Cacophonie et silence (Mc.14,60-65)

Alors s’étant levé, le grand prêtre, devant tous, interrogea Jésus : « Tu ne réponds rien ? Que dis-tu des témoignages qu’ils portent contre toi ? » Mais lui gardait le silence et ne répondait rien. Le grand prêtre l’interrogea de nouveau : « Es-tu le Christ, le Fils du Dieu béni ? » Jésus lui dit : « Je le suis. Et vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant, et venir parmi les nuées du ciel. » Alors, le grand prêtre déchire ses vêtements et dit : « Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous avez entendu le blasphème. Qu’en pensez-vous ? » Tous prononcèrent qu’il méritait la mort. Quelques-uns se mirent à cracher sur lui, couvrirent son visage d’un voile, et le giflèrent, en disant : « Fais le prophète ! » Et les gardes lui donnèrent des coups.

« Et se levant le grand-prêtre, au milieu, interrogea Jésus en disant :… » Ce qui vient d’être affirmé, c’est la recherche active de témoignages constituant un acte d’accusation crédible : mais ce projet bute sur la discordance des témoignages, de sorte qu’il n’est pas possible d’avancer dans ce procès comme l’accusation le voudrait.

Le grand-prêtre se lève : ce n’est pas son rôle, il préside normalement aux débats, distribue la parole et en éprouve la solidité. C’est de lui avant tout que dépendra la crédibilité du procès, et donc la reconquête de l’exclusive de l’autorité sur le peuple. Mais les choses n’avancent pas, et il y a peut-être de l’impatience dans cette nouvelle attitude. En tous cas, il y a une prise de rôle pour le moins inhabituelle, voire anormale.

Il s’avance au milieu, et se livre maintenant à un interrogatoire. C’est ce que fait normalement un président, mais une fois que l’accusation a établi des faits ou étayé une mise en accusation : or celle-ci ne vient pas. Il y a donc ici, dans cette attitude du grand-prêtre, une sorte d’ellipse. Il fait comme si l’accusation était étayée, comme si le dossier était solide, comme si désormais il pouvait passer à l’interrogatoire de l’accusé.

« Tu ne réponds rien à ce dont on témoigne contre toi ? » Or lui se taisait et ne répondait rien. » La question est à la fois vague et imprécise. Elle témoigne surtout de l’absence d’accusation : que faudrait-il répondre à des contradictions manifestes ? Il me semble qu’un coupable moins qu’un autre ne se laisserait pas prendre à un tel interrogatoire, cherchant à reposer sur ce qu’un accusé aurait en tête et craindrait de voir manifesté.

Marc souligne le silence de Jésus. Il se tait. Et cela est bien remarquable en effet : jusqu’à Gethsémani, il a plutôt beaucoup parlé, il a pris l’initiative de la parole. Mais depuis lors, plus un mot. Comme si ce qui se jouait désormais était au-delà des mots. Comme si les mots n’étaient plus désormais que le jeu des adversaires. Il est vrai que les derniers mots de Jésus ont été pour ses disciples : sa conception de la parole, dirait-on, est qu’elle suppose une connivence, qu’elle ne peut s’échanger que dans un contexte de confiance a priori : c’est ainsi seulement qu’elle sera comprise, prise à bonne part.

Mais il y a aussi peut-être autre chose. Jésus, dans cet évangile de Marc, s’est beaucoup montré comme l’homme de la parole. Il a été la parole, adressée aux hommes qui cherchent à revenir à lui, du dieu qui les invite à la rencontre. Cette parole s’est déployée en écho à une initiative de celui-ci au baptême de Jésus : les cieux se sont déchirés et une voix s’est fait entendre, « tu es mon fils, mon bien-aimé, en qui j’ai tout approuvé« . Cette voix et cette initiative ont fait sortir Jésus du silence, ont provoqué sa parole. Mais maintenant, après l’épisode de Gethsémani où Jésus a reconnu dans ce qui arrivait un chemin ouvert par le dieu-père, auquel il veut répondre par un amour égal, c’est comme s’il était dans un nouveau silence d’attente : attente de la nouvelle initiative du dieu-père qui libèrera une nouvelle parole de sa part.

« De nouveau le grand-prêtre l’interrogea et lui dit : « Toi, es-tu le christ le fils du Béni ? » Ce mode d’investigation ne donne rien, le grand-prêtre change de stratégie. Il pose une question directe, frontale. « Es-tu le messie ? » Gardons en tête toute la connotation politique que recouvre ce mot « messie » (ou « christ »), puisqu’il s’agit nécessairement d’un descendant de David, et par là d’un prétendant au trône. Et donc d’un concurrent à Hérode, qui n’est pas de cette dynastie-là.

Mais la question n’est pas que celle-là : il ajoute « le fils du Béni« , ou « de Celui dont on dit du bien« . Scrupule de piété, pour ne pas prononcer le nom du dieu. La qualification de « fils » ne doit pas prêter à plus qu’il n’y paraît : pas un instant le grand-prêtre ne peut seulement imaginer que son dieu ait un fils au sens où l’entendra la théologie chrétienne ! Mais la dénomination a quelque chose de générique, dans les Ecritures on est « fils de la lumière » ou « fils de la droite », au sens où l’on a un rapport étroit, quasi génétique, avec ce dont on parle. Le grand-prêtre interroge donc sur la qualité de messie de Jésus, en insistant particulièrement sur le fait que celui-ci soit l’envoyé du dieu. La question est directe : Jésus peut-il s’y dérober ?

« Jésus répond : « C’est moi, et vous verrez le fils de l’homme qui siège à la droite des Puissances et qui vient sur les nuées du ciel ». La réponse de Jésus fuse, sans aucune ambiguïté. Cette fois il a parlé. Dans la logique qui est la sienne, il ne veut pas rater une occasion de dire la confiance et le lien étroit qu’il a avec son dieu-père. Il affirme donc très clairement : c’est moi !

On pourrait être surpris, tant il avait insisté auprès des Douze pour qu’ils n’emploient pas ce vocable dans leur annonce, et c’était très clair après que Pierre eût employé justement ce mot pour dire ce que eux, les Douze, disaient de lui dans leur prédication. Mais sans doute, avec la précision qu’a apportée le grand-prêtre dans sa question, ce n’est plus tout-à-fait la même chose : l’ambiguïté politique est en quelque sorte levée. Et puis il est ici en situation de faiblesse, d’accusé : c’est un démenti par les faits à toute revendication de puissance dans ce titre.

Du reste, Jésus accole immédiatement à cette titulature celle qui lui est si propre de « fils de l’homme » : là encore, la situation est telle que personne ne peut comprendre cette titulature-là comme signifiant une venue en force d’un autre univers, fût-il celui du dieu. Néanmoins, en s’exprimant au futur, il fait comprendre aux auditeurs que viendra le temps où ils pourront constater de leurs propres yeux la justesse de cette appropriation : ils le verront « à la droite », c’est-à-dire exerçant de plein droit la puissance de la divinité, et venant « sur les nuées« , dominant toute puissance créée.

« Or le grand-prêtre met en pièces ses vêtements et dit : « Qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Vous avez entendu le blasphème [mauvais présage] : qu’est-ce que cela vous [annonce] manifeste ? » Le geste du grand-prêtre est aussitôt spectaculaire, et en même temps codifié : il veut montrer le refus total de participation ou de consentement à ce dont il est témoin.

Et puis le grand-prêtre qualifie ce qu’il vient d’entendre : c’est un « blasphème« , au sens strict un « mauvais présage« , au sens large une parole qui ne doit pas être prononcée dans un contexte religieux. Une parole dite sur le dieu qui ne doit pas être dite à son sujet. On peut chercher longtemps ce qui est de cet ordre dans la parole que Jésus vient de dire : il a parlé de lui-même, il s’est revendiqué comme envoyé du dieu et investi de sa puissance -ce qui, dans le contexte de contrainte présent, devrait plutôt interroger !-. Qui plus est, il l’a fait en citant les Ecritures : donc rien dans ce qu’il a formulé n’est « inventé » par lui-même. On a vu bien des fois, dans les évènements décrits par Marc, cette revendication énoncée par Jésus, en tous cas suffisamment clairement pour que les Pharisiens ou les Scribes qui étaient autour la comprennent : dans ces cas, à chaque fois, ils lui ont demandé de prouver ce qu’il avançait, mais jamais ils ne l’ont accusé de blasphème. Pourquoi ? Tout simplement, il me semble, parce que dans la pensée religieuse juive, cela est possible. Mieux : cela s’est déjà produit. Ce fut le cas en particulier de Moïse ou d’Elie.

Ici donc, l’accusation de blasphème apparaît comme mal placée, comme elle même contradictoire. Elle émane du grand-prêtre, de la plus haute autorité religieuse donc, mais elle n’est précédée par aucune autre accusation de même type, elle ne s’appuie sur aucun précédent, elle ne repose sur rien. Il y a même, je crois, en filigrane, un retournement de l’accusation par Marc, discret, à travers le vocabulaire qu’il emploie. Le mot de « blasphème » existe dans le vocabulaire de l’hellénisme : il signifie un « mauvais présage ». Or le mot qu’emploie Marc un peu après, dans la question renvoyée à l’assemblée, appartient au même univers : « Qu’est-ce que cela vous annonce ? » C’est comme si le grand-prêtre, dans son comportement et son vocabulaire, adoptait la religion hellénique, parlait de présages et tirait les sorts. C’est comme si à ce moment, il reniait sa propre religion.

Mais en effet, il espère ici faire consensus et se tourne vers l’assemblée entière. Cette fois, tous sont entendu la même chose, et donc tous peuvent accorder leurs témoignages.

« Or tous prononcèrent qu’il était passible de mort. » La sentence est immédiate et unanime, elle était de toutes façon recherchée par tous.

« Et certains commencèrent à lui cracher [dessus] et ils lui recouvrirent le visage et ils le giflèrent et lui dirent : « sois prophète ! »,… Voilà un phénomène inattendu : aux termes de Marc, ce sont des membres mêmes de l’assemblée qui se mettent à cracher sur le condamné. Plus encore, on lui voile le visage, on le frappe et on lui dit « Sois prophète » : expression surprenante. Le prophète n’a jamais, dans la tradition juive, été quelqu’un qui a une vision extralucide, mais un envoyé du dieu qui déclare le point de vue de celui sur les choses : sur le passé, sur le présent et aussi sur l’avenir. La vision extralucide, c’est l’apanage des devins de l’hellénisme, ou des autres religions antiques. Avec ce que nous avons déjà trouvé dans l’attitude du grand-prêtre, il me semble que nous avons ici esquissée comme une apostasie collective : l’ensemble du Sanhédrin, à la suite de son chef, renie la possibilité d’un prophète, et adopte les points de vue des « nations », des non-Juifs. Marc ré-écrit le procès de Jésus comme un procès de ceux qui l’ont intenté.

« …et les subalternes le prirent avec des coups de baguette. » Dans la cour attendaient les subalternes, et Pierre était assis avec eux. Ce sont ces derniers maintenant, qui viennent se saisir de Jésus pour mettrez à exécution la sentence. Et déjà tous les coups sont permis. Ce n’est pas exceptionnel sans doute, la cruauté est souvent de mise avec les condamnés, dans l’Antiquité en tous cas (mais j’ai bien peur que ce soit de toutes les époques : on fait à bon compte son unité sur le dos de ses adversaires ou de ses ennemis).

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