À chaque fête, il leur relâchait un prisonnier, celui qu’ils demandaient. Or, il y avait en prison un dénommé Barabbas, arrêté avec des émeutiers pour un meurtre qu’ils avaient commis lors de l’émeute. La foule monta donc chez Pilate, et se mit à demander ce qu’il leur accordait d’habitude. Pilate leur répondit : « Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ? » Il se rendait bien compte que c’était par jalousie que les grands prêtres l’avaient livré. Ces derniers soulevèrent la foule pour qu’il leur relâche plutôt Barabbas. Et comme Pilate reprenait : « Que voulez-vous donc que je fasse de celui que vous appelez le roi des Juifs ? », de nouveau ils crièrent : « Crucifie-le ! » Pilate leur disait : « Qu’a-t-il donc fait de mal ? » Mais ils crièrent encore plus fort : « Crucifie-le ! » Pilate, voulant contenter la foule, relâcha Barabbas et, après avoir fait flageller Jésus, il le livra pour qu’il soit crucifié.
« Or pendant la fête, il leur déliait un captif, celui pour lequel ils suppliaient. » Marc avance ici une coutume dont on n’a aucune trace par ailleurs. Aucune trace, cela signifie pas de trace écrite : ce n’est pas une loi. Pour autant, ce pourrait être une coutume non-écrite, une habitude, une « bonne manière »qu’un gouverneur comme Pilate ou son prédécesseur peuvent avoir instauré pour entretenir des bonnes relations -sans d’ailleurs qu’ils soient « tenus » par la coutume. Ce serait une bonne politique.
Quoiqu’il en soit, Marc nous donne une circonstance supplémentaire, qui va lui permettre de confronter trois acteurs majeurs : Pilate, le peuple et les responsables religieux. A Pilate, le pouvoir de libérer un captif, un condamné. D’exercer un droit de grâce. Il se situe comme l’autorité légitime, qui a pouvoir de condamner mais peut aussi à volonté révoquer sa propre sentence.
Au peuple de supplier pour une personne, ce qui veut dire se mettre dans la position de qui consent d’avance au pouvoir exercé et en accepte l’autorité. Le peuple ne peut exiger, il peut supplier l’autorité romaine. Le geste politique est fort, il équivaut à un consentement à l’occupant et à sa force.
Mais il faut pour finir désigner quelqu’un nommément, donc aussi se mettre d’accord. Or pour cela, pour être unanimes, il faut une instance pour organiser cette unanimité, et c’est sans doute là qu’interviennent les autorités propres au peuple occupé par les Romains. Marc va donc sur cette base dépeindre sous nos yeux un jeu de pouvoirs, à l’occasion du procès de Jésus.
« Or il y avait un nommé Barabbas parmi les émeutiers capturés pour avoir commis un meurtre durant l’émeute. » Deuxième circonstance mise en avant par Marc, une émeute récente (sans qu’on puisse préciser le moins du monde dans quel délai). Et pendant cette émeute, un meurtre : plusieurs émeutiers ont été capturés. Quand on parle d’émeute, il faut avoir conscience qu’on utilise un vocabulaire politique. On emploie un mot qui est de la même famille que « émotion« , et on évoque un déchaînement de violence lié à une émotion collective, affrontant ou contestant le pouvoir en place. Autrement dit, c’est un terme politique qui sous-entend que la rationalité est du côté du pouvoir, et que celui-ci est par là-même légitimé dans sa répression de « l’émeute« . Mieux encore, on occulte totalement les « raisons » (soit l’autre rationalité, niée) qui ont conduit à la révolte, et donc souvent une autre violence, antérieure, celle du pouvoir.
« Emeute« , donc, et parmi les émeutiers un homme au nom bien particulier, Barabbas. Il semble même que son nom ait été à l’origine Jésus Bar Abbas, c’est-à-dire « Jésus Fils-du-père ». Parallèle troublant pour le croyant : beaucoup de chercheurs voient d’ailleurs dans ce trouble même la raison de l’élimination par les copistes du « Jésus », quand encore au IIIe s, un Origène s’indigne à propos du nom qui reste, Bar-Abbas « Fils-du-père » : »Il ne convient pas de donner ce nom à un personnage inique et, d’ailleurs, aucun pécheur n’est ainsi nommé dans les Écritures« . C’est comme si Marc mettait en scène une confusion des noms, une méprise orchestrée.
Les chercheurs les plus pointus admettent la réalité historique de la libération d’un brigand nommé ainsi, et y voient même le point d’appui du récit construit par Marc, alors même que l’historicité de la coutume énoncée précédemment est, elle, largement mise en doute. A partir d’une circonstance peut-être pas directement pascale, Marc construit un récit qui souligne pour lui une dimension de ce que son « Jésus » vit dans sa passion. A nous de chercher à comprendre son message dans le récit qui suit, une fois posées ces circonstances.
« Et une fois la foule montée, elle commença à demander comme il faisait pour elle. Or Pilate leur répondit en disant : « Voulez-vous que je vous délie le roi des Juifs ? » La foule monte au palais du gouverneur. Cela est, selon Marc, expliqué par la fameuse coutume. Y a-t-il une autre explication ? On pourrait imaginer que le bruit d’un Jésus prisonnier, ligoté, emmené à travers la ville, se soit répandu comme une traînée de poudre. Cela suffirait et paraîtrait, ce me semble, assez réaliste. Mais Marc choisit une autre explication et l’appuie sur la fameuse coutume que sans doute il imagine.
Cette circonstance permet de mettre Pilate dans le rôle de celui qui prend l’initiative : « Voulez-vous que je vous délie le roi des Juifs ? » Le représentant du pouvoir offre à la foule un choix, il se présente comme libéral, il est peut-être démagogique en la circonstance, cherchant à se la concilier. Le choix des mots, capital pour qui détient le pouvoir, n’est pas anodin. Il reconnaît l’importance que peut revêtir Jésus pour la foule. Dans le même temps, cependant, il s’en moque : dans la bouche du représentant du pouvoir légitime, et de la force, il y a quelque chose de dérisoire dans l’usage de ces titres. Il ne peut s’agir dans sa bouche que de l’énoncé d’un pouvoir prétendu, désamorcé en quelque sorte. Il peut lui donner tranquillement ce nom, parce qu’au regard de son propre pouvoir, il n’y a plus menace.
Et de son côté, la foule se voit investie d’un choix : c’est à elle qu’il appartient de déterminer si c’est ce Jésus qu’elle veut ou non. Alors que dans les faits, elle est peut-être plutôt venue pour voir si le pouvoir de l’occupant allait acquitter Jésus, en sachant sa propre impuissance, elle se voit dotée par Marc d’un véritable pouvoir, certes passager mais consenti par le gouverneur romain.

« Il savait en effet que c’était par envie que les grands-prêtres l’avaient livré. » Et voilà l’affirmation clé de Marc : Jésus est innocent. C’est ce message sans doute que vise la construction de son récit. Pilate, le pouvoir civil et militaire, a reconnu que Jésus ne constitue en rien une menace pour le pouvoir de Rome. Il a jugé que si Jésus lui avait été livré, aucun des motifs de l’accusation n’était recevable : c’est l’envie qui anime les responsables religieux. L’envie, c’est-à-dire qu’ils constatent que l’autorité de Jésus s’est substitué à la leur, et qu’ils voudraient posséder sur le peuple cette même autorité, cette même légitimité. Cela, c’est le regard du croyant Marc Et vous nous faire passer cette conviction qui est la sienne, pour communiquer « de la foi à la foi » cette conviction, il aura construit ce récit situé ce récit dans les circonstances qu’il a précisées.
Mais en mettant les choses ainsi, Marc met aussi Pilate dans la position d’affaiblir encore les « grands-prêtres » : en proposant à la foule de libérer Jésus en dépit d’eux, il détruit un peu plus leur autorité sur la foule, et la capte à son profit en se mettant dans l’esprit des gens comme en soutien de celui qu’ils aiment. Il profite de sa popularité. C’est le geste des gouvernants qui viennent accueillir, bien détachés de la foule, un otage libéré sur le tarmac de l’aéroport ; de ceux qui reçoivent au palais présidentiel l’équipe adulée qui a remporté la coupe ; etc. Pilate, autrement dit continue de construire son propre pouvoir.
« Mais les grands-prêtres soulevèrent la foule pour que leur soit plutôt délié Barabbas. » Les grands-prêtre ne peuvent pas ne pas relever ce défi. Il y a pour eux urgence. S’ils laissent faire, ils sont éliminés de la course au pouvoir, ils perdent leur place, ils entrent dans une dynamique qui va entraîner leur disparition.
La foule apparaît ici comme un enjeu de pouvoir : les puissants se la disputent. Rien que de très habituel. Elle est l’enjeu du pouvoir. Mais la variable, c’est un homme, c’est Jésus. En fait, ni Pilate ni les grands-prêtres ne se soucient réellement de lui : il ne compte que comme variable du pouvoir sur la foule. Soit dit en passant, il en exactement de même pour Barabbas : lui non plus ne présente en lui-même d’intérêt pour personne. Chacun des pouvoirs a son candidat.
Ce qui est tout-à-fait étonnant, c’est ce mot qu’emploie Marc pour désigner l’action des grands-prêtres : ils « soulèvent » la foule. C’est l’action par laquelle on provoque l’émeute ! Et ainsi y a-t-il une parenté entre leur action et Barabbas. En tous cas, il apparaît que leur pouvoir n’est pas mort, qu’ils ont un savoir-faire, de l’influence. Ils sont encore capable de soulever une foule. Ils ont au moins le pouvoir de nuire, et ce n’est pas un petit pouvoir.
Quant à la foule, on lui donne le choix entre deux Jésus, elle n’y voit goutte : l’un qui lui est présenté comme « roi des Juifs » qui sonne pour elle comme « messie« , l’autre qui lui est présenté comme « fils-du-père« , ce qui pourrait fort bien s’appliquer à Jésus notamment dans ses derniers enseignements. Dans la pensée de Marc, la foule sait-elle vraiment pour qui elle réclame ? On dirait que Marc la dédouane en partie, ou lui laisse tout au moins le bénéfice du doute…
« Pilate cependant répondit à nouveau en leur disant : « Que ferai-je donc du roi de Juifs ? » Eux de nouveau vociférèrent : « Crucifie-le ! » Pilate leur dit : « Qu’a-t-il donc fait de mal ? » Mais eux crièrent de plus belle : « Crucifie-le ! » Mais voici une nouvelle étape. Pilate semble insister. Est-ce bien le cas en réalité ? On comprend que Marc, dans l’opposition qu’il a construite entre les deux pouvoirs, penche pour faire peser la responsabilité sur le pouvoir religieux ; et ce faisant, il est conduit à ôter la responsabilité du pouvoir civil, à l’alléger en tous cas.
Dans la réalité, à l’aune des seuls faits, la responsabilité du pouvoir civil et judiciaire est entière, car aucune condamnation n’est possible sinon de son fait. Et si l’innocent est condamné, c’est le pouvoir qui le condamne qui en est comptable. Mais Marc réussit le tour de force de dévier la charge, et l’effet fut durable.
Il insiste encore, c’est le deuxième aspect de son récit, sur l’innocence de Jésus, qu’il appartient à Pilate de déclarer. Et Pilate le fait à nouveau en demandant ce qu’il a fait de mal. Cette instance est molle : s’il s’agissait de conviction, il libérerait l’innocent sur la base du procès, il prononcerait l’acquittement et la chose serait entendue. Les grands-prêtres seraient refaits, ils ne pourraient condamner à mort, ils devraient trouver autre chose. On sent plutôt dans l’insistance de Pilate la recherche de faire encore fonctionner le stratagème politique par lequel il pourrait affaiblir le pouvoir des grands-prêtres. Si cela ne fonctionne pas, tant pis ; mais il serait dommage d’abandonner la partie trop facilement, il faut essayer encore.
Il y a une autre insistance de Pilate, c’est à nommer Jésus non plus par son nom mais par ce dont il a fait un sobriquet en le vidant de toute grandeur : « le roi des Juifs« . Ce faisant, la foule, en le rejetant, le renie. La même foule qui l’avait acclamé lors de son entrée royale à Jérusalem, qui avait étalé des palmes et des manteaux sous les pas de son âne -monture royale-, qui avait acclamé le « fils de David« , cette même foule le renie, ne veut plus de ce roi. Sans doute ne se reconnaît-elle pas dans la figure du prisonnier, du prévenu déjà une fois condamné, de celui qui ne manifeste pas détenir de pouvoir. Ce prisonnier ne saurait être un roi, en tous cas le roi victorieux qu’ils attendent. Quel écho avec notre actualité la plus brûlante, où le règne de la force semble revenir avec violence : les peuples aujourd’hui encore sont plus prêts à acclamer qui détient la force que qui parlerait de sagesse ou de douceur. Rien n’a changé.
Observons enfin, pour finir, ce cri lancé deux fois et que nous n’avons pas vu venir : « Crucifie-le ! » Aux termes de la loi juive, Jésus aurait dû être lapidé. Le supplice de la croix, atroce, est romain : les Romains condamnent à la peine capitale soit par décapitation, pour ceux qui ont la dignité de citoyens romains, soit par crucifixion, pour ceux qui ne l’ont pas. La foule, par ses mots, renie celui qu’elle a acclamé roi, mais aussi se soumet d’avance au pouvoir romain en réclamant cette forme de peine capitale. La rupture est consommée, la compromission entière.
« Et Pilate qui voulait faire le possible pour la foule leur délia Barabbas, et livra Jésus après l’avoir fait fouetter pour qu’il soit crucifié. » Pilate reste fidèle à sa stratégie de compromis avec la foule, de recherche de popularité. C’est ce que la foule retiendra : elle ne sait pas forcément très bien pourquoi elle demande ceci ou cela, mais elle se rappellera qu’elle a obtenu ce qui correspondait aux mots qu’elle proférait. Ils veulent Barabbas, ils auront Barabbas.
Quant à Jésus, qui ne compte pour rien, qui n’est plus que le jouet de jeux de pouvoirs entre puissants pour la domination de la foule, il est condamné à mort par crucifixion, et fouetté par-dessus le marché, pour faire bonne mesure sans doute. Coupable surtout de n’avoir pas été choisi, de n’avoir pas été réclamé. Vae victis, malheur aux vaincus.