Inspiration et expiration (Mc.15,33-39)

Quand arriva la sixième heure (c’est-à-dire : midi), l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. Et à la neuvième heure, Jésus cria d’une voix forte : « Éloï, Éloï, lema sabactani ? », ce qui se traduit : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » L’ayant entendu, quelques-uns de ceux qui étaient là disaient : « Voilà qu’il appelle le prophète Élie ! » L’un d’eux courut tremper une éponge dans une boisson vinaigrée, il la mit au bout d’un roseau, et il lui donnait à boire, en disant : « Attendez ! Nous verrons bien si Élie vient le descendre de là ! » Mais Jésus, poussant un grand cri, expira. Le rideau du Sanctuaire se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas. Le centurion qui était là en face de Jésus, voyant comment il avait expiré, déclara : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu ! »

« Et une fois survenue la sixième heure, l’obscurité survint sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. » [Skôtôs], ce sont les ténèbres, l’obscurité, souvent les ténèbres de la mort ou des enfers. Chez Sophocle, dans Œdipe à Colone, elles sont mêmes personnifiées. On se souvient qu’Œdipe, à la révélation insupportable de l’horreur où il est en ayant tué son père et épousé sa mère, se saisit des agrafes d’or tenant le vêtement du cadavre de Jocaste qui vient de se pendre, et s’en crève les yeux. Les ténèbres de ses yeux rejoignent ainsi les ténèbres de son état, et le préservent en même temps de croiser jamais le moindre regard qu’il ne saurait plus soutenir. Le mot [Skôtôs] peut aussi signifier, plus subjectivement, la cécité, le vertige, l’éblouissement ; et de manière plus figurée, l’infortune, l’incertitude, l’aveuglement de l’esprit, l’ignorance, l’erreur.

Il me semble que ce sont toutes ces « ténèbres » que Marc évoque comme s’étendant du milieu du jour au milieu de l’après-midi : la scène précédemment dépeinte ne change pas, les passants continuent de passer et d’invectiver en passant. Les grands-prêtres et les scribes, sans doute, se tiennent toujours là en échangeant entre eux leurs moqueries. Les autres condamnés, pendants à leur mât, sont sans doute de moins en moins diserts car eux aussi commencent à étouffer. Notre condamné ne dit toujours rien. Et cet état qui dure, où rien ne se passe, est comme souligné par ces ténèbres : l’aveuglement demeure, il dure, personne ne remarque que ce condamné est devenu un grand silencieux, personne ne remarque la qualité ni le sens de son silence. Marc nous a laissé comprendre qu’il était silence d’attente et d’attention.

Mais la mort commence à envahir ce condamné, les ténèbres de la mort le rejoignent. Et pendant qu’aveuglement de l’esprit et ignorance deviennent chez les autres de plus en plus évidents, le condamné lui sent les ténèbres de la mort le gagner, monter en lui.

« Et à la neuvième heure Jésus appela à grands cris d’une voix forte : « Eloï, Eloï, lema sabakhthani ? », ce qui veut dire : « Mon dieu, mon dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » L’attente où se tient le condamné serait-elle déçue ? La mort, voici qu’il la sent venir, et son dieu-père n’est toujours pas intervenu, quand lui se tient sur la réserve et accepte tout pour laisser à celui-ci la pleine liberté de ses initiatives.

Un cri jaillit alors de ses lèvres depuis le fond de son cœur, et c’est une interrogation : pourquoi m’as-tu abandonné ? L’évidence est là, la mort est sur le point de le submerger, il le sent, il le sait. Il va être englouti sans rémission dans ce grand rien qu’est la mort, il va disparaître, cesser d’être. Et ce cri n’est pas seulement un cri qui dit la sensation, l’expérience de cet abandon, le constat que le dieu-père n’a pris aucune initiative, pas même dans ce long moment où il ne se passe plus rien et où les jeux sont faits. Ce n’est pas seulement un cri qui dit l’abandon, mais un cri qui demande : pourquoi ? Le condamné fait aussi, en même temps, l’expérience de la perte de sens, lui-même ne sait plus pourquoi il est là, et s’il faisait l’expérience de l’isolement absolu au milieu de toutes les moqueries et les sarcasmes des uns et des autres, il n’a plus non plus la moindre sensation ni perception de la présence de son dieu-père.

Et pourtant, pourtant, au bord de ce gouffre effrayant, dans cette déréliction totale et absolue, il choisit ses mots. Marc met dans la bouche de son Jésus un cri qui n’est pas forgé par lui-même, mais qui est tiré d’un psaume, toujours le même. Ç’en sont même les premiers mots. Et mettre ces mots du psaume dans la bouche de Jésus, n’a pas le même sens que de les introduire dans la narration. Ou plutôt si, mais cela opère un déplacement, un décalage. Quand Marc cite le Ps.21 « ils me percent les mains et les pieds, ils tirent au sort mon vêtement…« , il nous donne une clé de compréhension, à nous lecteurs : cela se passe comme cela était annoncé, c’est l’accomplissement du grand dessein de salut du dieu unique. Mais quand il nous dit que c’est Jésus lui-même qui dit ce qu’il ressent, qui crie son abandon, qui hurle un « pourquoi ? » qui restera sans réponse, avec les mots du même psaume, il nous dit que Jésus choisit de croire que ce silence même, et cet abandon même, et cette déréliction même, sont l’accomplissement du grand dessein de salut du dieu unique. En choisissant de crier ce qu’il ressent avec les mots du psaume, il dit sa conviction que sans qu’il en ressente rien, sans qu’il en ait le moindre signe, avec tout le démenti de son expérience présente, le dieu-père est là. Et que glisser dans la mort se fait encore pour lui dans cette même attente de l’initiative du dieu-père.

« Et certains de ceux qui étaient à proximité dirent après l’avoir entendu : « Voilà qu’il appelle Elie ! » Le cri du supplicié ne passe pas inaperçu, il l’a poussé si fort. Ceux qui l’ont entendu, et qui ont l’habitude de réciter les psaumes pour prier, n’ont pas pu ne pas reconnaître ce psaume ; d’autant que ce sont les premiers mots, ceux qui servent de titre. Tout le monde les sait par cœur.

Dire « Voilà qu’il appelle Elie ! », c’est de l’acharnement dans la dérision. C’est faire exprès de ne pas comprendre. Personne ne peut se méprendre sur ces mots. Le respect le plus basique qu’un être humain a pour un autre qui meurt, même cela est mort en ceux-ci. Quelles ténèbres !

« Mais quelqu’un, en courant, lui donna à boire d’une éponge imbibée de vinaigre placée au bout d’une canne, en disant : « Voyons voir si Elie arrive pour le faire descendre. » Marc note la réaction empressée d’une personne. Une seule, mais il n’a pas voulu que cela fût perdu, il l’a écrit pour toujours. S’agit-il de la même proposition d’anesthésiant que précédemment ? C’est possible, c’est même probable. Un geste de pitié, un petit geste d’humanité pour soulager un agonisant dans ses derniers instants.

Mais même ce petit geste d’humanité, il se sent obligé de le voiler sous les apparences d’une participation à la dérision générale. Il reprend les mots des grands-prêtres à propos de la descente du ciel dans les éclairs et le tonnerre : voyons si Elie va soudain le faire descendre du ciel dans les éclairs. Comme il est difficile, parfois, de rester humain, de rester droit, de rester fidèle à soi et à son inspiration profonde, quand tout le climat est à la violence et à la dépréciation de certains ! Comme on se sent « obligé » de concéder ne serait-ce qu’un peu à cette tendance qui est pourtant abjecte. Je trouve que notre atmosphère de ces derniers temps est tout aussi irrespirable, avec une espèce d’injonction faite à tous et à chacun de condamner toujours les mêmes, sous peine d’être violemment rejeté aussi et mis au ban de tous.

« Jésus cependant, laissant échapper un grand cri, expira. » La mort aura été rapide, pour ce condamné-là. Ce n’aura pas été l’habituelle agonie de deux ou trois jours : quelques heures à peine. C’est étonnant.

Autre étonnement, voilà un crucifié qui meurt en poussant un cri puissant et en expirant. Alors que la mort par crucifixion est une mort par étouffement, c’est-à-dire où le supplicié cherche en vain à aspirer de l’air. Lui en a au contraire donné. Tout s’achève pour lui, non dans une aspiration, mais dans une expiration. Il donne tout ce qu’il a, alors même qu’il n’a plus.

Tout se passe comme si, dans la narration de Marc, après avoir exprimé son ressenti de solitude totale et de perte de sens, mais de l’avoir exprimé d’une manière qui marquait son choix délibéré et renouvelé de faire confiance à ce dieu-père qui l’a engagé sur ce chemin, il faisait lui-même le saut dans la mort désormais inéluctable. Comme si, ayant maintenant l’évidence qu’elle était le chemin, il s’y engageait de tout son être en donnant ce qui lui reste, son souffle et sa vie. Exactement comme il l’avait anticipé dans la dernière cène avec ses disciples, il dépasse l’évènement, autrement purement subi, par la force de son consentement. quand l’aspiration le cède à l’expiration, la passion devient action.

« Et le rideau du sanctuaire fut déchiré en deux depuis le haut jusqu’en bas. » Nouvel étonnement : voici un déplacement soudain dans la narration de Marc. Si cette phrase disparaît, les deux phrases, précédente et suivante, semblent en continuité parfaite, logique. Pourquoi Marc ajoute-t-il cela ? Et pourquoi là ?

Le rideau du sanctuaire est constitutif du tout premier sanctuaire, au désert : dans l’Exode, sitôt après la conclusion de l’alliance (Ex.24), le dieu ordonne que les fils d’Israël lui construisent un sanctuaire « et je demeurerai au milieu d’eux. Je vais te montrer le modèle de la Demeure et le modèle de tous ses objets : vous les reproduirez exactement. » (Ex.25,8b-9). Il détaille d’abord l’arche, la table, les vases et les outils du sanctuaire ; puis il détaille les dimensions, les matériaux et l’architecture de la demeure, qui sera montable et démontable pour accompagner les pérégrinations du peuple dans le désert. Une fois la demeure dressée vient la confection et l’installation du rideau : « Puis tu feras un rideau de pourpre violette, pourpre rouge, cramoisi éclatant et lin retors ; ce sera une œuvre d’artiste : on y brodera des chérubins. Tu le fixeras à quatre colonnes en acacia et tu les plaqueras d’or, munies de crochets en or et posées sur quatre socles en argent. Tu fixeras le rideau sous les agrafes et là, derrière le rideau, tu introduiras l’arche du Témoignage. Le rideau marquera pour vous la séparation entre le Sanctuaire et le Saint des saints. Tu placeras le propitiatoire sur l’arche du Témoignage dans le Saint des saints. À l’extérieur du rideau, tu poseras la table et, en face d’elle, le chandelier : la table côté nord de la Demeure, et le chandelier côté sud. Enfin, pour l’entrée de la tente, tu feras un voile en pourpre violette, pourpre rouge, cramoisi éclatant et lin retors : ce sera une œuvre d’artisan brocheur. » (Ex.26,31-36).

J’ai cité un peu longuement, mais il me semble qu’ainsi on comprend bien : le rideau est une partie essentielle du sanctuaire, il le sépare en deux parties (quand le voile en garde l’entrée) : l’une, le [débîr], ou « Saint des Saints« , qui est le cœur du sanctuaire, sa partie la plus reculée, la plus secrète, celle qui est vraiment le lieu où demeure le dieu, l’autre le [hékal], ou « Saint« , qui est le sanctuaire mais plutôt là où l’homme agit devant le dieu. Car en effet, la [shékinah], ou « présence« , est au-dessus de l’arche (non dedans, on n’enferme pas le dieu), entre les ailes des chérubins, et elle est introduite derrière le rideau. Mais devant est la table où seront placées les offrandes, où l’on allumera le chandelier, etc. Seuls les prêtres pénètrent dans le [hékal], ils le font tous les jours, c’est leur service au temple. Mais seul le grand-prêtre pénètre dans le [débîr], et une seule fois par an, justement pour la propitiation, c’est-à-dire pour faire l’expiation de tous les péchés du peuple. Tout cet ensemble se retrouve dans le temple de pierre, car la tente en est le modèle, c’est elle qui reproduit ce que Moïse a vu sur la montagne. On pense que le rideau du sanctuaire y mesurait environ 18m de haut, et Flavius Josèphe rapporte qu’il aurait eu environ 12cm d’épaisseur et que la force de traction combinée de chevaux attachés des deux côtés n’aurait pas suffi à le déchirer.

Alors que peut bien signifier la mention d’une telle déchirure, totale, normalement impossible, sitôt après la mort de Jésus ? Une déchirure qui part du haut, hors de portée des hommes ? Le rideau déchiré, c’est la fin de la séparation : c’est la présence du dieu désormais accessible, « dévoilée » au sens fort ; c’est aussi sans doute l’expiation définitive de tous les péchés, qui n’a plus besoin d’être annuelle et répétée.

Est-ce pour Marc un évènement en soi, contemporain et simultané à la mort de Jésus, ou est-ce pour lui un évènement métaphorique ? Veut-il nous dire que Jésus est le grand-prêtre et que par sa mort, il entre au-delà du voile avec tous ceux à la rencontre desquels il est venu ? Veut-il nous dire que le corps-même de Jésus est le temple, et qu’en se déchirant par la mort il devient la rencontre de tous avec le dieu ? Souvenons-nous aussi que l’accusation majeure faite à Jésus dans le procès au Sanhédrin était, sans aucun appui dans les paroles rapportées précédemment par Marc, de vouloir détruire le temple puis le reconstruire en trois jours : y a-t-il ici une allusion à cela en montrant que, Jésus mort, le temple est détruit dans une de ses pièces essentielles ? Autant de questions…. Mais quelles que soient les réponses, on voit qu’elles nous ouvrent toutes à la recherche de signification de la mort de Jésus.

« Or quand le centurion qui se tenait à proximité, en face de lui, eût vu que celui-ci avait expiré, il dit : « Vraiment cet homme-ci était fils d’un dieu. » Retour sur le « lieu du crâne. L’ultime parole de la scène décrite par Marc ne revient à personne d’autre qu’à un centurion romain, quelqu’un qui n’est pas du peuple d’Israël. Ce centurion est sans doute le chef des quelques soldats qui se tiennent là pour garantir l’exécution de la peine. Lui est face à Jésus, nous dit Marc, il est aux première loges. Il voit droit. Et ce qui l’a frappé, c’est le mode de sa mort, « que celui-ci avait expiré » : il a sans doute vu, lui, d’autres exécutions par crucifixion, il sait par expérience que jamais nul crucifié ne meurt ainsi.

Le mot que Marc met en sa bouche n’est pas à prendre dans le même sens que le « fils du Béni » prononcé par le grand-prêtre au procès. Le centurion est un Romain. De ce fait, comme les Romains sont polythéistes et qu’ils ne connaissent absolument pas l’abstraction généralisante « le divin », il vaut sans doute mieux traduire « fils d’un dieu« . Et que veut dire pour un Romain une telle expression ? La notion de « fils » chez les Romains n’est pas d’abord génétique, elle marque certes une continuité mais par le biais d’un choix : d’ailleurs, la filiation adoptive est fréquente, et presque plus signifiante, chez eux. Il s’agit d’être l’objet d’un choix par une autre personne, qui se reconnaît alors comme « père » de celui-là. C’est vrai même pour les enfants naturels, qui ne sont tels qu’après que le père, à qui on a porté le nourrisson, a choisi de le prendre dans ses bras et de l’élever à bout de bras au dessus de lui : c’est le geste du tollere liberum (sans quoi, l’enfant est abandonné à l’expositio : laissé en des lieux prévus dans la cité, le prenne qui voudra… ou pas). Notre centurion, impressionné par une manière de mourir qu’il n’a pas encore rencontrée, et habité comme tous les Romains par une crainte religieuse, confesse donc qu’à son avis, cet homme-là était sans doute sous la protection d’un dieu, qu’il ne nomme pas parce que cela ne lui apparaît pas.

Ce point final à la scène de la mort de Jésus n’est pas anecdotique pour Marc. Alors que les autorités du peuple n’ont pas reconnu Jésus pour le messager qu’il est, ont refusé d’authentifier sa mission comme divine, c’est un non-Juif qui, lui, reconnaît dans la seule manière de mourir de cet homme qu’il a un lien manifeste avec « un dieu » inconnu. Comme si le rideau du temple s’était déchiré vis-à-vis du monde entier. Comme si tous les hommes maintenant avaient accès au mystère de la Présence, à la Demeure du dieu parmi les hommes.

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