Ressuscité le matin, le premier jour de la semaine, Jésus apparut d’abord à Marie Madeleine, de laquelle il avait expulsé sept démons. Celle-ci partit annoncer la nouvelle à ceux qui, ayant vécu avec lui, s’affligeaient et pleuraient. Quand ils entendirent que Jésus était vivant et qu’elle l’avait vu, ils refusèrent de croire. Après cela, il se manifesta sous un autre aspect à deux d’entre eux qui étaient en chemin pour aller à la campagne. Ceux-ci revinrent l’annoncer aux autres, qui ne les crurent pas non plus. Enfin, il se manifesta aux Onze eux-mêmes pendant qu’ils étaient à table : il leur reprocha leur manque de foi et la dureté de leurs cœurs parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient contemplé ressuscité.
« Ainsi ressuscité dès le premier matin de la semaine, il fut montré d’abord à Marie de Magdeleine, d’auprès de laquelle il avait expulsé sept démons. » On peut comprendre que les premiers lecteurs de Marc aient été quelque peu décontenancés par sa finale assez brutale, même si nous avons pu voir à quel point elle était pleine de sens et faisait un écho extraordinaire à son titre : « Commencement... » Toujours est-il que certains se sont sentis la nécessité d’ajouter une fin qui les satisfasse, et c’est avec cet ajout que le texte nous a été jusqu’à aujourd’hui transmis. Il me semble donc légitime et nécessaire de commenter aussi cet ajout. Et en voici le premier temps.
Le premier membre de phrase se rattache clairement, et de manière homogène, à la temporalité des évènements dont Marc nous a fait le récit. Mais tout de suite, on a du neuf : « il apparut d’abord à Marie de Magdeleine, d’auprès de laquelle il avait expulsé sept démons. » Cette Marie de Magdeleine fait partie des trois femmes venues au tombeau et qui l’ont trouvé ouvert, puis se sont enfuies effrayées par la rencontre du jeune homme qu’elles y avaient faite. L’auteur ajoute maintenant un élément biographique dont il n’a pas du tout été question dans l’évangile de Marc, à savoir que « il » (Jésus sans doute) avait expulsé sept démons d’auprès d’elle. Le chiffre sept est sans doute celui, plutôt symbolique, d’une certaine plénitude (même si Marc, quant à lui, utilise peu ce registre des symboles). La tournure de phrase, elle, est plus cohérente avec l’approche marcienne déjà constatée : les démons n’étaient pas « en » [én] elle, mais « auprès« , « à côté » [para] d’elle. On se souvient en effet, dans la synagogue de Nazareth, de l’homme qui était « en un esprit non-épuré » : le schéma est un peu le même. Seulement, l’infestation était plus abondante d’une part, et Marc n’a jamais raconté un tel évènement d’autre part.
Surtout, la nouveauté est qu’il lui est apparu, du moins qu’il a été manifesté à elle, [éphanè]. C’est une forme passive. C’est le radical qui donne épiphanie, théophanie, etc. [phaïnoo], dans les formes intransitives (notre cas ici) c’est l’idée de devenir visible, de venir à la lumière, de se montrer, d’apparaître. De la même famille est le fameux Phaeton, qui conduit le char du soleil ! Les femmes n’ont fait jusqu’à présent qu’entendre les mots du fameux « jeune homme » qu’elles ont trouvé dans le tombeau en y entrant. Mais voici qu’une fois parties, l’une d’entre elles a été l’objet d’une initiative, qui n’est pas énoncée comme étant de Jésus lui-même, justement celle de ces femmes qu’il a délivrée déjà d’esprits pénibles et obsédants. Et cette initiative, c’est d’être montrée à elle, d’être rendu visible pour elle. Sans doute pas continuement, mais au moins l’espace d’un moment. Ce qui laisse entendre que son statut présent est d’être « invisible », mais aussi qu’il appartient désormais tout entier à un autre, non nommé, qui peut le faire voir ou pas. Il apparaît comme étant tout entier à un autre.
« Celle-ci partit [l’] annoncer à ceux qui, ayant été avec lui, s’affligeaient et pleuraient. Et ceux-ci, après avoir entendu qu’il vivait et avait été vu d’elle, ne crurent pas. » Marie de Magdeleine va donc annoncer : on ne sait pas si elle a eu mandat pour cela, ou si c’est un élan spontané, l’un ou l’autre sont crédibles. En tous cas, cela rejoint le mandat donné précédemment par le jeune homme dans le tombeau aux trois femmes, mandat d’abord ignoré dans l’affolement. Est-ce une manière pour la nouvelle main de réparer ce qui lui est apparu comme une entorse, d’expliquer comment finalement la nouvelle est venue jusqu’à nous les lecteurs ?
Marie de Magdeleine prend pour destinataires de ce qui lui est arrivé « ceux qui, ayant été avec lui, s’affligeaient et pleuraient. » Voilà une désignation bien intéressante : ce n’est pas un statut qui fait de certains les destinataires de message, parce qu’ils seraient étiquetés « disciples » ou « des Douze ». Ce sont plutôt deux conditions nécessaires qui sont énoncées : d’abord, qu’ils aient « été avec lui », autrement dit qu’ils aient été concrètement disciples durant le ministère de Jésus, quelle que soit la forme qu’ait pris cette qualité de disciple. Le rédacteur ne reprend pas le verbe « suivre« , quasi technique sous la plume de Marc : il prend un verbe plus large qui évoque le devenir, le déroulé de la vie et de ses évènements. C’est une approche très inclusive, qui comprend aussi des personnes qui ne seraient pas devenues itinérantes avec Jésus, par exemple.
Ensuite, la deuxième condition énoncée est qu’ils « s’affligeaient et pleuraient« , autrement dit leur réaction actuelle à la mort de Jésus. Le verbe [pénthéoo] signifie « être dans le deuil, pleurer quelqu’un« , le verbe [klaïoo] « verser des larmes » (avec souvent l’idée des cris). Il s’agit donc à la fois de personnes qui avaient fait un choix vis-à-vis du message de Jésus, et qui sont personnellement affectées par sa disparition. Tout est affaire d’attachement, que ce soit auparavant ou maintenant. C’est cela qui fait de certains les destinataires du message de Marie de Magdeleine. Autrement dit, c’est un message de consolation, au sens fort. C’est comme une réplique de l’injonction « Ne pleurez pas » du jeune homme aux femmes dans le tombeau.
Mais le rédacteur nous dit aussi et le contenu du message délivré par Marie de Magdeleine et la réaction de ces personnes à ce message. Le contenu du message est « qu’il vivait et avait été vu d’elle« . C’est à la fois une affirmation objective et un témoignage subjectif : voilà la réalité, d’ailleurs je l’ai vue de mes yeux. La crédibilité de ce genre de message est forte, dès lors que chacun des deux termes est lui-même crédible. Au contraire, qu’un des deux termes apparaisse d’une faible crédibilité, et cela s’étend à l’autre terme : un message non-crédible entachera le témoin, un témoin non-crédible entachera le message.
Ici, on ne sait pas qui décrédibilise quoi ou inversement. Peut-être les deux d’ailleurs. Toujours est-il que l’ensemble des destinataires, qu’on peut imaginer assez nombreux, ne croient pas. On revient à l’échec initial que la finale de Marc soulignait avec tant de force, et on reste avec la question : mais comment donc le message nous est-il parvenu, à nous ?
« Après cela il fut manifesté en une autre forme à deux d’entre eux qui se promenaient en se rendant aux champs. Et après que ceux-ci fussent revenus l’annoncer aux restants, ils ne crurent pas non plus. » Il y a un après, encore. L’aventure ne s’arrête pas là. Mais là encore, la manifestation est le fait d’un autre, la tournure est encore passive, et elle le restera jusqu’au bout.
Les destinataires de la nouvelle « visibilisation » sont cette fois « deux d’entre eux » : on peut supposer, dans l’enchaînement du récit, que ce « eux » désigne ce groupe auquel Marie de Magdeleine s’est adressé. Ce que confirme d’ailleurs l’idée des « restants« , introduite la phrase d’après. Cette fois, donc, le témoignage viendrait de l’intérieur, autrement dit : l’accréditation des témoins serait plus facile. Leur nombre d’ailleurs, deux, souligne cette qualité de témoin recherchée. Ces deux « se promenaient en se rendant aux champs. » Il semble qu’ils n’avaient aucun destination particulière, mais qu’ils n’étaient déjà plus en ville.
La manifestation dont ils sont bénéficiaires est différente de celle dévolue à Marie de Magdeleine, elle est [én hétéra morphè], « sous une autre forme« . La « forme » dont il est question n’est pas plastique, n’est pas des contours, ce qui se dit avec le terme [skhèma]. Il s’agit plutôt d’une façon d’être, comme dans l’expression « être en forme ». Mais en quoi consiste cette différence, le rédacteur ne nous le dit pas. Est-ce d’ailleurs celui qui est manifesté qui est sous une autre forme, ou bien est-ce la manifestation qui change (par exemple non plus à la vue, mais à d’autres sens) ? On ne sait pas. Cela ajoute tout de même une touche à ce que nous comprenons de Jésus désormais : il ne se perçoit pas toujours de la même façon, il n’est pas toujours « dans la même forme », tout en restant le même. Et de ce fait, les témoignages ont plus besoin d’être juxtaposés et pris ensemble que comparés et confrontés.
Pour autant, le témoignage de ceux-là n’obtient pas plus de succès que le précédent, tout s’achève encore par une absence de crédit. Cette fois pourtant, on aurait pu croire que les témoins étaient crédibles, comme faisant partie du groupe, et comme étant deux : l’adage « unus testis, nullus testis » ne fonctionne plus. Or cela fait apparaître que c’est plutôt au message lui-même que tient l’absence de crédit : qu’il soit vivant semble absolument impossible.

« Or plus tard il fut manifesté aux Onze eux-mêmes qui étaient couchés à table et reprocha leur non-croyance et dureté de cœur parce qu’ils n’avaient pas cru à ceux qui l’avaient observé relevé. » Le rythme des manifestations n’est pas marqué, on n’a qu’une succession. Voilà donc une troisième manifestation, et toujours exprimée à la voie passive, on ne peut douter qu’il s’agisse d’une insistance du rédacteur. Décidément, c’est bien par la décision d’un autre que Jésus est manifesté, c’est un autre qui choisit de faire savoir ce qu’il est devenu. Or ce passif sans agent exprimé est bien souvent, dans les Ecritures, ce que l’on appelle un « passif divin », c’est-à-dire que l’agent de l’action est le dieu lui-même, qu’on ne nomme pas par égard pour son nom.
Les destinataires sont cette fois les Douze, devenus les « Onze » : on comprend que la défection de Judas est avalisée, il ne fait plus partie du groupe. L’évolution du nom montre à quel point, pour le rédacteur, ce groupe joue un rôle institutionnel, quand chez Marc on avait noter une frontière moins nette, dans son vocabulaire au moins, entre les Douze et les disciples. Cette fois, c’est alors qu’ils sont à table (rappelons qu’on mange demi-couché) que cela leur est offert. Mais l’insistance cette fois n’est pas sur une expérience visuelle, mais plutôt sur un message traduisible en paroles : « il reprocha leur non-croyance et dureté de cœur… » Les termes employés précédemment en conclusion des témoignages rapportés n’étaient que de non-croyance ; s’y ajoute cette fois une « cardiosclérose » ou « dureté de cœur« . C’est insister sur le fait qu’il y a, dans leur absence de crédit accordé aux témoins précédents et à leurs témoignages, une dimension volontaire, un endurcissement, un choix.
Plus précisément encore, ils n’ont pas cru « … à ceux qui l’avaient observé relevé. » C’est la non-accréditation des témoins qui fait le plus difficulté. Ils n’auraient pas dû partir du refus du message pour aller vers la perte de crédit des témoins. Ils auraient dû au contraire se baser sur la crédibilité des témoins pour s’ouvrir à ce qu’ils affirmaient. Eux l’avaient pourtant « observé » (ce qui n’est pas affirmé des Onze, encore une fois). On s’aperçoit au passage que ce groupe des Onze n’est pas à part, il est manifeste qu’ils ont fait partie du groupe beaucoup plus large décrit plus haut. Et l’on voit ainsi qu’on attendait d’eux un rôle dans ce groupe large, qu’ils soient les premiers à montrer qu’ils croyaient les témoins. Ils étaient normalement mieux pourvus que d’autres pour accréditer le message, ayant été confidents plus privilégiés du message de Jésus, l’ayant connu de plus près encore que tous les autres.
Au total, notre rédacteur écrit bien une suite, avec un petite saveur de « résumé ». Mais dans ce premier temps, son insistance va à l’incroyance. Il fait état de manifestations de Jésus ressuscité, manifestations brèves à des personnes ciblées, et qui prennent différentes formes. Manifestations qui, il y insiste, ne sont pas du fait de Jésus, ne sont pas de son initiative. Mais par trois fois, c’est la non-croyance qui est constatée, et finalement dénoncée. Il me semble que cela est fait dans un double but : d’abord montrer que si Jésus est dans un état nouveau, la relation à lui suppose aussi un état nouveau ou un organe nouveau, un « sens » nouveau, et c’est la foi. Ensuite peut-être laisser entendre au lecteur qui a le désir d’être à son tour témoin qu’il affrontera une difficulté de crédibilité qui est inhérente à la nouveauté même.