Appel à sortir : dimanche 3 mai.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous retournons dans l’évangile de saint-Jean. Je ne m’habituerai jamais à ces va-et-viens incessants d’un univers à un autre… Nous sommes à la suite de l’épisode de l’aveugle-né, que nous avons rencontré il y a peu de temps. Jésus vient d’accueillir cet ex-aveugle que les Pharisiens ont jeté dehors, précisément parce qu’ils ne voulaient pas reconnaître que Jésus ait pu le guérir. Ce dernier file maintenant un discours où il est justement question de berger et de brebis, mais aussi et peut-être d’abord d’entrer et de sortir. Je dis « d’abord », parce que lien logique avec ce qui précède est là : on n’a pas laissé entrer un homme, on l’a même rejeté de la synagogue. Voici donc comment Jésus procède à propos de faire entrer.

     Ce discours est fait d’une première comparaison mais dont la portée n’est pas saisie (Jn.10,1-6) : elle est suivie alors d’un  double développement, le premier sur le thème de la porte (vv.7-10), le deuxième sur le thème du berger (vv.11-18). Ce discours supplémentaire entraîne néanmoins des dissensions plus grandes encore parmi les auditeurs (vv.19-20). La même thématique sera reprise, mais en plein hiver, avant que Jésus ne préfère s’éloigner de Jérusalem parce que les nouveaux développements conduisent à vouloir le lapider pour blasphème. Nous avons, dans notre texte d’aujourd’hui, la première comparaison et le premier développement sur la porte. Un découpage purement quantitatif, et non pas eu égard au sens (mais qu’importe, nous sommes habitués). Pour les curieux, j’avais déjà commenté ce passage il y a trois ans, sur le thème de entrer et sortir. Je voudrais cette fois ne m’attacher qu’à la première comparaison.

Mon modeste commentaire :

     « Amen amen je vous dis :… » La formule est solennelle. C’est la formule des révélations. Mais pourquoi maintenant une révélation ? Que s’est-il donc passé de si extraordinaire qui conduise maintenant à une découverte, à une nouveauté insoupçonnée ? C’est que les Pharisiens viennent de « jeter-hors dehors » [ekbaloo exoo] celui qui, né aveugle, voyait maintenant. Lui ne pouvait pas voir, et maintenant il voit ; mais eux ne voulaient pas voir qu’avant il ne voyait pas. Sur le moment, Jésus en a conclu paradoxalement : « C’est pour un jugement que je suis venu en ce monde : que les non-voyants voient, et que les voyants deviennent aveugles. » Mais ce paradoxe en cache un autre : c’est parce qu’il a été jeté dehors, à l’extérieur ([exoo]) de la synagogue, que cet homme a vu Jésus pour la première fois. Il l’avait rencontré alors qu’il était aveugle, et sans qu’il demande rien, Jésus avait fait d’inhabituelles manipulations et l’avait renvoyé pour qu’il aille se laver : et là, il avait recouvré la vue.

     Il y a là un parallèle très étonnant, il semble en effet que chaque fois que cet homme est renvoyé, il en tire bénéfice. La première fois, Jésus le renvoie : et il recouvre la vue. La deuxième fois, les pharisiens le renvoient, et il voit Jésus et se prosterne devant le « Fils de l’homme » en confessant sa foi. Etre exclu de la synagogue, c’est grave. Cela veut dire que, par décision des autorités compétentes et légitimes, quelqu’un est exclu de la communauté du peuple porteur de la promesse, du peuple de Dieu. Il est exclu de la communion divine, qui a priori est établie à jamais avec ce peuple. Terrible sanction. Mais ces deux « renvois », celui de Jésus et celui des pharisiens, sont-ils exactement les mêmes ? Et comment se fait-il qu’ils se concluent l’un et l’autre par un bénéfice ? Faut-il donc être seul, ou plutôt isolé, pour progresser ? Faut-il être « mis dehors » pour avancer ? Faut-il être expulsé pour vivre –car, c’est la condition même de la naissance ! En ce moment où nous voudrions tous sortir, car le confinement étouffe et tue la vie, la question nous apparaît cruciale : oui, peut-être bien qu’il faut, amen, amen, une révélation à ce point…

     « …celui qui n’entre pas par la porte dans l’enclos des brebis, mais grimpe au contraire par ailleurs, celui-là est voleur et bandit ; … »  Il est d’abord question d’entrer ! Le mot « celui-qui-entre » est formé sur sur le verbe [éïs-erkhomaï], littéralement « venir à l’intérieur« . C’est à dire que celui qui l’emploie se situe lui-même « à l’intérieur ». Ne passons pas trop vite sur ce point qui est loin d’être un détail. C’est peut-être même là que commence la « révélation » annoncée : les pharisiens se sont comportés comme la référence, c’est par rapport à eux-mêmes, à leur lecture de la loi, à leur fonction (qu’ils se sont eux-mêmes arrogés, soit dit en passant, même si la plupart l’acceptent ou du moins la subissent), qu’ils ont réagi. On est « dehors » quand on n’est plus parmi eux, avec eux. Mais ici, dès le début, Jésus laisse entendre que tel n’est pas son point de vue. Les « brebis« , dans l’image qu’il utilise, sont la référence. On est à l’intérieur quand on est avec elles, on est à l’extérieur quand on ne l’est pas.

     Or cet intérieur est une [aolèè], c’est-à-dire un espace à l’air libre, généralement la cour d’une maison. Il ne faut pas avoir en tête ces enclos, de montagne ou des grands espaces, où les bergers mettent leurs troupeaux le temps de soigner leurs bêtes, de les compter ou d’en faire le tri. Nous sommes bien « à la maison », mais pas dans les lieux abrités d’un toit : ceux-ci jouxtent généralement cette [aolèè], et ouvrent sur elle. Mais il y a aussi d’autres bâtiments. Dans cet espace, on accède normalement par une porte, une porte assez large puisque c’est celle pour faire entrer et sortir les troupeaux.

     Or voilà que l’usage de cette porte est discriminant : quiconque passe par ailleurs (avec l’idée de passer par-dessus quelque chose) est réputé [kléptèès] et [lèèstèès]. Le [kléptèès] est d’abord un voleur, par extension c’est celui qui dérobe ou dissimule y compris une pensée, un fourbe. Le [lèèstèès] est aussi un voleur, un brigand, un usurpateur, un pirate. Le premier mot est surtout relatif aux réalités soustraites à d’autres, le second à la manière violente et transgressive. Mais pourquoi de tels qualificatifs  pour le seul fait de ne pas emprunter la porte ? Tout se passe comme si, dans la comparaison que Jésus bâtit de manière impromptue, les brebis étaient lésées et agressées du seul fait qu’on ne passe pas par la porte pour venir à elles. C’est fort bien observé, notons-le : les bêtes ont des habitudes, elles sont rassurées par des comportements (humains en particulier, mais pas seulement) dont elles ont l’habitude, et dont elles savent le sens et peuvent « prédire » (le mot est mal choisi) la portée ou l’intention. Mais elles sont immanquablement troublées devant des comportements inhabituels.

     Or ce comportement particulier de passer « par le haut », par-dessus, d’arriver en surplomb, est une agression pour les brebis. On ne sait pas encore, dans cette comparaison, qui est qui. On ne le saura pas, d’ailleurs. Il ne s’agit pas d’un texte à clé, qui dénonce sans le dire certaines personnes. Il s’agit d’une révélation, donc d’un éclairage bien plus profond et de principe. Les brebis, nous ne savons pas qui elles sont. Mais nous savons d’ores et déjà qu’elles sont au centre des préoccupations de Jésus, au centre de son discours, et que tout se règle par rapport à elles. Il y a des comportements qui les rassurent, et il y a des comportements qui les agressent : et se comporter avec elles comme « du dessus » est de ces comportements.

     « …celui qui entre par la porte est berger des brebis. » Le comportement inverse reçoit un autre qualificatif, celui de [poïmèèn], de berger, de bouvier, ou de toute personne qui dirige ou conduit. Pour guider les fameuses brebis, il faut se mettre à leur hauteur, être sur la même « planète », fouler le même sol (ne pas être « hors-sol » !), et adopter ce comportement qui les rassure, où elles ne sont pas prises par surprise, où elles comprennent aussi ce qui va se passer, ou du moins sont disposées à ce qu’il se passe quelque chose sans en être inquiétées, au contraire. Il est bien question de comportements très généraux, non pas de personnages : ces noms de voleur, brigand et berger sont employés sans article, ils ne désignent pas une ou des personnes déterminées. Ainsi, toute personne qui adopte telle ou telle attitude se voit qualifiée soit de voleur ou brigand, soit de berger. On ne sait pas qui sont les brebis, on ne sait pas quelle est cette maison pourvue d’une cour, on ne sait pas quelle est cette porte. Mais on a déjà des attitudes, des modes d’entrée en relation. Dans tous les cas, il s’agit de personnes qui ne sont pas des brebis : mais intégrer le troupeau, sans être l’une des bêtes, est soit pour le profit de celles-ci soit non.

     « A celui-ci le portier ouvre et les brebis entendent son appel et il appelle ses propres brebis d’après leur nom et il les conduit dehors. » Qui adopte vis-à-vis des brebis ce comportement à hauteur et déchiffrable, ce comportement apaisant, se voit ouvrir par le portier. Qui est ce nouveau personnage ? Peu importe, sans doute. Il suffit qu’il soit là, que ce soit sa fonction. Il ouvre. Mais comment ouvre-t-il, puisque celui qui est maintenant réputé berger  s’est montré tel justement en entrant par la porte ? N’est-elle pas déjà ouverte ? Là n’est manifestement pas tout-à-fait la pointe de ce qui est dit. Celui qui vient conduire les bêtes a pu fort bien être embauché pour ce faire. Il n’est pas forcément « de la maison », on peut l’avoir fait venir pour cet office. Mais il est légitime, et sa légitimité est reconnue. Celui dont l’office est d’ouvrir aux brebis (se sont toujours elles qui sont au centre de la comparaison) ouvre aussi au berger pour celles-ci, pour qu’elles puissent sortir. La confiance n’est pas seulement accordée par les brebis, qui pourraient le faire à tort, elle l’est aussi par le maître des brebis, le maître de maison, et partant par tous les serviteurs de la maison.

Julien Dupré le berger et son troupeau
Julien Dupré, Le berger et son troupeau, Huile sur toile, collection particulière.                                 La porte est ouverte, au fond. Les bêtes sont toutes sorties. Le berger est à leur tête, mais il marche à leur allure : déjà elles souhaitent s’arrêter, et lui ne force en rien. Il est à leur hauteur, à leur rythme. Il s’agit simplement qu’elles vivent, et la vie est dehors.

     Alors le berger fait entendre sa [fonè], sa voix, son chant, son appel, son « yep ! yep ! yep! », son sifflement, que sais-je ? Chaque berger a sa manière d’interpeller les bêtes, d’appeler leur attention. C’est cela, sa [fonè]. Elles ne l’ont peut-être jamais vu encore,  car il a été embauché cette saison. J’ai vu un très beau reportage sur un berger, dans le Vercors, embauché par plusieurs fermiers, pour prendre tous leurs troupeaux ensemble, parce qu’il a la réputation et l’art de savoir faire dans un terrain où le loup est bien présent. Tel peut être notre berger : les bêtes ne l’ont encore jamais vu, mais elles savent tout de suite, en entendant son appel, qu’il les appelle. Et soudain voici le premier rapport que je vois avec ce qui a précédé  notre texte : l’aveugle guéri n’avait jamais vu non plus Jésus. Mais il a obéi docilement à sa voix quand celui-ci, après d’inhabituelles manipulations (où il s’est laissé faire), lui a dit d’aller se laver à la piscine de Siloé. Il ne l’avait jamais vu quand, exclu de la synagogue, celui-ci est venu à lui et lui a demandé « Crois-tu au Fils de l’homme ?« , mais il lui a répondu, et l’a reconnu pour son seigneur.

     Ce berger de notre texte est entendu des brebis. Mieux, il les appelle selon leur nom. Non seulement il fait retentir un appel à partir, que toutes reconnaissent pour tel : le contenu du bruit qu’il émet est aisément déchiffrable, le sens est saisi ; mais encore cet appel résonne pour chacune selon ce qu’elle est. C’est parfaitement adapté. On est loin de la grande norme générale, genre « loi de confinement » ou de « dé-confinement », valable partout sans tenir compte de rien ! Au contraire, le souci de chacun, des personnes, prime ici. Et c’est ainsi qu’il les conduit dehors, [exagoo], conduire dans le dehors. Et voilà les brebis dehors. Non pas « jetées dehors« , [ekballoo], mais conduites. Et nouvelle révélation : la différence n’est pas dans le « dehors » : cela, c’est la destination pour tout le monde ! C’est la manière : jeter ou conduire.

     Manifestement, se retrouver « dehors » est bien une nécessité vitale : comme souligné au début, c’est une condition de la naissance. J’ai appris tout récemment de ma fille sage-femme qu’elles notent alors le bébé BAVE : pour Bonne Adaptation à la Vie Extra-utérine. L’acronyme fait rire ! Mais c’est surtout capital. Il s’agit de sortir : mais conduit dehors, l’adaptation se fera bien. Jeté dehors, c’est beaucoup moins sûr. Parfois ce sera tout de même le cas : et notre aveugle guéri a été fort bien « récupéré », car de toutes façons il fallait qu’il sorte ! La première fois, il a été conduit vers la piscine de Siloé. Une indication et un ordre ont suffit, pas besoin de le prendre par la main, il savait s’y rendre, il avait l’habitude dans son obscurité. La deuxième fois, il a été jeté avec violence, au terme de tout un processus où, commençant par répondre et témoigner, il a peu à peu pris confiance en soi et s’est mis à tenir tête, à soutenir et affirmer sa « vérité ». Il n’a pas cherché, mais il n’a pas non plus évité le conflit. Et la conséquence de celui-ci a été la rencontre.

     Oui, sortir, quitter la sécurité de la « maison », entrer dans l’aventure de la vie, est une nécessité. L’aventure de la vie, c’est celle qui nous fait découvrir le « nom que nul ne connait sinon celui qui le reçoit » et qui est « écrit sur un caillou blanc » (cf. Ap.2,17) : chacun de nous est appelé par la vie, appelé à devenir. Le berger qui nous fait sortir, c’est celui qui travaille à nous révéler notre nom nouveau, notre nom véritable, qui nous sommes vraiment. C’est de ce nom que déjà il nous appelle, et c’est cela qui fait sortir : quitter notre lieu d’origine, là d’où nous venons, nos repères de départ, pour s’ouvrir à ce que nous sommes vraiment, à qui nous sommes vraiment. Une vie qui comporte des déplacements, des marches à l’aveugle, mais aussi des luttes, des combats, des prises de position. Une vie pour découvrir qui nous sommes, une vie vers laquelle il faut sortir de soi, de ses zones de confort, de ses sécurités. On n’y va pas seul, il faut être aidé, accompagné, soutenu. Voilà comment je comprends « faire sortir les brebis ».

     Et c’est bien une aventure que de sortir ! En ce moment même, combien nous sommes impatients de « sortir », de pouvoir à nouveau sortir de chez nous, circuler, rencontrer les autres.  …Rencontrer les autres, vraiment ? Et là, nous voyons soudain que rien n’est simple, qu’il y a là une véritable aventure, parce qu’il y a un risque et une inconnue. Les mesures de confinement ont instillé en nous la peur, la peur pour notre vie. Mais vivre enfermés, est-ce vraiment vivre ? Dehors la mort rôde… N’était-ce pas le cas auparavant, différemment ? Les autres sont devenus un danger, ils peuvent être porteurs d’un virus. Oui : et seulement cela ? Ne sont-ils porteurs que de virus ? … On voit, on sent bien aussi, qu’il y a une aventure à sortir de la situation. Qui va nous conduire « dehors » ? En qui aurons-nous suffisamment confiance pour nous laisser conduire « dehors » ? Et allons-nous le choisir, et au nom de quoi, et en faisant quels choix ? Et si le cri, l’appel, de notre berger était : « Lazare, viens dehors !« … Car la vie, c’est aussi choisir de vivre.

     « Quand il a mis dehors toutes les siennes, il voyage en avant d’elles et les brebis le suivent, parce qu’elles connaissent son appel : un autre, jamais elles ne le suivront, mais elles le fuient au contraire, parce qu’elles ne connaissent pas l’appel des autres. » Cette fois-ci, c’est bien « mis dehors« , avec le verbe [ekballoo]. C’est donc qu’à la fin du processus, et pour qu’il vaille pour tous, il y a aussi un « jeter ». Peut-être un « rejeté ». Comme pour l’aveugle guéri. Le fait d’être « dehors » est sans doute une condition plus importante pour la vie que la manière dont cela se passe, et pour certains cela se fera avec une certaine violence. Mais sortir n’est pas tout : il y a encore un voyage, tout un voyage. Et celui qui a aidé les bêtes à sortir effectue avec elles ce voyage, [emprosthén], c’est-à-dire à la fois devant et avant elles. Il passe le premier par les expériences qu’elles vont traverser. Il indique la route en même temps qu’il l’éprouve. Et les bêtes l’accompagnent : [akolouthéoo] (qui donne nos « acolytes ») c’est à la fois suivre et accompagner, c’est marcher avec quelqu’un tout en se réglant sur lui, au sens propre comme au sens figuré. Autrement dit, l’aventure ne fait que commencer avec le fait de sortir : il y a encore tant à découvrir après, à chaque pas, dans cette aventure partagée. Mais le berger est là, à chaque instant : le tout est de continuer à écouter son appel, son chant, son cri…

     Il me semble que si la « sortie » est l’enjeu majeur de cette comparaison, l’appel en est la condition majeure et permanente. Nous allons sortir, cela se prépare. A la naissance, nous n’avons pas eu le choix, cette fois cela ne se fait pas sans nous. A la naissance nous avons crié et pleuré : mais c’était le signe le plus rassurant que l’adaptation de l’eau à l’air libre était bien faite. Ce pour quoi nous avons quelques jours devant nous, c’est bien d’écouter le chant, la [fonè], que nous allons suivre, de discerner laquelle est lancée à notre hauteur, sans nous faire peur, mais qui nous invite et nous donne envie de bouger et d’aller.

 

Résurrection d’un couple : dimanche 26 avril.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous voilà chez Luc, sautant d’un texte à l’autre, d’un point de vue à un autre. Littérairement, c’est plutôt indéfendable. Mais peut-être y a-t-il aussi cette expérience positive à faire de ces points de vue croisés : ils sont une invitation à revendiquer aussi notre propre point de vue, notre propre expérience du ressuscité. Après tout, la foi se fonde sur le récit de ces expériences, toutes subjectives, toutes personnelles. Ainsi donc, le fondement même appelle notre propre expérience, elle a sa place aussi dans cette diversité. C’est ce qui permet à un Bernard de Clairvaux d’écrire, dans une de ses « homélies sur le Cantique », « Nous lisons aujourd’hui dans le livre de l’expérience.« 

     Dans l’évangile de Luc, toute la fin se déroule en une seule journée : il y a d’abord le petit matin où les femmes viennent au tombeau, constatent qu’il est ouvert et que le mort ne s’y trouve plus, voient « deux hommes en habit d’éclair » qui leur annoncent qu’il s’est relevé, et vont le dire aux apôtres qui ne les croient pas, même si Pierre fait le déplacement pour le même constat. Ensuite, « ce même jour« , deux disciples faisant route vers Emmaüs découvrent Jésus avec eux et rentrent en hâte à Jérusalem pour l’annoncer aux Onze. Enfin, alors même qu’ils sont en train d’en faire le récit, Jésus se tient au milieu d’eux, se fait reconnaître, leur donne mission et leur enjoint d’attendre en ce lieu la « puissance d’en-haut« , puis les conduit vers Béthanie et devant eux est emporté au ciel. Quelle journée ! (Cela n’empêche pas le même Luc, dans son tome 2 des Actes, de dire que tout cela s’étale sur quarante jours ! Ac.1,3. Mais c’est qu’il veut faire coïncider le don de l’Esprit avec la fête de Pentecôte)

     Le texte qui nous est donné aujourd’hui est au centre de cet ensemble, c’est le récit des deux pèlerins d’Emmaüs. On pourra en trouver ici un premier commentaire, qui me semble, à part une allusion désormais caduque, toujours valable.

Mon modeste commentaire :

     Une première réflexion naît de ce qui vient d’être dit : le passage d’Emmaüs s’inscrit dans une progression très étudiée chez Luc, qui est un écrivain plutôt avancé dans l’art d’écrire. Inscrire tout cela dans une seule journée, c’est sans doute pour bien en marquer l’unité. Les trois temps que nous avons dégagés dans la journée de la résurrection, chez lui, sont comme trois étapes : le constat d’une absence, la découverte d’une présence, enfin le lien avec les Ecritures et la mission. Notre passage est donc rédigé par Luc, le seul des quatre évangélistes à nous le rapporter, comme le déroulement emblématique d’une rencontre avec le ressuscité. C’est sous cet angle que je me propose de suivre cette fois le fil de ce long récit.

     « Et voici : deux d’entre eux, en ce même jour, étaient en train de voyager vers un village éloigné de soixante stades de Jérusalem, Emmaüs [en] était le nom… » La première chose qui nous est dit est qu’ils sont deux. C’est bien sûr le chiffre du témoignage : celui-ci n’est considéré valable qu’attesté par au moins deux témoins. C’est aussi la condition des disciples, envoyés toujours par deux, pour mieux attester bien sûr, pour se déposséder aussi, car on sait bien que mener une œuvre à deux n’est pas du tout la même chose que la mener seul, à son idée. Mais pour nous, sans ignorer ces éléments, nous pouvons aussi prendre simplement le fait brut : ils sont deux. Nombreux sommes-nous à être ainsi dans la vie, à deux. Deux qui sont [ex aoutoone], « d’entre eux« , mais aussi avec l’idée d’être sorti, d’être tiré de. Ils ont quitté le groupe. Quel groupe ? Le groupe précédemment nommé est celui des Apôtres, mais le Cléophas nommé à peine plus loin ne fait pas partie du groupe des Apôtres. Il s’agit donc sans doute de disciples, de ceux qui suivaient aussi le Maître, sans pour autant être agrégés aux Douze. Mais ils sont partis. Ainsi sommes-nous parfois partis à deux.

     Il y a une image qui montre cela, dans la célébration des mariages. Au début de la célébration, les époux (en général chacun leur tour, mais pas forcément : ils peuvent aussi entrer ensemble) entrent dans le lieu de la célébration et passent au milieu de tous : famille, amis, connaissances, tous sont venus pour eux, parce qu’ils les connaissent et les aiment. Et ils passent au milieu parce qu’ils s’appuient sur ce groupe, cet ensemble, ces relations. Mais ils ne s’arrêtent ni l’un ni l’autre au milieu de ce groupe, ils vont plus loin, ils vont au-delà. Ils dépassent toute l’assemblée pour être là où ne sont plus qu’eux, seuls en quelque sorte. Ce qu’ils ont à bâtir, le chemin qu’ils vont parcourir (et qui est déjà commencé, sans quoi ils ne seraient pas là !), est unique, ne ressemble entièrement à rien d’autre. Ils sont eux aussi « deux d’entre eux« , ils sont sortis d’entre eux.

     L’image, me semble-t-il, convient bien : ils sont « en train de voyager« . Vivre à deux, c’est bien effectuer un voyage, avec des buts qu’on s’est donné. Ici, pourtant le but a quelque chose de dérisoire. Emmaüs n’est pas autrement connu. C’est un nom qui pourrait bien venir de l’hébreu [hamat] signifiant « source chaude« . Un site correspondrait assez, à environ trente kilomètres à l’ouest de Jérusalem, un petit village devenu la petite ville de Nicopolis au VII° siècle (et depuis détruite), et qui se trouve justement là où la route de Jaffa se divise en deux, entre la voie du nord et la voie du sud. La « croisée des chemins », en quelque sorte. Leur but n’est donc probablement qu’une étape, celle d’une bonne journée de marche, avant d’aller encore ailleurs. Et il en va ainsi de la vie à deux, elle connaît des étapes, les buts ne sont pas toujours clairs ni connus, ce que l’on voudrait avant tout c’est de marcher à deux, ensemble. Pour Luc, cette condition semble capitale pour la rencontre du ressuscité : on ne marche pas seul vers cette rencontre, elle se fait parce que l’on marche ensemble.

     « …et ils échangeaient l’un avec l’autre au sujet de toutes ces choses survenues. » Ils échangeaient. Le verbe grec signifie fondamentalement « avoir commerce« , il désigne clairement l’échange, et pas un échange qui ne serait que verbal. [omiléoo] signifie aussi être sur pied d’égalité, il signifie se rencontrer mais aussi bien avec l’aspect positif de se rassembler qu’avec l’aspect négatif d’être aux prises ! Et il est encore employé pour avoir des relations conjugales : on voit que toute cette famille de sens décrit finalement assez bien tout ce qui fait une vie à deux, un chemin entamé à deux, avec les choses concrètes que l’on fait ou que l’on se partage, les échanges verbaux, les moments qui rassemblent et les moments qui opposent, la vie sexuelle, etc. Ici, les deux ont un sujet d’échange, ils se livrent l’un à l’autre des pensées ou des sentiments au sujet de « toutes ces choses survenues« , formule par laquelle Luc résume tout ce que le lecteur a lui même parcouru jusqu’à ce point : vie et ministère de Jésus, mais bien sûr plus immédiatement sa passion, sa mort, et l’émoi provoqué par l’annonce des femmes le jour-même. C’est un deuxième point qui me parait important à souligner chez Luc pour la rencontre avec le ressuscité : il y a un voyage ensemble, mais il y a aussi des échanges, et qui portent sur ce que chacun vit, pense, ressent, au jour le jour.

     « Et il advient dans leur échange et recherche que Jésus lui-même, les rejoignant, voyageait avec eux, or leurs yeux étaient forcés de ne pas le reconnaître. » Au cœur même de ces échanges survient du neuf. Il y a un devenir à ces échanges, ils ne sont pas stériles, malgré leur apparence répétitive et un peu vaine, qui fait que parfois, on laisse le silence s’installer, on va plus loin qu’Emmaüs en prenant l’un la route du nord et l’autre la route du sud. Non,  l’apparente banalité de tout cet échange ne doit pas conduire à le délaisser, parce que c’est là qu’advient du nouveau. Luc emploie ici deux verbes à l’infinitif : échanger (que l’on vient de détailler) et [sudèètéoo] qui signifie « faire des recherches avec » ou « discuter avec« . L’échange a pris un tour de débat, c’est-à-dire que chacun perçoit la différence entre ce qu’il apporte et ce qu’offre l’autre. Et l’on cherche. Pas forcément à faire prévaloir son sentiment ou son avis, mais en tous cas à concilier des choses manifestement très (et peut-être de plus en plus) différentes. La dynamique est bien celle de l’union, mais il semble à voyager et échanger que l’on parte de toujours plus loin ! Car si l’unité est le fait d’avoir commune origine (et éventuellement de diverger à partir de là), l’union est une convergence à partir d’origines distinctes, c’est un tout autre sport ! Je note que Luc a employé deux verbes à l’infinitif (ce que je ne parviens pas à rendre dans ma traduction), c’est-à-dire qu’il considère ces deux réalités d’échange et de recherche d’union, à la fois comme des dynamiques et comme au point mort. Echec apparent de deux dynamismes essentiels et pourtant entretenus, en vain apparemment.

Zünd_Gang_nach_Emmaus_1877
Robert Zünd, Gang nach Emmaüs (1877), Huile sur toile 119 x 158, Musée des Arts, St Gallen. Ils sont bien petits dans ce vaste chemin, mais la lumière est au bout même si c’est à l’ombre que marchent les trois compagnons -car il est avec eux. Et tous trois vont franchir un pont sans même s’en apercevoir et entrer dans la lumière.

    Or voilà que c’est justement à ce point que Luc nous dit que « Jésus lui-même, les rejoignant, voyageait avec eux » [én’guidzoo], c’est s’approcher, rejoindre, et même être proche parent ! C’est à ce moment même, dans cette expérience même, que Jésus est « les rejoignant ». Pourquoi ? N’est-ce pas parce que lui-même vit dans cette dynamique d’union apparemment en échec ? N’est-ce pas justement cela, la croix ? En tous cas il est de leur voyage, il converge avec leurs buts, pas à cause de leurs réussites, mais parce qu’il continuent d’y tenir. N’est-ce pas merveilleux ? Se dire que l’on tient toujours à échanger, que l’on recherche toujours l’union et d’autant plus que l’on constate nos différences, c’est accueillir le ressuscité lui-même, mystérieusement sur le même chemin.

     Mais là non plus, ce n’est pas constatable : « or leurs yeux étaient forcés de ne pas le reconnaître » Il y a une force qui s’exerce sur leurs yeux, [kratéoo] est bien un verbe qui parle de pouvoir et de domination (comme dans démocratie ou ploutocratie). Et cet innommé qui contraint les yeux a pour effet qu’il n’est pas reconnu. C’est bon à savoir : si nous ne reconnaissons pas le ressuscité dans ce moment de nos vies, c’est parce qu’il y a un pouvoir qui s’exerce sur nous, que quelque chose nous en empêche. Quoi ? Ce n’est pas dit. Peut-être les préoccupations du moment : c’est si souvent, en ce qui me concerne, qu’à simplement chercher un objet avec un représentation particulière de celui-ci, où un lieu dans lequel je m’attends à le trouver, je ne le vois même pas alors qu’il est sous mes yeux ! Ce que Luc nous dit en tous cas, c’est que la rencontre avec le ressuscité commence alors même que nous n’en avons pas la moindre conscience. Elle n’en est pas moins effective et réelle.

     Le nouveau compagnon, dont les deux ont à peine conscience, va entrer dans leur conscience par une question qui est en même temps une interprétation. Il leur demande de quoi ils parlaient, il leur demande de reformuler pour lui ce qu’ils se disent, ou plutôt d’éclaircir le sujet de leur conversation. Cela, c’est une invitation à revenir à l’essentiel, car dans les « échanges » nombreux et divers d’un couple, on perd vite le sujet essentiel, on se disperserait facilement. Mais la question est posée avec une nuance interprétative, à partir d’un autre point de vue, car il demande littéralement : « Que vous balanciez-vous en marchant ? » Lui a une interprétation plus violente de leurs échanges, il les saisit et les observe comme des choses qu’on se jette à la tête.  « …et ils s’arrêtent chagrins. » Sans doute s’arrêtent-ils de marcher ? Ou tout simplement ils s’arrêtent de se… disputer. Leur recherche commune est insensiblement devenue dispute. Ce n’est pas « grave », dans la mesure où il s’agissait toujours de chercher les voies de l’union, mais la forme en est devenue plus âpre, et c’est ce qu’il leur fait gentiment remarquer. On peut comprendre alors leur chagrin : chagrin de ce dont ils parlent, chagrin aussi de la forme qu’a pris leur échange. Comment ne pas être triste de constater que les relations entre eux-deux ne sont plus ce qu’elles étaient ? De constater que, pour d’autres au moins, mais donc avec une certaine dose de justesse, les relations ne sont plus aussi sereines et simples et paisibles ? Mais souvenons-nous avec Luc (il faut vraiment s’accrocher à ce fil) que ce constat est le premier contact conscient avec le ressuscité. Dans ce constat, il est là. Et c’est son œuvre, que de le faire.

     Il vont se mettre à expliquer à un tiers, donc autrement, ce qu’il en est de leurs échanges et de leurs recherches. Le tiers est à un moment nécessaire. Les tiers, même, dirai-je : aucun couple ne s’en sort sans amis, sans autres relations, qu’elles soient celles de l’un ou de l’autre, ou qu’elles soient celles de l’un et de l’autre. Mais dire à des tiers ce que l’on vit, ce que l’on cherche, ce que l’on ressent, c’est le dire au ressuscité. Et cela permet de vider l’abcès : »Or nous, nous espérions que c’est lui qui était à même de sauver Israël. » Un espoir est mort, un espoir qui était commun. Et cet espoir, au fond, tenait à l’interlocuteur non identifié. Ç’en est presque comique, qu’ils le disent précisément à celui qu’ils ne reconnaissent pas ! Quand ils en viennent à cette profondeur, à dire qu’ils comptaient certes l’un sur l’autre mais surtout et avant tout sur ce tiers, sur le ressuscité, ils se sont ouverts de tout. Ils sont prêts à ressusciter eux aussi, ils sont prêts à la rencontre.

     « Certaines femmes pourtant des nôtres, nous ont ébahis, … » De fait, ils enchaînent immédiatement sur une espérance, sur un espoir qui est re-né, ou qui n’ose renaître. Ils ont été trop malmenés pour être prêts à croire à du vent : ce qu’ils ont traversé les a rendus attentifs à ce sur quoi ils se fondent, ils savent ne pas pouvoir et ne pas vouloir compter sur ce qui est creux, sur ce qui ne tient pas. Et ils sont toujours ouverts par cette annonce dont ils ne savent que faire : le verbe [ex-istèmi] dit bien qu’ils sont hors de, -ce que j’ai essayé de rendre par « ébahis« . Cette ouverture suffit à laisser entrer les paroles du troisième compagnon, aussi rudes soient-elles.

     « Et ils s’approchaient du village où ils se rendaient, et lui fait en outre de se rendre plus avant. » Comme Jésus les a rejoint, ils rejoignent à leur tour, mais eux, c’est le village vers lequel ils faisaient voyage qu’ils rejoignent. Lui est prêt à plus, on sent qu’il voudrait les emmener plus loin, « plus avant » dit expressément le texte grec. Il en fait plus : on peut traduire par « faire semblant« , mais cette fiction me parait un peu surfaite, un peu facile. Il en rajoute, il fait plus que leur attente. Il y a de la part de notre couple une violence : le verbe [parabiadzomaï] est formé autour de [bia], la violence. C’est employer la force à l’égard decontraindre, violenter. Et quelle est cette violence ? C’est de le faire s’arrêter, en lui disant que le jour baisse et que eux s’arrêtent. Les mots ne sont-ils pas exagérés ? Pas si le désir de Jésus de « faire en outre » est lui-même violent, immense. Qu’auraient-ils découvert de plus s’ils avaient osé, si la crainte du soir ne les avait arrêté ? Mais ils ont tout de même osé le garder avec eux, ce tiers qui est devenu compagnon de leur route, à qui ils ont tant dit et qui leur a tant parlé.

     Il rentre avec eux, il se met à table, il fait des gestes qu’ils reconnaissent, « or d’eux sont entrouverts les yeux et ils le reconnaissent : et lui devient caché d’eux. » La puissance qui les rendant incapables de voir s’est levée, une autre l’a vaincue. Voilà qu’ils savent maintenant qui ils ont rencontré et c’est le moment même, comme par un système de vase communiquant, où lui leur devient caché. Ce ne sont plus leurs yeux qui sont empêchés, c’est lui qui se dérobe. Ils l’ont vu, mais ils n’ont plus besoin de le voir. Ils savent qu’il est là. Et c’est ce qu’ils se disent l’un à l’autre à l’instant même : « Est-ce que notre cœur n’était pas brûlant comme il nous parlait sur le chemin, comme il nous ouvrait les Ecrits ? » Ils prennent conscience qu’il était avec eux, déjà. Leur intelligence n’avait pas saisi ce que pourtant leur cœur sentait. C’est toujours long, le chemin de la tête au cœur, c’est un des plus longs à parcourir dans l’existence. Mais cet éclair leur fait prendre conscience de la nature et de la réalité de la rencontre avec le ressuscité : elle n’est pas dans cet éclair de lucidité aussitôt fini, elle est de tout le chemin, « sur la route« . Pour Luc, la rencontre avec le ressuscité est un chemin, celui d’une vie peut-être. Et il est tout au long sur ce chemin, pourvu qu’on soit deux, pourvu qu’on avance, pourvu qu’on échange, pourvu qu’on cherche, et quelles que soient les formes que prennent ces choses.

     « Et ressuscitant à l’instant même ils retournent à Jérusalem… » Le mot de Luc est significatif de ce qui s’est produit dans cette rencontre : eux aussi sont ressuscités.  Ils ne restent pas à part, ils vont retrouver les autres. Et le récit, en fait, n’a pas de conclusion, qui serait une sorte de mort du récit : le récit s’enchaîne dans le récit suivant, sans qu’on puisse les séparer. Non, quelque  chose dans notre couple de pèlerin ne mourra plus et c’est la vie qu’ils ont reçue à nouveau et se sont en quelque manière redonnée en s’ouvrant à celui qui est avec eux, qui vient avec eux et qui, caché, ne les quittera jamais.

Une issue au confinement ? : dimanche 19 avril.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous voilà repartis chez Jean, d’où nous avions reçus récemment trois météorites successives (et combien belles).

     Dans sa première écriture, l’évangile de Jean comptait deux temps dans son dernier chapitre, consacré à la résurrection : le matin et le soir. Les deux moments qui « définissent » en quelque sorte un jour, un jour nouveau. Le matin se déroule en un triptyque, figure décidément appréciée de nos écrivains néo-testamentaires : 1) Marie Madeleine se rend au tombeau, le trouve ouvert et revient à toute allure le dire ; 2) Pierre et Jean viennent en courant au tombeau, y entrent et constatent que le mort ne s’y trouve plus ; 3) Marie-Madeleine rencontre Jésus ressuscité. Le soir se passe lui aussi en trois temps (ou en deux selon qu’on regroupe les choses) : 1) Jésus apparaît au Onze enfermés, qui se trouvent être dix en fait ; 2) Thomas qui était absent revient, on le met au courant mais il proteste qu’il veut se rendre compte par lui-même ; 3) Jésus apparaît à nouveau dans les mêmes conditions que la première fois mais huit jours plus tard, et Thomas peut constater par lui-même. S’ajoute à tout cela une conclusion générale.

     Le texte d’aujourd’hui est tout ce deuxième temps, le soir (y compris huit jours plus tard), augmenté de la conclusion générale. C’est le même texte tous les ans à pareille date, je l’ai commenté déjà tout entier, d’abord la première apparition, ensuite ce qui concerne Thomas, enfin la conclusion. J’ai donc envie cette année de m’attacher à un personnage, et je choisis le personnage collectif des disciples.

Mon modeste commentaire :

     Les disciples sont un groupe constitué, mais un groupe aux contours flous, pas aussi précis que le groupe de Douze : Jean fait bien la distinction de ces deux ensembles. Mais ils sont aussi un groupe malmené. Pourtant, ils ont reçu une bonne nouvelle, c’est ce qui précède immédiatement notre texte et c’est, depuis le matin de Pâques, la première mention des « disciples » : « Marie la Magdaléenne vient annoncer aux disciples : j’ai vu le seigneur ! –et ce qu’il lui avait dit. » Qu’a provoqué chez eux cette annonce ? –Rien. Quand Marie a dit à Simon-Pierre et à son ami que le tombeau était ouvert, ceux-ci sont partis en courant pour le constater de leurs yeux. Mais quand la même Marie vient dire aux disciples, non pas que le mort a disparu mais bien qu’elle l’a vu vivant et lui a parlé, cela ne provoque rien. Calme plat. Aucune réaction. Sans doute ne la croient-ils pas : illuminations d’une femme trop saisie par la douleur, trouble psychologique d’un deuil impossible, déni de réalité, les explications à des paroles aussi incroyables ne manquent pas. Aujourd’hui encore, si quelqu’un vient vous voir pour vous dire : « J’ai vu le seigneur, et voilà ce qu’il m’a dit », vous ferez peut-être bien de rester un brin sceptique…

     Je dis cela pour ne pas accabler le groupe des disciples, qu’on a coutume de taxer d’incrédulité. Mais si l’incrédulité veut dire absence de crédulité, c’est-à-dire de confiance naïve et facile accordée à l’invraisemblable, c’est plutôt une qualité me semble-t-il. Il faut dire aussi que l’annonce du tombeau ouvert méritait un déplacement : on savait où allait, que vérifier. Mais l’annonce d’une rencontre ! Où se rendre ? Que faire ? La chose est tout simplement invérifiable. Alors on peut imaginer le groupe des disciples troublé au plus haut point, c’est pour cela que je parlais en commençant d’un groupe malmené. Celui qu’ils suivaient, en qui ils mettaient tous leurs espoirs, leur a été arraché, a été désavoué : et par les plus hautes autorités religieuses et par la puissance publique. Les plus proches du Maître, le groupe soudé et cohérent, le noyau, a été dispersé. C’est même de là qu’est venue la trahison, de l’intérieur : la confiance est morte, à qui se fier désormais ? Les poursuites vont-elles, comme souvent en ce temps-là, viser maintenant les disciples, pour être bien sûrs que s’éteigne tout-à-fait la « déviance » représentée par l’enseignement du Maître ? Et voilà que s’ajoute maintenant les paroles les plus folles, invérifiables : une, dont on sait bien à quel point elle était proche du Maître, se met à dire qu’elle l’a vu et lui a parlé ? Mais où va ce groupe ?… Déchiré du dedans, sans points de repères, disloqué à tout vent.

     Vient le soir, le moment de toutes les angoisses, le moment que craignent les malades et les personnes âgées, le moment où les enfants pleurent, le moment où l’on retourne à la nuit. « …et les portes ayant été fermées où étaient les disciples à cause de la peur des Juifs, … » Le verbe [kléioo], c’est enfermer, bouclerfermer avec une barre, un verrou, une clé : c’est vraiment l’idée d’être bouclé à double-tour. Un double-sens est à noter : aussi bien le nom employé pour les « portes » que ce verbe « boucler » peuvent s’entendre des sens : de la vue, de l’ouïe, et aussi de la parole. Autrement dit, il y a aussi un enfermement plus personnel de chacun, un repli sur soi très fort. On ne veut ni voir ni entendre ni dire : 🙈🙉🙊. Jean ne dit pas qui a fermé les portes : il y a une incertitude, doublée par la raison alléguée, génitif objectif ou subjectif ? Sont-ce les disciples qui ont peur des « Juifs » (= les responsables religieux, chez Jean) et se sont enfermés à double-tour, ou sont-ce les « Juifs » qui ont peur des disciples, de ce qu’ils représentent encore pour l’opinion, et qui les ont enfermés à double-tour ? Les deux interprétations sont possibles, pas moyen de trancher.  En tous cas, symboliquement, les disciples sont « mis au tombeau » comme le Maître.

    Je suis frappé de l’actualité de cette situation. Du point de vue de notre humanité en général, nous sommes en ce moment enfermés nous aussi. Le confinement qui se prolonge, et qui semble ne plus devoir se finir, dont on nous dit qu’il pourrait se prolonger, qu’il va conditionner la vie de manière indéfinie… Allons-nous vivre enfermés désormais, sans plus avoir de relations normales avec les autres ? Sont-elles définitivement finies, ces retrouvailles en famille, entre amis, dans des cercles larges, avec une insouciance qui fait partie du bonheur et de la paix ? Quelle angoisse ! Et il y a  le remue-ménage pour nos proches, dont ils nous préservent mais que l’on devine. L’angoisse des enfants, des petits, dans une situation anormale qui dure… Et l’on sent bien que dans le même temps, par crainte, on n’a pas trop envie de savoir, que l’on ne dit pas forcément toutes les nouvelles… Là aussi, les rumeurs les plus folles peuvent circuler, tous les « complots » deviennent possibles. On est « bouclé » et l’on s’est « bouclé » tout à la fois. Qui va nous délivrer de cela ? Car « en sortir » nous fait envie, et nous fait peur aussi. Il y a quelque chose de rassurant à être enfermé. Cela est vrai même pour des détenus : pour beaucoup, sortir, surtout après une longue peine, est une étape qui, même si elle est très attendue, fait peur.

     J’ajoute que, d’un point de vue de disciple, je vois fleurir –il est vrai que c’est le printemps !– de la « religion par internet » à vive allure : on cherche à se rassurer, on veut du rite à tout prix. Et l’on évite de se poser les questions qui fâchent, de se demander ce qu’il faudrait peut-être changer ou transformer en profondeur…

Duccio Maesta
Duccio di Buoninsegna, la maesta (1308-1311), [détail], huile sur bois 214 x 412, Museo dell’Opera Matropolitana del Duomo, Sienne.       Il est au milieu, il l’a toujours été. Les portes sont closes, dans la nuit son vêtement rayonne. Tous se tournent vers lui, et tout l’espace s’organise désormais, autour de lui.

     Et comment les disciples s’en sortent-ils ? « Vint le Jésus et il se tenait dans le milieu et dit à eux : paix à vous. » (pardon pour la traduction vraiment très littérale). En fait, ce n’est pas eux qui « s’en sortent » : c’est que leur enfermement même ne résiste pas à celui qui est là. Car il est là. Lui n’est plus enfermé par rien. Ce n’est pas qu’il est rentré malgré les portes fermées, il « se tenait » là : déjà. Autrement dit, dans ce marasme, première étape : prendre conscience de celui qui est déjà là. Mais qu’est-ce que cela veut dire ?

     Il me semble qu’il s’agit de prendre conscience de ce qui, dans la situation présente, est là de ce qui nous guidait auparavant. De ce qui, malgré tout, est là. Peut-être de ce qui nous attend aussi, que nous avons laissé mais qui est toujours à portée de main ou à portée de cœur. Ce « Jésus », est aussi celui qui se tient « dans le milieu » : voilà un mot très riche de sens. [mésos], c’est ce qui est « en plein milieu« , entre les deux extrémités, c’est aussi ce qui est « moyen« , ni trop ci ni trop ça, c’est « le centre« , ce qui est « à la disposition de tous« , ou bien « ce qui fait obstacle« , ou encore « ce qui fait l’intermédiaire« . Le milieu, c’est aussi la condition commune« , le milieu auquel on appartient. Ce dont il faut prendre conscience pour être arraché à ses enfermements est dans tous ces « milieux » différents. C’est ce qui est toujours, maintenant comme avant, une des conditions de notre existence, notre « milieu de vie » : il s’y trouve ! C’est ce qui est dans la relation même des personnes ou de la personne avec qui nous sommes « enfermés » : il s’y trouve ! C’est ce qui, avant comme maintenant, est « au milieu du chemin » et nous gêne : il s’y trouve ! C’est ce qui est au centre des préoccupations ou de la vie : il s’y trouve ! Et de là vient une parole qui est don de paix : [éïrènè], c’est d’abord l’absence de guerre ou de polémique, c’est aussi le calme de l’âme. Ainsi, trouver cette présence fait entendre une parole de paix.

     « Et disant cela, il montre ses mains et son côté. » Quelle curieuse gymnastique ! Personne ne dit bonjour comme cela. Si, on montre classiquement une main, on la lève, ou on l’agite, éventuellement on la serre (ah ! les geste barrières !!) . Mais son côté, c’est bizarre. Tout le monde, évidemment, pense aux plaies, et sans doute avec raison, même s’il n’est pas question des pieds. Ces plaies sont marques d’identification : « je suis bien le crucifié », je ne suis pas un autre que celui qui est mort comme vous l’avez entendu dire (puisque tous ou à peu près ont fui). Ces plaies sont aussi marques d’authenticité : « je suis celui qui a souffert cela pour vous », ce sont des marques d’amour, de fidélité. Ces plaies sont enfin … des plaies ouvertes. Montrer ses blessures est tout cela à la fois : révéler plus entièrement son identité, une marque d’amour et de confiance uniques, et une ouverture vers un ailleurs. Dans tout cet ensemble plein d’enfermements, ce Jésus-là fait voir quelque chose d’ouvert, et ce sont ses blessures. Celles-là, nul ne peut les fermer. Par celles-là, une porte est ouverte, mais qui ne va pas vers le « monde d’avant », qui va vers l’ailleurs où il se tient, extraordinairement présent (puisqu’il « était là au milieu ») mais depuis un ailleurs.

     On a là une ré-interprétation des blessures. Mais de quoi parle-t-on, quand on parle de blessure ? Quant à moi, j’entends par là ces conséquences d’une violence, d’un mal, qui a été fait à une personne, conséquences toujours actuelles. Cette personne a survécu au mal dont elle a été victime, mais dans ses réactions, dans sa manière d’envisager la vie, dans ses relations, quelque chose se tient qui influe en permanence sur tout cela. Eh bien il me semble que ces blessures, nos blessures, apparaissent d’autant plus dans des moments comme celui que nous vivons, et où nous sommes à fleur de peau, dans un état d’usure un peu paroxystique. Or ces blessures, voilà qu’il nous est dit qu’elles sont aussi des portes de sorties, et non seulement ce qui rend encore plus électrique l’enfermement auquel nous sommes contraints : une issue, pour peu qu’elles soient livrées aux autres comme une marque de reconnaissance, comme on s’ouvre de son identité (avec le risque immense que cela constitue subjectivement) ; pour peu qu’elles apparaissent et soient reconnues comme des marques d’amour et de fidélité ; pour peu qu’elles soient accueillies et consenties comme des plaies ouvertes, qui gardent ouverts sur les autres.

     Et vers cet ailleurs, ce passage par les plaies pousse : « Recevez l’esprit saint« . Il souffle sur eux. La dernière fois que Jean a mentionné qu’il soufflait, c’était au moment même de sa mort : il a « transmis l’esprit » ou « transmis le souffle » dit le texte grec de Jean. Et le voilà, ce même souffle. Au soir même qui rappelle cet autre soir pas si éloigné, le même souffle, le même amour, pour la même ouverture, pour le même ailleurs qui n’est pas « un autre monde », mais un « depuis ailleurs », « à partir d’un lieu nouveau ». Et il envoie. : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie« . Notre sortie, en cette période si enfermante, c’est d’être à nouveau envoyés. Il y a toujours tant à faire, tant à donner. Mais c’est du fond de nos blessures qu’il faut tirer ce dynamisme, dans tout ce que notre inaction et nos angoisses fait ressurgir. Dans tout cela, il se tient, « au milieu », et nous relance. Allons !

Un nouveau dynamisme pour un monde nouveau : dimanche 12 avril

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Je choisis de commenter le texte de Matthieu, prévu dans la célébration de la nuit. Pour ceux qui voudraient quelque chose sur le texte de celle du jour, je me permets de vous renvoyer à une autre page.

     Nous sommes donc presque au bout de l’évangile de Matthieu : il nous a fait un long récit de la passion et de la mort de Jésus. Il nous a même raconté que le lendemain de sa mort et de son ensevelissement, les grands-prêtres et les pharisiens ont obtenu de Pilate une garde pour mettre le tombeau en sûreté pour éviter le vol du corps par les disciples, vol qui ouvrirait à prétendre à sa résurrection. Il précise même qu’il y a dès ce jour-là des gardes et des scellées sur la pierre qui ferme le tombeau.

Mon modeste commentaire :

     « Or le sabbat passé, aux premières lueurs du « jour un » [après le] sabbat, viennent Marie la Magdaléenne et l’autre Marie voir la sépulture. » Le compte des jours rappelle immanquablement le premier chapitre de la Genèse, par l’évocation du sabbat comme jour où elles ne pouvaient rien faire, où le repos est de précepte, et par l’appellation de « jour un » pour le jour qui suit, « jour un » qui est justement celui de la création de la lumière. Matthieu, en deux traits allusifs, nous fait une nouvelle création, une nouvelle Genèse. Et d’autant plus nouvelle que cette fois-ci, le « jour un » arrive après le sabbat. On pourrait dire qu’il s’agit-là au contraire d’une banalité, celle du retour indéfini des jours les uns après les autres. Mais non, pas si l’on revient au texte de la Genèse.

     Au terme du sixième jour, l’écrivain conclut : « Ainsi furent terminés les cieux et la terre, avec tout ce qu’ils renferment. » (Gn.2,1), autrement dit la totalité de ce que nous voyons, du monde où nous vivons (totalité exprimée comme souvent en hébreu par une association d’opposés, ici « le ciel et la terre« ), est achevée en six jours. Et l’auteur poursuit : « Dieu mit fin, le septième jour, à l’œuvre faite par lui; et il se reposa… » (Gn.2,2). Soyons bien attentifs : le monde où nous vivons est fait en six jours, mais l’œuvre du Créateur, elle, pour être totale et achevée, en requiert sept : il n’y a pas totale identification du monde où nous vivons et de l’œuvre du Créateur, autrement dit, le « repos » dont il est question ici n’est pas un « rien faire« , une inaction. Elle est une œuvre en plus, une action qui n’appartient pas à ce monde où nous vivons. Le terme de ce monde n’est pas en ce monde : il y a une ouverture vers un ailleurs, vers quelque chose d’autre, quelque chose à part (d’où le terme de « saint » qui lui est accolé juste après). Le sens du sabbat n’est pas de « ne rien faire » après le travail, il est de s’ouvrir à une œuvre qui n’est pas du même ordre que l’autre et qui est son terme.

     Ainsi éclairés aux premières lueurs du texte de la Genèse, si nous revenons à Matthieu, nous comprenons ce qu’il nous suggère dès le début de son texte : ce « jour un » est bien celui de l’œuvre nouvelle accomplie par le dieu créateur, celle qui touche au terme de la création, celle qui porte la créature dans cet ailleurs préparé depuis l’origine. Et vers cette nouveauté viennent deux femmes. Avant même de savoir lesquelles, ce seul fait, aux mêmes premières lueurs de la Genèse, nous parle aussi : dans le second texte de création (Gn.2), c’est un [adam’], un humain, qui apparaît d’abord. Après viendront une femme, [isha], tirée de l’homme [ish]. Ce qui nous enseigne deux choses, la première : que l’homme et la femme naissent en même temps de leur séparation ; la deuxième : que le processus de la première apparition ne ressemble pas à ce que nous connaissons tous, à savoir que nous naissons d’une femme. En contraste avec cette mise en récit originelle, ce sont bien des femmes qui apparaissent en premier dans ce nouveau récit, et elles sont déjà deux : soit que le nouvel [adam’], l’humain tout entier, soit déjà formé, mais que cette fois les disciples masculins aient à être tirés des disciples féminines, soit que les femmes, seules, soient désormais le signe de la nouveauté ou du renouvellement de l’humanité…

     Quoiqu’il en soit, ces femmes ont aussi un nom. Matthieu, peu auparavant, nous a précisé, après le séisme et d’autres manifestations cosmiques extraordinaires qui ont suivi la mort de Jésus, que des femmes nombreuses –et seulement des femmes– regardaient à distance, parmi lesquelles « Marie la Magdaléenne, Marie la mère de Jacques et de Joseph » et madame Zébédée (Mt.27,56). Une fois accomplie la sépulture, « il y avait là Marie la Magdaléenne et l’autre Marie, assises devant le tombeau » (Mt.27,61). Conformément à l’avertissement que leur avait donné leur Maître, pas un des disciples n’est resté. Mais une fois dissipée la tourmente de la passion et de la mort, les femmes, celles qui avaient « suivi Jésus depuis la Galilée« , apparaissent enfin. Leur fidélité silencieuse et engageante a seule de la consistance. Ce sont ces femmes-là, précisément ces deux dernières, qui viennent le matin. Comme si le « tri » s’était fait. Celles qui sont restées jusqu’au bout du bout, celles qui ne sont parties que parce que le sabbat l’imposait, reviennent dès que celui-ci est achevé. Elles n’ont fait qu’une parenthèse. Maintenant elles sont là pour voir (dans le sens d’observer avec attention, de manière soutenue : [théooréoo] donne théorie, théâtre, etc.) la sépulture. Ce dernier mot [taphos] désigne à la fois le rituel (ou la cérémonie) de la sépulture, et le lieu lui-même : les deux Marie reviennent sur les lieux, mais pour « finir » en quelque sorte la cérémonie, qui a dû être bâclée dans l’urgence, le soir tombant.

     « Et voici que survient un grand séisme : en effet un ange du seigneur, descendant du ciel et s’approchant, fait rouler la pierre et s’assoit dessus. Son aspect était comme un éclair et son vêtement blanc comme neige. » La mort de Jésus est signée, chez Matthieu, par un séisme : en voici un autre. Il y a manifestement une volonté chez lui, qui lui est propre, de souligner le caractère exceptionnel des évènements par des manifestations cosmiques. Voilà qui nous parle beaucoup : la terre elle-même manifeste ! Il me semble cependant que ces deux séismes, pour se répondre, ne sont pas tout-à-fait les mêmes : celui qui suit la mort me parle comme la fin d’un monde, celui de ce matin comme le commencement d’un autre. Toujours cette fameuse nouveauté du « jour un », qui dans le fond est plutôt un « jour huit ». Chez Matthieu, les deux femmes assistent à l’ouverture du sépulcre, elles voient un envoyé (c’est le sens du mot [an’guélos]) descendre, s’approcher, puis rouler la pierre et s’asseoir dessus. Attitude qui pourrait sembler un rien désinvolte, mais non : il se fait un trône de la pierre roulée, comme un trophée. Et c’est de là qu’il va parler. Il est décrit avec les mots mêmes que Matthieu avait employés pour Jésus transfiguré pendant l’ascension de la montagne…

     « Par peur de lui sont séismés les gardes et ils deviennent comme morts. » L’être apparu dans un séisme est effrayant, comme souvent les « anges » : on a faits d’eux des petits angelots joufflus et fessus, mais le témoignage  des Ecritures est tout autre, ce sont bien des êtres effrayants ! Gare à qui les rencontre. Pardon pour le verbe « séismer » qui n’existe évidemment pas en français, mais comment rendre autrement la « réplique » que le vocabulaire grec effectue très volontairement ? Ainsi les gardes font manifestement partie de cet univers qui s’effondre avec l’arrivée de ce messager : eux qui, vivants, veillaient sur l’enfermement du mort, les voilà comme morts au moment où le sépulcre est ouvert. Une inversion manifeste est ici soulignée. Un bouleversement des choses. Les puissances sont renversées : leur force venait de la terreur qu’ils inspirent, on n’attaque pas des gardes normalement, et c’est une terreur plus grande qui les a terrassés.

Grünewald résurrection
Matthias Grünewald, Rentable d’Issenheim (1515), Huile sur bois, Musée Unterlinden, Colmar.       Génial Grünewald, qui a mis en regard ces deux scènes de l’Annonciation et de la Résurrection (même si nul n’a vu la résurrection). Le « Réjouis-toi » de l’ange et le « Réjouissez-vous » de Jésus. La naissance à  la chair, et la naissance à l’esprit. La descente vers nous, et la montée avec nous.

     « Mais faisant la part, l’ange dit aux femmes : «Vous, n’ayez pas peur : je sais en effet que vous cherchez Jésus le mis-en-croix ; il n’est pas ici, car il est relevé comme il avait dit : venez, voyez le lieu où il gisait. Et vite rendez-vous auprès de ses disciples, dire qu’il est relevé des morts, et « voici qu’il vous relance en Galilée, là vous le verrez ». Voilà, je vous ai dit.» « . Les pauvres femmes, d’après Matthieu, ne faisaient que venir achever pour elles-mêmes la sépulture, elles avaient besoin de prendre encore du temps. Elles sont témoins de choses qui doivent les secouer aussi ! Mais le messager « fait la part« , distingue : pour elles, il a un message, et s’en acquitte ponctuellement, comme sa conclusion le marque : « voilà, c’est dit« . Ce message tient en trois points, on dirait une conférence classique ! 1) n’ayez pas peur, 2) venez voir, 3) allez dire.

     L’absence de peur, la délivrance de toute peur, vient de leur recherche : elles cherchent « Jésus le mis-en-croix« . Pas un personnage idéal, par une invention, pas une projection : mais bien cette personne réelle dont elles ne se cachent rien. Cet être lamentable (elles viennent d’ailleurs se lamenter) dont l’échec total a été signé par la condamnation des autorités religieuses légitimes et de la puissance politique mondiale. Elles le cherchent encore : c’est leur fidélité qui les délivre de la peur. L’amour parfait bannit la crainte.

     L’invitation leur est faite de venir constater un lieu déserté : il gisait mort, mais il n’est plus là où il gisait. Elles ont bien constaté qu’on le mettait dans le tombeau, elles ont constaté que la garde était toujours là, elles ont constaté que ce messager puissant et terrible a lui-même ouvert la pierre. Et elles ont constaté que personne n’est sorti à ce moment-là. Simplement, il n’est plus là. Autrement dit, le tombeau n’a pas été ouvert pour permettre à quelqu’un de sortir, mais bien pour leur permettre d’entrer. Le messager est venu faire constater une absence, mais l’explication il ne peut que l’énoncer : « il est relevé comme il avait dit« . La référence est aux mots mêmes sur lesquels nous nous étions arrêtés dimanche dernier. Le mis-en-croix, passif comme l’est un mort, a reçu d’un autre le relèvement : il a été livré tout entier à l’action de celui qui donne la vie : sa mort est l’arrêt de sa vie mais aussi la condition de sa re-création. Et la mort n’est plus la fin, mais la condition pour être re-créé. Pour les femmes, le constat de l’absence ouvre à la foi au message.

     Troisième point : allez dire. Il faut faire un voyage (ce qu’évoque le verbe [poréouomaï])  jusqu’aux disciples, dispersés, loin désormais et du Maître et les uns des autres, faire part aux disciples de ce constat que seules elles ont pu faire, car seules elles étaient tout à la fois à la fermeture du tombeau et à son ouverture. Et ce message répète l’explication déjà reçue, et rappelle les fameux mots du Mont des Oliviers, juste après la Cène. L’amour permet la foi, et celle-ci se partage et refait l’unité.

     « Et elles quittent vite le monument avec peur et joie immense, courent annoncer à ses disciples. » La sépulture est devenue « monument » : ce n’est plus le même mot. Car en effet, il a changé de nature, il n’est plus qu’un monument commémoratif, il rappelle quelque chose qui a été mais n’est plus. Matthieu a énoncé deux sentiment, la peur et la joie immense ([mégalès], une méga-joie), et ils les énonce ensemble mais entre les deux verbes, celui qui dit « quitter » et celui qui dit « courir annoncer« . Comme c’est bien écrit : on comprend que la même action, celle de courir, change aussi de nature : au début, elle est une fuite, guidée par la peur. Mais dans la course même, les choses se transforment, la peur se dissipe et fait place à une méga-joie, et leur course n’a plus le même but : elles fuyaient un lieu, et maintenant elles veulent rejoindre d’autres ! C’est fou comme nos geste les plus instinctifs peuvent être remplis et changés. La joie ne naît que d’une présence.

     « Et voici, Jésus vient à leur rencontre en disant : réjouissez-vous ! » La joie naît d’une présence, mais elle ne révèle pas toujours tout de suite de quelle présence. Dans leur course désormais joyeuse, celui qui est la source de leur joie vient à elles, et les salue à la manière grecque, avec ce [kaïrété] qui veut dire à la fois « salut » et « soyez en joie« . Entrer dans la joie de l’amour offert et transformé conduit à la rencontre du Vivant, de l’être aimé et transformé, renouvelé, re-créé. « Elles du coup s’approchent, s’emparent de ses pieds et se prosternent devant lui. » Cette rencontre se fait non au tombeau, mais bien sur la route du témoignage et de l’unité. C’est inespéré, c’est plus qu’elles n’imaginaient, elles n’avaient constaté qu’une absence et avaient cru à l’interprétation qu’en donnait le messager : voilà qu’elles rencontrent celui-même qu’elles étaient venu chercher. Alors elles s’approchent, elles le prennent, elles le tiennent pour ne pas le lâcher : [kratéoo] c’est faire acte de puissance, de domination, de force. Il s’agit de dominer, de régner, de prendre une terre ou une forteresse.

     « Alors Jésus leur dit : n’ayez pas peur : suivez l’ordre d’aller annoncer à mes disciples, afin qu’ils partent pour la Galilée, là ils me verront. » Cette rencontre est vraiment pour elles, il ne compte pas leur faire défaut. Mais c’est dans leur élan qu’elles l’ont rencontré, dans le même élan qu’elles resteront avec lui. Ce « n’ayez pas peur » n’est pas le même que celui de l’ange, il est pour les rassurer à un autre propos. Il y a une peur qui est contraire à l’amour, celle qui fait que le conjoint infidèle craint que son conjoint n’arrive : il y a une peur qui naît de l’amour, celle qui fait que le conjoint aimant craint que son conjoint ne s’éloigne. Ainsi la peur naissait de l’ange terrible, il devait les rassurer pour qu’elles ne s’enfuient pas immédiatement. Mais une autre peur, un tremblement d’amour, naît pour ces femmes de la rencontre avec l’être aimé, la peur qu’il ne les quitte à nouveau. Alors elles le tiennent, et bien fort celui qui les fera lâcher prise ! Mais lui les rassure, plus jamais il ne les quittera. Seulement, qu’elles continuent cette belle obéissance qu’elles ont commencé, qu’elles restent dans l’élan où la joie, la grande joie, les a gagné. Qu’elles mettent en mouvement tous les disciples, chacun de nous peut-être, car pour eux aussi il y aura une rencontre, à cette condition d’aller, de faire-voyage.

     Décidément, tout est devenu mouvement : du statisme de la mort, on est passé à l’énergie et au mouvement de la vie, et c’est dans ce mouvement que sont la rencontre et les rencontres, et dans ce mouvement qu’est la joie, celle que nul ne pourra nous ravir, celle qui nous renouvelle et nous transfigure. Ce dimanche est celui de la nouveauté, du renouvellement, de l’entrée dans autre chose, dans l’inconnu. Comme je nous souhaite, dans ces moments éprouvants que nous traversons dans le monde entier (même si c’est à des titres divers suivant les lieux), que cette « passion » nous conduise à une résurrection, qu’elle nous conduise à un état nouveau qui ne soit pas la pure et simple reprise du monde d’avant : non, que les pauvres et les petits y aient leur place ! Que la terre et le cosmos y soit respectés ! Que les puissances de finance, les idéologues ultra-libéraux et néo-libéraux, avec leurs idéologies mortifères, soient renversés : que l’humain ait la priorité sur le gain ! Que l’entraide et le respect mutuel règnent ! Que les réfugiés et les marginaux soient accueillis ! Ah, vivement ce monde renouvelé !

Nos chutes ont un sens : dimanche 5 avril.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

      Comme tous les ans à pareille époque, nous est proposé un des récits de la Passion. Comme tous les ans, je me contente d’en choisir un passage, parce qu’il est trop long et trop plein pour en faire un commentaire entier. Alors pour te satisfaire tout de même, cher lecteur, je fais un choix bizarre : je prends un épisode ultérieur à celui de l’année précédente, mais dans l’évangile qui nous est offert cette année-là. Oui je sais, c’est curieux parce que chaque évangile est une œuvre, avec sa propre logique et sa propre perspective : je suis le premier à le rappeler. Disons que je voudrais simplement éviter l’ennui, ou (plus noblement peut-être ?) avancer tout de même dans le récit tous les ans, et non seulement tous les trois ans…

     Je pense que personne n’a besoin qu’on lui rappelle que la Passion intervient au terme des évangiles, comme les ultimes épisodes auxquels tout a préparé : la passion et la résurrection, qui vont ensemble en fait. Il y a deux ans, mais dans l’évangile selon saint Marc, j’avais commenté le complot, dans lequel est inséré l’onction à Béthanie (Dimanche 25 mars : saisir les moments uniques.). L’an passé, mais dans l’évangile selon saint Luc, j’avais commenté le repas de la Pâque (Décisive offrande de soi : dimanche 14 avril). Cette année, je voudrais envisager le départ pour le Mont des Oliviers : c’est juste après la fin du repas pascal, et juste avant d’entrer dans le domaine de Gethsémani.

Mon modeste commentaire :

     « Et ayant chanté les hymnes ils sortent pour le jardin des oliviers. » Les hymnes, ce sont les chants du Hallel, plusieurs psaumes, toujours les mêmes, qui ont pour fonction de clore le dîner rituel qui célèbre la Pâque. Pour ceux qui veulent aller voir, ce sont les psaumes 112 à 117. Autrement dit, la célébration de la Pâque a été faite entièrement et jusqu’au bout : la seule différence, ce sont les bénédictions particulières que le Maître du Repas, Jésus en l’occurence, a innovées : au lieu des paroles rituelles, il en a prononcées d’autres, éminemment personnelles : « C’est mon corps », « C’est mon sang », « Faites cela en mémoire de moi ». Il a anticipé sa mort, faisant de l’offrande de soi un geste plus grand que la violence qu’il va subir, et nous a invité à faire de même. C’est la seule fois de sa vie, in extremis, qu’il aura institué quelque chose.

     Mais voilà, c’est fait, et maintenant ils sortent vers le fameux « jardin des oliviers ». C’est une hauteur qui est hors de Jérusalem, juste en face, à l’est de la ville basse et du Mont du Temple, de l’autre côté du torrent Cédron. Il semble que c’était le « lieu secret » du Maître et de ses disciples : Jérusalem était dangereuse pour eux étant donnée l’hostilité des autorités. Alors la stratégie était soit d’être avec les foules (qui les protégeaient par leur adhésion ou du moins leur intérêt et leur adulation), soit d’être en un lieu retiré où nul n’irait les chercher. Hors de la ville, les « gardes du Temple » ne se lanceraient pas à faire des recherches, ils ne sont pas assez nombreux et n’ont pas le droit de se muer en police. C’est l’autorité romaine qui pourrait faire une opération de police de grande ampleur dans la campagne environnante, mais les autorités religieuses n’ont pas d’accusation à formuler sur le plan criminel, civil ou politique.

     Donc, maintenant, les disciples et Jésus sont à part et en sécurité. « Alors il leur dit, Jésus : «Tous, vous serez scandalisés à cause de moi en cette nuit même ; il est écrit en effet : je frapperai le berger, et seront dispersées les brebis du troupeau. »… » Dans l’intimité et l’ambiance paisible de la nuit, dans la sécurité de ce moment, Jésus lance une bombe. Vous allez être scandalisés. Le [skandalone], c’est la pierre qui est au milieu du chemin et sur laquelle on butte, qui fait tomber. Il leur annonce qu’ils vont butter sur le chemin. Quel chemin ? Car le mot sous-entend un chemin. Peut-être celui sur lequel ils le suivent. Là, ils ne vont pas le suivre, ils vont chuter, ils ne vont pas parvenir à rester avec lui, à faire chemin avec lui. Le [én émoï], que j’ai traduit « à cause de moi« , est énigmatique : est-ce lui qui va les faire chuter ? Est-ce à cause de ce qui va lui arriver ?

     L’insécurité naît aussi de cette incertitude. Il leur annonce qu’il va leur arriver quelque chose. C’est bien étonnant quand on connaît la suite ! Car enfin, c’est bien à lui qu’il va arriver quelque chose, et pas la moindre des choses : son arrestation, son procès, sa condamnation, sa mort. Mais ce n’est pas cela qu’il leur dit à ce moment. Cette issue dramatique, il la leur a déjà annoncée, et plusieurs fois. Lui sait que l’un des Douze le trahit en ce moment même, celui qui est sorti pendant le repas de la Pâque. Il sait que tout va désormais se précipiter, que guidés par l’un de ses tout-proches, les gardes du Temple sauront où le trouver, et que cette opération menée de nuit échappera à la police romaine. Mais à cette heure, sa seule préoccupation va à ceux qu’il aime. C’est d’eux qu’il leur parle. Même la perspective la plus terrible ne le renferme pas sur soi : admirable disposition de l’esprit et du cœur. C’est tellement de ce renfermement sur nous-mêmes que nous avons besoin d’être tirés ! En cette période où la mort rôde, et où une peur entretenue nous la rend plus formidable encore, notre tendance est à considérer d’autres comme des menaces, à les confondre avec un virus (dont ils sont éventuellement porteurs, certes, mais sans qu’on les y réduise !). Or nous aussi pouvons en être porteurs, c’est nous qui constituons peut-être un danger… Ici, Jésus est visé personnellement par la mort, mais sa préoccupation est de permettre aux autres, à ceux qui l’entourent de ne pas se désunir.

     Cela m’amène deux réflexions annexes. La première, c’est que Jésus ne cherche pas à faire peur à ses disciples. La peur est un de ces moyens, spécialement puissant, par lesquels ceux qui ont un pouvoir l’imposent aux autres, et avec le consentement  de ceux-ci. C’est toujours la peur qui nous fait abdiquer notre liberté : faites tout ce que vous jugez bon, pourvu que vous nous protégiez. Mais « l’amour parfait bannit la crainte« .  Or Jésus ici ne cherche à dominer en aucune manière, il cherche au contraire à rendre les disciples maîtres d’eux-mêmes, il les met en liberté. Cela me permet très important à noter dans la période que nous traversons : il me semble que les responsables et les communicants cherchent plus à nous contenir par la peur qu’à nous rendre maîtres de nous-mêmes, et ce faisant, ils pourraient nous faire avaler toutes sortes de choses. Cela est une « technique » de gouvernement vieille comme le monde, que tous (l’Eglise aussi, hélas) ont employé ou emploient encore. Mais la peur nous replierait sur nous-mêmes, laissons-nous au contraire libérer d’elle, en étant capables d’affronter clairement ce qui se passe, avec raison et lucidité.

     Deuxième réflexion : Jésus dit clairement ce qui va se passer, et il le sait parce qu’il a compris les ressorts et les rouages. Ce n’est pas de sa part une conjecture, encore moins une annonce de visionnaire. C’est raison et lucidité, précisément. Or je suis scan-da-li-sé (ça va avec notre texte !!) par certains qui, aujourd’hui, présentent ce virus et cette pandémie comme un avertissement divin ou une punition divine !! Mais comment ose-t-on !? C’est lui qui ferait tant de morts ?! Et pour notre « bien » encore ?!! Jésus est ici clairement et nettement dans une attitude exactement opposée à ce genre d’élucubration. Lui, a soin des siens. La mort ? Il la prend pour lui et pour l’éviter aux autres. La peur ?  Il en délivre. Ni accusation ni châtiment, on ne trouve rien de ce genre dans ce texte d’aujourd’hui, pas dans sa bouche ni son attitude en tous cas. Je n’en dirai pas autant évidemment de la bouche et de l’esprit des responsables religieux, prêtres, scribes et pharisiens, qui le condamnent, et interprètent à cette aune ce qui advient tout du long. Le tout est de choisir de quel côté on veut se situer… S’il y a un motif de colère, c’est plutôt que certains prétendent s’appuyer sur leur qualité de disciple pour accuser le dieu de telles horreurs, et imaginer en plus que c’est piété ! Mais en voilà assez avec ces inepties. Revenons à la préoccupation de Jésus à  l’égard de ses disciples en cette heure … cruciale.

     La citation mise par Matthieu dans la bouche de Jésus est tirée du prophète Zacharie. Je la cite entière :  » Il arrivera, en ce jour, dit l’Eternel-Cebaot, que j’éliminerai de ce pays les noms des idoles, si bien qu’il n’en sera plus fait mention ; de même les prophètes et l’esprit d’impureté, je les ferai disparaître du pays. Que si quelqu’un se met encore à prophétiser, son père et sa mère, auteurs de ses jours, lui diront: «Tu ne vivras pas, parce que tu as dit des mensonges au nom de l’Eternel!» Et père et mère, auteurs de ses jours, le transperceront quand il s’avisera de prophétiser. Aussi, en ce jour, les prophètes auront-ils tous honte de leurs visions, lorsqu’ils voudront prophétiser ; ils ne revêtiront plus le manteau de poil pour mieux tromper. Chacun d’eux dira: «Je ne suis point prophète, je suis un homme qui travaille la terre, car dès ma jeunesse quelqu’un m’avait acquis.» Et si on lui demande: «Pourquoi ces plaies sur tes mains?» il répondra: «C’est que j’ai été maltraité dans la maison de ceux qui devaient m’aimer.» Epée, va te ruer contre mon pasteur, contre l’homme dont j’ai fait mon compagnon, dit l’Eternel-Cebaot ; frappe le pasteur pour que les brebis se dispersent ; mais je tournerai ma main vers les petits. Et il arrivera que, dans tout le pays, dit l’Eternel, deux tiers seront retranchés et périront, et qu’un tiers seulement y restera en vie. Et ce tiers, je le ferai passer au feu, et je l’affinerai comme on affine l’argent, je l’éprouverai comme on éprouve l’or. Il invoquera mon nom et moi, je l’exaucerai. Je dirai: «C’est là mon peuple!» Et lui dira: «L’Eternel est mon Dieu!»  » (Za.13,2-9) La citation est frappante (transpercé, plaies sur les mains, ceux qui devaient m’aimer…), ainsi que son contexte. Matthieu le sait bien, qui en n’en donnant qu’une partie, évoque chez ses lecteurs d’alors (qui savent tout cela par cœur) le rappel de tout l’ensemble.

     Dans le contexte du prophète Zacharie, cet oracle est clairement une lutte contre les faux-dieux pour l’établissement du culte du seul Yahvé (dont nous savons aujourd’hui que son établissement est particulièrement tardif), et du coup contre les faux-prophètes, qui délivrent de faux oracles au nom de faux-dieux. Cela se fera par un esprit différent habitant les mentalités des membres du peuple, au point que ce seront non les chefs du peuple, corrompus, mais les propres parents du faux-prophète qui le feront taire (et même de manière radicale, ce qui est horrible et violent !). Et dans ce contexte, Zacharie imagine cet ordre donné par le dieu Yahvé, de frapper les guides religieux (puisqu’ils sont faux, puisqu’ils mènent le peuple sur de fausses pistes) pour que leur troupeau soit dispersé : Zacharie cherche une interprétation positive à l’évènement traumatisant constitué par l’exil des élites du peuple en « Babylonie ». Et l’explication qu’il propose est que ces chefs étaient de mauvais guides ; leur suppression est finalement providentielle, car ceux qui les suivaient massivement, devenus « errants », sont désormais accessibles à de bons guides.

     On voit alors que l’utilisation faite par Matthieu de ce passage n’a pas grand chose à voir avec son sens premier, c’est même un renversement ! Car le guide, ici, n’est pas mauvais, au contraire ! La manière de citer est même fort peu scrupuleuse, puisque ce qui était une injonction devient simplement une pré-vision. On peut légitimement être troublé par cette manière d’utiliser les Ecritures… Ce qui demeure, pourtant, c’est le fait que, le guide disparu, ceux qui le suivent sont perdus, et surtout sont dispersés. Le verbe [diaskopidzoo] signifie littéralement, dissiper, disperser. L’idée est que l’on peut observer [skopéoo] à travers [-dia] : les rangs sont clairsemés, les gens suffisamment distant les uns des autres pour que nul ne fasse obstacle au regard. L’avertissement est donc double : les disciples ne vont plus être disciples sur deux points essentiels. D’un part ils vont se révéler incapables de suivre leur guide, d’autre part ils vont se retrouver isolés, à part les uns des autres, comme une conséquence du fait précédent. Cela fait ressortir le rôle du chef, qui est d’une part de mener quelque part et d’autre part de faire l’unité. Cela fait aussi ressortir la double attention du disciple (ou de n’importe quel membre d’un groupe) : ne pas se séparer de celui qu’il suit, rechercher l’unité avec les autres.

     Mais les paroles du Maître ne s’arrêtent pas là, il ajoute encore : « Après cependant mon réveil, je vous ferai avancer dans la Galilée. » Il y aura un après : cela c’est le message que tous doivent garder en mémoire, quelles que soient les circonstances et l’itinéraire de chacun. Cet « après » est déterminé par son [éguérthènaï] : il s’agit d’un verbe, à l’infinitif passif, et employé ici comme un nom (précédé de l’article neutre [to]). Le sens de ce verbe est réveiller, faire lever, ce qu’il a lui même fait tant de fois pour d’autres ; mais cette fois, c’est lui qui en sera le bénéficiaire, on pourrait traduire « après que j’aurai été relevé« , mais on perd le côté factuel du substantif, et surtout l’effacement du « je » pour laisser un autre (passif divin) être le seul agent nommé. « Après mon être-relevé » est lourd et obscur. Pardon pour cette arrière-usine de la traduction, tout ceci nous fait, j’espère, saisir ce dont il est question. En tous cas, il y aura un après, et là, rendez-vous est pris en Galilée, où dynamisme leur sera redonné : sous peu ils ne parviendront plus à être disciple, le Maître meurt et leur qualité de disciple meurt avec lui. Mais dès qu’un autre l’aura relevé, ils seront eux aussi relancés. C’est une belle espérance qui leur est donnée, en même temps qu’une attente qui leur est demandée. Pour les disciples aussi, il faut en passer par une passion, c’est-à-dire un temps où ils subissent, un temps où ils s’en remettent à un autre qui devient seul acteur. Et peut-être est-ce alors qu’ils seront vraiment disciples, quand ils auront été comme le Maître entièrement « agis » par un autre, livrés à l’action d’un autre, pour être enfin ce à quoi cet autre les appelle.

     Mais personne n’aime envisager ce genre de moment, ne plus pouvoir rien faire. Ni non plus de s’être trompé, d’être tombé. Et nous savons tous en ce moment comme cette « passion » est éprouvante. Nous vivons en ce moment une « passion », parce que nous en pouvons rien faire : il faut l’identifier, la nommer, pour qu’elle nous soit de quelque profit, qu’elle nous permette d’y consentir et par là même, qu’elle nous modèle en profondeur. Pierre, toujours prompt à réagir, chez qui la parole suit de près, et dont la pensée en général ne tarde pas, lui réplique : « Si tous sont scandalisés à cause de toi, moi jamais je ne serai scandalisé ! » Voilà, nous sommes prévenus : cela suffit pour faire exception. « Si l’on n’est plus que mille, eh ! bien, j’en suis ! Si même / Ils ne sont plus que cent, je brave encore Sylla ; / S’il en demeure dix, je serai le dixième ; / Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! » (Victor Hugo). Je ne tomberai pas, je ne buterai pas sur la pierre, je te suivrai sur ton chemin où qu’il aille. Propos généreux, peut-être présomptueux, peut-être même qui tombe à faux. Pierre (Tiens ! Et si l’on envisageait que son surnom « pierre » évoque aussi cette pierre-là, celé qui fait chuter ?) n’entend pas cette affirmation profonde, même si elle est paradoxale, que leur manière désormais d’être disciple, de suivre le chemin qu’il leur trace, c’est d’accepter de chuter et de se retrouver seul, jusqu’à ce qu’un autre les relève. Il veut résister.

porte_st Pierre en Gallicante
Portes de bronze, église Saint-Pierre en Gallicante, Jérusalem. La scène est transparente, même si elle n’est pas située comme chez Matthieu à l’extérieur (c’est Luc qui la situe à l’intérieur). Mais j’aime que ce soit sur la porte : pas moyen d’entrer sans en passer par là, pas moyen de célébrer la mort et la résurrection du sauveur sans en passer par nos chutes… relevées par un autre.

     « Jésus lui dit : Amen, je te dis qu’en cette nuit-ci, avant que le coq ne chante, tu m’auras repoussé trois fois. » Non, Pierre, pas plus qu’un autre tu n’échapperas à la chute. Personne n’échappe à la chute : elle fait partie de notre condition de disciple, qui est de suivre et non de précéder ou de marcher de notre côté. Que le guide vienne à manquer, que nous venions à le perdre de vue, et nous voilà perdus. Mais une fois encore, dans la construction interprétative de Matthieu, la chute n’est pas un déshonneur. Matthieu nous invite à comprendre nos chutes comme une participation à la passion du Maître, certes avec le cœur moins innocent, mais conduisant au même dessaisissement de soi, au même abandon entre les mains d’un autre pour être relevé. C’est là qu’est toute l’affaire, c’est là que l’on naît à une humanité nouvelle, en consentant à être fait. Celui qui nous a fait, notre créateur, ne nous a pas achevé, il a attendu pour cela notre consentement. Jésus dit même à Pierre la modalité concrète de sa chute, qui est pour cette nuit-même : tu vas me « repousser« . Le verbe [aparnéomaï] c’est vraiment repousser, refuser. Il s’agit bien d’une opération intellectuelle de négation, mais avec une nuance affective forte. Et la réitération insiste sur ce dernier aspect. Pierre va chuter précisément là où il croit être fort, dans son adhésion même. Méfions-nous de croire être fort… Notre faiblesse est tellement plus vigilante !

    Pierre insiste pourtant :  » «Même s’il me fallait avec toi mourir, je ne te repousserais pas !» Semblablement aussi disaient tous les disciples. » Il en est convaincu. Ils en sont tous convaincus. Ils sont prêts à mourir. On sent la surenchère propre aux instants qui ne sont encore dramatiques qu’en théorie, propre aux groupes. Les disciples, dans le calme et la sécurité de cette nuit encore sereine, dans la position de repli qu’est le Mont des Oliviers, se sentent forts. Et ce passage se clôt sur ces affirmations, auxquelles Jésus ne réplique plus rien. Cela ne servirait à rien. Du reste, insister serait désormais les enfoncer, les convaincre d’avance d’une culpabilité dont il a voulu précisément les garder. Alors il choisit le silence. Les disciples n’ont pas su l’écouter, lui, et du coup l’accompagner dans son chemin à lui. Il est seul avec sa mort : lui s’est préoccupé d’eux, mais l’inverse n’est pas vrai. En fait, leur « chute » est déjà commencée, il ne sont déjà plus sur un chemin de disciple, marchant là où va celui qui les guide, parce qu’ils le laissent aller seul son chemin. Leur belle unanimité de façade ne tiendra donc plus bien longtemps. Et de fait, remontant un peu vers le nord la même hauteur, Jésus se retrouvera seul à Gethsémani. Savoir écouter ceux qui nous entourent, c’est ne pas les laisser seuls. Cette écoute est toujours difficile, elle requiert un abandon, celui des sentiments (parfois très forts) que suscitent en nous ce que ces autres nous disent. Non pas nier ces sentiments, mais les nommer pour les mettre de côté, et rester dans l’attention aimante, la seule qui ne laisse pas seul.

Etat de faiblesse : dimanche 29 mars.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Suite à la guérison de l’aveugle-né, que nous avons lue la semaine dernière, Jean place un autre discours de Jésus, sur le bon berger, qui divise ses auditeurs. Et puis il y a un saut dans le temps : on était à la Fête des Tentes (appelée aussi Pentecôte par ceux de langue grecque), et nous voilà soudain à la Fête de la Dédicace (Jn.10,22) : c’est la fête de Hanoukka, ou fête des Lumières, qui commémore la résistance des Maccabées à l’hellénisation décrétée par une puissance occupante. C’est en hiver. Il est pris à parti par ceux que Jean appelle « Les Juifs », c’est-à-dire les responsables religieux : la prise à parti tourne au vinaigre, et c’est une nouvelle tentative de lapidation d’abord, puis d’arrestation.

     Cette dernière mention montre un changement de dimension dans le conflit : il ne s’agit plus d’une réaction spontanée de quelques uns, mais bien d’une réaction plus lourde, plus institutionnelle : un procès, public, en bonne et due forme, aboutissant à une condamnation publique. Le succès de Jésus auprès du public va croissant, et il faut maintenant non seulement le « contrer », mais plus encore détourner le public de le suivre, faire preuve publiquement d’autorité pour affirmer haut et fort qu’il est déviant et que le suivre n’est pas possible pour qui veut être dans le « droit chemin ».

     De son côté, face à une telle menace, Jésus fuit. « Il s’en va de nouveau au-delà du Jourdain » (Jn.10,40), là où Jean baptisait. Et Jean note d’ailleurs à cet endroit que l’enthousiasme pour Jésus non seulement ne se dément pas mais évolue et change de nature : ce n’est plus seulement pour des signes, mais à cause de la puissance de la parole et à cause de la concordance avec les annonces de Jean qu’ils le suivent. C’est donc dans ce contexte et dans ces lieux forts éloignés que se place notre récit d’aujourd’hui.

     Ce récit, à la mode de Jean, est également très long. J’y vois plusieurs étapes : 1) L’énoncé de la situation de Lazare, 2) La réaction pratique de Jésus, rester sur place deux jours, puis se rendre sur place malgré le danger, 3) La rencontre avec Marthe 4) La rencontre avec Marie, 5) Le déplacement au tombeau, 6) Les réactions. Il y a trois ans, j’avais commenté ce texte de manière un peu générale (Dimanche 2 avril : sortir.). Je ne vais m’occuper cette fois-ci que du 1).

Mon modeste commentaire :

     « Or il y avait quelqu’un de malade : Lazare de Béthanie, du village de Marie et de Marthe sa sœur. » La manière de commencer est toujours lourde de sens : lorsqu’on écrit, on donne tout de suite une orientation à son texte. Et quand on sait écrire, on met tout de suite dans les mots choisis le contenu de tout ce qu’on voudrait dire. Or Jean commence avec ces mots surprenants :  « Or il y avait quelqu’un de malade« . C’est presque le début d’un conte : il était une fois une personne malade. Le fait que quelqu’un soit malade, la maladie vécue par quelqu’un : voilà le sujet même que Jean aborde dans le récit qui s’ouvre. On ne peut pas faire plus actuel : nous voilà tous confrontés en ce moment à la maladie : soit qu’elle nous frappe, soit qu’elle frappe un ou une de nos proches, soit qu’elle conditionne des changements immenses dans nos modes de vie. Et pratiquement toutes les informations qui nous sont données tournent en ce moment autour de la maladie. Alors ce texte nous frappe au cœur, il envisage directement cette situation.

     Le mot [asthénès] désigne d’abord quelqu’un qui est sans force : faible de corps, faible d’esprit, sans fortune, sans pouvoir, sans valeur. La traduction « malade » que j’ai adoptée par commodité n’est pas tout-à-fait juste, le mot est plus englobant. Il s’agit de tout état de faiblesse par lequel on n’est plus habité par la vigueur, par ce qui fait notre place dans la société, qui fait qu’on peut même faire sa place dans la société. Une personne en coma artificiel ou en réanimation ressortit évidemment à cette catégorie, mais on voit que tous, à un titre ou un autre en ce moment, pouvons entrer dans cette catégorie : les dispositions prises à grande échelle nous ont tous réduits à être « sans force« , à ne plus rien pouvoir; confinés chez nous, nous ne pouvons plus aider que de loin, et ce n’est pas facile à vivre. Je ne dis pas cela pour nous conduire à une lecture de ce texte repliée chacun sur soi, mais plutôt pour inviter à une solidarité, à une « sympathie » (de [sun] +[pathè], souffrir ou subir avec)  : par ce que je vis, par ma faiblesse, que je ressens, je suis proche de ceux qui sont sans force, que je voudrais aider. Je peux lire ce texte en cherchant à rejoindre de l’intérieur, par le sentiment, cet [asthénès].

     On trouvera peut-être que j’ai une lecture un peu trop large, un peu « facilitante » pour englober. Je fais juste deux remarques supplémentaires. La première : le grec a un mot plus précis pour « malade« , qui est [nosos]. Ce n’est pas celui employé par Jean. La deuxième : c’est en fait la forme adverbiale que Jean donne à l’adjectif. Si je traduis vraiment mot-à-mot, j’obtiens : « Or quelqu’un était faiblement« , ou –étrange début de conte !– « Il était quelqu’un faiblement« . Ce qui intéresse Jean, c’est bien l’atténuation de vie, de vigueur, de force. Cela, nous le vivons tous un peu en ce moment.

     Et tout de suite, ce malade a un nom : c’est « Lazare de Béthanie, du village de Marie et de Marthe sa sœur. » La première chose qui compte, dans la relation à celui qui est en état de faiblesse, chez qui la vie s’atténue, c’est qu’il ait un nom. Donner un nom, c’est accueillir dans son univers. Je déteste ce tour d’expression actuel où l’on remplace la »foule des inconnus » par la « foule des anonymes » : dire un « inconnu », c’est avouer une ignorance, à laquelle il peut être porté remède. Mais dire un « anonyme », c’est isoler définitivement quelqu’un, lui dénier d’avoir un nom, et c’est insupportable. Ici, même faible, même avec sa vie qui se réduit, Lazare a un nom, il est connu pour lui-même, il a son être et sa personne inscrits dans le cœur et la vie de quelqu’un.

     Et non seulement cela, mais il a une origine, il a une communauté, il a des proches, des connaissances. Chacun de nous est connu dans un réseau de relations, immédiatement et médiatement : je veux dire par l’effet d’une relation directe, mais aussi par le biais de relations indirectes. Ici, Lazare est connu comme Lazare, directement, mais il est aussi connu comme membre d’un village, et même plus précisément par le fait qu’il est lui-même connu de Marie de Béthanie. Cette dernière est au cœur d’un réseau relationnel : par Marie, on connaît d’une part Lazare, qui est du même village, d’autre part Marthe, qui est la sœur de Marie. Ce n’est pas anodin de noter tout cela : une personne en état de faiblesse ne peut pas être soutenue par le biais d’une seule relation. Elle vit d’un ensemble. Chercher à l’aider, c’est replacer cette personne dans le nœud de relations qui la soutient. Chercher à l’aider, c’est donner vie ou réactiver  cet ensemble qui la soutient. On n’aide jamais quelqu’un tout seul. On ne l’aime pas tout seul : il y a d’autres qui l’aiment aussi, peut-être mieux, peut-être plus. Cette humilité du regard et du cœur est capitale.

     Jean suit du reste cette piste, il nous parle maintenant de cette Marie de Béthanie : « Or Marie était celle qui oint le seigneur de parfum et qui essuie ses pieds de ses cheveux : d’elle le frère Lazare était affaibli. » Cette mention de Marie de Béthanie est faite par Jean à cause de son lien particulier avec Jésus. Il n’en a pourtant parlé nulle part avant cet épisode. Et, chose très curieuse, il ne raconte l’épisode du parfum, des pieds et des cheveux qu’au chapitre suivant !!! On devine que Jean suppose qu’on a lu d’autres écrits que le sien… Mais il fait aussi d’elle une attitude, elle est la « qui oint » et la « qui essuie », elle est caractérisée par un type de relation à Jésus, fait d’une extraordinaire proximité physique, une relation consentie (c’est très engageant, j’imagine, de se laisser essuyer les pieds avec des cheveux : qui laisserait faire cela en public ? Et pourtant…). Et c’est par là que nous apprenons que Lazare est son frère. Quel détour ! Au premier abord, Jean nous dit qu’il est de son village. Et voilà que nous apprenons qu’il est son frère ! Mais cela sans doute décrit l’itinéraire d’une relation : Lazare est aimé pour lui-même, il a un nom et un visage. Mais il est sans doute plus aimé encore par Marie de Béthanie : il est pour Jésus le frère de celle qui lui est si proche, de manière si unique. Il est de la chair de celle qui l’a touché. Il est aimé de Jésus parce qu’il est aimé de Marie de Béthanie, et on devine sans peine que, par ce biais, c’est plus fort. Comme quoi, passer par d’autres pour rejoindre quelqu’un peut s’avérer plus fort.

     « Les sœurs lui envoient donc dire : seigneur, vois, celui que tu aimes est affaibli. » C’est la phrase qui constitue vraiment le début de l’histoire. Tout ce qui a précédé nous permet de la comprendre, de la ressentir, d’en saisir l’impact chez celui qui l’entend. Elles se mettent à deux, elles savent qui elles sont pour celui à qui elles s’adressent. Elles savent l’écho qu’une parole de leur part recevra chez lui. Elles savent qu’il connait leur frère, elles savent qu’il l’aime, elles savent qu’il aime plus encore qui elles aiment. Et elles lui font dire (elles passent par des intermédiaires, elles choisissent la relation médiate) : « seigneur, vois, qui tu aimes est en état de faiblesse« . C’est une prière. Une magnifique prière, qui fait modèle. Elle est brève. Elle décrit. Elle ne dicte rien. Elle n’invoque aucun privilège ni droit. Elle vaut pour tous. Par elle, celles qui envoient le message se font solidaires de l’affaibli : elles non plus ne peuvent rien. C’est une faiblesse qui se reconnaît, qui s’associe consciemment à une autre faiblesse, pour resserrer les liens. C’est son arrière-plan qui compte avant tout : la certitude d’être aimé, la certitude que celui dont on parle est aimé, la certitude que celui à qui on parle aime à son tour. Voilà le contexte revigorant, le « nid » où celui qui est en état de faiblesse peut reprendre vigueur et vie. Car s’il n’est pas question de « malade » au sens strict, le sens est néanmoins très clair : Lazare s’éteint. Comme une flamme qui décroit progressivement mais nettement quand la bougie arrive au bout.

     Il me semble que ce cri du cœur peut nous habiter tous, quel que soit notre rapport à l’univers de ce qui est couramment étiqueté « prière » (car il y a beaucoup de bêtise et de méprise autour de cela). Nous avons tous, et spécialement en ce moment, des cris dans le cœur. Ce sont autant de faiblesses. Mais elles nous rapprochent extraordinairement les uns des autres, elles fondent une communion réelle, sans frontière : justement parce que les barrières sont tombées, parce que la situation vient à bout de nos résistances. Laisser ce cri s’exprimer, même de manière muette, mais former ce cri, le ramener par un travail intérieur à sa simplicité native, primale. Le ramener aux relations d’amour et à une commune impuissance. Je suis marqué en ce moment par la fausse piste si communément suivie, et qui consiste à faire de nos soignants des héros : non, ce ne sont pas des héros, ce ne sont pas des surhommes ou des surfemmes (??), ce sont des personnes elles aussi pétries de faiblesses et qui ont le droit de craquer, de défaillir. Les soutenir, ce n’est pas (ce n’est jamais) les mettre sur un piédestal et les statufier, les déifier. C’est les aimer, les comprendre, joindre nos faiblesses aux leurs et accepter les unes et les autres ensemble, dans une même offrande et un même cri intérieur.

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CARAVAGE, Marthe et Marie, (1598) Huile sur toile (100 x 135,4) Institute of Arts, Detroit.               La force et la  faiblesse en débat : mais c’est la faiblesse qui est face au miroir, noir : face au mystère de l’autre, abyssal, et qui me renvoie une image de moi-même. Un peu nous devant nos écrans ?

     « Or entendant, Jésus dit : cet affaiblissement même n’est pas orienté vers la mort mais au contraire en vue de la gloire du dieu, afin que soit glorifié le fils du dieu par cela. » La réaction du destinataire du message est déclarative. Il s’agit d’une interprétation de la situation, de ce fameux état de faiblesse. Il ne nie pas cet état, il ne rassure pas à peu de frais (« ça va aller », « ça ira mieux »…). Il regarde plus loin. Il oppose un [pros thanatone] à un [hupér doxès] : [pros] est une préposition qui indique l’orientation dynamique (j’ai traduit par « orienté vers« ), [hupér] une préposition qui évoque le par-delà, le dessus (j’ai traduit « en vue de« ). Noter cela est très important : si c’était la même préposition qui était employée, il y aurait une opposition terme à terme, cela voudrait dire : non, il ne va pas en mourir, mais au contraire… Or ce n’est pas cela que le texte de Jean dit, il dit plutôt que la mort n’est pas l’orientation finale de cette état de faiblesse, de cet amoindrissement,  mais qu’il y a un au-delà de cela, qu’on peut voir plus loin.

      Mais qu’est-ce donc que cette [doxa] alors, ce qui est visé par-delà ? Il s’agit en grec classique de l’opinion, de la croyance commune, de la réputation et, par-delà (!), plus abstraitement, de la gloire ou de l’honneur. Mais comme souvent chez Jean, cela se mêle au substrat hébraïque : le [kabôd] hébreu vient d’une racine qui désigne d’abord le « poids« , c’est-à-dire cet aspect intrinsèque à un être par lequel il met ou se met  en mouvement, cette faculté plus ou moins grande à entraîner de l’intérieur. Chez les Prophètes, la « gloire de Dieu » est cette faculté qu’il a à entraîner le monde dans son sens par le fait des évènements, des pensées de chacun, des choix des uns et des autres : c’est de l’intérieur même du monde que celui-ci va finalement dans le sens que voudrait son Créateur. Il ne s’agit pas d’une sorte d’optimisme béat, mais plutôt d’une sorte de constat : il y a bien des interactions, mais finalement, ce qui en sort, ce à quoi on aboutit, c’est à quelque chose de conforme avec ce que nous, les Prophètes (rassure-toi, lecteur, je n’en fais pas partie, ce n’est qu’un artifice d’écriture !!!), avons dit et dévoilé de l’intention divine. Ainsi donc, si je reviens à la phrase initiale, le sens serait : certes il y a la mort, mais elle-même n’est pas l’aboutissement, elle fait partie d’un ensemble plus vaste, révélateur du plan divin. Peut-être Jésus (sous la plume de Jean) anticipe-t-il sa propre mort : elle révèlera jusqu’où va l’amour et dans quel nouveauté le Créateur et Père fait entrer par elle ?

     « Or Jésus aimait Marthe et sa sœur et Lazare. » Cette déclaration peut surprendre, mais on sent que Jean a besoin d’assurer ce fait chez son lecteur. Peut-être d’abord parce que la réponse qu’il a mise dans la bouche de Jésus est… disons un peu abstraite, un peu générale. On dirait aujourd’hui : « ça plane un peu ». En tous cas, la réponse fait un contraste énorme avec la simplicité et l’humanité du message des deux sœurs. Alors il s’agit pour Jean de remettre l’amour au cœur de la relation. Mais ensuite, on remarque que Marie de Béthanie, que l’on a vue au cœur de la relation aimante de Jésus avec tout ce groupe, n’est pas nommée ! Je me demande si ce n’est pas pour montrer que, du fait de cette Marie, Marthe et Lazare prennent visage. Autrement dit, et pour en revenir à ce dont il était question plus haut, comment à travers la médiation d’une personne aimée, une vraie relation s’instaure avec d’autres. Et c’est fait. Jésus aimait surtout Marie, mais maintenant il aime tout autant et par elle Lazare et Marthe. Le cri de Marie, l’aveu et l’offrande de sa faiblesse, a établi ce réseau de relations d’amour qui soutient dans l’existence et dans la faiblesse. Ainsi donc, à notre tour, mettons des mots sur notre faiblesse actuelle, faisons le chemin intérieur pour que notre cri soit celui de notre amour autant que de notre faiblesse, et soutenons tous ceux qui nous entourent.

Le regard et l’action : dimanche 22 mars.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Pour situer le texte :

     Voici notre deuxième météorite johannique. Après sa rencontre avec la Samaritaine, Jésus est reparti au bout de deux jours pour la Galilée. Puis un saut : Jésus monte à Jérusalem « pour une fête », sans qu’on sache laquelle ni combien de temps après (Jean ne cherche pas vraiment une continuité chronologique, il « pique » certains faits et les place dans un cadre général), là il guérit un paralysé à la piscine de Béthesda : polémique, c’était un sabbat. Plus tard, départ pour « l’autre côté de la mer de Galilée« , multiplication des pains, et grand discours sur le pain de vie le lendemain, discours qui s’achève aussi en polémique. Circulation en Galilée par crainte d’aller en Judée, mais finalement, montée en Judée, en cachette, pour la Fête des Tentes : au milieu de la fête, discours au Temple, et à la fin de la fête, grand appel de Jésus en public. Jésus se retire au mont de Oliviers, puis revient au Temple : épisode de la femme adultère.

     C’est à la suite de cet épisode que la polémique avec les Pharisiens connaît un nouveau développement (en fait, la polémique grandit tout au long de l’évangile de Jean). Parce que Jésus dit « C’est moi la lumière du monde. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. » (Jn.8,12). C’est à la suite de cette polémique que ses adversaires « ramassent des pierres pour les jeter sur lui. Jésus se cache et sort du Temple. » (Jn.8,59) Des pierres, parce qu’on l’accuse de blasphème. Notre épisode d’aujourd’hui commence immédiatement après celui-ci.

Mon modeste commentaire :

       Ce texte est très long. J’en ai déjà fait un commentaire assez général, quoique sous un angle restreint, il y a trois ans (déjà !) (Dimanche 26 mars : « Maintenant vous dîtes que nous voyons, votre péché demeure ».). C’est un texte qui s’articule en plusieurs parties : d’abord un aveuglé-né est guéri (vv.1-7), s’ensuit le trouble de ses amis et connaissances (vv.8-12). Ce trouble les conduit à emmener l’ex-aveugle aux pharisiens, qui l’interrogent (vv.13-17). Devant l’extraordinaire de la situation, ils interrogent aussi ses parents (vv.18-23), puis à nouveau l’intéressé, mais la discussion s’envenime  et ils le jettent dehors (vv.24-34). C’est alors, épilogue, que l’ex-aveugle rencontre à nouveau Jésus et le voit pour la première fois (vv.35.41). Je voudrais cette année me contenter de commenter la première section, la guérison.

     « Et en passant à proximité, il voit un humain aveugle de naissance. » Le « et » suggère clairement l’enchaînement avec ce qui précède, c’est-à-dire qu’il a échappé de peu à la lapidation. Il s’est déclaré « lumière du monde« , c’est-à-dire apte à éclairer le monde tout entier, ce qui a fait réagir les pharisiens, qui tiennent être dépositaires de l’Ecriture, apte à éclairer le monde. La polémique enfle à propos d’autorité interprétative : selon les pharisiens, Jésus ne tire que de lui-même son autorité pour interpréter l’Ecriture ; selon Jésus, son autorité est reçue de son Père. Voilà qui incline la polémique sur la question des origines (un point qui va se révéler capital). Les pharisiens revendiquent d’être fils d’Abraham, et à travers lui de Dieu : autrement dit, ils disent qu’ils sont choisis par Dieu en Abraham (puisque Dieu a béni Abraham et sa descendance tout entière), qu’ils sont adoptés par lui.  L’authenticité et la légitimité sont donc de leur côté. Mais Jésus revendique d’être fils de Dieu d’une autre manière, unique, si bien qu’il est LE fils, en un sens exclusif. Et il contre-attaque même avec violence en accusant les pharisiens d’être fils du diable !

     C’est donc dans un mouvement d’évitement qu’il passe à proximité d’une détresse, d’une personne en détresse. C’est magnifique : alors même qu’il protège sa vie, il voit un malheureux et c’est cela qui l’arrête. Voilà qui offre un magnifique exemple, alors même que nous sommes si nombreux à être invités à protéger nos vies et celles des autres. Cela pourrait conduire au repli sur soi, à la méfiance, à l’enfermement : mais non, l’autre demeure la priorité, quel que soit le coût d’une telle priorité. Il voit, il regarde, il observe, il se représente –toutes traductions possibles– cet être humain (c’est le mot général [anthroopos] qui est employé ici) : par les yeux, cet être vient à l’habiter tout entier. Et c’et peut-être tout être humain, et c’est peut-être le genre humain, qui est suggéré ici, tant est étonnant l’usage de ce mot général pour un individu particulier et même isolé.

     Et le contraste est posé en peu de mots : cette personne, il la voit. Mais l’inverse n’est pas vrai. Et l’inverse est même impossible. Il est en détresse, et il voit un autre que lui. Cet autre est en détresse aussi, et cette détresse est justement de ne rien voir : ni lui-même, ni nul autre. La réciprocité est impossible. Et cette situation est [ék guénétèès], elle d’origine, dès le départ, elle est telle « dès la naissance« . Voilà la question de l’origine qui ressurgit, alors même qu’elle est au cœur de la polémique qui vient de conduire à la mise en danger de mort de Jésus. On voit que Jean n’a pas construit son récit par hasard : celui qui vient de revendiquer d’être la « lumière du monde » de par son origine jette un regard de compassion sur ceux qu’il vient éclairer : dès l’origine, ils n’ont pas accès à cette lumière. Est-ce une dramatisation exagérée ? Il me semble que, si nous avons bien une lumière, celle de notre intelligence, –lumière dont trop souvent nous négligeons de nous servir vraiment–, celle-ci est bien souvent défaillante tout de même : on « ne voit pas » ce qui est sous notre nez, on « ne voit pas » l’autre qui est en détresse, on « ne voit pas » le point de vue de l’autre, on « ne voit pas » ce qu’il faut faire pour sortir de telle situation, on « ne voit pas » en quoi telle chose nous concerne…

     « Et l’interrogent ses disciples en disant : rabbi, qui a péché, celui-ci ou ses parents, en sorte qu’aveugle il ait été engendré ? » Les disciples non plus « ne voient pas ». Ils interrogent, pour savoir, justement. Mais ils ne voient pas qu’ils ne voient pas, leur question est un reflet de l’aveuglement général : elle les révèle bien plus eux-mêmes qu’elle ne révèle leur envie de comprendre. Tout de suite, ils parlent de péché. Et ils cherchent le coupable. Une chose ne va pas : « c’est la faute à qui ? ». Quel réflexe aveugle ! Car est-ce bien la question ? A supposer qu’on sache la cause, cela changerait-il la conséquence ? La détresse de cet homme serait-elle moindre ? C’est le réflexe du jugement, de la condamnation. On cherche un coupable. Forcément, on va en trouver un : puisqu’il en faut un. Mais c’est une logique de mort. Et elle est si fréquente dans nos réflexes ! Si facilement, nous cherchons un coupable ! Autre décalage : l’aveuglement est une conséquence génétique, comme un mécanisme connu. La différence est ténue mais elle est significative, elle tient en grec à une seule lettre. [guénésis] c’est la question de l’origine, de la création, de l’acte de devenir. [guénnaoo], avec deux « n », c’est l’acte d’enfanter, la génération. Dans la phrase précédente, quand Jésus le voit, l’homme est aveugle « dès le principe », un peu comme ces animaux qui naissent aveugles et dont les yeux s’ouvrent progressivement. Pour les disciples, il est aveugle par transmission, l’aveuglement est son patrimoine génétique, c’est dans son ADN. Ce n’est pas le même regard porté sur l’homme. La logique de « qui la faute ? » aveugle totalement, et empêche la compassion qui guérit.

     « Jésus répond : «ni lui n’a péché ni ses parents, mais au contraire [c’est] en sorte que soient manifestées les œuvres du dieu en lui. Le démenti est catégorique : il n’est pas question de mêler du péché à cette histoire : ni pour l’intéressé, ni pour ses parents. Ce n’est ni « la faute » de l’individu, ni « la faute » de la société : là n’est tout simplement pas la question. Sans doute y a-t-il dans notre manière de réfléchir une confusion, quand nous parlons de « la question du mal », et cherchons des rapports entre des maux qui sont cosmiques et un mal qui est moral. Bien sûr, dès que l’homme est touché, nous faisons le rapprochement, parce que nous ne pouvons plus rester indifférents. Qu’une immense vague de vingt mètres de haut vienne, à la suite d’un séisme sous-marin, balayer une côte, nous ne nommons pas cela un mal, mais un phénomène naturel. Mais si cette vague fait en serait-ce qu’une seule victime humaine, si sur cette côte il y avait une femme qui passait et qui a été emportée, alors cela devient un mal –et à raison. Qu’une petite cellule au grand pouvoir d’adaptation passe d’un organisme à l’autre, cela n’est rien d’autre qu’un phénomène naturel : mais que cette cellule provoque de la fièvre et même la mort chez ne serait-ce qu’un seul être humain, et cela devient un mal –et à raison. Et dans les deux cas, nous sommes portés à « moraliser », à chercher des responsabilités, à chercher qui accuser… Il est vrai que, face à des calamités, notre responsabilité humaine s’engage, et là il y a à réfléchir à nos actes, à les adapter, à les mesurer. Sans doute aussi sommes tous toujours déroutés par le caractère aveugle des calamités, par leur manière de frapper l’humanité : nous avons tellement besoin d’être choisis, d’être aimés !…

     La manière dont finit la phrase est à remarquer, « …mais au contraire [c’est] en sorte que soient manifestées les œuvres du dieu en lui. » C’est comme si une autre raison (c’est la même conjonction [ina], afin que, de sorte que) était donnée, une raison contraire ([alla] est un mais au contraire, un « mais » d’opposition). Ainsi, au « de sorte qu’aveugle il ait été engendré« , s’oppose un « de sorte que soient manifestées les œuvres du dieu en lui. » Là où les disciples « voyaient » une conséquence accomplie, close, achevée, il faut voir au contraire une ouverture, une potentialité, un inachèvement. C’est une révolution complète dans la manière d’envisager les maux qui nous frappent : ils sont là pour révéler des choses, ils s’offrent comme une opportunité redoutable mais réelle, comme un appel. Ainsi les envisagent les personnes qui s’engagent de toutes leurs forces pour combattre, pour sauver les autres, pour soigner, pour porter secours, que sais-je encore. Il ne s’agit pas de re-qualifier les calamités, mais d’oser les prendre à bras le corps et d’y faire malgré tout grandir notre humanité. La question n’est pas de considérer les choses de loin pour porter sur elles un jugement, qu’il soit moral ou philosophique, mais plutôt de vivre les choses, d’y révéler ce que nous sommes. Et toujours, toujours, de changer notre regard sur ceux qui sont frappés : là est décidément la fin de l’aveuglement.

     Il faut que je vous fasse les œuvres de qui m’a envoyé comme il fait jour : vient la nuit lorsque nul ne peut agir. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde.» Une réflexion de Jésus sur sa propre mission, mais aussi une insistance sur l’appel à l’action. le mot [ergon], œuvre, action, apparaît avec insistance, on pourrait traduire « Il faut que j’agisse les actions de qui m’a envoyé comme il fait jour : vient la nuit lorsque nul ne peut agir. » Les principes qu’il énonce, il se les applique avant tout à lui-même. Et ce sont des principes impérieux, il faut ! Devant la misère, devant le mal qui frappe, il faut agir. Et cette urgence vient de la misère elle-même, à n’en pas douter, mais aussi d’une condition de temps : on peut agir « de jour », on ne peut pas « de nuit ». Je trouve cela plutôt énigmatique : il y a des choses qui se font tout de même la nuit. Est-ce une allusion à la situation de cet aveugle, pour qui c’est toujours la nuit ? Une manière alors de dire que l’injonction d’agir est d’autant plus forte à ceux qui ne sont pas frappés, parce que ce qui le sont sont souvent réduits à l’impuissance, à l’inaction ? Possible, j’avoue que je ne sais pas… La dernière phrase laisse néanmoins penser que pour Jean (qui écrit), tant qu’on est avec Jésus (ou tant qu’il est avec nous, ce qui revient un peu au même), on peut agir, il fait jour. Peut-être une manière de dire que, même réduit à l’inaction par l’obscurité et l’aveuglement, il y a une lumière qui nous éclaire sur ce que nous pouvons malgré tout faire, apporter. Car on constate, souvent avec émerveillement, quand on essaye d’apporter quelque chose à ceux qui sont frappés par un mal, qu’ils peuvent eux aussi apporter beaucoup et parfois plus…

     Ces choses dites, il crache sur le sol et fait de la boue avec le crachat et lui étale la boue sur les yeux… L’action en question est étonnante et inattendue. De la salive, de l’humidité qui sort de la bouche. Un symbole de mépris, aussi, souvent. Ce qui, chez l’homme, sert à entamer le processus de digestion. Recette magique ? Je ne crois pas. Mais de la salive, nous en avons tous. Mais il ne l’use pas à faire des discours, à dire des choses à l’aveugle. Rien pour lui « expliquer » comment il faudrait qu’il prenne sa situation, rien pour lui dire « ça ira bien, tu verras, tu vas t’en sortir ». Non, la salive ne lui sert pas à faire des mots à peu de frais. Elle lui sert à faire de la boue avec le sol. Le mot que je traduis par « boue« , en grec [pèèlos], signifie aussi bien  toute matière liquide épaisse : la boue, la fange, la lie de vin. C’est aussi l’argile, la glaise, et chez beaucoup d’auteurs la matière dont l’homme est formé ! Car ce n’est pas que dans le deuxième récit de la Genèse que l’homme est fait avec de la terre humide, c’est un lieu commun dans l’antiquité. Et ensuite, cette matière fangeuse, cette argile, il l’étale, il l’applique sur les yeux : le verbe évoque ce que l’on fait avec un onguent, une crème, une pommade. C’est bien un geste de guérison, fait avec les moyens du bord, et néanmoins avec une portée symbolique très forte : comme si le modelage initial n’avait pas été fini, comme si la main mythique de celui qui a fait l’homme n’avait pas tout-à-fait achevé son œuvre, son action, justement. L’action de l’homme sur l’homme, à la portée de tous, est une action qui achève de faire de nous des humains. Ouvrir les yeux, rendre la vue, enseigner à voir (car cet homme n’a encore jamais vu), c’est construire l’homme, continue de le créer.

     et lui dit : «debout, va [te] laver dans la piscine de Siloé (qui veut dire envoyé)». L’usage de la salive pour parler n’intervient qu’après, et pour inviter à l’action aussi ! Il y a dans ce passage une vigueur, une force, une jeunesse assez extraordinaires. Je ne peux m’empêcher de penser encore une fois au personnage d’Angelo, dans Le hussard sur le toit, qui ne cesse d’agir tout au long de l’épidémie de choléra, et qui fait contraste par sa liberté, sa compassion et sa force avec tous ceux qui se laissent écraser par la calamité et les ordres. J’ai traduit l’ordre [hupagé] par deux mots, « debout, va !« , mot à mot c’est « porte-toi« , « transporte-toi« . Il ne s’agit jamais de « tout faire » pour quelqu’un qui ne pourrait « rien faire » : mais ce que l’homme frappé peut faire, il faut qu’il le fasse. Il faut qu’il se mette lui-même en action, autant qu’il peut. L’action est communicative : celui qui secourt en a l’initiative, mais pas l’exclusive. Remettre l’homme debout, c’est justement l’inviter à l’action en sa propre faveur, et bientôt en faveur des autres, car on a toujours quelque chose à apporter. L’invitation est à l’action de laver. C’est étonnant : il étale une boue de fortune sur les yeux, là où est le mal, d’un homme, et invite celui-ci à se débarrasser au plus vite de ce qu’il vient de faire. Comme si l’action de l’un devait remplacer l’action de l’autre. J’ai fait quelque chose pour toi, fais toi aussi pour toi-même, et même le contraire ! La « piscine« , c’est le « bain« . On comprend aisément que les lecteurs y aient vu une allusion au baptême, qui signifie plonger.

Sant'Angelo in Formis, Cieco nato, 1070
Guérison de l’Aveuglé-né, fresque (1070), basilique de Sant-Angelo in Formis.                              C’est le même homme, avec la même posture, qui est tantôt se laissant faire, tantôt faisant lui-même. Et cette symétrie suggère que le Christ est lui aussi le même, sous la forme de la fontaine et de la vasque. Les disciples, au regard défiant, de l’autre côté ont tout simplement disparus : voyant, l’homme en est délivré.

     Il s’en va donc et se lave et il va voyant. » L’homme joue le jeu. On se rend compte à ce point du récit qu’il a parfaitement accepté tout ce qui lui arrive, tout ce qu’on lui fait. Il n’a rien demandé, il n’a pas dit un mot jusqu’à présent, il a accepté qu’on parle de lui devant lui, sans protester quand il s’agissait de le soupçonner, sans se réjouir quand les soupçons étaient écartés. Il est resté entièrement passif. Passif, d’ailleurs, au point que j’abuse un peu en disant qu’il a accepté, car accepter c’est tout de même agir. Mais à ce point, quand il s’en va et se lave, on peut légitimement dire qu’il accepte et qu’il agit. Remarquons que c’est une injonction d’éloignement qui lui est faite : s’en aller. Jésus ne dit que très rarement « viens« , il ne dit jamais « arrive« , il dit très souvent « va« . L’homme donc s’écarte de qui lui a fait quelque chose. C’est comme pour une naissance, il faut qu’il y ait séparation. Comment va-t-il à la fameuse « piscine » ? Comme un aveugle sans doute, avec ses propres modes de circulation, à son rythme, peut-être en étant parfois aidé, mais avant tout comme quelqu’un qui est responsable de lui-même. Ce qui compte, c’est d’aller : il fait usage de la liberté qu’il a, avec les modalités de celle-ci dues à sa condition. Arrivé, il « se lave« , la voix moyenne du verbe, en grec, indique l’implication de l’agent dans l’action. En français, cela fait souvent passer le verbe d’une forme simple à une forme pronominale : il s’agit surtout de souligner que l’homme prend vraiment en charge l’action qui lui est indiquée, c’est lui qui fait désormais, et il se débarrasse de cette boue qu’il a sur le visage, et du crachat qu’elle contient. Et  quand il s’est impliqué dans l’action, il va toujours, mais cette fois-ci « en voyant« . Tout à la fois, l’homme a été guéri de son aveuglement et s’est guéri de son aveuglement. Les deux à la fois. Passer à l’action change tout.

Êtres de désir : dimanche 15 mars.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Il se passe maintenant quelque chose de massif : nous étions en compagnie de Matthieu et de son témoignage, malmené certes mais tout de même nous étions avec lui. Voilà que pour trois semaines nous changeons de planète, ou plutôt voilà que trois grosses météorites, fragments de la même planète, nous tombent dessus ! Trois passages de l’évangile de saint Jean. L’explication n’est pas dans les textes eux-mêmes, ni même dans l’histoire ou le mystère de Jésus : il s’agit d’une trace médiévale de la préparation au baptême des adultes. Les médiévaux, dans la construction de la liturgie, ont déployé la célébration du baptême sur l’ensemble du temps du carême, donc de la préparation à Pâques (où ont lieu les baptêmes, traditionnellement). Plusieurs dimanches qui précèdent se sont vus érigés en célébration de « scrutins » (l’idée est celle de l’élection, du choix) déployant chacun un aspect de ce que la théologie médiévale du baptême mettait en avant. Et un texte d’évangile a été à chaque fois placé comme illustration de cet aspect du baptême. Ce sont ces trois évangiles, tous pris chez Jean, que nous allons trouver aujourd’hui et les deux semaines prochaines.

     Le texte d’aujourd’hui se situe, dans l’évangile de Jean, lors de l’un des nombreux aller-retours de Jésus entre la Judée et la Galilée (les trois autres témoignages sont plutôt construits autour de l’idée d’une grande montée à Jérusalem qui se finit par la passion, la mort et la résurrection). Il s’agit néanmoins, chez Jean, plus d’un rythme que d’un vrai récit : ici, précédemment, Jésus a eu tout un entretien de nuit avec Nicodème, mais où la chose se passe, difficile de le savoir. On imagine que c’était en Judée, peut-être même à Jérusalem qui sait ? On le déduit du fait qu’il nous est dit maintenant que Jésus préfère quitter la Judée parce que le bruit court qu’il fait plus de disciples que Jean-Baptiste, et que ce bruit est parvenu aux oreilles des Pharisiens. Sans doute se sent-il menacé par eux de ce fait, et préfère-t-il s’éloigner dans la « zone grise » de la Galilée, plus éloignée des centres du pouvoir. Or pour s’y rendre, il doit traverser la Samarie, et le texte qui nous est donné se situe à ce moment, dans la traversé de la Samarie.

Mon modeste commentaire :

     « Il arrive donc dans une ville de Samarie appelée Sychar proche du domaine qu’avait donné Jacob à son fils de Joseph. Là était en effet la source de Jacob. » Sychar est, selon toute vraisemblance, la Sichem de la Bible, une ville assez proche de la Naplouse d’aujourd’hui, en plein territoire palestinien. Cela fait un contact entre la situation d’alors et celle d’aujourd’hui : autant les Samaritains étaient rejetés par les Juifs d’alors, autant les Palestiniens par nombre d’Israéliens d’aujourd’hui (les raisons sont toutefois bien différentes, et l’histoire aussi). Mais le Juif Jésus est bien là, dans cette ville.

     Jean rappelle que nous sommes à proximité d’un domaine donné par le patriarche Jacob à son fils Joseph : la Genèse rapporte bien que Jacob a acheté un champ à Sichem pour cent pièces d’argent (Gn.33,19) et qu’il y a élevé un autel au dieu El, elle rapporte aussi que Sichem est pillée par deux des fils de Jacob pour une sombre histoire matrimoniale, et aussi que c’est là que toute la tribu Jacob enfouit ses « dieux étrangers » avant de monter à Béthel sacrifier à El. Sichem est encore le lieu où Joseph vient chercher ses frères, « où sont mes frères ? » : mais il les trouve plus loin, et c’est plus loin, à Dotane, qu’ils le jettent dans une citerne avant de le vendre à des caravaniers. Enfin, Sichem est donnée par Jacob à Joseph avant de mourir (Gn.48,22), et est d’ailleurs présentée comme une colline. Mais il n’est pas question de source : sans doute s’agit-il d’une tradition juive ? En tous cas, nous ne voyons pas bien la portée que peut avoir cette précision, faute de … sources !

     L’image de la source est néanmoins une image très forte. Dans la Genèse, c’est plutôt Isaac qui est le spécialiste du forage des puits. Origène, un grand auteur du III° siècle, commente ainsi la chose : « Quiconque d’entre nous administre la parole de dieu creuse un puits et cherche de l’eau vive dont il puisse réconforter ses auditeurs. Si donc je me mets moi aussi à expliquer les paroles des anciens, si j’y cherche un sens spirituel, si j’essaye d’enlever le voile de la loi et de montrer que ce qui est écrit a un sens allégorique, pour ma part je creuse des puits […] Ne cessons jamais de creuser des puits d’eau vive. Et en expliquant tantôt de l’ancien, tantôt du nouveau, rendons-nous semblables à ce scribe de l’Evangile dont le Seigneur a dit qu’il tire de ses trésors des choses nouvelles et des choses anciennes. » Mais en fait, Origène voit surtout dans Isaac une figure de Jésus, celui qui fait vraiment accéder aux secrets du dieu, et surtout celui qui nous apprend à creuser, à chercher : « Il a donc ouvert les puits et nous a appris à ne pas chercher Dieu dans un lieu déterminé, mais à reconnaître que « sur toute la terre un sacrifice est offert à son nom ». C’est maintenant en effet « le temps où les vrais adorateurs adorent le Père », non plus à Jérusalem ni sur le mont Garizim, « mais en esprit et en vérité ». Dieu n’habite donc pas dans un lieu ni sur la terre, il habite dans le cœur. Tu cherches la demeure de Dieu ? Un cœur pur, voilà sa demeure. » Et de ce fait, c’est en chaque être humain qu’un puits peut être creusé pour accéder à la source : « Remarque qu’il se trouve aussi que chacune de nos âmes contient un puits d’eau vive, il y a enfouis en elle un certain sens céleste et l’image de Dieu. […] Maintenant qu’est venu notre Isaac, accueillons sa venue et creusons nos puits ; rejetons-en la terre, purifions-les de toute ordure, de toute pensée fangeuse et terrestre : nous trouverons en eux l’eau vive, cette eau dont le Seigneur dit « Celui qui croit en moi, des fleuves d’eau vive couleront de son sein. » […] Car il est là, le Verbe de Dieu, et son opération actuelle est d’écarter la terre de chacune de vos âmes et d’ouvrir ta souche. Il est en toi, en effet, et ne vient pas du dehors, comme aussi « le royaume de Dieu est en toi. » (ORIGENE, Homélies sur la Genèse, XIII, Sources Chrétiennes 7bis, © Cerf, 1985)

     « Jésus donc, fatigué par le voyage, était assis tel que, à la source ; c’était environ la sixième heure. » Jésus est fatigué, ou lassé, ou encore dégoûté (le mot a les trois significations), par le voyage. Se rendre ainsi en peu de temps de Judée en Galilée ne se fait pas sans effort; et Jésus ne manque pas d’éprouver ce que tout un chacun éprouverait en pareille situation, la situation somme toute d’un réfugié, contraint à fuir un pouvoir qui le menace. La fatigue ou autre est même grande : l’adjectif est en fait une forme verbale du parfait, elle indique une mesure comble, accomplie. Bref : ras-le-bol, au sens fort. Il s’est assis à la source : le mot indique bien un jaillissement d’eau vive, même si elle est profonde, car la suite va nous apprendre qu’il faut aller la puiser au fond d’un puits. Nous connaissons plus les puits qui font accéder à une nappe phréatique, d’eau stagnante donc. Mais là, il s’agit bien d’une source, mais cachée dans la profondeur de la terre. Il ne s’est pas changé, il ne s’est pas apprêté, il s’est juste posé là comme il était. En plus, nous sommes au milieu de la journée : on peut imaginer la soif qui l’étreint et de par la chaleur, et de par la fatigue. Et on peut imaginer encore plus alors la frustration d’être à la source mais de ne pas pouvoir boire, n’étant pas équipé ! Avoir soif, avoir très soif, à côté d’une source… C’est presque le supplice de Tantale.

     « Vient une femme de la Samarie pour puiser de l’eau. » Voilà la situation tout-à-fait établie. Lui est seul, fatigué, assoiffé et sans moyen. Vient une femme –qui, dans l’esprit du temps, ne devrait pas, seule, s’approcher d’un homme seul–, issue de la Samarie –qu’un Juif ne devrait pas fréquenter ; encore moins un maître d’enseignement : mais cela s’étend aussi au fait qu’elle soit une femme–, mais qui est équipée de ce qu’il faut pour puiser. En pareille situation, quoiqu’avec moins de raisons les séparant, s’était déjà trouvé Eliézer, le serviteur d’Abraham, envoyé par celui-ci pour trouver une épouse à Isaac son fils. Eliézer s’était posté près du puits et avait résolu que la femme qu’il solliciterait pour lui donner à boire et qui accepterait, non seulement pour lui-même mais aussi pour ses chameaux, serait celle à laquelle il s’intéresserait. C’est que ce moyen créait d’emblée une rare sélection : a priori, elles n’écouteraient ni un homme ni un étranger. Et quand il demande à boire à Rebecca, « Elle répondit : « Bois, mon seigneur. » Et, de la main, elle s’empressa d’abaisser la cruche pour lui donner à boire. Quand elle eut fini de lui donner à boire, elle dit : « Pour tes chameaux aussi, j’irai puiser jusqu’à ce qu’ils aient bu à satiété. » Elle s’empressa de vider la cruche dans l’abreuvoir et courut de nouveau chercher de l’eau au puits. Elle puisa ainsi pour tous les chameaux. » (Gn.24,18-20).

Drouet - Christ et Samaritaine
Gervais DROUET, Le Christ et la Samaritaine, 1655, 98 cm, pierre, taille directe. Toulouse, Musée des Augustins. Il se fait moindre en exprimant son désir, mais déjà tout entier il est source et son vêtement semble déjà ruisseler. Elle a déjà le regard qui se perd, à la recherche de son désir qui n’est qu’à la mesure de celui qui l’a faite.

     « Jésus lui dit : «donne-moi à boire.» Ses disciples en effet l’avaient laissé pour la ville afin d’acheter de la nourriture. » C’est lui qui prend l’initiative. Et il le fait par une demande, il ose dire ce qui lui manque, avouer sa soif. Il exprime son désir. Et il le fait non d’une manière très générale, à la cantonade,  mais bien en s’adressant à cette femme en particulier. Au-delà de toutes les préventions et de toutes les barrières. C’est magnifique ! Oser adresser à un(e) autre son désir profond, vital. En général, plus c’est profond, moins on ose le dire, même se le dire à soi-même : il y a quelque chose de brutal à formuler ce genre de choses, quelque chose d’inconvenant. Peut-être aussi qu’on sent l’aspect capital de telles demandes, être repoussé c’est mourir, en quelque mesure. Il y a ainsi des désirs qui sont si essentiels qu’on préfère les taire plutôt que se voir mal accueillis. Cette soif est mise en contraste avec la phase qui suit : les disciples sont partis acheter de la nourriture. D’une part, ils « l’avaient laissé« , ils ont préféré la quête de nourriture à sa compagnie (ils auraient pu se répartir…). D’autre part, ce qu’ils vont chercher ne pourrait répondre au désir de Jésus : c’est de la nourriture, non à boire, qu’ils vont chercher. Et puis ils vont acheter, faire le marché. Jésus demande un don, c’est aussi d’une gratuité qu’il a soif. Les trois petits mots (donne, à-moi, boire : littéralement) disent autant le désir de gratuité que la nature personnelle de la demande ainsi que la soif.

     « Lui dit donc la femme, la Samaritaine : «Comment toi, qui es Juif, peux-tu demander à boire à moi, qui suis une femme samaritaine ?!» Les Juifs en effet n’ont pas de relation avec les Samaritains. » Jésus est fraîchement reçu. Il se dévoilait, il prenait un risque : mal lui en a pris. Il y a de l’étonnement chez cette femme, sans doute aussi de la prévention : l’absence de relation est à double sens, on ne franchit jamais simplement les barrières sociales. Reste que Jésus reste avec sa soif ardente, reste aussi qu’il s’est exposé et se voit pour le moment opposer un refus. « Jésus répond et lui dit : «Si tu te représentais le présent du dieu et qui est celui qui te dit : ‹donne-moi à boire›, toi tu lui demanderais et à toi il donnerait de l’eau vive». » La fin de la phrase est assez claire : si la situation était inverse, je n’aurais pas hésité un seul instant : à ta demande, je te donnerais à boire, sans hésiter, sans tergiverser. Mais comment la situation serait-elle inversée ? N’est-ce pas une hypothèse irréelle, impossible, une pure supposition ? Eh bien non : c’est juste l’effet d’une ignorance : « si tu te représentais… » Le verbe [éïdoo], c’est d’abord voir de ses yeux, examiner. C’est quand ce verbe est au parfait (ce qui est le cas ici) qu’il prend aussi le sens de savoir, être instruit de, mais aussi sentir. Cette femme de Samarie ne voit pas, elle ne sent pas les choses, elle ignore ce qui est devant elle.

     Et qu’est-ce qui est devant elle ? La façon dont Jésus formule les choses laisse entendre comment lui-même les comprend. Lui, en présence d’une autre personne, la voit comme un cadeau, un présent, un don du dieu. Et c’est cela qui ouvre, et c’est cela qui fait oser la confiance, et c’est cela qui fait se livrer. Car si nous devions prendre l’initiative, si nous devions toujours faire l’effort de nous ouvrir, de nous découvrir, de nous livrer, sans doute n’y arriverions-nous jamais, ou si rarement. Mais si tu vois l’autre comme un don, comme un cadeau du ciel alors non seulement tu oses à cause de celui qui te fait cadeau, mais même ta situation n’est plus la même, ce n’est plus toi qui as l’initiative. Tu ne fais plus que répondre à un autre qui, lui, a osé. Jésus livre ici un secret précieux : comment lui-même a osé s’ouvrir à l’inconnu (en général), et à l’inconnue (en particulier). Et si, évidemment, son interlocutrice était dans la même disposition d’esprit, sans doute aurait-elle été la première à demander, à s’ouvrir.

     Un seul hic : comment aurait-il pu, sans outillage adéquat, lui donner … de l’eau vive ! La femme remarque immédiatement cela, et on la devine avec l’air un peu amusé, peut-être même le sourire un peu narquois. Mine de rien, il est toujours flatteur de s’entendre dire qu’on a besoin de vous, et du coup tentant de faire sentir que c’est bien le cas, d’insister sur sa propre supériorité : « seigneur, tu n’as même pas de seau et le puits est profond : d’où as-tu donc l’eau, la vive ? Tu serais donc plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné le puits, et qui en a bu, ainsi que ses fils et ses bêtes ?« . Le « seigneur« , c’est un « monsieur« , tout simplement. Mais on voit bien le ton qui tourne à l’ironie? Allons donc, mon bon monsieur, ne joue pas à ça avec moi ! Comment irais-tu la prendre, ton eau ? Tu n’as rien, pas de seau, pas d’écope, rien. Et tu ne vas pas descendre dans le puits ! Jacob, le patriarche lui-même, avait des moyens et il a dû faire creuser pour en arriver à l’eau, à la source enfouie. Et toi, tu y arriverais sans moyen ? Allons !… Voilà un dialogue fort mal engagé. Quand vient le ton de l’ironie, vient une distance qui n’est pas près de se réduire.

     Mais en effet, elle a bien visé, et c’est ce que Jésus relève. Elle a repéré qu’il n’était peut-être pas question que de cette eau-ci. Il poursuit : « Quiconque boit de cette eau-ci aura soif de nouveau ; celui en revanche qui boit l’eau que moi je lui donnerai, n’aura plus soif dans l’éternité, au contraire : l’eau que je lui donnerai adviendra en lui source d’eau s’élançant en vie éternelle. » Cette fois-ci, il est bien clair qu’il y a deux eaux différentes, celle-ci, qui est au fond du puits, et celle-là, une autre, dont l’appellation est à l’évidence métaphorique. La grande différence est d’abord par l’expérience qu’on en fait : l’une, celle des profondeurs de la terre, n’étanche pas définitivement la soif, il faut en reprendre, y retourner. Autrement dit, la soif reste toujours la plus forte, c’est toujours elle qui revient. Le désir n’est pas rassasié par ce qui vient des profondeurs de la terre, il se révèle indéfini. Notre soif est symbole de notre désir profond que rien ne vient combler.

     En revanche, il y a une autre eau, que lui promet, et qui a un pouvoir étonnant : elle est plus grande que le désir et l’absorbe tout entier. Voilà une mise au point étonnante et très originale. Le bouddhisme a bien une doctrine du désir : c’est que, constatant que rien ne le comble, il est source de souffrance. Et le mieux est de le faire taire, de ne plus l’éprouver, de ne plus rien désirer. L’évangile de Jean dit tout autre chose : le désir, c’est l’homme. Nous sommes chacun un être de désir, le nier c’est nous nier nous-mêmes. Mais reconnaître nos désirs, mettre des mots sur eux, vivre avec eux même insatisfait, c’est se révéler à nous-mêmes, comme dire nos désirs c’est se révéler aux autres. Surtout, surtout, ne pas les nier : rester des assoiffés, garder la bouche ouverte, attendre ce qui étanchera vraiment notre soif, le désirer de tout notre être. Le désir fera grandir l’être, et plus grand il sera, de plus il sera comblé et rassasié. Nous somme comme de grandes outres de cuir, le désir tire sur la peau et agrandit l’outre, mais une eau existe qui la remplira. Quelle promesse !

     J’ai traduit très « solennellement » [aïoone] par « éternité » : en réalité, le mot, s’il prend ce sens parfois en philosophie, désigne avant tout la durée de la vie, que ce soit une durée individuelle (alors on dirait : « toute une vie« ) ou collective (alors on dirait : « une ère, un siècle, un âge« ). Ainsi, ce n’est pas « plus tard » que l’on aura plus soif (on comprend parfois, fort mal soit dit ne passant, l’éternité) : c’est dès maintenant, c’est aujourd’hui mais à jamais. Comment cela ? Parce que le désir devient lui-même source de vie. Ça, c’est une révolution, ou une révélation. Oser vivre ses désirs, ne pas les taire, ne pas non plus les tromper en croyant les combler à peu de frais (car on peut boire à bien des sources : mais l’effet est toujours le même, toujours soif), c’est en vivre, et ce pour toute une vie. Si tu oses être un être de désir, ton désir devient ta propre nourriture, ce qui te fait vivre, et non seulement toi mais ceux qui sont autour de toi. Parce qu’alors tu vis dans une direction, tu t’élances, tu bondis : c’est le sens du verbe [allomaï], souvent traduit jaillir, mais qui veut dire clairement sauter, bondir, s’élancer. Le désir profond qui est en nous est l’élan de toute une vie. Et non seulement un élan individuel, mais un élan pour tous, une force d’entraînement à nulle autre pareille. Lecteur, quel est ton désir ? Fais-en ton élan, dégage-toi des rassasiements faciles et trompeurs, cherche-le, nomme-le, ose en vivre. De quoi as-tu soif ? C’est là qu’est ta vie.

     🙂 Si c’est de la fin du texte, je m’en occuperai une autre année, promis ! 🙂

Des représentations à la réalité : dimanche 8 mars.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Maintenant, un prodigieux bond en avant, puisque nous voilà emportés au beau milieu de l’évangile de Matthieu ! Une étape décisive a été franchie avec la décapitation de Jean Baptiste. Jésus a tenté de se retirer dans un lieu désert, mais une foule considérable l’y a rejoint, foule qu’il a fallu nourrir. Retour, controverse avec les pharisiens autour de la question de la pureté, nouvelle tentative de retrait dans l’ancienne Phénicie, du côté de Tyr et Sidon : demande de guérison d’une mère étrangère pour sa fille, bientôt suivie à nouveau par une foule nombreuse, guérisons, nouvelle multiplication des pains. Et nouvelle controverse avec des pharisiens et sadducéens qui demandent « un signe ».

     Toujours aux frontières, mais du côté de Césarée de Philippe cette fois (c’est-à-dire qu’il opère depuis la côte une sorte de grand arc vers l’est et un peu vers le sud), Jésus en vient à demander à ses disciples comment ils parlent de lui. Pierre ayant fait une belle déclaration qu’il est le Messie, il le loue pour sa foi mais récuse en même temps un tel titre et recommande qu’on ne s’en serve pas : et il commence à annoncer sa passion (ce qui est antinomique avec le titre glorieux de Messie). Et parce que Pierre n’accepte pas une telle annonce, soit qu’elle lui paraisse du pessimisme, soit qu’elle lui semble d’une modestie mal placée, Jésus le reprend vertement et ouvertement. Et d’insister : il convient, non de lui dicter sa conduite mais de le suivre, et qui plus est : le suivre en « prenant sa croix ».

     C’est suite à cet épisode-là que vient le récit qui nous est donné aujourd’hui.

Mon modeste commentaire :

     « Et après six jours Jésus prend Pierre et Jacques et Jean son frère et les fait monter dans une montagne élevée à part. » Après six jours… délai étonnant : pourquoi Matthieu met-il ce délai dans sa narration ? En mettant ce délai, il fait à la fois une séparation et un lien avec ce qui précède. Une séparation, parce qu’il y a tout de même six jours de distance, nous ne sommes pas dans la suite immédiate, nous ne sommes pas dans un enchaînement. Mais un lien, parce que justement le délai se fait bien par rapport à ce qui précède, c’est l’événement suivant dans la narration. Or on se souvient que, dans l’épisode précédent, Jésus a annoncé pour la première fois qu’il « doit s’en aller à Jérusalem et beaucoup souffrir des anciens, grands-prêtres et scribes, et être tué et, le troisième jour, se relever. » Et Pierre l’a pris à part pour le « rabrouer« , ce qui est tout de même un reproche vigoureux, suite à quoi il s’est fait remettre vertement à sa place. Comme quoi, le message a du mal à passer, message qu’il n’est pas un « messie glorieux », que sa mission et son style sont tout autres.

     Mais peut-être est-ce là précisément le lien et la distinction entre nos deux épisodes, marqué par ce « après six jours » : Pierre en particulier (mais pas seulement) veut du glorieux et bloque sur une annonce tout-à-fait opposée. Et bien cela se médite. Et le fruit de cette méditation est peut-être de passer par un biais pour lui faire entendre la même chose. Tu veux de la gloire ? Tu vas en avoir. Mais tu vas mieux comprendre de quelle nature elle est, en quoi elle consiste. Je vais te prendre, Pierre, toi et les autres, par où tu attends, et t’emmener par ce chemin vers ce à quoi tu ne t’attends pas. Il me semble que cette manière de comprendre le texte est soulignée par le verbe employé par Matthieu : c’est le même verbe que nous avons trouvé la semaine dernière pour le « transport » à Jérusalem, qui signifie à la fois « prendre avec soi » et « recevoir« . Il me semble que Matthieu nous dit que six jours après, en prenant concrètement avec lui Pierre, Jacques et Jean sur la montagne, il les « reçoit » pour ce qu’ils sont, où ils en sont, il les prend comme ils sont, et il va les « faire monter » dans une montagne très haute (la montagne, lieu traditionnel de la rencontre du dieu). Et le [kat’idiane], « à part » ou « en particulier« , peut avoir cette nuance-là, que c’est avec la préoccupation de chacun, du cheminement particulier de chacun, qu’il prend cette initiative.

     « Et il est métamorphosé devant eux, et brille sa face comme le soleil, ses vêtements quant à eux deviennent blancs comme la lumière. » Il n’est affirmé nulle part dans le texte de Matthieu que cette transformation ait lieu en haut de la montagne, ce peut-être aussi bien durant la montée. Car ce qui compte, c’est qu’ils soient en phase ascendante. L’enchaînement rapide, presque brutal, de Matthieu donne cette impression. C’est tout de suite qu’ils voient cette métamorphose, et ce n’est que le début de leur voyage. La [morphè], c’est la figure, l’espèce : ce n’est pas qu’un contour, une extériorité, mais la spécification d’un être par ce qu’on en perçoit. Quand on dit à quelqu’un : « Ah ! Tu m’as l’air en forme ! », ce n’est pas d’une description des contours de sa silhouette qu’il s’agit (« En forme de quoi ? » pourrait-on répondre plaisamment), mais de la perception à certains signes d’une bonne santé générale, d’un allant, d’un dynamisme profond. C’est cela qui est changé dans la « métamorphose » : les signes sont donnés de l’état profond.

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Lewis BOWMAN, la Transfiguration. Nos yeux sont saturés de lumière, à peine reconnaît-on des formes. Bientôt la nuit va envahir les yeux et c’est par la foi seule que se rencontrera le vrai Jésus, au-delà de toute représentation.

     Dans « La Métamorphose » de Franz Kafka, « En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. […] » Et le lecteur va vite comprendre qu’en fait, Gregor Samsa donne désormais les signes de ce qu’il est devenu dans une société qui l’a déshumanisé, il refuse maintenant de tout son être de se plier à ce qu’on a fait de lui, et il révèle par là la cruauté du monde technicien et matérialiste qui ne jure plus que par l’avoir. La métamorphose de Jésus, elle, révèle son être tout lumineux, « brille son [prossoopone] comme le soleil« , c’est-à-dire ce que l’on présente lorsqu’on rencontre quelqu’un : sa face, son endroit, ce que l’on offre à l’autre et qu’il a face à soi. Voilà la gloire messianique attendue par Pierre et les autres, et même plus encore. Le soleil, source de chaleur et de lumière, condition incontournable de la vie, aspiration de tous les êtres qui poussent vers lui : voilà ce qu’offre le maître à ses disciples. Qui plus est, cette lumière est communicative, « ses vêtements quant à eux deviennent blancs comme la lumière« . Ce messie attendu, ce fils de l’homme espéré, les voilà tous deux un seul être céleste, rayonnant, redoutable, incomparable. C’est d’autant plus lui qu’il a manifestement ce pouvoir transformant attendu, ce qu’il touche (ou qui le touche) reçoit la vertu même dont il est la source.

     « Et voici qu’apparaît à eux Moïse et Elie qui conversent avec lui. » Nouvelle étape, il n’est pas seul. Dans l’éblouissement de soleil et de lumière, dans cette clarté aveuglante, leurs yeux aperçoivent deux « monstres sacrés », les personnalités fondatrices de leur pratique religieuse et de leur univers spirituel. Le verbe [laléoo], employé ici, a certes la signification de parler avec, de converser, mais il sous-entend fondamentalement le son, en son sens propre et premier c’est même prononcer des sons inarticulés. On comprend donc que les trois disciples font non seulement une expérience visuelle, celle d’une lumière aveuglante –et c’est dire justement qu’ils ne voient pas grand-chose !–, mais aussi une expérience auditive, au départ sans doute peu distincte, mais qui le devient et rend témoin d’une conversation.

Notons une chose au passage : Matthieu est tout de même un écrivain de grande qualité, il nous fait changer insensiblement de point de vue. Nous étions jusqu’à la phrase précédente au point de vue de Jésus, de ce qu’il décide, de ce qu’il fait, et nous voilà maintenant sans presque nous en rendre compte du côté des disciples, de l’expérience qu’ils font. Ils constatent, et le lecteur avec eux, que Jésus est tout-à-fait comme ils le désiraient,  plein de gloire et de lumière, mais que du coup ils ne le voient plus, leurs yeux en sont saturés. Ils n’en meurent pas comme Sémélé, qui voulait voir son amant Zeus tel qu’il est en réalité chez les dieux, et qui s’en trouve foudroyée, mais leurs pauvres yeux confirment, par la compagnie qu’ils lui voient maintenant, le statut exceptionnel de celui qu’il suivent. Cependant la réalité les contraint à changer de sens pour continuer de percevoir, ils doivent passer sur l’ouïe, s’appuyer sur ce qu’ils entendent plus que sur ce qu’ils voient. C’est ce qui ouvre à la foi, qui « vient de ce qu’on entend« .

     « Or proposant, Pierre dit à Jésus : seigneur, il est bon que nous soyons ici ; si tu veux je ferai ici trois tentes, pour toi une et pour Moïse une et pour Elie une. » Dans ce contexte Pierre, à la parole souvent prompte, fait une offre. Sa prise de parole révèle une ambiguïté. « Il est bon que nous soyons ici« , c’est à la fois : « Tu en as de la chance de nous avoir, je suis l’homme de la situation, regarde un peu ce que je peux faire pour toi et eux, en serviteur zélé », et en même temps c’est : « Hmm ! Quel bonheur d’être là, d’assister à cela, d’être dans le secret d’une telle grandeur ! ». Pierre est prêt à être le serviteur, ici, c’est une bonne manière d’assurer sa place et de participer à ce moment hors du temps et qu’il souhaite manifestement sans limite. Dresser les tentes, c’est arrêter la marche : c’est ce que les Hébreux faisaient au désert quand ils faisaient étape, c’est ce que les Juifs d’alors et d’aujourd’hui commémorent lors de la Fête des Tentes, la Pentecôte (c’est-à-dire cinquante jours après la Pâque). Et toujours on dressait au milieu du camp la fameuse Tente de la Rencontre, celle où Moïse rencontrait et parlait « bouche à bouche » (littéralement) avec le dieu, exactement comme fera après Elie sur la montagne de l’Horeb. Pierre, peut-être, se verrait bien en Josué, ne quittant pas la Tente.

     « Lui parlant encore, voici qu’une nuée lumineuse les obombre, et voici une voix hors de la nuée qui dit : celui-ci c’est mon fils, le chéri, que j’approuve : écoutez-le. » Pierre voudrait arrêter le temps, arrêter l’expérience, rester toujours à ce qui correspond si bien à tout ce qu’il a espéré, à ce qui lui a fait faire des reproches appuyés à Jésus qui se laissait aller à annoncer que tout cela finirait mal. Mais la montée continue, on n’est pas au sommet encore de cette montagne, de cette rencontre. Il parle encore, il n’a pas le temps de finir de dire ce qu’il veut, que déjà « une nuée lumineuse les obombre » tous. La nuée lumineuse, c’est celle qui guidait le peuple hébreu à sa sortie d’Égypte, c’est celle qui s’est intercalée entre l’armée égyptienne et le peuple, le temps que s’ouvre la mer, c’est celle qui les a guidé jusqu’à la montagne de la Rencontre. La signification est clairement pascale, il s’agit de sortir d’un pays d’esclavage et d’aller à la rencontre du dieu qui les conduit. Esclave d’une représentation ? Or le peuple jamais n’était entré dans la nuée, seul Moïse a fait cette expérience en montant sur la montagne, vers ce sommet plein d’éclairs qui faisait peur à tous : lui est entré dans la nuée.

     Cette nuée était lumineuse, elle était ombre épaisse le jour et colonne de feu la nuit. Dans la lumière environnante, elle apparaissait épaisse, obscure, mystérieuse. Mais dans la ténèbre environnante, elle apparaissait lumineuse, flamboyante. Pierre ne voyait déjà plus celui qu’il suivait parce qu’il était déjà aussi aveuglant que le soleil, maintenant il ne voit plus rien du tout, les disciples ne se voient plus les uns les autres. Comme dit Homère dans l’Odyssée, « la nuit tombe du ciel« . Ils avaient commencé d’entendre, voici qu’ils n’ont plus que l’ouïe à leur disposition. L’absence de vision les délivre de toute représentation, de l’esclavage de l’imagination en la matière. Et justement c’est une voix qui se fait entendre maintenant, une voix qui sort de la nuée. Et ce que dit la voix, c’est mot pour mot, sans en rien changer, ni un iota ni un accent, ce qu’a dit au baptême de Jésus la voix qui sortait du ciel (Solidarité à tout va : dimanche 12 janvier.).

     Ces paroles étaient une confirmation du choix de Jésus, non de se faire grand et apparent, non de réaliser avec ostentation et puissance sa mission, mais de se faire humble et solidaire de tous, de rejoindre le dernier de tous, de rejoindre le dernier des pécheurs. Voici donc la confirmation renouvelée à l’oreille des disciples : ils entendent, comme jamais on entend, dans la terreur et l’obscurité totale, le ciel effacer toutes les représentations qu’ils ont dans l’esprit et l’imaginaire, dans l’espoir et l’attente, et n’imprimer QUE ce choix de Jésus de la solidarité totale avec les pécheurs, quel qu’en soit le prix. C’est à ce prix que, encore et toujours, le ciel reconnaît Jésus pour son fils authentique, « c’est bien mon fils, celui-là, pour faire une chose pareille ». Un père s’émerveille des trouvailles et des initiatives de son fils, et trouve sa joie dans l’évidence que celui-là a dans le cœur ce que lui-même a dans le cœur. Et pour nous aussi, encore aujourd’hui, rejoindre Jésus sera toujours partir de là, de son choix fondateur. Et faire ce choix avec lui.

     Mais il y a aussi un ajout, une coda : l’injonction « écoutez-le« . Cela, c’est pour les disciples. Vous avez faits maintenant l’expérience de son authenticité divine, céleste. Vous vous êtes vus confirmer que c’est bien en faisant ce qu’il fait qu’il est authentique image du père, fidèle à sa mission reçue du ciel. Non en se séparant ou se distinguant des autres hommes, mais bien en les rejoignant, sans se préserver en rien, sans se mettre à l’abri, sans garder la moindre réserve. Il est trop ce qu’il est pour perdre rien à ce jeu. Mais ce qu’il ne faut pas perdre, ce n’est pas soi : ce sont les hommes. Ceux-là, il ne faut pas les perdre. Alors écoutez-le ! En lui je vous dis tout, et après lui je n’ai plus rien à vous dire. La parole qu’il est, épuise totalement tout le message que j’ai à vous faire entendre. Videz-vous de vos représentations, de vos images, de vos exigences à son égard. Suivez-le, écoutez-le, laissez-le vous redessiner tout entier. Vous non plus, ne cherchez pas à vous distinguer des autres hommes, ne cherchez pas des rites ou des pratiques qui vous mettent à part, ne cherchez pas des luttes ou des oppositions qui vous situent toujours comme si vous étiez en dehors du monde. Montres-vous au contraire solidaires, compréhensifs, unifiants. Ne cherchez pas à vous préserver, mais « tout à tous« , non pas en maîtres qui savent et qui dictent, mais en disciples qui écoutent et qui apprennent.

     Exigence terrible, absolue, effrayante : « Et en entendant les disciples tombent sur leur face et ont terriblement peur. » Le fait de tomber sur sa face, sans force, c’est la réaction classique, biblique, de qui est en présence du dieu : il ne peut tenir sur ses pieds, il s’effondre. C’est le dieu qui doit le relever, sans quoi il reste sans force. Matthieu a une manière particulière de le dire : tout-à-l’heure ils voyaient la « face » de Jésus (que pourtant ils suivaient…!), maintenant ils tombent sur la leur. C’est leur apparence, leur contenance qui s’effondre, ce qu’ils présentent dans une rencontre. La rencontre du dieu dans la nuée a fait se dissoudre leur image, celle qu’il donnent d’eux-mêmes. Ils sont en quelque sorte dans la nudité de leur être, sans calculer leur apparence, sans plus pouvoir maîtriser leur image. Et en même temps, ils en sont délivrés. Se joue déjà pour eux ce qui se rejouera à Jérusalem, quand la sombre nuée les prendra tous sous son ombre (« Depuis la sixième heure, une ténèbre survient sur toute la terre… » Mt.27,45) et que pas un n’aura le courage de se tenir là car dès avant, dans la nuit de Gethsémani, ils se seront enfuis (« Alors les disciples, tous, le laissent et fuient. » Mt.26,56).

     Mais pas plus ici que là l’expérience ne s’arrête à ce stade. « Et Jésus s’approche et les touchant dit : levez-vous et n’ayez pas peur. » Désormais, c’est le sens du toucher qui est le moyen adapté, celui de la plus grande proximité, là où la vue était celui de la plus grande distance. Jésus est dans le mouvement même de celui qui se fait proche et solidaire : pour eux aussi il est celui qui se tient tout proche, qui vient au contact. De la vue et de la représentation, ils sont passés à la foi et à l’ouïe : les voilà maintenant dans la présence et le contact. Et son ordre cette fois les relève, les réveille, les ressuscite (c’est le même mot), en même temps qu’il les délivre de toute peur. Au fond, tant qu’ils tenaient à la représentation qui était la leur, ils avaient des raisons d’avoir peur : peur qu’on la leur enlève, peur d’en être frustré. Mais à présent, ils n’ont plus rien à perdre, ils ont juste à s’ouvrir à ce qui leur est donné, au Jésus véritable et à sa manière de mener sa mission, pour la faire leur.

     « Or levant leurs yeux, ils ne virent personne sinon Jésus même, seul. Et descendant de la montagne, Jésus leur ordonne en disant : ne dites à personne la vision jusqu’à ce que le fils de l’homme se lève d’entre les morts. » L’effet de cette expérience, c’est qu’ils voient Jésus, tel qu’il est, et qu’ils ne voient plus que lui. Ils le voient sans leurs a priori, sans leur pré-interprétation du personnage ou de son rôle. Et désormais l’expérience s’achève, ils « débarquent » de la montagne et de tout ce qu’elle représente, du lieu initiatique où Jésus les a fait évoluer. Retour dans la « vraie vie ». Et premier ordre : ne pas parler de cette expérience. Comme précédemment il leur avait commandé de « ne dire à personne qu’il est le messie » (Mt.16,20). Les autres non plus, il ne faut pas les conduire sur de fausses pistes, mais les accoutumer à accueillir au plus près d’eux celui qui se fait proche, qui se fait solidaire, qui a choisi de n’être jamais séparés de nous.

Rester libre de la fascination : dimanche 1er mars.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous sommes toujours dans le témoignage de Matthieu, mais voilà ce témoignage encore malmené : nous effectuons un retour en arrière. Nous retournons dans la première partie de l’évangile, celle des débuts. Nous avons eu l’apparition et la prédication du Baptiste (Refaire chanter sa vie : dimanche 8 décembre.), nous avons eu le baptême de Jésus par ce même Jean-Baptiste (Solidarité à tout va : dimanche 12 janvier.), nous avons maintenant le retrait de Jésus au désert, jusqu’à l’arrestation du Baptiste où il prendra sa suite dans son ministère de prédication, sans pour autant mettre ses pas dans ceux du précurseur (Un groupe orienté et ouvert : dimanche 26 janvier.). 

Mon modeste commentaire :

     « Alors Jésus est conduit en haut dans le désert par l’esprit pour être éprouvé par le diviseur » Cet « alors » fait immédiatement suite à la déclaration de la voix venant des cieux, au moment où Jésus remonte hors de l’eau du Jourdain : « Celui-ci c’est mon fils, le chéri, que j’approuve. » Ainsi la forme passive du verbe qui suit, qui laisse entendre que c’est le dieu qui fait l’action, introduit une continuité dans l’initiative divine. La voix venue du ciel approuve le choix de solidarité entière de Jésus, revendiqué pour cela-même comme fils digne et chéri, comme vraie image de son père. Son choix n’est pas celui d’un membre du groupe qui cherche à s’en extraire, à se situer à part : bien au contraire, assumant paisiblement et librement sa différence d’être sans péché, il fait tout pour se plonger dans le groupe des humains et être le plus proche possible de chacun des pécheurs. Et cette même voix le « conduit en haut« . [anagoo], c’est bien conduire, et le préverbe [ana-] peut signifier « de bas en haut » ou « en arrière, à nouveau ». Le deuxième sens semble à exclure, Matthieu ne nous ayant parlé antérieurement à aucun moment d’un passage au désert.  L’idée est donc l’autre, celle du mouvement de bas en haut. On est déjà dans un mouvement pascal : Jésus est descendu jusqu’au lieu le plus bas du monde à ciel ouvert, il est descendu dans les eaux, il est descendu, lui qui est sans péché, au milieu des pécheurs pour être solidaire de tous. La voix le conduit de bas en haut, le caché est élevé aux regards de tous, le chéri est attiré sur le cœur de qui le chérit. Et quand il est soulevé, élevé, c’est tous les êtres humains qui le sont, du fait de sa solidarité entière avec eux tous.

     Avec ce sens du préverbe [ana-], notre verbe [anagoo] a des sens dérivés. Il peut vouloir dire faire monter, gagner le large (la profondeur), gagner l’intérieur (des terres), déployer ; il peut vouloir dire lever, élever ; il peut vouloir dire élever, construire. Il me semble que tout cela éclaire un peu aussi ce qui se passe, c’est pourquoi je m’y attarde un peu, au seuil de notre passage. Le désert va être le lieu pour se déployer, pour gagner le large c’est-à-dire quitter la sûreté d’un port pour l’aventure de la haute mer. Le désert va être le lieu pour se construire, pour bâtir une œuvre. Et cela va se faire par le biais d’un affrontement, ce qui apparaît très clairement dans la construction de la phrase grecque. Pardonne-moi lecteur si je te fais peur, mais il suffit d’observer, c’est très visuel : [anèèkhthèè… hupo tou pnéoumatos péïrasthèènaï hupo tou diabolou.] On a les deux verbes [anèèkhthèè] (c’est-à-dire [anagoo] conjugué) et [péïrasthèènaï] (c’est-à-dire [péïradzoo] à l’infinitif), et chacun de ces verbes suivi d’un complément d’agent introduit par [hupo], c’est-à-dire… « par« . Ainsi, on a deux acteurs, [tou pnéoumatos], l’esprit, et [tou diabolou], le diviseur. Ils s’affrontent « dans » Jésus, cela se passe en lui, c’est une réalité intérieure. Le deuxième agent est littéralement celui-qui-désunit ou celui-qui-inspire -la-haine, celui-qui-inspire-l’envie, ou encore le calomniateur. De toutes façons, avec le préfixe [dia-], il y a l’idée de séparation, de divergence, de disjonction. On comprend du coup que le premier agent est au contraire celui de son inspiration profonde, celui qui l’a conduit déjà à son choix de solidarité entière et gratuite.

     Je trouve très intéressant de constater qu’à travers cette confrontation, chez la même personne (Jésus), de deux agents, il y a croissance. Car la confrontation ne se fait pas au même niveau, un verbe est actif, l’autre est à l’infinitif. Cela signifie que la véritable action qui résulte de cette confrontation, c’est la conduite au large, le déploiement, la croissance. Les deux agents ne sont pas au même niveau, l’action de l’un englobe ou coiffe l’action de l’autre. Le diviseur ou tentateur va [péïradzoo] c’est-à-dire inviter à essayer, chercher à séduire, éprouver. Mais c’est justement cela qui édifie, qui fait prendre sa vraie dimension à la personne. Autrement dit, sans confrontation il n’y a pas de croissance, sans confrontation il n’y a pas d’œuvre digne de ce nom. C’est une approche différente de ce que l’on a coutume d’appeler la « tentation » : il s’agit de batailles intérieures, en soi-même, et souvent avec soi-même. Il s’agit d’affronter en soi un agent déviant, divisant, infléchissant, pour suivre avec plus de force l’esprit qui nous anime. La « tentation » est une dynamique que nous portons en nous et qui tend à nous désunir, à nous disjoindre de notre inspiration profonde. Que la confrontation avec cette tendance disjonctive nous fasse grandir ne veut pas dire qu’il faille rechercher cette mise à l’épreuve : ce serait témérité. Qui peut savoir s’il est en cet instant assez fort pour affronter telle déviance ? Mais lorsque l’affrontement se présente, et nécessairement il se présente lorsque nous passons à l’action ou à la mise en oeuvre de notre projet profond, il convient de ne pas s’y dérober, mais sans doute de se replonger plus fort dans l’esprit de fond par lequel on désire être conduit.

     Matthieu, comme Luc, détaille cet affrontement sous la forme de trois confrontations spécifiques, dont les deux dernières ne sont pas dans le même ordre d’ailleurs. La première « mise à l’épreuve », celle de transformer des pierres en pain, je l’ai déjà abordée l’an passé, à partir du texte de Luc (De quoi avons-nous faim ? : dimanche 10 mars.). C’est certes un autre auteur et une autre perspective, mais tout de même, je voudrais varier les plaisirs, et je vais m’attacher cette année à la deuxième.

     « Alors il le reçoit, le dysinpirateur, dans la ville sainte et le dresse au pinacle du temple et lui dit : si tu es fils de dieu, jette-toi en bas ; il est en effet écrit que «à ses anges il ordonnera à ton sujet et sur leurs mains ils te soulèveront, pour que ton pied ne heurte contre une pierre.» » Cette fois, j’ai traduit [diabolos] d’une drôle de manière, dysinspirateur. Mais il me semble que là est l’action de cet agent : tordre, fausser, l’inspiration profonde. Et voilà toute une mise en scène que Matthieu dessine : l’accueil dans la ville sainte. [paralambanoo], le verbe initial, peut être justement traduit par prendre avec soi. Mais le sens de recevoir ou d’accueillir est aussi très attesté, et cela me paraît plus cohérent avec bien des épisodes de la vie de Jésus. Car, entendons-nous bien : quand les évangélistes nous racontent les « tentations » au début de la mission de Jésus, ce n’est pas pour les y cantonner. Tenté une fois sérieusement, et après hop ! Tout va bien. Ce ne serait pas vraiment l’expérience commune. Non : ces tentations sont en fait sans cesse à l’œuvre, l’agent déviant cherche toujours à faire dévier, et justement dans l’action. C’est là qu’on risque d’être le moins vigilant, justement parce qu’on est emporté par l’action : il est si difficile de garder les yeux sur la fin, sur le but, surtout lorsque l’atteindre est plus difficile, demande des détours, fait entrer dans les détails. Je fais déjà souvent l’expérience de ne plus me rappeler ce que je voulais faire alors que j’était parti pour faire quelque chose, de me retrouver dans une pièce de la maison, habité par une pensée venue en m’y rendant, et de me demander : au fait, pourquoi suis-je venu là ? La vieillesse, sans doute, fait son chemin… Alors a fortiori, quand il s’agit de ne pas perdre de vue le but profond de son action ou de sa vie : je me sens mal armé !!!

 

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Ilya REPIN, La Tentation du Christ, Huile sur toile 47×60.  Au bord du précipice, dans une sorte de flou, le Christ se voit peut-être lui-même sautant spectaculairement, dans une atmosphère crépusculaire. Mais non, il préfère le soleil levant d’une réserve discrète, être comme tout le monde. Et le spectaculaire lui apparaît comme de la fumée.

     Bon, mais toi, lecteur ou lectrice jeune et vigoureux (vigoureuse), tu n’es sans doute pas aussi démuni(e), et je m’en réjouis ! Je reviens à Jésus que je n’aurai pas dû quitter, pour constater que la manière d’être accueilli dans la ville sainte sera en effet une de ses préoccupations. Il n’ira pas tout de suite à Jérusalem, seulement au terme de son ministère, et justement pour en trouver le terme. Il aura un soin particulier de son entrée dans les lieux, en organisant son arrivée « humble et monté sur un ânon », et non pas en se mettant au pinacle. Se présenter à la fois comme le rassembleur de tous, et au milieu de tous, sera un défi. Provoquer une manifestation de tout le peuple qui accueille son roi, sans pour autant se présenter comme un prince ; appeler à une manifestation de tout le peuple dans l’espoir de faire basculer les responsables et les réunir tous ainsi, sans pour autant quitter sa place de membre du peuple, soumis à ces mêmes responsables légitimes. Quel défi insensé ! Mais aussi, chaque fois que Jésus sera « reçu« , chez des pharisiens ou des chefs, ce sera toujours avec la même ambiguïté : la fréquentation des puissants est toujours un défi pour qui veut rester dans l’esprit qui l’anime. On rentre dans une zone floue, où l’influence des puissants est, précisément, puissante. Les puissants, c’est tout un esprit, c’est un univers, c’est une logique et une manière d’envisager le monde. Ils lui demandent « un signe » pour l’accréditer, signe de puissance bien entendu, pour la cooptation. Ils dialoguent avec lui mais à partir de leur point de vue, avec leur manière d’envisager les choses, de voir le monde et les autres humains. Ils ont l’habitude d’être au pinacle, et de faire du spectaculaire : les puissants sont toujours satisfaits de montrer leur puissance –et ils ne supportent pas, par ailleurs, d’en dévoiler les limites.

    Le dysinspirateur met Jésus en situation et l’encourage avec les mots de l’Ecriture. Il cite, justement, le Psaume quatre-vingt-onze. C’est une étape ultérieure à la dysinspiration précédente, repoussée justement en citant l’Ecriture. Comme quoi, « accomplir » l’Ecriture peut être aussi source de déviance ! Voilà qui n’est pas rassurant… Où l’on découvre que le recours à l’Ecriture n’est pas une panacée, n’est pas une garantie de vérité, que l’on peut se fourvoyer grandement en s’appuyant sur l’Ecriture. Mais le dysinspirateur n’a pas choisi n’importe quel passage : pris isolément, il s’agit d’une invitation à un geste spectaculaire, à un geste fou, surhumain. Le dieu fera ce qu’il faut pour protéger son élu, son chéri : n’a-t-il pas dit que tu étais son chéri ? Donc il te protègera, te gardera. Vas-y, aie confiance en lui, lance-toi ! Il ne peut rien t’arriver, tu peux braver la mort ! Voilà : la tentation du spectaculaire, sous les dehors de la foi. Faire des choses qui se voient, aujourd’hui on dirait : faire de la com’. Rassembler les hommes autour d’un spectacle, autour d’une capacité extraordinaire, d’un geste merveilleux. Ou d’une manière d’être qui défie l’humanité commune (ainsi, je pense, du célibat de règle chez les prêtres de l’Eglise latine). Ce merveilleux est même magique : il contraint dieu à l’action, à donner des ordres à ses anges pour protéger son chéri. Au fond, c’est se montrer comme ayant un pouvoir sur dieu même -ce qui est bien l’affirmation de la magie. Et cette capacité surhumaine ouvre enfin à braver la mort…

     Comme Jésus se gardera de tout cela ! Descendre au milieu des hommes, c’est ce qu’il veut faire, pour se faire solidaire de tous. Mais descendre en sautant, c’est s’écraser à terre. Le spectaculaire est à l’opposé de la solidarité par amour. Seuls un silence et un anonymat de trente ans auront garanti le succès initial de cette solidarité pleine et entière : toute manifestation l’aurait classé à part. Il ne descendra pas même de la croix quand on le lui criera. Braver la mort, jamais il ne le fera. Les évangiles ne cessent de montrer comme il se dérobe, comme il se cache, comme il cherchera à éviter la confrontation, l’arrestation. Toujours il se gardera du geste spectaculaire : les signes qu’il fait, pour nombreux qu’ils soient, ont tous déjà été faits par des prophètes, et c’est d’ailleurs une des raisons pourquoi les pharisiens lui en réclament toujours un autre, parce qu’ils voudraient du jamais vu pour les convaincre. Souvent même il prend à part ceux qu’il va guérir, ou il recommande le silence, ou bien il réduit le nombre de témoins. Il ne veut pas être suivi ou écouté à cause de cela. Il ne veut pas asservir les foules, les hypnotiser par du spectaculaire, les manipuler avec de la communication. Ce serait si facile, pourtant, si efficace ! Apparemment du moins… Et puis, jamais il n’accomplit le moindre geste sous forme d’un défi, d’un appel fait au dieu à intervenir pour montrer, départager, rendre justice, arbitrer. Quelle fausse idée de la foi que l’extraordinaire ! Quel contresens total que de mettre la foi dans le défi à la vie ordinaire, quand elle est toute dans cette vie ordinaire, pour donner de la découvrir comme une chose extraordinaire.

     C’est la réponse tranquille qu’il fait à cette fausse piste : « Il est encore écrit : tu n’éprouveras pas le seigneur ton dieu. » C’est le même verbe, [péïradzoo], mais augmenté du préverbe [ek-] : l’idée est celle de la mise à l’épreuve, mais qui pousse dans ses retranchements, qui fait sortir, [ek-], de sa position, de ses choix. C’est bien cohérent avec le psaume tout entier, qui commence par les mots « Quand tu te tiens à l’ombre du Puissant.. » : ce psaume, remis dans son contexte, n’invite pas du tout à l’extraordinaire, il invite au contraire à se « cacher », à se tenir dans l’ombre du dieu. Il invite plutôt à reconnaître depuis cette position retranchée et anti-spectaculaire l’extraordinaire du dieu, de son action en faveur de celui qu’il aime, et dont ce dernier pourrait ne pas se rendre compte du tout, à défaut de se situer de cette manière. Il me semble que ce texte m’invite à vérifier la qualité de ma présence auprès de ceux que je côtoie, discrète et efficace, ou au contraire tapageuse, ostentatoire et vaine. Il m’invite à me demander comment j’emploie le pouvoir que j’ai, les capacités qui sont les miennes, si je cherche à me montrer fort ou si je peux être faible avec les faibles, simplement être là, aimant et encourageant… Il m’invite encore à me demander si je me laisse moi-même éblouir et mener par le bout du nez par de l’extraordinaire, présent ou promis, si je me laisse fasciner par des « personnalités », ou si je sais rester libre, et si fais l’effort de chercher où on va me (nous) mener, sans confondre confiance accordée et démission de l’esprit…

     Je te livre, cher lecteur, pour finir, la suite de la Légende du Grand Inquisiteur, dont j’avais donné une partie l’année dernière avec le récit par s.Luc des « tentations ». Je rappelle le contexte de ce merveilleux écrit de Dostoïevski : Ivan Karamazov, l’athée, a inventé une légende pour montrer les raisons de son athéisme à son petit frère Aliocha. Il s’agit d’un retour de Jésus dans l’Espagne catholique du XVI° ou du XVII° siècle. Jésus ne dit rien, mais il refait des guérisons et du bien, et nombreux sont ceux qui l’ont reconnu, c’est pourquoi le Grand Inquisiteur l’a fait arrêter et jeter en prison. Cet agent de l’Eglise Catholique vient rendre visite à Jésus dans sa prison, et se révèle agent de l’Adversaire, il reproche à Jésus son manque de discernement dans son oeuvre, qu’il a fallu par la suite corriger. A travers ce texte, Dostoïevski nous donne à entendre le point de vue du Diviseur, dans les tentations qu’il a produites, et son entreprise à lui pour asservir le monde. Il montre ainsi l’opposition toujours en jeu à travers le monde entre les forces de la libération et de salut d’une part, et celles de l’oppression qui flatte d’autre part. En filigrane, il montre aussi quel combat l’homme doit mener pour la liberté et la foi, mais aussi l’extraordinaire estime de l’homme de la part de dieu, dans la proposition qu’il lui fait. Voici ce qu’il dit à partir du texte d’aujourd’hui.

     « L’Esprit terrible et profond t’avait transporté sur le pinacle du Temple et t’avait dit : «Veux-tu savoir si tu es le fils de Dieu ? Jette-toi en bas, car il est écrit que les anges le soutiendront et le porteront, il ne se fera aucune blessure, tu sauras alors si tu es le fils de Dieu et tu prouveras ainsi ta foi en ton Père.» Mais tu as repoussé cette proposition, tu ne t’es pas précipité. Tu montras alors une fierté sublime, divine, mais les hommes, race faible et révoltée, ne sont pas des dieux ! Tu savais qu’en faisant un pas, un geste pour te précipiter, tu aurais tenté le seigneur et perdu la foi en lui. Tu te serais brisé sur cette terre que tu venais sauver, à la grande joie du tentateur. Mais y en a-t-il beaucoup comme toi ? Peux-tu admettre un instant que les hommes auraient la force d’endurer une semblable tentation ? Est-ce le propre de la nature humaine de repousser le miracle, et dans les moments graves de la vie, devant les questions capitales et douloureuses, de s’en tenir à la libre décision du cœur ?  Oh ! Tu savais que ta fermeté serait relatée dans les Ecritures, traverserait les âges, atteindrait les régions les plus lointaines, et tu espérais que, suivant ton exemple, l’homme se contenterait de Dieu, sans recourir au miracle. Mais tu ignorais que l’homme repousse Dieu au moment où il repousse le miracle, car c’est surtout le miracle qu’il cherche. Et comme il ne saurait s’en passer, il s’en forge de nouveaux, les siens propres, il s’inclinera devant les prodiges d’un magicien, les sortilèges d’une sorcière, fût-il même un révolté, un hérétique, un impie avéré. Tu n’es pas descendu de la croix, quand on se moquait de toi et qu’on te criait, par dérision : « Descend de la croix, et nous croirons en toi. » Tu ne l’as pas fait, car de nouveau tu n’as pas voulu asservir l’homme par un miracle ; tu désirais une foi qui fût libre non point inspirée par le merveilleux. Il te fallait son libre amour, et non les serviles transports d’un esclave terrifié. Là encore, tu te faisais une trop haute idée des hommes, car ce sont des esclaves, bien qu’ils aient été créés rebelles. Vois et juge, après quinze siècles révolus ; qui as-tu élevé jusqu’à toi ? Je le jure, l’homme est plus faible et plus vil que tu ne pensais. Peut-il, peut-il accomplir la même chose que toi ?  La grande estime que tu avais pour lui a fait tort à la pitié. Tu as trop exigé de lui, toi pourtant qui l’aimais plus que toi-même ! […] Nous avons corrigé ton œuvre en la fondant sur le miracle, le mystère, l’autorité. Et les hommes se sont réjouis d’être de nouveau menés comme un troupeau et délivrés de ce don funeste qui leur causait de tels tourments. » (Fédor DOSTOÏEVSKI, Les Frères Karamazov, Livre V, chapitre 5. © Bibliothèque de la Pléiade, éditions Gallimard, pp.276-278)