Une question de légitimité (Mc.11,27-33)

Jésus et ses disciples reviennent à Jérusalem. Et comme Jésus allait et venait dans le Temple, les grands prêtres, les scribes et les anciens vinrent le trouver. Ils lui demandaient : « Par quelle autorité fais-tu cela ? Ou alors qui t’a donné cette autorité pour le faire ? » Jésus leur dit : « Je vais vous poser une seule question. Répondez-moi, et je vous dirai par quelle autorité je fais cela. Le baptême de Jean venait-il du ciel ou des hommes ? Répondez-moi. » Ils se faisaient entre eux ce raisonnement : « Si nous disons : “Du ciel”, il va dire : “Pourquoi donc n’avez-vous pas cru à sa parole ?” Mais allons-nous dire : “Des hommes” ? » Ils avaient peur de la foule, car tout le monde estimait que Jean était réellement un prophète. Ils répondent donc à Jésus : « Nous ne savons pas ! » Alors Jésus leur dit : « Moi, je ne vous dis pas non plus par quelle autorité je fais cela. »

« Et ils viennent de nouveau à Jérusalem. Et comme il déambulait dans le temple,… » Les aller-retours continuent entre Béthanie et Jérusalem : c’est la troisième entrée à Jérusalem de Jésus et ses disciples. L’effet produit est bien d’installer la deuxième entrée, celle qui conduit Jésus à « faire le ménage » dans le temple, en position centrale, encadrée par le double épisode du figuier, lui-même établi comme une marie-louise ou un passe-partout dans un cadre, avec un effet de mise en valeur. Voilà qui confirme l’interprétation que nous en avons fait la semaine passée, avec le passage précédent.

Cette fois, Jésus va et vient dans le temple : sans doute faut-il comprendre cela de l’esplanade la plus grande, mais il peut aussi bien parcourir l’ensemble des esplanades. Tout se passe comme s’il voulait avant tout rencontrer les gens qui fréquentent le temple.

« …viennent à lui les archiprêtres et les scribes et les anciens et ils lui disent :… » C’est pratiquement toutes les autorités religieuses qui sont ici représentées, et ont constitué dirait-on une sorte de délégation. On pourrait penser qu’enfin, le dialogue va s’instaurer, celui pour lequel Jésus a tenu à venir à Jérusalem. Cela fait en tous cas contraste avec l’absence généralisée, le jour de l’entrée royale à Jérusalem. Il est vrai que si Jésus parcours les esplanades, il occupe visiblement le terrain, et l’on imagine bien que les autorités attachées au temple ne veulent pas le lui laisser : ce serait renoncer à leur propre autorité, en pratique. Car en matière d’autorité, quand une place est prise, c’est qu’elle était à prendre…

« Dans quelle autorité fais-tu ces choses ? Ou qui t’a donné l’autorité telle que tu les fasses ? » Le dialogue s’instaure à leur initiative, et en partant d’une double question. Ils ont été frappés eux aussi par l’agir de Jésus dans le temple, et l’accusation publique dont ils ont été l’objet d’avoir transformé le temple en « repaire de brigands« . A vrai dire, ils n’ont pas été formellement accusés par Jésus, c’est bien la foule qu’il enseignait à qui il a reproché cela. Mais cette foule n’aurait pas pu en venir là si les autorités qui veillent sur le temple n’avaient pas laissé faire. Alors certes, les apparences sont sauves, mais ils ont forcément senti le vent du boulet.

« Ces choses« , ce sont les actes de Jésus lors de son dernier passage, son « coup de balai », mais aussi l’enseignement qu’il a débuté dans le temple. Il a agi d’une manière spectaculaire, frappante, et il a enseigné : un ensemble qui a toutes les caractéristiques d’une conduite prophétique. Par voie de conséquence, ces autorités religieuse, légitimes, reconnues, viennent l’interroger sur son autorité à lui : quelle est-elle, s’il estime que cette autorité vient de lui-même (c’est l’objet de la première question : « Dans quelle autorité fais-tu ces choses ?« ), ou bien s’il estime l’avoir reçue, quelle en est l’origine (c’est l’objet de la deuxième question : « Ou qui t’a donné l’autorité telle que tu les fasses ? » ).

Cette question de l’autorité, on s’en souvient, était déjà apparue à Capharnüm, lors de l’épisode du paralytique passé par le toit puis guéri. C’étaient les scribes qui l’avaient posée, et Jésus pour toute réponse avait ordonné au paralytique, auquel il avait déclaré le pardon de ses péchés, de se lever et de marcher. C’était une démonstration, mais formellement ce n’était pas une explication, une verbalisation. Il faut dire que cette question érige ceux qui la posent en juges de l’autorité, de sa légitimité ou non. Ils sont déjà dans une enquête, ce qui n’est pas si éloigné d’un procès, et en est souvent le préalable. Il n’y a pas chez eux de remise en cause de soi, ou d’eux comme corps constitué, mais plutôt une réaffirmation implicite de leur statut.

« Or Jésus leur dit : « Je vous interrogerai sur un seul point, et répondez-moi, et je vous dirai dans quelle autorité je fais ces choses. Le baptême de Jean était du ciel ou des hommes ? répondez-moi. » Jésus met une condition à sa réponse, il ne refuse pas a priori de s’expliquer. On voit qu’il garde une révérence vis-à-vis de leur autorité, et ce toujours. Mais ce faisant, il remet en quelque sorte le dialogue dans une sorte d’égalité : lui aussi peut les interroger.

Et ce qu’il leur demande, c’est une sentence, puisqu’ils ont l’air prêts à en prononcer : « Le baptême de Jean était du ciel ou des hommes ? répondez-moi. » Ils se situent comme des autorités légitimes, il leur demande donc un jugement d’autorité légitime. Le dialogue va-t-il enfin s’instaurer entre eux ? Car Jésus leur donne l’occasion de prononcer avec autorité, et ils ne veulent rien plus que d’être ainsi reconnus. Mais la question préalable concerne Jean.

En parlant de Jean, il parle d’abord d’un autre que lui-même. C’est une manière de dépassionner le débat, en faisant un pas de côté. Avant de parler de « l’affaire Jésus », dans laquelle il est lui-même partie, parlons de « l’affaire Jean ». Et si deux parties peuvent s’accorder sur quelque chose qui leur est extérieure, ces deux parties auront un fondement solide pour aller plus loin dans leurs échanges, et peut-être vider leurs querelles. C’est de bonne politique.

Mais en parlant de Jean, il parle aussi de celui dans les pas duquel il a placé son propre ministère. Ce n’est pas tout-à-fait neutre, et quand Marc, on s’en souvient, introduit le ministère de Jésus, il rappelle que « après l’arrestation de Jean, Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Évangile de Dieu » (Mc.1,14), autrement dit que le ministère de Jésus a succédé à celui de Jean, que Jésus n’a jamais voulu empiéter sur celui de Jean mais qu’il a voulu lui faire suite. Et même, Jésus « fut baptisé par Jean dans le Jourdain » (Mc.1,9), ce qui pourrait être revendiqué par Jésus comme un sorte d’adoubement de la part de Jean. Marc ne dit pas cela, et nous avons remarqué en son temps qu’il reste même d’une extrême sobriété sur cet épisode du baptême. Mais tout de même, en parlant du baptême de Jean, Jésus parle du baptême qu’il a reçu. Dans « l’affaire Jean », il s’agit donc tout de même un peu de « l’affaire Jésus », mais enfin pas directement.

Néanmoins, et cela n’est pas neutre, en parlant de Jean, il parle encore de celui que Hérode a fait arrêter puis mettre à mort. Ce n’est pas neutre parce qu’on a vu se former et perdurer l’alliance entre les Hérodiens et les pharisiens, et les scribes. Les archiprêtres sont tous du parti d’Hérode, pour la bonne raison que Hérode-le-Grand (le prédécesseur) avait fait assassiner tous les grands-prêtres (45 membres du Sanhédrin, pour être précis) pour les remplacer par des gens à sa main, des grands-prêtres d’origine étrangère. Se prononcer, c’est donc aussi donner une dimension politique à sa sentence : éventuellement faire front contre Hérode, éventuellement cautionner ce qu’il a fait, dans tous les cas s’ériger comme une autorité qui juge le politique. On mesure donc que la question adressée par Jésus à la délégation venue le trouver est loin d’être anodine.

Leur demander de dire de ce baptême s’il est « du ciel ou des hommes« , cela ressemble beaucoup aux deux questions qui lui ont été posées à lui, Jésus. Ils doivent se prononcer sur l’autorité avec laquelle Jean agissait et parlait : venait-elle de lui-même, ou la tenait-il du dieu ? Ils ont sur le fond un discernement à faire pour indiquer, comme autorité religieuse et défenseurs de l’authenticité religieuse, s’ils reconnaissent Jean comme prophète authentique ou non. Ils devront sans doute argumenter, montrer comment leur jugement se fonde sur l’Ecriture et la parole du Dieu ; ils devront aussi prendre de la distance avec tous les éléments (nous en avons énuméré beaucoup) qui pourraient influencer leur jugement. Ce faisant, Jésus les invite à montrer comment ils se servent de leur autorité, ou dans quel but.

« Et ils discutaient entre eux en disant : « Que répondons-nous ? Si nous répondons ‘du ciel’, il dira ‘A cause de quoi donc ne l’avez-vous pas cru ?’ mais disons-nous ‘des hommes’ ?… ils avaient peur de la foule, absolument tous en effet tenaient que Jean était un prophète. » La discussion entre eux est loin d’être paisible. Mais ce que Marc fait ressortir, c’est leur approche de la question. En fait, ils ne s’occupent absolument pas de la question, mais ils sont préoccupés des conséquences de leur réponse. Tout jugement tranche (qu’on se rappelle, symboliquement, Salomon), mais il ne tranche pas seulement une question, il engage celui qui l’énonce.

Et de cet engagement, ils ne veulent pas : ils ne veulent pas avoir à rendre compte de leur propre attitude, ils ne veulent pas avoir à affronter la foule en la contre-disant. Leur critériologie est uniquement celle des conséquences pour eux de ce qu’ils vont dire. Leur rapport au vrai est fuyant : le vrai peut toujours nous remettre en cause, on peut toujours nous demander des comptes sur la manière dont nous y avons été fidèle ou non. Cela suppose de mettre le vrai au-dessus de soi-même. Qu’importe si ce que je dis me dénonce en premier lieu, il faut que ce soit dit (et c’est, comme le souligne admirablement Grégoire-le-Grand, la tâche en même temps que l’humilité du prédicateur). Là, dans ce débat, on est dans la fuite, constamment. Fuir le vrai pour ne pas avoir à rendre compte de sa vie, fuir l’affrontement pour ne pas perdre son crédit devant la foule. On se croirait en pleine réunion « communication » dans un palais présidentiel…

« Et répondant à Jésus ils dirent : « nous ne savons pas ». Et Jésus leur dit : « Moi non plus je ne vous dit pas dans quelle autorité je fais ces choses ». La sentence finalement retenue est celle de l’ignorance. Elle paraît habile, dans l’immédiat : fuyant chacune des réponses possibles, elle fuit finalement la question elle-même, et maintient ainsi secrètes les raisons qui font ne pas trancher.

En réalité, c’est une réponse qui annule elle-même l’autorité à laquelle ils prétendent : ne pas savoir, c’est avouer n’avoir aucune légitimité à trancher de telles questions d’authenticité religieuse. Ils disposent normalement des textes -sources comme tous, et ont disent-ils l’instruction qui permet de les comprendre mieux que tous. On attend juste d’eux qu’ils permettent à tous d’aller lire ce qu’ils ont lu et de parvenir à la même conclusion, une fois la route de la vérité ouverte.

Et s’ils ne savent pas, s’ils n’ont, de leur propre aveu, pas de légitimité, quelle légitimité ont-ils à poser à Jésus les question qu’ils lui posent ? Quelle est leur légitimité à trancher en ce qui le concerne, lui ? C’est donc une évidence que de refuser de répondre à leur injonction, à leur procès en légitimité. Le dialogue ne s’est finalement pas engagé, ils se sont dérobés comme ils l’ont fait physiquement le jour de l’entrée royale à Jérusalem. Les choses sont vraiment mal engagées.

Le désir boit à la source (Mc.11,20-26)

Le lendemain matin, en passant, ils virent le figuier qui était desséché jusqu’aux racines. Pierre, se rappelant ce qui s’était passé, dit à Jésus : « Rabbi, regarde : le figuier que tu as maudit est desséché. » Alors Jésus, prenant la parole, leur dit : « Ayez foi en Dieu. Amen, je vous le dis : quiconque dira à cette montagne : “Enlève-toi de là, et va te jeter dans la mer”, s’il ne doute pas dans son cœur, mais s’il croit que ce qu’il dit arrivera, cela lui sera accordé ! C’est pourquoi, je vous le dis : tout ce que vous demandez dans la prière, croyez que vous l’avez obtenu, et cela vous sera accordé. Et quand vous vous tenez en prière, si vous avez quelque chose contre quelqu’un, pardonnez, afin que votre Père qui est aux cieux vous pardonne aussi vos fautes. »

Voilà une imbrication de textes vraiment savante ! On a eu une entrée triomphale à Jérusalem jusqu’au temple. Puis, on a eu un épisode avec un figuier. En troisième, on a eu un autre épisode à Jérusalem dans l’enceinte du temple, et voilà qu’on retrouve notre figuier. C’est comme si deux récits étaient chacun un pied avançant tour à tour quand une personne marche : droite, gauche, droite, gauche. De la sorte, les deux récits s’entrelacent, et s’entremêlent aussi leur signification.

« Et passant à proximité le lendemain ils virent le figuier desséché depuis la racine. » On ne sait pas où va la troupe, sans doute retourne-t-elle à Jérusalem pour la troisième fois. rien d’étonnant en ce cas à ce qu’ils retrouvent le figuier de la veille. Mais cet arbre est en piteux état : il est desséché, et ce à partir de la racine : la préposition [ék] évoque l’origine, ce dont on sort. C’est cette dernière précision qui est remarquable : car à vrai dire, un végétal boit à partir de son réseau de racines, il n’a pas d’autre moyen. Les racines du figuier vont en profondeur pour certaines, quoique pas immensément, mais le réseau racinaire le plus important court presque à la surface du sol, et assez loin de l’arbre. Cela veut dire qu’en vingt-quatre heures, il s’est trouvé un tel manque d’eau que l’arbre en a été entièrement desséché. Un grand coup de froid (un -17°, par exemple) aurait pu dessécher le figuier instantanément, mais ce n’est pas ce que dit Marc. Or quand l’arbre a soif, ses feuilles commencent par jaunir, puis ses fruits tombent avant que les feuilles ne suivent : si tel avait été le cas la veille, Jésus ne se serait même pas approché pour y chercher des figues. Il s’est donc passé quelque chose de tout-à-fait inhabituel.

« Et, se rappelant, Pierre lui dit : « Rabbi, vois le figuier auquel tu as souhaité du mal est desséché. » Pour Pierre, la situation s’explique, il la rapproche des paroles qu’ils ont entendu dire au maître la veille. Pourtant, ces paroles étaient différemment orientées : « Que plus jamais, pour l’éternité, de toi nul ne mange de fruit » C’était plutôt un appel à l’oubli (qu’il ait des fruits mais que nul ne songe à aller les cueillir), ou à la stérilité (qu’il ne porte plus de fruit). Mais ce n’était pas un appel à la mort du figuier, ce qui est survenu : pas de chance qu’il reparte, un figuier qui dépérit est généralement sans remède.

Alors que faire de ce décalage, entre la parole de Jésus et l’interprétation de Pierre ?Il me semble que le figuier, ce matin-là, fait plutôt voir un mal qui était déjà à l’oeuvre en lui auparavant. Il y a le mal que Jésus lui a souhaité, et il y a ce qui lui est arrivé. Peut-être qu’un stress hydrique était déjà fort avancé, qu’il puisait la veille et depuis longtemps déjà dans ses réserves pour maintenir ses feuilles, ayant déjà abandonné ses fruits, et que ce matin-là, de manière apparemment soudaine, il n’a plus rien pu faire pour lui-même.

L’entremêlement de l’histoire du figuier et celle de l’entrée à Jérusalem, de l’impossible dialogue avec les Pharisiens, les prêtres, les scribes et les Hérodiens invite aussi à une lecture plus symbolique, comme si le figuier était une métaphore. Jésus est venu à eux comme il est venu au figuier. Il a voulu entamer avec eux un dialogue comme il a tendu les mains vers des figues. Mais ils se sont tous refusés à lui, ils se sont rendus totalement absents, comme les figues de l’arbre. Et même ds actions spectaculaires, comme une entrée royale, comme une mise au net des parvis du temple, n’amènent pas le dialogue.

Il leur a dit à propos du temple qu’ils ont, eux une interprétation dévoyée du rapport au dieu, « vous en avez fait une caverne de brigands » : mais ils n’accèdent même pas à l’idée d’une discussion sur l’interprétation d’une source commune, ils ne veulent rien avoir de commun avec lui. Concéder qu’il y a plusieurs sens possibles, entrer en discussion et en dialogue pour comparer et évaluer ces interprétations, c’est déjà s’ouvrir à la pluralité : mais c’est justement cela que ne veulent aucun des groupes sus-cités. Comme Jésus l’a déjà maintes fois dénoncé, c’est leur pouvoir qu’ils veulent sauvegarder, et cela ne se discute pas. S’ils ont des divergences d’interprétation entre eux, ils n’en discuteront qu’en interne, à l’écart de tous. Pour le « peuple », pour le vulgaire, ils font bloc, ils n’ont qu’une vision (la vraie, forcément). Alors comme pour le figuier, Jésus leur dit que nul ne trouvera jamais de fruit en eux, nul ne pourra jamais restaurer sa vie, tirer pour sa vie quelque chose.

Mais la métaphore filée du figuier montre autre chose encore, ce matin-là : en fait, il y a déjà longtemps qu’eux-mêmes ne tirent plus rien du sol où ils sont fixés. Eux-mêmes sont morts de soif. Ils puisent encore dans leurs réserves pour maintenir une apparence, mais une fin dramatique va se précipiter pour eux, et c’est avec soudaineté que va se manifester leur effondrement. Peut-être est-ce le message suggéré par Marc à ses lecteurs, presque tous issus du judaïsme sans doute. Et cet effondrement soudain ne sera pas l’effet d’une malédiction de Jésus, contrairement à une interprétation trop facile, mais plutôt un effet de leur propre erreur : ils ne vont plus puiser, depuis trop longtemps, à ce qui pourrait les désaltérer eux aussi.

« Et répondant, Jésus leur dit : « Ayez foi à dieu ; … » Jésus ne se soucie pas de démentir l’interprétation de Pierre, mais par-delà ce dernier il s’adresse directement à tous. Et il les invite à la foi. Pas à la foi en lui, mais au dieu. Sans doute, c’est lui qui est « la source d’eau vive » (Jr.2,13). Et boire, par ne pas subir la mésaventure des Pharisiens et autres, c’est avoir foi. Et nous avons vu de nombreuses fois, dans cet évangile de Marc, que la foi est le plus souvent l’énoncé confiant du désir qui nous habite dans toute sa violence et sa profondeur ( et c’est cela qui mérite le « ta foi t’a sauvé« ). Vivre de foi, c’est donc vivre à hauteur (ou à profondeur) de son désir, c’est laisser sourdre celui-ci.

« … amen je vous dis que qui dirait à cette montagne : sois soulevée et sois jetée dans la mer, et qu’il ne balance pas dans son coeur mais croie qu’advient ce qu’il dit, pour lui cela sera. » Et voici un « cas » bien extraordinaire, et bien impossible disons-le : mais qui voudrait qu’une montagne se jette dans la mer ? A quoi bon ? Mais ce qui compte sans doute dans ce « dit » frappant ( et frappant précisément parce qu’il évoque un fait aussi massif qu’inutile), c’est justement l’énoncé clair et articulé du désir.

Cet énoncé, « …sois soulevée et sois jetée dans la mer,… » suppose l’intervention d’un tiers, les deux impératifs sont au passif. Il ne s’agit pas d’un acte de puissance, mais d’un désir profond et fou qu’un autre manifeste sa puissance. Mais il y a autre chose encore, il y a le fait que « il ne balance pas dans son coeur« . Pas de tergiversation, mais une simplicité du cœur. Le simple s’oppose au composé : et c’est le « composé » qui fait que le cœur balance. Mais si le cœur est habité par une seule chose, si le désir est à ce point intense qu’il exclut toute autre pensée, comme la nuée a expulsé du temple les prêtres de Salomon le jour de la dédicace du temple, alors il s’agit vraiment de la foi. Et c’est ce que nous avons vu bien souvent dans cet évangile de Marc, et c’était toute la « maïeutique » de Jésus que de faire s’énoncer le désir de son interlocuteur avec toute la simplicité possible, et ainsi pour lui cela s’est fait. Comprenons que la formule « pour lui cela sera » ne veut pas dire que l’intéressé se fait illusion, qu’il préfère penser que les choses sont comme il les désire, mais bien plutôt que en sa faveur, en réponse à son désir, les choses se conforment à ce désir.

« Par là je vous dis, tout ce pour quoi vous priez et suppliez, croyez que vous l’avez reçu, et pour vous cela sera. » L’énoncé est presque le même que précédemment, mais moins spectaculaire. Mais cette attitude de foi devient aussi attitude prière : et la prière n’est dès lors pas une « demande pour tenter sa chance », mais elle est débordement du cœur par le désir qui l’habite et qu’il faudra préalablement aller chercher au fond de soi. Quel est notre désir, le vrai, le profond ? Je le mets volontairement au singulier, car il me semble que, pour être simple, il faut qu’il soit unifiant et unique… Il me semble que beaucoup de questions posées sur la prière de demande, à quelles conditions elle serait exaucée ou pas, trouvent ici non pas leur réponse mais plutôt leur dissolution.

« Et lorsque vous vous tenez debout à prier, laissez aller si vous avez quelque chose contre quelqu’un, afin que votre père qui est dans les cieux laisse aller pour vous vos fautes. » On trouve ici un écho du « NotrePère », que Marc ne rapporte pas. Mais dans le contexte, on peut comprendre qu’atteindre notre désir unifiant et profond est impossible quand on a « quelque chose contre quelqu’un ». Il est des rancunes ou des batailles qui occupent le cœur, au sens où la France était occupée en 1942. Il faut un cœur libre pour atteindre à son désir. Et en miroir, il faut sans doute aussi le même cœur libre pour recevoir le don du dieu. Et c’est peut-être la première demande, le premier désir, que d’être libéré des attaches qui nous retiennent d’aller au profond, et ce sera peut-être le premier don, la première réponse à la prière et à la foi, que d’être libéré de ses fautes, de ses échecs, des fausses pistes qui nous empêchent d’être en simplicité avec le dieu. Ressasser les raisons qu’il aurait de ne pas nous accorder quelque chose est la première chose dont il peut nous délivrer, si nous le désirons vraiment.

Quand l’argent dévoie la relation au dieu (Mc.11,15-19)

Ils arrivèrent à Jérusalem. Entré dans le Temple, Jésus se mit à expulser ceux qui vendaient et ceux qui achetaient dans le Temple. Il renversa les comptoirs des changeurs et les sièges des marchands de colombes, et il ne laissait personne transporter quoi que ce soit à travers le Temple. Il enseignait, et il déclarait aux gens : « L’Écriture ne dit-elle pas : Ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations ? Or vous, vous en avez fait une caverne de bandits. » Apprenant cela, les grands prêtres et les scribes cherchaient comment le faire périr. En effet, ils avaient peur de lui, car toute la foule était frappée par son enseignement. Et quand le soir tomba, Jésus et ses disciples s’en allèrent hors de la ville.

« Et ils arrivèrent dans Jérusalem.« , c’est-à-dire exactement où Jésus se rend depuis un moment déjà, et où il a fait une entrée triomphale, royale, il y a peu. Cette fois-ci, pas de monture. Mais notre texte s’enchaîne très bien avec le précédent : Jésus et les siens sont retournés dormir à Béthanie, et ils reviennent de là le matin pour être en journée dans Jérusalem.

« Et après être entré dans le temple, il commença à expulser ceux qui faisaient du négoce et ceux qui faisaient leur marché dans le temple, et il renversa les tables des changeurs [de petite monnaie] et les chaises des vendeurs de colombes et il ne laissait pas [faire] que quelqu’un transporte un équipement à travers le temple,… » On se souvient que lors de son entrée royale, Jésus était allé jusqu’au temple, d’où il était reparti après un regard circulaire. C’était surtout l’absence des interlocuteurs qui était manifeste. Mais on a ici la suite de ce qu’il a vu, et dans l’évangile de Marc, tout se passe comme si c’était la première fois qu’il venait au temple, comme si c’était la première fois de sa vie qu’il découvrait les lieux.

Peut-être faut-il s’entendre sur ce que signifie « entrer dans le temple » : le temple est situé au nord-est de la ville enceinte de murs, ce qui veut dire qu’il est en « centre-ville », dans la terminologie d’aujourd’hui. Une première enceinte percée de nombreuses portes ouvre sur la vaste « Cour des Gentils ». Une deuxième enceinte, intérieure à cette cour, délimite le premier espace réservé : en avant, la « Cour des Femmes » ; plus haut et plus proche du sanctuaire, la « Cour d’Israël » (par élimination, entendez « cour des hommes ») entoure le sanctuaire. Une nouvelle enceinte détermine la « Cour des prêtres », au milieu de laquelle se trouve l’autel des sacrifices. C’est de cette dernière qu’on pourrait accéder au sanctuaire fermé, d’abord au Hékal (le « Saint ») puis au Debir (le « Saint des Saints »).

Lorsque Jésus « entre dans le temple« , il pénètre tout simplement dans l’une des « Cours », ou « Parvis », et a priori dans la première d’entre elles, savoir la « Cour des Gentils ». C’est le lieu où les gens sont les plus nombreux, et de toutes provenances comme son nom l’indique. Si on a souvenir de certains lieux très religieusement connotés, comme Lourdes, ou Rome, ou d’autres encore, on voit tout le négoce qui peut se déployer autour des pratiques rituelles ou religieuses. Et si l’on imagine la fréquentation importante, on peut deviner sans peine les commerces attenants qui ont pu se développer, pour des raisons de restauration, de confort, etc. Jésus « commença à expulser ceux qui faisaient du négoce et ceux qui faisaient leur marché dans le temple,… », les vendeurs comme les acheteurs. Comment s’y prend-il ? Marc ne le dit pas. Peut-être par des injonctions de la voix, qui en imposent. Après tout, Marc ne nous a-t-il pas montré Jésus imposer le calme à la mer elle-même par sa seule voix ?

Il ne s’arrête pas là : « …et il renversa les tables des changeurs [de petite monnaie] et les chaises des vendeurs de colombes… ». Les commerces engendrent les banques (ces dernières voudraient nous faire croire le contraire, mais génétiquement, c’est bien ainsi que les choses se sont produites !) : ainsi y a-t-il dans l’esplanade du temple également des « changeurs de petite monnaie », ce qui veut dire soit qu’ils permettent à des possesseurs (étrangers) de monnaies n’ayant pas cours dans cette région de faire l’échange, soit qu’ils permettent à des possesseurs de grosses valeurs de se lancer dans du commerce de détail, soit qu’ils permettent à des vendeurs de rendre la monnaie… soit tout cela à la fois. J’avoue, oui j’avoue, que l’image de Jésus renversant les comptoirs des banquiers me réjouit aujourd’hui. Plaisir coupable ?

Mais on a aussi les « chaises des vendeurs de colombe« . Les colombes sont utilisées pour les sacrifices, ce sont les substituts prévus pour les plus pauvres, ceux qui ne peuvent pas offrir les victimes « canoniques ». Donc, il y a sûrement des vendeurs d’animaux pour les sacrifices, et même des vendeurs de colombe. Et ces vendeurs ont des chaises : il faut bien qu’ils s’assoient, ces gens-là. Mais les autres aussi, après tout ? Pourquoi ne sont-ce que de ceux-ci que Jésus renverse les chaises ? Je l’entends comme une touchante observation de Marc : les colombes, il ne les a pas touchées, peut-être à cause de ce qu’elles lui rappellent au début de son ministère ? Peut-être parce qu’elles sont destinées aux plus pauvres ? En tous cas, il a préféré renvoyer leurs vendeurs.

« et il ne laissait pas [faire] que quelqu’un transporte un équipement à travers le temple,… » On a dû prendre l’habitude de traverser le parvis pour couper, pour aller au plus court. Cela aussi est une atteinte à la destination première du temple. Les parvis, l’enceinte même, sont faits pour interroger. Franchir une porte, c’est toujours entrer dans un nouvel acte, dans un nouvel état d’esprit. Comment peut-on franchir la porte du temple simplement pour prendre un raccourci ? C’est un dévoiement complet, bien ordinaire mais d’autant plus significatif d’une perte de sens.

« …et il les enseignait et leur disait : « N’est-il pas écrit : ‘ma maison sera appelée maison de prière’, par (pour) toutes les nations ? Vous cependant l’avez faite grotte de voleurs (d’usurpateurs). »Jésus explique ce qu’il fait, il n’en fait pas un geste « prophétique », auquel d’autres doivent trouver un sens.Il s’agit pour Marc d’un enseignement, l’acte avec son explication. Et l’explication est d’abord une citation des Ecritures en rapport.

Ici, il s’agit d’une citation d’Is.56,7 : « Et les fils de l’étranger, qui s’agrègent à l’Eternel, se vouant à son culte, aimant son nom et devenant pour lui des serviteurs ; tous ceux qui observent le sabbat et ne le profanent point, qui persévèrent dans mon alliance, je les amènerai sur ma sainte montagne, je les comblerai de joie dans ma maison de prières, leurs holocaustes et autres sacrifices seront les bienvenus sur mon autel ; car ma maison sera dénommée Maison des prières pour toutes les nations. » La vision du prophète est une vision universaliste : tous ceux qui, quelle que soit leur origine, se tournent vers le dieu d’Israël, pourront s’approcher de lui et lui offrir des sacrifices.

Si l’on repense à l’architecture du temple, avec ses cours concentriques qui marquent des exclusions progressives, il s’agit d’une vison assez révolutionnaire. Pas totalement cependant, puisque la « Cour des Gentils » existe bel et bien, et que sans doute Jésus s’y trouve précisément en rappelant ce passage. Tout est une question d’interprétation des choses, de dynamique : certains verront dans ces « Cours » la marque d’une hiérarchisation infrangible, d’autres -et c’est manifestement le cas du Jésus de Marc- y verront un appel, une orientation. Tout est fait pour que le dieu d’Israël devienne le dieu de tous.

Mais il est le dieu qui répond à la prière, le lieu est fait pour la relation avec lui, et pour rien d’autre. S’il y a exclusive, dans l’interprétation du Jésus de Marc, ce n’est pas une exclusion de certains, des « Gentils » en l’occurence, mais une exclusion de ce qui ne relève pas immédiatement de la relation au dieu. Et Jésus fait un reproche indistinct, à qui veut l’entendre manifestement, à ceux qui ont fait les choses de cette façon, qui en tirent parti, qui laissent faire, ou à tous ceux qui trouvent que « c’est bien comme ça » en général. Le lieu, de « maison de prière par toutes les nations« , est devenu « grotte de voleur » ou « d’usurpateur« . Le terme de grotte vise bien la caverne, à la base, mais plus largement le repaire, le lieu de rendez-vous et de repos, d’accumulation du butin également. Et il me parait aussi très intéressant que le terme choisi par Marc, parmi les nombreux possibles, désigne ici des brigands voleurs ou des usurpateurs. La faute est aussi bien de prendre du bien injustement ou de prendre une place injustement.

Ici, il faut faire une pause. La pratique établie dans le temps, acceptée de tous et couverte de l’autorité tant des prêtres que des Pharisiens et d’Hérode, a fait émerger une dimension économico-financière qui est devenue contradictoire avec la visée première de la pratique dont le temple est le lieu autant que le symbole. Et Marc choisit d’en écrire, comme si ce n’était pas un sujet dépassé. Sans doute le risque est-il toujours présent, toujours vif. Dès lors qu’une religion s’institutionnalise, elle prend cette dimension économico-financière, et comment faire dès lors pour que cela ne devienne pas prévalent ? Car l’argent est le « nerf de la guerre », et sans lui tout l’édifice s’écroule, sapé par la disparition de sa cause matérielle. Cela invite à réfléchir. La réflexion d’un François d’Assise allait à éliminer purement et simplement cette dimension. A son époque, on reprochait pour cela aux franciscains de dépendre de la prospérité des autres, de ne vivre ainsi que parce que par ailleurs tout allait bien. Quand l’Eglise de France se trouve dans la nécessité d’indemniser les victimes des prédations sexuelles de ses clercs, elle prétend mettre des plafonds d’indemnité, en disant qu’elle n’aura pas les moyens : mais c’est en fait une question de priorité, car les moyens, elle les a si l’on chiffre. Mais ce serait renoncer à d’autres choses, et peut-être n’en a-t-elle pas le courage. Où est ce qui est le nécessaire, et jusqu’à quel point faut-il prendre sur son nécessaire ? C’est une question redoutable. Mais le Jésus de Marc pose en tous cas la priorité clairement, et c’est scandale quand cette priorité n’est pas respectée.

« Et écoutaient les grands-prêtres et les scribes, et ils cherchaient comment le perdre ; ils avaient en effet peur de lui, car toute la foule était frappée de son enseignement. » Entende qui veut, chacun selon son niveau de responsabilité. Les grands-prêtres et les scribes comprennent clairement qu’ils sont eux aussi visés, et ils veulent faire disparaître cet accusateur. On comprend, dans la formulation de Marc, que la mort est décidée. La question est plutôt du moyen désormais. La décision est liée à cette mise en cause par rapport à la forme qu’a pris le culte et au dévoiement du temple dont ils sont comptables. Cela, ils ne l’acceptent pas. Mais ce Jésus leur fait peur, parce que la foule est frappée par son enseignement, les rapprochements qu’il fait avec les Ecritures sont claires et parlantes, chacun peut arriver à la même conclusion. Comment faire si le peuple est avec lui ?

« Et lorsqu’arriva le soir, ils s’en allèrent hors de la ville. » Jésus ne reste pas le soir à Jérusalem. Cette notation de Marc a quelque chose de sinistre : avec la foule, Jésus est protégé. Sans elle, il est vulnérable, et ne faut pas être à portée de main des grands-prêtres et des scribes. Un jeu du chat et de la souris est désormais en place.

De saison… (Mc.11,12-14)

Le lendemain, quand ils quittèrent Béthanie, il eut faim. Voyant de loin un figuier qui avait des feuilles, il alla voir s’il y trouverait quelque chose ; mais, en s’approchant, il ne trouva que des feuilles, car ce n’était pas la saison des figues. Alors il dit au figuier : « Que jamais plus personne ne mange de tes fruits ! » Et ses disciples avaient bien entendu.

« Et le jour d’après, quand ils sortaient de Béthanie, il eut faim. » L’épisode raconté par Marc est clairement rattaché par lui à l’épisode précédent, nous sommes « le jour d’après« . La formulation laisse nettement entendre une idée de conséquence : une fois qu’a eu lieu l’entrée royale à Jérusalem, une fois qu’elle a été délibérément mise en scène par Jésus dans l’idée sans doute d’entraîner prêtres, Pharisiens et Hérodiens dans le mouvement populaire de reconnaissance de Jésus, une fois aussi que ces derniers ont brillés par une absence totale, signifiant un refus lui aussi délibéré d’entrer en discussion, la situation est désormais nouvelle. Mais cette fois, Jésus est à Jérusalem, et la confrontation dramatique doit se poursuivre sur ces bases-là.

Jésus sort de Béthanie, où il a sans doute pris ses quartiers. Ce n’est pas loin du tout de Jérusalem, il suffit de revenir vers Bethphagée et le Mont des Oliviers et de nouveau on est dans la ville. Ce qui est plus curieux, c’est qu’au sortir de ce lieu où il a dormi, il ait faim : cela laisse entendre qu’on ne l’a pas nourri. Il n’a peut-être pas, pour Marc, été logé chez quelqu’un.

« Et voyant de loin un figuier qui avait des feuilles, il vint [voir] si par chance il trouverait quelque chose en lui, mais après être venu, il ne trouva rien sur lui sinon des feuilles, en effet ce n’était pas l’époque des figues. » Voici maintenant un figuier. Ces arbres peuvent être en effet très grands, en tous cas ils se repèrent assez facilement à cause de feuilles très reconnaissables et très grandes. Les figuiers poussent en des endroits très inattendus, y compris dans les murs ; mais ils sont aussi cultivés. Rien d’exceptionnel donc à la présence d’un figuier. En revanche, il est à noter que les feuilles du figuier sont photosensibilisantes : le contact avec la peau suivi d’une exposition au soleil peut provoquer des inflammations ou des brûlures, parfois assez sérieuses.

Mais ce ne sont pas les feuilles qui sont recherchées : « …il vint [voir] si par chance il trouverait quelque chose en lui,… » Dans l’arbre, ce sont les fruits qui sont recherchés. Aussi bien ne peut-on pas le savoir sans s’en approcher : les feuilles se reconnaissent de loin et font voir que l’arbre est vivant, mais les fruits sont un peu cachés sous les feuilles, ils faut être proche de l’arbre pour les voir, et même soulever un peu les feuilles. Les fruits sont « à l’intérieur » de l’arbre, en quelque sorte, d’où sans doute le « en lui » de Marc.

Or de fruits, il n’y en a pas : « mais après être venu, il ne trouva rien sur lui sinon des feuilles, en effet ce n’était pas l’époque des figues. » Il s’est approché, il a fait le déplacement, mais il n’y a que des feuilles. Il peut y avoir deux raisons pour que le figuier n’ait pas de fruits. La première est que les inflorescences ont pu ne pas être fécondées, c’est une particularité du figuier. S’il n’est pas dans une certaine proximité avec un autre, qu’il ne peut pas y avoir d’échanges entre les figuiers « mâles » et les figuiers « femelles », pas de fruits. L’autre raison est tout simplement la saisonnalité. Il y a normalement des figues au printemps, avec les inflorescences de l’automne, et des figues à la fin de l’été et à l’automne, avec les inflorescences du printemps. Marc sous-entend que le figuier n’est pas isolé, et que l’absence de fruits est due à la deuxième raison.

« Et se distinguant il lui dit : « Plus jamais dans l’éternité que de toi personne ne mange de fruit. » Et ses disciples entendaient. » La réaction de Jésus est tout-à-fait étonnante, et ne sera expliquée dans le texte de Marc que plus tard. En général, quand on ne trouve pas de fruits sur un arbre, on se dit « dommage ! », et si l’on connaît un peu, on comprend qu’on n’est pas venu au bon moment, « je reviendrai plus tard », ou « je suis arrivé trop tard ». Mais Jésus semble rendre l’arbre responsable, comme si la saison des fruits devait être déterminée par sa venue à lui ! L’arbre devait avoir des fruits au moment où lui, Jésus, s’approcherait, et il n’a pas fait ce qui était attendu.

Subséquemment, le figuier est puni : « Plus jamais dans l’éternité que de toi personne ne mange de fruit. » A vrai dire, ce n’est pas le figuier qui est puni, mais toute personne qui voudrait en tirer de quoi manger : que pour l’éternité, pour toujours, nul ne puisse se nourrir de cet arbre, puisque lui, Jésus, n’a pas pu le faire. Il ne portait pas de fruit par raison de saisonnalité, il n’en portera plus par raison de fécondité.

On peut avoir des raison d’être consterné par cette réaction, qui semble disproportionnée et déraisonnable. On pense au roi Xerxès Ier faisant fouetter la mer parce qu’une tempête avait brisé le pont de bateaux qu’il avait fait ériger sur l’Hellespont pour franchir le détroit. Du reste, « Et ses disciples entendaient. » nous laisse deviner une certaine consternation chez les disciples devant cette réaction, qui les marque. Le maître est-il de mauvaise humeur à cause de ce qui s’est passé la veille ?

La veille…. Peut-être y a-t-il en effet un lien, d’ordre plus symbolique. Car la veille, comme pour le figuier, Jésus s’est approché de Jérusalem, mais n’y a rien trouvé. Et il est parti pour retourner à Jérusalem, en quittant Béthanie : mais c’est comme s’il ne trouverait encore pas de fruit dedans. C’est comme si Marc mettait en évidence un signe de la vanité de toute cette entreprise. De même que dans Jérusalem et dans le temple même, Jésus n’a trouvé ni Pharisien, ni scribe, ni prêtre, ni partisan d’Hérode, de même dans cet arbre il n’y a pas de fruit. Et si l’arbre est difficilement comptable de sa saisonnalité, les hommes eux auraient dû reconnaître que le moment de manifester leur « fruit » est venu quand Jésus est là. Le figuier est peut-être le symbole du refus délibéré des Pharisiens et de leurs partisans…

Game over (Mc.11,1-11)

Lorsqu’ils approchent de Jérusalem, vers Bethphagé et Béthanie, près du mont des Oliviers, Jésus envoie deux de ses disciples et leur dit : « Allez au village qui est en face de vous. Dès que vous y entrerez, vous trouverez un petit âne attaché, sur lequel personne ne s’est encore assis. Détachez-le et amenez-le. Si l’on vous dit : “Que faites-vous là ?”, répondez : “Le Seigneur en a besoin, mais il vous le renverra aussitôt.” » Ils partirent, trouvèrent un petit âne attaché près d’une porte, dehors, dans la rue, et ils le détachèrent. Des gens qui se trouvaient là leur demandaient : « Qu’avez-vous à détacher cet ânon ? » Ils répondirent ce que Jésus leur avait dit, et on les laissa faire. Ils amenèrent le petit âne à Jésus, le couvrirent de leurs manteaux, et Jésus s’assit dessus. Alors, beaucoup de gens étendirent leurs manteaux sur le chemin, d’autres, des feuillages coupés dans les champs. Ceux qui marchaient devant et ceux qui suivaient criaient : « Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni soit le Règne qui vient, celui de David, notre père. Hosanna au plus haut des cieux ! » Jésus entra à Jérusalem, dans le Temple. Il parcourut du regard toutes choses et, comme c’était déjà le soir, il sortit pour aller à Béthanie avec les Douze.

« Et quand ils s’approchent de Jérusalem par Bethphagée et Béthanie près du Mont des Oliviers,… » Dans son récit précédent, Marc nous a fait quitter Jéricho. Aussitôt nous touchons à Jérusalem. Il ne nous dit rien de ce qui a pu se passer en chemin, Marc veut maintenant arriver au terme du périple qu’il fait parcourir à son Jésus. Le chemin qu’il décrit n’est pas tout-à-fait le plus direct depuis Jéricho, il suppose un infléchissement pour arriver depuis le sud-est plus que par le nord-est. Mais les étapes Béthanie, puis Bethphagée, puis le Mont des Oliviers sont logiques si l’on veut aborder Jérusalem par le haut. En revanche, mettre Bethphagé imposerait de revenir sur ses pas : ou alors, arrivé à Bethphagée, il y a eu un crochet par Béthanie, puis un retour et un prolongement jusqu’au Mont des Oliviers.

En tous cas, voilà toute la troupe pratiquement à vue des murs de Jérusalem, du côté où ceux-ci sont peut-être les plus impressionnants, dominant la vallée du Cédron. Elle devait apparaître comme imprenable, c’est-à-dire qu’elle laissait apparaître de là toute la difficulté de la prendre : c’est peut-être l’idée de Marc, de nous suggérer Jésus prenant toute la mesure de la difficulté de ce dans quoi il se lance : aller affronter les Pharisiens et les Hérodiens sur leur terrain. Je dis « toute la troupe », car Marc nous a laissé avec une foule considérable faisant route autour de Jésus depuis Jéricho.

Toutefois, Marc nous dit bien « près du Mont des Oliviers », non « au Mont des Oliviers » : même si ce dernier peut s’étendre à tout le coteau où est entre autres située Bethphagée, il me semble que cette tournure réserve en quelque sorte l’appellation « Mont des Oliviers » à la pente qui fait directement face à Jérusalem.

« …il envoie deux de ses disciples et leur dit : « Allez au village qui est en face de vous, et aussitôt que vous y entrerez, vous trouverez un jeune animal attaché sur lequel aucun être humain ne s’est assis : déliez-le et amenez-le. Et si quelqu’un vous dit : « Que faites-vous avec ça ? », dites : « Le seigneur en a besoin ; et aussitôt [employé] il le renverra ici. » Voilà des consignes très précises données par Jésus. Les disciples, il les a toujours envoyés par deux, et il ne déroge pas à sa pratique. Elle est peut-être d’autant plus justifiée ici que ce qui leur est demandé peut paraître bien louche : qu’ils soient deux à attester que ce sont ses ordres peut aider.

Le « village en face » est peut-être Bahurim ? Quoiqu’il en soit, ils ont l’ordre de détacher et d’amener un « jeune animal » qui est attaché à l’entrée du village. Le [poolôs] désigne premièrement un poulain ; par extension, il peut désigner tout jeune animal (un jeune chameau par exemple). Un âne se dit [ônôs], mot que Marc n’emploie pas (mais l’ânon fait partie des possibilités ouvertes par [poolôs]). Si Marc n’insiste pas sur la nature de l’animal à amener, il précise en revanche que « aucun être humain ne s’est encore assis dessus » : qu’est-ce que c’est que cette histoire ?! Le détail appelle un usage unique, réservé. C’est une monture vierge.

Evoquer la spécificité de cette monture, c’est dire en creux qu’il compte être le premier à l’enfourcher. C’est une nouveauté complète, Jésus n’est jamais entré nulle part autrement qu’à pied avec les Douze. Elle révèle aussi une mise en scène, une mise en image : dans les mots de Jésus, il y a un projet symbolique, comme pour un acte politique ou religieux. L’entrée sera volontairement ostentatoire, elle se fera comme une protestation publique. Le jeune animal est nécessaire à la mise en scène, il n’a une fonction que temporaire, il ne sera plus utile après, « …aussitôt [employé] il le renverra ici. »

Du reste, les mots suggérés aux deux envoyés pour répondre à qui s’étonnerait désignent Jésus par le seul titre de [hô kuriôs], « le seigneur« . Un titre divin. Il entend se mettre en scène comme souverain et, a minima, mandaté par le dieu. Voilà qui est très, très étonnant, après toute la réserve qu’il n’a cessé de montrer au sujet des titres qu’on lui donnait facilement. On dirait que maintenant, il n’y a plus de réserve.

Une dernière chose, qui ne semble pas étonner le moins du monde les mandatés : Jésus paraît savoir d’avance exactement ce qu’il en est de cet animal : où il se trouve de manière certaine. Comment ? Marc ne nous le dit pas. Mais là aussi, c’est la première et la seule fois dans son évangile que Jésus fait usage d’un « pouvoir » particulier, d’une sorte de « double-vue ». On dirait que, par tous les bords, Jésus « lâche » ce qu’il tenait si bien caché.

« Et ils s’en allèrent et trouvèrent le jeune animal attaché près de la porte, dehors, dans la rue, et ils le détachèrent. Et des gens qui étaient là leur dirent : « Que faites-vous à détacher ce jeune animal ? » Eux leur répondirent comme avait dit Jésus ; et ils les laissèrent [faire]. » Tout se passe comme annoncé. Jusqu’à l’objection faite par des gens présents à ce moment-là : ce qui n’était qu’une hypothèse dans la bouche du maître devient une réalité.

« Et ils amènent le jeune animal à Jésus, et eux jettent sur lui leur manteaux et il s’assit dessus. » Les proches ont bien compris Jésus, aussi bien ce qu’il a dit que ce qu’il a sous-entendu : ils posent leur manteaux sur le dos de l’animal et font ainsi une couverture, à défaut de selle. Et lui de se jucher sur l’animal.

« Et beaucoup étendirent leur manteau sur le chemin, d’autres des litières coupées dans les champs. » L’effet produit est immédiat : la foule très importante, qui accompagne Jésus depuis Jéricho, voit ce que nul n’avait vu auparavant, Jésus sur une monture comme un chef. Mais cela les enthousiasme sans délai, et voilà une foule entière qui lui « déroule le tapis rouge » : les gens tapissent la route qui de manteaux, qui de brassées de verdure ou d’herbes aussitôt coupées dans les champs. L’image ne fait que s’amplifier, mais ce qui est extraordinaire, c’est qu’elle semble se construire par la collaboration de tous, au fur et à mesure qu’un détail en appelle un autre.

« Et ceux qui marchaient en avant et ceux qui l’accompagnaient vociféraient : « Hosanna ! Béni celui qui vient au nom du seigneur ! Béni le règne qui vient de notre père David ! Hosanna aux plus hauts ! » Maintenant ce sont les hauts cris et les acclamations. C’est une entrée triomphale, une intronisation, un avènement royal ! Le cri « Hosanna » signifie mot-à-mot « sauve, de grâce ! » C’est un cri, une acclamation, lancée dans la liturgie juive lors de certaines grandes fêtes. Alors qu’il est un cri d’espérance confiant, et par là un cri de joie, il encadre ici deux autres acclamations qui paraissent proclamer la réalisation même de cette espérance ! On demande au dieu de sauver, mais voici justement « celui qui vient » en son nom, et voici justement l’établissement tant attendu du règne « de notre père David », autrement dit l’accomplissement de l’espérance messianique !

Se parfait donc la mise en image provoquée intentionnellement par Jésus : l’entrée triomphale dans Jérusalem, la capitale, la « ville de David » du roi, acclamé déjà -et par là légitimé- par tout un peuple. Le chemin lui est tout tracé, dégagé par ce peuple même qui veut le porter au pouvoir, l’accueillir comme la réalisation des promesses messianiques. Tout s’est construit ensemble, progressivement, sans concertation mais avec un naturel saisissant. L’union d’un peuple et d’un roi donnent à celui-ci une légitimité phénoménale : le consentement du peuple, condition fondamentale de l’établissement d’une autorité ou d’un pouvoir, lui est totalement acquis.

On comprend a posteriori l’intention du maître : par une sorte de coup de force, se montrer aux autorités religieuses et politiques comme étant déjà légitime, déjà établi par le peuple entier.

« Et il entra à Jérusalem, dans le temple ; et après avoir jeté un regard circulaire sur toutes choses, l’heure étant déjà tardive, il sortit vers Béthanie avec les Douze. » Voici la conclusion de l’épisode. Pas du tout celle espérée : « et les Pharisiens, impressionnés par l’unanimité de ce peuple, vinrent à sa rencontre et lui dirent : « c’est toi le fils de David ». Et le roi Hérode, conscient que le peuple n’était plus son peuple, vint solennellement lui faire hommage de sa couronne. Et béni par Jésus, le peuple à l’unité retrouvée chanta « louange au dieu ! » Non, Jésus entre dans Jérusalem, il va même jusqu’au temple, mais les Pharisiens, les scribes, les docteurs, les hérodiens, les prêtres, tous ceux-là sont totalement absents : il ne s’en trouve pas un seul. Ils ont déserté les lieux, et c’est leur absence qui frappe.

Il me semble que le regard circulaire jeté par Jésus sur toutes choses, une fois pénétré dans l’enceinte du temple, constate le vide et l’absence. La manifestation était parfaite, mais les spectateurs à qui elle était destinée sont totalement absents. On dira bientôt que les manifestants étaient des milliers selon les évangélistes, et deux ou trois selon la police. Jésus a voulu entraîner ses adversaires dans un grand mouvement général, ils s’y sont d’avance refusés. Et ce refus laisse augurer une partie bien difficile.

Voir clair en soi (Mc.10,46-52)

46 Jésus et ses disciples arrivent à Jéricho. Et tandis que Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une foule nombreuse, le fils de Timée, Bartimée, un aveugle qui mendiait, était assis au bord du chemin. 47 Quand il entendit que c’était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : « Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! » 48 Beaucoup de gens le rabrouaient pour le faire taire, mais il criait de plus belle : « Fils de David, prends pitié de moi ! » 49 Jésus s’arrête et dit : « Appelez-le. » On appelle donc l’aveugle, et on lui dit : « Confiance, lève-toi ; il t’appelle. » 50 L’aveugle jeta son manteau, bondit et courut vers Jésus. 51 Prenant la parole, Jésus lui dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » L’aveugle lui dit : « Rabbouni, que je retrouve la vue ! » 52 Et Jésus lui dit : « Va, ta foi t’a sauvé. » Aussitôt l’homme retrouva la vue, et il suivait Jésus sur le chemin.

« Et ils viennent dans Jéricho. » Voilà un nouveau lieu : on se rappelle que Jésus et ceux qui le suivent se sont rendus en Judée mais au-delà du Jourdain. Nous les avons ensuite trouvés « sur le chemin montant à Jérusalem« , mais point encore arrivés là. Jéricho est une étape, plus très éloignée de Jérusalem, et en tous cas du même côté du Jourdain que la capitale. Ce n’est pas une étape anodine : c’est la première bataille d’importance de Josué (en hébreu, Josué est le même nom que Jésus) dans la conquête de la Terre Promise. On se rappelle sans doute l’épisode célèbre des murailles de Jéricho s’effondrant au son des trompettes au septième jour, après que l’armée assaillante d’Israël en ait fait le tour chaque jour. Cette ville est en quelque sorte la porte de la Terre Promise : et dans l’évangile de Marc, c’est l’ultime étape avant l’entrée à Jérusalem.

« Et une fois qu’il s’en va de Jéricho, ainsi que ses disciples et une foule considérable, le fils de Timée, Bartimée, un aveugle qui mendiait, était assis au bord du chemin. » Jéricho n’est décidément qu’une étape : que s’est-il passé là ? Marc n’en dit pas un mot ! Mais c’est « une fois qu’il s’en va » qu’un évènement survient. C’est là un détail tout-à-fait remarquable : ce n’est pas toujours là où c’est attendu qu’il se produit quelque chose. On pourrait croire qu’il ne s’est rien passé à Jéricho, et pourtant il se passe quelque chose in extremis. Il n’est jamais trop tard…

Remarquons aussi que l’attroupement qui se dirige vers Jérusalem est de plus en plus conséquent : Jésus, ses disciples, mais aussi « une foule considérable« . L’adjectif [hikanos] qui qualifie la foule signifie d’abord « suffisant, convenable« , mais il en vient à signifier aussi « capable de« , et évolue vers le sens de « suffisamment puissant, suffisamment fort« , invitant à comprendre au maximum. Il devient une litote, au fond. Autrement dit, la foule qui suit, loin d’être limitée, est au contraire une foule maximale.

C’est justement à ce départ que se joue quelque chose pour « le fils de Timée, Bartimée, un aveugle qui mendiait, […] assis au bord du chemin. » Aveugle, il ne peut pas voir. Mais il sent et il entend. Il sent le mouvement de l’air puissant d’une foule considérable, il respire la poussière soulevée par tant de pieds, il entend les conversations. Son handicap, sans doute, l’ont réduit à la mendicité et l’ont poussé « au bord du chemin », comme tant d’autres. il est en marge de la vie ordinaire, il n’est plus tout-à-fait dans le flux des vivants en bonne santé. Il ne marche pas comme les autres, il ne peut guère se déplacer aisément.

« Et quand il entendit que c’était Jésus de Nazareth, il commença à vociférer et dire : « Fils de David, Jésus, aie pitié de moi ! » Mis en alerte, on imagine bien que tous ses sens sont éveillés. Mais c’est son ouïe qui lui donne la clé : c’est par ce qu’il entend qu’il sait de qui il est question, qui passe à sa portée. Du moins, c’est la seule chose qui l’intéresse car, en réalité, ce n’est pas que « Jésus de Nazareth », mais Jésus « ainsi que ses disciples et une foule considérable« . Pour un mendiant, une telle foule serait une opportunité, il s’en trouverait bien assez, même si ce n’était qu’une petit proportion, pour qu’il gagne sa journée. Mais il a d’emblée éliminé tous les autres, et déjà dans son cri on devine qu’il n’est plus mendiant d’argent ou de pain, qu’il veut autre chose.

Crier, pour lui, ce n’est pas seulement élever la voix. Marc emploie le verbe [kradzoo], qui évoque un cri rauque et puissant. Les mots sont à peine audibles, toute la puissance de la voix est mise dans la production d’un son avec le volume le plus fort possible. Il s’agit avant tout d’appeler l’attention. Pourtant, Marc nous donne aussi des mots, et nous les redonnera, ils ne sont pas pour lui de peu d’importance. Et en effet, il n’appelle pas Jésus par son nom seulement, il privilégie le titre « Fils de David« , et plus loin il ne dit plus que cela.

Cette formule est ouvertement messianique : le « messie » ou le « christ » (c’est la même chose, avec une racine hébraïque ou grecque) attendu est par essence le descendant de David, qui vient restaurer la royauté instaurée par David et être le roi « selon le cœur du dieu ». On se souvient que, quand Pierre a donné ce titre à Jésus, celui-ci lui a interdit, ainsi qu’aux autres disciples, d’en user. Comment va-t-il réagir, c’est une question. Mais d’ores et déjà, on voit que l’interdiction n’a pas empêché le cheminement de la même idée chez d’autres, jusqu’à cet aveugle en marge du chemin comme de la société. Que veut le mendiant, en usant de ce titre ? Qu’attend-il du « nouveau David » ? Son obstination à user de ce titre, à le privilégier, laisse attendre une demande qui tient au pouvoir supposé de celui que l’on interpelle.

« Et beaucoup lui faisaient reproche, afin de le faire taire ; mais lui vociférait d’autant plus : « fils de David, aie pitié de moi ». Il est rabroué par « beaucoup« . D’abord, il dérange, lui le marginal. Entre gens « biens » et convaincus, les cris éructés par un être de rencontre sont dérangeants. On « protège » son Jésus, on « protège » son projet : il est parti, ce n’est pas le moment de le retenir. Et c’est ainsi, avec le propos de « protéger », que les disciples ne sont plus disciples, ne sont plus ceux qui suivent, mais s’approprient les choses et bientôt en imposent à d’autres en fonction de ce qu’ils croient avoir compris. C’est de tous les temps, c’est toujours actuel, et là encore Marc met en scène ces actes de puissance, ces actes de pouvoir, que Jésus combat pourtant tout au long de ces récits que nous lisons ces derniers temps.

Peut-être, parmi les disciples, parmi la foule, y en a-t-il qui veulent faire respecter l’injonction de Jésus de ne pas utiliser le titre messianique. Mais quelle que soit le bien-fondé de leur intervention, quelle que soit leur bonne intention, ils en viennent à chercher à faire taire cet homme. Ils entendent ce qu’il dit, les mots qu’il emploie, et cela leur cache qu’avant tout il crie, il appelle au secours. La position revendiquée de disciple, trop facilement, ne conduit pas à Jésus mais coupe les autres de lui, dès qu’elle est mêlée d’un zest de puissance : il ne dit pas ce qu’il faut, il ne dit pas comme il faut, etc. Le disciple revendiqué estime vite qu’il y a une manière de s’adresser à Jésus, une manière de formuler les choses, et il veut juger, faire le tri, trancher, que ce soit au nom de la décence ou de l’orthodoxie.

« Et s’arrêtant, Jésus dit : « Appelez-le ». La persévérance de Bartimée a eu raison de la foule et des obstacles, en tous cas elle obtient un premier résultat : Jésus s’arrête. Il ne dévie pas de sa trajectoire, il ne fait pas de retour en arrière, il ne fait pas de crochet, mais il s’interrompt. Le grec dit littéralement : « il se tient là« , debout. Et puis il convoque : on lui donne le titre royal, il se comporte comme un roi, il mande. Mais à qui donne-t-il cet ordre, « Appelez-le ! » ? Nécessairement à ceux qui l’entourent. Et c’est ainsi qu’il transforme déjà leur rôle, qu’il remet son entourage dans l’axe qu’ils avaient quitté : il fait d’eux les vecteurs qui conduisent à lui, non les obstacles à sa rencontre. A l’aube de son ministère, il avait « appelé » les quatre premiers disciples à sa suite. Maintenant, il enjoint à son entourage d’appeler, lui aussi.

« Et ils appellent l’aveugle, en lui disant : « Courage, lève-toi, il t’appelle ». La foule, qui l’instant d’avant voulait le faire taire, change aussitôt d’attitude, elle se fait cette fois encourageante, rassurante. Ils font plus que ce qui leur est enjoint, alors qu’ils ne savent rien des intentions du maître : qui sait s’il ne va pas tancer vertement l’aveugle pour les mots qu’il emploie, et pour le comportement qu’il adopte ? Mais non, ils ajoutent des mots, « courage !« , ou tout simplement « allez ! » qui est peut-être une meilleure traduction, dans la mesure où rien ne montre que la foule ait des raisons d’encourager l’aveugle mendiant, peut-être seulement de le bousculer un peu ; « lève-toi, il t’appelle. » Les messagers le forcent à quitter sa position de mendiant qui apitoie. Ils laissent deviner ce qu’ils vont faire : comme « il t’appelle« , nous allons te prendre par le bras et te conduire à lui, mais « lève-toi » pour cela, rends-toi disponible à te laisser conduire. Soit dit en passant, si on se met à la place de l’aveugle, c’est lui demander beaucoup : c’est à ceux qui l’instant d’avant lui enjoignaient de se taire qu’il doit maintenant se confier « aveuglément », au sens fort ! C’est un peu se jeter dans la gueule du loup…

William BLAKE, Le Christ donnant la vue à Bartimée, (1799) peinture sur papier

« Or lui, rejetant son manteau alla en bondissant vers Jésus. » La réaction de Bartimée est tout-à-fait étonnante. Son manteau est sans doute sa richesse la plus précieuse : c’est ce qui le protège des intempéries, ce qui le protège du froid, ce dans quoi il s’enveloppe pour dormir, bref ce qui lui permet de survivre; C’est aussi sans doute ce qui l’identifie, et les gens ont sans doute l’habitude de cet être un peu « en tas », au bord du chemin. Je pense à la chanson d’Alain Souchon :

« Petit tas tombé
Petit a sans petit b
Au pied du piéton
Une âme est sous les cartons
Petit tas tombé
À quoi as-tu succombé
Petit ta vie pas sucrée
Oh petit tas de secret »

Voilà ce qu’il lâche, voilà ce qu’il rejette, ce qu’il abandonne. Comme si d’avance il faisait peau neuve : d’avoir été appelé, d’avoir été distingué, cela change tout. Mais il ne se confie pas aux envoyés, il « bondit vers Jésus » tout seul, sans aide et sans assistance, comme pour le Vendée-Globe, et son mouvement n’est peut-être pas moins périlleux pour lui qui ne voit pas. Il suit instinctivement la direction que lui ont indiquée ses oreilles : peut-être aura-t-il tout de même eu besoin, pour parvenir, de quelque bras. Dans le fait de bondir, il y a de l’élan, il y a de la joie, il y a sans doute une espérance démesurée.

« Et s’adressant distinctement à lui, Jésus dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » L’aveugle lui dit : « maître-chéri, que je voie ! » Dans toute cette foule, pour Jésus, il n’y a soudain plus que lui. Il s’adresse à lui et à personne d’autre, il établit une relation personnelle qui fait fit du souci de l’image. Et comme d’habitude, il se met tout de suite dans le vrai :« Que veux-tu que je fasse pour toi ? » C’est à l’autre d’exprimer son désir, de le formuler. Jusqu’au bout Jésus est fidèle à cette conviction : c’est le désir de chacun qui est efficace quand il ose s’exprimer, quand on fait la vérité sur ce que l’on porte en soi d’attente.

Et là, pas de tergiversation, la réponse fuse. D’abord il change de titulature : ce n’est plus au « Fils de David » qu’il s’adresse, mais au « maître chéri« , à « mon petit maître » : titulature de tendresse, non d’institution ou de politique. Il ne parle plus à un sceptre qui ordonne mais à un cœur qui bat. Comme le sien, on l’imagine, et à tout rompre. Et puis, dans une simplicité limpide, « Que je voie ! » C’est le cri du cœur. Il est aveugle, Bartimée, mais à lui-même, pas à son propre cœur : en lui -même il voit clair, il sait ce qu’il désire le plus au monde. Il ne veut plus rien de ce qu’il a rejeté avec son manteau, il veut vivre, voir, revenir dans le chemin de l’existence, donner à son tour.

« Et Jésus lui dit : « Va, ta foi t’a sauvé. » Et aussitôt il vit et le suivait sur le chemin. » Et une fois de plus, l’expression du désir dans toute sa force opère la transformation tant attendue, et Jésus en fait seulement l’énoncé. Il en dévoile le processus. La « fois qui sauve », c’est le désir profond qui ose se dire sans détour, et emporte l’être désirant au terme (et aux termes) de son désir. Notre Bartimée, précédemment aveugle et mendiant au bord du chemin est désormais un voyant qui va sur le chemin, et un disciple qui suit Jésus. Il quitte lui aussi Jéricho où il était condamné à demeurer, et il va lui aussi vers Jérusalem.

Que d’autres assignent à l’autorité ses tâches (Mc.10,41-45)

41 Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean. 42 Jésus les appela et leur dit : « Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir. 43 Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. 44 Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous : 45 car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

« Et les dix qui avaient entendu commencèrent à bouillonner à propos de Jacques et Jean. » Le présent récit fait à l’évidence suite à celui que nous avons lu la semaine passée, et ce de manière organique : après la démarche des deux frères Zébédée, les dix autres désignent clairement les autres membres du groupe appelé « Les Douze ». Ils ne restent pas insensibles à la démarche de Jacques et Jean, et d’autant moins que, si celle-ci s’inscrit dans une perspective de légitimité de succession, elle se fait, peuvent-ils croire, à leur détriment. Le pouvoir ne se partage pas. On peut imaginer le bouillonnement des dix autres, leur indignation à voir deux d’entre eux chercher ainsi à forcer la main du maître . L’ambiance est désormais celle d’une intrigue de cour… une ambiance de conclave !

« Et après les avoir appelés à lui, Jésus leur dit : vous savez que ceux qu’on croit commander aux nations les assujettissent et les grands d’entre eux les soumettent. » Uen fois de plus, Jésus les appelle à lui. Le geste, dans ce contexte, est loin d’être anodin : c’est un geste de rassemblement. Il montre clairement qu’il a, lui, sans cesse en tête le souci de l’unité. Il ne veut pas de division, il ne veut pas de « parti » parmi ses « cardinaux ». Il leur parle à tous en même temps, il n’y a pas de message adressé aux uns mais pas aux autres, il sont collectivement et conjointement porteurs et gardiens de sa parole.

Et que leur dit-il ? Il fait référence à ceux qui se passe parmi « les nations », c’est-à-dire en-dehors du peuple d’Israël. N’y a-t-il donc pas de lutte de pouvoir dans ce peuple ? Les exemples ne manqueraient pas pour montrer que si : mais rappelons-nous le dessein de Jésus de renouveler ce peuple. Il pose d’emblée que les comportements qu’il décrit n’ont pas leur place dans l’Israël qu’il appelle de ses voeux.

Et quel est ce comportement d’emblée exclu ? Il est attaché à « ceux qu’on croit commander » [hoï dokountés arkhéïn] et aux « grands » [hoï mégaloï]. Ce deuxième mot résonne tout de suite pour nous, aussi bien parce qu’on parle facilement des « grands de ce monde » pour parler des dirigeants, de ceux qui ont une influence, mais aussi à cause de ce que le grec [mégaloï] évoque pour nous : quand on parle de « mégalos », on pense mégalomanes, ceux qui sont atteints de la folie des grandeurs. Et pour nous, les « grands » de ce monde sont connotés par la « folie des grandeurs ». Le premier mot est moins attendu, à cause de la clause « ceux que l’on croit…« , c’est-à-dire que Marc sous-entend que ceux qui commandent dans les faits ne sont pas toujours ceux qui commandent en apparence.

La formule, donc, dessine peut-être (si je la comprends bien) une schéma à trois étages : tout en-dessous, les nations : les gens, comme on dit, la majorité des êtres humains, qui vont, viennent , travaillent, peinent, et subissent les lois et les règles que d’autres imposent. Au-dessus de ceux-là, « ceux que l’on croit commander« , ceux qui sont directement perçus par les gens comme leur imposant les règles : les agents (de police, de l’administration, du palais…). Et au-dessus encore, « les grands d’entre eux« , ceux qui véritablement détiennent le pouvoir et qui régissent les agents précédents. Leur pouvoir est d’autant plus irrésistible qu’ils ne sont pas directement perçus par les gens, et qu’ils peuvent aisément se faire passer comme des recours contre les abus de pouvoir des intermédiaires, alors que la plupart du temps, ce sont bien eux qui mandatent ceux-ci pour soumettre ceux-là…

La caractéristique commune de leur agir est marquée par le préverbe [kata-] : les agents [katakurieuoussine], et les grands [katéxoussiadzoussine]. Ce préverbe évoque fondamentalement un mouvement de haut en bas, comme dans un cataplasme, une catastrophe, un cataclysme, une catacombe, une cataracte, etc. Dans le premier verbe, ce préverbe s’attache au radical [kurié], le seigneur, le maître ; dans le deuxième, au radical [exoussia], le pouvoir, l’autorité. Seigneurie et autorité sont déjà des positions dominantes, mais elles sont en plus exercées dans un dynamisme descendant qui par conséquent écrase, oppresse. Voilà la caractéristique de l’exercice du pouvoir tel qu’il ne doit pas apparaître dans l’Israël programmatique de Jésus, selon Marc.

« Pas de ça entre vous néanmoins, … », dit-il très clairement, au cas où l’on aurait pas compris. Il n’y a aucune ambiguïté, cette manière de faire n’est pas admissible. Il y aurait évidemment beaucoup à dire sur l’actualité (ou pas !) de cette interdiction expresse dans les communautés qui se veulent héritières de cette communauté des Douze, et en particulier dans le collège (épiscopal) qui se définit comme collège héritier du groupe des Douze. A vrai dire, on ne voit pas très bien ce qui est institutionnellement organisé autrement que comme l’exercice d’un pouvoir descendant… Mais continuons sereinement notre lecture.

« …mais qui a pour but de devenir grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur, et qui a pour but de devenir le premier, qu’il soit l’esclave de tous ;… » Voici les remèdes, la contre-proposition d’exercice de l’autorité. Car c’est bien là le problème : les Douze ont une authentique délégation de la mission de Jésus, et dans l’évangile de Marc on voit clairement qu’ils partagent véritablement sa mission, que trouver les Douze ou même l’un d’entre eux, c’est comme trouver Jésus, puisque tout cela est né de la volonté de Jésus de diffuser sa présence, à cause des foules de plus en plus nombreuses. Mais comment faire pour que cette position singulière, en rapport immédiat avec le maître dans l’exercice de sa mission si unique, ne tourne pas à l’exercice d’un pouvoir ?

Il assigne un mode d’exercice à l’autorité particulière de ceux qui en ont une. Ceux qui veulent devenir « grands« , donc faire partie de ceux qui jouent ensemble effectivement un rôle d’autorité, doivent se comporter en [diakonoï], « serviteurs« . Le [diakonos], quand il s’agit d’un substantif, est en effet un serviteur ou une servante. Si on prend le mot comme un adjectif, ce qui est possible dans notre texte, il signifie qui est au service ou dont on se sert. Qu’est-ce à dire ? Dans une maisonnée, ceux qui vivent là ont leur vie à mener, et pour certaines tâches, ils les font faire à des serviteurs ou des servantes. Ceux-ci ou celles-ci interviennent à la demande, au besoin. Certaines tâches leurs sont assignées de manière habituelle, d’autres de manière occasionnelle ou exceptionnelle. Cela veut donc dire que, dans l’idée exprimée par Marc, ceux qui ont une autorité ne l’exercent pas selon leur idée, mais seulement quand on a recours à eux. Ils ne décident pas des tâches, ne se les donnent pas à eux-mêmes, encore moins peuvent-ils les distribuer à d’autres. Mais quand les fidèles, ceux qui écoutent la parole de Jésus dans l’intention de revenir vers leur dieu, ont besoin de quelque chose, ils peuvent se tourner vers eux et leur demander telle ou telle tâche, tel ou tel éclaircissement, etc.

Et l’on s’aperçoit ici qu’en effet, Jésus lui-même, dans l’évangile de Marc, a comme initiative d’aller ici ou là, de se déplacer, de se rendre dans telle ou telle zone, ou bien encore au contraire de quitter tel ou tel lieu. Mais ce sont toujours d’autres qui font appel à lui par une question, une sollicitation : et alors, c’est l’occasion de leur répondre, en accordant mais aussi en exigeant certaines choses. Voilà le mode d’exercice de l’autorité que Jésus assigne à ceux qui sont dépositaire d’une partie au moins de celle-ci. C’est révolutionnaire -et, à ma connaissance, toujours pas vécu dans les institutions !!! A quand une immense assemblée des fidèles pour décider des rôles ou des tâches à assigner à leurs « épiscopes », ou des moyens de les leur assigner selon les occasions ? Et quel changement ce serait dans les motivations de ceux qui prétendent à ces rôles !!!

Quant à celui qui veut « être le premier » (et nous voilà en plein conclave !!!), c’est carrément l’esclave qui est son mode d’exercice de cette primauté : en plus de ce qui a été déjà dit, il ne s’appartient plus lui même ! L’esclave se fait embarquer pour des tâches qu’il ne discute même pas, il n’ouvre plus la bouche.

« …et en effet le fils de l’homme n’est pas venu pour être servi mais servir et donner sa vie en rançon de beaucoup. » Et Jésus se donne lui-même en exemple…. Il faudrait relire tout ce que nous avons vu précédemment pour faire une synthèse de ce mode d’exercice de l’autorité par Jésus, et voir émerger peu à peu l’offrande de sa vie comme une « logique ».

Un désir fou (Mc.10,35-40)

35 Alors, Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s’approchent de Jésus et lui disent : « Maître, ce que nous allons te demander, nous voudrions que tu le fasses pour nous. » 36 Il leur dit : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? » 37 Ils lui répondirent : « Donne-nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire. » 38 Jésus leur dit : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, être baptisé du baptême dans lequel je vais être plongé ? » 39 Ils lui dirent : « Nous le pouvons. » Jésus leur dit : « La coupe que je vais boire, vous la boirez ; et vous serez baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé. 40 Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi de l’accorder ; il y a ceux pour qui cela est préparé. »

« Et s’avancent vers lui Jacques et Jean les fils de Zébédée, qui lui disent : Maître, nous désirons que, ce que nous allons te demander, tu le fasses pour nous. » Le texte présent semble faire assez naturellement suite au précédent. Jésus avait pris à part les Douze, pour revenir sur la stupeur qui les paralyse. Il leur a donné une leçon de réalisme, tout en les invitant à intégrer dans leur réaction cette étape ultime et mystérieuse qu’il ré-énonce pour la troisième fois, « il sera relevé« . Maintenant, voici deux homme de la première heure (ils font partie des quatre premiers) qui s’avancent vers lui, qui prennent une initiative. Il semble que la leçon ait portée, ils reprennent vie et mouvement.

Leur demande, cependant, a quelque chose d’étrange :quand on demande quelque chose, c’est toujours avec l’espoir d’obtenir ce que l’on demande. Or les voilà qui disent tout simplement cela, qui énoncent un truisme en quelque sorte, mais qui ne disent pas leur demande ! Cela ressemble beaucoup à une demande d’engagement préalable de la part de Jésus : promets-nous de faire ce que que nous allons demander, et nous te le dirons après… A ceci près que le « pour nous » a une saveur exclusive : « pour nous« , pas pour les autres mais « pour nous » seulement. Vont-ils donc obtenir du Maître un tel blanc-seing ?

« Il leur dit : que désirez-vous que je fasse pour vous ? » Non, Jésus ne rentre pas dans ce genre de marché. Nous l’avons suffisamment vu tout faire pour que des personnes formulent leurs demandes ou leurs désirs, et c’était bien souvent le point décisif, pour qu’il ne consente pas à une telle occultation tout-à-fait volontaire ! Fidèle à lui-même, mais aussi à la vérité du dialogue, il fait avec les fils de Zébédée comme il a fait avec tous : il demande que les demandeurs mettent des mots sur leur désir. On ne passe jamais des « marchés », en terme de demande ou de prière de demande.

« Ils lui dirent alors : donne-nous que l’un à ta droite, l’autre à ta gauche nous siègerons dans ta gloire. » Les frères Zébédée demandent tout simplement une place particulière, « dans ta gloire« , c’est-à-dire une fois la pleine victoire remportée par le « fils de l’homme« . Cette figure de salut est sensée mener le combat contre les forces qui s’opposent au dieu qui l’envoie avec les pleins pouvoirs, vaincre celles-ci, et emporter avec elle tous ceux que le dieu a élu, ceux et celles qui lui appartiennent. Siéger « l’un à ta droite, l’autre à ta gauche« , dans ce contexte, c’est en fait partager le pouvoir, être mis en position de « vizir », de « principal ministre ». Nos deux bons apôtres demandent à Jésus de partager son pouvoir quand celui-ci sera totalement établi et ses adversaires vaincus -une fois le « travail » accompli, donc.

Une telle demande appelle deux remarques. Première remarque : il y a une sorte de désinvolture chez Jacques et Jean, pour demander ainsi une place non seulement d’honneur, mais surtout de pouvoir, pour quand tout sera accompli. Sont-ils donc totalement inconscients que de telles places, en général, se méritent ? On dirait qu’ils sautent joyeusement par-dessus le fait qu’il faudrait justement mener bataille, y compris dans l’ « idéologie » du « fils de l’homme ». Mais ce n’est peut-être pas le cas, la suite va nous le faire voir.

Deuxième remarque : on note surtout que l’écoute par Jacques et Jean de l’avertissement précédent du Maître est restée très partielle. C’était pourtant le troisième ! Il a surtout dit, avec de nombreux détails de la succession des évènements prévisibles, qu’il allait être vaincu ! Et cela, clairement, n’entre pas dans leur tête, mais reste comme un impossible. En revanche, ils ont compris qu’on approchait de la « fin », et ils ont perçu que c’était le bon moment de « se placer » pour la suite, afin d’être en bon ordre pour tirer bénéfice de la victoire. Obscurément, peut-être ont-ils entrevus que, le Maître ayant parlé de sa mort, il n’était pas idiot de revendiquer un « droit de succession » par une place octroyée d’avance, qui leur donnerait un droit sur les autres pour « prendre la suite ». On ne sait jamais : si tout cela finissait mal ? Au total, on voit que la question posée par les frères Zébédée ne manifeste pas la réaction la plus adéquate à ce qu’a annoncé Jésus dans le passage précédent… En tous cas, elle n’est pas marquée au coin de la compassion !

« Mais Jésus leur dit : vous ne savez pas ce que vous demandez. » Le Maître ne tourne rien en dérision ni en ironie, pas d’amertume non plus chez lui : il prend au sérieux ce qui lui est dit. Et il en mesure les conséquences plus que les demandeurs eux-mêmes : mais savons-nous toujours bien ce que nous demandons ? Nous formulons avec peine nos désirs, et bien souvent ne prenons pas la peine d’en faire des intentions (c’est-à-dire de nommer et vouloir les moyens qui permettent d’aller au bout du désir). Mais ici, Jésus voit avec clarté ce qu’implique la demande de ses deux disciples, alors même qu’eux n’ont pas manifesté en avoir conscience, ni peut-être même y avoir pensé.

« Pouvez-vous boire la coupe où je bois, ou le baptême dont je suis baptisé, en être baptisés ? » Et voici l’énoncé des moyens impliqués par la demande des deux disciples. Jésus les énonce à travers deux métaphores, celle de la coupe à boire ou du baptême dans lequel être plongé, mais la signification en est claire étant donnée la proximité dans le temps (ou dans le texte, du moins) de l’énoncé de sa propre destinée : il vient de parler d’être arrêté, condamné, moqué, torturé et finalement tué. La plongée (le baptême : en grec, c’est le même mot) dans la souffrance et la mort est inséparable de l’issue mystérieuse que Jésus a donnée à sa destinée, « être relevé« . On comprend que Jésus soit épouvanté de ce que ses deux disciples demandent, et cela nous ouvre une rare perspective sur les sentiments intérieurs avec lesquels lui-même aborde ce qui l’attend : la même horreur l’étreint sans aucun doute à la pensée de telles étapes.

Les deux métaphores sont terriblement évocatrices. Ce que l’on boit passe presque immédiatement dans tout le corps : ainsi de la mort, mais aussi de la haine qui l’inflige. C’est le tout que boit qui subit telle épreuve, et il est au plus profond habité par ces horreurs qui circulent en lui et le détruisent. Ce dans quoi on est plongé vous submerge, vous recouvre, sans que rien d’autre s’offre à vos sens, devient ainsi le seul univers offert par les sens : ainsi là encore des accusations, de la condamnation, des moqueries, de la souffrance et de la mort. Ces deux métaphores ne doivent donc pas être évoquées sans s’y arrêter, elles parlent profondément à qui les écoute.

« Ils lui disent : nous le pouvons. » La réponse des frères Zébédée est grave, spontanée, terrible. Dire qu’elle est irréfléchie est un peu court, il n’y a pas de raison de les taxer d’étourderie. Au contraire, ils savent bien ce qu’ils demandent, et sans aucun doute ils s’attendaient à ce qu’il y ait un coût à leur désir. Et leur réponse est engageante.

« Jésus leur dit alors : la coupe où je bois vous la boirez et et le baptême dont je suis baptisé, vous en serez baptisés ;… » Jésus leur a demandé d’exprimer leur désir, comme il le fait pour tous ceux qui viennent lui demander quelque chose. Il a fait remarquer que ce désir devait devenir intention, c’est-à-dire détermination à prendre les moyens pour atteindre ce désir. Ils y ont consenti. Il leur confirme donc qu’ils passeront comme lui par l’itinéraire qui mène où ils prétendent.

« …cependant, siéger à ma droite ou à main gauche, ce n’est pas à moi de le donner, mais ceux pour lesquels c’est préparé. » Et voilà la surprise. Jésus dit, depuis qu’il en parle, qu’après arrestation, souffrance, mort, il « sera relevé« . Il le met toujours au passif. C’est un autre qui sera l’acteur de cela, quelle que soit la signification des mots « être relevé ». Il en sera aussi de même pour les frères Zébédée : ils ont obtenus de lui qu’ils participent à la même coupe et au même baptême. Mais il ne peut leur accorder lui-même ce qui était l’objet premier de leur désir, à savoir « siéger à sa droite et à sa gauche« . Pour eux comme pour lui, c’est un autre qui sera l’acteur.

Est-ce qu’ils ont été floués ? Car ils ont obtenus ce que d’abord ils ne demandaient pas, mais à quoi ils ont consenti comme prix de ce qu’ils désiraient, et ils n’ont pas obtenus ce qu’ils désiraient. Pourquoi ne pas avoir répondu dès le début : « ce n’est pas à moi de le donner » ? Il me semble qu’il les a tout de même conduits aussi près que possible de l’objet de leur désir. Ils ne sont pas floués, au sens où rien ne les mettra mieux à même d’obtenir ce qu’ils désirent.

Mais cela nous laisse entrevoir que, pour lui en premier, dans cet itinéraire de souffrance et de mort, il y a une totale remise de soi et un abandon entier à la puissance d’un autre. Autrement dit, quand il énonce son parcours dans un proche avenir en y incluant d’ « être relevé », c’est bien parce qu’il a lu cela dans les Ecritures comme s’appliquant à lui. Mais c’est une espérance, c’est un acte de foi. Ce n’est en rien quelque chose qu’il maîtrise, au contraire : dans ce moment, il va tout perdre, il ne sera plus le « Maître ». Il ne sera plus, en particulier, le maître de son propre destin, pas plus qu’il ne sera la maître du destin de ceux des disciples qui le suivront jusque-là. Approche le moment où tout dépend d’un autre, où la perte de soi est totale : submergé par ce baptême, noyé par cette coupe, il va faire l’expérience de n’être plus rien.

Leçon de réalisme (Mc.10,32-34)

32 Les disciples étaient en route pour monter à Jérusalem ; Jésus marchait devant eux ; ils étaient saisis de frayeur, et ceux qui suivaient étaient aussi dans la crainte. Prenant de nouveau les Douze auprès de lui, il se mit à leur dire ce qui allait lui arriver : 33 « Voici que nous montons à Jérusalem. Le Fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes ; ils le condamneront à mort, ils le livreront aux nations païennes, 34 qui se moqueront de lui, cracheront sur lui, le flagelleront et le tueront, et trois jours après, il ressuscitera. »

« Or ils étaient en chemin, ils montaient à Jérusalem,… » Changement complet : c’est une nouvelle étape dans la progression de Jésus… et de Marc. On se souvient que, au début de l’étape précédente, Jésus et ses disciples étaient désormais « dans les frontières de la Judée« , donc déjà dans la juridiction d’Hérode, mais encore « au-delà du Jourdain« . Voici que maintenant, ils montent à Jérusalem, et Marc saisit notre groupe alors qu’ils sont déjà en chemin.

« … et Jésus marchait à leur tête… » Voilà une indication qui nous montre clairement qui a l’initiative. Jésus sait ce qui l’attend, il l’a manifesté à de nombreuses reprises déjà. Néanmoins, il se rend à Jérusalem, il prend l’initiative de la confrontation. Il est évident que si Jésus va à la rencontre du peuple qui cherche à revenir vers son dieu, comme nous l’avons déjà suggéré, ce retour ne peut être total que si ceux qui sont à la tête de ce peuple participent eux aussi à ce retour, que s’ils jouent de leur force d’entraînement, de leur autorité, dans ce sens. Je ne parle pas de leur pouvoir, car Jésus se méfie de l’usage de celui-ci : il n’y a de « retour » vers le dieu que libre et volontaire. La contrainte, même minime, d’un pouvoir quelconque en la matière ne peut être que contre-productive. Mais user de son autorité, pour ceux qui la détiennent avec légitimité -et jamais Jésus ne conteste la légitimité de l’autorité des prêtres ou des Pharisiens-, ce sera attester que telle est bien l’attente du dieu. Jésus sait ce qu’il risque (la mort), mais il prend ce risque car l’enjeu est trop grand.

« … et ils étaient frappés d’effroi, ceux qui suivaient quant à eux avaient peur. » Le « ils » ne peut plus désigner, comme cela était possible au début de la phrase, Jésus et ses disciples : on ne voit pas bien comment ce dernier pourrait à la fois marcher en tête avec détermination et être frappé de stupeur. Ce sont donc les Douze, au nom desquels Pierre disait « nous » dans l’épisode précédent, que Marc inclut sous ce « ils« ; et nous sommes conduits rétrospectivement à les retrouver déjà au début de la phrase sous le même pronom. C’est donc leur point de vue que Marc nous fait ici adopter : avec Jésus à leur tête, ils sont en quelque sorte contraints de monter à Jérusalem, et eux en sont « frappés de stupeur« .

Peu de temps (du moins d’après le récit de Marc, qui fait s’enchaîner ainsi les épisodes) après qu’ils aient affirmé avoir « tout lâché » pour suivre Jésus, et que celui-ci leur ait affirmé que ceux qui font ainsi reçoivent dès ce monde-ci le centuple « avec des poursuites« , les voilà confrontés à la perspectives desdites « poursuites« . Jésus ne leur a pas caché ce qui l’attendait, et l’affirmation claire qu’il en fait depuis certains questionnements des Pharisiens habite certainement leur imaginaire. En tant que délégués plénipotentiaires, ils peuvent évidemment craindre de tomber sous les mêmes chefs d’accusation que leur maître. Une telle conclusion relève tout simplement du bon sens, d’un certain réalisme, de celui qui vous gagne en tous cas quand le danger se fait menaçant.

Quant à « ceux qui suivent« , c’est-à-dire manifestement d’autres que les Douze, itinérants eux aussi mais non comptés dans le même groupe, ils « avaient peur« . Tous donc ressentent le pari que fait Jésus en allant directement à la confrontation, sur le terrain de ceux qui s’opposent à lui. Et tous sentent, plus ou moins confusément, que ce danger ne concerne peut-être pas le seul Jésus, que se laisser connaître comme de ceux qui le suivent devient par le fait même également un pari.

« Et prenant avec lui de nouveau les Douze, il commença à leur dire ce qui était sur le point de lui arriver :… » Jésus est manifestement conscient de l’état d’esprit de ceux qui le suivent, ainsi que de celui de ses proches, et il ne choisit pas de l’ignorer. Toujours attentif, il agit au contraire en le prenant en compte. Mais il ne choisit pas un discours lénifiant ni faussement rassurant. Au contraire, il met des mots sur l’imminence des évènements : autrement dit, les sentiments des uns et des autres sont justifiés, en tous cas dans ce qu’ils traduisent d’une perception des choses à court terme. Voilà qui montre une approche bien particulière des « ressentis » : non pas les nier, ni non plus se réduire à eux, mais considérer le réel, tout le réel, pour choisir ce qui peut l’être y compris dans la dimension la plus intérieure, la plus intime. Il leur propose au fond une école de liberté. Et que leur dit-il ?

« voici que nous montons à Jérusalem, et le fils de l’homme sera livré aux grands-prêtres et aux scribes, et ils le condamneront à la mort et ils le livreront aux nations et elles se joueront de lui et lui cracheront dessus et le fouetteront et le tueront, et après trois jour il sera relevé. » Le programme est assez détaillé. « Nous montons à Jérusalem… », parole qui confirme clairement ses intentions et ne laisse paraître aucune échappatoire, aucune atténuation de ses choix.

« …le fils de l’homme sera livré aux grands-prêtres et aux scribes, et ils le condamneront à la mort… » L’utilisation, manifestement propre à Jésus (puisqu’on ne la retrouve dans aucun autre écrit du Nouveau Testament), du titre de « fils de l’homme » est particulièrement paradoxale ici. Ce titre, rappelons-le, qui évoque un envoyé plénipotentiaire de la Cour céleste, est normalement associé à l’idée de victoire divine sur tous ses opposants. Dans l’apocalyptique, à l’univers de laquelle il appartient, ce « fils de l’homme » l’emporte sur tous ses adversaires en provoquant chez eux la perte instantanée de la moindre force, et leur arrache leur pouvoir. Dire que ce fils de l’homme « sera livré » relève de l’oxymore ! Il utilise un passif, on ne sait pas qui « livrera« , mais on sait déjà que c’est par une trahison que les autorités mettront la main sur lui. Comment une telle réalité peut-elle déjà être aussi certaine ? C’est que le contexte concret est déjà celui d’un Jésus porté par les foules, adulé par elles, mais refusé par les autorités. Or les autorités quelles qu’elles soient ne sont rien sans le consentement du peuple sur lequel elles exercent un pouvoir. Il n’y a donc qu’un scénario possible pour qu’elle mettent la main sur le favori du peuple, c’est par trahison. Réalisme, disions-nous. La question non résolue encore est : la trahison de qui ?

« …et ils le livreront aux nations et elles se joueront de lui et lui cracheront dessus et le fouetteront et le tueront,… » Là encore, réalisme : du fait de la domination romaine, la mort ne peut plus être prononcée avec effet par les autorités légales ou religieuses : ce sont les Romains qui se réservent ce droit de vie ou de mort. Il sera donc « livré aux nations« , en l’occurence à la nation romaine. Et il subira donc la mort à la manière romaine, à la fois avec leur incompréhension des enjeux (puisqu’ils n’ont pas les clés de compréhension religieuse), d’où la dérision prévisible, et leur mode d’exécution incluant la torture et la croix. Elle n’est pas nommée ici, mais le réalisme impose ce mode d’exécution, le seul pour les non-citoyens romains.

« …et après trois jour il sera relevé. » Réalisme toujours : Jésus continue d’énoncer ce qu’il a « lu » à son propre sujet dans les Ecritures. La forme passive du verbe, ici, appelle plutôt un « passif divin », c’est-à-dire que l’acteur est le dieu mais qu’il n’est pas nommé par respect. Quant à comprendre ce que cela peut vouloir dire, nous avons déjà vu que les Douze ne le pouvaient pas. Mais Jésus le leur répète aussi. Autrement dit, eu égard aux sentiments qui sont les leurs, il les appelle à considérer la totalité de cette réalité qu’il leur présente, afin de choisir quoi faire de ce qu’ils ressentent, et de choisir aussi l’attitude qu’ils vont adopter à son égard : suivre encore… ou pas. Mais c’est cette dernière clause qui constitue en quelque sorte la clé décisive pour le disciple en désarroi, pour celui qui voit clairement que les choses vont mal, et vont mal finir.

Un nouvel ordre de priorités (Mc.10,28-31)

28 Pierre se mit à dire à Jésus : « Voici que nous avons tout quitté pour te suivre. » 29 Jésus déclara : « Amen, je vous le dis : nul n’aura quitté, à cause de moi et de l’Évangile, une maison, des frères, des sœurs, une mère, un père, des enfants ou une terre 30 sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres, avec des persécutions, et, dans le monde à venir, la vie éternelle. 31 Beaucoup de premiers seront derniers, et les derniers seront les premiers. »

« Pierre commença à lui dire : voici que nous, nous avons tout lâché et nous t’avons suivi. » C’est maintenant Pierre qui prend la parole, comme dans quelques autres cas que nous avons déjà vu. On peut entendre sa prise de parole comme une sorte de question, dans le cas particulier des Douze. Comme Jésus vient d’énoncer que l’accès au Royaume est en fait coûteux pour tous, parce qu’il y a des renoncements afférents à vivre, il se demande si cela s’applique à eux. Peut-être se demande-t-il d’ailleurs si les renoncements déjà vécus sont ceux dont Jésus parle, ou bien s’il faut s’attendre à ce qu’il y en ait d’autres encore ! Le verbe [afiémi], que j’ai traduit par « lâcher », qui signifie aussi bien « laisser aller », « relâcher », est celui que Marc a déjà employé lors de l’appel des premiers disciples : « Et aussitôt, lâchant les filets, ils le suivirent » (Mc.1,18), « Et lâchant leur père Zébédée dans son bateau avec ses employés, ils s’en allèrent derrière lui » (Mc.1,20). Ils ont bel et bien « lâché » une activité, un père, pour suivre Jésus…

Je ne dis pas qu’ils ont perdu toute relation avec leur famille, par exemple : Pierre conduit Jésus chez lui, et tous seront bien contents de trouver là un toit, sous lequel ils reviendront régulièrement, et ils seront bien contents de trouver là aussi la belle-mère qui, guérie, les sert (autrement dit, c’est non seulement un toi mais aussi les personnes qui « font tourner » une maison). Ce « lâcher » dont parle Pierre n’est donc pas une perte totale : mais, on l’a vu au long des pages, c’est tout de même un autre ordre de la vie et des priorités. Pour Pierre et les autres, ce qui compte d’abord, c’est d’aller où va Jésus, et tout le reste est ré-ordonné à cette priorité. Ils savent toujours conduire un bateau, lancer un filet, etc., ils reviennent volontiers « à la maison« , mais ce ne sont pas là les évènements qui déterminent leur vie. Ce qu’ils ont lâché, c’est un certain ordonnancement de leur vie autour de certaines priorités, et ils y ont substitué un autre ordre de priorités.

 » Jésus dit : Amen je vous dis : il n’y a personne qui ait lâché une maison ou des frères ou des soeurs ou une mère ou un père ou des enfants ou des champs en raison de moi et en raison de l’évangile,… » Jésus répond à Pierre par une formule de révélation, « Amen, je vous dis…« . Et le première révélation, en l’occurence, c’est que ce qu’il dit ne concerne pas que les Douze, ni même que les disciples : « il n’y a personne qui… » Autrement dit, toute personne humaine qui aurait substitué un autre ordre de priorités à son ordre précédent « en raison de moi et en raison de l’évangile » est concerné par ce qui va être dit. Ce qui compte, ce n’est pas l’assimilation à un groupe réputé être « de Jésus », dans une proximité plus ou moins étroite (les Douze, les itinérants avec Jésus, les disciples expressément déclarés, etc.) : ce qui compte, c’est ce changement dans la vie, avec ces motivations.

La préposition [hénékén], que j’ai traduite par « en raison de« , peut aussi se traduire « à cause de« , « en faveur de« , « pour l’amour de« , « par rapport à« . Il y a toujours l’idée de causalité, mais cette causalité peut exprimer des nuances différentes, la réflexion, la préférence, l’attachement… Marc nous signifie que ce qui compte, c’est le changement objectif d’ordre de priorités, le ré-ordonnancement objectif de l’existence, et le lien de causalité avec la personne de Jésus (« moi« ) et sa mission (« l’évangile« ). Ce qui montre que, dans l’esprit de l’intéressé, le lien est explicite -même s’il n’est pas exprès, si d’autres ne savent pas que de là vient un tel changement-.

L’énumération faite par Jésus est fort intéressante. La « maison » me fait tout de suite penser à Abraham, avec l’ordre initial qui lui est donné : « Quitte ton pays, ton lieu natal et la maison de ton père » (Gn.12,1), et la reprise que Jésus lui-même en fait de retour à Nazareth : « Un prophète n’est ignoré que dans son pays, son milieu natal et dans sa maison » (Mc.6 ,4). Le premier mot nous met donc dans la suite de ceux qui, comme Abraham, ont su obéir et, pour cela, renoncer.

C’est dans un deuxième temps qu’il est question de tout un ensemble de relations familiales, peut-être le « milieu natal » dont il est aussi question pour Abraham et pour Jésus. Ce sont d’abord des relations de pair, « des frères… des soeurs…« , mais aussi des relations ascendantes « une mère… un père… » ou descendantes « des enfants« . Absence notable : une épouse ! Marc l’exclut de la liste. Est-ce parce que, justement peu auparavant, il a été question de ne pas « renvoyer sa femme » ? Est-ce parce que, précisément dans la Genèse, citée par ce passage-là de l’évangile, c’est déjà pour sa femme que l’homme « quittera son père et sa mère« , autrement dit parce que l’union matrimoniale est déjà un ré-ordonnancement tel que demandé ici ? Tout est possible, et l’on n’est pas obligé de choisir, on peut très bien tenir les deux explications ensemble.

Jésus finit enfin avec « des champs » : la seule mention qui, si elle évoque le travail ou les moyens de subsistance, est cohérente avec les deux passages qui ont précédé en ceci qu’elles font penser aux possessions, aux biens. Cette remarque fait d’ailleurs prendre conscience qu’on a dans ce passage non tant un troisième développement concernant le rapport aux biens qu’une sorte de récapitulation de tout ce qui concerne la vie domestique et que Marc a commodément regroupé.

« … sans qu’il ne reçoive au centuple maintenant en ce temps maisons et frères et soeurs et mères et enfants et champs avec des poursuites, et dans l’éternité qui vient la vie éternelle. » La conséquence de ce « lâcher« , c’est très frappant, est pour « maintenant, en ce temps« , expression redondante qui interdit de la prendre en un autre sens que ce qu’elle dit à l’évidence. Il y a aussi une conséquence pour « dans l’éternité« , qui est mise en antithèse avec « en ce temps« . Dans l’éternité, ce sera la vie éternelle : ce que demandait l’homme riche, en s’enquérant de ce qu’il devait « faire« . N’est-ce pas là un indice de lecture pour ce qui se passe « en ce temps« , à savoir la vie (pas éternelle) ? Car c’est là comme un point de convergence des éléments énumérés : maison, frères, soeurs, mère, père, enfants, terre, tout cela contribue et même constitue la vie « en ce temps« .

Le troublant, c’est que ceux qui « lâchent » de telles choses, de tels constituants de la vie, sont réputés les recevoir dès « ce temps » au centuple. Si l’on s’en tient à la pure observation factuelle, il me semble que l’expérience apporte un déni assez évident à cette parole… Le « avec des poursuites » (ou persécutions, ou chasses), sans verser dans la paranoïa si possible, s’est fait plus constater : or si Marc a pu faire état de ces « poursuites » dont les premiers disciples étaient l’objet du seul fait qu’ils étaient disciples (soit du fait des autorités religieuses Juives, comme pour Jésus lui-même, soit -mais c’est plus tardif- du fait de certaines autorités civiles romaines), à quoi peut-il bien faire allusion à propos de ces « centuples » ? Peut-être veut-il dire que, par la solidarité des disciples entre eux, à ceux qui deviennent disciples toute maison de disciple devient leur, tout disciple-homme devient leur frère, toute disciple-femme leur soeur…? Et toutes les mères deviennent leur, tous les enfants deviennent leur, tous les champs, par un partage spontané des biens, devient leur. Il semble en effet que, dans les premiers temps du christianisme, si la plupart sont restés des disciples sédentaires, certains sont aussi restés des disciples itinérants, alors même que Jésus ne parcourait plus les routes. Cette parole de Marc témoigne peut-être de l’accueil généralisé qui leur était fait, trouvant partout une famille, une maison, des biens partagés.

Cette interprétation reçoit peut-être une confirmation du seul élément qui n’est pas repris dans le registre du centuple : et c’est le « père » ! Le « père » fait partie des figures « lâchées« , mais pas de celles retrouvées au centuple. A l’évidence, de père, dans le nouveau registre de vie des disciples itinérants, il n’en est qu’un seul, et c’est celui du ciel. Pas de centuple ici. Et ce registre d’interprétation, qui appartient plus à un regard « chrétien » sur les personnes et les choses, s’il s’applique en ce sens à la figure du père (unique), peut bien s’appliquer aussi à toutes les autres figures (au centuple). Au total, on voit que l’ensemble de ce passage témoigne de la persistance, à l’époque de Marc, de disciples itinérants et d’une reconnaissance particulière de la « communauté chrétienne » à son égard.

« Beaucoup seront, premiers, derniers et derniers, premiers. » Voilà une parole qui paraît elle aussi bien énigmatique. Le « beaucoup » fait voir tout de suite qu’il ne s’agit pas d’une maxime universelle : l’interprétation qui ferait usage de cette maxime pour fonder l’espérance d’une inversion générale des hiérarchies est donc tout-à-fait infondée ! Tout de même, après ce que nous avons lu dans les passages précédents, et notamment à propos des richesses, on peut l’entendre comme une sorte de conclusion à ce qui a tant stupéfié les Douze à ce sujet. Les richesses, la réussite « en ce temps », les premières places conséquentes, ne sont pas forcément une garantie pérenne « dans l’éternité« , et sans doute, pour beaucoup, du fait des renoncements nécessaires à tous mais peut-être plus onéreux à ceux qui ont du bien, il y aura une certaine redistribution des cartes et des places.