Jésus prie (dimanche 13 mars).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Dans le précédent commentaire de ce passage, perdre le goût du pouvoir, j’avais situé le passage dans l’ensemble du texte de Luc (je ne le referai donc pas), et j’avais insisté sur la transformation chez le disciple de l’image de Jésus. Luc nous fait souvent voir Jésus en train de prier, et ici encore une fois : j’aimerais m’arrêter sur cet aspect du texte.

Luc nous avertit d’emblée : « Et il advint après ces paroles que huit jours plus tard, Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il gravit la montagne pour prier. » Il y a un contexte à la prière de Jésus : il a annoncé des événements à ses disciples, sa fin tragique notamment mais aussi sa résurrection, et ses disciples ne l’ont pas compris, parce que surtout ils ne l’ont pas accepté. Alors, après huit jours, il prend avec lui les trois qu’il a appelés en premier, suite à l’épisode de la pêche, et il monte dans la montagne « pour prier ».

C’est un acte dans lequel il ne veut pas être seul. On ne sait pas si Pierre, Jacques et Jean vont prier aussi, s’ils ont été invités à ce faire, ou s’ils seront simplement témoins de la prière de Jésus qui, leur ayant donné ses intentions, n’a pas voulu être seul à ce moment. Mais il paraît évident qu’il a avoué son intention. Les disciples choisis ne savent pas forcément ce que eux-mêmes vont faire, mais ils savent ce que lui, Jésus, va faire. Et le mot employé par Luc pour cette action de Jésus, [prosséoukhomaï], indique plutôt une prière de demande. Autrement dit, Jésus veut que Pierre, Jacques et Jean soient témoins d’un acte de faiblesse de sa part !

Je m’explique. Oui, un acte de faiblesse, car qui demande avoue en même temps son impuissance. Il faut en prendre la pleine mesure, et entrer totalement dans cette attitude pour prier. Or je sais pour moi-même combien il est facile de ne le faire qu’à moitié : s’avouer impuissant au point de demander à un autre, mais pas au point de renoncer à savoir ce qu’il faudrait faire, ou comment il faudrait s’y prendre, ou par qui ou dans quels temps ou dans quel ordre… Il me semble qu’ici, Jésus veut montrer à ses disciples qu’il ne peut ni ne sait. Alors que se passe-t-il ?

Eh bien « pendant qu’il priait » son apparence change : Pierre, Jacques et Jean voient son visage « autre » et ses vêtements « éclatants ». Et ils s’aperçoivent que sa prière est un colloque : ils en distinguent les interlocuteurs et en comprennent le sujet. Prier opère-t-il des changements ? Ou bien est-ce le regard des trois sur Jésus qui change ? Je ne sais pas bien… En revanche, ce qui est sûr, c’est que la prière est un colloque. Jésus parle à quelqu’un, et même à deux personnes. La prière n’est pas repli sur soi-même dans l’isolement, elle est tout au contraire ouverture à (au moins) un autre. Les Pères du Désert parlaient de la prière comme d’un conversation : le mot est à prendre au sens fort, verser son âme dans une autre âme, cependant que cet autre verse sa propre âme dans la nôtre. Voilà une vraie « con-versation ». Elle suppose en même temps d’écouter pour accueillir et de parler pour livrer son cœur.

Et de quoi parlent-ils ? Mais « de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem », autrement dit de sa mort. De sa mort. Jésus l’a annoncée, et ce n’est sans doute pas sans émotion : qui pourrait rester neutre devant sa propre mort, lorsqu’elle n’est plus la fin générale et inéluctable dont nous avons tous intellectuellement conscience, mais le basculement dans le néant que l’on touche du doigt, qui s’avance vers soi perceptiblement. Jésus se laisse voir dans cette faiblesse entière où il est démuni face à sa mort. C’est l’objet de sa prière. Sans doute dit-il ce qu’il éprouve, ce qu’il voudrait, ce qu’il ne voudrait pas, ce dont il a peur, mais aussi ce qui l’anime, ce qui le porte. Et sans doute écoute-t-il de ces deux grands témoins les raisons, les situations, les états, qui font sa mort nécessaire : ce qu’après il exposera lui-même aux disciples d’Emmaüs « en partant de Moïse et de tous les prophètes », montrant qu’ « il fallait que le messie souffrît tout cela ».

On pourrait dire : Jésus a bien de la chance, car quand je prie, je n’ai pas spécialement l’impression d’avoir quelqu’un en face de moi ! Mais il me semble que cela montre deux choses. La première : qu’il y a des conversations entre amis qui valent des prières, qui sont des prières. La seconde : que l’experience de Jésus est bien comme la nôtre, car notre prière est aussi une histoire avec le Père, et qu’elle commence bien souvent, une fois qu’on a appris à monter dans la montagne, par ce sentiment de dialogue effectif. Et effectivement, notre prière, comme celle de Jésus, n’en reste pas là.

Les choses changent en effet, la prière de Jésus connaît une nouvelle étape : « une nuée survint et les couvrit de son ombre« . A l’expérience rassurante du colloque succède l’expérience effrayante, déstabilisante, du noir. L’épaisseur. L’absence sensible, « où t’es-tu caché, ami ? toi qui me laissas dans les gémissements. » écrit Jean de la Croix. La nuée couvre, de toute part : il n’est plus possible de reculer, de retourner, de retrouver l’état antécédent. Il faut en passer par là, par le sentiment d’absence. Jésus passe aussi par là dans sa propre prière, et les disciples effrayés en sont témoins aussi.Et pourtant c’est dans cette nuit qu’ « une voix se fit entendre« , la voix même du Père, et non plus de ses envoyés, et qui le confirme comme son fils. Dans sa faiblesse même, Jésus est authentifié par le Père comme son fils, celui en lequel il se reconnaît. Dans cet abandon à la nécessité qui conduit à la mort, nécessité de la créature matérielle et contingente où le Père créateur a caché sa propre volonté, y a en quelque sorte renoncé pour lui laisser place, il y a une remise de soi totale et entière entre les mains du Père.

Jésus prie, au bout du compte pour se remettre entre les mains de son Père. Ce seront ses derniers mots, les derniers de sa vie. Prier, c’est se remettre entre ses mains.

Fra Angelico, La transfiguration (1437), fresque 181 x 152, Convento San Marco, Florence.

Sans pouvoir (dimanche 6 mars).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Et revoilà, carême oblige, l’évangile des « trois tentations ». J’ai déjà commenté, dans l’évangile de Luc il y a trois ans, la tentation de changer les pierres en pain De quoi avons-nous faim ?, et dans l’évangile de Matthieu il y a deux ans, la tentation de se jeter en bas depuis le sommet du temple de Jérusalem Rester libre de la fascination. Il est donc temps maintenant de s’attarder sur la tentation de prendre le pouvoir sur tous les royaumes de la terre, chez Luc de nouveau.

Cette tentation, dans l’évangile de Luc, est la deuxième, alors que Matthieu l’a mise en dernier. Je devrais écrire cela dans l’ordre inverse, car il est évident que Luc a repris cette idée à Matthieu (Marc, lui, ne construit pas un tel récit de trois tentations), mais en changeant l’ordre des deux dernières. Il y a sûrement une raison à cela, j’avoue que je ne la connais pas ! Si quelqu’un a une idée, qu’il veuille bien la partager dans les commentaires 😊.

Je voudrais aussi rappeler deux choses, qui me paraissent importantes à garder en tête en lisant ce texte. D’abord, nous faisons ici un saut en arrière dans le texte de Luc. Les textes que nous avons lus ces dernières semaines supposent connu ce texte, pas l’inverse ! Nous sommes, chez Luc, immédiatement à la suite du baptême de Jésus : l’esprit qui est venu sur lui dans la forme corporelle d’une colombe l’a conduit au désert ; et c’est de là qu’il reviendra « dans le dynamisme de l’esprit » pour commencer son ministère -comme on l’a vu.

Ensuite, si ces tentations sont racontées par les trois évangélistes au début du ministère de Jésus, ce n’est pas parce qu’après il en serait débarrassé une fois pour toutes ! C’est bien plutôt pour que le lecteur comprenne au milieu de quels combats intérieurs et profonds est accompli ce ministère, quels écueils il évite en permanence, dans quel équilibre il se tient pour rester comme un funambule sur le droit fil de sa mission ! La première tentation est d’accomplir cette mission en satisfaisant les « besoins » immédiats des hommes, la deuxième en satisfaisant leur soif de merveilleux ou d’extraordinaire.

Et cette troisième, quelle est-elle ? « Et le conduisant en haut, il lui montra tous les royaumes de l’univers en un rien de temps, et le diviseur lui dit : je te donne la totalité de cette puissance, et sa gloire, parce qu’elle m’a été transmise et je la donne à qui je veux. Toi donc, dès lors que tu te prosternes devant moi, elle est tout à toi. » Quelle démonstration de puissance, en effet. Mais cette fois, il ne s’agit ni d’une puissance économique ni d’une puissance d’émerveillement (ou de divertissement) : il s’agit plutôt d’une puissance politique.

En effet, le mécanisme de la royauté est bien décrit, son côté absolu (« en un rien de temps »), son absence de contestation (« à qui je veux »), son mécanisme de transmission (« elle m’a été transmise, je la donne »). Je ne veux pas dire que Luc analyse ici le régime politique de la royauté, mais plutôt ce que les Grecs appelaient la « tyrannie » : le pouvoir d’un seul, sans autre loi que son bon plaisir, exercé d’une manière qui s’auto-légitime et qui éteint toute contestation.

En quoi cela est-il une tentation pour Jésus ? Réaliser l’unité du genre humain (« Il y aura un seul troupeau et un seul pasteur », écrira Jean dans son évangile) pourrait bien se faire de cette manière, politique : en imposant à l’univers un seul pouvoir, qui du coup, sans contestation possible, réalise le bonheur du genre humain, ou en tous cas son unité. Cette tentation est à mes yeux la plus terrible, celle dans laquelle en tous cas l’Eglise est le plus facilement tombée, dans laquelle elle tombe encore. Se placer du côté du pouvoir, c’est -croit-on- se donner les moyens, tous les moyens, d’accomplir ce que l’on veut.

Mais Jésus refuse ce moyen. Parce qu’il ne veut être soumis qu’au dieu seul. Il voit clairement que le pouvoir rend vite esclave celui qui le détient : précisément parce qu’on ne veut plus le perdre. Le pouvoir en effet ne se garde qu’en anéantissant sans cesse ce qui le menace. Et il refuse d’anéantir. Mais le prix de cette liberté de n’être qu’à dieu seul, soumis à aucun autre pouvoir, c’est le non-pouvoir c’est-à-dire l’absence de pouvoir. Il ne faut pas oublier cela.

Je vous laisse avec une partie du commentaire de Dostoïevski de cette tentation dans la « légende du Grand Inquisiteur », où Ivan Karamazov raconte à Aliocha les reproches faits à Jésus revenu en Espagne au XVI° siècle par l’Inquisiteur qui l’a reconnu mais qui sert un autre maître :

« Cependant, tu aurais pu alors prendre le glaive de César. Pourquoi as-tu repoussé ce dernier don ? En suivant ce troisième conseil du puissant esprit, tu réalisais tout ce que les hommes cherchent sur la terre : un maître devant qui s’incliner, un gardien de leur conscience et le moyen de s’unir finalement dans la concorde en une commune fourmilière, car le besoin de l’union universelle est le troisième et le dernier tourment de la race humaine. L’humanité a toujours tendu dans son ensemble à s’organiser sur une base universelle. Il y a eu de grands peuples à l’histoire glorieuse, mais à mesure qu’ils se sont élevés, ils ont souffert davantage, éprouvant plus fortement que les autres le besoin de l’union universelle. Les grands conquérants, les Tamerlan et les Gengis-Kahn, qui ont parcouru la terre comme un ouragan, incarnaient, eux aussi, sans en avoir conscience, cette aspiration des peuples vers l’unité. En acceptant la pourpre de César, tu aurais fondé l’empire universel et donné la paix au monde. En effet, qui est qualifié pour dominer les hommes, sinon ceux qui dominent leur conscience et disposent de leur pain ? Nous avons pris le glaive de César et, ce faisant, nous t’avons abandonné pour le suivre. Oh ! il s’écoulera encore des siècles de licence intellectuelle, de vaine science et d’anthropophagie, car c’est par là qu’ils finiront, après avoir édifié leur tour de Babel sans nous. Mais alors la Bête viendra vers nous en rampant, lèchera nos pieds, les arrosera de larmes de sang. Et nous monterons sur elle, nous élèverons en l’air une coupe où sera gravé le mot « Mystère ! » Alors seulement la paix et le bonheur règneront sur les hommes. Tu es fier de tes élus, mais ce n’est qu’une élite, tandis que nous donnerons le repos à tous. D’ailleurs, parmi ces forts destinés à être tes élus, combien se sont lassés enfin de t’attendre, combien ont porté et porteront encore autre part les forces de leur esprit et l’ardeur de leur coeur, combien finiront par s’insurger contre toi au nom de la liberté ! Mais c’est toi qui la leur auras donnée. Nous rendrons tous les hommes heureux, les révoltes et les massacres inséparables de ta liberté cesseront. Oh ! nous les persuaderons qu’ils ne seront vraiment libres qu’en abdiquant leur liberté en notre faveur. Eh bien, dirons-nous la vérité ou mentirons-nous ? Ils se convaincront eux-mêmes que nous disons vrai, car ils se rappelleront dans quelle servitude, dans quel trouble les avait plongé ta liberté. L’indépendance, la libre pensée, la science, les auront égarés dans un tel labyrinthe, mis en présence de tels prodiges, de telles énigmes, que les uns, rebelles furieux, se détruiront eux-mêmes, les autres, rebelles mais faibles, foule lâche et misérable, se traîneront à nos pieds en criant : « Oui, vous aviez raison, vous seuls possédiez son secret et nous revenons à vous ; sauvez-nous de nous-mêmes ! » Sans doute, en recevant de nous les pains, ils verront bien que nous prenons les leurs, gagnés par leur propre travail, pour les distribuer, sans aucun miracle ; ils verront bien que nous n’avons pas changé les pierres en pain, mais ce qui leur fera plus de plaisir que le pain lui-même, ce sera de le recevoir de nos mains ! […] Ils comprendront la valeur de la soumission définitive. Et tant que les hommes ne l’auront pas comprise, ils seront malheureux. […]« 

F. DOSTOÏEVSKI, Les Frères Karamazov, Livre I, chapitre 5, © Ed. de la Pléiade, pp.279-280

Voir clair (dimanche 27 février).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous sommes dans la suite de ce discours reconstruit par Luc, et adressé d’abord à tous puis maintenant aux disciples. Cette double adresse, ou plutôt cette adresse successive, n’est pas dénuée de sens : il s’agit de construire le lien entre les disciples et l’ensemble de ceux qui sont venus écouter et chercher guérison, entre (pourrait-on dire) les disciples de Jésus et l’ensemble des hommes qui attendent de lui quelque chose. Et cette fois, après des indications plutôt positives données aux disciples sur l’apport qui est le leur, il me semble que c’est plutôt sous la forme d’avertissements que se continue ce discours, avertissements qui s’attachent à l’oeil et à la bouche. Je m’occupe cette foi de l’oeil.

Le plus connu de ce passage est sans doute le dit de la paille et de la poutre. J’avais appris une lecture plutôt moralisante et culpabilisante de ce passage : en gros, il s’agissait de lire là que mes défauts sont plus gros et plus importants que ceux de mon voisin, et que donc je veuille bien m’attacher à combattre les miens plutôt qu’à regarder ceux des autres. Aujourd’hui, une telle lecture me paraît tout-à-fait hors-sujet.

Domenico Fetti, parabole de la paille et la poutre (1619), Huile sur bois 61,3 x 44,1, Metropolitan Muséum of Art, New-York.

D’abord, prenons le texte dans l’ordre où l’a rédigé Luc -et d’autant plus que dès son introduction, il insiste sur l’ordre qu’il a choisi pour son récit-. Nous rencontrons d’abord une « parabole » (c’est le mot choisi par Luc) qui se résume à une double question : « Un aveugle, n’est-ce pas, ne pourrait guider un aveugle ? Ne vont-ils pas tous deux tomber dans un trou ? » La forme interrogative et les insistances stylistiques (« n’est-ce pas« , « est-ce que… ne… pas« ) rendent l’évidence de la réponse, évidence qui fait d’ailleurs contraste avec l’aveuglement dont il est question ! Si l’on prend du recul, on voit clair ; mais si l’on reste « le nez dans le guidon », on finit dans le trou. L’oeil est au centre de cette parabole, justement parce qu’il fait défaut chez tout le monde. Et rappelons-nous qu’une parabole est une fiction énoncée pour appeler l’auditeur ou le lecteur à effectuer un pas de côté et s’apercevoir d’une évidence si proche dans la vie quotidienne que l’on risque de passer à côté, de ne plus la voir….

A qui s’adresse donc cette parabole ? Aux disciples, mais elle leur est dite en présence de la foule qui écoute aussi. Elle est faite pour avertir l’ensemble, mais sur le rôle joué par les uns vis-à-vis des autres, rôle dont tous doivent être conscients. Et là, c’est un avertissement : vous êtes tous aveugles. Quand il s’agit de « guider » ou de « frayer un chemin« , nous sommes tous aveugles. Nous sommes dans le noir. Les disciples ne sont pas là pour guider les autres. On ne voit pas : ce n’est pas qu’on ne voit pas bien, on ne voit pas du tout. Quand il s’agit de choisir son chemin, on ne voit pas, on est dans le noir. Il n’est pas sage pour autant de s’en remettre à un autre, qui ne voit pas non plus. Et il est à l’évidence présomptueux de vouloir aider quiconque, puisqu’on ne voit pas plus pour le chemin d’un autre que pour son propre chemin.

Faut-il pour autant désespérer, abandonner toute idée d’entraide ? Je pense que ce n’est pas du tout l’intention de cette parabole. Mais ce dont les disciples sont dépositaires au bénéfice de tous les hommes (et qui a été précédemment énoncé dans le discours) pourrait faire croire à ceux-là qu’ils ont donc un rôle de guide vis-à-vis de ceux-ci. Et l’histoire montre à l’envi que les disciples sont tombés bien volontiers dans ce trou : se prendre pour les guides universels. Ce n’est pas cela qui leur est demandé. Et la chose doit être dite à tous, parce que devant la difficulté qu’éprouvent tous les hommes à avancer sur le chemin de la vie, à choisir dans les moments cruciaux, fait justement éprouver son propre aveuglement, l’obscurité dans laquelle on se trouve. La tentation est en ce cas de s’en remettre à un autre, de compter sur quelqu’un d’autre pour choisir à notre place. Ce serait bien commode, plutôt que d’avancer en tâtonnant. Que faire alors ?

La suggestion vient immédiatement après, ce me semble : « Il n’est pas de disciple au-dessus du maître. Mais une fois formé, chacun sera comme son maître. » Et que fait-il en la matière, ce maître ? Luc ne le montre jamais évitant à quelqu’un des choix à faire, prenant quelqu’un par la main pour le dispenser de choisir. Au contraire, il ne cesse de mettre les uns et les autres face à leurs propres choix. Et lui-même, il doit faire ses propres choix. Comment fait-il ? Luc nous en avertit dès le baptême de Jésus, il est « dans la dynamique de l’esprit« . Autrement dit, dans l’obscurité et la difficulté de faire son chemin et d’avancer dans sa mission en ce monde, il écoute l’esprit en lui. Ainsi pour les disciples : aucun ne peut faire ce que le maître ne fait pas ; mais s’il est un bon disciple, s’il est « bien formé« , il fera la même chose. Il écoutera lui aussi l’esprit qui l’anime. Et plutôt que de vouloir conduire d’autres, il leur apprendra aussi à écouter l’esprit au fond d’eux-mêmes.

S’inscrit maintenant la parabole de la paille et de la poutre. A vrai dire, elle n’est pas donnée par Luc comme une « parabole« , mais elle en a le tour. Et il y est de nouveau question d’œil. Cette fois-ci, on n’a pas affaire à des aveugles, mais l’œil est tout de même troublé par un corps étranger. On sait bien qu’un corps étranger dans l’œil fait pleurer, naturellement. Ici, ce corps étranger peut avoir deux dimensions, un « fétu » ou une « poutre« . Autant l’un peut effectivement se trouver dans l’œil, autant l’autre…. C’est à peu près aussi réaliste que le fameux chameau passant par le chas d’une aiguille !! On voit donc bien qu’il ne s’agit pas de se focaliser sur la nature des objets, mais plutôt de leur proportion. Message : tu n’as aucune chance d’aider un autre à voir clair, tu vois encore moins clair pour cela ! Dois-tu choisir ton propre chemin ? Ton œil est troublé par une paille. Prétends-tu indiquer à un autre son chemin ? Ton œil est troublé par une poutre !

Il me semble que nous sommes toujours sur ce registre de l’entraide quand il est question de choisir son chemin, de faire ses choix dans la vie. Le disciple qui, ès qualité, prétendrait dissiper chez l’autre la source de son aveuglement, est en vérité fort mal placé. Il est lui-même spécialement aveuglé en la matière. Seules les larmes et une certaine action complémentaire des doigts peuvent enlever un corps étranger dans l’oeil. Mais il y a tout de même une bonne nouvelle : on est passé de l’aveuglement total à la présence d’un corps étranger ! La vue sera donc peut-être possible, à un certain stade. Moyennant des larmes et une action persévérante, trouver son chemin sera possible. Mais l’entraide ne sera jamais de faire à la place de l’autre le chemin qu’il doit faire, ne le dispensera pas des larmes qu’il doit verser, pas plus que des choix qu’il devra faire. L’entraide est plutôt dans le partage ou l’exposé de son propre cheminement pour tenter d’avancer, des obstacles qu’il a fallu lever pour faire un pas.

Là est l’entraide, tout-à-fait efficiente mais détachée. « Tu devrais faire ceci », « si j’étais toi, je ferais cela » sont des formules pleines de bonne volonté, mais qui peuvent être démobilisatrices, déresponsabilisantes, … sans compter qu’elles ont de grandes chances de tomber à faux ! Mais si, dans le fond, il s’agit d’aimer, le chemin pour ce faire ne peut-être que propre à chacun, et forcément inventif. Nous ne savons pas aimer, nous sommes aveugles en la matière. Et si, par chance -par grâce-, j’apprenais un petit quelque chose en la matière, ce n’est pas ce que j’ai appris qui est communicable, mais plutôt comment je l’ai appris et qui me l’a inspiré. Dire ce que j’ai dû dépasser pour entrer en moi-même, pour trouver en moi là où l’esprit murmure. Dire ce que j’ai pris pour moi-même et qui ne l’était pas : les illusions, les images, les constructions de « moi ». La différence entre ce pour qui ou pour quoi je me prends, et qui je suis véritablement. Dépasser ainsi -ce sont mes larmes- ce qui m’emprisonne, ce qui bride ma liberté véritable, ce qui me contraint par des fausses pistes. Mais aussi rejoindre l’histoire de mes choix, surtout ceux qui ont changé quelque chose d’important dans ma vie. Rejoindre par là mes aspirations, mes désirs profonds. Et à travers eux, rejoindre mes inspirations, ces courants profonds qui me font pencher, qui inclinent mon cœur en ces moments-là. Et là écouter où penche aujourd’hui mon cœur, le murmure de l’esprit.

Si l’on veut retrouver le commentaire précédent de ce passage, on le trouvera sous le lien suivant : Tous disciples, pas de maître.

Au royaume de la compassion (dimanche 20 février)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

En commentant ce texte il y a trois ans, sous le titre, Chemin de gratuité et de gratitude, j’avais insisté sur le première partie, sur cette invitation faite à tous, qu’ils soient disciples ou non (« Je le dis à vous qui écoutez…), à travers ce précepte exorbitant qu’est l’amour des ennemis, à l’ouverture et à la gratuité inconditionnelle dans les relations interpersonnelles. Comme si c’était là le cœur de ce fameux royaume dont les disciples sont les dépositaires à destination du peuple tout entier. Je voudrais cette fois-ci m’intéresser à la deuxième partie du texte, que j’ai laissée de côté cette fois-là.

Le premier aphorisme, qui apparaît comme un titre sous lequel Luc va en regrouper d’autres, est lui aussi un véritable défi : « Devenez compatissants comme votre père est compatissant. » Ce que je traduis par « compatissant » est l’adjectif [oïktirmoos]. A son origine, le mot [oïktos] signifie d’abord « lamentation« , il indique une chose que l’on déplore, que l’on trouve digne d’être pleurée, ou qui mérite la pitié. Notre adjectif indique par conséquent une faculté, celle de considérer chez autrui ce qui mérite que l’on pleure avec lui, jointe au passage à l’acte : on pleure effectivement avec lui ! La traduction « compatissant » me paraît donc adéquate, puisque compatir est partager par les sentiments ce qu’un autre subit. Je dis « par les sentiments », parce qu’évidemment, l’autre reste avec sa souffrance et il est bien naïf de croire qu’on en porterait une partie : qui veut réellement compatir doit bien se rendre compte pour commencer qu’il n’ôte rien à autrui. Je ne dis pas que la compassion n’apporte rien : elle cherche à ne pas laisser l’autre dans l’isolement de sa souffrance, à se rapprocher, à marcher avec lui sur son chemin de douleur. Mais elle ne fait pas qu’il a moins mal.

Le « père » dont il est ici question, c’est le père de Jésus, son dieu qu’il nomme [abba], « papa« . Et nous apprenons ainsi que ce « père » est avec nous compatissant. Voilà une bonne nouvelle ! Le dieu de Jésus n’est pas indifférent à notre souffrance, à nos douleurs. Peut-être faut-il reprendre conscience de la nouveauté incroyable que constitue une telle affirmation ? Car en bonne philosophie, le dieu est tellement à part de sa créature qu’il n’a pas d’autre relation avec elle que la soutenir dans l’être. Il prononce l’être de sa créature, et la maintient par sa volonté dans l’être : cesserait-il de la vouloir un seul instant, la créature retournerait au néant dont elle émerge. Mais la compassion, c’est une tout autre relation, qui n’est plus du tout sur le même registre : c’est une relation qui se situe dans un échange, dans une interaction, donc dans une forme d’égalité. Pour le philosophe, c’est impossible ! Or c’est justement cela qui est affirmé par Jésus de son « papa« . Cela signifie que le dieu s’abaisse au « niveau » de sa créature pour ressentir ce qu’elle ressent, pour chercher à la « comprendre ». Il ne se situe pas seulement comme son origine absolue, mais la considère comme si elle existait à part lui, comme si elle était un partenaire… C’est proprement inouï !

Là ne s’arrête pourtant pas l’inouï -c’est-à-dire le « jamais entendu »- : noter aphorisme pose une imitation : devenez compatissant comme il est compatissant. Non seulement le dieu, par l’exercice d’une compassion, se place à niveau avec sa créature, mais il appelle encore celle-ci, par l’imitation, à se placer à niveau avec lui-même.

La première alliance appelait à traduire en ce monde, par sa manière de vivre, la sainteté (c’est-à-dire l’altérité) du dieu : ce sont les fameux « dix commandements. « Je suis le seigneur Yahvé qui vous a fait sortir du pays d’Egypte. C’est pourquoi il est impossible que vous n’adoriez pas un seul dieu, c’est pourquoi il est impossible que vous tuiez, c’est pourquoi il est impossible etc. » Le comportement de l’homme, par certaines voies qu’il s’interdira d’emprunter en particulier, rend témoignage que le dieu est « autrement », autrement qu’on imagine, autrement que tout ce que l’on connaît, tout ce dont on peut ici bas faire l’expérience. Mais on ne pouvait pas parler d’imitation, à proprement parler. Maintenant, c’est une étape supplémentaire qui est franchie : oui, l’homme est appelé à imiter le dieu, carrément ! Et sur un point bien particulier, la compassion envers la créature. Attention, il ne s’agit pas de « rendre », d’être « compatissant » avec le dieu comme le dieu est compatissant avec nous : ce serait une absurdité, le dieu n’a pas besoin de compassion, pas de misère chez lui.

Girl Supporting Sad Boy Sitting Alone on Playground

Comment alors exercer cette compassion ? Luc place ensuite une série d’autres recommandations, caractérisées par le balancement entre une formule active au présent et une passive au futur : « Ne tranchez pas et vous ne serez pas tranché ; ne prononcez pas de jugement contre [quelqu’un] et il ne sera pas prononcé de jugement contre [vous]...

[krinoo] peut tout-à-fait se traduire par juger : mais pas au sens d’avoir du jugement, de réfléchir sur les choses, d’avoir une bonne estimation des évènements. Il s’agit d’abord de séparer, de mettre à part. Et en ce sens, le juge, comme Salomon proposait de la faire avec le bébé restant, tranche. Alors ici, trancher, mettre en paquets les gens, faire des catégories, c’est contraire à la compassion. Sans doute parce que la compassion prend chacun comme unique et incomparable. [katadikadzoo], c’est prononcer un jugement contre quelqu’un, condamner. Le préverbe [kata-] évoque bien cette sentence qui tombe, de haut en bas, qui écrase. Voilà aussi qui est contraire à la compassion : une sentence n’aide personne. En général elle se rajoute encore à celle que, secrètement, le pauvre a déjà prononcé contre soi-même. Et elle empêche qui la prononce de « ressentir » avec l’autre. Car celui qui juge et qui condamne se tient à part et en dehors.

Je repense à l’aveu si clair d’un élève, récemment, dans un groupe de parole. Avec ses camarades comme avec ses professeurs, il n’est pas avare de paroles tranchantes, qui accusent. Mais on lui faisait remarquer que quand on lui faisait un compliment, il ne savait pas comment le prendre, et de fait, il ne savait pas s’il devait accepter le compliment ou l’interpréter comme ironique. Il a fini par avouer qu’au fond, il ne croit pas mériter jamais un compliment… Je crois qu’il est loin d’être le seul en ce cas, nous sommes un peu tous comme cela. Peut-être que si, déjà, on ne se jugeait pas ni ne se condamnait en permanence, on ne se sentirait pas si facilement jugé ni condamné par les autres ?

Et peut-être que la compassion du père à imiter, c’est aussi sa compassion vis-à-vis de moi-même. Si j’osais avoir compassion de moi-même, comme lui a compassion de moi…

Il n’y a pas que des recommandations négatives, il y en a aussi deux positives : [apoluete], « déliez, libérez, affranchissez… » et [didote], « donnez, faites don« . Là aussi, suivies de la même au passif futur : vous serez libéré, il vous sera donné. La compassion est aussi active, elle n’est pas qu’abstention de certaines attitudes. Elle cherche et construit la liberté de l’autre, elle fait don. On ne dit pas d’ailleurs ce qui est donné, ce qu’on donne. C’est très libre ! On dit simplement que, quoique l’on donne, la mesure doit être « pleine, tassée, secouée, débordante » : on donne ce que l’on veut, ou ce que l’on a, mais on donne à pleine mesure, sans mégoter. Tu as de la joie ? tu donnes de la joie. Tu as un savoir-faire ? Tu donnes ton savoir-faire. Tu as du silence ? Tu donnes ton silence. Tu penses n’avoir rien ? Tu donnes ce rien : mais tout ce rien, et tu le donnes.

Véritablement la compassion construit un autre monde, construit un royaume. S’il y a une révolution ,c’est d’abord celle-là.

Porteurs d’une promesse (dimanche 13 février).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà commenté ce texte sous le lien suivant : Disciple, mais pas pour soi. Je voudrais revenir cette fois sur l’aspect original et, disons-le, curieux, de ces béatitudes de Luc.

Les béatitudes, nous les connaissons surtout chez Matthieu. C’est un texte célèbre (Mt.5,1-12) et fait pour l’être ! Il est en effet remarquablement construit, avec un refrain, un rythme, des parallélismes : un texte écrit pour être retenu facilement par cœur quasiment à première lecture. A vrai dire, il a même tous les indices d’un texte avant tout dit et dit pour être retenu, puis retranscrit par écrit. Matthieu nous rapporte huit béatitudes, plus une neuvième. Les huit sont adressées à tous en général, alors que la neuvième ne concerne que certains auditeurs présents (« vous« ). Elles ont toutes une forme paradoxale qui, au fond, invite chacun de ceux qui vit une situation a priori de souffrance ou d’infériorité à l’envisager autrement, et en énonçant une ouverture permettant cet autre regard. Qui plus est, Matthieu place ces béatitudes en tête du « discours sur la montagne », discours inaugural de Jésus dans son ministère qui évoque comme une loi nouvelle donnée sur la montagne par le nouveau Moïse. C’est en général tout cela que nous avons en tête lorsque nous pensons « béatitudes ».

Palma il giovane, La multiplication des pains (1600), San Giacomo dell’Orio, Venise.

Le texte de Luc, qui nous est donné ce dimanche, ne se présente pas du tout de la même manière. Il est presque abusif de l’appeler « béatitudes », parce que ces huit paroles comptent autant de bénédictions (quatre) que de malédictions (quatre aussi). L’ensemble est énoncé dans un autre contexte, que bien sûr nous n’avons pas parce que le lectionnaire nous a fait sauter joyeusement à travers le livre de Luc, et qu’il supprime allègrement les versets 18 et 19 (jugeant sans doute que Luc est un bavard qui aurait pu faire plus simple et ne pas nous encombrer avec tant de paroles inutiles !!) : Jésus vient de choisir douze d’entre ses disciples et de les nommer « apôtres« . Loin de rester sur la montagne où s’est dans la prière effectué ce choix, il descend dans la plaine retrouver « la foule nombreuse de ses disciples » et « la multitude nombreuse du peuple » qui sont venus « l’écouter et être guéris de leurs maladies » : Luc est souvent attentifs aux différents groupes, et là il y a nettement deux groupes distincts, celui, nombreux, des disciples et celui, encore plus nombreux, du peuple. Et ce mot de « peuple« , [laos], désigne traditionnellement le « peuple de dieu », le peuple juif, par distinction des « nations ». Nous retrouvons la présence d’un noyau (les disciples) de renouvellement du peuple entier (le peuple).

Notons bien que, descendant dans la plaine, la scène n’évoque pas comme chez Matthieu celle d’une « loi nouvelle » énoncée par un nouveau Moïse. Le contexte, si l’on veut se référer à l’Ancien Testament, évoque plutôt la figure de Josué, qui combat dans la plaine pendant justement que Moïse intercède sur la montagne. Le Jésus de Luc est clairement impliqué dans les « combats » de ce monde. Du reste, son combat est contre le mal, et précisément il soigne (ou honore) là-même « ceux qui sont perturbés par des esprits impurs » et pour cela même « toute la foule » cherche à le toucher parce qu’une « force« , un « dynamisme » [dunamis], sort de lui et les guérit tous.

Cela veut dire que les énoncés de Luc théorisent, en quelque sorte, le combat que mène Jésus contre le mal, combat mené de son côté par le soin ([thérapéouoo], je soigne, j’honore) et la guérison ([iaomaï], je guéris). C’est sans doute pour cela qu’ils se composent autant de bénédictions (commençant par [makarioi], « bienheureux… ») que de malédictions (commençant par [ouaï], « malheureux…« ). Or ce combat, Jésus n’entend pas le mener seul : s’il est descendu au milieu du peuple et y affronte les différentes formes du mal, il « lève les yeux vers les disciples » et s’adresse à eux pour leur dire ces fameux énoncés contrastés. Le « vous » qui se trouve dans ces bénédictions ou ces malédictions, ce sont les disciples.

Mais il faut ici être très attentifs, car la traduction française a semé partout des « vous« , comme s’ils étaient énoncés à chaque demi-sentence. Ce n’est absolument pas le cas !! Je me permets une traduction et je souligne les propositions grammaticales qui sont marquées par le »vous » :

« Bienheureux les mendiants parce que vôtre est le royaume du dieu. Bienheureux les qui-ont-faim maintenant, parce que vous serez rassasiés. Bienheureux les qui-pleurent maintenant, parce que vous rirez. Bienheureux êtes-vous quand les hommes vous haïront, quand ils vous excluront et vous insulteront et jetteront dehors votre nom comme mauvais à cause du fils de l’homme : réjouissez-vous en ce jour-là et tressaillez, voici qu’en effet votre récompense est abondante dans le ciel, leurs pères faisaient en effet de telles choses aux prophètes ! Cependant malheur à vous les riches, parce que vous touchez votre consolation. Malheur à vous, les qui-êtes-comblés maintenant, parce que vous aurez faim. Malheur, les qui-rient maintenant, parce que vous serez dans le deuil et que vous pleurerez. Malheur, quand tous les hommes parleront bien de vous : leurs pères faisaient en effet de telles choses aux faux-prophètes. »

Que nous apporte ce soulignement ? Il me semble qu’il met en évidence que tous les traits ne visent pas directement les disciples, même si c’est à eux qu’est adressé l’ensemble, sans doute comme une clé pour comprendre le rôle qui leur est assigné par leur maître, leur rôle à l’égard du peuple en faveur duquel lui-même s’investit.

On voit que, de manière parallèle, la quatrième bénédiction et la quatrième malédiction s’adressent directement aux disciples : « bienheureux êtes-vous…, malheur, quand tous les hommes parleront bien de vous… » Dans les deux cas, le rôle auquel celui des disciples est comparé est celui des prophètes, authentiques ou faux. Et on retrouve dans ces deux cas la tonalité matthéenne où une situation apparemment douloureuse est ouverte à une autre interprétation. Que les disciples jouent un rôle de prophète n’est pas une petite affaire : le prophète n’est pas, comme dans Tintin, un Philippilus battant un gong dans les rues et annonçant la fin du monde. D’abord, dans toute la première moitié de l’évangile de Luc, le prophète c’est Jésus lui-même : c’est donc inviter les disciples à jouer le rôle même de Jésus auprès du peuple tout entier, du peuple qu’il s’agit de renouveler. Ensuite, les prophètes ne sont pas seulement des « discoureurs » : si la tradition biblique a certes retenu (ou recomposé) nombre de leurs oracles, elle a aussi retenu des actes, des actes de secours ou de salut au bénéfice de personnes particulières, mais aussi des actes symboliques ou des faits de vie constituant en eux-mêmes une parole signifiante. C’est donc la vie même des disciples qui est appelée à faire signe au peuple tout entier, ils vont vivre et se comporter d’une manière parlante, conscients d’être observés et cherchant à traduire dans leur vie même le message de proximité du dieu qui vient au secours de son peuple et en fait un peuple nouveau -renouvelé.

Mais Luc distingue aussi trois catégories de personnes qui ne sont pas disciples -peut-être peuvent-ils l’être, du moins ce n’est pas parce qu’ils le sont qu’ils sont nommés- : ce sont les mendiants, ceux qui ont faim maintenant et ceux qui pleurent maintenant. Le « maintenant » s’oppose tout au long de ces sentences à un futur, dont on ne sait d’ailleurs pas s’il se situe toujours dans notre registre de temporalité ou s’il fait appel à un « autre monde ». A tout prendre, il me semble tout de même que c’est dans le même régime de temporalité, car le futur est employé aussi, à propos des disciples eux-mêmes : « quand les hommes vous haïront,…. quand les hommes diront du bien de vous… ». Quand Luc écrit, ses lecteurs et lui-même savent que ces temps-là, futurs quant à leur énoncé initial, sont désormais survenus.

Bien. Mais pourquoi donc Luc sélectionne-t-il ces trois catégories de personnes, les mendiants, ceux qui ont faim maintenant et ceux qui pleurent maintenant ? Peut-être parce qu’il s’agit de trois genres de détresses emblématiques, de trois manques des besoins les plus fondamentaux. Ce sont des malheurs qui font ressentir l’injustice de la situation, ce sont des malheurs dans lesquels tout un chacun peut tomber sans qu’il y soit de sa faute. Ce sont des malheurs qui ne sont pas moralement qualifiés. Les disciples sont invités à s’y confronter directement, et ce ne sera pas, ce ne pourra jamais être, en expliquant comment il aurait fallu ceci ou comment il faudrait cela.

Au contraire, les disciples sont eux-mêmes, du fait qu’ils sont disciples, un remède qui soigne ou qui guérit, « …parce que vôtre est le royaume du dieu, ….parce que vous serez rassasiés, …parce que vous rirez » Dès à present, le royaume est confié aux disciples mais non pour eux : pour les mendiants. Et ils en sont bienheureux. Une promesse de rassasiement est portée par les disciples mais non pour eux : pour ceux qui ont faim maintenant. Une promesse de rire est portée par les disciples, mais non pour eux : pour ceux qui pleurent maintenant. Notons au passage cette particularité grecque de Luc, le rire. Ce n’est pas souvent, profitons-en ! Le rire, dans la Bible, c’est plutôt la moquerie, plutôt négatif. Mais dans le monde grec, le rire est un signe de la joie, et c’est ainsi qu’il transparaît ici : si être disciple c’est porter une promesse de rire, voilà qui est magnifique !

En revanche, malheur aux disciples qui sont déjà riches maintenant, aux disciples qui sont déjà comblés maintenant : c’est-à-dire qu’ils ne portent plus une promesse d’un royaume d’avenir, une promesse de transformation. Mais ils se sont installés dans ce monde tel qu’il est et en profitent sans plus chercher à le transformer. Alors oui, malheur à eux et, on le comprend à cause de ce qui a précédé, malheur même tout le peuple, au monde entier.

On peut dire que ces sentences, telles que Luc les rédige et nous les rapporte, sont un vade-mecum du disciple. Faciles à apprendre aussi à cause de leur forme répétitive, elles lui permettent de se souvenir à tout instant du rôle à lui assigné par son maître, d’être en ce monde jamais installé mais porteur d’une promesse, acteur d’un changement et d’un renouvellement. Et de l’être en se tenant de manière privilégiée auprès de ceux qui souffrent, de préférence ceux dont les besoins vitaux, premiers, sont déçus et demeurent béants.

Germe de renouvellement (dimanche 6 février).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Privés du deuxième volet du diptyque inaugural de Luc (et je ne vois pas, du coup, comment on pourrait le comprendre avec justesse !), nous voici transportés à une nouvelle étape du ministère de Jésus, comme j’ai essayé de la montrer dans mon précédent commentaire de ce passage, Le risque et la solidarité. L’étape est nouvelle en effet, parce que la tâche prend une ampleur telle qu’elle dépasse les moyens du seul Jésus.

J’écrivais pour conclure : « L’un (Jésus) reconnaît avec beaucoup d’humilité qu’il ne peut plus tout faire seul, et s’associe vraiment d’autres personnes (Simon-Pierre, Jacques et Jean), de manière durable et engageante pour lui. Il va donner à d’autres tout ce qu’il faut pour faire avec lui, et sait montrer d’emblée sa reconnaissance. Il repousse un rapport « hiérarchique » et veut vraiment gommer les distances. L’autre (Simon-Pierre) met son savoir-faire et ses compétences au service, avec une belle spontanéité, et se montre docile malgré son savoir. Il sait aussi reconnaître ce qui le dépasse et accepter l’offre peu ordinaire qui lui est faite : cesser radicalement une activité où il excelle pour une autre où il a tout à apprendre. » Ces nouveaux rapports ne sont pas nouveaux qu’entre ces personnes, ils sont nouveaux en soi dans la société. Ils sont aptes à renouveler entièrement celle-ci, et c’est ce que dans un premier temps je voudrais creuser.

Un leader, un meneur, un porteur de mission (même divine !) qui ne fait pas tout seul, c’est un changement énorme. Il ne s’agit pas ici que de délégation : Jésus a vraiment besoin du bateau de Simon-Pierre, il en a besoin pour deux raisons. D’abord, la foule est trop importante, ceux d’entre-elle qui sont au plus près vont désormais constituer un mur phonique et physique au détriment de ceux qui sont plus loin. Autrement dit, le succès même de la parole du maître devient un obstacle. Ensuite, la foule le presse, littéralement « la masse est sur lui« , de sorte qu’elle devient une menace physique. Autrement dit, le succès même de la parole du maître risque de faire disparaître ce maître : il faut avoir conscience de ce que sont les mouvements de foule pour en saisir vraiment le danger, qui n’est pas imaginaire loin de là.

Ce leader, donc, se reconnaît une indigence. Il ne fait pas tout seul parce qu’il a bien vu que la mission était plus grande que lui, que l’ampleur qu’elle prenait le dépassait. Ce qui lui reste, c’est la conscience de cette mission et l’initiative pour qu’elle se pérennise -et peut-être s’étende encore-. Cela il ne le partage pas (« ils le suivirent« ), parce que ce n’est tout simplement pas possible. Mais tout le reste, oui : cela veut dire qu’il ne va pas garder pour lui la mise en œuvre, les prises de contact, mais même les décisions, l’élaboration des plans, la stratégie, etc. Il engage avec Simon et ses associés (chez Luc, à la différence d’avec Marc et Matthieu chez qui les Zébédée-brothers sont simplement d’autres pêcheurs installés un peu plus loin, ils sont ses associés -et André n’est pas là) une relation où on fera le point ensemble, où on choisira ensemble. On est très loin des pouvoirs exercés jalousement, encore plus loin des exercices pesants du pouvoir.

Et quoi de plus transformant, quoi de plus porteurs pour les « associés » ? (Je les appelle ainsi, parce que le « suivre » est un « marcher avec », un « accompagner », avec cette seule nuance que c’est l’autre qui règle le pas ou la direction). Il me semble que dans une famille, dans un groupe, dans un travail, c’est ainsi que chacun se sent le plus reconnu et impliqué. Dans le monde professionnel en particulier, le travail de chacun lui donne une véritable connaissance du réel, à la fois éprouvée (parce que le réel résiste) et réfléchie (parce que cette résistance appelle l’intelligence pour la vaincre), qui entre dans la dignité même du travailleur : qu’il soit associé à l’analyse des choses, aux orientations et aux décisions serait au bénéfice de tous ! Mais cela est vrai aussi des relations d’un enseignant avec ses élèves, ou d’un médecin avec son patient : des relations qui ne sont pas strictement « hiérarchiques », mais qui sont tout de même « asymétriques ».

Et ce leader veut encore rétribuer. Il n’est pas de ceux qui cherchent à « diminuer la masse salariale » parce que la rétribution de ceux qui travaillent et engagent leurs compétences n’est considérée que comme une charge budgétaire qu’il faut à tout prix diminuer pour une meilleure « rentabilité » (au profit de qui, d’ailleurs ?…). Non, Simon-Pierre et les siens ont rendu un service devenu nécessaire, et même s’ils ne demandent rien, ce leader-là veut les rétribuer : « va au large vers le grand-fond et laissez aller vos filets pour la prise. » Je remarque au passage que cette rétribution n’est pas une récompense condescendante : elle se fait avec leurs propres mains, avec leur propre savoir-faire. Ils ont fait pour lui ce qui était de son domaine, il les ramène sur le terrain de leur compétence, là où ils en savent plus que lui. Le souci de la dignité de l’autre est constant, il aura gagné de ses mains, et se devra surtout à lui-même ce qu’il aura gagné. De la part du leader, il n’y aura eu que des indications, une orientation.

De l’autre côté, la docilité de l’associé est également un changement majeur. Il ne s’agit pas d’une docilité naïve, d’une sorte de démission intellectuelle, car tout de même : le patron-pêcheur expérimenté qu’est Simon-Pierre sait bien les temps et les rythmes de la pêche. Il a cette expérience du réel, il sait qu’en pleine journée la pêche est généralement moins bonne, les poissons plus loin au fond. En plus, leur expérience récente à tous, la nuit dernière, dans les conditions les meilleures, les a fait rentrer bredouille : pas très motivant. Simon-Pierre ne joue pas au naïf ni à l’ébloui, il dit cela, il en fait part. Il entre dans ce nouveau rapport offert par le leader (qu’il appelle « chef« , [épistata], celui-qui-se-tient-au-dessus) où les avis sont les bienvenus.

Mais il ajoute aussi  » …or sur ton mot je laisserai aller le filet. » Son expérience, entière et récente, lui fait savoir improbable un résultat quelconque. Improbable, mais pas impossible. Et sa docilité vient se loger là : dans un consentement à ce que ne contredit pas réellement son expérience. Il ne se lance pas dans l’absurde, mais il accepte la part de risque qu’on lui fait prendre à son tour. Il a tiré Jésus d’un mauvais pas, d’un risque pour lui, et il accepte à son tour d’en prendre un sur son ordre. D’ailleurs il ne dit pas ordre, mais « mot« , [rhèma] : c’est « sur ta parole« , parce que c’est toi qui le dis. A Simon-Pierre est reconnue par Jésus la dignité d’un savoir-faire ; à Jésus est reconnue par Simon la dignité d’un savoir-dire.

Mais la docilité réfléchie de Simon-Pierre va plus loin : il sait reconnaître qu’il est dépassé, lui aussi. Il se retrouve exactement dans la même position que Jésus au début du passage, dépassé. Oui son expérience et son savoir-faire lui faisaient juger, non impossible, mais hautement improbable une quelconque pêche en ce lieu et à cette heure. Désormais, son expérience et son savoir sont dépassés par l’ampleur de la pêche, ils n’ont jamais fait une telle prise qui les menace -comme le succès de son premier ministère menaçait désormais Jésus par l’écrasement de la foule. Le cerveau se met à travailler à toute allure devant le danger, les réflexes et la solidarité jouent, on appelle l’autre bateau de la flotte de pêche, les professionnels trouvent les gestes adéquats, les bateaux sont pleins à enfoncer, les dégâts dans le filet ont été limités, aucun homme, aucune embarcation, ne sont perdus. Ouf !

Sa réaction néanmoins est spontanément différente : il n’attribue pas l’ampleur sa pêche à son savoir-faire, ce qui est pourtant le cas. La surprise et la nouveauté la lui fait attribuer à une action de Jésus, une sorte de « magie ». Une « magie » qui serait ambivalente : est-elle récompense ou condamnation ? Le cadeau est-il empoisonné ? Et ce n’est pas la reconnaissance qui prend le pas à cette heure, c’est l’effroi, et Simon Pierre préfère la prise de distance : « sors d’auprès de moi, parce qu’homme-qui-fait-fausse-route je suis, seigneur. » Le mot « sors ! » est celui si souvent employé pour les démons dans l’évangile de Luc. Ici, associé au « seigneur » qu’il lâche en fin de phrase, il fait peut-être bien ressortir l’ambivalence des sentiments de Simon Pierre, qui ressent la présence du supra-humain capable du bien comme du mal. Mais le mot de l’exorcisme est vite tempéré par une tournure laissant plutôt place à la crainte religieuse. Et se mettant lui-même en cause, « homme-qui-fait-fausse-route » demande tout simplement l’éloignement de celui qu’il considère comme la cause de cette de cette expérience de l’excès qui met en danger.

La docilité réfléchie de Simon Pierre et de ses associés va pourtant aller encore plus loin : les voilà invités à une « reconversion », à quitter les lieux d’application de leur expertise et de leur expérience pour appliquer ces derniers à ce que fait Jésus lui-même. Les termes propres à la pêche sont bien réemployés, mais appliqués cette fois-ci aux « humains« . Et ils acceptent, s’appuyant sur ces nouveaux rapports établis par celui qui les invite par lesquels ils « marchent avec » tout en laissant à un autre l’orientation, et très conscients qu’il y aura à apprendre. Ils se laissent sortir de leur « zone de confort » vers un inconnu, vers une aventure, et c’est là aussi tout à leur honneur.

J’ai voulu, dans un premier temps, montrer tout ce que ces nouveaux rapports pouvaient renouveler dans la société, à toutes les échelles de la société. Ils en font une société de l’égale dignité, de la collaboration, et en même temps une société de l’aventure, de l’exploration du réel par la connaissance éprouvée de ses limites, bref du dynamisme. Mon deuxième temps est en fait très bref : je constate que ces nouveaux rapports n’existent, à l’origine, qu’à cause de la foule : c’est le début de notre épisode. Je constate aussi qu’ils sont établis d’abord entre quelques-uns, mais au service et au bénéfice de cette même foule : c’est la fin de notre épisode. Mais il est clair que ces nouveaux rapports, aptes à renouveler toute société, à faire de ce monde un monde « nouveau », ne sont pas destinés à rester en propre à ces « quelques uns », nommément Jésus et ses disciples.

Ces nouveaux rapports, en effet, ne « définissent » pas une nouvelle communauté, au sens circonscrit. Jésus et ses disciples ne vont pas vivre selon de nouveaux rapports, puis avoir des rapports différents avec la foule. c’est d’autant plus clair pour les premiers lecteurs de Luc qu’ils savent très bien, à leur époque, que tout « rabbi » constitue autour de lui une « école » avec des disciples. La différence ici, et elle est de taille, c’est que lesdits disciples ne repartent pas chez eux une fois l’école terminée, le soir à cinq heures. Cette fois, ils restent pour une vie ensemble, pour que tous les aspects de la vie et des rapports humains soient renouvelés. Et si tous les aspects des relations sont renouvelés, a fortiori les rapports avec la foule, qui ne peuvent plus être différents.

En d’autres termes, il n’y a pas ici fondation d’une nouvelle communauté au sens d’un groupe distinct des autres et qui vit avec des règles qui lui sont propres. Il s’agit bien d’un « groupe de vie », mais qui n’est pas marqué par l’exclusive, par la frontière. Au contraire. Ce groupe fait école non seulement pour ses membres mais pour que s’étendent en dehors de lui, d’une manière somme toute fort naturelle, ces nouveaux rapports qui ont la puissance de renouveler les choses. Et voilà un autre aspect de ce qu’est le groupe des disciples, c’est-à-dire l’Eglise authentique en son cœur : être le germe d’une société entière en renouvellement. Elle n’est pas un groupe circonscrit qui n’est « pas du monde », en réaction contre lui, avec ses règles propres et faisant fi des règles qui ont cours dans le monde. Elle est, et elle cherche à être, un ferment et un germe de relations habitées par d’autres dynamismes, capables de renouveler l’humanité entière.

Le dieu ne parle que par un étranger (dimanche 30 janvier).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte d’aujourd’hui fait suite à celui de dimanche dernier (c’est assez rare pour être noté !!). Il s’inscrit dans le diptyque composé par Luc pour raconter les premiers pas de Jésus dans son ministère d’annonce du royaume. Il s’agit d’un élément du premier volet, celui qui conduit au refus du messager, quand le second volet conduira au contraire à l’acceptation de son message. J’en ai déjà fait un commentaire sous le titre Vivre mains ouvertes. J’ai essayé d’y faire remarquer le blocage que constitue chez ses auditeurs le fait de sortir de la gratuité de ce qu’il offre pour en faire une exigence ou un dû.

Je voudrais cette fois-ci m’attacher à cette sentence mise par Luc dans la bouche de Jésus : « Amen je vous dis qu’aucun prophète n’est [dektos] dans sa patrie. » Je voudrais m’y attacher, parce qu’elle est énoncée comme une explication de ce qui se passe, comme si d’ailleurs ce qui se passe était attendu, certain, inéluctable.

Cette sentence est pourtant bien étonnante : elle semble contre-intuitive, comme on dirait aujourd’hui. On pourrait croire que l’on s’adresse d’autant mieux à ceux que l’on connaît bien : à l’époque où tout le monde sait que « pour bien enseigner l’anglais à John, il faut connaître John », venir porter un message dans une région que l’on connaît et à des gens que l’on connaît devrait représenter un atout considérable. Du reste, dans la doctrine de l’Eglise catholique d’aujourd’hui, par exemple dans le décret conciliaire Ad Gentes sur l’activité missionnaire, le fait qu’une communauté dans une région ou un pays donné puisse susciter enfin ses propres ministres porteurs de la parole est considéré comme une étape capitale : est-ce donc là une opposition à cette sentence de Jésus ?

Remarquons en effet le côté lapidaire de la sentence : « aucun prophète« , en grec [oudéïs prophètès]. La formule n’admet aucune exception, elle vise même clairement à exclure la moindre exception. Il n’y a pas de solution dès lors à distinguer un cas général et des cas particuliers. C’est à prendre ou à laisser.

J’ai laissé non traduit un mot de la sentence : « Amen je vous dis qu’aucun prophète n’est [dektos] dans sa patrie. » Le mot [dektos] peut être traduit par accepté, par admis, ou encore par agréable. Ce n’est pas tout-à-fait la même chose.

Etre accepté dans sa patrie, c’est y être reçu, c’est rentrer dans les échanges, c’est avoir une place faite. L’expédition de Phocée est acceptée par les Ségobriges qui les invitent au banquet nuptial de la fille du roi, laquelle choisit précisément pour époux l’un des deux chefs -c’est-à-dire qu’ils font alliance-, en conséquence de quoi on leur concède une vaste terrain pour s’installer et l’on établit tout de suite des échanges entre les arrivants et les autochtones, ce qui aboutit à la fondation de Marseille.

Etre admis, c’est un processus sous condition : c’est entrer, alors que cela ne va pas de soi, dans un cercle dont il faudra accepter les lois ; être admis, c’est pouvoir aussi bien être exclu à l’occasion. Paul est admis dans l’aéropage d’Athènes pour y être entendu sur les doctrines qu’il va proclamant dans la ville ; et quand, les exposant, il en vient à la résurrection, il est poliment mais fermement éconduit.

Etre agréable, enfin, se situe sur un autre registre, plus émotionnel ou sentimental, qui se situe plus de personne à personne que vis-à-vis d’une société dans son ensemble. Qui est agréable pourra plus facilement être admis, voire accepté, mais il se pourrait que cela ne suffise pas. Et à l’inverse, on peut fort bien être admis ou accepté, alors même que l’on est jugé désagréable. Le roi Hérode a tout-à-fait accepté Jean-Baptiste et son message, alors même que ni l’un ni l’autre ne lui sont spécialement agréable : c’est même tout le contraire, on dirait que c’est parce que l’homme comme son message sont dérangeants qu’ils sont acceptés !

Ainsi donc, la sentence n’est pas du tout la même suivant le sens que l’on donne à notre mot : « Amen je vous dis qu’aucun prophète n’est accepté dans sa patrie » signifie qu’il n’y restera pas, qu’il peut bien y passer et y délivrer quelque message, cela n’engendrera pas d’échange, il n’y aura pas avec lui communauté. « Amen je vous dis qu’aucun prophète n’est admis dans sa patrie » signifie qu’il n’a même pas accès à elle, qu’il n’y trouvera aucun séjour ni occasion de délivrer son message. « Amen je vous dis qu’aucun prophète n’est agréable dans sa patrie » signifie qu’il peut certes y venir, y séjourner, y demeurer même si bon lui semble, mais qu’il ne suscitera aucun plaisir : ce qui n’empêche pas qu’il puisse être entendu ou écouté. A lire le passage, il me semble que la première traduction est la bonne : on le jette dehors ! Et même, on cherche à le faire mourir.

Nous en revenons donc à notre questionnement de départ, mais un peu enrichis : comment se fait-il qu’aucune alliance n’est possible entre un prophète et sa patrie ? Comment se fait-il qu’il soit impossible, quelque cas de figure que l’on envisage, qu’un prophète et ceux de sa patrie construisent quelque chose ensemble ? Il est peut-être temps de remarquer que cette sentence ne s’applique pas à tout un chacun : elle ne connaît pas d’exception parce qu’elle porte elle-même sur une situation d’exception, celle du prophète. Enseigner l’anglais à John ne donne pas à son professeur un statut de prophète, tant s’en faut ! Nous voyons d’ailleurs que Luc illustre son propos de deux exemples notoires.

Le premier exemple évoque la figure d’Elie. Il est, écrit Luc, envoyé à Sarepta, à une veuve qui se trouve là-bas et qu’il secourt, alors qu’il y avait à la même époque beaucoup de veuves en Israël. C’est là solliciter un peu l’histoire : dans le Livre des Rois (1R.17, 1-16), Elie a provoqué contre le roi Achab une terrible sécheresse, et par contrecoup contre lui-même la colère du roi, de sorte qu’il doit se cacher de celui-ci : le dieu le nourrit grâce à des corbeaux qui lui apportent de la nourriture, et il peut boire à un torrent. Mais bientôt le torrent s’assèche aussi et le prophète lui-même se trouve affecté par la sécheresse qu’il a provoquée. Le dieu vient à son secours en lui indiquant qu’il a chargé une veuve, à Sarepta, de subvenir à ses besoins. Arrivé sur place, le prophète va bénéficier des secours bien pauvres de cette femme, en échange de quoi il lui assurera la pérennité de ses ressources. On comprend que le résumé fait par Luc donne de l’épisode un résumé pas tout-à-fait fidèle : il fallait, par sollicitude pour son prophète, que le dieu lui fasse quitter sa patrie. La veuve de Sarepta est d’abord l’instrument de cette sollicitude divine. Et si aucune veuve en Israël n’a joué ce rôle, c’est parce que le ministère du prophète, en provoquant sur tout le pays la sécheresse, les en a toutes rendues incapables. Donc, pas d’alliance entre le prophète et sa patrie, parce que le prophète fait la guerre à sa patrie et à son roi. Et aussi, il faut le dire tout de même, le prophète fait la guerre à sa patrie et à son roi parce que ceux-ci ne sont plus fidèle au yahvisme mais servent plutôt d’autres dieux.

Le deuxième exemple convoque la figure d’Elisée. Il y avait, écrit Luc, à son époque, bien des lépreux en Israël : pourtant ce ne fut aucun d’eux qui fut guéri par Elisée, mais bien Naaman, un Syrien. Là encore, les choses sont légèrement différentes (2R.5, 1-19) : C’est Naaman, général syrien, lépreux, qui apprend par une jeune esclave de sa femme qu’il y a à Samarie un prophète capable de le guérir. Il s’y rend et reçoit du prophète (qui ne sort même pas à sa rencontre !) l’ordre de se baigner sept fois dans le Jourdain, ce qui ne lui plaît pas du tout : il s’attendait à des manipulations ou des incantations, et repart mécontent. Ce sont ses serviteurs qui le pressent d’essayer malgré tout, le fléchissent, et le voilà guéri. Plein de reconnaissance, il repart chez lui désireux de servir désormais le dieu d’Israël. On voit que les rapports du prophète et de sa patrie sont ici fort peu évoqués : sinon que le roi d’Israël, à qui Naaman s’est d’abord adressé, a pris comme une provocation cette demande d’être guéri de la lèpre faite par un roi voisin pour son général, et c’est le prophète qui, spontanément, a envoyé un de ses serviteurs à la cour pour rediriger vers lui-même le solliciteur. On peut dire bien sûr que le roi n’a pas songé de lui-même à envoyer Naaman chez Elisée, signe peut-être du peu de crédit qu’il lui accordait. Mais faut-il aller, à partir de cet exemple, jusqu’à dire qu’il n’y avait rien de construit entre le prophète et sa patrie ?

Voilà donc qui est étrange : Luc cite deux exemples, qui sont manifestement mal employés, mal interprétés ! On n’accusera pourtant pas Luc de ne pas savoir lire, ce serait très injuste. Mais alors que veut-il ? Il me semble qu’il nous met tout simplement sur la piste de ce qu’est un prophète. Et c’est sans doute le point capital de cette sentence et surtout de ce passage : situer Jésus comme un prophète. Un prophète au sens où Elie et Elisée sont des prophètes. Pas des personnages qui auraient écrit (dit-on) des livres ou prononcés des oracles recueillis dans des livres, comme Isaïe ou Jérémie. Mais des personnages impliqués dans la vie de leur temps, dans la vie collective et institutionnelle, pour y manifester la présence agissante de leur dieu. Et voilà ce qu’est aussi Jésus : dans ce premier volet du diptyque, la preuve en est faite par la négative, il est rejeté comme le furent aussi les prophètes ; dans le deuxième volet, quand il est accepté, il peut agir comme les prophètes Elie et Elisée (accomplir de nombreux signes, des guérisons, des résurrections…).

Je reviens pour finir à notre sentence. Que peut-elle signifier pour notre vie ? Bien sûr, elle nous invite à accepter Jésus comme présence agissante du dieu dans notre vie. Mais aussi, peut-être nous aide-t-elle à mieux comprendre pourquoi c’est lorsque nous voudrions être auprès des nôtres ce même signe de la présence agissante du dieu que cela ne « marche » pas. Dans ce domaine, la proximité éloigne. Le dieu est un autre, et c’est un autre seul qui peut en être le signe. La leçon devait porter particulièrement fort à l’époque de Luc, quand la structure de la communauté chrétienne naissante était portée avant tout par les familles et les chefs de famille : nul ne peut au nom du dieu « faire sa sauce religieuse » seul dans sa famille. Il faut une interaction entre les familles, il faut aussi des acteurs plus « étrangers » pour porter ce témoignage. Encore aujourd’hui, si l’on a le souci que grandisse la foi dans sa famille ou parmi les siens, c’est en étant accueillant à d’autres, en se confiant à d’autres. L’ouverture à d’autres concrets reste la condition incontournable et indépassable de la naissance et de la croissance de la foi dans la famille. Le repli sur soi de la famille ou de la patrie n’est pas un signe de santé aux yeux de la foi : c’est plutôt le signe du rejet.

Et je tremble en écoutant, dans la campagne électorale en cours en France, tant d’appels au repli sur soi et à la fermeture du pays…

Une Eglise authentique (dimanche 23 janvier).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Notre texte d’aujourd’hui ajoute deux textes l’un à l’autre, l’un qui se trouve au tout début de l’œuvre de Luc, l’autre qui se trouve déjà à son quatrième chapitre. Il y a trois ans, après une mise en situation plus détaillée de la situation des deux textes, je me suis concentré entièrement sur le premier des deux textes, Pourquoi lire l’évangile ?. Il me semble juste cette fois-ci de m’attacher au deuxième, celui qui marque les débuts du ministère de Jésus selon l’ordre de Luc.

Et nous avons d’abord un sorte d’introduction, une présentation générale de ce ministère. « Et Jésus retourna dans la puissance de l’esprit dans la Galilée. Et sa réputation se répandit sur toute la région à l’entour de lui. Et lui-même enseignait dans leurs synagogues en étant célébré par tous. » Jésus vient de la Galilée, il en est sorti pour la première fois pour aller écouter Jean au Jourdain, puis pour aller au désert. Maintenant il s’en revient, il fait retour : la boucle est bouclée, en quelque sorte, ce que sous-entend le verbe [hupostrefoo] employé ici.

Mais il ne s’agit pas d’un simple retour, à la case départ. Il ne revient pas dans le même état, mais dans la puissance de l’esprit. La [dunamis], c’est ce qui donne notre dynamisme, notre dynamique : c’est un élan, une puissance d’entraînement actif. L’expression de Luc peut vouloir dire deux choses, et peut vouloir les dire à la fois. Jésus (1er sens) est animé, entraîné, dynamisé, par l’esprit. Cet esprit descendu visiblement sur lui après son baptême, une fois sorti de l’eau, de manière corporelle « comme une colombe« , l’a entraîné vers le désert et l’a rendu fort contre les tentations (nous aurons ce récit des tentations dans quelques semaines : oui, je sais, c’est le bazar ! Je déplore aussi ce désordre dans les textes, et surtout quand Luc nous dit aujourd’hui-même en commençant qu’il a été spécialement attentif à l’ordre !!). Et maintenant, avec cette même force, il vient comme un lutteur pour réaliser sa mission. Mais aussi Jésus (2° sens) vient avec une capacité d’entraîner derrière lui qui lui vient de cet esprit : l’esprit qui le dynamise est communicatif, et cet esprit pénètre ceux que touche sa parole pour les entraîner à sa suite. Ce qui s’inaugure ici est un élan formidable où tout un peuple bientôt va se mettre ou se remettre en marche.

La Galilée est bien sûr la région d’origine de Jésus, mais sa mention n’est pas anodine. C’est bien selon Luc la région d’origine de Jésus, sa naissance à Bethléem apparaissant « accidentelle » : non pas au sens d’une chose arrivée par hasard, mais au sens où c’est un évènement déterminé (un recensement décrété par Auguste -dont on n’a par ailleurs aucune trace !!), survenu vers la fin de la grossesse de sa mère, qui explique cette « délocalisation » de sa naissance. A part cela, il est bien de Nazareth. Or Nazareth… ce n’est rien ! C’est une ville sans « passé », sans la moindre mention dans les traditions bibliques ; autant dire qu’il sort de nulle part. Et la Galilée même est une région peu recommandable : ce n’est pas la noble Judée -capitale : Jérusalem-, avec le passé prestigieux de royaume fidèle que lui a construit la tradition biblique. La Galilée est plutôt du côté du royaume du nord, de ces territoires toujours suspects d’idolâtrie et d’infidélité ; elle est aux marches d’Israël, traversée par toutes sortes de routes commerciales et du coup par toutes les « nations », elle est le lieu du mélange, du « pas clair », du « pas chimiquement pur ». Or c’est là que tout commence…

Il me semble qu’il vaut la peine de s’arrêter un instant ici, sur ce que nous venons de mettre en lumière. Car ce sont au fond trois choses qui, dès l’origine, marquent le ministère et l’œuvre de Jésus : l’origine trouble, le dynamisme et l’esprit.

L’origine trouble : être disciple de Jésus, marcher à sa suite, ce n’est pas avoir un pedigree, ce n’est pas avoir des lettres de recommandations. On n’est pas « recommandable » parce qu’on est disciple de Jésus, et l’actualité nous montre assez que ce ne sont pas nécessairement ceux qui se revendiquent le plus de lui qui sont ses disciples les plus authentiques. Et le groupe des disciples n’est pas un ensemble de « gens biens », ce n’est pas « gens de confiance.fr ». L’Eglise, la vraie, l’authentique, ce n’est pas une institution de la respectabilité. Elle vient de Nazareth, elle commence en Galilée. Pour l’Eglise, pour celles et ceux qui veulent être l’Eglise, chercher la respectabilité, c’est se tromper de cible : parce que c’est chercher dans le regard des autres le respect et la position. Il n’est que de relire les débuts de la Première Epître aux Corinthiens pour s’apercevoir quels genre de gens composent cette première communauté à Corinthe, grand port de commerce avec tout ce qui fait la vie d’un port ! « [..] débauchés, idolâtres, adultères, [..] dépravés, sodomites, [..] voleurs, profiteurs, [..] ivrognes, diffamateurs, [..] : voilà ce qu’étaient certains d’entre vous. Mais vous avez été lavés, vous avez été sanctifiés, vous êtes devenus des justes, au nom du Seigneur Jésus Christ et par l’Esprit de notre Dieu. » (1Cor.6,9-11). Ce qui fait l’Eglise, ce n’est pas d’où on vient, à aucun stade, mais où on va et surtout avec qui on marche. Ce qui la rend vraiment « catholique », c’est de faire chercher le même Jésus d’où qu’on sorte : c’est cela le cœur de son universalité !

Mais il s’agit aussi de dynamisme : comme on vient de le voir dans ce que Paul écrit de son côté aux Corinthiens, il s’agit d’aller. Qu’importe d’où on vient, et ce à n’importe quel moment de son histoire. Qu’importe « où on en est » : ce qui compte c’est d’avancer, c’est d’être dans le dynamisme de l’esprit. [Vous avez été lavés, sanctifiés, justifiés] « par l’esprit de notre dieu » écrit Paul. Ce qui compte c’est une marche, un élan, et que ce soit l’élan même qui anime Jésus. C’est également une chose très importante et qui reste à faire : l’Eglise authentique, ce n’est pas d’abord une organisation, mais la combinaison spontanée des dynamismes entraînant chacun de ses membres. Pour l’un, c’est l’attention aux enfants ; pour l’autre, c’est la mise en réseau des gens pour qu’ils se parlent ; pour une autre encore, c’est le secours aux refugiés, pour un autre… que sais-je encore ? Et il ne s’agit pour personne, POUR PERSONNE, d’organiser cela ni d’institutionnaliser cela !! Qui pourrait prétendre organiser l’esprit ? Mais si l’on croit que l’esprit est donné à ceux qui croient en Jésus et le suivent, alors on fait confiance aux actions et aux inspirations de chacun : tout juste faut-il qu’elles soient confrontées à la parole de Jésus pour que chacun puisse vérifier que c’est bien l’esprit de Jésus qui l’anime, non un autre. Mais évidemment, si l’on ne croit pas que l’esprit est présent en chacun des croyants et des disciples de Jésus, on construit une institution qui s’empare de tout cela et le contrôle sous prétexte de veiller à l’authenticité. Or ce n’est pas l’institution qui doit s’emparer de ces élans pour les faire siens et les graver dans le marbre, aussi beaux soient-ils (et ils le sont !!!). Il s’agit simplement de les voir vivre et de les laisser vivre. On est très, très loin du compte ici…

Il s’agit enfin de l’esprit. On l’a lu dans la formule de Paul aux Corinthiens, « au nom du Seigneur Jésus Christ et par l’Esprit de notre Dieu. » L’esprit et Jésus sont indissociables. Il n’y a pas l’un sans l’autre. On ne peut suivre Jésus sans l’esprit, son esprit. On ne peut participer de l’esprit ni vivre de lui sans Jésus et sa parole qui retentit. Quand Luc écrit : « Et Jésus retourna dans la puissance de l’esprit dans la Galilée. Et sa réputation se répandit sur toute la région à l’entour de lui« , il lie étroitement les deux et fait de l’un le gage d’authenticité de l’autre (et réciproquement). Et du coup, la « réputation » qui se répand acquiert elle-même un double statut : elle est une parole « sur » Jésus colportée par les uns et les autres, mais du coup elle devient aussi une parole « de » (au sujet de) Jésus. Et cela parce qu’elle « se répand« , c’est-à-dire qu’elle participe au dynamisme même dont il est question, le dynamisme de l’esprit. L’esprit travaille toujours à la fois de l’intérieur et de l’extérieur : dans le récit que Luc fera de la Pentecôte (Ac.2), il montrera l’esprit venant sur les disciples et les poussant au-dehors, mais aussi dans le même temps l’esprit agissant sous mode d’interrogation naissante dans tous les peuples présents aux alentours et les poussant vers le même lieu, vers l’intérieur. L’Eglise authentique est donc celle qui croit en l’esprit autant qu’en Jésus, qui ne se croit pas obligée de dicter à chacun ce qu’il doit faire ou des règles pour son existence mais qui se contente de faire résonner la parole de Jésus en cherchant à rester grâce à elle fidèle à l’esprit, qui « sort » manifester cette parole qui n’est pas faite pour elle-même ou pour être gardée « à l’intérieur » , mais aussi qui reconnaît dans le monde où elle vit, et s’en émerveille, des élans qui ouvrent à Jésus et sa parole, qui y ressemblent.

Ainsi donc, l’origine trouble, le dynamisme et l’esprit font l’Eglise authentique, celle qui débute avec le retour de Jésus en Galilée tel que Luc nous le raconte. Il ajoute encore une autre chose : « Et lui-même enseignait dans leurs synagogues en étant célébré par tous. » Les synagogues lui préexistent, les hommes se rassemblent déjà et ils en ont déjà l’habitude. Jésus ne va pas « prêcher » dans des lieux qu’il a fondés : il trouve des gens déjà assemblés pour écouter la parole du dieu (ses yeux sont ouverts sur le monde qui l’entoure, il y voit ce que l’esprit qui l’a précédé a déjà accompli et les désirs, les dynamismes, qui sont déjà nés dans les cœurs), et il vient à leur rencontre. Illustration s’il en est de ce que nous avons vu précédemment. Petit détail : le participe passé passif [doxadzoménos] que j’ai traduit par « célébré » vient du verbe [doxadzoo] qui signifie en premier lieu « avoir une opinion, croire, penser, juger« , en deuxième lieu « s’imaginer, se figurer, supposer » et en dernier lieu « glorifier, célébrer« . Il me semble qu’il y a là aussi un chemin d’humilité de Jésus : il parle, il annonce, mais ce faisant il laisse les auditeurs -ceux qui cherchent à écouter la parole du dieu, car c’est bien pour cela que l’on vient à la synagogue- se faire une opinion à son sujet et au sujet de ce qu’il dit, puis aussi supposer des choses à son égard ou à l’égard de ce qu’il dit, enfin le célébrer si tel est leur chemin. Avec cette manière, il n’assène rien, mais il prend le risque de la réaction à son endroit. C’est la gratuité avec le risque qu’elle comporte. Et c’est tout simplement magnifique.

« Jésus à la synagogue », évangéliaire copte-arabe (1250), Bibliothèque de l’Institut Catholique, Paris.

Bon, eh bien avec tout cela, je n’ai pas parlé de l’arrivée à Nazareth ! Ce sera pour … dans trois ans !!

Un signe étrange (dimanche 16 janvier).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous retrouvons ce texte si beau des Noces de Cana, écrit par Jean dans son évangile, et que j’ai eu l’occasion déjà de commenter ici : Œuvrer à la joie. Commentaire très immodeste, puisque j’ai fait comme si j’étais Jean lui-même, excusez du peu !!!

Cette fois-ci, je voudrais commencer par m’étonner de la nature ou de la qualité du signe. L’œnologue amateur se réjouit bien sûr de cette transformation en bon vin de l’eau incolore, inodore et sans saveur. Et avec lui tous les bons vivants : combien de plaisanteries ne font-elles pas allusion au signe des noces de Cana ! Mais justement : un tel « signe » en est-il vraiment un ? N’est-ce pas plutôt trivial ? Chez Matthieu, le premier signe mentionné dans le ministère de Jésus est celui de guérisons multiples (Mt.4,24), et le premier raconté est celui de la guérison d’un lépreux (Mt.8,1-4) ; Chez Marc, il s’agit de l’expulsion d’un esprit impur (Mc.1,22-27) ; chez Luc aussi (Lc.4,33-36). Voilà des signes qui montrent clairement un Jésus qui vient au secours des gens atteints par le mal. Mais les noces de Cana ?…

Jacopo Robusti, dit Le Tintoret – “Les Noces de Cana”, (1561) Huile sur toile, 435 x 545.
Sacristie, S. Maria della Salute, Venise.

Autre différence aussi avec ces trois premiers signes dans notre texte, Jésus est là presque passivement. Ce n’est pas lui qui vient, se déplace, arrive là où il se rendait, etc. : il y a un mariage où est invitée sa mère, et du coup il s’y trouve aussi. On a invité Madame Joseph, et son fils du même coup, pour faire bonne mesure. Il n’est pas là parce qu’il l’a choisi, mais plutôt par égard pour sa mère qui, elle, a été vraiment invitée : Jésus n’est encore que « le fils de Marie », c’est plus tard que Marie sera « la mère de Jésus ». Or justement, c’est dans ce texte que le changement commence de s’opérer…

Encore une différence : dans les trois autres évangiles, le premier signe est accompli dans une synagogue, dans une assemblée croyante réunie pour écouter et célébrer la parole du dieu. Ici, rien d’aussi solennel, on est dans une salle de banquet, peut-être même à l’extérieur (car quand il y a du monde, il faut bien dresser les tables dehors). On sait ce que sont les ambiances de mariage : plutôt aux rires, aux remarques intempestives dites à haute voix, aux chansons. Pas grand chose à voir avec une ambiance de synagogue, ni une assemblée religieuse quelle qu’elle soit -on peut le regretter d’ailleurs !!

Ainsi donc, le décalage est grand. Mais il me semble qu’il illustre fort bien ce que Jean a écrit pour commencer, et qu’il tient à ce que nous gardions en mémoire, et qu’il commente en fait sans cesse : « Et le verbe s’est fait chair, et il a demeuré parmi nous, et nous avons vu sa gloire. » (Jn.1,14). Ici aussi, à la fin du texte, « Jésus fit ce début des signes à Cana de Galilée et il fit apparaître sa gloire«  Se faire chair, « s’encharner », et demeurer parmi nous, ce qui précède, c’est justement ce que nous avons remarqué : ne pas se faire remarquer, être l’un de tous. Il vient, invité en plus mais pas directement pour lui-même : mais il est là. Il participe à la fête, qui est la simple et grande fête humaine d’un mariage. Changer l’eau en vin, ce n’est qu’une manifestation de sa gloire, mais sa gloire c’est justement d’être ainsi dans l’anonymat, caché mais bien présent.

Il me semble qu’il y a lieu de méditer un peu cette présence de la parole incarnée dans nos réalités, dans le cours de nos vies. Il arrive, quand quelque chose va mal, qu’on se mette à lui dire dans le secret du cœur : « Si seulement tu étais là ! » ou « Viens nous aider », ou « nous sauver ! ». En fait, il est déjà là. Même si on ne l’a pas invité directement, il est là dès qu’on a invité quelqu’un. C’est tout de même quelque chose. C’est une intensité et une immédiateté de présence phénoménale !

Peut-être est-ce pour cela aussi que la prière que lui adresse Marie sa mère est aussi épurée, aussi simple : « Ils n’ont pas de vin« . Pas besoin de lui expliquer, pas besoin de lui dire quoi faire ni même de suggérer, pas besoin de lui développer ce qu’à sa place on ferait. Pas besoin de développer les conséquences de cette observation pour le déroulement de la noce. Mais pas non plus besoin d’hésiter à lui faire part de ce souci, lui aussi caché. Un souci d’arrière-cuisine. Cela, a priori, le concerne aussi : présent aux noces, il est aussi présent dans l’arrière-cuisine. Il est présent au détail de notre existence, au moindre détail. Bon d’accord : ce n’est pas le plus petit des détails, un manque de vin pour huit jours de noces et tous les convives, cela fait plutôt un gros souci ! Du reste, pour faire bonne mesure, il va en faire six cent litres. Mais ce n’est pas un souci de même ordre qu’une lèpre ou une possession, ce n’est pas un drame de la même façon. A nos yeux. Pour lui, du moment que c’est notre vie, c’est important.

Je remarque encore que, même ayant fait un signe, il demeure dans l’anonymat ! Les seuls qui savent qui a fait cela, qui a transformé l’eau en vin, en un vin meilleur que celui qui avait été servi au début, ce sont les serviteurs. « Les serviteurs en revanche savaient, eux qui avaient puisé l’eau« . C’est vraiment un drôle de signe, celui-là ! Un signe est fait pour renvoyer à une autre réalité, à quelqu’un d’autre. Normalement, si j’ose dire, on s’attendrait à ce que le signe ébahisse les assistants et qu’ils se tournent du coup vers Jésus, l’esprit rempli de nouvelles pensées à son égard. Mais non, personne ne fait cela. En fait, tous ont une approche partielle du « signe » : les serviteurs, donc, savent qui, mais ils ne savent pas quoi : ils ont puisé l’eau et ils l’ont servie, mais ils n’ont pas goûté le vin. Le maître du repas sait en partie quoi : il a goûté le vin, mais ni ne sait-il que c’était de l’eau, ni ne sait-il que quelqu’un a opéré ici. Il pense même que c’est le marié qui a bizarrement réservé jusqu’à présent le meilleur de son vin, alors que la plupart des convives, un peu éméchée, n’est plus autant capable d’apprécier la qualité supérieure de ce vin-ci.

Une dernière chose encore : le signe dont nous parlons n’aboutit -et même ne peut aboutir- à aucune injonction morale, à aucun précepte religieux. Tout paraît d’un naturel et d’une simplicité telle, qu’on est mis au défi d’imiter. Et voilà qui est souverainement libérateur : la libéralité du dieu et de son messager est telle qu’il n’y a rien de spécial à faire, rien de nouveau à faire -sinon à goûter l’eau changée en vin et s’en réjouir et continuer la fête-. La vie continue, la vie comme une fête, et le dieu y est mêlé : c’est juste une prise de conscience à laquelle nous sommes conduits. Une prise de conscience qui est tout sauf banale, mais qui aura des résonnances différentes chez chacun. Chacun se dira « il est là, et je ne le savais pas ! », et peut-être cela influera-t-il d’une manière ou d’une autre, mais sans que cela soit en rien codifiable ou généralisable. On dépasse ici la règle par le biais du personnel, de l’individuel.

Nous avons donc un signe qui n’apparaît comme tel que pour les disciples mais pour aucun des autres participants ; un signe qui est, à l’aune religieuse, fait dans des conditions d’une banalité étonnante et même plutôt scandaleuses pour une révélation du divin ; mais un signe qui indique par cela même qu’il ne faut pas chercher la présence de la parole, ou du dieu, dans l’extraordinaire. C’est au contraire dans l’ordinaire, qu’on le trouve. Mais tout de même dans ce qui fait la joie, dans ce qui fait l’union, dans ce qui rassemble. Et aussi dans le manque, je veux dire dans ce qui ferait précisément manquer ces buts s’il n’était là. A nous d’ouvrir les yeux sur nos vies, d’y trouver ces évènements qui sont comme les noces de Cana, et d’y reconnaître la puissance transformante de la parole faite chair, cachée mais fidèlement et intensément présente.

La fête de la solidarité (dimanche 9 janvier).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Attention, le texte que nous avons aujourd’hui est un vrai « bidouillage » ! Il met bout-à-bout deux passages qui ne se font pas suite et qui font eux-mêmes partie d’un ensemble dont on n’a pas trace. Je recommande d’aller lire juste le début de Solidarité jusqu’au dernier degré, dans la partie « pour situer le texte« , afin d’être éveillé à cela et remettre chaque passage dans son contexte. Cela évite bien des faux sens ou des contresens.

Je voudrais m’attacher cette fois-ci à un seul aspect de la dernière partie du texte qui nous est donné, l’aspect « solidarité ». Que veux-je dire ? « Le ciel s’ouvre, et descend l’esprit, le saint, sous forme corporelle comme si une colombe [était] sur lui, et une voix hors du ciel advient disant : Toi, tu es le fils à moi, l’aimé, en toi je suis pleinement satisfait. » Voilà l’évènement, la manifestation du dieu dont il est fait mémoire aujourd’hui. Cette manifestation néanmoins ne se fait pas sans raison, ou sans occasion : libre et gratuite, le dieu prend cette initiative à un moment précis qui est décrit au début de ce même paragraphe : « Or il advient, devant le fait que le peuple sans exception ait été plongé et que Jésus s’étant plongé demeure priant,… ». Qu’est-ce qui est donc au cœur de ce moment pour qu’il devienne l’occasion de cette manifestation divine ?

Jean vient d’être mis en prison par Hérode (c’est un des éléments manquants que j’ai signalés en commençant). Son ministère, d’après Luc, est donc terminé. Mais il n’est apparemment pas terminé seulement par empêchement, du fait de son emprisonnement, il est terminé aussi parce qu’il est accompli, du fait de son achèvement. « Le peuple sans exception a été plongé« . Jean proclamait « un baptême de conversion pour le pardon des péchés » (c’est un peu avant le début de notre texte d’aujourd’hui) : voilà, c’est fait, « tout le peuple« , nous dit Luc, a reçu ce baptême. Et Jésus aussi. Tout le monde donc, sans exception.

Mais devant ceux qui se demandaient au sujet de Jean s’il ne serait pas le Messie, le Christ, Jean a fait savoir qu’ « il vient, celui qui est plus fort que moi. […] Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. » Il fait même un portrait assez effrayant de ce « plus fort« , en ajoutant : « Il tient à la main la pelle à vanner pour nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera le grain dans son grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. » (c’est encore un passage supprimé de notre texte). Autrement dit, la personne vers laquelle il oriente notre attente est présentée par lui comme un « juge », quelqu’un qui fait le tri – c’est ce qui se passe sur l’aire : on projette aussi haut qu’on peut ce qu’on a moissonné, le grain (lourd) retombe et la paille (légère) est emportée au loin. Et ce grand remue-ménage est fait par quelqu’un qui vient de l’extérieur, d’ailleurs.

Mais là, une fois le Baptiste disparu de la scène, que voyons-nous ? Un Jésus baptisé comme les autres, et que personne ne remarque, sinon qu’il « demeure priant« . Quelqu’un qui ne vient pas « d’ailleurs », qui n’est pas « autre », et qui ni avant ni après ce baptême ne se distingue. La seule chose qui lui importe, c’est d’être au milieu de tous, l’un de tous, avec tous. Quel contraste avec le portrait tracé par Jean-Baptiste ! Loin de se situer comme extérieur et de faire le tri à toute volée, il reste avec tous, il n’élève pas la voix, et il a reçu comme tous ce « baptême de conversion pour le pardon des péchés« . C’est-à-dire qu’il a reçu ce signe proposé par le Baptiste qui s’adresse aux pécheurs, à ceux dont il faut justement faire le tri selon le Baptiste. Car voilà : le dieu va intervenir de manière définitive, il va faire le tri entre ceux qui, non-pécheurs, vont entrer dans son royaume et ceux qui, pécheurs, vont en rester exclus. C’est cela, l’idée de Jean-Baptiste. Et de beaucoup avec lui, des pharisiens notamment. Et Jésus, avec tout le peuple, et comme lui, et en même temps que lui, a fait ce geste d’espérance de ceux qui, en droit, devraient être exclus mais qui espèrent tout de même être pris -sans garantie-.

C’est cela que j’appelle la solidarité. Ce choix, contraire à l’annonce du Baptiste, reçoit l’authentification et la confirmation divines : « Toi, tu es le fils à moi, l’aimé, en toi je suis pleinement satisfait. » Et ce choix fait notre admiration aujourd’hui. Je trouve même qu’il faudrait instaurer, avec cet évangile, une « fête de la solidarité ». C’est une des grandes valeurs de nos jours, une de celles qui font qu’on admire les personnes ou les organisations qui les prônent ou les mettent en œuvre : solidarité avec les opprimés, les réfugiés, les victimes de toutes sortes, avec la planète et par là avec l’ensemble des peuples. C’est du reste la raison pour laquelle, en France, la réception par les autorités ecclésiastiques du rapport de la CIASE sur les crimes sexuels est si observée -et pourvu qu’elle le demeure dans le temps !- : saura-t-on être réellement solidaire des victimes ? Surtout après s’être montré si complaisants avec les bourreaux !! En tous cas, pour une fois qu’on trouve quelque chose où l’évangile et notre monde se rejoignent, je trouve que ça vaudrait de fêter ça !

Mais creusons un peu la chose pour en saisir toute la substance. Le défi de la solidarité est immense aujourd’hui : nous sommes invités à une solidarité universelle, y compris avec des personnes qui sont de l’autre côté du globe et que nous ne connaîtrons jamais ! La question de la motivation se pose forcément à nous : peut-on vraiment être solidaire de tous ? Ne faudrait-il pas laisser tel ou tel de côté : ceux qui sont trop loin, ceux qui ne « font pas d’effort », ou bien ceux qui sont dans cette situation « par leur propre faute », ou encore… que sais-je ? Partout on constate un durcissement vis-à-vis des pauvres et des défavorisés. C’est une évolution qui peut sembler paradoxale, mais qui dans le fond est due à la force même avec laquelle les valeurs de solidarité sont promues : c’est un programme très très exigeant !

La solidarité est devenue une partie de ce que nous estimons être l’humanité, le sentiment d’humanité. Mais ce que cela exige tend à nous faire aussi imaginer des « limites ». Oui j’ai besoin d’agir en solidarité pour me regarder en face dans un miroir : cela veut dire que mes motivations sont autant d’une certaine philanthropie gratuite que d’une recherche de mon propre accomplissement. Ce n’est d’ailleurs pas anormal, « aimer son prochain comme soi-même » implique qu’il y ait du bénéfice personnel à se tourner vers les autres ! Mais devant les efforts et l’énergie qu’implique cet altruisme authentique surgit bientôt un soupçon ou une interrogation : les personnes dont j’essaye de me montrer solidaire se montrent-elles à leur tour dignes des efforts que nous leur consacrons ? La question scandalisera toute personne qui n’est pas investie directement et durablement dans ce type de service ou d’engagement ; elle rejoindra au contraire toute personne qui l’est ! Combien de fois faut-il reprendre, refaire, recommencer, jusqu’au découragement ! Même à l’échelon collectif, on se rend compte que des actions peuvent être détournées, un peu manipulées, et finalement manquer leur but… du fait même des personnes ou des groupes que l’on cherchait à aider.

Faut-il donc tout arrêter, tout remettre en cause ? La solidarité n’est-elle qu’un rêve ? Et voilà que s’élèvent des voix de plus en plus fortes et nombreuses, qui clament le « chacun chez soi », qui réclament que l’on construise des murs, qui empilent les conditions impossibles à remplir pour apporter une aide, qui mettent en avant la disproportion des forces. Car il faut reconnaître que les forces de la pauvreté, de la souffrance, du mal, sont … immenses. Alors, la solidarité, doux rêve qu’il vaut mieux abandonner ? Horizon véritable, qui s’éloigne au fur et à mesure que l’on s’approche, et qu’il vaut mieux traiter comme tel, c’est-à-dire comme un idéal qui guide un peu certaines actions mais qu’il ne faut surtout pas chercher à rendre réel à tout prix ?

Ce que je remarque, c’est que Jésus situe sa solidarité au niveau d’une responsabilité collective partagée, dans le péché. En montrant sa solidarité précisément par la réception du « baptême de conversion pour la rémission des péchés« , il dit : si le monde va mal, c’est à cause des fausses pistes que nous avons suivies, c’est à cause de nous. Et je fais partie de ce « nous ». C’est énorme. Il ne vient pas faire le tri en faisant tout voler, il ne vient pas désunir et disperser, sur la base de ce clivage entre pécheurs et non-pécheurs. Il vient au contraire invalider ce clivage, le rendre inopérant.

C’est une attitude extraordinaire. On peut en effet à bon droit se sentir écrasé par l’ampleur de la souffrance dans le monde. Et plus encore, on peut se sentir écrasé par l’ampleur aussi de la brutalité qui inflige cette souffrance, ou qui s’en moque. La solidarité avec tous les hommes, si elle est déjà avec effort une solidarité avec les victimes, ne veut pas être une solidarité avec les bourreaux ! Et si cela voulait dire cautionner le mal qu’ils font ou ont fait, évidemment que ce n’est pas possible ! Mais les bourreaux sont aussi des hommes, ce qu’ils font ne dit pas tout ce qu’ils sont, et voilà un nouveau problème, vraiment épineux…

Quelle solution devant tout cela, devant tout ce mal : se tenir à distance ? Affirmer haut et fort : je ne suis pas de ceux-là, je fais au contraire partie de la solution ? Bien sûr qu’on peut aussi s’engager pour faire du bien dans son environnement immédiat, afin de ne pas laisser le mal s’étendre indéfiniment, bien sûr qu’il faut le faire… mais n’est-ce pas aussi en quelque manière se mettre à part, comme une (des) « solution(s) » qui vient de l’extérieur ?

Le choix de Jésus est différent. Il ne se situe pas en surplomb, il assume d’être membre aussi de cette humanité qui fait du mal. Il assume d’être membre de cette collectivité qui est à l’origine de toutes ces fausses pistes entrecroisées qui se nourrissent en quelque sorte les unes les autres. Il faut beaucoup de force pour dire avec un groupe « nous nous sommes trompés », quand on était justement celui qui, dans le groupe, disait qu’il fallait faire autrement que ce qui a été une erreur. Il faut un amour très fort pour assumer « nous t’avons fait du mal », quand on n’a personnellement fait aucun mal. C’est pourtant le choix qu’il fait. Et bientôt se dévoilera le motif de ce choix, à l’autre bout de son existence : une véritable passion pour l’humanité. Une de ces passions, un de ces regards, qui font que même face au pire, on ne cesse jamais de voir dans les êtres humains toute la beauté dont ils sont capables, en même temps que toute la fragilité qui les rend si vulnérables et si aptes à dévier et tomber.