Ils emmenèrent Jésus chez le grand prêtre. Ils se rassemblèrent tous, les grands prêtres, les anciens et les scribes. Pierre avait suivi Jésus à distance, jusqu’à l’intérieur du palais du grand prêtre, et là, assis avec les gardes, il se chauffait près du feu.
« Et ils emmènent Jésus de là devant le grand-prêtre, et se réunissent tous les grand-prêtres et les anciens et les scribes. » Voilà la suite des évènements, l’indication du changement de lieu et, par là, d’une nouvelle étape de l’action. « De là« , c’est-à-dire du Domaine de Gethsémani où vient d’avoir lieu l’arrestation, ils conduisent Jésus « devant le grand-prêtre« , l’autorité suprême. Mais il n’est pas seul : se réunissent autour de lui une assemblée complète et composite, faite des grands-prêtres, des anciens et des scribes. Voilà qui mérite peut-être un peu d’éclaircissement, pour bien comprendre quelle est cette instance.
A cause de la place centrale qui reste dévolue au Temple, autour duquel s’organise et respire toute la vie, religieuse comme politique, du peuple d’Israël, les prêtres gardent dans cette vie de la nation la position centrale : par leur intermédiaire sont accomplis le culte et les sacrifices (offerts par les fidèles, collectivement ou individuellement), et ce sont eux aussi qui concentrent la puissance financière considérable du Temple (dîmes, dons,…). Les prêtres, donc, accomplissent les sacrifices ; mais ils sont aussi chargés de juger et d’instruire le peuple, ce qui n’est pas peu, ni en termes de pouvoir ni en terme de prestige et d’autorité.
Le grand-prêtre, qui reproduit la figure d’Aaron investi par Moïse, est le dirigeant politique de la nation. Il est le représentant du peuple Juif. Fonction jusque-là héréditaire, le grand-prêtre est depuis Hérode-le-Grand choisi par le prince ou par le gouverneur : symboliquement, ses vêtements sacerdotaux sont gardés dans la forteresse Antonia, la citadelle romaine accolée à l’esplanade du Temple et qui le domine : c’est que l’occupant reconnaît le pouvoir dont jouit le grand-prêtre, mais entend aussi le contrôler. Il est le seul à pouvoir pénétrer, une fois l’an, dans le Saint des Saints (Débîr) du Temple, lors de la fête de Yom-ha-Kippourim. Il dirige le Sanhédrin, et en conséquence gère les affaires civiles.
Le Sanhédrin est une institution aux contours difficiles à dessiner, à cause des divergences des sources. Il existe plusieurs assemblées portant ce nom, à différentes échelles locales, mais le grand Sanhédrin de Jérusalem, composé de soixante-et-onze membres, est celui qui fait référence pour toute la vie d’Israël. Institution politique et judiciaire, il est garant de l’ordre public (avec tout la flou commode que cette notion représente en politique). Les membres du Sanhédrin jouissent aussi d’un grand prestige dans la nation. Il semble néanmoins que bien des fois, des assemblées extraordinaires aient été assemblées (portant elles aussi ce nom) pour des faits eux-mêmes sortant de l’ordinaire. La compétence d’instruire judiciairement est reconnue par tous à cette institution : elle doit seulement en référer à l’autorité de l’occupant Romain en cas de sentence capitale.
Dans notre texte, on voit que se rassemblent autour du grand prêtre plusieurs catégories : « les grands prêtres« , sans doute ceux parmi les prêtres qui sont les plus importants, les plus influents. Peut-être aussi les anciens grands-prêtres, puisqu’avec leur mode nouveau de nomination et leur changement fréquent, il existe désormais des grands-prêtres émérites : nul doute qu’ayant eu une place à part, ils n’en conservent au moins un prestige différent. Les « anciens » traduit le grec [presbutéroï], littéralement « les plus anciens« , vocable qui sera adopté par les premiers chrétiens pour désigner leurs chefs de communautés, leurs « prêtres ». Il peut s’agir des prêtres de second rang : le nom choisi insiste plus sur la fonction d’enseignement qui relève de leurs attributions. Se joignent à ces deux groupes les « scribes » que nous connaissons déjà : ce sont des références doctrinales, par leur connaissance des écrits et leur habileté à la discussion.
Marc ne dit pas que tout ce monde soit convoqué : on dirait plutôt qu’ils se rassemblent d’eux-mêmes. Sans doute que la décision d’arrêter Jésus et la gravité de cette question les concerne tous, et qu’ils ont su tout de suite, -soit qu’ils en aient reçu l’avertissement, soit qu’ils se soient chacun tenu bien au courant des choses- que Jésus était arrêté. En tous cas, voici que convergent chez le grand-prêtre tous les acteurs du drame, pour un épisode judiciaire d’ampleur, avec d’une part Jésus, convergeant contraint, d’autre part les plus hautes autorités religieuses et politiques propres au pays.

« Et Pierre le suivait (à distance) / (depuis longtemps), jusqu’à l’intérieur, dans la cour intérieure du grand-prêtre et il était là, qui était assis avec les subalternes et qui se chauffait auprès du feu. » Marc établit d’emblée un parallèle. Il nous peint ce qui se passe dans le palais, et il nous peint aussi ce qui se passe dans les coulisses. Il y a les assemblées officielles, en voici une autre non-officielle.
C’est Pierre qui est mis en avant, et qui va va littérairement faire le « pendant » à Jésus : ces deux petits versets apparaissent comme une sorte d’introduction générale, après quoi Marc suivra successivement l’un et l’autre personnages. La première chose qui est dite de Pierre est qu’il suivait Jésus : c’est insister sur son statut de disciple.
Mais cette affirmation est d’emblée modalisée par une expression adverbiale [apo makrothén]. Cette expression, si elle est interprétée dans le registre du temps, sera traduite « depuis longtemps » : voilà qui insiste davantage encore sur la qualité de disciple de Pierre, sur son ancienneté. Chez Marc, il est le tout premier appelé. Mais si l’expression est interprétée dans le registre de l’espace, du lieu, elle sera traduite « de loin« . C’est l’option généralement retenue par les traducteurs, mais à vrai dire je ne vois pas d’argument pour la préférer à l’autre, sinon l’habitude de traduire en ce sens. Si c’est ce sens que l’on retient, l’expression souligne plutôt une retenue chez le disciple : il suit, mais de manière à ne pas prendre trop de risque. Sa qualité de disciple s’en trouve en quelque sorte atténuée. Alors bien sûr, si l’on regarde la suite, on peut se dire que la traduction « de loin » prépare déjà la défection de Pierre ; mais la traduction « depuis longtemps » augmente le contraste entre son statut et ce qui va se passer.
En tous cas, Marc nous montre un Pierre qui va tout de même aussi près qu’il est possible à quelqu’un qui n’a pas titre à assister lui-même à l’assemblée sus-désignée. Il entre dans la cour de la maison du grand-prêtre, sans doute une de ces maisons cossues méditerranéennes dotée d’une cour intérieure, d’un patio, qui donne un espace en retrait de la voie publique et distribue sur les différentes pièces ou salles. C’est déjà beau d’être venu jusque-là, mais que faire après ? Et l’on comprend que Marc nous indique un peu cette irrésolution, ou cette absence de solution, en écrivant littéralement « et il était…« . On visualise Pierre présent, mais en même temps sans issue désormais, ne sachant que résoudre.
Marc donne deux indications supplémentaires sur la manière dont il était : d’abord, « assis avec les subalternes« . Littéralement, il écrit d’ailleurs « assis-avec avec…« , un redoublement qui donne bien de la force à la compagnie en laquelle il se trouve. Et cette compagnie est faite de subalternes : le mot grec [hupèrétès] désigne d’abord un matelot, un homme d’équipage, et par extension toute personne qui est sous le commandement d’un autre et exécute ses ordres. Autrement dit, il ne s’agit pas nécessairement de gardiens, en tous cas l’insistance de Marc n’est pas sur ce point. Pierre est assis avec ceux qui sont là pour attendre les ordres et les exécuter, autrement dit non seulement il ne peut pas aller là où les décisions vont se prendre, ce qui est frustrant, mais encore il est aux côtés de ceux qui vont exécuter sans états d’âme les décisions et les ordres qui leurs seront communiqués, ce qui est terrifiant. Si Jésus rejoint le groupe où il se trouve, Pierre n’aura déjà plus rien à faire, sauf à affronter seul ceux qui se trouvent là.
L’autre indication supplémentaire, ensuite, est « en train de se réchauffer auprès du feu« . Cela dit tout le désœuvrement, l’absence d’action frustrante où se trouve Pierre. Ne pouvant rien faire, il a froid ; partant, il se réchauffe comme il peut, et le feu est là pour cela, pour lui comme pour les autres, terribles compagnons. Nous voilà donc avec d’une part une grande salle pleine de monde et où « ça va chauffer », et un extérieur calme et froid, où l’attente domine. L’impuissance de Jésus et celle de Pierre se répondent, la suite va nous dire si elles sont exactement les mêmes ou pas.