Les soldats l’emmenèrent à l’intérieur du palais, c’est-à-dire dans le Prétoire. Alors ils rassemblent toute la garde, ils le revêtent de pourpre, et lui posent sur la tête une couronne d’épines qu’ils ont tressée. Puis ils se mirent à lui faire des salutations, en disant : « Salut, roi des Juifs ! » Ils lui frappaient la tête avec un roseau, crachaient sur lui, et s’agenouillaient pour lui rendre hommage. Quand ils se furent bien moqués de lui, ils lui enlevèrent le manteau de pourpre, et lui remirent ses vêtements. Puis, ils le conduisent dehors…
« Les soldats, de leur côté, l’emmenèrent à l’intérieur de la cour, c’est-à-dire au prétoire, et convoquèrent toute la garde. » L’épisode présent apparaît comme une belle unité : les soldats au début font entrer Jesus dans une zone précise, puis le couvrent de la pourpre ; à la fin, ils lui enlèvent la pourpre et le font sortir. On dirait vraiment un moment de théâtre !
Qui plus est, cet épisode fait suite à l’affirmation que Pilate, « livra Jésus après l’avoir fait fouetter pour qu’il soit crucifié. » Si les choses se font vraiment suite, on a un peu l’impression qu’il y a une incohérence, ou une certaine désobéissance des soldats à Pilate : ils diffèreraient de livrer Jesus à la foule en prenant la liberté de s’amuser un peu avec lui. C’est possible, après tout, et on peut le comprendre comme cela. Mais on peut aussi comprendre ce passage très encadré comme un insert, une explicitation du « après l’avoir fait fouetter… » : Marc ajouterait une sorte de note de bas de page, interrompant un peu la lecture, pour que son lecteur comprenne cet ajout inattendu. En ce cas, loin d’être une initiative des soldats, l’action de ceux-ci s’autorise d’un ordre exprès, qu’ils interprètent à leur manière ; et Marc nous livre leur interprétation de l’ordre reçu. J’aurais en ce cas pu traduire : « Les soldats, quant à eux, avaient conduit… »
Les soldats en effet introduisent leur prisonnier dans une cour, [aoulè], et Marc précise qu’il s’agit du prétoire. Voilà un mot typiquement romain, et qui -une fois n’est pas coutume- est transcrit du latin au grec. Le praetor, c’est le chef militaire. Le prétoire, c’est à l’origine sa tente, au milieu du camp militaire (castrum), puis le lieu où se tient sa garde, la fameuse garde prétorienne. Dans le cas d’un gouverneur de province, le nom peut désigner soit l’ensemble du palais du gouverneur, où il rend notamment la justice (d’où le sens juridique de « prétoire »), soit les locaux de la garde. Dans le cas présent, il s’agit à l’évidence du deuxième sens, puisque le prisonnier sort déjà d’auprès du gouverneur qui l’a jugé. Précisons au passage que l’archéologie nous apprend que le prétoire (premier sens) était au palais d’Herode, non à la forteresse Antonina.
Les gardes romains, ceux qui escortent le condamné vers sa sentence, avec ordre de le fouetter, entrent donc dans les locaux de la garde avec lui, et leur première action est de convoquer tout la garde. On pense aux prisonniers d’aujourd’hui, déjà les jouets de la force brutale des quelques gardes qui sont autour d’eux : à quoi peuvent-ils donc s’attendre si c’est la totalité du corps de garde, a priori un peu désœuvrée comme dans tous les postes de garde quand il n’y a pas d’alerte particulière, qui s’assemble autour d’eux ? Masse grouillante, bruyante, rigolarde, de brutes en quête de distraction et qui ont là un blanc-seing à leur inventivité. Des gardes du corps en troupe vont s’amuser avec rien moins qu’un homme, sans le moindre contrôle ni compte à rendre, mieux : avec l’ordre de le fouetter, c’est-à-dire d’ajouter hors sentence la torture à la condamnation à mort. Autant dire que tout est permis. Il est de ces scènes de film où un prisonnier est poussé par une porte, au-delà de laquelle on entrevoit des hommes menaçants. Mais la porte se referme et on verra seulement, après peut-être quelques effets sonores qui font frémir, sortir l’homme titubant et tuméfié. Mais Marc, lui, emmène sa caméra à l’intérieur.
« Et ils le revêtirent de la pourpre et le ceignirent en lui tressant une couronne d’épine. » Ce serait maintenant du théâtre, si pour le prisonnier ce n’était subi. Les soldats le revêtent de la pourpre : dans l’univers antique, la pourpre est la couleur la plus précieuse, la plus chère. On ne l’obtient qu’avec la coquille du murex, qu’on ne trouve pas partout. La production est onéreuse. Chez les Romains, des bandes pourpres ornent les toges (vêtements d’honneur et de citoyenneté) des magistrats et des jeunes garçons avant leur majorité. Le général vainqueur peut revêtir la toge entièrement pourpre pour la journée de son triomphe (et cette journée seulement). On pourrait se demander comment les gardes prétoriens ont pu trouver un tel vêtement à leur disposition ! Mais ce que Marc nous montre, dans le contraste total entre la signification symbolique de la pourpre et la condition du prisonnier condamné à mort, c’et la dérision.
Celle-ci s’augmente encore du fait suivant : ils lui tressent une couronne et l’en ceignent. Mais il s’agit d’une couronne d’épines, non de lauriers. On ne parle pas de couronne royale, le mot n’est pas le même, ni en grec ni en latin. La couronne de laurier, elle aussi, fait partie de la symbolique romaine associée au triomphe : elle est accordée au général vainqueur (en latin, imperator) durant a journée de son triomphe. Honneur insigne, le port de la couronne de laurier fuit concédé à Jules César à vie. Ici, c’est bien une couronne de vainqueur qui est imposée au prisonnier, mais ce sont des épines et non des lauriers qui la constituent. Outre que cela, sans doute, fait mal, c’est surtout un surcroît de dérision. On repense au « Dîner de Cons » : « voilà une belle tête de vainqueur ». Il me semble que c’est là le rire des soldats.
« Et ils commencèrent à le saluer : « salut, roi des Juifs ! ». Les soldats n’interviennent pas dans le procès, mais ils sont là pour maintenir l’ordre, escorter les prévenus, emmener les condamnés. Ils voient et entendent. Ce titre dont Pilate a usé à plusieurs reprises, et déjà là de manière évidente avec dérision, ils l’ont entendu aussi. Les voilà qui maintenant s’en amusent. Et toute leur morgue dominatrice, tirée d’être la force brute par laquelle règne le vainqueur, se lâche là sur le prisonnier. Ils se moquent non seulement de lui, mais bien au-delà de toute la nation qu’ils ont soumise et qu’ils maintiennent sous l’autorité de Rome : ce sont à travers ce prisonnier tous les Juifs qu’ils méprisent.
« Et ils frappaient sa tête d’un calame et lui crachaient [dessus] et fléchissant les genoux se prosternaient devant lui. » La dérision continue, mais devient aussi plus physiquement violente. Ce sont des coups maintenant, des coups à la tête : ce qu’on ne fait jamais sans intention de faire vraiment mal, sans charger ses coups de haine, car les modifications du visage se voient vite, la transformation est aussitôt visible, le miroir de la puissance de l’agresseur est ici maximal.
Le »calame » désigne premièrement un roseau, mais par suite, il peut désigner un pipeau, une partie de roseau taillée en biseau pour écrire, une baguette, une canne à pêche, une sonde de chirurgien, une épingle à cheveux : bref, quelque chose de droit et de rigide. Ce sont des coups de baguette fine, pas forcément souple, mais qui doivent marquer d’autant plus que l’objet se manie avec prestesse. On peut imaginer que les coups sont très violents, sifflant dans l’air. Les crachats accompagnent : on voit l’excitation des soldats entre eux croître et enfler. On peut imaginer que vient vite le côté « concours », à qui fera le plus mal, à qui assènera le meilleur coup, et l’expression de la haine par les crachats déchaîne d’autant plus la force physique.
S’ajoute encore la parodie : le fléchissement des genoux et la prosternation ne sont pas romains : ce sont des pratiques des cours orientales, ce sont des expressions de respect qui appartiennent, pour ces soldats, aux cultures qu’ils ont écrasées. S’en servir, les mimer, les parodier, c’est envelopper dans leur haine et leur mépris tous ceux qui appartiennent à ces cultures. C’est décidément un aspect fort du récit de Marc que de nous faire voir en ce moment le prisonnier comme personnifiant tous ces peuples vaincus et dominés, tenus dans un même mépris dérisoire par la force brute des vainqueurs romains.

« Et quand ils se furent moqués de lui, ils le dévêtirent de la pourpre et lui remirent ses vêtements. Et ils le firent ressortir. La moquerie s’est faite violente, le prisonnier a souffert physiquement, mais Marc souligne pour finir le propos premier des soldats : la moquerie. c’est la dignité du prisonnier, de tout qu’il représente, de tous ceux qu’il représente, qu’on a cherché à atteindre et détruire.
Et voilà que, ce temps passé, comme si ce n’était qu’une parenthèse, on revient au devoir, à l’exécution des ordres. Ni vu ni connu, on enlève la pourpre, et on lui remet ses vêtements -détail qui laisse entendre qu’on les lui avait enlevés : le prisonnier, pour se moquer, a été d’abord mis à nu. Bien des récits récents, et pour commencer ceux des centres de mise à mort nazis, mais aussi ceux infligés à bien des prisonniers récents, syriens, palestiniens, etc., laissent comprendre à quel point cette mise à nu réduit à rien le prisonnier qui se retrouve sans défense, sans zone de repli, sans la moindre « réserve intérieure ». L’impudeur des bourreaux déshumanise le prisonnier en le traitant comme un objet en lequel il n’est rien qui mérite le respect.
Et tout le long de ce récit, nous n’avons eu qu’un prisonnier. Pas une fois ne nous a été donné son nom -sans doute, il n’en avait plus. Pas une fois il n’a parlé -sans doute, il n’a fait pas droit à la parole, à peine aux gémissements on imagine. La destruction d’un homme, les nazis l’ont bien montré, et d’autres en ont bien tiré les leçons, se fait par ces moyens. On vise l’âme, on cherche à la détruire. Il est passé par là.