Jésus parlait encore quand Judas, l’un des Douze, arriva et avec lui une foule armée d’épées et de bâtons, envoyée par les grands prêtres, les scribes et les anciens. Or, celui qui le livrait leur avait donné un signe convenu : « Celui que j’embrasserai, c’est lui : arrêtez-le, et emmenez-le sous bonne garde. » À peine arrivé, Judas, s’approchant de Jésus, lui dit : « Rabbi ! » Et il l’embrassa. Les autres mirent la main sur lui et l’arrêtèrent.
« Et aussitôt, il est encore en train de parler, survient Judas l’un des Douze et avec lui une foule avec épées et gourdins d’auprès des grands-prêtres et des scribes et des anciens. » Nous sommes maintenant dans l’action, et les choses semblent d’emblée se précipiter. Marc entame d’ailleurs sa narration avec un « aussitôt« , grâce auquel il nous signale (comme il nous y a habitué) qu’il franchit une étape, mais aussi qui souligne une certaine précipitation des évènements.
La précipitation et même superposition : c’est pendant que Jésus dit aux trois les mots qui concluent le passage précédent que celui-ci commence. Il leur disait justement : « Réveillez-vous, allons ! voici, celui qui me livre s’est fait tout proche« , avec d’ailleurs une expression que Marc a déjà employée pour l’annonce fondamentale de Jésus à propos du Royaume (qui « s’est fait tout proche« ). On voit maintenant que ce n’était ni une vue de l’esprit ni un simple pressentiment, mais bien que c’était l’arrivée de Judas et des autres qui le faisait parler.
« Judas l’un des Douze survient avec une foule…« , cela ne paraît pas exceptionnel, mais chez Marc, le fait est exceptionnel. La foule ne s’assemble qu’autour de Jésus, et on se souvient peut-être que l’institution des Douze vient aussi de cette ambivalence de la foule, qui cherche Jésus mais aussi qui le menace par son poids et sa densité. Dans l’évangile de Marc, nous n’avons jamais trouvé de disciple qui rassemble une foule : cela est un cas unique, et apparaît plutôt comme une usurpation.
Mais c’est aussi, clairement, une trahison : les Douze ont été institués pour qu’en les trouvant, la foule ait accès à Jésus en d’autres personnes (d’où leurs exceptionnelles délégations de pouvoirs !), mais aussi pour que Jésus n’en soit pas menacé : or c’est précisément pour le menacer que cette foule-ci a été rassemblée, qui plus est elle est équipée d’épées et de gourdins. Judas fait donc ici précisément le contraire de ce pour quoi il a été choisi.
D’où vient tout ce monde ? Ils viennent « d’auprès des grands-prêtres et des scribes et des anciens. » Voilà qui renoue avec le prélude à tout cet ensemble, où après négociation avec ces mêmes interlocuteurs, Judas attendait « le moment favorable« . Il fallait trouver un temps et un lieu qui soient à l’écart de la foule, parce que les responsables religieux ne voulaient pas de trouble pendant la fête de la Pâque. Le fameux « trouble à l’ordre public », si commode pour tous les politiques du monde. Judas connaît forcément ce lieu de Gethsémani, ce « domaine » si familier à Jésus qu’il y entre sans avoir besoin de demander au propriétaire. C’est un lieu à l’écart, hors-les-murs ; et la nuit garantit une certaine discrétion.
On pourrait relever qu’il y a précisément une foule, alors que les chefs voulaient que tout se passe à l’écart de la foule. Oui, mais c’est une foule armée, et qui vient de chez eux : autrement dit une foule déjà dévouée à leur service et armée par eux. Jésus est-il si dangereux ? Non, ici c’est plutôt une précaution assez maligne : si jamais quelques personnes s’apercevaient de ce qui se passe, si jamais elles voulaient donner l’alerte, ce serait facile en présence d’une escouade de soldats ou de gardes identifiés : une foule rameutée au secours de Jésus se sentirait forte et légitime face à un petit groupe en service commandé. Mais s’il y a déjà une foule bien déterminée, bien conscientisée, prête à la violence, chacun au contraire est renvoyé à sa peur d’être pris dans le même mouvement et convaincu d’être minoritaire. C’était exactement la stratégie des SA dans l’Allemagne des années 30, faire des coups de force en pleine rue qui certes indignaient, mais auxquels personne n’osait d’opposer. Stratégie que l’on sent renaître ici ou là : on voit qu’elle est ancienne.
« Or celui qui le livre leur avait donné un signe convenu en leur disant : « celui à qui je donnerai un baiser, c’est lui, arrêtez-le et emmenez-le en sûreté. » Judas n’est déjà plus nommé, et ne le sera plus, comme si cela répugnait à Marc -mais aussi, comme on l’a déjà vu, pour ne pas détourner l’attention de Jésus. Il est désigné par son acte, « celui qui le livre« . Quand est-il parti pour ce faire ? Il y a un espace entre le moment où Jésus et les Douze ont quitté la salle où ils ont célébré la Pâque, et la scène de Gethsémani. Il a pu fausser compagnie pendant le déplacement, il a pu aussi s’éloigner sans éveiller l’attention quand Jésus a laissé la plus grande partie du groupe, ne prenant avec lui que les fameux trois. Marc n’est pas plus précis, son intérêt n’est pas là ; en revanche, il reprend exactement le mot qu’il a mis au cours du repas dans la bouche de Jésus, « l’un de vous va me livrer« .
Cet acte de le « livrer » apparaît dans sa narration comme très bien prémédité : Judas s’est concerté avec ceux qui accomplissent le coup de force, ils se sont mis d’accord sur un signe. C’est l’indice que ceux qui sont là, cette « foule » armée, ne connaît pas Jésus. On pourrait sincèrement se demander d’où ils sortent, pour que ce soit le cas, étant données précisément les foules qui viennent l’écouter et le voir !
Ce signe convenu, c’est un baiser. Ainsi, ce signe restera totalement indéchiffrable, dans son nouveau sens, à celui qui en sera l’objet. Il n’y aura rien de suspect pour Jésus que son proche vienne l’embrasser, ni non plus aux autres de l’entourage. Ainsi la surprise sera totale et l’arrestation ciblée.
Les mots prêtés à Judas, « … arrêtez-le et emmenez-le en sûreté« , font de lui un véritable complice, conscient des conséquences. Il n’est pas là comme un simple indicateur qui serait en partie manipulé par d’autres, qui se verrait bientôt dépassé par les conséquences de ses actes. Il commande, et ses ordres sont bien de basse police : les mots traduits par « arrêtez-le » évoquent l’exercice du pouvoir, la mainmise physique. L’adverbe [asphaloos] signifie solidement, sans glisser, fermement : l’emmener en sûreté, ce n’est pas le protéger, mais bien au contraire faire en sorte qu’il ne s’échappe pas, s’assurer de le tenir prisonnier. C’est tout cela que Judas commande, il est clairement dans le camp ennemi de Jésus.
« Et il vient, s’approche aussitôt de lui et dit : « Rabbi ! » et l’embrasse tendrement. » Les choses vont très vite, chez Marc. Tout ce que nous venons de lire se passe ailleurs et auparavant. Judas arrive comme la foudre : il vient droit à Jésus, lui donne le titre de ‘Maître’ tant de fois utilisé par eux tous et l’embrasse. Tout s’est passé en un éclair, avant que qui que ce soit puisse réagir.
Marc, tout de même, note que Judas « l’embrasse tendrement. » C’est un mot qui va plus loin que ce qui a été précédemment évoqué, que le signe convenu avec la troupe violente. S’agit-il d’une sorte de réminiscence chez Judas, dans l’accomplissement d’un geste peut-être bien d’autres fois accompli (quoi qu’on n’en ait aucune trace), qui ferait ressortir toute l’horreur du geste choisi dans ce nouveau but ? S’agit-il d’un cynisme particulièrement noir et hypocrite du personnage, qui en rajoute pour tromper ?

« Or eux abattent les mains sur lui et l’arrêtent. » En tous cas, l’opération-éclair va à son terme, et Marc montre, avec son art des images, des mains qui s’abattent sur leur victime. La main, c’est l’action , c’est le pouvoir, c’est la prise de possession. Ce peut-être aussi la violence : tout dépend de leur mouvement, main qui s’ouvre ou min qui se ferme. Ici, se sont des mains qui tombent, qui se « jettent sur », littéralement. Ces mains sont comme un meute de loups.