Pas là ! (dimanche 17 avril – Pâques).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce témoignage, celui de Luc, a déjà fait l’objet d’un caillou : Etonnons-nous ! Mais qu’est-ce qu’un caillou, devant une immense pierre fermant un sépulcre ?! Or celle-ci est justement roulée : profitons-en pour entrer nous aussi. Et demandons-nous pour commencer comment nous abordons ce texte…

Il m’apparaît en effet que ce texte est lui aussi un monument, lui aussi dressé par Luc en mémorial de Jésus. C’est ce que veut dire le mot [mnèméïon]. Il y en a trois autres, dressés respectivement par Matthieu, Marc et Jean. Quatre monuments en mémorial. Et il y a deux manières d’aborder celui-ci, celui de Luc, d’après notre texte : à plusieurs, à marche normale, avec des aromates préparées, comme les femmes, ou bien seul, en courant, étonné par ce que d’autres ont dit, comme Pierre. Ces deux manières d’aborder le texte sont chacune à un bout de notre passage, lui servant de cadre.

Faut-il choisir ? Pour ma part, j’ai l’impression de l’aborder un peu des deux manières à la fois : comme on revient sur des lieux déjà fréquentés et à plusieurs -dans la mesure où nous y allons un peu ensemble, chère lectrice et cher lecteur- ; avec quels aromates ? Il s’agit en fait « d’épices agréablement odoriférantes qui étaient ajoutées dans le linceul ; elles étaient destinées à combattre l’odeur dégagée par le corps mort, mais non à le conserver« . Autrement dit, ces aromates sont une promesse de revenir souvent dans ce monument de riche. Eh bien, il me semble en effet revenir régulièrement à ce texte-là, et pas seulement une fois par an, formellement, par la lecture du passage, mais bien plus souvent parce que ce monument est une référence et un repère constant pour la réflexion, la pensée, et la vie. Dans le fond, ce n’est pas loin de la démarche de l’historien qu’est Luc.

Mais il me semble aussi venir à ce monument-mémorial comme Pierre, seul et pour vérifier quelque chose d’incroyable ou d’inexplicable. Peut-être d’ailleurs est-ce tout l’enjeu de chacune de nos visites à ce monument, à ce texte : y courir à nouveau pour y trouver la trace de quelque chose de nouveau, quelque chose qui nous étonne et nous maintienne en éveil, ouverts à l’inattendu. Comme le disait à peu près Héraclite, « si tu n’attends pas l’impossible, comment accueillerais-tu l’inespéré ?« 

Ainsi donc, entrons, puisqu’à jamais la pierre est roulée. Entrons pleins de reconnaissance pour le riche Joseph -encore un Joseph !- d’Arimathie, qui s’était déjà, selon la coutume, fait creuser un tombeau destiné à de nombreuses visites. Sans lui, une simple tombe n’aurait jamais permis de constater ce qui est ici manifeste. Entrons, mais que voyons-nous ? Beaucoup de choses, qui rendent mal venue l’expression « le tombeau vide » : deux hommes au vêtement étincelant, des linges -seuls-. Mais tout de même nous constatons une absence criante : celle de l’homme à qui ce monument-mémorial est dédié et dressé !

Nous rencontrons un monde fou dans ce texte, des quatre c’est peut-être celui qui est le plus fréquenté. Les femmes : Marie la Magdaléenne, Jeanne, Marie de Jacques et encore « les autres femmes » (c’est-à-dire « celles qui avaient accompagné Jésus depuis la Galilée » Lc.23,55, « Suzanne et beaucoup d’autres » Lc..8,3) ; puis deux hommes au vêtement étincelant ; puis les Onze (Judas a fait défection) « et tous les autres« … C’est un vrai hall de gare ! On perçoit d’ailleurs, de part et d’autre des deux hommes au vêtement étincelant, un groupe innombrable de femmes (quoiqu’avec un noyau de personnes nommées) et un groupe innombrable d’hommes (quoiqu’avec eux aussi un noyau de personnes nommées). Mais le seul que nous ne voyons pas, … c’est Jésus !

Beato Angelico, La découverte du tombeau ouvert (1437), fresque, Couvent san Marco, Firenze.

Voilà une chose tout-à-fait merveilleuse : il n’est pas dans le monument-mémorial, mais alors… il n’est pas dans le texte non plus !!!? Quatre monuments, quatre textes : il n’est dans aucun d’eux. Il ne se laisse enfermer dans aucun. Il n’est prisonnier d’aucun texte. C’est un phénomène aux conséquences incalculables : il n’y a pas de Jésus-à-la-lettre. Le littéralisme est impossible, le texte n’enferme pas, et encore moins ne constitue, le corps de Jésus. Il n’est que des « linges, seuls« . Ce n’est absolument pas sans rapport avec lui, au contraire : tout cela l’a enveloppé, tout cela raconte son aventure jusqu’à sa fin, telle qu’elle est apparue à Luc, à Marc, etc. Mais il reste plus grand, il reste insaisissable. Un mot, un texte, un geste, un rite : rien ne peut se saisir de lui, constituer sur lui une emprise, ou le saisir dans son entièreté. Il échappe, « il n’est pas ici« . Et la foi chrétienne, qu’en quelque sorte nous fêtons aujourd’hui, ne peut être autre chose qu’une ouverture, qu’une recherche, qu’une immense interrogation faite sur des bases qui mettent les réponses faciles, ou toutes faites, ou courtes, au défi.

Il n’est pas là, mais il suscite la perplexité : [aporéoo] c’est être dans l’embarras, dans l’incertitude. Ici le verbe est à l’infinitif passif : les femmes sont mises dans l’incertitude par cette absence. Le Ressuscité nous met dans l’intranquillité, une attitude profonde qui rend attentif, qui fait ne pas se satisfaire de peu, qui sait qu’il manque quelque chose, qui n’est pas rassasiée ni comblée. Une attitude aussi qui ouvre, qui fait accepter la parole et l’expérience des autres comme autant d’indices possibles pour retrouver la trace de celui qui nous manque avant tout.

Il suscite aussi la mémoire : « souvenez-vous… » disent les deux hommes en vêtement étincelant, « Et elles se souviennent« . Et c’est le même mot, du moins de la même famille, que le monument-mémorial dans lequel nous sommes entrés, [mnèsthèté] leur est-il dit, et elles [émnèsthèsan], le tout dans le [mnèméïon]. Elles venaient au lieu du souvenir et ne se souvenaient pas, il faut que les choses leur soient redites, que la mémoire leur soit rendue. Et pour ce faire, la phrase décisive est la première, « Que cherchez-vous celui qui est-en-train-de-vivre parmi ceux qui sont morts ?« , une question ! Les souvenirs dont il est question ne sont pas les poussières subsistantes des sentiments récemment éprouvés, qu’on chercherait à raviver, car cela est plutôt se souvenir de soi-même. Non, c’est un effort, un acte intellectuel puissant (mais à portée de tous), qui fait se quitter soi-même pour réveiller son attention à lui. Une attention à lui-qui-est-en-train-de-vivre, plutôt qu’à un être mort, révolu, passé. La mémoire dont il est question ici n’est pas celle qui fait se rappeler la date de la bataille de Crécy, mais celle qui fait se rappeler d’appeler un ami parce qu’il vit des choses difficiles ou pour partager avec lui une joie. C’est la mémoire d’une vie aujourd’hui.

Il suscite encore l’élan : « retournées du tombeau, elles annoncent toutes ces choses aux Onze et à tous les autres. » et « Pierre se dressant court au tombeau… » Une envie de rencontre, une envie de dire. Pas d’asséner des certitudes, puisque justement on n’en a pas ! Mais de partager ses questions, de soumettre à d’autres ses constats ou les éléments qui provoquent ou soutiennent notre recherche.

Et puis il suscite le débat, la controverse : « Elles disaient ces choses aux apôtres, et cela leur apparaissait en face comme du radotage, ces mots, et ils ne les croyaient pas. » Ce n’est pas parce qu’on a un véritable élan pour partager ses questions et ses incertitudes qu’on va nécessairement trouver porte ouverte. Qu’importe, il y aura peut-être une petite ouverture ? « Tout de même, Pierre… » Le voilà à son tour dans l ‘étonnement, petite brèche qui peut devenir grande. Le débat débouche sur l’espérance.

Perplexité, mémoire, élan, affrontement : tant d’éléments qui font la vie d’aujourd’hui, et même d’en ce moment. Peut-être est-ce le signe que chaque instant de notre vie est une présence-absence du ressuscité ?

Entraîné par la foule (dimanche 10 avril).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voici à nouveau avec le récit de la Passion. Je continue mon bizarre projet de le commenter en avançant dans le récit en général, mais tour à tour chez chacun des évangélistes. Pour ceux qui voudraient quelque chose sur l’entrée triomphale à Jérusalem, un pari fou ; et pour ceux qui voudraient réfléchir à d’autres parties du récit de la passion, je me suis déjà arrêté sur l’onction à Béthanie dans le cadre de la trahison (chez Marc), saisir les moments uniques, au dernier repas avec les disciples (chez Luc), décisive offrande de soi, à l’annonce du reniement après le repas (chez Matthieu), nos chutes ont un sens, et à Gethsémani (chez Marc), nuit de l’angoisse. Et j’en arrive cette année à l’arrestation, chez Luc.

Et notre passage commence par un décalage avec ce qui a habituellement lieu : « Il était encore en train de parler, voici une foule… » D’habitude, Jésus parle aux foules, elles viennent pour l’entendre et c’est une fois qu’elles sont là qu’il parle. Mais cette fois-ci c’est autre chose, la foule l’interrompt ! L’arrivée de la foule ne provoque pas sa parole, mais au contraire l’arrête.

Il est vrai que les rapports de Jésus et de la foule ont toujours été ambivalents : elle peut se rassembler et même le chercher pour l’entendre ou le voir ; elle peut aussi s’étonner de ce qu’il dit et le quitter ; elle peut l’acclamer avec enthousiasme comme roi ; sous peu elle va réclamer sa mort. Elle peut être un refuge ou une protection pour lui : les chefs craignent la réaction de la foule s’ils arrêtent Jésus. La foule est un enjeu : c’est pour l’atteindre et la pénétrer qu’il mobilise ses disciples et les organise grâce aux Douze ; mais ce faisant, il manifeste ne pas vouloir traiter la foule comme foule, mais bien plutôt y distinguer des individualités, des personnes particulières. Ce sont les personnes dans la foule qu’il faut atteindre et toucher…

On comprend à cette dernière remarque que la foule comme telle n’est pas souhaitable, pour Jésus. Une foule, c’est une sorte de houle humaine, manipulable, mais aussi aisément incontrôlable. La foule, c’est le nombre où l’on se fond, où l’on perd son individualité. La foule, c’est le « tout le monde fait comme ça ». La foule, c’est l’idée reçue, les a priori, le règne de la rumeur. La foule, c’est celle que l’on nourrit d’idées creuses et de formules toutes faites pour donner l’illusion du consensus -et le consensus, souvent, se substitue au vrai dans l’esprit de beaucoup-. En cette période électorale, on voit à l’œuvre dans les grandes largeurs cette manipulation des foules : « pour le progrès ! » (mais le progrès de quoi ? Et comment ? Et vers quoi ?) ; « c’est la faute des immigrés !« , etc.

Mais on voit bien que la stratégie de Jésus, devant les foules qui viennent pour le voir ou l’écouter, c’est à la fois de s’adresser à la foule et de la pénétrer, d’en rejoindre les individualités, ou de la morceler en plus petits groupes (comme lors des multiplications des pains), de manière à réduire cet effet de masse, de manière au contraire à construire des libertés c’est-à-dire des déterminations individuelles (éventuellement qui lui résistent : car il est alors possible de partir).

Maintenant, « … voici une foule« , et cette fois ce n’est pas lui qui la rassemble, ce n’est pas pour l’écouter qu’elle se constitue. « … voici une foule, et le dénommé Judas dans les Douze les conduisait… » Chacun des Douze a été appelé par son nom, ils sont connus par leurs noms, non seulement de Jésus mais de tous. Il en est ainsi parce qu’il faut justement qu’on les reconnaisse comme prolongeant l’action du Maître, comme des relais authentiques et fiables. Et s’ils sont Douze, comme l’étaient les douze tribus d’Israël depuis longtemps tombées en désuétude, c’est pour manifester à eux-mêmes et à tous l’intention du Maître de renouveler, de « refonder » Israël (et pas d’en constituer un autre à côté). En précisant que c’est l’un des Douze, Luc rappelle de quelle proximité privilégiée celui-là bénéficie, il suggère aussi de quels renseignements de première main il dispose : les Douze savent tout. Or celui d’entre les Douze appelé Judas conduit cette fois la foule. Il la conduit vers Jésus. Position ambigüe : habituellement, Jésus envoie les Douze vers la foule, les instille dans la foule, mais elle ne se constitue pas derrière eux ou autour d’eux. Que va-t-il se passer ?

« …et il s’approcha de Jésus pour l’embrasser« , littéralement « pour lui donner un signe d’amitié » ou « pour l’aimer« . Extérieurement, tout ressemble à un disciple dévoué qui a réuni lui-même une foule, pour une fois, et qui la conduit vers son Maître et donne à celui-ci un gage visible de son amitié. Et Luc ménage bien son lecteur, car rien dans ce qui précède immédiatement ne permet de deviner autre chose : ni description de la foule, ni mise en scène préalable des intentions des uns et des autres, rien. Seulement cette position particulière par rapport à la foule : il a constitué une foule, là où Jésus toujours atomise (au sens de réduire à ses particules élémentaires) la foule. L’effet n’en sera que plus cruellement frappant.

Giotto di Bondone, Le baiser de Juda (1304), fresque 200 x 185, Capella degli Scrovegni, Padoue.

C’est Jésus lui-même qui dévoile les intentions, l’invisible : « Mais Jésus lui dit : Judas, par un baiser tu livres le fils de l’homme ? » Ce n’est pas une vigoureuse dénonciation, c’est une question, où l’on sent de la surprise… Appelé par son nom, comme au premier jour, l’affection lui reste fidèle et authentique. Les mots mis sur ce qu’il fait, « tu livres le fils de l’homme« , décrivent crûment ce qui est en train de se passer. Le mot [paradidomi], livrer, est aussi transmettre. C’est un verbe que Luc l’historien emploie dès le début de son évangile pour identifier ses sources : « ce que nous ont transmis/livrés ceux qui ont été témoins depuis le commencement..« . Et les auteurs du Nouveau Testament désignent justement l’essentiel de ce qu’il faut se donner les uns aux autres de la foi par ce mot de [paradosis], la transmission, la tradition. C’est un mot qui est tout sauf innocent.

Dans ce moment crucial (s’il en est ! Puisqu’il conduit à la croix…), s’effectue la première « transmission« , la première « tradition« . Comme si, au cœur de tout ce qui était transmis, il y a fait avant tout Jésus livré. Et le tout premier acteur de cette transmission, c’est…. Judas ! Horreur ? Non, mais dans ce mot on entrevoit quelque chose de formidable, d’immense. Un dépassement infini de l’évènement ponctuel, intégré dans un projet fou et grandiose, où même les actes contraires ont leur place. Même les pires choses, même les actes les plus destructeurs et traîtres, trouvent une place dans l’immense projet de Jésus, quand lui-même a anticipé, et par là-même dépassé, ce qui se joue à présent en acte. « Ceci est mon corps, [didomi] pour vous« . Par son consentement anticipé même, il est plus grand que cette force qui va maintenant l’écraser.

Mais il y a un point encore, et c’est peut-être le point capital, dans la question. « par un baiser… ? » S’il y a surprise, c’est là qu’elle porte. Que Judas se soit apprêté à le trahir, il le savait, il avait essayé de l’en dissuader en lui faisant connaître à diverses reprises qu’il savait bien. Mais que cela se fasse par le signe de l’amour, de l’amitié… Et ce geste, geste d’amour accompli par l’un des douze préférés, nous averti de nos propres trahisons. Quels gestes faisons-nous, qui devraient être « gestes par amour », et ne sont que les coquilles du contraire, de nos propres intérêts ? Le ritualisme m’apparaît ici dans toute son horreur : rites accomplis mais sans amour, et même parfois pour se montrer, se mettre en avant. Mais pas seulement : il y a tant de duplicité en moi.

Réaction de ceux de l’entourage : réaction violente. Les épées sortent, le sang coule. Mais un mot impérieux les arrête, littéralement : « Cédez ! Jusque-là ! » Ce n’est pas simplement un « stop ! », un refus de la moindre violence, d’entrer dans la spirale de la violence. On aimerait que ces mots soient gravés en énormes lettres dans les lieux de décision des disciples de Jésus. Oui c’est un refus total de la violence, et surtout pour le motif de « défendre Jésus », dérisoire prétention. Mais c’est plus que cela encore. L’injonction de céder, c’est celle d’avoir le dessous, de laisser la violence s’exercer. Lui céder le pas, c’est justement n’y pas céder, ne pas s’y engouffrer. Le choix d’être plus grand qu’elle nous aussi en l’abaissant faire son œuvre. C’est un comportement rare, exigeant, héroïque même. Peut-on exiger de quelqu’un un tel comportement ? C’est ce qu’il fait pourtant, et c’est ainsi que, pour ma part, je comprends le « jusque là ! » : oui, je vous demande d’aller jusque-là.

Et puis il leur adresse la parole, il parle à cette foule qui l’a interrompu. Et de ce fait même, elle devient moins indistincte, elle est « ceux qui sont venus l’arrêter », un pluriel et non plus un singulier massif. Et voilà ceux qui la composent : grands-prêtres, chefs des gardes du temple et anciens. Comme si sa parole avait cet effet de rejoindre chacun et de disjoindre du même mouvement la foule. Et ses mots portent : « Comme contre un brigand vous êtes sortis avec épées et bâtons ? Chaque jour j’étais avec vous dans le temple et vous n’avez pas étendu les mains sur moi, mais vôtre est cette heure et le pouvoir des ténèbres. » Encore une question, encore un étonnement. C’est impliquant une question : il faut bien trouver sa réponse ! Chacun, dans cette foule, est renvoyé à sa motivation, mais aussi à son histoire avec Jésus. « J‘étais chaque jour avec vous« , oui c’est bien la même foule. Pour le prendre, il suffisait des mains : pourquoi des instruments, comme s’ils craignaient d’avoir à se défendre ? De quoi ont-ils peur ? …

Et puis, clairement, Jésus s’abandonne à la force, celle qui broie et écrase. « vôtre est cette heure et le pouvoir des ténèbres« . Il consent, lui. A la parodie d’amour du baiser, il répond par le don de soi venu du cœur, l’amour vrai. A celui qui le livre, il se livre.

#she too (dimanche 3 avril).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le lecteur voudra bien me pardonner, mais je ne sais pas quoi faire d’autre que renvoyer à mon précédent commentaire, Se mettre à bonne hauteur : je ne sais pas quoi ajouter… Je ne dis pas qu’il n’y a rien à ajouter, sans doute trouveriez-vous bien des choses. Mais ce que j’avais dans le cœur de dire, je me suis rendu compte que je l’avais déjà fait. Alors mon indigence vous renvoie là.

Eero Järnefelt (1863-1937), Jésus et la femme adultère (1908, huile sur toile), église Saint-Pierre, Lieto (Finlande).

J’ajouterai juste une chose, cependant. Le hashtag Me too, qui tente de dénoncer les atteintes faites aux femmes pour les faire cesser, trouve ici un complément. Celui qui dit « Me Too », moi aussi, c’est Jésus : « Moi aussi (moi non plus), je ne te condamne pas« . C’est peut-être la réponse attendue à tant de souffrance et d’oppression ?

Un père désapproprié (dimanche 27 mars).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Magnifique parabole que celle qui nous est redonnée ce dimanche ! Je me suis déjà attaché à la resituer dans le texte de Luc et d’en dégager le sens global dans son contexte, sous le titre Manger, avec qui ?. Je voudrais cette fois m’attacher à la figure de père qui s’en dégage : elle pourrait, pourquoi pas, nous apprendre à être meilleur père ou meilleure mère… Vous comprenez d’emblée que je n’en fais pas une lecture « genrée », comme d’ailleurs l’a faite Rembrandt lui-même qui, à la suite de la Bible (qui parfois appelle le dieu « père » mais parfois aussi le compare à une « mère »), l’a peint avec une main d’homme et une main de femme…

Le père est le premier personnage nommé dans la parabole, sans être nommé de cette manière mais plutôt décrit. « Un homme [quelconque] avait deux fils » Le mot « quelconque » n’est pas dans le grec, qui porte [anthroopos tis], mais ce [tis] insiste sur le caractère indéfini du « un ». Peut-être faudrait-il commencer comme un conte, « Il était un homme qui avait deux fils… » Mais je suis frappé par cette présentation, « un homme… » ! En disant cela on dit deux choses : la première, qu’il est d’abord question d’humanité. Il s’agit d’être humain, de devenir plus humain. Et il s’agit aussi d’une expérience accessible, observable ou imitable, d’emblée.

Mais on dit aussi une deuxième chose : c’est que cet homme était d’abord un homme, et qu’il est devenu un père. Il a été fait père par ses fils : il n’est pas un absolu de qui tout vient, mais il est dans la relation -une relation où il donne, certes, mais aussi où il reçoit. Et ce n’est pas la moindre qualité de notre personnage que de recevoir, je dirais même : de se recevoir des autres. A lire cela, je me dis l’importance de rendre grâce à mes enfants qu’ils m’aient fait père, et le processus n’est sans doute pas fini. Et ce ne sont pas les enfants seulement, c’est aussi un personnage innommé dans la parabole, le conjoint. Je me reçois aussi de celle grâce à qui et avec qui je deviens père ; je me reçois aussi de celui grâce à qui et avec qui je deviens mère.

En tous cas, on est loin de la figure du père (ou de la mère -je laisse la lectrice traduire, si elle veut bien) en « origine absolue ». Ce père là, ou cette mère-là, est d’emblée dans l’échange, dans la circulation des relations, où l’on advient à soi-même par le jeu des relations, du don et de l’accueil. Il est vrai que la vie peut amener des difficultés, voire des impasses, dans ce jeu de relations. Néanmoins il n’en a pas toujours été ainsi. Et même si l’on considère non plus ce que l’on devient grâce à quelqu’un, mais à cause de quelqu’un, en faire le compte fait partie d’un processus libérateur, d’un chemin de guérison.

Cet homme rendu père par ses enfants (et son épouse, non-nommée : je pense que c’est intentionnel, non pas pour l’évacuer mais pour l’interchangeabilité de l’interprétation), cet homme donc, reçoit de l’un de ses enfants une étrange demande, « donne-moi la part d’héritage qui me revient« . « Plus littéralement, « Père, donne-moi la portion échue de la fortune ! » Fais comme si tu étais mort, que j’en tire bénéfice. Le coup est rude. Il est pourtant reçu, accueilli, exactement dans la posture d’échange et d’accueil que nous avons repérée : « …et le père leur partagea ses biens« . Il donne ce qu’on lui demande, quoi qu’il lui en coûte. La correspondance est parfaite entre la demande et la réponse à cette demande, il s’ajuste entièrement à la demande de son enfant.

La situation qui en résulte pour le père n’est pas développée. Je ne sais pas exactement quel impact cela pouvait avoir à cette époque et dans cette zone du monde : aujourd’hui, qui consentirait à cela, à répartir tout son avoir entre ses enfants par donation-partage, se retrouverait dans l’indigence la plus totale. Il deviendrait entièrement dépendant de ses enfants, qui garderaient une « obligation alimentaire », mais il n’aurait plus aucune indépendance n’étant même plus chez lui. Le père réalise ici sa propre précarité, sa propre indigence, sa propre dépendance. Son indignité en quelque sorte.

Quelle confiance doit-il avoir en ses enfants pour accepter de dépendre définitivement et totalement d’eux ! Mais aussi de quelle désappropriation profonde est-il animé pour accepter ainsi, et activement, de se défaire de tout ce qui est sien ! Je ne peux m’empêcher de penser aussi au Père Goriot de Balzac, de cette émouvante figure littéraire -fictive- qui de riche devient pauvre et finalement perd la vie au bénéfice de ses filles à qui il ne veut rien refuser. Et celles-ci justement ne sont pas dans la réciprocité, elles lui demandent toujours, mais ne lui donnent jamais, même pas un peu d’attention, de présence. Elles n’ajustent pas leur demande à ce qu’il devient, ne se modèrent pas, et précipitent ainsi la fin du père dévoué qu’il est.

Les ressorts du père ne sont pas dans ses biens, dans ses possessions, dans sa puissance et les moyens de celle-ci : ils sont dans son attention. Celle-ci ne se relâche pas, et d’abord (mais c’est une simple priorité chronologique ou narrative) vis-à-vis de celui de ses enfants qui a provoqué cette nouvelle situation puis est parti. « Alors qu’il est encore lointain, le voit son père, et il est remué aux entrailles, et courant il se jette à son cou et le baise tendrement. » Il n’a jamais quitté des yeux celui qui l’a quitté de corps. Et surtout, surtout, il est « remué aux entrailles« . Il laisse parler ses tripes. Il n’est pas de raisonnement, il n’est pas pétri de principes, raide comme la justice, enchevêtré dans des choses possibles ou des choses dues. Il laisse ses tripes lui parler, ses sentiments profonds le guider, sans barrière, sans filtre. C’est magnifique. Rarement notre raison nous fait-elle bouger, mais bien plus souvent nos sentiments. S’ils peuvent exister, nous pouvons changer, et les situations peuvent évoluer.

Ce fils a préparé tout un beau discours… pas si beau que cela d’ailleurs, mais enfin un discours. Il a prévu de s’adresser à la raison de son père. Il s’est trompé d’adresse : ce n’est pas par sa raison que son père l’an engendré. Son père ne le laisse pas finir tout ce fatras de mots, il l’interrompt : « Mais le père dit à ses serviteurs : vite…« . La réintégration du fils ne souffre pas de délai, et elle est totale. Il est, lui, rendu à toute sa dignité par celui-là qui en a été dépouillé par son fils, en l’obligeant à la donation de tous ses biens. Comment d’ailleurs se fait-il que le père ait encore des serviteurs et puisse leur donner des ordres ? Je suppose que, chez son autre fils (anciennement chez lui), il a gardé un certain statut, malgré tout. Un peu comme Laërte chez Ulysse, qui ne vit plus au palais qu’en hiver, pour ne manquer de rien, mais qui aux beaux jours vit aux champs, pour ne pas faire d’ombre à celui qui désormais exerce sur Ithaque la royauté.

L’aîné, on le sait, fait difficulté, et même objection, au retour du fils de son père. J’utilise cette expression, parce qu’il dit à son père « ton fils« , quand celui-ci lui rétorque « ton frère« . L’objection se traduit physiquement en refus d’entrer, ce qui est très fort. C’est lui ou moi. S’il est là, je ne suis plus chez moi. « Son père sortit le supplier. » Il ne prend pas parti entre ses enfants, il n’a à cœur que de les réconcilier. Et il ne craint pas de s’abaisser encore, en se faisant le suppliant de son fils. Il n’est vraiment pas, jamais, dans la puissance ou son exercice. Il n’essaie que de faire jouer le meilleur de chacun.

Et ses mots ! « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! » Mon enfant ! Même dans ta colère, tu es mon enfant. Même dans ton injustice -car tout ce que tu viens de dire est injuste envers moi, ton père- tu restes mon enfant. Il n’y a pas de condition à cela. Et si quelqu’un se remet en cause, c’est bien ce père : il préfère se remettre en cause, mais jamais, on ne l’entend remettre en cause l’un de ses enfants. Il y aurait pourtant bien de quoi, mais non, jamais. « Tu es toujours avec moi« , de sorte que ce n’est pas sans toi que j’ai accueilli ton frère, tu étais avec moi, autant symboliquement que dans ma pensée, qui ne cherche pas à te priver de quoi que ce soit. Du reste, j’ai fait pour toi autant que pour lui, « tout ce qui est à moi est à toi« , et pas symboliquement. J’ai partagé tous mes biens entre vous, et c’est moi qui suis désormais dans ta dépendance. Le chevreau dont tu me parles : mais il est à toi, il l’étais déjà ! Comment te l’aurais-je donné, alors qu’l n’était plus mien ? Si tu ne t’es pas servi, c’est que tu n’y croyais pas…!

En vérité, je crois qu’il est difficile de faire le portrait d’un père ou d’une mère plus désapproprié(e). Et je crois que c’est cette qualité que je garde comme la plus exigeante, mais aussi le meilleur guide pour devenir peut-être moi aussi un père.

Changer de critères (dimanche 20 mars).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

On pourra trouver un commentaire général du texte d’aujourd’hui sous le titre Dieu ne punit pas : j’y ai re-situé notre texte, qui est fort loin de celui de dimanche dernier dans l’évangile de Luc, et j’ai essayé d’en débrouiller le sens général. Aujourd’hui, je voudrais m’attacher surtout aux deux évènements dont il est question et aux conclusions qui en sont tirées, le massacre et la chute de la tour.

Ce sont deux évènements qui pourraient aujourd’hui faire la une des journaux, qui constituent ce qu’on appelle des « évènements » ou des « catastrophes ». Mais ils sont de nature bien différentes, on ne trouverait pas à la même page du journal des développements à leur sujet.

Le premier évènement serait sans doute dans la rubrique « politique » ou « violence politique »… ou « violence policière ». Les Galiléens ne sont pas ici de simples habitants de la Galilée, ce sont en fait des activistes, des personnes qui luttent par toutes sortes d’actions contre la présence des occupants romains, un mouvement qu’il faut rapprocher de celui des Zélotes (un des Douze, Simon, est un Zélote : ce devait être explosif avec Matthieu, publicain donc en cheville avec le régime des occupants ! Comme quoi, on peut avoir des opinions ou des options politiques diamétralement opposées et néanmoins suivre Jésus…). Le « sacrifice » de ces Galiléens était-il une action particulière, un geste religieux interdit et néanmoins accompli en signe de protestation ? Ou n’était-il qu’une opportunité pour Pilate, qu’un rite accompli en commun par des personnes par ailleurs surveillées et recherchées ? Toujours est-il que Pilate le cruel les a fait massacrer à ce moment : le geste, forcément, provoque l’effroi. Il provoque la terreur de tous parce qu’il montre jusqu’à quelle extrémité le pouvoir est prêt à aller contre ceux qui s’opposent à lui ; il provoque la terreur en particulier des membres de ces mouvements d’opposition, parce qu’il transforme en deuil et en mort ce qui pour eux est de la plus haute valeur.

A des degrés divers, de tels agissements existent toujours aujourd’hui. Le pouvoir, quelle que soit sa nature, est toujours tenté de régner par la terreur. Mais cela fonctionne dans la mesure où l’on est dans une logique d’affrontement : « Pensez-vous que ces Galiléens-ci se soient montrés plus pécheurs que tous les Galiléens, qu’ils aient subi de telles choses ? » La logique qui sous-tend le raisonnement ici mis en question, c’est la logique du plus fort. Si le pouvoir de Pilate a été plus fort que les zélateurs du dieu, c’est parce qu’ils étaient pécheurs, de mauvais serviteurs de ce dieu. Car s’ils avaient été des « justes », c’est Pilate et sa police qui auraient été battus, et les Galiléens, soutenus par leur dieu, auraient été les plus forts. Le « vainqueur » -ici, le survivant- est celui qui est le plus fort, et il faut chercher à expliquer la faiblesse de l’autre, surtout quand il agit pour des raisons auxquelles on adhère. Les Juifs pieux, ici, peuvent se demander comment il se fait qu’une action menée au nom du dieu d’Israël puisse ne pas l’emporter… puisque dans leur idée, ce dieu est « le plus fort ». On est bien dans la logique du plus fort.

Mais cette logique du plus fort ne tient pas : « Non, vous dis-je, mais si vous ne changez-pas-votre-manière-de-voir, tous semblablement vous serez dévastés. » C’est justement la logique du plus fort qui provoque le massacre et la terreur. Certes il y a des choses à changer sur cette planète, certes il y a des raisons de protester, certes il y a aussi un ordre à maintenir et une paix à préserver, mais lorsque ces buts sont poursuivis par la logique du plus fort, on aboutit quoiqu’on fasse au massacre et à la terreur. C’est ce qu’avaient fort bien compris les Gandhi, Luther King et autres Mandela : il faut une autre manière de changer les choses, et qui commence par changer son propre cœur. Et l’évangile ci-dessus ne dit pas autre chose : « si vous ne changez-pas-votre -manière-de-voir« , [métanoèèté], passez à un [nous] (une pensée, une intelligence) plus loin… On pourrait presque traduire « outrepenser ». On traduit le plus souvent par « convertir », mais le mot est maintenant piégé, il a pris un côté prosélyte et ritualiste, alors je préfère revenir à son étymologie pour bien saisir ce qu’il réclame. Et il réclame de dépasser ses propres catégories de penser, celles que l’on utilisait jusque là.

Il me semble que face à des évènement aussi impressionnants qu’une guerre ou qu’une planète menacée ou que des grands déplacements de population, ou encore de ce qui peut gronder à l’intérieur d’un même pays ou d’une même région, il convient d’abord de sortir en soi-même de la logique du plus fort. Or l’on s’y tient de deux manières, soit en la subissant par la peur qui nous gagne, soit en y contribuant par la recherche de se montrer plus fort, plus violent, plus effrayant. C’est un travail intérieur de libération, pour n’être pas prisonnier de cette logique du plus fort. Que l’on repense à ce beau poème de Henley, Invictus, qui a beaucoup compté dans la vie de Mandela. Le travail intérieur décrit en présence de l’épreuve est marquant :

Dans les ténèbres qui m’enserrent,
Noires comme un puits où l’on se noie,
Je rends grâce aux dieux quels qu’ils soient,
Pour mon âme invincible et fière.

Dans de cruelles circonstances,
Je n’ai ni gémi ni pleuré,
Meurtri par cette existence,
Je suis debout bien que blessé.

En ce lieu de colère et de pleurs,
Se profile l’ombre de la mort,
Je ne sais ce que me réserve le sort,
Mais je suis et je resterai sans peur.

Aussi étroit soit le chemin,
Nombreux les châtiments infâmes,
Je suis le maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme.

Le deuxième évènement dont il est question dans cet évangile se retrouverait plus probablement dans la rubrique « faits divers » du journal. Une tour, celle de Siloé, est tombée soudain sur des personnes qui se tenaient à proximité. Elles sont mortes. Nombreux sont les évènements de ce genre, et hélas les issues dramatiques. Les enquêtes sont aussitôt menées, car il faut bien examiner si des responsabilités sont en cause, et aussi faire en sorte autant que possible que cela n’arrive plus. Mais la même logique que celle précédemment évoquée peut s’insinuer : « croyez-vous qu’ils étaient en dette plus que tous les hommes habitant Jérusalem ? Non, vous dis-je, mais si vous ne changez-pas-votre-manière-de-voir, tous semblablement vous serez dévastés. » Vouloir trouver des raisons ou des culpabilités là où il n’y en a pas procède au fond du même esprit de rivalité.

James Tissot, The Tower of Siloam, 1886, gouache et graphite sur papier, 23,5 x 14,9, Brooklyn Museum, New-York

Car se permettre de juger, de présumer du cœur des autres, c’est un acte de puissance, c’est la logique du plus fort. Et l’on voudrait croire, dans cette logique, qu’il y avait un positionnement intérieur « fort » qui aurait évité le drame, qui aurait été plus fort que la fatalité. Et ainsi face à tous les drames, face au mal sans visage qui atteint l’un ou l’autre sans explication : accident, maladie, etc. Pourquoi lui ? Pourquoi moi ? Pas de réponse, tant qu’on est dans la logique du plus fort. Mais si le fait est admis dans sa crudité et son indistinction, si l’on admet que le mal n’a pas de visage et que nul n’a effectué un choix, alors on est mieux positionné pour vivre ces moments, qu’ils nous concernent ou qu’ils concernent plutôt des proches.

Cela transforme même la manière de prier ! Face au mal qui survient, on peut prier dans une logique du plus fort : demander au dieu (le plus fort) d’intervenir, d’agir, pour que les choses soient autrement. Mais si l’on « convertit » sa manière de voir, si l’on « outrepense », il y a tout un travail intérieur pour accepter d’abord les faits, la situation, qui devient alors simplement présentation, offrande, dans un élan pour ne pas rester seul dans la situation difficile ou dramatique mais y découvrir la présence du dieu fidèle, des proches précieux, etc. « Seigneur, celui que tu aimes est malade« . « Ils n’ont plus de vin« .

Même la prière de Jésus à Gethsémani est marquée par cette autre attitude. « Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi. Cependant non pas ce que je veux mais ce que toi, tu veux. » Le drame terrible va survenir, il n’est pas nié. Pas de recherche de l’éviter, mais le désarroi intérieur est nommé (si les choses pouvaient être autrement… sous-entendu : mais c’est ainsi). Et la suite : ce qui compte, c’est l’union des volontés avec son père, toi et moi. Et Jésus est tout entier converti à l’idée qu’en créant la matière et un monde, son père y a remplacé substitué la nécessité à l’exercice de sa volonté…

Jésus prie (dimanche 13 mars).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Dans le précédent commentaire de ce passage, perdre le goût du pouvoir, j’avais situé le passage dans l’ensemble du texte de Luc (je ne le referai donc pas), et j’avais insisté sur la transformation chez le disciple de l’image de Jésus. Luc nous fait souvent voir Jésus en train de prier, et ici encore une fois : j’aimerais m’arrêter sur cet aspect du texte.

Luc nous avertit d’emblée : « Et il advint après ces paroles que huit jours plus tard, Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il gravit la montagne pour prier. » Il y a un contexte à la prière de Jésus : il a annoncé des événements à ses disciples, sa fin tragique notamment mais aussi sa résurrection, et ses disciples ne l’ont pas compris, parce que surtout ils ne l’ont pas accepté. Alors, après huit jours, il prend avec lui les trois qu’il a appelés en premier, suite à l’épisode de la pêche, et il monte dans la montagne « pour prier ».

C’est un acte dans lequel il ne veut pas être seul. On ne sait pas si Pierre, Jacques et Jean vont prier aussi, s’ils ont été invités à ce faire, ou s’ils seront simplement témoins de la prière de Jésus qui, leur ayant donné ses intentions, n’a pas voulu être seul à ce moment. Mais il paraît évident qu’il a avoué son intention. Les disciples choisis ne savent pas forcément ce que eux-mêmes vont faire, mais ils savent ce que lui, Jésus, va faire. Et le mot employé par Luc pour cette action de Jésus, [prosséoukhomaï], indique plutôt une prière de demande. Autrement dit, Jésus veut que Pierre, Jacques et Jean soient témoins d’un acte de faiblesse de sa part !

Je m’explique. Oui, un acte de faiblesse, car qui demande avoue en même temps son impuissance. Il faut en prendre la pleine mesure, et entrer totalement dans cette attitude pour prier. Or je sais pour moi-même combien il est facile de ne le faire qu’à moitié : s’avouer impuissant au point de demander à un autre, mais pas au point de renoncer à savoir ce qu’il faudrait faire, ou comment il faudrait s’y prendre, ou par qui ou dans quels temps ou dans quel ordre… Il me semble qu’ici, Jésus veut montrer à ses disciples qu’il ne peut ni ne sait. Alors que se passe-t-il ?

Eh bien « pendant qu’il priait » son apparence change : Pierre, Jacques et Jean voient son visage « autre » et ses vêtements « éclatants ». Et ils s’aperçoivent que sa prière est un colloque : ils en distinguent les interlocuteurs et en comprennent le sujet. Prier opère-t-il des changements ? Ou bien est-ce le regard des trois sur Jésus qui change ? Je ne sais pas bien… En revanche, ce qui est sûr, c’est que la prière est un colloque. Jésus parle à quelqu’un, et même à deux personnes. La prière n’est pas repli sur soi-même dans l’isolement, elle est tout au contraire ouverture à (au moins) un autre. Les Pères du Désert parlaient de la prière comme d’un conversation : le mot est à prendre au sens fort, verser son âme dans une autre âme, cependant que cet autre verse sa propre âme dans la nôtre. Voilà une vraie « con-versation ». Elle suppose en même temps d’écouter pour accueillir et de parler pour livrer son cœur.

Et de quoi parlent-ils ? Mais « de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem », autrement dit de sa mort. De sa mort. Jésus l’a annoncée, et ce n’est sans doute pas sans émotion : qui pourrait rester neutre devant sa propre mort, lorsqu’elle n’est plus la fin générale et inéluctable dont nous avons tous intellectuellement conscience, mais le basculement dans le néant que l’on touche du doigt, qui s’avance vers soi perceptiblement. Jésus se laisse voir dans cette faiblesse entière où il est démuni face à sa mort. C’est l’objet de sa prière. Sans doute dit-il ce qu’il éprouve, ce qu’il voudrait, ce qu’il ne voudrait pas, ce dont il a peur, mais aussi ce qui l’anime, ce qui le porte. Et sans doute écoute-t-il de ces deux grands témoins les raisons, les situations, les états, qui font sa mort nécessaire : ce qu’après il exposera lui-même aux disciples d’Emmaüs « en partant de Moïse et de tous les prophètes », montrant qu’ « il fallait que le messie souffrît tout cela ».

On pourrait dire : Jésus a bien de la chance, car quand je prie, je n’ai pas spécialement l’impression d’avoir quelqu’un en face de moi ! Mais il me semble que cela montre deux choses. La première : qu’il y a des conversations entre amis qui valent des prières, qui sont des prières. La seconde : que l’experience de Jésus est bien comme la nôtre, car notre prière est aussi une histoire avec le Père, et qu’elle commence bien souvent, une fois qu’on a appris à monter dans la montagne, par ce sentiment de dialogue effectif. Et effectivement, notre prière, comme celle de Jésus, n’en reste pas là.

Les choses changent en effet, la prière de Jésus connaît une nouvelle étape : « une nuée survint et les couvrit de son ombre« . A l’expérience rassurante du colloque succède l’expérience effrayante, déstabilisante, du noir. L’épaisseur. L’absence sensible, « où t’es-tu caché, ami ? toi qui me laissas dans les gémissements. » écrit Jean de la Croix. La nuée couvre, de toute part : il n’est plus possible de reculer, de retourner, de retrouver l’état antécédent. Il faut en passer par là, par le sentiment d’absence. Jésus passe aussi par là dans sa propre prière, et les disciples effrayés en sont témoins aussi.Et pourtant c’est dans cette nuit qu’ « une voix se fit entendre« , la voix même du Père, et non plus de ses envoyés, et qui le confirme comme son fils. Dans sa faiblesse même, Jésus est authentifié par le Père comme son fils, celui en lequel il se reconnaît. Dans cet abandon à la nécessité qui conduit à la mort, nécessité de la créature matérielle et contingente où le Père créateur a caché sa propre volonté, y a en quelque sorte renoncé pour lui laisser place, il y a une remise de soi totale et entière entre les mains du Père.

Jésus prie, au bout du compte pour se remettre entre les mains de son Père. Ce seront ses derniers mots, les derniers de sa vie. Prier, c’est se remettre entre ses mains.

Fra Angelico, La transfiguration (1437), fresque 181 x 152, Convento San Marco, Florence.

Sans pouvoir (dimanche 6 mars).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Et revoilà, carême oblige, l’évangile des « trois tentations ». J’ai déjà commenté, dans l’évangile de Luc il y a trois ans, la tentation de changer les pierres en pain De quoi avons-nous faim ?, et dans l’évangile de Matthieu il y a deux ans, la tentation de se jeter en bas depuis le sommet du temple de Jérusalem Rester libre de la fascination. Il est donc temps maintenant de s’attarder sur la tentation de prendre le pouvoir sur tous les royaumes de la terre, chez Luc de nouveau.

Cette tentation, dans l’évangile de Luc, est la deuxième, alors que Matthieu l’a mise en dernier. Je devrais écrire cela dans l’ordre inverse, car il est évident que Luc a repris cette idée à Matthieu (Marc, lui, ne construit pas un tel récit de trois tentations), mais en changeant l’ordre des deux dernières. Il y a sûrement une raison à cela, j’avoue que je ne la connais pas ! Si quelqu’un a une idée, qu’il veuille bien la partager dans les commentaires 😊.

Je voudrais aussi rappeler deux choses, qui me paraissent importantes à garder en tête en lisant ce texte. D’abord, nous faisons ici un saut en arrière dans le texte de Luc. Les textes que nous avons lus ces dernières semaines supposent connu ce texte, pas l’inverse ! Nous sommes, chez Luc, immédiatement à la suite du baptême de Jésus : l’esprit qui est venu sur lui dans la forme corporelle d’une colombe l’a conduit au désert ; et c’est de là qu’il reviendra « dans le dynamisme de l’esprit » pour commencer son ministère -comme on l’a vu.

Ensuite, si ces tentations sont racontées par les trois évangélistes au début du ministère de Jésus, ce n’est pas parce qu’après il en serait débarrassé une fois pour toutes ! C’est bien plutôt pour que le lecteur comprenne au milieu de quels combats intérieurs et profonds est accompli ce ministère, quels écueils il évite en permanence, dans quel équilibre il se tient pour rester comme un funambule sur le droit fil de sa mission ! La première tentation est d’accomplir cette mission en satisfaisant les « besoins » immédiats des hommes, la deuxième en satisfaisant leur soif de merveilleux ou d’extraordinaire.

Et cette troisième, quelle est-elle ? « Et le conduisant en haut, il lui montra tous les royaumes de l’univers en un rien de temps, et le diviseur lui dit : je te donne la totalité de cette puissance, et sa gloire, parce qu’elle m’a été transmise et je la donne à qui je veux. Toi donc, dès lors que tu te prosternes devant moi, elle est tout à toi. » Quelle démonstration de puissance, en effet. Mais cette fois, il ne s’agit ni d’une puissance économique ni d’une puissance d’émerveillement (ou de divertissement) : il s’agit plutôt d’une puissance politique.

En effet, le mécanisme de la royauté est bien décrit, son côté absolu (« en un rien de temps »), son absence de contestation (« à qui je veux »), son mécanisme de transmission (« elle m’a été transmise, je la donne »). Je ne veux pas dire que Luc analyse ici le régime politique de la royauté, mais plutôt ce que les Grecs appelaient la « tyrannie » : le pouvoir d’un seul, sans autre loi que son bon plaisir, exercé d’une manière qui s’auto-légitime et qui éteint toute contestation.

En quoi cela est-il une tentation pour Jésus ? Réaliser l’unité du genre humain (« Il y aura un seul troupeau et un seul pasteur », écrira Jean dans son évangile) pourrait bien se faire de cette manière, politique : en imposant à l’univers un seul pouvoir, qui du coup, sans contestation possible, réalise le bonheur du genre humain, ou en tous cas son unité. Cette tentation est à mes yeux la plus terrible, celle dans laquelle en tous cas l’Eglise est le plus facilement tombée, dans laquelle elle tombe encore. Se placer du côté du pouvoir, c’est -croit-on- se donner les moyens, tous les moyens, d’accomplir ce que l’on veut.

Mais Jésus refuse ce moyen. Parce qu’il ne veut être soumis qu’au dieu seul. Il voit clairement que le pouvoir rend vite esclave celui qui le détient : précisément parce qu’on ne veut plus le perdre. Le pouvoir en effet ne se garde qu’en anéantissant sans cesse ce qui le menace. Et il refuse d’anéantir. Mais le prix de cette liberté de n’être qu’à dieu seul, soumis à aucun autre pouvoir, c’est le non-pouvoir c’est-à-dire l’absence de pouvoir. Il ne faut pas oublier cela.

Je vous laisse avec une partie du commentaire de Dostoïevski de cette tentation dans la « légende du Grand Inquisiteur », où Ivan Karamazov raconte à Aliocha les reproches faits à Jésus revenu en Espagne au XVI° siècle par l’Inquisiteur qui l’a reconnu mais qui sert un autre maître :

« Cependant, tu aurais pu alors prendre le glaive de César. Pourquoi as-tu repoussé ce dernier don ? En suivant ce troisième conseil du puissant esprit, tu réalisais tout ce que les hommes cherchent sur la terre : un maître devant qui s’incliner, un gardien de leur conscience et le moyen de s’unir finalement dans la concorde en une commune fourmilière, car le besoin de l’union universelle est le troisième et le dernier tourment de la race humaine. L’humanité a toujours tendu dans son ensemble à s’organiser sur une base universelle. Il y a eu de grands peuples à l’histoire glorieuse, mais à mesure qu’ils se sont élevés, ils ont souffert davantage, éprouvant plus fortement que les autres le besoin de l’union universelle. Les grands conquérants, les Tamerlan et les Gengis-Kahn, qui ont parcouru la terre comme un ouragan, incarnaient, eux aussi, sans en avoir conscience, cette aspiration des peuples vers l’unité. En acceptant la pourpre de César, tu aurais fondé l’empire universel et donné la paix au monde. En effet, qui est qualifié pour dominer les hommes, sinon ceux qui dominent leur conscience et disposent de leur pain ? Nous avons pris le glaive de César et, ce faisant, nous t’avons abandonné pour le suivre. Oh ! il s’écoulera encore des siècles de licence intellectuelle, de vaine science et d’anthropophagie, car c’est par là qu’ils finiront, après avoir édifié leur tour de Babel sans nous. Mais alors la Bête viendra vers nous en rampant, lèchera nos pieds, les arrosera de larmes de sang. Et nous monterons sur elle, nous élèverons en l’air une coupe où sera gravé le mot « Mystère ! » Alors seulement la paix et le bonheur règneront sur les hommes. Tu es fier de tes élus, mais ce n’est qu’une élite, tandis que nous donnerons le repos à tous. D’ailleurs, parmi ces forts destinés à être tes élus, combien se sont lassés enfin de t’attendre, combien ont porté et porteront encore autre part les forces de leur esprit et l’ardeur de leur coeur, combien finiront par s’insurger contre toi au nom de la liberté ! Mais c’est toi qui la leur auras donnée. Nous rendrons tous les hommes heureux, les révoltes et les massacres inséparables de ta liberté cesseront. Oh ! nous les persuaderons qu’ils ne seront vraiment libres qu’en abdiquant leur liberté en notre faveur. Eh bien, dirons-nous la vérité ou mentirons-nous ? Ils se convaincront eux-mêmes que nous disons vrai, car ils se rappelleront dans quelle servitude, dans quel trouble les avait plongé ta liberté. L’indépendance, la libre pensée, la science, les auront égarés dans un tel labyrinthe, mis en présence de tels prodiges, de telles énigmes, que les uns, rebelles furieux, se détruiront eux-mêmes, les autres, rebelles mais faibles, foule lâche et misérable, se traîneront à nos pieds en criant : « Oui, vous aviez raison, vous seuls possédiez son secret et nous revenons à vous ; sauvez-nous de nous-mêmes ! » Sans doute, en recevant de nous les pains, ils verront bien que nous prenons les leurs, gagnés par leur propre travail, pour les distribuer, sans aucun miracle ; ils verront bien que nous n’avons pas changé les pierres en pain, mais ce qui leur fera plus de plaisir que le pain lui-même, ce sera de le recevoir de nos mains ! […] Ils comprendront la valeur de la soumission définitive. Et tant que les hommes ne l’auront pas comprise, ils seront malheureux. […]« 

F. DOSTOÏEVSKI, Les Frères Karamazov, Livre I, chapitre 5, © Ed. de la Pléiade, pp.279-280

Voir clair (dimanche 27 février).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous sommes dans la suite de ce discours reconstruit par Luc, et adressé d’abord à tous puis maintenant aux disciples. Cette double adresse, ou plutôt cette adresse successive, n’est pas dénuée de sens : il s’agit de construire le lien entre les disciples et l’ensemble de ceux qui sont venus écouter et chercher guérison, entre (pourrait-on dire) les disciples de Jésus et l’ensemble des hommes qui attendent de lui quelque chose. Et cette fois, après des indications plutôt positives données aux disciples sur l’apport qui est le leur, il me semble que c’est plutôt sous la forme d’avertissements que se continue ce discours, avertissements qui s’attachent à l’oeil et à la bouche. Je m’occupe cette foi de l’oeil.

Le plus connu de ce passage est sans doute le dit de la paille et de la poutre. J’avais appris une lecture plutôt moralisante et culpabilisante de ce passage : en gros, il s’agissait de lire là que mes défauts sont plus gros et plus importants que ceux de mon voisin, et que donc je veuille bien m’attacher à combattre les miens plutôt qu’à regarder ceux des autres. Aujourd’hui, une telle lecture me paraît tout-à-fait hors-sujet.

Domenico Fetti, parabole de la paille et la poutre (1619), Huile sur bois 61,3 x 44,1, Metropolitan Muséum of Art, New-York.

D’abord, prenons le texte dans l’ordre où l’a rédigé Luc -et d’autant plus que dès son introduction, il insiste sur l’ordre qu’il a choisi pour son récit-. Nous rencontrons d’abord une « parabole » (c’est le mot choisi par Luc) qui se résume à une double question : « Un aveugle, n’est-ce pas, ne pourrait guider un aveugle ? Ne vont-ils pas tous deux tomber dans un trou ? » La forme interrogative et les insistances stylistiques (« n’est-ce pas« , « est-ce que… ne… pas« ) rendent l’évidence de la réponse, évidence qui fait d’ailleurs contraste avec l’aveuglement dont il est question ! Si l’on prend du recul, on voit clair ; mais si l’on reste « le nez dans le guidon », on finit dans le trou. L’oeil est au centre de cette parabole, justement parce qu’il fait défaut chez tout le monde. Et rappelons-nous qu’une parabole est une fiction énoncée pour appeler l’auditeur ou le lecteur à effectuer un pas de côté et s’apercevoir d’une évidence si proche dans la vie quotidienne que l’on risque de passer à côté, de ne plus la voir….

A qui s’adresse donc cette parabole ? Aux disciples, mais elle leur est dite en présence de la foule qui écoute aussi. Elle est faite pour avertir l’ensemble, mais sur le rôle joué par les uns vis-à-vis des autres, rôle dont tous doivent être conscients. Et là, c’est un avertissement : vous êtes tous aveugles. Quand il s’agit de « guider » ou de « frayer un chemin« , nous sommes tous aveugles. Nous sommes dans le noir. Les disciples ne sont pas là pour guider les autres. On ne voit pas : ce n’est pas qu’on ne voit pas bien, on ne voit pas du tout. Quand il s’agit de choisir son chemin, on ne voit pas, on est dans le noir. Il n’est pas sage pour autant de s’en remettre à un autre, qui ne voit pas non plus. Et il est à l’évidence présomptueux de vouloir aider quiconque, puisqu’on ne voit pas plus pour le chemin d’un autre que pour son propre chemin.

Faut-il pour autant désespérer, abandonner toute idée d’entraide ? Je pense que ce n’est pas du tout l’intention de cette parabole. Mais ce dont les disciples sont dépositaires au bénéfice de tous les hommes (et qui a été précédemment énoncé dans le discours) pourrait faire croire à ceux-là qu’ils ont donc un rôle de guide vis-à-vis de ceux-ci. Et l’histoire montre à l’envi que les disciples sont tombés bien volontiers dans ce trou : se prendre pour les guides universels. Ce n’est pas cela qui leur est demandé. Et la chose doit être dite à tous, parce que devant la difficulté qu’éprouvent tous les hommes à avancer sur le chemin de la vie, à choisir dans les moments cruciaux, fait justement éprouver son propre aveuglement, l’obscurité dans laquelle on se trouve. La tentation est en ce cas de s’en remettre à un autre, de compter sur quelqu’un d’autre pour choisir à notre place. Ce serait bien commode, plutôt que d’avancer en tâtonnant. Que faire alors ?

La suggestion vient immédiatement après, ce me semble : « Il n’est pas de disciple au-dessus du maître. Mais une fois formé, chacun sera comme son maître. » Et que fait-il en la matière, ce maître ? Luc ne le montre jamais évitant à quelqu’un des choix à faire, prenant quelqu’un par la main pour le dispenser de choisir. Au contraire, il ne cesse de mettre les uns et les autres face à leurs propres choix. Et lui-même, il doit faire ses propres choix. Comment fait-il ? Luc nous en avertit dès le baptême de Jésus, il est « dans la dynamique de l’esprit« . Autrement dit, dans l’obscurité et la difficulté de faire son chemin et d’avancer dans sa mission en ce monde, il écoute l’esprit en lui. Ainsi pour les disciples : aucun ne peut faire ce que le maître ne fait pas ; mais s’il est un bon disciple, s’il est « bien formé« , il fera la même chose. Il écoutera lui aussi l’esprit qui l’anime. Et plutôt que de vouloir conduire d’autres, il leur apprendra aussi à écouter l’esprit au fond d’eux-mêmes.

S’inscrit maintenant la parabole de la paille et de la poutre. A vrai dire, elle n’est pas donnée par Luc comme une « parabole« , mais elle en a le tour. Et il y est de nouveau question d’œil. Cette fois-ci, on n’a pas affaire à des aveugles, mais l’œil est tout de même troublé par un corps étranger. On sait bien qu’un corps étranger dans l’œil fait pleurer, naturellement. Ici, ce corps étranger peut avoir deux dimensions, un « fétu » ou une « poutre« . Autant l’un peut effectivement se trouver dans l’œil, autant l’autre…. C’est à peu près aussi réaliste que le fameux chameau passant par le chas d’une aiguille !! On voit donc bien qu’il ne s’agit pas de se focaliser sur la nature des objets, mais plutôt de leur proportion. Message : tu n’as aucune chance d’aider un autre à voir clair, tu vois encore moins clair pour cela ! Dois-tu choisir ton propre chemin ? Ton œil est troublé par une paille. Prétends-tu indiquer à un autre son chemin ? Ton œil est troublé par une poutre !

Il me semble que nous sommes toujours sur ce registre de l’entraide quand il est question de choisir son chemin, de faire ses choix dans la vie. Le disciple qui, ès qualité, prétendrait dissiper chez l’autre la source de son aveuglement, est en vérité fort mal placé. Il est lui-même spécialement aveuglé en la matière. Seules les larmes et une certaine action complémentaire des doigts peuvent enlever un corps étranger dans l’oeil. Mais il y a tout de même une bonne nouvelle : on est passé de l’aveuglement total à la présence d’un corps étranger ! La vue sera donc peut-être possible, à un certain stade. Moyennant des larmes et une action persévérante, trouver son chemin sera possible. Mais l’entraide ne sera jamais de faire à la place de l’autre le chemin qu’il doit faire, ne le dispensera pas des larmes qu’il doit verser, pas plus que des choix qu’il devra faire. L’entraide est plutôt dans le partage ou l’exposé de son propre cheminement pour tenter d’avancer, des obstacles qu’il a fallu lever pour faire un pas.

Là est l’entraide, tout-à-fait efficiente mais détachée. « Tu devrais faire ceci », « si j’étais toi, je ferais cela » sont des formules pleines de bonne volonté, mais qui peuvent être démobilisatrices, déresponsabilisantes, … sans compter qu’elles ont de grandes chances de tomber à faux ! Mais si, dans le fond, il s’agit d’aimer, le chemin pour ce faire ne peut-être que propre à chacun, et forcément inventif. Nous ne savons pas aimer, nous sommes aveugles en la matière. Et si, par chance -par grâce-, j’apprenais un petit quelque chose en la matière, ce n’est pas ce que j’ai appris qui est communicable, mais plutôt comment je l’ai appris et qui me l’a inspiré. Dire ce que j’ai dû dépasser pour entrer en moi-même, pour trouver en moi là où l’esprit murmure. Dire ce que j’ai pris pour moi-même et qui ne l’était pas : les illusions, les images, les constructions de « moi ». La différence entre ce pour qui ou pour quoi je me prends, et qui je suis véritablement. Dépasser ainsi -ce sont mes larmes- ce qui m’emprisonne, ce qui bride ma liberté véritable, ce qui me contraint par des fausses pistes. Mais aussi rejoindre l’histoire de mes choix, surtout ceux qui ont changé quelque chose d’important dans ma vie. Rejoindre par là mes aspirations, mes désirs profonds. Et à travers eux, rejoindre mes inspirations, ces courants profonds qui me font pencher, qui inclinent mon cœur en ces moments-là. Et là écouter où penche aujourd’hui mon cœur, le murmure de l’esprit.

Si l’on veut retrouver le commentaire précédent de ce passage, on le trouvera sous le lien suivant : Tous disciples, pas de maître.

Au royaume de la compassion (dimanche 20 février)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

En commentant ce texte il y a trois ans, sous le titre, Chemin de gratuité et de gratitude, j’avais insisté sur le première partie, sur cette invitation faite à tous, qu’ils soient disciples ou non (« Je le dis à vous qui écoutez…), à travers ce précepte exorbitant qu’est l’amour des ennemis, à l’ouverture et à la gratuité inconditionnelle dans les relations interpersonnelles. Comme si c’était là le cœur de ce fameux royaume dont les disciples sont les dépositaires à destination du peuple tout entier. Je voudrais cette fois-ci m’intéresser à la deuxième partie du texte, que j’ai laissée de côté cette fois-là.

Le premier aphorisme, qui apparaît comme un titre sous lequel Luc va en regrouper d’autres, est lui aussi un véritable défi : « Devenez compatissants comme votre père est compatissant. » Ce que je traduis par « compatissant » est l’adjectif [oïktirmoos]. A son origine, le mot [oïktos] signifie d’abord « lamentation« , il indique une chose que l’on déplore, que l’on trouve digne d’être pleurée, ou qui mérite la pitié. Notre adjectif indique par conséquent une faculté, celle de considérer chez autrui ce qui mérite que l’on pleure avec lui, jointe au passage à l’acte : on pleure effectivement avec lui ! La traduction « compatissant » me paraît donc adéquate, puisque compatir est partager par les sentiments ce qu’un autre subit. Je dis « par les sentiments », parce qu’évidemment, l’autre reste avec sa souffrance et il est bien naïf de croire qu’on en porterait une partie : qui veut réellement compatir doit bien se rendre compte pour commencer qu’il n’ôte rien à autrui. Je ne dis pas que la compassion n’apporte rien : elle cherche à ne pas laisser l’autre dans l’isolement de sa souffrance, à se rapprocher, à marcher avec lui sur son chemin de douleur. Mais elle ne fait pas qu’il a moins mal.

Le « père » dont il est ici question, c’est le père de Jésus, son dieu qu’il nomme [abba], « papa« . Et nous apprenons ainsi que ce « père » est avec nous compatissant. Voilà une bonne nouvelle ! Le dieu de Jésus n’est pas indifférent à notre souffrance, à nos douleurs. Peut-être faut-il reprendre conscience de la nouveauté incroyable que constitue une telle affirmation ? Car en bonne philosophie, le dieu est tellement à part de sa créature qu’il n’a pas d’autre relation avec elle que la soutenir dans l’être. Il prononce l’être de sa créature, et la maintient par sa volonté dans l’être : cesserait-il de la vouloir un seul instant, la créature retournerait au néant dont elle émerge. Mais la compassion, c’est une tout autre relation, qui n’est plus du tout sur le même registre : c’est une relation qui se situe dans un échange, dans une interaction, donc dans une forme d’égalité. Pour le philosophe, c’est impossible ! Or c’est justement cela qui est affirmé par Jésus de son « papa« . Cela signifie que le dieu s’abaisse au « niveau » de sa créature pour ressentir ce qu’elle ressent, pour chercher à la « comprendre ». Il ne se situe pas seulement comme son origine absolue, mais la considère comme si elle existait à part lui, comme si elle était un partenaire… C’est proprement inouï !

Là ne s’arrête pourtant pas l’inouï -c’est-à-dire le « jamais entendu »- : noter aphorisme pose une imitation : devenez compatissant comme il est compatissant. Non seulement le dieu, par l’exercice d’une compassion, se place à niveau avec sa créature, mais il appelle encore celle-ci, par l’imitation, à se placer à niveau avec lui-même.

La première alliance appelait à traduire en ce monde, par sa manière de vivre, la sainteté (c’est-à-dire l’altérité) du dieu : ce sont les fameux « dix commandements. « Je suis le seigneur Yahvé qui vous a fait sortir du pays d’Egypte. C’est pourquoi il est impossible que vous n’adoriez pas un seul dieu, c’est pourquoi il est impossible que vous tuiez, c’est pourquoi il est impossible etc. » Le comportement de l’homme, par certaines voies qu’il s’interdira d’emprunter en particulier, rend témoignage que le dieu est « autrement », autrement qu’on imagine, autrement que tout ce que l’on connaît, tout ce dont on peut ici bas faire l’expérience. Mais on ne pouvait pas parler d’imitation, à proprement parler. Maintenant, c’est une étape supplémentaire qui est franchie : oui, l’homme est appelé à imiter le dieu, carrément ! Et sur un point bien particulier, la compassion envers la créature. Attention, il ne s’agit pas de « rendre », d’être « compatissant » avec le dieu comme le dieu est compatissant avec nous : ce serait une absurdité, le dieu n’a pas besoin de compassion, pas de misère chez lui.

Girl Supporting Sad Boy Sitting Alone on Playground

Comment alors exercer cette compassion ? Luc place ensuite une série d’autres recommandations, caractérisées par le balancement entre une formule active au présent et une passive au futur : « Ne tranchez pas et vous ne serez pas tranché ; ne prononcez pas de jugement contre [quelqu’un] et il ne sera pas prononcé de jugement contre [vous]...

[krinoo] peut tout-à-fait se traduire par juger : mais pas au sens d’avoir du jugement, de réfléchir sur les choses, d’avoir une bonne estimation des évènements. Il s’agit d’abord de séparer, de mettre à part. Et en ce sens, le juge, comme Salomon proposait de la faire avec le bébé restant, tranche. Alors ici, trancher, mettre en paquets les gens, faire des catégories, c’est contraire à la compassion. Sans doute parce que la compassion prend chacun comme unique et incomparable. [katadikadzoo], c’est prononcer un jugement contre quelqu’un, condamner. Le préverbe [kata-] évoque bien cette sentence qui tombe, de haut en bas, qui écrase. Voilà aussi qui est contraire à la compassion : une sentence n’aide personne. En général elle se rajoute encore à celle que, secrètement, le pauvre a déjà prononcé contre soi-même. Et elle empêche qui la prononce de « ressentir » avec l’autre. Car celui qui juge et qui condamne se tient à part et en dehors.

Je repense à l’aveu si clair d’un élève, récemment, dans un groupe de parole. Avec ses camarades comme avec ses professeurs, il n’est pas avare de paroles tranchantes, qui accusent. Mais on lui faisait remarquer que quand on lui faisait un compliment, il ne savait pas comment le prendre, et de fait, il ne savait pas s’il devait accepter le compliment ou l’interpréter comme ironique. Il a fini par avouer qu’au fond, il ne croit pas mériter jamais un compliment… Je crois qu’il est loin d’être le seul en ce cas, nous sommes un peu tous comme cela. Peut-être que si, déjà, on ne se jugeait pas ni ne se condamnait en permanence, on ne se sentirait pas si facilement jugé ni condamné par les autres ?

Et peut-être que la compassion du père à imiter, c’est aussi sa compassion vis-à-vis de moi-même. Si j’osais avoir compassion de moi-même, comme lui a compassion de moi…

Il n’y a pas que des recommandations négatives, il y en a aussi deux positives : [apoluete], « déliez, libérez, affranchissez… » et [didote], « donnez, faites don« . Là aussi, suivies de la même au passif futur : vous serez libéré, il vous sera donné. La compassion est aussi active, elle n’est pas qu’abstention de certaines attitudes. Elle cherche et construit la liberté de l’autre, elle fait don. On ne dit pas d’ailleurs ce qui est donné, ce qu’on donne. C’est très libre ! On dit simplement que, quoique l’on donne, la mesure doit être « pleine, tassée, secouée, débordante » : on donne ce que l’on veut, ou ce que l’on a, mais on donne à pleine mesure, sans mégoter. Tu as de la joie ? tu donnes de la joie. Tu as un savoir-faire ? Tu donnes ton savoir-faire. Tu as du silence ? Tu donnes ton silence. Tu penses n’avoir rien ? Tu donnes ce rien : mais tout ce rien, et tu le donnes.

Véritablement la compassion construit un autre monde, construit un royaume. S’il y a une révolution ,c’est d’abord celle-là.

Porteurs d’une promesse (dimanche 13 février).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà commenté ce texte sous le lien suivant : Disciple, mais pas pour soi. Je voudrais revenir cette fois sur l’aspect original et, disons-le, curieux, de ces béatitudes de Luc.

Les béatitudes, nous les connaissons surtout chez Matthieu. C’est un texte célèbre (Mt.5,1-12) et fait pour l’être ! Il est en effet remarquablement construit, avec un refrain, un rythme, des parallélismes : un texte écrit pour être retenu facilement par cœur quasiment à première lecture. A vrai dire, il a même tous les indices d’un texte avant tout dit et dit pour être retenu, puis retranscrit par écrit. Matthieu nous rapporte huit béatitudes, plus une neuvième. Les huit sont adressées à tous en général, alors que la neuvième ne concerne que certains auditeurs présents (« vous« ). Elles ont toutes une forme paradoxale qui, au fond, invite chacun de ceux qui vit une situation a priori de souffrance ou d’infériorité à l’envisager autrement, et en énonçant une ouverture permettant cet autre regard. Qui plus est, Matthieu place ces béatitudes en tête du « discours sur la montagne », discours inaugural de Jésus dans son ministère qui évoque comme une loi nouvelle donnée sur la montagne par le nouveau Moïse. C’est en général tout cela que nous avons en tête lorsque nous pensons « béatitudes ».

Palma il giovane, La multiplication des pains (1600), San Giacomo dell’Orio, Venise.

Le texte de Luc, qui nous est donné ce dimanche, ne se présente pas du tout de la même manière. Il est presque abusif de l’appeler « béatitudes », parce que ces huit paroles comptent autant de bénédictions (quatre) que de malédictions (quatre aussi). L’ensemble est énoncé dans un autre contexte, que bien sûr nous n’avons pas parce que le lectionnaire nous a fait sauter joyeusement à travers le livre de Luc, et qu’il supprime allègrement les versets 18 et 19 (jugeant sans doute que Luc est un bavard qui aurait pu faire plus simple et ne pas nous encombrer avec tant de paroles inutiles !!) : Jésus vient de choisir douze d’entre ses disciples et de les nommer « apôtres« . Loin de rester sur la montagne où s’est dans la prière effectué ce choix, il descend dans la plaine retrouver « la foule nombreuse de ses disciples » et « la multitude nombreuse du peuple » qui sont venus « l’écouter et être guéris de leurs maladies » : Luc est souvent attentifs aux différents groupes, et là il y a nettement deux groupes distincts, celui, nombreux, des disciples et celui, encore plus nombreux, du peuple. Et ce mot de « peuple« , [laos], désigne traditionnellement le « peuple de dieu », le peuple juif, par distinction des « nations ». Nous retrouvons la présence d’un noyau (les disciples) de renouvellement du peuple entier (le peuple).

Notons bien que, descendant dans la plaine, la scène n’évoque pas comme chez Matthieu celle d’une « loi nouvelle » énoncée par un nouveau Moïse. Le contexte, si l’on veut se référer à l’Ancien Testament, évoque plutôt la figure de Josué, qui combat dans la plaine pendant justement que Moïse intercède sur la montagne. Le Jésus de Luc est clairement impliqué dans les « combats » de ce monde. Du reste, son combat est contre le mal, et précisément il soigne (ou honore) là-même « ceux qui sont perturbés par des esprits impurs » et pour cela même « toute la foule » cherche à le toucher parce qu’une « force« , un « dynamisme » [dunamis], sort de lui et les guérit tous.

Cela veut dire que les énoncés de Luc théorisent, en quelque sorte, le combat que mène Jésus contre le mal, combat mené de son côté par le soin ([thérapéouoo], je soigne, j’honore) et la guérison ([iaomaï], je guéris). C’est sans doute pour cela qu’ils se composent autant de bénédictions (commençant par [makarioi], « bienheureux… ») que de malédictions (commençant par [ouaï], « malheureux…« ). Or ce combat, Jésus n’entend pas le mener seul : s’il est descendu au milieu du peuple et y affronte les différentes formes du mal, il « lève les yeux vers les disciples » et s’adresse à eux pour leur dire ces fameux énoncés contrastés. Le « vous » qui se trouve dans ces bénédictions ou ces malédictions, ce sont les disciples.

Mais il faut ici être très attentifs, car la traduction française a semé partout des « vous« , comme s’ils étaient énoncés à chaque demi-sentence. Ce n’est absolument pas le cas !! Je me permets une traduction et je souligne les propositions grammaticales qui sont marquées par le »vous » :

« Bienheureux les mendiants parce que vôtre est le royaume du dieu. Bienheureux les qui-ont-faim maintenant, parce que vous serez rassasiés. Bienheureux les qui-pleurent maintenant, parce que vous rirez. Bienheureux êtes-vous quand les hommes vous haïront, quand ils vous excluront et vous insulteront et jetteront dehors votre nom comme mauvais à cause du fils de l’homme : réjouissez-vous en ce jour-là et tressaillez, voici qu’en effet votre récompense est abondante dans le ciel, leurs pères faisaient en effet de telles choses aux prophètes ! Cependant malheur à vous les riches, parce que vous touchez votre consolation. Malheur à vous, les qui-êtes-comblés maintenant, parce que vous aurez faim. Malheur, les qui-rient maintenant, parce que vous serez dans le deuil et que vous pleurerez. Malheur, quand tous les hommes parleront bien de vous : leurs pères faisaient en effet de telles choses aux faux-prophètes. »

Que nous apporte ce soulignement ? Il me semble qu’il met en évidence que tous les traits ne visent pas directement les disciples, même si c’est à eux qu’est adressé l’ensemble, sans doute comme une clé pour comprendre le rôle qui leur est assigné par leur maître, leur rôle à l’égard du peuple en faveur duquel lui-même s’investit.

On voit que, de manière parallèle, la quatrième bénédiction et la quatrième malédiction s’adressent directement aux disciples : « bienheureux êtes-vous…, malheur, quand tous les hommes parleront bien de vous… » Dans les deux cas, le rôle auquel celui des disciples est comparé est celui des prophètes, authentiques ou faux. Et on retrouve dans ces deux cas la tonalité matthéenne où une situation apparemment douloureuse est ouverte à une autre interprétation. Que les disciples jouent un rôle de prophète n’est pas une petite affaire : le prophète n’est pas, comme dans Tintin, un Philippilus battant un gong dans les rues et annonçant la fin du monde. D’abord, dans toute la première moitié de l’évangile de Luc, le prophète c’est Jésus lui-même : c’est donc inviter les disciples à jouer le rôle même de Jésus auprès du peuple tout entier, du peuple qu’il s’agit de renouveler. Ensuite, les prophètes ne sont pas seulement des « discoureurs » : si la tradition biblique a certes retenu (ou recomposé) nombre de leurs oracles, elle a aussi retenu des actes, des actes de secours ou de salut au bénéfice de personnes particulières, mais aussi des actes symboliques ou des faits de vie constituant en eux-mêmes une parole signifiante. C’est donc la vie même des disciples qui est appelée à faire signe au peuple tout entier, ils vont vivre et se comporter d’une manière parlante, conscients d’être observés et cherchant à traduire dans leur vie même le message de proximité du dieu qui vient au secours de son peuple et en fait un peuple nouveau -renouvelé.

Mais Luc distingue aussi trois catégories de personnes qui ne sont pas disciples -peut-être peuvent-ils l’être, du moins ce n’est pas parce qu’ils le sont qu’ils sont nommés- : ce sont les mendiants, ceux qui ont faim maintenant et ceux qui pleurent maintenant. Le « maintenant » s’oppose tout au long de ces sentences à un futur, dont on ne sait d’ailleurs pas s’il se situe toujours dans notre registre de temporalité ou s’il fait appel à un « autre monde ». A tout prendre, il me semble tout de même que c’est dans le même régime de temporalité, car le futur est employé aussi, à propos des disciples eux-mêmes : « quand les hommes vous haïront,…. quand les hommes diront du bien de vous… ». Quand Luc écrit, ses lecteurs et lui-même savent que ces temps-là, futurs quant à leur énoncé initial, sont désormais survenus.

Bien. Mais pourquoi donc Luc sélectionne-t-il ces trois catégories de personnes, les mendiants, ceux qui ont faim maintenant et ceux qui pleurent maintenant ? Peut-être parce qu’il s’agit de trois genres de détresses emblématiques, de trois manques des besoins les plus fondamentaux. Ce sont des malheurs qui font ressentir l’injustice de la situation, ce sont des malheurs dans lesquels tout un chacun peut tomber sans qu’il y soit de sa faute. Ce sont des malheurs qui ne sont pas moralement qualifiés. Les disciples sont invités à s’y confronter directement, et ce ne sera pas, ce ne pourra jamais être, en expliquant comment il aurait fallu ceci ou comment il faudrait cela.

Au contraire, les disciples sont eux-mêmes, du fait qu’ils sont disciples, un remède qui soigne ou qui guérit, « …parce que vôtre est le royaume du dieu, ….parce que vous serez rassasiés, …parce que vous rirez » Dès à present, le royaume est confié aux disciples mais non pour eux : pour les mendiants. Et ils en sont bienheureux. Une promesse de rassasiement est portée par les disciples mais non pour eux : pour ceux qui ont faim maintenant. Une promesse de rire est portée par les disciples, mais non pour eux : pour ceux qui pleurent maintenant. Notons au passage cette particularité grecque de Luc, le rire. Ce n’est pas souvent, profitons-en ! Le rire, dans la Bible, c’est plutôt la moquerie, plutôt négatif. Mais dans le monde grec, le rire est un signe de la joie, et c’est ainsi qu’il transparaît ici : si être disciple c’est porter une promesse de rire, voilà qui est magnifique !

En revanche, malheur aux disciples qui sont déjà riches maintenant, aux disciples qui sont déjà comblés maintenant : c’est-à-dire qu’ils ne portent plus une promesse d’un royaume d’avenir, une promesse de transformation. Mais ils se sont installés dans ce monde tel qu’il est et en profitent sans plus chercher à le transformer. Alors oui, malheur à eux et, on le comprend à cause de ce qui a précédé, malheur même tout le peuple, au monde entier.

On peut dire que ces sentences, telles que Luc les rédige et nous les rapporte, sont un vade-mecum du disciple. Faciles à apprendre aussi à cause de leur forme répétitive, elles lui permettent de se souvenir à tout instant du rôle à lui assigné par son maître, d’être en ce monde jamais installé mais porteur d’une promesse, acteur d’un changement et d’un renouvellement. Et de l’être en se tenant de manière privilégiée auprès de ceux qui souffrent, de préférence ceux dont les besoins vitaux, premiers, sont déçus et demeurent béants.