L’accomplissement (dimanche 5 juin / Pentecôte).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

La majeure partie de ce texte a déjà été commentée il y a peu de temps, puisque beaucoup des versets ici présentés l’étaient déjà il y a une quinzaine de jours. A dire vrai, parler cette fois-ci de « texte » est presque une outrance : nous avons en vérité une compilation de versets ou demi-versets pris ici et là, certes dans le même chapitre mais tout de même ! Cette manière de traiter l’évangile est vraiment indigne, et je ne m’y habitue pas. C’est porter gravement atteinte à l’esprit du texte, et porter atteinte à l’esprit le jour de la Pentecôte relève presque de la performance, si ce n’était à ce point navrant.

L’ensemble du passage, ou de cette bouillie de textes, a déjà été commenté ici : de quoi être soufflé ! Je voudrais cependant m’attacher à ces mots : « Je vous ai parlé de tout cela en demeurant auprès de vous ; le paraclet lui, l’esprit, le saint, qu’enverra le père en mon nom, celui-là vous enseignera tout et vous remémorera tout de ce que je dis. » Le vocabulaire de Jean est très précis, très choisi : ses mots ne sont pas si nombreux, ce sont toujours les mêmes qui reviennent. C’est que Jean ne cherche pas tant à montrer qu’à démontrer, ce qu’il raconte est une sélection très recherchée pour mettre en avant certains éléments qui sont essentiels au portrait qu’il veut faire de Jésus, au témoignage qu’il veut rendre à son sujet. D’une manière plus avouée que les autres évangélistes, il dessine « son » Jésus de manière très construite et assumée.

Ce petit passage fait apparaître deux acteurs principaux, « je » (Jésus) et le paraclet (l’esprit, le saint). Et toute la question est celle de l’articulation entre ces deux. Il me semble que cette question a son actualité : bien souvent, le discours sur Jésus ne sait pas faire sa place à l’esprit ; mais bien souvent aussi, le discours sur l’esprit ne sait plus faire de place à Jésus. Concrètement, ceux qui parlent de Jésus réclament souvent pour eux une autorité que nul n’est en droit de contester. Les clercs, en particuliers, se réservent ce discours, le contrôlent, l’authentifient ou non… occultant entièrement que l’esprit peut parler par qui il veut et comme il veut. Mais aussi, ceux qui se réclament de l’esprit pour se distinguer de l’institution, pour faire du neuf ou pour contester, paraissent faire bon marché de la parole authentique de Jésus, et ne pas accepter une authentification. Comment s’y retrouver ?

Ce ne sont pas les deux seuls personnages, il y a aussi « le père » et « vous » (les disciples). Peut-être est-ce par là qu’on peut envisager cette question : car le but avoué, dans l’évangile de Jean (et pas seulement) et tout spécialement dans ce grand discours qui suit le lavement des pieds, c’est que celui que Jésus désigne comme son père soit aussi celui des disciples -et même de tous-, et que les disciples à leur tour vivent authentiquement comme fils.

Ce cadre posé, ou ré-exprimé, on voit ici une action du père, qui est d’envoyer l’esprit au nom de Jésus : voilà qui nous montre que les relations de Jésus et de l’esprit sont à comprendre comme ayant une commune origine, le père. Celui-ci a envoyé Jésus, et envoie l’esprit. Mieux, il envoie l’esprit « au nom » de Jésus. Il n’y a pas d’envoi de l’esprit sans que Jésus le veuille aussi; Et il n’y a pas de Jésus qui ne veuille, avec le père, envoyer l’esprit. Ce qui domine avant tout, c’est la co-intervention. Ce qui vient du père à destination des disciples et de tous les hommes, c’est à la fois Jésus et l’esprit : les opposer ne sert à rien, n’est pas juste, ne correspond pas au message de Jean.

Les disciples, par ailleurs, le « vous » : ils ont été les destinataires du « parler » de Jésus, c’est à eux qu’il a « dit« , et c’est auprès d’eux qu’il est demeuré. Ils sont aussi les destinataires de l’enseignement de l’esprit, et de son travail de rappel. Il y a donc de ce point de vue aussi une convergence, ils sont destinataires des actions conjointes de Jésus et de l’esprit. Et c’est donc au bénéfice des disciples et de tous les hommes qu’il convient de ne pas opposer Jésus et l’esprit,… et à leur détriment qu’on le fait !

Dans l’articulation que nous cherchons à creuser entre Jésus et l’esprit, je remarque maintenant qu’il y a trois temps verbaux, le parfait, le futur et l’aoriste. Le parfait et l’aoriste sont employés pour les verbes dont « je » (Jésus, donc) est le sujet, quand le futur est employé à propos de l’esprit. Il y a donc entre eux une succession, marquée par les temps verbaux.

Pour les verbes qui expriment l’action de Jésus, nous avons ici deux verbes voisins mais différents, et qui notons-le encadrent notre petit passage, [laléoo], parler et [légoo], dire. « Parler » évoque le moyen, l’usage de la parole pour faire passer un message ; « dire » évoque le contenu d’un message, qui n’est pas forcément passé par la parole (on peut dire beaucoup d’un regard ou d’un geste). Le parfait pour [laléoo] exprime un état accompli : Jésus est dans la situation de quelqu’un qui a fini de parler. C’est une étape qui est franchie, il ne parlera plus. L’aoriste en revanche, pour [légoo], est un « aspect zéro » du verbe, l’action qu’il énonce est sans valeur temporelle (même si, faute de moyen, on le traduit souvent en français par un temps du passé). C’est en quelque sorte l’action pour elle-même ; cela signifie que s’il ne parle plus, Jésus « dit« , et ne cesse de dire. Il est à jamais un Jésus-qui-dit. Après tout, pour Jean, il est « le Verbe« .

L’esprit, de son côté, enseigne, instruit, d’une part, et fait ressouvenir d’autre part. Ce dernier verbe, [hupomimnèskoo], donne vraiment l’idée de ce qui vient du fond, d’en-dessous : c’est du fond de la conscience, du plus profond de l’intérieur que remonte le souvenir. Or voilà le cœur même de la complémentarité : l’esprit n’enseigne pas autre chose que Jésus : mais Jésus a fini de parler, et c’est justement « cela » que l’esprit fera comprendre, « cela » qu’il enseignera, de sorte que « tout » (ou « toutes choses« , comme on traduit parfois) soit compris. Jésus a dit des choses que les disciples, souvent, n’ont pas compris. L’évangile le dit assez. L’esprit, lui, va faire comprendre. Et ce qu’il va faire remonter à la mémoire, opportunément, au bon moment, c’est ce que Jésus dit : que ce soit par des mots, des gestes, des attitudes, des choix. Tout cela, reçu par le disciple mais comme enveloppé, il va le désenvelopper, le dégager, le rendre clair.

Il apparaît ainsi que nous ne recevons pleinement Jésus qu’en recevant l’esprit : faute de quoi, il reste pour nous obscur, incompréhensible. Nous ne devenons pleinement ses disciples qu’en recevant l’esprit : faute de quoi, pas moyen de vivre, d’agir, de penser en disciples, n’ayant pas le bon repère au bon moment qui remonte à notre mémoire. Pas moyen non plus d’accueillir l’esprit sans fréquenter continûment les paroles dites par Jésus, et sans chercher à rester avec lui. La Pentecôte fait partie du mystère de Jésus, elle est l’accomplissement de Jésus dans le disciple et du disciple en Jésus ; elle est l’accomplissement des missions complémentaires de Jésus et du paraclet, à savoir la communication complète du père aux hommes et la vie en fils de ceux-ci.

Croire que tu m’as envoyé (dimanche 29 mai).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà commenté ce texte, qui constitue la fin des paroles prononcées par Jésus à haute voix à l’adresse de son père devant les disciples qui l’entourent, à la veille de son arrestation : Je demande. J’ai essayé d’y lire ce qui peut situer la prière de demande, puisqu’il s’agit bien d’une demande : ce qui la justifie ou la légitime, son lien avec la mission, son ampleur (qui articule le particulier et le général), à qui elle est adressée…

Je suis cette fois-ci frappé par la récurrence d’une formule, [hoti su mé apéstéïlas], « que tu m’as envoyé« . La formule revient trois fois à l’identique, quoique dans un contexte à chaque fois un peu différent (ce qui va nous permettre de l’approfondir). Mais sa récurrence nous avertit d’emblée qu’elle a ici un rôle central.

Que veut-elle dire en elle-même ? Le verbe [apostelloo] signifie envoyer, retirer, déléguer. l’expression peut donc signifier, si l’on prend les sens un ou trois (envoyer, déléguer), la mission initiale reçue du père par Jésus, la légitimité de ce dernier, ou si l’on prend le sens deux (retirer), l’inclusion de l’évènement de la mort de Jésus, imminente, dans le projet de son père : son « absence » est une œuvre du père. C’est en général le premier sens qui est retenu, mais il m’apparaît que le deuxième est intéressant aussi, et légitime en soi dans la mesure où dans tout le « discours après le lavement des pieds » (dont notre texte est le terme), Jésus revient souvent sur le fait qu’il va « s’en aller » et que les disciples ne doivent pas en être épouvantés.

La première fois que notre expression apparaît, c’est à la fin de la toute première phrase, « … afin que le monde croie que tu m’as envoyé ou que tu m’as retiré. » C’est l’objet même de la foi qui est ainsi résumé, condensé. On pourrait même dire l’objet ultime, car ce « afin que » est le deuxième de la phrase, il fait suite à un autre : « …afin que tous soient un : comme toi, père, [es] en moi, et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous… » Il y a un premier but, c’est l’unité de tous, mais cela même n’est encore qu’une étape vers « croire que tu m’as envoyé / retiré« , le point ultime. La mission de Jésus s’achèvera dans la mesure même où c’est ce « toi » qui sera reconnu. Et à ce point, les deux sens possibles pour [aposteloo], loin de s’opposer, se recoupent : car le « départ » de Jésus, son effacement, sa mort, laissent entièrement place au seul père. Il veut être le révélateur du père, il veut que le « croire » passe et s’attache de lui à son père.

Le « croire » de qui ? du « monde« , [ho kosmos]. Le mot est magnifique, autant qu’inattendu. Bien auparavant, Jean a déjà énoncé : « Le dieu a en effet ainsi aimé le monde au point d’avoir donné le fils unique-engendré… » Le « monde« , c’est le « lieu » des hommes (« tout être humain qui vient dans le monde« , dit déjà le prologue de l’évangile). Ici, dans notre texte d’aujourd’hui, l’on voit clairement que ce sont des personnes humaines pour qui il est demandé, on a bien un « que tous soient un… » et non un « que tout soit un…« , un « eux aussi » et non un « ça aussi« . Et pourtant, Jean écrit : « afin que le monde croie… » C’est comme si le « croire » de tous sans exception allait avoir aussi un effet cosmique, comme si même l’ensemble des êtres animés, et même des « lieux » où ils vivent -terre, ciel, mer, firmament-, allait être affecté par cette adhésion et cette reconnaissance. Comme si l’unité des hommes croyants (avant-dernière étape) allait atteindre à l’unité de tous et de tout, à l’harmonie universelle, à l’entrée de tous les êtres dans un tout orienté vers le père (dernière étape). Il me semble que la désorganisation contemporaine de la planète du fait des hommes nous rend sensible à cette dimension des choses : non que les « croyants » y aient seuls un comportement juste (hélas, c’est même parfois le contraire…), mais plutôt nous illustrons bien le contraire de ce qui est ici annoncé. Des convictions mal situées chez les hommes, une recherche du profit par-dessus tout, a une dimension cosmique évidente, destructrice celle-ci. Mais cela laisse deviner ce que serait la dimension cosmique de convictions bien situées…

Bien sûr, le [kosmos] a aussi chez Jean un sens ambivalent, il désigne aussi (pas seulement…) l’opposition à Jésus et son message, et ce également dès le prologue de l’évangile : « …et le monde ne l’a pas reconnu. » Mais là même, notre expression signifierait que l’unité de tous les croyants obtient finalement l’adhésion de tous ceux qui ne l’ont pas reconnu, et que c’est bien cela qui est ultimement recherché. Est-ce à dire que Jean a une pensée totalitaire, que pour lui l’incroyance n’est pas admissible ? Ce serait trop dire à mon avis : certes il est plutôt tranché dans ses opinions. Cependant, dans son évangile, Jésus ne cesse d’essayer de convaincre, de s’adresser à des personnes qui peuvent choisir. Et si Jean explique l’incroyance, montre ses mécanismes et sa logique, pour autant il l’admet. Mais il nous parle ici de l’étape ultime, ce qui est aussi nous faire comprendre que, jusqu’au bout, l’incroyance sera là. Et il ne parle pas de la réduire par la contrainte, ni même par la conviction : au contraire, il en fait un symptôme pour le croyant qu’il y a encore des progrès à faire dans l’unité. La charge se porte non sur d’illégitimes incroyants, mais sur d’insuffisants croyants, insuffisants en matière d’unité. L’incroyance des uns est le signe infaillible de la mal-croyance des autres.

Mais voyons la deuxième occurrence de notre expression : elle est dans la deuxième phrase de notre passage (au total, elle est dans trois des quatre phrases que compte en grec notre passage : beau score !!). « …afin que le monde apprenne que tu m’as envoyé/enlevé et que tu les a aimés comme tu m’as aimé. » Nous sommes toujours dans l’énoncé d’un but, et toujours du deuxième temps avec un but intermédiaire. La phrases entière est : « Et moi, la gloire que tu m’as donnée, je [la] leur ai donnée, afin qu’il soient un comme nous : un […], afin que le monde apprenne que tu m’as envoyé / enlevé et que tu les a aimés comme tu m’as aimé. » Les deux buts dont l’un reste la condition de l’autre, ultime, sont toujours énoncés, là n’est pas la nouveauté de cette nouvelle occurrence.

En revanche, le verbe a changé, ce n’est plus un « croire » mais un [gignooskoo], et notre expression est assortie cette fois d’une autre proposition. [gignooskoo], c’est d’abord apprendre à connaître, et par suite se rendre compte, reconnaître, mais aussi comprendre le sens ou décider. Ainsi ce « croire » est en quelque sorte commenté : il s’agit d’abord et fondamentalement d’un processus, car cet aspect progressif est sous-tendu par tous les sens, fondamental ou dérivés, du verbe. « Croire », ce n’est pas un bloc, ce n’est pas un feu rouge ou un feu vert : c’est bien plutôt de l’ordre de la relation vivante, qui s’établit, qui grandit, qui s’étend. On pense plutôt au renard du Petit Prince : « Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde…[…] si tu m’apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font rentrer sous terre. Le tien m’appellera hors du terrier, comme une musique. Et puis regarde ! Tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c’est triste ! Mais tu a des cheveux couleur d’or. Alors ce sera merveilleux quand tu m’auras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j’aimerai le bruit du vent dans le blé… […]  S’il te plaît… apprivoise-moi ! […] Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t’asseoir un peu plus près… « 

Ce n’est pas tout : car ensuite, outre cette dimension progressive, il y a l’établissement d’une relation qui est autant avec l’autre qu’avec soi-même, et cela dans le même mouvement. Se rendre compte, reconnaître, trouver du sens, sont des opérations intérieures qui impliquent un effet-miroir. Il y a, en même temps que découverte de l’autre, de ce qu’il est, prise de conscience de soi, et de la correspondance des deux, soi et l’autre. La prise de conscience dans un « croire » que c’est son père qui a envoyé Jésus est en même temps prise de conscience de ce que cela signifie pour moi, ou pour nous puisqu’il y a marche vers l’unité. Et c’est ce qu’explicite si nettement le développement donné cette fois à notre expression « que tu m’as envoyé/enlevé et que tu les a aimés comme tu m’as aimé. » Croire que le père a envoyé son fils, ce n’est pas seulement découvrir intellectuellement qu’il y a un père et un fils qui s’aiment, c’est découvrir en même temps que nous sommes aimés du père, au prix de son propre fils.

La dernière occurrence de notre expression apparaît comme l’illustration, ou le début de réalisation de ce qui a été déjà dit : « Père juste, autant le monde n’a pas appris à te connaître, autant moi j’ai appris à te connaître, et ceux-ci ont appris à connaître que tu m’as envoyé : et je leur ai appris à connaître ton nom et [le] leur apprendrai, afin que l’amour dont tu m’as aimé [soit] en eux et moi en eux. » « Ceux-ci« , ceux dont il a déjà été question, c’est ceux qui déjà croient et aussi ceux qui croiront grâce à leur parole (ils sont désignés au tout début de notre passage). Et l’on voit bien, en ceux-là mêmes, qu’un processus est en route, loin d’être achevé. Ils ont appris à connaître, mais ils ont encore à apprendre. Si déjà certains sont capables d’une parole qui en touche d’autres, ils ne sont pas encore accomplis dans l’unité, et ils n’ont pas fini de découvrir, ni de se découvrir. Le « croire » est une aventure, « que tu m’as envoyé » est une source inépuisable de découverte.

En temps de trouble (dimanche 22 mai).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai tenté un commentaire de la plus grande partie du passage, la question posée par Jude et les deux premiers temps de la réponse de Jésus, dans le texte suivant : Parole donnée. Je voudrais cette fois-ci m’attacher au troisième temps de sa réponse, une fois énoncée sa deuxième promesse de l’esprit.

« Je laisse la paix s’étendre jusqu’à vous, ma paix je vous la donne. Non comme le monde donne, moi je vous [la] donne. » Il est de nouveau question de paix : rappelons-nous, nous avons abordé ce mot il y a peu, à propos d’un texte qui vient plus loin dans l’évangile de Jean, paix à vous, et nous en avions tiré d’une part une dimension de réconciliation entre les contraires ou les « contraposés », d’autre part une dimension d’unité de soi-même et d’harmonie entre soi et les autres.

Cette fois-ci, Jésus dit d’abord la paix, puis ma paix. La paix est sujet du verbe [aphièmi], celui-là même qui est si souvent traduit par « pardonner » : c’est l’idée de délier, de laisser aller, de laisser partir. Le mot vient du radical [iémi], envoyer, lancer, émettre, augmenté du préverbe [apo-] qui esquisse un mouvement depuis son point de départ. L’idée est vraiment que la paix n’est plus retenue quelque part, mais qu’elle est désormais déliée, qu’elle peut s’étendre, ou se propager. Mais d’où part-elle ? c’est le ma paix qui le montre nettement : elle part de Jésus. Les disciples, cela apparaît clairement dans le discours dont notre texte d’aujourd’hui fait partie, sont troublés par l’annonce que leur fait Jésus de son départ, de son arrestation imminente et de sa mort. rien ne se passe décidément comme ils avaient pu l’imaginer. Lui, qui pourtant leur annonce tout cela, qui pourtant est concerné au premier chef, lui cherche à les rassurer, à les apaiser. Et cette paix qui l’habite, voilà qu’elle est désormais « lâchée », les vannes qui la retenaient sont ouvertes, et elle s’étend à eux pour les envahir.

Et non seulement cela, mais cette paix leur est donnée. « Ma paix je vous la donne. » Ce verbe-là est redoublé immédiatement, « Non comme le monde donne, moi je vous [la] donne. » Et comment le « monde » donne-t-il la paix ? Ce que l’on observe d’abord, c’est que bien souvent la paix est précaire dans le monde : facilement est-elle remise en cause, facilement se révèle-t-elle aussi un jeu de dupe où un plus fort impose une situation à un plus faible : et la paix n’est plus alors que le temps qu’il faut pour préparer la revanche ou la vengeance. Trop souvent aussi la paix est-elle un masque, un apparence qui cache des révoltes recuites qui macèrent jusqu’à maturité. L’expression « laisser en paix », ou « fiche la paix », courante, exprime plutôt la fin d’un désagrément actif, d’une perturbation entretenue contre quelqu’un, qu’un concorde véritable, qu’une union des cœurs.

Si l’on s’en tient donc à ces contre-exemples, on en déduit que la paix qui émane de Jésus jusqu’à ses disciples est, elle, un don véritable et définitif, un don qui réaliser ce qu’il promet, un don qui va en effet harmoniser l’état intérieur avec la situation extérieure, un don qui va se réaliser dans la justice. Autrement dit, par suite du don de l’esprit « qui vous fera souvenir de tout ce que moi je vous ai dit« , les disciples en situation de grande perturbation vont voit remonter du fond d’eux-mêmes les mots et les gestes qui vont donner un autre point de vue sur la situation vécue.

Il nous est sans doute précieux d’entendre cela. La situation que nous vivons nous aussi peut être marquée par la crainte et l’angoisse : mais à nous aussi l’esprit est donné, en nous aussi il joue le rôle de mémoire, il active les paroles de Jésus -pour peu bien sûr que nous nous donnions la peine de « garder sa parole« , c’est-à-dire au minimum d’avoir avec elle des rapports entretenus !! Et dans ce qui nous angoisse, il nous est bon de nous ouvrir à cette paix souveraine qui s’étend de son cœur au nôtre : c’est un acte intérieur, un consentement, un « oui » à ce qui peut réaliser l’harmonie dans les évènements qui nous perturbent à cause des oppositions qu’ils créent dans notre vie.

C’est ce qu’il dit ensuite : « Votre cœur ne sera pas ébranlé, ni effrayé. » Dans le premier cas, il s’agit de l’ébranlement qui relève du tremblement de terre, ce qui secoue, ce qui fait perdre pied. Dans le second, il s’agit de la peur. Autrement dit, cette paix est efficace, que ce soit contre des causes objectives ou contre des causes subjectives, contre ce qui vient à nous de l’extérieur ou contre ce qui monte en nous de l’intérieur. Deux dimensions bien souvent mêlées, en réalité ; mais précisément, s’il n’était porté remède à la fois dans ces deux domaines ou dans ces deux directions, le remède serait inefficace.

Et voilà que lui-même rappelle une parole qu’il a dite, comme il a dit que ferait « l’autre paraclet », l’esprit. « Vous avez entendu ce que moi, je vous ai dit : je m’en vais, et je viens à vous. » Des mots qui, en période de trouble, sont proposés à notre attention, pour « garder sa parole » et en laisser affluer la paix. Je voudrais faire remarquer le sens du deuxième des verbes : [erkhomaï], je viens. C’est aller, venir, éventuellement marcher. Ce n’est pas revenir, comme traduit dans le texte du lectionnaire. Et c’est capital : si on lit « je m’en vais et je reviens« , on comprend fatalement le « et » comme voulant dire « puis, ensuite » : il y a une succession dans le temps. Ce n’est pas ce que dit Jean. il parle d’un double mouvement contemporain, simultané. « Je m’en vais » et, dans le même temps, simultanément, « je viens vers vous » ou encore « je viens pour vous« . L’absence même reçoit une autre interprétation : si j’échappe à vos mains, à vos yeux, à votre perception, c’est pour être plus proche de vous, c’est pour vous être plus intérieur. Voilà une magnifique source de paix.

Vous connaissez sûrement cette histoire de l’homme qui parle avec Jésus et qui regarde sa vie dans les traces qu’elle a laissé sur une plage. Et voilà qu’il lui semble qu’à certains moments il y a bien deux traces, mais qu’à d’autres il n’y en a qu’une seule. Et il lui apparaît que c’est précisément aux moments les plus difficiles de sa vie qu’il n’y a qu’une trace ! Il interroge : « comment cela se fait-il ? Où étais-tu justement quand j’avais besoin de toi ? -Pauvre ami, je te portais ! »

Et puis une dernière parole clôt l’épisode :  » « Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais vers le père, parce que le père est plus grand que moi. » Un appel à s’ouvrir. La peur, l’angoisse, les perturbations conduisent au repli sur soi. « Si vous m’aimiez… » : décentrez-vous ! Cessez de ne pensez qu’à ce qui vous arrive, pensez à qui vous aimez, prenez leur point de vue. Ce que vous vivez prend sens par votre amour, quand vous réalisez ce que d’autres vivent dans le même temps, et pas sans rapport avec ce qui vous arrive. C’est l’offrande et le consentement au bien auquel d’autres touchent qui nous fait entrer pleinement dans la paix.

Il n’y en a plus pour longtemps (dimanche 15 mai).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

On trouvera une mise en situation de ce texte ici, Prendre sur soi la mort de l’autre, ainsi qu’une première explication du texte dans son ensemble.

Je m’intéresse cette fois-ci à ces paroles : « Enfants, encore un peu avec vous je suis : vous me chercherez, et comme j’ai dit aux Juifs : « Là où moi je vais, vous, vous ne pouvez venir », à vous aussi je le dis à présent. » Judas vient de sortir, malgré les appels du pied de Jésus, et Jésus énonce alors, et de manière très solennelle, que la fin est maintenant lancée, et que plus rien ne pourra l’arrêter (ce sont les paroles qui précèdent, dans notre texte). Par suite, le temps se fait court, et le cœur de Jésus se serre. C’est l’approche de la mort qui fait surgir ce sentiment de l’urgence, du temps trop court, de la masse des choses que l’on voudrait encore vivre et partager. La mort ou la fin, mais alors la fin non souhaitée : car il y a des choses dont on a hâte qu’elles finissent, des chapitres que l’on est pressé de clore. Ici, c’est tout l’inverse.

« Enfants« , dit-il, appelant ainsi ses disciples pour la première fois. A vrai dire, on ne sait pas trop : je n’ai pas trouvé auparavant chez Jean une expression par laquelle Jésus interpelle ses disciples tous ensemble. Peut-être les a-t-il toujours interpelés ainsi ? Mais pour nous, dans le texte, c’est la première fois. Jean fait apparaître cette manière de s’adresser aux disciples ici et pour la première fois. Avec ce sentiment de l’urgence, de la précarité, de la caducité même, naît un sentiment paternel : la mort appelle la vie. La mort appelle la survie par la transmission. Au plus vite, avec le plus de force possible, implanter ce que l’on a de plus précieux dans d’autres, pour que ce soit conservé, pour que cela ne meure pas. Ici bas, ce sont les êtres qui meurent qui engendrent.

Jean envisage les choses d’une tout autre manière que Matthieu. Matthieu finit son évangile par un rassurant [égoo méth’humoon éïmi], « moi, avec vous je suis … tous les jours jusqu’à la fin des temps. » Mais Jean écrit ici : « Enfants, encore un peu [méth’humoon éïmi] ». Ce « avec vous je suis« , dans un cas ouvre sur une présence indéfinie, ininterrompue, assurée ; dans l’autre cas (le nôtre) sur une présence à brève échéance, bientôt interrompue, précaire. Et pourtant le [égoo éïmi], je suis« , fait écho au nom du dieu donné à Moïse, « Yahvé – Je suis » ; et le [méth’humoon], « avec vous« , fait écho au nom d’espérance du dieu en Isaïe, « Emmanu-el », Dieu-avec-nous« . Les deux noms de la fidélité du dieu dans et à travers l’épreuve, celle de l’esclavage en Egypte et celle de l’invasion par, et bientôt de l’exil dans, les pays du nord. Matthieu place ces échos rassurants et réconfortants APRES la résurrection, quand Jean les place juste AVANT la passion. Matthieu nous dit ce que la foi nous dit : il est là à jamais. Jean nous dit ce que l’expérience nous dit : ce n’est jamais pour longtemps que l’on ressent sa présence. Ce n’est pas contradictoire, les deux se complètent. La foi saisit ce que l’expérience dément, et c’est d’ailleurs là tout son prix, en même temps que son épreuve. C’est dans la nuit que l’on peut croire à la lumière.

Jean ajoute « vous me chercherez« . La perte du ressenti, de la perception sensible, conduit à la recherche. On cherche ce qu’on ne trouve pas : et en ce cas, on se sent soi-même perdu. Voilà la situation du disciple, du fait du déclenchement de la passion. Et ici, ce sentiment d’être perdu va atteindre une grande intensité, peut-être semblable à aucune autre : « …et comme j’ai dit aux Juifs : « Là où moi je vais, vous, vous ne pouvez venir », à vous aussi je le dis à présent. » Je ne sais pas pourquoi tous ces mots ont été retirés du texte que l’on fait entendre aux fidèles dans le lectionnaire, mais j’en suis très fâché parce qu’ils jettent une lumière crue et nécessaire sur ce qu’est l’expérience de la foi, et dans quoi s’inscrit le fameux « commandement nouveau » dont il est question immédiatement après.

Quand on se sent perdu, quand on a perdu ses repères, quand le guide a disparu à nos yeux, que nous reste-t-il ? Il nous reste de chercher à imiter ce que l’on garde en mémoire. Notre guide n’est plus visible ? Passons là où il est passé, frayons-nous le même chemin, mettons nos pas dans ses pas. c’est naturel. Jusque-là, c’est ce que faisaient les disciples, et il fallait d’ailleurs être disciple pour ce faire. Ceux que Jean appelle les « Juifs », c’est-à-dire les responsables religieux qui s’opposent à Jésus, qui lui objectent (rappelons que Jean était lui-même juif, comme Jésus, alors cette appellation est plutôt étrange…), ceux-là donc ne pouvaient pas « venir où il allait« , aboutir où il aboutit, précisément parce qu’ils ne voulaient pas se faire disciple. Cette fois, c’est la même chose, ni plus ni moins, que Jésus dit, aux disciples eux-mêmes, « à vous aussi je le dis à présent.« 

La pure reproduction, la pure réplication de ce que l’on a vu faire, est impossible au disciple. Nous arrivons maintenant à un point où ce n’est plus possible. Devant la mort, devant la fin non souhaitée, devant les échéances ultimes, devant l’absence imminente de celui qui est pourtant « Je suis » et « dieu avec nous« , il n’est plus possible de « faire comme… », d’imiter. Il va falloir inventer. C’est là tout le désarroi imminent des disciples, c’est le nôtre. Selon Jean, le disciple ne fait pas comme Jésus : il le regarde, il se laisse former par lui, il devient en lui à son tour fils, mais aussi il invente son propre chemin, ses propres solutions, ses propres voies. Il est un Jésus dans d’autres circonstances. Et c’est cela qui demande du courage, de l’inventivité, de l’énergie, et… une foi immense. La nuit est précisément là : Jésus n’a pas vécu ce que je vis, c’est à moi d’être lui en ces circonstances et d’inventer, d’innover.

On comprend alors l’importance du « commandement nouveau » : « Comme je vous ai aimé, ainsi vous, aimez-vous l’un l’autre« . Le seul repère, la seule visibilité qui reste, c’est l’autre, c’est le frère ou la sœur. Celui-là, celle-là, pas besoin de la ou de le chercher : ils sont donnés, ils sont bien perceptibles, bien résistants à ce que je voudrais qu’ils soient. Ceux-là sont le repère bien concret, le seul. Pour être disciples, tournons-nous résolument vers ce seul repère perceptible.

Tenir sa place dans le troupeau (dimanche 8 mai).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà commenté ce texte : Feuille de route du responsable. J’engage à se reporter à ce commentaire pour retrouver si besoin la mise en contexte du passage, qui n’est pas sans importance. Dans ce commentaire, je m’étais attaché à la figure qui dit « je », en essayant de montrer l’originalité de sa manière d’envisager la responsabilité. Je voudrais cette fois-ci m’attacher à la figure mise en regard dans ce court passage, à savoir « les brebis« .

A vrai dire, elle sont désignées par le nom de [ta probata], ce qui dans le grec moderne désigne clairement les moutons. Il en est d’ailleurs déjà de même dans le grec classique, où le mot fait concurrence à [oïone], qu’il finit par remplacer complètement. Et déjà à cette époque, de manière plaisante, on utilise ce mot pour désigner ceux qui agissent sans réfléchir, qui font bêtement comme tout le monde, « les moutons ». Dès lors, ce choix de la parabole n’est pas sans poser de question ! N’y a-t-il pas là un choix (plus ou moins conscient) d’envisager le collectif des disciples comme ceux qui suivent sans réfléchir ? Une nuance au fond péjorative, ou du moins plutôt méprisante ou condescendante… Alors on pourrait dire que je me trompe de culture, que dans la tradition juive l’importance du pastoralisme est différente : il reste que distinguer « celui qui mène » et « ceux qui suivent » rejoint facilement les remarques précédentes, toutes cultures confondues.

Le mot de [probata] désigne en fait, à l’origine, tout bétail, tous animaux domestiques à la vie grégaire. C’est même un mot qui, chez Hérodote, est dit par distinction de l’homme. C’est un mot dont l’étymologie, plutôt assurée, vient du verbe [pro-baïno], marcher en avant, s’avancer, mais aussi au sens figuré faire des progrès, croître. On voit bien l’idée : il s’agit des animaux que l’homme fait avancer, donc un groupe de bêtes dont l’homme assure ou guide le mouvement ; mais il s’agit aussi, et peut-être surtout, de ces bêtes dont il assure la croissance. C’est tout simplement ceux des animaux qui relèvent de l’élevage.

Voilà qui pose les choses autrement : les [probata] sont avant tout celles des bêtes dont on a la responsabilité pour leur vie, leur développement et leur croissance. Or, comme on l’a bien vu dans notre précédent commentaire, cela suppose de la part de celui qui en est responsable une grande attention et une grande obéissance. On ne fait pas pousser les fleurs en tirant dessus, on n’assure pas non plus la croissance d’un troupeau en programmant a priori : le responsable « apprend à les connaître« , il est en permanence dans l’attention à leur égard, à l’écoute de leurs besoins. La croissance, c’est la vie qui pousse, et il convient d’être attentif à ce que la vie produit, là où elle pousse. Le jardinier ne décide pas où le rosier va faire un œil puis une pousse : il l’observe, puis la favorise. Et de même pour un animal : s’il a besoin de manger, de boire, de bouger, de faire de l’exercice, de jouer, d’être rassuré, d’être défendu, d’apprendre à faire par lui-même…

Et l’on s’aperçoit alors que le mot [probata] est un pluriel, qu’il suppose un collectif. Et l’attention à la vie et à sa croissance n’est pas que l’attention à chaque individualité, mais aussi aux interactions de ces individualités entre elles, et à la qualité de leur environnement. Voilà qui rejoint des préoccupations fort actuelles. L’attention aux [probata], c’est aussi lesquelles se sentent bien avec lesquelles, lesquelles sont prêtes pour être fécondées et donner la vie et augmenter le troupeau, lesquelles sont actuellement favorisées par les conditions et desquelles il faut avoir souci pour qu’elles aient à leur tour des conditions plus favorables en se déplaçant, etc.

On est loin, on le voit, du « paquet ». Le texte lui-même est écrit dans une sorte de dialogue où les deux partenaires, « je » d’une part et les [probata] d’autre part, sont sujets tour à tour : – les [probata] écoutent, – « je » apprend à les connaître, – les [probata] suivent, – « je » leur donne la vie, – les [probata] ne se perdent pas, – on ne les prend pas de la main de « je »… On sent les termes d’une attention réciproque.

Cela veut dire qu’être des [probata] n’est pas une sinécure. Cela n’a rien de passif. Il ne s’agit pas d’être « du groupe » et de se laisser faire, conduire, engraisser. Non, le but est la croissance, que la vie grandisse, et même une vie « éternelle« . L’attention de chaque membre des [probata] est requise en ce sens. Etre attentif à soi, conscient de ce que l’on est, conscient de ses capacités et de ses besoins. Il y a un véritable travail des [probata], engagées les unes vis-à-vis des autres pour former troupeau, dans le respect de la dignité propre à chacun, et engagées dans une attention personnelle à ce « je » qui est avec elles.

En termes « ecclésiaux », cela signifie que chaque disciple compte, qu’il est d’abord responsable de lui-même, mais aussi responsable de l’ensemble du collectif : par son consentement à la différence, par sa conscience de sa propre spécificité, à la fois pour la dire et pour en faire « une parmi d’autres », sans vouloir généraliser ses propres vues. Cela est particulièrement vrai, me semble-t-il, pour ceux qui portent une responsabilité : aucun d’eux n’est le « je » de Jésus, qui reste à part, qui fait « un avec le père« . Mais la tentation des responsables, oubliant qu’ils sont simplement des membres du troupeau avec une fonction assignée, spécifique, dans ce troupeau, c’est justement cette généralisation de ses propres vues ou de ses propres besoins. Et la tentation des autres membres du troupeau, de ceux qui n’ont pas une fonction assignée ou spécifique, c’est de diluer leur responsabilité, c’est de laisser faire à d’autres, c’est finalement de « laisser le pouvoir » à ceux qui ne demandent que de le prendre. Mais ils ne pourraient pas le prendre, s’il n’était à prendre. La mainmise des clercs sur l’Eglise est une responsabilité partagée, et en sortir est aussi une responsabilité partagée. Elle demande toute l’attention de chacun, attention en dialogue avec Jésus, attention à soi et à ceux qui nous entourent.

Berger d’espérance (dimanche 1er mai).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Il y a trois ans, dans Faire du nouveau, j’ai commenté la première partie du texte d’aujourd’hui. Et j’ai fini sur la promesse de commenter la deuxième partie, le fameux  « Pierre m’aimes-tu » : je suis heureux de m’acquitter aujourd’hui de cette promesse.

Christ Appears to Disciples

« Quand donc ils eurent mangé, Jésus dit à Simon Pierre… » Dans ce contexte dont la tonalité rappelle beaucoup saint-Luc, Pierre est celui qui a voulu retourner à la pêche, retourner à la vie d’avant. Et Jésus, en renouvelant -mais autrement- la première rencontre telle que la raconte Luc, l’a fait retourner lui et les autres à ce qui apparaît rétrospectivement comme un point de bascule dans leur vie.

Peut-on effacer une partie de sa vie ? Peut-on faire comme si on n’avait pas vécu certaines choses ? Certes, il y a des choses qu’on voudrait n’avoir jamais vécues : mais elles font partie maintenant de notre histoire, et il n’est pas possible de continuer de se construire sans les intégrer. Or ici, Pierre voudrait faire comme si la résurrection de Jésus ne changeait rien, comme si sa vie redevenait ce qu’elle était avant la rencontre avec Jésus, et tout ce qu’elle a entraîné, cette extraordinaire aventure, cette fabuleuse, cette exaltante, cette difficile, cette effrayante, cette douloureuse, cette incroyable aventure.

C’est après qu’ils eurent mangé que Jésus s’adresse à Pierre. Cela ne peut manquer de faire écho, pour Pierre, à un autre repas, le dernier, où ils s’étaient parlé aussi. Jean le rapporte ainsi :  « Simon-Pierre lui dit : « Seigneur, où vas-tu ? » Jésus lui répondit : « Là où je vais, tu ne peux pas me suivre maintenant ; tu me suivras plus tard. »Pierre lui dit : « Seigneur, pourquoi ne puis-je pas te suivre à présent ? Je donnerai ma vie pour toi ! » Jésus réplique : « Tu donneras ta vie pour moi ? Amen, amen, je te le dis : le coq ne chantera pas avant que tu m’aies renié trois fois. » L’élan de Pierre était beau, mais il allait faire l’expérience qu’on n’est pas toujours, dans des circonstances exceptionnelles, ce que l’on voudrait être. Nul doute que ce souvenir était vif et cuisant.

Ainsi donc, Jésus dit à Pierre :  « Simon [fils] de Jean, me chéris-tu plus que ceux-là ? – Il lui dit : oui seigneur, toi tu sais que je t’aime. » La dénomination est solennelle, mais elle efface complètement le surnom Pierre ! Alors que, chez Jean, c’était la première parole que Jésus avait adressée à Pierre, une fois que son frère André le lui avait amené. C’est comme si Jésus remettait lui aussi en question toute l’aventure, comme s’il repartait du début.

La question qu’il pose peut avoir deux sens : plus que tu n’aimes ceux-là, ou plus que ceux-là ne m’aiment. Dans le premier cas, Simon répond en toute connaissance de cause : lui sait où vont ses préférences. Dans le deuxième cas, il ne pourrait que revendiquer un amour plus fort, ne sachant pas le cœur des autres. Une revendication qui rappellerait cruellement celle du dernier repas,  « je donnerai ma vie pour toi ! ». Il me semble que, autant par douceur que par réalisme, Jésus ne peut que donner le premier sens à la question. A ce moment décisif, il s’agit de poser ses priorités : si l’amour des compagnons est premier, la vie d’avant reprendra fatalement le dessus, l’entre-soi, aussi ouvert et chaleureux qu’il soit, conduit à l’inchangé, au conservatisme. Si l’amour de Jésus est premier, alors l’aventure continue, puisqu’il est là, bien présent, bien vivant.

Surtout, la question est, brut, celle de l’amour, [agapas me ?]. L’amour, rien d’autre. Laissons résonner en nous cette question.

Le mot employé pour la question est de la famille de l’[agapè], j’ai traduit par chérir. Simon répond avec un autre mot, [philoo sé], qui parle d’amitié. Simon répond un cran en-dessous de ce qui lui est demandé, comme s’il ne se sentait pas légitime, comme si l’expérience qu’il avait désormais de lui-même était un peu brouillée, indémélable. Il ne sait plus vraiment où il en est, il a perdu en tous cas son bel aplomb et sa belle assurance. Il fait l’impasse totale sur le plus et le moins, sur qui est plus aimé de Jésus ou de ses compagnons. Il remplace tout cela par un « toi tu sais », [su oïdas]. Mon cœur est un mystère pour moi, mais toi, tu peux le sonder. Tu me connais mieux que moi-même. Bel hommage ! Bel abandon…

« Il lui dit : mène paître mes agneaux » : réponse à cet abandon, le patron-pêcheur devient berger. Lui sont confiés les agneaux du maître, le plus petits du troupeau. Simon redevient un peu Pierre, mezzo voce. Il s’en est bien tiré, ouf ! Tout de même, cette question à brûle-pourpoint, et après manger… Simon a eu chaud autour du cou.

Mais ce n’est pas fini ! « Il lui dit de nouveau la deuxième fois : Simon de Jean, me chéris-tu ? » Horreur ! Voilà que les questions reviennent, et tout le malaise avec, les questions qu’on n’a pas envie d’aborder, le remue-ménage intérieur. Oups, cette fois il n’y a pas le « plus que ceux-là ». Aurait-il compris que je ne peux pas répondre à une telle question ? Que je ne sais pas ce que vaut mon amour ? Que je ne sais que trop mon inconstance et ma pauvreté ? Mais aussi, il s’est adapté à ce que j’ai dit, il me demande moins… C’est donc que je le déçois ? Que je ne suis décidément pas à la hauteur de ce qu’il voudrait ? Il me connaît : s’il me demande moins, c’est parce qu’il sait que je ne suis pas capable d’aimer autant qu’il l’a d’abord pensé ? Comment savoir où j’en suis avec lui ? Je vais répondre la même chose, il comprendra : « oui seigneur, toi tu sais que je t’aime. [philoo sé] »

« Il dit : sois berger de mes brebis. » Ça alors ! Il m’a demandé moins, et il me confie plus. Ce sont ses grands moutons qu’il me confie maintenant, et pas seulement pour les mener paître, mais il m’institue dans l’office de berger. Ce coup-ci, ce n’est pas une activité pour une fois, comme en passant : c’est une fonction à remplir habituellement ! J’ai l’impression que plus je suis confus sur ma relation à lui, sur mon amour et ma fidélité à son égard, plus il me fait confiance : c’est à n’y rien comprendre….

Et il y eut une troisième fois. Il y a des choses que le vieux Pierre ne devait plus supporter, comme on ne supporte plus certaines choses qui évoquent en vous un traumatisme insupportable. Parmi ces choses, la lueur du feu le soir, le chant du coq, et… le chiffre trois.

« Il lui dit la troisième fois : Simon de Jean, tu m’aimes [phileïs mé] ? Pierre fut attristé, parce que la troisième fois il lui disait ‘tu m’aimes’ » et non pas ’me chéris-tu’. C’est terrible ! En fait il s’adapte mécaniquement à mes réponses ! Je lui dis moins, il me demande moins ! Ah non, c’est une vraie torture : je sais, oh je sais que je ne suis pas à la hauteur pour ce qui est d’aimer. Mais l’insupportable, c’est qu’il me demande moins, l’insupportable c’est de voir baisser l’espérance. Je sais qu’aujourd’hui je ne l’aime pas comme il le mérite, mais j’ai besoin , oh oui j’ai besoin qu’il croie en moi ! J’ai besoin qu’il m’espère, qu’il m’attende un jour à la bonne hauteur, qu’il ne renonce pas, lui, à ce qu’un jour je puisse aimer comme il l’attend ! « Et il lui dit : Seigneur, tu sais tout, tu connais, toi que… je t’aime [philoo sé] ! »

Il lui dit : « Mènes paître mes brebis ». Maintenant tu peux, Pierre, être vraiment Pierre. Tu seras berger d’espérance, ton rôle n’est pas de conduire d’une main sûre vers des lieux que tu connais. Il est de mener ceux qui cherchent à aimer, toi qui sais que justement tu ne sais pas aimer. De les mener pas comme un maître qui sait, mais comme un qui apprend lui aussi. Et de te désapproprier sans cesse, car ils ne sont pas à toi ces hommes et ces femmes : ils sont à moi pour toujours. Moi seul j’ai payé pour eux, et pour toi aussi. « Toi, suis-moi ».

Paix à vous (dimanche 24 avril).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pas moins de trois fois, dans ce texte, Jésus dit [éïrènè humîn], « Paix à vous« . C’est une belle insistance. Ce sont ses premiers mots dans notre texte, les premiers mots à l’adresse de ses disciples réunis -enfermés- tous ensemble. Dans son évangile, Jean pose que les premiers mots que prononce le ressuscité sont : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ?« , à l’adresse de Marie Madeleine. Mais cet épisode achevé, le soir venu, à l’adresse des « disciples« , c’est bien « Paix à vous » qui revient, par deux fois : la première, sans autre ajout mais avec une simple exposition de soi, de ses mains, de son côté ; la deuxième, suivie d’un envoi et du don du souffle. Et huit jours plus tard, lorsque la même apparition se joue en présence des disciples augmentés de Thomas, les mêmes mots, « Paix à vous« .

Georges Rouault, Le Christ et cinq apôtres (1937), Metropolitan Museum of Arts, New-York.

Ce mot pourrait bien être d’abord, vu son usage, une traduction en grec de la salutation hébraïque traditionnelle [shalom], Shalom alekhem (שָׁלוֹם עֲלֵיכֶם ; lit. « la paix soit sur vous »). En hébreu, cette racine [shlm] porte l’idée d’entièreté, d’achèvement, d’être complet ou accompli, de bien-être aussi. Elle porte l’idée que les contraires, ou les termes opposés (la lumière et les ténèbres, le jour et la nuit, le ciel et la terre…), forment dans le [shlm] un tout achevé. Ainsi ce salut n’est pas neutre, il n’est pas un simple « coucou, ça va ?« , mais a une tout autre portée.

Et quelle peut bien être la portée de ce souhait, de ce salut, de Jésus ressuscité aux disciples ? De quels contraires l’harmonie est-elle désormais réalisée, maintenant qu’il est ressuscité ? On note que nous sommes maintenant le soir, alors qu’il est ressuscité de grand matin : voilà donc l’unité de la lumière et des ténèbres, qui ne sont plus opposées mais forment un tout harmonieux. On note que les disciples sont enfermés « à cause de la peur des Juifs » : voilà qu’il n’y a plus lutte entre les disciples et les chefs religieux. On voit qu’il y a un intérieur, où sont enfermés les disciples, et un extérieur : cela aussi est désormais en continuité et en harmonie. On voit qu’il était mort et qu’il est désormais vivant : cela même n’est plus une lutte et une opposition, mais la mort et la vie sont réunis dans un [shlm], ils font unité désormais. Et puis encore il y a le dieu et les hommes : le même souffle les unit maintenant, pour qu’il n’y ait plus lutte ou opposition (et s’éclaire le mot sur le pardon des péchés : oui, cet état d’harmonie des hommes avec dieu, réalisé dans sa racine par la résurrection du Christ, est fait pour s’étendre à tous).

Le ressuscité au milieu de nous, [éïs to méson], entre vraiment dans notre « milieu », il se fait le « milieu » de tout notre univers, il se tient en médiateur et en pont pour faire l’harmonie et l’unité de tout ce qui jusqu’à présent est à l’opposé ou semble irréconciliable. Les mots efficaces, performatifs, qu’il énonce sur nous, établissent une nouvelle réalité où tout compte, ou rien n’est rejeté, mais aussi où tout trouve place et s’articule et s’harmonise. La joie tourne sa place, mais aussi la tristesse. La maladie trouve sa place, mais aussi la santé. La réussite trouve sa place, mais aussi l’échec. Le savoir trouve sa place mais aussi l’ignorance. Etc.

Ce n’est pas tout. Ce mot, shalom, n’est pas mis par Jean en hébreu, ce qu’il n’hésite pourtant jamais à faire (tout en ajoutant une traduction), mais bien en grec : que veut donc dire ce mot en grec ? D’après Chantraine (Dictionnaire étymologique grec), ce mot désigne d’abord un état durable, intérieur ou extérieur. L'[éïrènè] est distincte de l’accord, qui peut n’être que temporaire, comme de la trève, qui est une sorte de parenthèse et de reprise de souffle entre deux états de guerre, entre deux « polémiques ». La [éïrènè] n’est pas pour commencer un terme à nuance juridique ou diplomatique (cela ne viendra que plus tard, dans un second temps). Un état durable, donc, aussi bien vis-à-vis de soi que vis-à-vis des autres.

Et là, c’est tout-à-fait intéressant, nous touchons à une nouvelle dimension de « réconciliation » ou d’harmonie, qui ne paraissait pas dans le shalom. Peut-être bien est-ce pour cela que Jean a résolu de mettre des mots en grec dans la bouche du ressuscité : car nous avons là aussi une harmonie entre un état intérieur et un état extérieur. La paix transmise par le ressuscité est aussi un état durable intérieur qui va gagner autour de soi, comme un état durable extérieur qui va nous envahir au plus profond. Mais c’est aussi l’harmonie entre soi et les autres. Il n’y a plus à opposer soi et les autres, il n’y a plus à opposer attention à soi et attention aux autres : cela aussi est réconcilié.

Il me semble que ces mots sont d’une actualité immense. Nous vivons au milieu de tant d’oppositions. Et là nous est dit que, dans l’inévidence de nos chemins, il y a place pour tout -y compris pour ce que d’autres choisissent à l’inverse de nous. Il y a un sens et une harmonie profonde dans le ressuscité aux tensions qui nous déchirent et nous divisent. Et aussi, il y a un effet sur nous des réconciliations vécues autour de nous, de la paix qui est dans notre environnement (c’est le moment d’aller se promener dans les champs ou les bois !!), mais il y a aussi un effet sur notre monde des harmonies que nous nous efforçons de fonder ou de construire en nous-mêmes. Bonne nouvelle que tout cela, chemin d’espérance.

Paix à vous !

D’autres commentaires du même texte : Ouverture (sur la première partie, l’apparition de Jésus) ; Se jeter en lui (sur la rencontre avec Thomas) ; Faire signe (sur la conclusion du passage et de l’évangile de Jean) ; Une issue au confinement ? (sur le texte en son ensemble) ; Voir et croire (sur deux notions en dialogue dans ce texte).

Pas là ! (dimanche 17 avril – Pâques).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce témoignage, celui de Luc, a déjà fait l’objet d’un caillou : Etonnons-nous ! Mais qu’est-ce qu’un caillou, devant une immense pierre fermant un sépulcre ?! Or celle-ci est justement roulée : profitons-en pour entrer nous aussi. Et demandons-nous pour commencer comment nous abordons ce texte…

Il m’apparaît en effet que ce texte est lui aussi un monument, lui aussi dressé par Luc en mémorial de Jésus. C’est ce que veut dire le mot [mnèméïon]. Il y en a trois autres, dressés respectivement par Matthieu, Marc et Jean. Quatre monuments en mémorial. Et il y a deux manières d’aborder celui-ci, celui de Luc, d’après notre texte : à plusieurs, à marche normale, avec des aromates préparées, comme les femmes, ou bien seul, en courant, étonné par ce que d’autres ont dit, comme Pierre. Ces deux manières d’aborder le texte sont chacune à un bout de notre passage, lui servant de cadre.

Faut-il choisir ? Pour ma part, j’ai l’impression de l’aborder un peu des deux manières à la fois : comme on revient sur des lieux déjà fréquentés et à plusieurs -dans la mesure où nous y allons un peu ensemble, chère lectrice et cher lecteur- ; avec quels aromates ? Il s’agit en fait « d’épices agréablement odoriférantes qui étaient ajoutées dans le linceul ; elles étaient destinées à combattre l’odeur dégagée par le corps mort, mais non à le conserver« . Autrement dit, ces aromates sont une promesse de revenir souvent dans ce monument de riche. Eh bien, il me semble en effet revenir régulièrement à ce texte-là, et pas seulement une fois par an, formellement, par la lecture du passage, mais bien plus souvent parce que ce monument est une référence et un repère constant pour la réflexion, la pensée, et la vie. Dans le fond, ce n’est pas loin de la démarche de l’historien qu’est Luc.

Mais il me semble aussi venir à ce monument-mémorial comme Pierre, seul et pour vérifier quelque chose d’incroyable ou d’inexplicable. Peut-être d’ailleurs est-ce tout l’enjeu de chacune de nos visites à ce monument, à ce texte : y courir à nouveau pour y trouver la trace de quelque chose de nouveau, quelque chose qui nous étonne et nous maintienne en éveil, ouverts à l’inattendu. Comme le disait à peu près Héraclite, « si tu n’attends pas l’impossible, comment accueillerais-tu l’inespéré ?« 

Ainsi donc, entrons, puisqu’à jamais la pierre est roulée. Entrons pleins de reconnaissance pour le riche Joseph -encore un Joseph !- d’Arimathie, qui s’était déjà, selon la coutume, fait creuser un tombeau destiné à de nombreuses visites. Sans lui, une simple tombe n’aurait jamais permis de constater ce qui est ici manifeste. Entrons, mais que voyons-nous ? Beaucoup de choses, qui rendent mal venue l’expression « le tombeau vide » : deux hommes au vêtement étincelant, des linges -seuls-. Mais tout de même nous constatons une absence criante : celle de l’homme à qui ce monument-mémorial est dédié et dressé !

Nous rencontrons un monde fou dans ce texte, des quatre c’est peut-être celui qui est le plus fréquenté. Les femmes : Marie la Magdaléenne, Jeanne, Marie de Jacques et encore « les autres femmes » (c’est-à-dire « celles qui avaient accompagné Jésus depuis la Galilée » Lc.23,55, « Suzanne et beaucoup d’autres » Lc..8,3) ; puis deux hommes au vêtement étincelant ; puis les Onze (Judas a fait défection) « et tous les autres« … C’est un vrai hall de gare ! On perçoit d’ailleurs, de part et d’autre des deux hommes au vêtement étincelant, un groupe innombrable de femmes (quoiqu’avec un noyau de personnes nommées) et un groupe innombrable d’hommes (quoiqu’avec eux aussi un noyau de personnes nommées). Mais le seul que nous ne voyons pas, … c’est Jésus !

Beato Angelico, La découverte du tombeau ouvert (1437), fresque, Couvent san Marco, Firenze.

Voilà une chose tout-à-fait merveilleuse : il n’est pas dans le monument-mémorial, mais alors… il n’est pas dans le texte non plus !!!? Quatre monuments, quatre textes : il n’est dans aucun d’eux. Il ne se laisse enfermer dans aucun. Il n’est prisonnier d’aucun texte. C’est un phénomène aux conséquences incalculables : il n’y a pas de Jésus-à-la-lettre. Le littéralisme est impossible, le texte n’enferme pas, et encore moins ne constitue, le corps de Jésus. Il n’est que des « linges, seuls« . Ce n’est absolument pas sans rapport avec lui, au contraire : tout cela l’a enveloppé, tout cela raconte son aventure jusqu’à sa fin, telle qu’elle est apparue à Luc, à Marc, etc. Mais il reste plus grand, il reste insaisissable. Un mot, un texte, un geste, un rite : rien ne peut se saisir de lui, constituer sur lui une emprise, ou le saisir dans son entièreté. Il échappe, « il n’est pas ici« . Et la foi chrétienne, qu’en quelque sorte nous fêtons aujourd’hui, ne peut être autre chose qu’une ouverture, qu’une recherche, qu’une immense interrogation faite sur des bases qui mettent les réponses faciles, ou toutes faites, ou courtes, au défi.

Il n’est pas là, mais il suscite la perplexité : [aporéoo] c’est être dans l’embarras, dans l’incertitude. Ici le verbe est à l’infinitif passif : les femmes sont mises dans l’incertitude par cette absence. Le Ressuscité nous met dans l’intranquillité, une attitude profonde qui rend attentif, qui fait ne pas se satisfaire de peu, qui sait qu’il manque quelque chose, qui n’est pas rassasiée ni comblée. Une attitude aussi qui ouvre, qui fait accepter la parole et l’expérience des autres comme autant d’indices possibles pour retrouver la trace de celui qui nous manque avant tout.

Il suscite aussi la mémoire : « souvenez-vous… » disent les deux hommes en vêtement étincelant, « Et elles se souviennent« . Et c’est le même mot, du moins de la même famille, que le monument-mémorial dans lequel nous sommes entrés, [mnèsthèté] leur est-il dit, et elles [émnèsthèsan], le tout dans le [mnèméïon]. Elles venaient au lieu du souvenir et ne se souvenaient pas, il faut que les choses leur soient redites, que la mémoire leur soit rendue. Et pour ce faire, la phrase décisive est la première, « Que cherchez-vous celui qui est-en-train-de-vivre parmi ceux qui sont morts ?« , une question ! Les souvenirs dont il est question ne sont pas les poussières subsistantes des sentiments récemment éprouvés, qu’on chercherait à raviver, car cela est plutôt se souvenir de soi-même. Non, c’est un effort, un acte intellectuel puissant (mais à portée de tous), qui fait se quitter soi-même pour réveiller son attention à lui. Une attention à lui-qui-est-en-train-de-vivre, plutôt qu’à un être mort, révolu, passé. La mémoire dont il est question ici n’est pas celle qui fait se rappeler la date de la bataille de Crécy, mais celle qui fait se rappeler d’appeler un ami parce qu’il vit des choses difficiles ou pour partager avec lui une joie. C’est la mémoire d’une vie aujourd’hui.

Il suscite encore l’élan : « retournées du tombeau, elles annoncent toutes ces choses aux Onze et à tous les autres. » et « Pierre se dressant court au tombeau… » Une envie de rencontre, une envie de dire. Pas d’asséner des certitudes, puisque justement on n’en a pas ! Mais de partager ses questions, de soumettre à d’autres ses constats ou les éléments qui provoquent ou soutiennent notre recherche.

Et puis il suscite le débat, la controverse : « Elles disaient ces choses aux apôtres, et cela leur apparaissait en face comme du radotage, ces mots, et ils ne les croyaient pas. » Ce n’est pas parce qu’on a un véritable élan pour partager ses questions et ses incertitudes qu’on va nécessairement trouver porte ouverte. Qu’importe, il y aura peut-être une petite ouverture ? « Tout de même, Pierre… » Le voilà à son tour dans l ‘étonnement, petite brèche qui peut devenir grande. Le débat débouche sur l’espérance.

Perplexité, mémoire, élan, affrontement : tant d’éléments qui font la vie d’aujourd’hui, et même d’en ce moment. Peut-être est-ce le signe que chaque instant de notre vie est une présence-absence du ressuscité ?

Entraîné par la foule (dimanche 10 avril).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voici à nouveau avec le récit de la Passion. Je continue mon bizarre projet de le commenter en avançant dans le récit en général, mais tour à tour chez chacun des évangélistes. Pour ceux qui voudraient quelque chose sur l’entrée triomphale à Jérusalem, un pari fou ; et pour ceux qui voudraient réfléchir à d’autres parties du récit de la passion, je me suis déjà arrêté sur l’onction à Béthanie dans le cadre de la trahison (chez Marc), saisir les moments uniques, au dernier repas avec les disciples (chez Luc), décisive offrande de soi, à l’annonce du reniement après le repas (chez Matthieu), nos chutes ont un sens, et à Gethsémani (chez Marc), nuit de l’angoisse. Et j’en arrive cette année à l’arrestation, chez Luc.

Et notre passage commence par un décalage avec ce qui a habituellement lieu : « Il était encore en train de parler, voici une foule… » D’habitude, Jésus parle aux foules, elles viennent pour l’entendre et c’est une fois qu’elles sont là qu’il parle. Mais cette fois-ci c’est autre chose, la foule l’interrompt ! L’arrivée de la foule ne provoque pas sa parole, mais au contraire l’arrête.

Il est vrai que les rapports de Jésus et de la foule ont toujours été ambivalents : elle peut se rassembler et même le chercher pour l’entendre ou le voir ; elle peut aussi s’étonner de ce qu’il dit et le quitter ; elle peut l’acclamer avec enthousiasme comme roi ; sous peu elle va réclamer sa mort. Elle peut être un refuge ou une protection pour lui : les chefs craignent la réaction de la foule s’ils arrêtent Jésus. La foule est un enjeu : c’est pour l’atteindre et la pénétrer qu’il mobilise ses disciples et les organise grâce aux Douze ; mais ce faisant, il manifeste ne pas vouloir traiter la foule comme foule, mais bien plutôt y distinguer des individualités, des personnes particulières. Ce sont les personnes dans la foule qu’il faut atteindre et toucher…

On comprend à cette dernière remarque que la foule comme telle n’est pas souhaitable, pour Jésus. Une foule, c’est une sorte de houle humaine, manipulable, mais aussi aisément incontrôlable. La foule, c’est le nombre où l’on se fond, où l’on perd son individualité. La foule, c’est le « tout le monde fait comme ça ». La foule, c’est l’idée reçue, les a priori, le règne de la rumeur. La foule, c’est celle que l’on nourrit d’idées creuses et de formules toutes faites pour donner l’illusion du consensus -et le consensus, souvent, se substitue au vrai dans l’esprit de beaucoup-. En cette période électorale, on voit à l’œuvre dans les grandes largeurs cette manipulation des foules : « pour le progrès ! » (mais le progrès de quoi ? Et comment ? Et vers quoi ?) ; « c’est la faute des immigrés !« , etc.

Mais on voit bien que la stratégie de Jésus, devant les foules qui viennent pour le voir ou l’écouter, c’est à la fois de s’adresser à la foule et de la pénétrer, d’en rejoindre les individualités, ou de la morceler en plus petits groupes (comme lors des multiplications des pains), de manière à réduire cet effet de masse, de manière au contraire à construire des libertés c’est-à-dire des déterminations individuelles (éventuellement qui lui résistent : car il est alors possible de partir).

Maintenant, « … voici une foule« , et cette fois ce n’est pas lui qui la rassemble, ce n’est pas pour l’écouter qu’elle se constitue. « … voici une foule, et le dénommé Judas dans les Douze les conduisait… » Chacun des Douze a été appelé par son nom, ils sont connus par leurs noms, non seulement de Jésus mais de tous. Il en est ainsi parce qu’il faut justement qu’on les reconnaisse comme prolongeant l’action du Maître, comme des relais authentiques et fiables. Et s’ils sont Douze, comme l’étaient les douze tribus d’Israël depuis longtemps tombées en désuétude, c’est pour manifester à eux-mêmes et à tous l’intention du Maître de renouveler, de « refonder » Israël (et pas d’en constituer un autre à côté). En précisant que c’est l’un des Douze, Luc rappelle de quelle proximité privilégiée celui-là bénéficie, il suggère aussi de quels renseignements de première main il dispose : les Douze savent tout. Or celui d’entre les Douze appelé Judas conduit cette fois la foule. Il la conduit vers Jésus. Position ambigüe : habituellement, Jésus envoie les Douze vers la foule, les instille dans la foule, mais elle ne se constitue pas derrière eux ou autour d’eux. Que va-t-il se passer ?

« …et il s’approcha de Jésus pour l’embrasser« , littéralement « pour lui donner un signe d’amitié » ou « pour l’aimer« . Extérieurement, tout ressemble à un disciple dévoué qui a réuni lui-même une foule, pour une fois, et qui la conduit vers son Maître et donne à celui-ci un gage visible de son amitié. Et Luc ménage bien son lecteur, car rien dans ce qui précède immédiatement ne permet de deviner autre chose : ni description de la foule, ni mise en scène préalable des intentions des uns et des autres, rien. Seulement cette position particulière par rapport à la foule : il a constitué une foule, là où Jésus toujours atomise (au sens de réduire à ses particules élémentaires) la foule. L’effet n’en sera que plus cruellement frappant.

Giotto di Bondone, Le baiser de Juda (1304), fresque 200 x 185, Capella degli Scrovegni, Padoue.

C’est Jésus lui-même qui dévoile les intentions, l’invisible : « Mais Jésus lui dit : Judas, par un baiser tu livres le fils de l’homme ? » Ce n’est pas une vigoureuse dénonciation, c’est une question, où l’on sent de la surprise… Appelé par son nom, comme au premier jour, l’affection lui reste fidèle et authentique. Les mots mis sur ce qu’il fait, « tu livres le fils de l’homme« , décrivent crûment ce qui est en train de se passer. Le mot [paradidomi], livrer, est aussi transmettre. C’est un verbe que Luc l’historien emploie dès le début de son évangile pour identifier ses sources : « ce que nous ont transmis/livrés ceux qui ont été témoins depuis le commencement..« . Et les auteurs du Nouveau Testament désignent justement l’essentiel de ce qu’il faut se donner les uns aux autres de la foi par ce mot de [paradosis], la transmission, la tradition. C’est un mot qui est tout sauf innocent.

Dans ce moment crucial (s’il en est ! Puisqu’il conduit à la croix…), s’effectue la première « transmission« , la première « tradition« . Comme si, au cœur de tout ce qui était transmis, il y a fait avant tout Jésus livré. Et le tout premier acteur de cette transmission, c’est…. Judas ! Horreur ? Non, mais dans ce mot on entrevoit quelque chose de formidable, d’immense. Un dépassement infini de l’évènement ponctuel, intégré dans un projet fou et grandiose, où même les actes contraires ont leur place. Même les pires choses, même les actes les plus destructeurs et traîtres, trouvent une place dans l’immense projet de Jésus, quand lui-même a anticipé, et par là-même dépassé, ce qui se joue à présent en acte. « Ceci est mon corps, [didomi] pour vous« . Par son consentement anticipé même, il est plus grand que cette force qui va maintenant l’écraser.

Mais il y a un point encore, et c’est peut-être le point capital, dans la question. « par un baiser… ? » S’il y a surprise, c’est là qu’elle porte. Que Judas se soit apprêté à le trahir, il le savait, il avait essayé de l’en dissuader en lui faisant connaître à diverses reprises qu’il savait bien. Mais que cela se fasse par le signe de l’amour, de l’amitié… Et ce geste, geste d’amour accompli par l’un des douze préférés, nous averti de nos propres trahisons. Quels gestes faisons-nous, qui devraient être « gestes par amour », et ne sont que les coquilles du contraire, de nos propres intérêts ? Le ritualisme m’apparaît ici dans toute son horreur : rites accomplis mais sans amour, et même parfois pour se montrer, se mettre en avant. Mais pas seulement : il y a tant de duplicité en moi.

Réaction de ceux de l’entourage : réaction violente. Les épées sortent, le sang coule. Mais un mot impérieux les arrête, littéralement : « Cédez ! Jusque-là ! » Ce n’est pas simplement un « stop ! », un refus de la moindre violence, d’entrer dans la spirale de la violence. On aimerait que ces mots soient gravés en énormes lettres dans les lieux de décision des disciples de Jésus. Oui c’est un refus total de la violence, et surtout pour le motif de « défendre Jésus », dérisoire prétention. Mais c’est plus que cela encore. L’injonction de céder, c’est celle d’avoir le dessous, de laisser la violence s’exercer. Lui céder le pas, c’est justement n’y pas céder, ne pas s’y engouffrer. Le choix d’être plus grand qu’elle nous aussi en l’abaissant faire son œuvre. C’est un comportement rare, exigeant, héroïque même. Peut-on exiger de quelqu’un un tel comportement ? C’est ce qu’il fait pourtant, et c’est ainsi que, pour ma part, je comprends le « jusque là ! » : oui, je vous demande d’aller jusque-là.

Et puis il leur adresse la parole, il parle à cette foule qui l’a interrompu. Et de ce fait même, elle devient moins indistincte, elle est « ceux qui sont venus l’arrêter », un pluriel et non plus un singulier massif. Et voilà ceux qui la composent : grands-prêtres, chefs des gardes du temple et anciens. Comme si sa parole avait cet effet de rejoindre chacun et de disjoindre du même mouvement la foule. Et ses mots portent : « Comme contre un brigand vous êtes sortis avec épées et bâtons ? Chaque jour j’étais avec vous dans le temple et vous n’avez pas étendu les mains sur moi, mais vôtre est cette heure et le pouvoir des ténèbres. » Encore une question, encore un étonnement. C’est impliquant une question : il faut bien trouver sa réponse ! Chacun, dans cette foule, est renvoyé à sa motivation, mais aussi à son histoire avec Jésus. « J‘étais chaque jour avec vous« , oui c’est bien la même foule. Pour le prendre, il suffisait des mains : pourquoi des instruments, comme s’ils craignaient d’avoir à se défendre ? De quoi ont-ils peur ? …

Et puis, clairement, Jésus s’abandonne à la force, celle qui broie et écrase. « vôtre est cette heure et le pouvoir des ténèbres« . Il consent, lui. A la parodie d’amour du baiser, il répond par le don de soi venu du cœur, l’amour vrai. A celui qui le livre, il se livre.

#she too (dimanche 3 avril).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le lecteur voudra bien me pardonner, mais je ne sais pas quoi faire d’autre que renvoyer à mon précédent commentaire, Se mettre à bonne hauteur : je ne sais pas quoi ajouter… Je ne dis pas qu’il n’y a rien à ajouter, sans doute trouveriez-vous bien des choses. Mais ce que j’avais dans le cœur de dire, je me suis rendu compte que je l’avais déjà fait. Alors mon indigence vous renvoie là.

Eero Järnefelt (1863-1937), Jésus et la femme adultère (1908, huile sur toile), église Saint-Pierre, Lieto (Finlande).

J’ajouterai juste une chose, cependant. Le hashtag Me too, qui tente de dénoncer les atteintes faites aux femmes pour les faire cesser, trouve ici un complément. Celui qui dit « Me Too », moi aussi, c’est Jésus : « Moi aussi (moi non plus), je ne te condamne pas« . C’est peut-être la réponse attendue à tant de souffrance et d’oppression ?