Comme Pierre était en bas, dans la cour, arrive une des jeunes servantes du grand prêtre. Elle voit Pierre qui se chauffe, le dévisage et lui dit : « Toi aussi, tu étais avec Jésus de Nazareth ! » Pierre le nia : « Je ne sais pas, je ne comprends pas de quoi tu parles. » Puis il sortit dans le vestibule, au dehors. Alors un coq chanta. La servante, ayant vu Pierre, se mit de nouveau à dire à ceux qui se trouvaient là : « Celui-ci est l’un d’entre eux ! » De nouveau, Pierre le niait. Peu après, ceux qui se trouvaient là lui disaient à leur tour : « Sûrement tu es l’un d’entre eux ! D’ailleurs, tu es Galiléen. » Alors il se mit à protester violemment et à jurer : « Je ne connais pas cet homme dont vous parlez. » Et aussitôt, pour la seconde fois, un coq chanta. Alors Pierre se rappela cette parole que Jésus lui avait dite : « Avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois. » Et il fondit en larmes.
Et nous revoilà dans la cour, avec ces fameux subalternes dont plusieurs viennent de se saisir de Jésus, suite à la sentence de mort prononcée contre lui à l’unanimité.
« Comme Pierre était en bas dans la cour, arrive une petite servante du grand-prêtre,… » Pierre est « en bas« , ce qui nous apprend que, dans la maison du grand-prêtre, le lieu où se réunit le Sanhédrin est sans doute en hauteur, à l’étage. On imagine très bien une de ces maisons avec une cour large à galerie couverte, avec un escalier extérieur qui monte vers l’étage habité.
Pierre était resté avec les « subalternes« , mais voilà que ceux-ci viennent d’intervenir pour se saisir de Jésus et mettre à exécution la sentence qui vient d’être prononcée. Jusqu’à présent, il était en quelque sorte à couvert du groupe, à la faveur de l’obscurité de la nuit il se fondait dans l’ensemble. Mais maintenant qu’ils se sont levés et se sont rendus dans la salle du Sanhédrin, il se trouve à découvert. C’est quand on se trouve « à découvert » que nos choix, nos prises de positions, comptent : à l’abri d’un groupe, il n’y a pas grand-chose qui engage.
Et voilà que survient une « petite servante du grand-prêtre » : le mot désigne a priori une personne encore dans l’âge de l’enfance, et qui peut très bien être de condition libre, rien n’en fait une esclave. Qu’elle passe dans la cour s’explique très simplement par son office : étant données d’une part l’affluence cette nuit-là, d’autre part la nature des évènements, on s’imagine très bien que le personnel soit mobilisé même au milieu de la nuit.
Retenons que celle qui traverse maintenant la cour est une enfant, avec la candeur d’une enfant, et que Pierre est maintenant seul ou presque auprès du feu.
« … et après avoir vu Pierre qui se chauffait, elle le dévisagea et dit : « Toi aussi tu étais avec le Nazaréen, Jésus. » L’enfant qui passe pour nécessités de service, qui va quelque part parce qu’elle a quelque chose à faire, ne passe sans doute pas dans la cour pour la première fois de la soirée ou de la nuit. Elle note forcément la différence de composition du groupe autour du feu, puisque les « subalternes » n’y sont plus (au moins pour la plupart). Elle voit donc Pierre qui se chauffe, ce qui montre aussi que s’il est toujours là, courageusement, il ne sait toujours pas quoi résoudre et n’a pas avancé.
On comprend aussi que quelque chose l’intrigue dans cet homme, comme il arrive naturellement quand on voit un visage qu’on a déjà vu mais dans un autre contexte. Alors elle « dévisage » Jésus, ou elle « l’envisage« , en tout cas elle le fixe avec attention. Et puis, comme une enfant, elle s’exclame « Toi aussi tu étais avec le Nazaréen, Jésus. ». Sans doute, pour elle, c’est dit avec naïveté, car cela montre, si elle l’a déjà vu en compagnie de Jésus, qu’elle aussi a été voir ou écouter Jésus. De là vient qu’elle a vu ce visage, mais sans y faire directement attention, et qu’elle ait peine à le « remettre » dans le contexte où elle l’a aperçu. Mais ça y est, le lien est fait.
Qu’elle appelle Jésus prioritairement « le Nazaréen » est sans doute un écho de son milieu : il n’y a rien d’étonnant qu’à Jérusalem, on désigne Jésus ainsi, car il n’est pas « de la capitale », mais vient de ces régions incertaines. Et peut-être plus encore que, dans l’entourage du grand-prêtre, ce soit le vocable privilégié pour désigner Jésus, sous-entendant ainsi la question posée sur sa légitimité, sur l’authenticité de son ministère ou de sa parole. Cette jeune enfant, en tout cas, n’accuse pas, mais simplement fait un lien et le dit.
« Il le dénia en disant : « Je ne sais pas, je ne comprends pas ce que tu dis. » Pierre, qui sait forcément la sentence qui vient d’être portée contre Jésus, puisque les « subalternes » au milieu desquels il se trouvait en ont été avertis, perçoit sans doute le danger de cette naïve reconnaissance. Il ne répond pas à une enfant, sur le ton tranquille de quelqu’un de la génération de son père. Il pourrait pourtant continuer sur le ton de la connivence : puisqu’elle a fait le lien, c’est qu’elle-même était venue écouter Jésus, et c’est un point qu’ils ont en commun. On imagine la scène : « – Ah, tu es allée l’écouter toi aussi ?… » Qui sait ce que l’enfant aurait répondu, peut-être aurait-elle été une alliée ?
Mais Pierre n’est pas serein, et il choisi de dénier, il joue le « je ne comprends pas de quoi vous parlez », comme face à un interrogatoire policier. Ce qu’il dit n’est pas tout-à-fait un reniement de Jésus, mais pour le moment, il tient à voiler le lien qu’il a avec lui, à éviter toute reconnaissance ou identification. Soit qu’il se méfie des conséquences pour lui, peut-être mortelles, soit qu’il ait peur encore de compromettre ses chances d’intervenir en suscitant la méfiance à son égard.
« Et il sortit à l’extérieur du porche. Et un coq chanta. » Marc insiste sur le fait de sortir : cette dynamique se trouve à la fois dans le préverbe (littéralement, « il alla dehors« ) et dans l’adverbe « dehors« . Et le lieu indiqué est celui qui est en avant de l’entrée : Pierre se dégage de la cour, ce lieu où il avait pu parvenir pour attendre. Il s’écarte aussi du feu, qui l’éclaire et le fait remarquer. Il est à peine encore dans la maison du grand-prêtre.
Marc, qui a le sens dramatique aigu, place ici le premier chant du coq. Ce n’est pas forcément une indication horaire : le coq certes chante plus fréquemment aux toutes premières lueurs de jour, et au moment de la Pâque, qui est proche de l’équinoxe de Printemps, ce peut être proche de six heures. Mais le coq chante aussi dans la nuit, particulièrement quand la clarté de la lune est forte : or la Pâque est à la première pleine lune de printemps. Pour peu que le ciel soit sans trop de nuages, il a pu chanter en pleine nuit.
L’intention de Marc est donc bien de faire advenir progressivement la réalisation de la parole dite par Jésus, au moment où Pierre assurait que si tous l’abandonnaient, lui ne l’abandonnerait pas. Le récit grandit en intensité dramatique.

« Et la petite servante le vit et commença de nouveau à dire à ceux qui se tenaient à côté d’elle que celui-ci en était. » Pierre a beau s’être mis à l’écart, la petite fille le voit à nouveau : c’est sans doute, d’une part qu’elle est amenée à circuler beaucoup étant donné son emploi, d’autre part que la réponse de Pierre, trop éloignée de sa propre expérience, après le processus de réflexion par lequel elle a réussi à le « remettre », a désormais attiré son attention. Maintenant, il y a un doute dans son esprit, et elle a besoin de le lever.
Mais la première fois, c’est à Pierre lui-même, tout naturellement, qu’elle a dit « Mais je vous reconnais, nous nous sommes vus là ! » Maintenant qu’il a dénié, c’est à d’autres qu’elle s’adresse, tout aussi naturellement, comme si elle cherchait chez eux la confirmation de sa propre impression. Ce faisant, alors que jusqu’à présent elle avait été la seule à remarquer Pierre, elle le fait maintenant remarquer à d’autres, qui commencent à l’observer. Et ce n’est plus du tout la même chose : si, pour elle, dans sa naïve candeur, il s’agit simplement de faire cadrer un visage avec un souvenir, pour les autres cette désignation est d’une tout autre portée dans les circonstances présentes. Pierre ne peut être à leurs yeux qu’un complice de celui qui vient d’être condamné.
« Or il le dénia à nouveau. » Pierre entend. Il réagit comme la première fois. Quand on entre dans le déni, on en sort rarement : c’est qu’on ne sait pas comment faire sans perdre sa cohérence.
« Et peu après, ceux qui étaient à côté dirent à Pierre : « Vraiment tu en es, et de fait tu es Galiléen. » Et voilà que le phénomène est communicatif : de la petite fille, il est passé à ceux qui l’entourent ; et voilà que ceux-ci maintenant, à plusieurs, se tournent vers lui, « peu après« . Le temps s’accélèrent. On imagine très bien qu’ils se sont parlé, concertés. Ils veulent en avoir le cœur net.
Mais maintenant, on est sur un autre registre : on est passé du « où vous ai-je déjà vu » au « vous donnez des signes d’être de ce groupe » qui est actuellement poursuivi. Ils ont reconnu, à son accent, à son type peut-être, ou bien encore à sa manière d’être vêtu, qu’il n’était pas de la capitale, mais bien du nord, de cette région incertaine qu’est la Galilée. Et en ce moment, être Galiléen alors que le condamné est Nazaréen, n’est pas de bon augure.
« Et lui commença à faire des imprécations et à jurer : « Je ne connais pas cet homme dont vous parlez ». Maintenant la réaction de Pierre est beaucoup plus explicite. Il disait précédemment ne pas comprendre de quoi on lui parlait. Maintenant, il sous-entend qu’il comprend bien. Mais son déni glisse, se décale, et atteint maintenant sa connaissance de Jésus. Avec des imprécations (sans doute à l’endroit de ceux qui lui parlent -et, lui semble-t-il, l’accusent) et des serments (c’est-à-dire qu’il prend le dieu à témoin), il affirme ne pas connaître « cet homme dont vous parlez« . C’est nettement et expressément de Jésus dont il se détache. Cette fois-ci, c’est un vrai reniement.
« Et aussitôt, pour la deuxième fois un coq chanta. » Marc, magnifique auteur dramatique, fait immédiatement chanter le coq pour la seconde fois. L’absence de délai et comme une signature. Il souligne ainsi la nouvelle étape franchie par Pierre.
« Et Pierre se souvint du mot que lui avait dit Jésus : « avant que le coq chante deux fois tu m’auras renié trois fois », et laissant monter [ses larmes] il pleura. » Ce deuxième chant du coq fait remonter à la mémoire de Pierre cette parole de Jésus. Le voilà envahi par ce souvenir, envahi par les circonstances qui lui ont valu cette prédiction. Il avait voulu montrer qu’il ne l’abandonnerait jamais, et d’ailleurs il était venu jusque dans la cour du grand-prêtre, ce que nul autre n’a fait. Il avait voulu tout braver pour montrer à son maître son attachement et son amour, plus grand que celui des autres.
Mais son grand désir n’a pas résisté aux circonstances, à la pression des conséquences pour sa vie. Et les larmes montent en lui, il les sent, et le texte dit qu’elles montent jusqu’à affleurer et le submerger. Et voilà les larmes qui sans doute lavent son âme de toute cette pression, voilà la déception qui éclate à ses propres yeux, dans ses propres yeux, comme un espoir évanoui, éteint, mort. Pour le pauvre Pierre, comme le disait joliment un prédicateur que j’ai entendu, il a dû rester de là un traumatisme à vie et trois choses qu’il n’a plus pu supporter : le feu, le chant du coq et le chiffre trois.
Pour le lecteur, d’un côté il y a Jésus qui est condamné à mort pour avoir été amené par le grand-prêtre sur le terrain du témoignage ; et il y a de l’autre côté Pierre qui échappe à la mort physique en refusant le témoignage. Il n’y en aura qu’un seul, décidément, à mourir et accomplir la réponse d’amour au dieu dans une fidélité parfaite.