Dérision générale (Mc.15,29-32)

Les passants l’injuriaient en hochant la tête : ils disaient : « Hé ! toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, descends de la croix ! » De même, les grands prêtres se moquaient de lui avec les scribes, en disant entre eux : « Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! Qu’il descende maintenant de la croix, le Christ, le roi d’Israël ; alors nous verrons et nous croirons. » Même ceux qui étaient crucifiés avec lui l’insultaient.

« Et ceux qui passaient par là lui lançaient de mauvaises paroles en remuant leur tête et disaient : … » Le passage précédent nous a dépeint la scène, Marc nous donne maintenant les dialogues. On se rappelle que, selon toute vraisemblance (même si nous n’avons pas d’assurance à ce sujet), le lieu de la crucifixion est situé sur un mont qui est entre les deux routes qui montent vers le nord. Et quoiqu’il en soit, les mats de supplice sont toujours dressés par les Romains au bord des routes passantes ou des carrefours fréquentés. Il y a donc nécessairement de nombreux passants.

Eh bien les gens qui passent, c’est-à-dire qui sont conduits là par d’autres occupations, ne peuvent s’empêcher de jeter au passage leur mauvaise parole, comme des commentaires gratuits lancés sur Internet. Savent-ils de quoi il retourne ? Sans doute pas, à moins qu’ils n’aient entendus la rumeur… La rumeur ! Est-ce assez pour condamner quelqu’un ? Mais on a tout au long de l’histoire de ces scènes d’exécutions ou d’expiation publiques : gibets, bûchers, piloris, carcans, il y a une sorte d’habitude dans beaucoup de sociétés humaines de venir assister à l’exécution des peines, et souvent d’y manifester plus de haine et de mépris que de compassion.

La mention que les gens « remuent la tête« , dans le contexte, demande interprétation. Les gestes de nos corps sont polysémiques. Un hochement de tête vertical signifierait approbation, plus ou moins vigoureuse suivant la force de celle-ci ; elle pourrait aussi signifier une sorte de méditation devant la tristesse de certaines destinées. Un hochement de tête horizontal pourrait signifier un déni de ce qui se passe, mais aussi un déni des agissements qui ont, supposément, conduit l’accusé à cette extrémité. Un dodelinement de la tête pourrait lui indiquer une indécision, un malaise devant ce spectacle. Des « coups de bouc » signifieraient un défi lancé en direction de leur destinataire.

Je fais une remarque au passage : ce que nous décrit Marc n’est pas ce que les peintres ont souvent représenté, à savoir une foule immense rassemblée devant la croix. Il n’y a pas de rassemblement, il n’y a pas de foule rassemblée. Il y a des passants, qui ont quelque chose à faire, et qui au passage font un commentaire. Mais Marc ne dit pas qu’ils restent, ils ont autre chose à faire. Peut-être certains s’attardent-ils quelque peu devant un spectacle, mais pour la plupart, c’est plutôt l’indifférence, au fond, qui commande. Une fois lancée une invective, on continue ce qu’on avait à faire. Rester manifesterait une forme de compassion, pour des passants, mais il n’y en a pas ici.

« Allons bon ! Celui qui détruit le temple et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, descends de la croix ! » Marc met des mots sur ceux, variés sans doute, que lancent les passants. il les résume en quelque sorte. Selon lui, le condamné est d’abord interpellé comme « Celui-qui-détruit-le-temple-et-le-rebâtit-en-trois-jours. » C’est peut-être l’idée que l’épisode du temple, l’expulsion des marchands, a fait du bruit dans Jérusalem. Cela a sans doute bousculé beaucoup d’habitudes parmi les habitants, le temple étant aussi le lieu d’une puissance financière peu commune. Imaginons l’émoi dans la ville de Lourdes si les commerces liés aux activités religieuses y étaient proscrites !! Mais rappelons aussi que, dans l’évangile de Marc, à aucun moment Jésus ne prononce une phrase qui ressemble de près ou de loin à celle-ci : dans ce contexte, on parle ici d’après la rumeur, rien d’autre.

Mais il faut aussi se rappeler que chez Marc, nous l’avons lu il y a peu, c’est ce point qui a constitué l’accusation la plus substantielle dans le procès au Sanhédrin (et d’ailleurs , les témoins n’étaient pas parvenus à concorder dans leurs témoignages à ce sujet, ce qui les rendait irrecevables). Le retour du même motif, ici, se teinte d’ironie : il n’a pas pu être retenu comme motif de condamnation, mais il reparaît comme motif de dérision. Que valait donc une telle affirmation, quand celui qui la tenait n’est pas capable de se défendre…

Et c’est sans doute la grande faute du condamné aux yeux des passants : de s’être laissé prendre, de s’être laissé vaincre. Dans le vocabulaire rustre d’un Trump, le condamné est forcément un « looser », quand ceux qui méritent les égards de la foule sont et ne sont que les vainqueurs. Et c’est sans doute cela que les passants reprochent avant tout au condamné, d’avoir perdu, d’être du camp des vaincus et des perdants. Le pouvoir exerce toujours une fascination sur les foules, or à l’évidence celui-ci en est totalement dépourvu à l’heure présente. On a dit de lui qu’il avait accompli des œuvres extraordinaires (là encore, rumeurs : car nous avons vu que Marc fait tout pour ne pas attribuer à son personnage cette étiquette de thaumaturge), or que peut-il bien rester de cette réputation quand on voit maintenant ce corps lamentable qui pend de la traverse le long du mat dressé. Pas la moindre majesté là-dedans.

« Semblablement, les grands-prêtres aussi se moquaient entre eux avec les scribes,… » Les grands-prêtres sont présents eux aussi, avec les scribes. Eux ne font pas que passer, ils ont une autre intention facile à deviner : ils viennent contempler l’effet recherché de leur politique. Contrairement aux passants, eux restent ; mais ce n’est pas par compassion, c’est pour apparaître en auteurs de ce qu’ils ont obtenus, et qui n’était pas évident. Pour eux, c’est la fin de l’épisode « Jésus » et ils se félicitent d’être à la conclusion.

Ces gens font cercle, ils forment un cercle fermé, et Marc le fait remarquer d’une façon un peu redondante, « ils se moquaient entre eux avec les scribes« . Les moqueries qu’ils s’échangent ne peuvent vraiment être comprises que par eux-mêmes, ils se « lâchent » un peu entre gens du même monde. Entre eux, ils n’ont pas le souci d’une image à défendre, ils peuvent se laisser un peu aller. Et l’œuvre commune qui a abouti à cette exécution a rapproché les parties : scribes et grands-prêtres sont des partis plutôt en opposition d’habitude ; mais là, ils se sont rapprochés, et suffisamment pour plaisanter ensemble. Et que disent-ils ?

« … en disant : « il en a sauvé d’autres, il ne peut se sauver lui-même ! Le christ, le roi d’Israël qui descend maintenant de la croix afin que nous voyions et croyions ! » Ici aussi, Marc résume, en quelque sorte, les moqueries que s’échangent entre eux les responsables religieux. La première, « il en a sauvé d’autres, il ne peut se sauver lui-même !« , ressemble à celle des passants, mais prend dans la bouche de ceux-ci une tout autre saveur. Cette parole ne tourne pas à la relativisation de ce qui aurait été accompli auparavant, à la mise en question d’une réputation : bien plutôt, elle confirme ces gestes, elle les reconnaît, elle réaffirme « il en a sauvé d’autres« . Mais cette aveu constitue la base d’un petit chant de victoire : il s’est montré plus fort que certaines affections qu’avaient les gens, mais nous nous sommes montrés plus forts que lui. Ce sont les deux premiers termes d’un syllogisme dont la conclusion est évidente : nous sommes donc plus forts et que lui et que ces affections qu’avaient les gens. C’est la chanson de triomphe des responsables religieux qui ont rétabli leur pouvoir, et qui se réapproprient, pour pas cher, les « pouvoirs » manifestés par Jésus. Ils sont toujours dans la lutte de pouvoir, qui était au principe de l’intention d’arrêter Jésus.

La deuxième parole de dérision, « Le christ, le roi d’Israël qui descend maintenant de la croix, afin que nous voyions et croyions ! », est à référer, me semble-t-il, à la seule parole dite par Jésus lors de son procès au Sanhédrin : « C’est moi, et vous verrez le fils de l’homme qui siège à la droite des Puissances et qui vient sur les nuées du ciel ». Je fais ce rapprochement à cause des deux mouvements parallèles du Fils de l’homme qui vient sur les nuées du ciel d’une part, du roi d’Israël qui descend de la croix d’autre part, et à cause de la curieuse formulation par Marc de cette phrase des grands-prêtres et scribes. Il ne dit pas « qu’il descende…!« , ce n’est pas une forme injonctive, mais c’est le mot « qui fait tomber du ciel », utilisé par exemple pour Zeus qui lance la foudre.

Dans l’imaginaire de l’apocalyptique, la figure du « fils de l’homme » peut être celle d’un être qui descend du ciel, dans l’éclair et le tonnerre, pour assurer la victoire du dieu et ramener à lui ses élus. Il me semble que la moquerie des responsables vient de la comparaison entre ce que leur imaginaire exige à entendre la déclaration de Jésus à son propre sujet, et la situation qu’ils ont maintenant sous les yeux. « Vous verrez le fils de l’homme qui siège à la droite des Puissances et qui vient sur les nuées du ciel » a dessiné dans leur esprit l’image d’un « être de lumière » investi de tout la puissance (il siège, et il siège à la droite) du Tout-Puissant (ce que signifie le pluriel emphatique les puissances) , et qui descend sur les nuées du ciel environné d’éclairs et de tonnerres, terrassant tous les ennemis du dieu. Jésus avait ainsi répondu à la question à brûle-pourpoint du grand-prêtre « es-tu le christ, le fils du Béni ?« , question qui évoquait elle plutôt la figure messianique, donc politique, du roi attendu qui restaure la royauté davidique et instaure sa puissance pour soumettre Israël et les nations au dieu.

La dérision des chefs naît maintenant, et l’exprime, de la comparaison entre ces deux figures assumées ou revendiquées par Jésus et ce crucifié lamentable promis à une mort prochaine : cette « chose », ce triste sire, là devant nos yeux, est donc le « christ » et le « roi d’Israël » ? Il est donc cet être puissant qui descend du ciel « afin de nous faire croire » ? Mais le ciel où il trône, c’est ce mat et cette traverse où le voilà à présent suspendu entre ciel et terre ! Quelle dérision en effet ! Il ne peut y avoir là) aucun accomplissement, aucune réalisation de ce qui s’est gravé dans leur imaginaire à la lecture des textes.

Dans cette dérision se manifeste tout l’aveuglement auquel conduit l’appétit du pouvoir. Aucun pouvoir ne sait reconnaître dans ceux qu’il écrase la réalisation des promesses du dieu, ni la réalisation d’un salut pour l’humanité ou pour un peuple (car il s’agit, c’est clair à leur esprit, de figures de salut). Même dans les peuples écrasés, peu nombreux sont ceux qui savent reconnaître une figure salutaire dans ceux qui sont écrasés. Il faut partager la conviction de ceux qui affrontent les pouvoirs en place pour lire dans leur écrasement physique la victoire de leur conviction, plus forte chez eux que l’instinct de conservation. Cela peut, d’ailleurs, nourrir aussi les fanatismes ! Le pouvoir, quand il écrase, engage sa responsabilité bien plus qu’il n’en a conscience…

« Ceux qui étaient crucifiés avec lui aussi l’invectivaient. » Dans la situation présente, on ne voit pas le moindre fanatisme chez le condamné qui est, dans sa mort même, l’objet de tant de dérision. Il ne dit toujours pas un seul mot. Et c’est au point que même ceux qui subissent la même peine ne savent pas reconnaître en lui la victoire de la conviction. Sans doute les autres condamnés ont-ils à ce moment de la rancœur, une dernière fierté qui fait jeter des mots par défi, qui cherche à donner le change pour laisser croire qu’écrasés par l’exécution, ils sont toujours debout en quelque manière. Et ils peuvent se joindre au concert par ce biais, en voyant dans ce grand Silencieux quelqu’un qui, à l’aune de leurs propres sentiments, a perdu toute dignité en ne se révoltant pas au moins symboliquement.

Le condamné que Marc nous fait suivre est donc totalement seul, pas un soutien d’aucun côté. Ceux pour qui il est sans intérêt, ceux qui ont voulu sa condamnation, ceux qui partagent son sort : aucun n’est avec lui, aucun ne reconnaît en lui le moindre point commun, aucun ne voit le moindre sens à ce qui lui arrive. Dans cette dérision générale, ce n’est pas que lui qui meurt, c’est sa capacité à représenter ou signifier quoi que ce soit.

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