, nous sommes ramenés aujourd’hui à nos justes proportions. Je proposais dimanche dernier, suite à ma lecture de l’évangile, de s’ouvrir à nouveau au cosmos comme il est pour s’y ré-inscrire : peut-être y a-t-il aujourd’hui une vraie suite de cela, en nous revoyant petits au milieu du monde. C’est aussi cela, prendre soin de notre planète, et prendre soin des autres en la préservant pour tous. Et c’est peut-être ainsi que nous pouvons ré-évaluer nos pratiques et nos projets : que sont-ils, en termes de hauteur ou de profondeur ? Que sont-ils, à l’échelle du temps ?

Caspar David Friedrich, Promeneur sur une mer de nuages (1818), Huile sur toile 74,8 × 94,8 cm, Hambourg Kunsthalle.

Une autre chose me frappe fortement cette année, suite à ce que j’avais, je l’avoue, découvert il y a trois ans dans ce texte : c’est le mouvement. Tout se passe en mouvement. J’étais sans doute conditionné par les représentations de la « transfiguration » : Jésus au sommet et au centre, entouré de Moïse et Elie, face à nous, et de dos les trois disciples, effrayés, renversés, terrassés. Non, ce n’est pas cela dans le texte : Jésus marche, il monte, il est légèrement en avant ; les trois disciples le suivent (ce sont des disciples), et c’est pendant cette marche et cette ascension qu’ils le voient changer de forme, qu’ils voient son être plus conforme à ce qu’il est (il n’est pas question chez Marc de son visage -qu’ils ne voient pas), qu’ils voient Moïse et Elie parler avec lui (et donc marcher, eux, à sa hauteur et avec lui). C’est pendant qu’ils marchent que ses vêtements se mettent à briller, pendant qu’ils marchent que la sombre nuée les « obombre » et que la voix qui en vient se fait entendre. Tout cela en marchant.

Le seul qui parle de s’arrêter, c’est Pierre : il voudrait dresser des tentes. Il voudrait prolonger, fixer, l’expérience. Il voudrait en fait l’arrêter : non au sens d’y mettre fin, mais la figer. Or précisément, ce serait y mettre fin : il est des expériences profondes qui ne sont que dans le mouvement, l’avancée. Pas possible de répéter, pas possible de recommencer, pas possible de prendre le temps de voir et de faire le tour : non, il faut marcher, il faut aller. Il en restera ce qui en restera, on n’aura pas conscience de tout, cela viendra avec… le temps ! Une expérience profonde est toujours une expérience source : on ne l’arrête pas (une source qui ne coule pas est tarie !), mais on y revient et on ne cesse d’y puiser. Il me semble qu’il y a là une invitation à remémorer nous aussi nos expériences-source : à les revisiter, à y puiser à nouveau, ou à nous y retremper. Elles ont eu lieu pour nous en marchant : on n’a pas fini d’y revenir, on ne les a pas épuisées, loin de là ! C’est un appel, c’est une rencontre, c’est un moment unique : fugace, mais toujours plein et débordant; Se souvenir, revenir à la source, boire encore, se plonger et se rafraîchir, se requinquer…. On ne pourra que difficilement mettre des mots, comme ici il y a une défense de raconter : c’est tout simplement impossible, et toute tentative de récit serait une trahison. Mais y revenir, c’est possible, dans l’indicible, du moins l’inépuisable.

Même la sombre nuée n’arrêt pas les marcheurs : cela, c’est plus exceptionnel. Le montagnard qui voit arriver une sombre nuée, en général, cherche un abri et s’arrête, ou bien rebrousse chemin tant qu’il est encore temps !! Bien imprudent qui ferait autrement. Mais là, non : le Maître continue, il marche toujours, il entre dans la nuée, comme jadis Moïse. Et une voix se fait entendre, avec des mots presque les mêmes que ceux du baptême. Mais au baptême, les mots étaient pour Jésus. Probablement les a-t-il seul entendus. Ils étaient pour lui. Ici, ils sont pour les autres, pour les disciples, comme démontre clairement les derniers mots, les seuls qui sont différents : « écoutez-le !« . A Jésus, la voix disait : « en toi je me suis reconnu« , elle authentifiait son agir et sa manière d’être comme un clair reflet céleste. Maintenant, c’est nous qui sommes invités à reconnaître à notre tour ce clair reflet, et à nous mettre à son école.

Dans la nuée on ne voit plus : plus d’évidence, plus de clarté rassurante. C’est l’aventure, la marche à tâtons, à l’aveugle. On n’a que les oreilles pour se guider, on apprend à écouter. La marche continue, elle ne s’arrêtera jamais : mais elle aura définitivement changé de repère, en s’appuyant sur une écoute. Il faut vraiment que j’écoute mieux, que j’apprenne à mieux écouter. Et pour cela, que je me déprenne de ce que je vois, des apparences, mais aussi tout simplement des écrans ou des lumières qui fascinent.