Puis il leur dit : « Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui refusera de croire sera condamné. Voici les signes qui accompagneront ceux qui deviendront croyants : en mon nom, ils expulseront les démons ; ils parleront en langues nouvelles ; ils prendront des serpents dans leurs mains et, s’ils boivent un poison mortel, il ne leur fera pas de mal ; ils imposeront les mains aux malades, et les malades s’en trouveront bien. »
« Et il leur dit : « En allant dans le monde tout entier, proclamez l’évangile à toute la créature. » Après le temps de mise en évidence de la foi, de son absence, de sa difficulté, vient le temps de la mission. Le rédacteur final énonce une parole que Jésus ajoute aux Onze, auxquels il s’adressait précédemment.
Cette mission consiste en une phrase toute simple « proclamez l’évangile à toute la créature. » Le mot est un retour aux commencements -toujours les commencement-, où Jean « proclamait un baptême de conversion » (Mc.1,4), bientôt suivi de Jésus qui, sitôt l’effacement du Baptiste, « proclamait l’évangile du dieu » (Mc.1,14). Il ne s’agit donc, pour les Onze, de rien d’autre que de poursuivre l’œuvre commencée par Jésus, ou plutôt de la commencer à leur tour, de la commencer sans cesse. Le titre de Marc, « Commencement de l’évangile…« , est repris, est amplifié. L’évangile va « de commencement en commencement, par des commencements qui n’ont pas de fin« , pour reprendre les mots de Grégoire de Nysse dans ses commentaires sur le Cantique des Cantiques (il dit ces mots à propos des dialogues de l’âme croyante avec son dieu, mais nous pouvons les réemployer à propos de réalités encore plus fondamentales).
Toute l’oeuvre de Jésus, donc : celle qui a été décrite avec des choix précis dans tout l’ouvrage qui s’achève à présent. C’est cela, le programme des Onze que Jésus envoie maintenant, car c’est tout cela, la « proclamation ». Ils la feront à destination de « toute la créature » : je traduis ainsi avec en tête de distinguer toujours entre « création », par quoi je préfère désigner l’acte qui fait émerger quelque chose du néant, et « créature », par quoi je préfère désigner le terme de cet acte, ce qui émerge désormais du néant par un acte qui ne cesse jamais non plus. Et il est très beau que la proclamation de l’évangile ne soit pas adressée exclusivement à la créature raisonnable (l’humain) ou animale, mais bien à toute la créature. C’est nous laisser entendre que le dieu qui ne cesse de faire émerger du néant des êtres en soi indigents, car incapables de se donner l’être à eux-mêmes, le fait avec l’intention ferme que rien n’en soit perdu, mais que tout demeure sauvé en lui. François d’Assise l’a bien compris, qui s’adressa même aux oiseaux.

Il me manque de remarquer un point pour finir : c’est que tout ceci se fait « en allant dans le monde entier« . Nul n’est envoyé en une destination précise, mais c’est plutôt « en allant », en vivant sa vie, en menant son existence, que cette mission doit être accomplie. Dans les aller et retours du quotidien, pas nécessairement dans des voyages organisés à fin spéciale. Et c’est peut-être bien moins ambigu, beaucoup plus pur, et sans relent ni risque de colonialisme aucun…
« Qui croit et est baptisé sera sauvé, mais qui ne croit pas sera condamné. » Voilà une parole tranchante, un style que jusqu’à présent nous n’avons pas vraiment croisé chez Marc, si j’ai bonne mémoire. Toutefois, il faut remarquer que ce n’est pas le dieu qui tranche, mais bien celui ou celle qui choisit de croire ou non. Il y a jugement, en ceci que quelque chose est tranché : mais ce jugement, le dieu s’en déprend. Par l’offre de la foi, il remet ce jugement à chacun.
Disons même plus : le choix de croire se traduit par des actes, et ces actes sont appelés « baptême », car la foi nous « plonge » (ce que veut dire baptême ») dans une vie différente : c’est le fameux « baptême de conversion » proclamé par le Baptiste, que nous venons de rappeler il y a un instant. Je ne pense pas qu’il faille comprendre ce mot avant tout comme un rituel, car alors il ne serait pas à la voix passive : comme disent souvent des catéchumènes, « je me baptise », ou à la rigueur « je me fais baptiser ». En ce cas, c’est toujours « moi » l’acteur. Mais là, le choix de croire consiste en un consentement à être plongé dans une forme de vie où l’on n’a plus la maîtrise ou l’initiative, où l’on épouse la forme d’esprit de Gethsémani, en se laissant à l’initiative du dieu comme Jésus s’est laissé à elle.
Dernière remarque : ce choix se traduit dans le temps entier d’une vie. « croit« , « est baptisé« , « ne croit pas« , sont énoncés au présent. En revanche, « sera sauvé » ou « sera condamné » sont énoncés au futur : c’est pour plus tard, à la fin. Le jeux ne sont pas faits une fois pour toute, ni dans un sens ni en l’autre. Le choix est permanent, la conversion aussi.
« Or ces signes suivront de près ceux qui croiront :… » Et voilà un ajout que l’on n’attendait pas, celui de signes. Ces signes, notons le bien, sont attachés à « ceux qui croiront« , non à ceux qui annoncent. Peut-être y a-t-il chez le rédacteur l’envie d’aller un peu plus loin dans la description des actes qui font la plongée de la foi dont on vient de parler. Et en ce cas, il ne s’agit pas le moins des monde de signes à visée apologétique, c’est-à-dire pour convaincre des non-croyants. Non il s’agit de signes qui attestent que la personne a bien fait le choix de la foi, dans l’esprit de Gesthsémani.
« … en mon nom ils expulseront des démons,… » On se reportera pour bien comprendre ce dont il s’agit aux passages que nous avons commentés déjà, où Jésus se trouve confronté à des esprits non-épurés. On l’a vu plutôt commander aux personnes de quitter, d’oser faire le pas avec détermination pour quitter l’esprit en lequel ils se trouvaient. Et sans doute le croyant authentique va-t-il à son tour quitter « les démons » en les expulsant de son existence ;
« …ils parleront avec langues nouvelles,… » comme Jésus a pu lui-même susciter l’émerveillement en disant des choses que personnes n’avait entendues auparavant ;
« …et en leurs mains ils soulèveront des serpents et s’ils boivent quelque chose de mortel cela ne leur nuira pas,… » il y aura pour eux une sorte d’invulnérabilité à ce qui est vénéneux, et même mortellement vénéneux. Cela, on ne l’a pas vu dans le corps de l’évangile de Marc, alors je ne sais pas trop à quoi le référer en interne, mais c’est plutôt Paul à qui il arrive une aventure de ce genre (Ac.28,1-6) : est-ce cela qu’a lu notre rédacteur, et à quoi il veut renvoyer son lecteur ?
« … sur les affaiblis ils poseront les mains et ils en seront bien. » Voilà un nouveau geste aussi, qui rappelle bien évidemment l’extraordinaire compassion de Jésus pour les faibles, les malades, tous ceux qui allaient mal. Il me semble que dans l’ensemble, à l’exception peut-être de l’avant-dernière notation, tous ces signes qui « suivront de près ceux qui croient » font de leur vie une vie qui ressemble beaucoup à celle du maître, et les situent ainsi à leur tour comme un nouveau commencement.