Le sabbat terminé, Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des parfums pour aller embaumer le corps de Jésus. De grand matin, le premier jour de la semaine, elles se rendent au tombeau dès le lever du soleil. Elles se disaient entre elles : « Qui nous roulera la pierre pour dégager l’entrée du tombeau ? » Levant les yeux, elles s’aperçoivent qu’on a roulé la pierre, qui était pourtant très grande. En entrant dans le tombeau, elles virent, assis à droite, un jeune homme vêtu de blanc. Elles furent saisies de frayeur. Mais il leur dit : « Ne soyez pas effrayées ! Vous cherchez Jésus de Nazareth, le Crucifié ? Il est ressuscité : il n’est pas ici. Voici l’endroit où on l’avait déposé. Et maintenant, allez dire à ses disciples et à Pierre : “Il vous précède en Galilée. Là vous le verrez, comme il vous l’a dit.” » Elles sortirent et s’enfuirent du tombeau, parce qu’elles étaient toutes tremblantes et hors d’elles-mêmes. Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.
« Et le sabbat s’étant écoulé dans l’intervalle, Marie la Magdeleine et Marie de Jacques et Salomé achetèrent des aromates afin d’aller l’oindre. » Le sabbat où il ne faut rien faire est passé. Le temps du repos est achevé. Le sabbat dont le sens est d’anticiper une nouvelle activité du dieu, outre la création.
Les trois femmes qui sont nouvellement apparues après la mort de Jésus sont à nouveau à l’œuvre. Cette fois-ci, elles sont de nouveau trois : Salomé n’a pas été nommée au moment de la mise au tombeau, mais la voilà revenue. Remarquons aussi que la deuxième oscille d’un nom de référence à l’autre, entre Jacques et Joset.
Elles vont acheter des [aroomata], c’est-à-dire des plantes aromatiques : étant données les indications qui suivent, elles ont sans doute été les premières au marché ! Ce qu’elles vont acheter, ce sont soit des herbes, soit peut-être des préparations déjà faites avec ces herbes, qu’il s’agisse d’huiles, d’onguents ou de parfums : on imagine sans peine que cela soit aussi chez le même marchand. Toutefois, c’est le produit brut qu’indique Marc. Elles vont ainsi pouvoir, à défaut d’honneurs funèbres (il n’est pas prévu de cérémonie d’hommage), prendre soin du corps du défunt selon la coutume juive d’alors, en lavant le corps (ce qui est sûrement très nécessaire étant donné le traitement qu’il a subi), puis en le frottant d’herbes aromatiques et d’huile. Seule la mise en un linceul a jusqu’à présent respecté la coutume, et on peut imaginer qu’elles comptent bien faire tout ce qu’elles peuvent, même après.
« Et au petit matin, le premier après le sabbat, elles vont sur le tombeau le soleil une fois levé. » Les deux premières de ces femmes, Marc nous l’a précisé, ont bien repéré l’emplacement, elles n’ont besoin de personne pour se rendre sur le lieu du tombeau.
Avec ses précisions de temps, Marc nous laisse comprendre que ce que les femmes se sont promis de faire ne souffre pour elles aucun délai. Le sabbat a fini la veille au soir, mais la nuit, pas moyen d’acheter quoi que ce soit : donc, dès l’ouverture du marché, elles s’y sont rendues ; puis, alors que le soleil est en train de se lever, sans laisser passer le moindre jour supplémentaire, les voilà en route pour le tombeau. Il fait jour, ce qui laisse entendre qu’elles voient clair, qu’elles ne peuvent se faire abuser par des formes confuses ou des ombres mal interprétées.
« Et elles se disaient l’une à l’autre : « qui nous fera rouler la pierre hors la porte du monument ? » Mais tout n’est pas réglé pour autant. Les femmes sont allées aussi vite qu’il leur est possible dans la succession des différents tâches que suppose leur projet. Mais elles n’ont pas emmené qui que ce soit avec elles pour ouvrir.
Or, Marc nous l’a dit, le tombeau est fermé par une pierre qui a été roulée devant. L’ouverture de l’excavation est normalement telle qu’un humain puisse la passer sans se courber trop : cela donne une idée de la taille minimale de la pierre obstruant l’orifice. Même si celle-ci est supposée rouler, elle n’est pas pour autant lissée à cet effet ; il n’est prévu en effet de la rouler qu’une seule fois, on n’entre pas ni ne sort continûment d’un tombeau (il ne s’agit pas d’un caveau, comme nous en connaissons encore dans nos cimetières).
Les femmes se demandent donc qui va leur rouler la pierre : sans doute s’avouent-elles ainsi qu’elles-mêmes ne s’en reconnaissent pas capables. Mais comment trouver quelqu’un ? Il est vrai que n’importe quelle rencontre de hasard pourrait faire l’affaire, elle expliqueront assez facilement leur propos. Et on voit par là-même qu’elles ne manquent pas de courage, car pour demander de l’aide, il leur faudra expliquer pourquoi le corps du défunt n’a pas été préparé avant l’ensevelissement, ce qui peut conduire à des réticences voire pire.
« Et levant les yeux elles observent qu’a été roulée la pierre : elle était en effet particulièrement grande. » Mais les voilà sur place, toutes à leur interrogation, et là : surprise ! Elles portent leur regard sur le but de leur périple et voilà qu’elles découvrent le tombeau ouvert. Marc prend alors le temps de nous dire que la pierre était « particulièrement grande« , autrement dit la question que se posaient les femmes était loin d’être un détail.
Le lecteur est mis par Marc au point de vue des femmes, avec beaucoup d’adresse. Et il se pose aussitôt la question : « qui ?… » Et aussi : « pourquoi ?… » Mais à cette deuxième question, si on sait le propos qu’elles ont en venant, on tend à répondre aussitôt : « pour la même chose que nous ! » Peut-être en effet ne sont-elles pas les premières. Peut-être que malgré leur empressement, d’autres ont eu le même désir et les ont devancées. Comment savoir ? Une seule réponse, il faut aller voir.

« Et une fois pénétrée dans le tombeau, elles voient un jeune homme siégeant du côté droit enveloppé d’un habit brillant, et elles sont dans la stupeur. » Elles entrent donc, et en effet quelqu’un les a précédées. Pas d’autres femmes, comme peut-être elles auraient pu le penser, ni un groupe d’hommes, de disciples peut-être. Non, c’est une jeune homme seul qui est là.
Il « siège du côté droit« , ce qui est un détail très précis. Il a la saveur du témoignage visuel, soit parce qu’il est en effet recueilli comme tel, soit pour un « effet de réel ». Mais cela montre aussi qu’il n’est pas au centre du tombeau, c’est-à-dire là où le corps a été déposé. Il est aussi « enveloppé d’un habit brillant« , ou clair, ou encore blanc. Il ne s’agit pas d’une teinte terne, mais brillante et lumineuse. L’image est frappante, elle fait contraste pour les femmes, sans aucun doute, avec l’obscurité relative du tombeau, même ouvert.
A cette vue, les femmes sont « frappées d’effroi » ou de stupeur« . On peut comprendre : un homme seul, aussi jeune et vigoureux soit-il, n’aurait pu rouler cette pierre « particulièrement grande« . Il est assis, c’est-à-dire qu’il n’est pas occupé, comme les femmes comptaient le faire, à prendre soin du corps du défunt. Mais ce corps est absent du tombeau, il est même absent du texte lui-même !!! Ainsi donc, elles venaient seules à un tombeau fermé (et c’était un problème) renfermant le corps d’un défunt ; voilà qu’elles trouvent un tombeau ouvert avec une personne bien vivante à l’intérieur, qui ne se cache nullement, mais qui est de côté, comme attendant, mais aussi mettant en évidence une absence, celle de ce fameux corps.
Il y a de quoi être saisi par la stupéfaction : que de questions doivent agiter leurs esprits ! Mais aussi quel arrachement à leur affection que l’absence de ce corps : c’est tout ce qu’elles avaient encore pour garder un lien avec le défunt aimé. Si nous avons connu des personnes dont le défunt s’est trouvé égaré ou confondu avec un autre par les pompes funèbres (cela arrive, hélas), nous avons pu être témoin du bouleversement que cela provoque.
« Or il leur dit : ne soyez pas dans la stupeur : c’est Jésus que vous cherchez, le Nazarénien, le crucifié. Il a été réveillé, il n’est pas ici; voici le lieu où il avait été posé. » Le jeune homme prend la parole. D’abord pour leur interdire leur réaction première : « ne soyez pas dans la stupeur« . Facile à dire, il est des réactions qui ne se contrôlent assurément pas. Étonnamment, il parle avec autorité, il fait une injonction.
Mais il ne s’arrête pas là, et précise : « c’est Jésus que vous cherchez, le Nazarénien, le crucifié. » Il connaît donc l’identité de celui qui reposait dans ce tombeau, et il la connaît d’une part relativement à ce qui est le plus ancien (il vient de Nazareth), d’autre part relativement à ce qui est le plus récent (le crucifié). Avec cette désignation, il embrasse tout l’itinéraire de Jésus. Evidemment que si elles sont là, c’est parce que c’est lui qu’elles cherchent, l’étonnement ne vient pas de là. N’importe qui aurait pu le dire, à condition de savoir aussi que c’était là qu’il avait été déposé. Or cela s’est fait à la hâte, et en petit comité.
Et puis la parole suivante, qui doit faire l’effet d’une bombe : « Il a été réveillé, il n’est pas ici ; voici le lieu où il avait été posé. » Le mot « réveillé » peut aussi être traduit « relevé » : c’est l’idée d’avoir été couché et d’être désormais debout. Suivant les contextes, on traduira par « réveillé » (si l’on dormait) ou par relevé (si l’on était tombé). Là, on est bien en peine de savoir comment le dire, puisqu’une fois mort, il est plutôt rare que la situation change ! C’est peut-être là qu’il faut inventer un nouveau mot, « ressuscité« .
Le mot est au passif, il ne s’est pas réveillé (ou relevé), mais l’a été par un autre, qu’on ne nomme pas. Et comme une évidence, le jeune homme ajoute qu’il « n’est pas ici« , et invite à constater le lieu, qu’il n’occupe pas, où le corps avait été posé (là aussi, à la voix passive : il ne s’est pas plus déposé qu’il ne s’est relevé). A-t-il quitté les lieux de lui-même ? A-t-il été non seulement relevé mais entraîné ou emporté ailleurs ? Son absence n’est pas expliquée, elle est posée comme une évidence. Le tombeau n’est pas le lieu pour lui, c’est tout ce qu’on peut dire !
« Mais retirez-vous, dîtes à ses disciples et à Pierre : « il vous précède dans la Galilée : là vous le verrez comme il vous a dit. » Mais on dirait que ce jeune homme est chargé de faire le ménage : voici qu’après avoir déclaré l’absence de Jésus de ce lieu, il en chasse maintenant les femmes ! « Retirez-vous« . Le tombeau n’est décidément pas le lieu où il faut se tenir, pour personne en fait. Le mot de [mnèméione], qui est à la fois le tombeau et le mémorial, le lieu du souvenir, n’est pas le lieu à fréquenter. Il ne s’agit pas de se souvenir pour rejoindre l’absent de ces lieux, il s’agit de quitter les lieux de la mort et du souvenir. Ces deux réalités sont désormais inadéquates ou inopérantes pour rejoindre Jésus.
Mais les femmes ont une mission pour les disciples et Pierre, tous terriblement absents depuis de longues pages. Aller leur dire, ou plutôt leur rappeler (« comme il vous a dit« ) : « il vous précède dans la Galilée : là vous le verrez« . Les disciples ne sont pas « hors-jeu » malgré leur défaillance éclatante, ils sont remis en jeu. Ils sont remis en jeu par le message livré par le jeune homme, sans doute selon la volonté de celui qui l’a envoyé là. Ils sont remis en jeu par l’intermédiaire des femmes, qui sont les nouveaux personnages apparus dès la mort de Jésus et qui sont les actrices premières de cet « après-la-mort ». Ils ont pour consigne d’aller le voir où il se tient, « dans la Galilée« . Ils le suivaient, ils le voyaient, ils l’écoutaient. Ils ont encore cela à faire, toujours dans la même zone géographique où s’est déroulé l’essentiel de son ministère.
Je souligne le mot : « il vous précède » : ce n’est pas un mot neutre. Il souligne l’avance de Jésus, et ce faisant, le retard des disciples. Jésus a un coup d’avance, il a l’initiative, il déjoue les prévisions y compris des disciples. De cela aussi les femmes sont témoin : il a aussi déjoué leurs attentes, à elles en premier. Et plus que jamais, Jésus a un coup d’avance, il précède. Il est partout déjà là, on ne peut plus que le rejoindre où il se trouve déjà. Autant dire qu’on peut le chercher où qu’on aille, il y est toujours déjà.
« Et ressorties elles s’enfuient du monument. Car un tremblement les avait saisies ainsi qu’un égarement ; et elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur. » La réaction des femmes est tellement naturelle ! Tout ceci est trop bouleversant, elles s’enfuient. Cette réalité fait trop peur, elle déjoue trop. Le cerveau humain est paramétré pour prédire, comme nous le prouvent les neuro-sciences. Mais il y a ici, non seulement trop d’imprévu, mais trop d’imprévisible ! Essentiellement imprévisible. Ce Jésus-là est désormais tout imprévisible, et qui le fréquenterait serait en permanence déjoué dans ses prévisions et ses attentes. Comment se situer alors à ses côtés ? Comment y vivre ? Il y a vraiment de quoi fuir.
Et « elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur. » c’est le dernier mot de l’évangile de Marc. Toutes les études montrent que le témoignage de Marc s’arrêtait initialement ici. Sur un échec. Non sur l’échec de Jésus : la mort ne l’a pas arrêté ! Mais sur l’échec de la mission confiée à d’autres. Dès le début, cela bloque, la mission n’est pas accomplie, la parole n’est pas rapportée !!
Le « elles ne dirent rien à personne » peut bien dire avant tout que, dans une fuite éperdue, les femmes pourtant courageuses, dans un premier temps en tous cas, ne sont pas en état de dire quoi que ce soit à qui que ce soit rencontré en chemin. Peut-être qu’après, ayant repris leurs esprits, elles ont commencé par se parler entre elles, puis petit à petit à d’autres, notamment aux disciples. Mais tel n’est pas l’effet premier produit par l’écrit de Marc, il affirme avant tout l’absence de parole rapportée, là où pourtant on demandait qu’elle soit transmise.
Pourtant, elle a bien dû l’être, puisque Marc écrit cet évangile ! Et c’est sur ce décalage évident qu’il choisit de clore son témoignage, comme sur ce qui fait réfléchir les lecteurs : attention, lecteur, tu ferais bien de fuir toi aussi, si tu as bien compris. Tu seras trop dérouté, tu seras constamment pris à contre-pied, si tu veux servir ce Jésus-là, celui qui « n’est pas ici« . Mais aussi, lecteur, si la parole t’es tout de même parvenue, tu vois bien que ce n’est pas grâce aux disciples, puisque les défaillances sont de toutes parts. Donc, toi aussi, si tu veux être disciple, reconnais d’avance ta défaillance, et la puissance de la parole qui la vainc aussi. Comme Jésus a vaincu la mort, sa parole vainc la défaillance : c’est elle qui est puissante, pas toi.
Et puis il y a un écho extraordinaire ici à l’incipit de son évangile : « Commencement de l’évangile de Jésus, christ, fils de dieu » : il s’agit d’un commencement. Et nous voici, en effet, au commencement. Comme si ce titre visait cette fin où il semble que tout soit à faire et où c’est bien celui qui est dans le titre qui fait. Cet écrit de Marc n’est qu’une longue introduction au commencement.