Un désir fou (Mc.10,35-40)

35 Alors, Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s’approchent de Jésus et lui disent : « Maître, ce que nous allons te demander, nous voudrions que tu le fasses pour nous. » 36 Il leur dit : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? » 37 Ils lui répondirent : « Donne-nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire. » 38 Jésus leur dit : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, être baptisé du baptême dans lequel je vais être plongé ? » 39 Ils lui dirent : « Nous le pouvons. » Jésus leur dit : « La coupe que je vais boire, vous la boirez ; et vous serez baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé. 40 Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi de l’accorder ; il y a ceux pour qui cela est préparé. »

« Et s’avancent vers lui Jacques et Jean les fils de Zébédée, qui lui disent : Maître, nous désirons que, ce que nous allons te demander, tu le fasses pour nous. » Le texte présent semble faire assez naturellement suite au précédent. Jésus avait pris à part les Douze, pour revenir sur la stupeur qui les paralyse. Il leur a donné une leçon de réalisme, tout en les invitant à intégrer dans leur réaction cette étape ultime et mystérieuse qu’il ré-énonce pour la troisième fois, « il sera relevé« . Maintenant, voici deux homme de la première heure (ils font partie des quatre premiers) qui s’avancent vers lui, qui prennent une initiative. Il semble que la leçon ait portée, ils reprennent vie et mouvement.

Leur demande, cependant, a quelque chose d’étrange :quand on demande quelque chose, c’est toujours avec l’espoir d’obtenir ce que l’on demande. Or les voilà qui disent tout simplement cela, qui énoncent un truisme en quelque sorte, mais qui ne disent pas leur demande ! Cela ressemble beaucoup à une demande d’engagement préalable de la part de Jésus : promets-nous de faire ce que que nous allons demander, et nous te le dirons après… A ceci près que le « pour nous » a une saveur exclusive : « pour nous« , pas pour les autres mais « pour nous » seulement. Vont-ils donc obtenir du Maître un tel blanc-seing ?

« Il leur dit : que désirez-vous que je fasse pour vous ? » Non, Jésus ne rentre pas dans ce genre de marché. Nous l’avons suffisamment vu tout faire pour que des personnes formulent leurs demandes ou leurs désirs, et c’était bien souvent le point décisif, pour qu’il ne consente pas à une telle occultation tout-à-fait volontaire ! Fidèle à lui-même, mais aussi à la vérité du dialogue, il fait avec les fils de Zébédée comme il a fait avec tous : il demande que les demandeurs mettent des mots sur leur désir. On ne passe jamais des « marchés », en terme de demande ou de prière de demande.

« Ils lui dirent alors : donne-nous que l’un à ta droite, l’autre à ta gauche nous siègerons dans ta gloire. » Les frères Zébédée demandent tout simplement une place particulière, « dans ta gloire« , c’est-à-dire une fois la pleine victoire remportée par le « fils de l’homme« . Cette figure de salut est sensée mener le combat contre les forces qui s’opposent au dieu qui l’envoie avec les pleins pouvoirs, vaincre celles-ci, et emporter avec elle tous ceux que le dieu a élu, ceux et celles qui lui appartiennent. Siéger « l’un à ta droite, l’autre à ta gauche« , dans ce contexte, c’est en fait partager le pouvoir, être mis en position de « vizir », de « principal ministre ». Nos deux bons apôtres demandent à Jésus de partager son pouvoir quand celui-ci sera totalement établi et ses adversaires vaincus -une fois le « travail » accompli, donc.

Une telle demande appelle deux remarques. Première remarque : il y a une sorte de désinvolture chez Jacques et Jean, pour demander ainsi une place non seulement d’honneur, mais surtout de pouvoir, pour quand tout sera accompli. Sont-ils donc totalement inconscients que de telles places, en général, se méritent ? On dirait qu’ils sautent joyeusement par-dessus le fait qu’il faudrait justement mener bataille, y compris dans l’ « idéologie » du « fils de l’homme ». Mais ce n’est peut-être pas le cas, la suite va nous le faire voir.

Deuxième remarque : on note surtout que l’écoute par Jacques et Jean de l’avertissement précédent du Maître est restée très partielle. C’était pourtant le troisième ! Il a surtout dit, avec de nombreux détails de la succession des évènements prévisibles, qu’il allait être vaincu ! Et cela, clairement, n’entre pas dans leur tête, mais reste comme un impossible. En revanche, ils ont compris qu’on approchait de la « fin », et ils ont perçu que c’était le bon moment de « se placer » pour la suite, afin d’être en bon ordre pour tirer bénéfice de la victoire. Obscurément, peut-être ont-ils entrevus que, le Maître ayant parlé de sa mort, il n’était pas idiot de revendiquer un « droit de succession » par une place octroyée d’avance, qui leur donnerait un droit sur les autres pour « prendre la suite ». On ne sait jamais : si tout cela finissait mal ? Au total, on voit que la question posée par les frères Zébédée ne manifeste pas la réaction la plus adéquate à ce qu’a annoncé Jésus dans le passage précédent… En tous cas, elle n’est pas marquée au coin de la compassion !

« Mais Jésus leur dit : vous ne savez pas ce que vous demandez. » Le Maître ne tourne rien en dérision ni en ironie, pas d’amertume non plus chez lui : il prend au sérieux ce qui lui est dit. Et il en mesure les conséquences plus que les demandeurs eux-mêmes : mais savons-nous toujours bien ce que nous demandons ? Nous formulons avec peine nos désirs, et bien souvent ne prenons pas la peine d’en faire des intentions (c’est-à-dire de nommer et vouloir les moyens qui permettent d’aller au bout du désir). Mais ici, Jésus voit avec clarté ce qu’implique la demande de ses deux disciples, alors même qu’eux n’ont pas manifesté en avoir conscience, ni peut-être même y avoir pensé.

« Pouvez-vous boire la coupe où je bois, ou le baptême dont je suis baptisé, en être baptisés ? » Et voici l’énoncé des moyens impliqués par la demande des deux disciples. Jésus les énonce à travers deux métaphores, celle de la coupe à boire ou du baptême dans lequel être plongé, mais la signification en est claire étant donnée la proximité dans le temps (ou dans le texte, du moins) de l’énoncé de sa propre destinée : il vient de parler d’être arrêté, condamné, moqué, torturé et finalement tué. La plongée (le baptême : en grec, c’est le même mot) dans la souffrance et la mort est inséparable de l’issue mystérieuse que Jésus a donnée à sa destinée, « être relevé« . On comprend que Jésus soit épouvanté de ce que ses deux disciples demandent, et cela nous ouvre une rare perspective sur les sentiments intérieurs avec lesquels lui-même aborde ce qui l’attend : la même horreur l’étreint sans aucun doute à la pensée de telles étapes.

Les deux métaphores sont terriblement évocatrices. Ce que l’on boit passe presque immédiatement dans tout le corps : ainsi de la mort, mais aussi de la haine qui l’inflige. C’est le tout que boit qui subit telle épreuve, et il est au plus profond habité par ces horreurs qui circulent en lui et le détruisent. Ce dans quoi on est plongé vous submerge, vous recouvre, sans que rien d’autre s’offre à vos sens, devient ainsi le seul univers offert par les sens : ainsi là encore des accusations, de la condamnation, des moqueries, de la souffrance et de la mort. Ces deux métaphores ne doivent donc pas être évoquées sans s’y arrêter, elles parlent profondément à qui les écoute.

« Ils lui disent : nous le pouvons. » La réponse des frères Zébédée est grave, spontanée, terrible. Dire qu’elle est irréfléchie est un peu court, il n’y a pas de raison de les taxer d’étourderie. Au contraire, ils savent bien ce qu’ils demandent, et sans aucun doute ils s’attendaient à ce qu’il y ait un coût à leur désir. Et leur réponse est engageante.

« Jésus leur dit alors : la coupe où je bois vous la boirez et et le baptême dont je suis baptisé, vous en serez baptisés ;… » Jésus leur a demandé d’exprimer leur désir, comme il le fait pour tous ceux qui viennent lui demander quelque chose. Il a fait remarquer que ce désir devait devenir intention, c’est-à-dire détermination à prendre les moyens pour atteindre ce désir. Ils y ont consenti. Il leur confirme donc qu’ils passeront comme lui par l’itinéraire qui mène où ils prétendent.

« …cependant, siéger à ma droite ou à main gauche, ce n’est pas à moi de le donner, mais ceux pour lesquels c’est préparé. » Et voilà la surprise. Jésus dit, depuis qu’il en parle, qu’après arrestation, souffrance, mort, il « sera relevé« . Il le met toujours au passif. C’est un autre qui sera l’acteur de cela, quelle que soit la signification des mots « être relevé ». Il en sera aussi de même pour les frères Zébédée : ils ont obtenus de lui qu’ils participent à la même coupe et au même baptême. Mais il ne peut leur accorder lui-même ce qui était l’objet premier de leur désir, à savoir « siéger à sa droite et à sa gauche« . Pour eux comme pour lui, c’est un autre qui sera l’acteur.

Est-ce qu’ils ont été floués ? Car ils ont obtenus ce que d’abord ils ne demandaient pas, mais à quoi ils ont consenti comme prix de ce qu’ils désiraient, et ils n’ont pas obtenus ce qu’ils désiraient. Pourquoi ne pas avoir répondu dès le début : « ce n’est pas à moi de le donner » ? Il me semble qu’il les a tout de même conduits aussi près que possible de l’objet de leur désir. Ils ne sont pas floués, au sens où rien ne les mettra mieux à même d’obtenir ce qu’ils désirent.

Mais cela nous laisse entrevoir que, pour lui en premier, dans cet itinéraire de souffrance et de mort, il y a une totale remise de soi et un abandon entier à la puissance d’un autre. Autrement dit, quand il énonce son parcours dans un proche avenir en y incluant d’ « être relevé », c’est bien parce qu’il a lu cela dans les Ecritures comme s’appliquant à lui. Mais c’est une espérance, c’est un acte de foi. Ce n’est en rien quelque chose qu’il maîtrise, au contraire : dans ce moment, il va tout perdre, il ne sera plus le « Maître ». Il ne sera plus, en particulier, le maître de son propre destin, pas plus qu’il ne sera la maître du destin de ceux des disciples qui le suivront jusque-là. Approche le moment où tout dépend d’un autre, où la perte de soi est totale : submergé par ce baptême, noyé par cette coupe, il va faire l’expérience de n’être plus rien.

Leçon de réalisme (Mc.10,32-34)

32 Les disciples étaient en route pour monter à Jérusalem ; Jésus marchait devant eux ; ils étaient saisis de frayeur, et ceux qui suivaient étaient aussi dans la crainte. Prenant de nouveau les Douze auprès de lui, il se mit à leur dire ce qui allait lui arriver : 33 « Voici que nous montons à Jérusalem. Le Fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes ; ils le condamneront à mort, ils le livreront aux nations païennes, 34 qui se moqueront de lui, cracheront sur lui, le flagelleront et le tueront, et trois jours après, il ressuscitera. »

« Or ils étaient en chemin, ils montaient à Jérusalem,… » Changement complet : c’est une nouvelle étape dans la progression de Jésus… et de Marc. On se souvient que, au début de l’étape précédente, Jésus et ses disciples étaient désormais « dans les frontières de la Judée« , donc déjà dans la juridiction d’Hérode, mais encore « au-delà du Jourdain« . Voici que maintenant, ils montent à Jérusalem, et Marc saisit notre groupe alors qu’ils sont déjà en chemin.

« … et Jésus marchait à leur tête… » Voilà une indication qui nous montre clairement qui a l’initiative. Jésus sait ce qui l’attend, il l’a manifesté à de nombreuses reprises déjà. Néanmoins, il se rend à Jérusalem, il prend l’initiative de la confrontation. Il est évident que si Jésus va à la rencontre du peuple qui cherche à revenir vers son dieu, comme nous l’avons déjà suggéré, ce retour ne peut être total que si ceux qui sont à la tête de ce peuple participent eux aussi à ce retour, que s’ils jouent de leur force d’entraînement, de leur autorité, dans ce sens. Je ne parle pas de leur pouvoir, car Jésus se méfie de l’usage de celui-ci : il n’y a de « retour » vers le dieu que libre et volontaire. La contrainte, même minime, d’un pouvoir quelconque en la matière ne peut être que contre-productive. Mais user de son autorité, pour ceux qui la détiennent avec légitimité -et jamais Jésus ne conteste la légitimité de l’autorité des prêtres ou des Pharisiens-, ce sera attester que telle est bien l’attente du dieu. Jésus sait ce qu’il risque (la mort), mais il prend ce risque car l’enjeu est trop grand.

« … et ils étaient frappés d’effroi, ceux qui suivaient quant à eux avaient peur. » Le « ils » ne peut plus désigner, comme cela était possible au début de la phrase, Jésus et ses disciples : on ne voit pas bien comment ce dernier pourrait à la fois marcher en tête avec détermination et être frappé de stupeur. Ce sont donc les Douze, au nom desquels Pierre disait « nous » dans l’épisode précédent, que Marc inclut sous ce « ils« ; et nous sommes conduits rétrospectivement à les retrouver déjà au début de la phrase sous le même pronom. C’est donc leur point de vue que Marc nous fait ici adopter : avec Jésus à leur tête, ils sont en quelque sorte contraints de monter à Jérusalem, et eux en sont « frappés de stupeur« .

Peu de temps (du moins d’après le récit de Marc, qui fait s’enchaîner ainsi les épisodes) après qu’ils aient affirmé avoir « tout lâché » pour suivre Jésus, et que celui-ci leur ait affirmé que ceux qui font ainsi reçoivent dès ce monde-ci le centuple « avec des poursuites« , les voilà confrontés à la perspectives desdites « poursuites« . Jésus ne leur a pas caché ce qui l’attendait, et l’affirmation claire qu’il en fait depuis certains questionnements des Pharisiens habite certainement leur imaginaire. En tant que délégués plénipotentiaires, ils peuvent évidemment craindre de tomber sous les mêmes chefs d’accusation que leur maître. Une telle conclusion relève tout simplement du bon sens, d’un certain réalisme, de celui qui vous gagne en tous cas quand le danger se fait menaçant.

Quant à « ceux qui suivent« , c’est-à-dire manifestement d’autres que les Douze, itinérants eux aussi mais non comptés dans le même groupe, ils « avaient peur« . Tous donc ressentent le pari que fait Jésus en allant directement à la confrontation, sur le terrain de ceux qui s’opposent à lui. Et tous sentent, plus ou moins confusément, que ce danger ne concerne peut-être pas le seul Jésus, que se laisser connaître comme de ceux qui le suivent devient par le fait même également un pari.

« Et prenant avec lui de nouveau les Douze, il commença à leur dire ce qui était sur le point de lui arriver :… » Jésus est manifestement conscient de l’état d’esprit de ceux qui le suivent, ainsi que de celui de ses proches, et il ne choisit pas de l’ignorer. Toujours attentif, il agit au contraire en le prenant en compte. Mais il ne choisit pas un discours lénifiant ni faussement rassurant. Au contraire, il met des mots sur l’imminence des évènements : autrement dit, les sentiments des uns et des autres sont justifiés, en tous cas dans ce qu’ils traduisent d’une perception des choses à court terme. Voilà qui montre une approche bien particulière des « ressentis » : non pas les nier, ni non plus se réduire à eux, mais considérer le réel, tout le réel, pour choisir ce qui peut l’être y compris dans la dimension la plus intérieure, la plus intime. Il leur propose au fond une école de liberté. Et que leur dit-il ?

« voici que nous montons à Jérusalem, et le fils de l’homme sera livré aux grands-prêtres et aux scribes, et ils le condamneront à la mort et ils le livreront aux nations et elles se joueront de lui et lui cracheront dessus et le fouetteront et le tueront, et après trois jour il sera relevé. » Le programme est assez détaillé. « Nous montons à Jérusalem… », parole qui confirme clairement ses intentions et ne laisse paraître aucune échappatoire, aucune atténuation de ses choix.

« …le fils de l’homme sera livré aux grands-prêtres et aux scribes, et ils le condamneront à la mort… » L’utilisation, manifestement propre à Jésus (puisqu’on ne la retrouve dans aucun autre écrit du Nouveau Testament), du titre de « fils de l’homme » est particulièrement paradoxale ici. Ce titre, rappelons-le, qui évoque un envoyé plénipotentiaire de la Cour céleste, est normalement associé à l’idée de victoire divine sur tous ses opposants. Dans l’apocalyptique, à l’univers de laquelle il appartient, ce « fils de l’homme » l’emporte sur tous ses adversaires en provoquant chez eux la perte instantanée de la moindre force, et leur arrache leur pouvoir. Dire que ce fils de l’homme « sera livré » relève de l’oxymore ! Il utilise un passif, on ne sait pas qui « livrera« , mais on sait déjà que c’est par une trahison que les autorités mettront la main sur lui. Comment une telle réalité peut-elle déjà être aussi certaine ? C’est que le contexte concret est déjà celui d’un Jésus porté par les foules, adulé par elles, mais refusé par les autorités. Or les autorités quelles qu’elles soient ne sont rien sans le consentement du peuple sur lequel elles exercent un pouvoir. Il n’y a donc qu’un scénario possible pour qu’elle mettent la main sur le favori du peuple, c’est par trahison. Réalisme, disions-nous. La question non résolue encore est : la trahison de qui ?

« …et ils le livreront aux nations et elles se joueront de lui et lui cracheront dessus et le fouetteront et le tueront,… » Là encore, réalisme : du fait de la domination romaine, la mort ne peut plus être prononcée avec effet par les autorités légales ou religieuses : ce sont les Romains qui se réservent ce droit de vie ou de mort. Il sera donc « livré aux nations« , en l’occurence à la nation romaine. Et il subira donc la mort à la manière romaine, à la fois avec leur incompréhension des enjeux (puisqu’ils n’ont pas les clés de compréhension religieuse), d’où la dérision prévisible, et leur mode d’exécution incluant la torture et la croix. Elle n’est pas nommée ici, mais le réalisme impose ce mode d’exécution, le seul pour les non-citoyens romains.

« …et après trois jour il sera relevé. » Réalisme toujours : Jésus continue d’énoncer ce qu’il a « lu » à son propre sujet dans les Ecritures. La forme passive du verbe, ici, appelle plutôt un « passif divin », c’est-à-dire que l’acteur est le dieu mais qu’il n’est pas nommé par respect. Quant à comprendre ce que cela peut vouloir dire, nous avons déjà vu que les Douze ne le pouvaient pas. Mais Jésus le leur répète aussi. Autrement dit, eu égard aux sentiments qui sont les leurs, il les appelle à considérer la totalité de cette réalité qu’il leur présente, afin de choisir quoi faire de ce qu’ils ressentent, et de choisir aussi l’attitude qu’ils vont adopter à son égard : suivre encore… ou pas. Mais c’est cette dernière clause qui constitue en quelque sorte la clé décisive pour le disciple en désarroi, pour celui qui voit clairement que les choses vont mal, et vont mal finir.

Un nouvel ordre de priorités (Mc.10,28-31)

28 Pierre se mit à dire à Jésus : « Voici que nous avons tout quitté pour te suivre. » 29 Jésus déclara : « Amen, je vous le dis : nul n’aura quitté, à cause de moi et de l’Évangile, une maison, des frères, des sœurs, une mère, un père, des enfants ou une terre 30 sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres, avec des persécutions, et, dans le monde à venir, la vie éternelle. 31 Beaucoup de premiers seront derniers, et les derniers seront les premiers. »

« Pierre commença à lui dire : voici que nous, nous avons tout lâché et nous t’avons suivi. » C’est maintenant Pierre qui prend la parole, comme dans quelques autres cas que nous avons déjà vu. On peut entendre sa prise de parole comme une sorte de question, dans le cas particulier des Douze. Comme Jésus vient d’énoncer que l’accès au Royaume est en fait coûteux pour tous, parce qu’il y a des renoncements afférents à vivre, il se demande si cela s’applique à eux. Peut-être se demande-t-il d’ailleurs si les renoncements déjà vécus sont ceux dont Jésus parle, ou bien s’il faut s’attendre à ce qu’il y en ait d’autres encore ! Le verbe [afiémi], que j’ai traduit par « lâcher », qui signifie aussi bien « laisser aller », « relâcher », est celui que Marc a déjà employé lors de l’appel des premiers disciples : « Et aussitôt, lâchant les filets, ils le suivirent » (Mc.1,18), « Et lâchant leur père Zébédée dans son bateau avec ses employés, ils s’en allèrent derrière lui » (Mc.1,20). Ils ont bel et bien « lâché » une activité, un père, pour suivre Jésus…

Je ne dis pas qu’ils ont perdu toute relation avec leur famille, par exemple : Pierre conduit Jésus chez lui, et tous seront bien contents de trouver là un toit, sous lequel ils reviendront régulièrement, et ils seront bien contents de trouver là aussi la belle-mère qui, guérie, les sert (autrement dit, c’est non seulement un toi mais aussi les personnes qui « font tourner » une maison). Ce « lâcher » dont parle Pierre n’est donc pas une perte totale : mais, on l’a vu au long des pages, c’est tout de même un autre ordre de la vie et des priorités. Pour Pierre et les autres, ce qui compte d’abord, c’est d’aller où va Jésus, et tout le reste est ré-ordonné à cette priorité. Ils savent toujours conduire un bateau, lancer un filet, etc., ils reviennent volontiers « à la maison« , mais ce ne sont pas là les évènements qui déterminent leur vie. Ce qu’ils ont lâché, c’est un certain ordonnancement de leur vie autour de certaines priorités, et ils y ont substitué un autre ordre de priorités.

 » Jésus dit : Amen je vous dis : il n’y a personne qui ait lâché une maison ou des frères ou des soeurs ou une mère ou un père ou des enfants ou des champs en raison de moi et en raison de l’évangile,… » Jésus répond à Pierre par une formule de révélation, « Amen, je vous dis…« . Et le première révélation, en l’occurence, c’est que ce qu’il dit ne concerne pas que les Douze, ni même que les disciples : « il n’y a personne qui… » Autrement dit, toute personne humaine qui aurait substitué un autre ordre de priorités à son ordre précédent « en raison de moi et en raison de l’évangile » est concerné par ce qui va être dit. Ce qui compte, ce n’est pas l’assimilation à un groupe réputé être « de Jésus », dans une proximité plus ou moins étroite (les Douze, les itinérants avec Jésus, les disciples expressément déclarés, etc.) : ce qui compte, c’est ce changement dans la vie, avec ces motivations.

La préposition [hénékén], que j’ai traduite par « en raison de« , peut aussi se traduire « à cause de« , « en faveur de« , « pour l’amour de« , « par rapport à« . Il y a toujours l’idée de causalité, mais cette causalité peut exprimer des nuances différentes, la réflexion, la préférence, l’attachement… Marc nous signifie que ce qui compte, c’est le changement objectif d’ordre de priorités, le ré-ordonnancement objectif de l’existence, et le lien de causalité avec la personne de Jésus (« moi« ) et sa mission (« l’évangile« ). Ce qui montre que, dans l’esprit de l’intéressé, le lien est explicite -même s’il n’est pas exprès, si d’autres ne savent pas que de là vient un tel changement-.

L’énumération faite par Jésus est fort intéressante. La « maison » me fait tout de suite penser à Abraham, avec l’ordre initial qui lui est donné : « Quitte ton pays, ton lieu natal et la maison de ton père » (Gn.12,1), et la reprise que Jésus lui-même en fait de retour à Nazareth : « Un prophète n’est ignoré que dans son pays, son milieu natal et dans sa maison » (Mc.6 ,4). Le premier mot nous met donc dans la suite de ceux qui, comme Abraham, ont su obéir et, pour cela, renoncer.

C’est dans un deuxième temps qu’il est question de tout un ensemble de relations familiales, peut-être le « milieu natal » dont il est aussi question pour Abraham et pour Jésus. Ce sont d’abord des relations de pair, « des frères… des soeurs…« , mais aussi des relations ascendantes « une mère… un père… » ou descendantes « des enfants« . Absence notable : une épouse ! Marc l’exclut de la liste. Est-ce parce que, justement peu auparavant, il a été question de ne pas « renvoyer sa femme » ? Est-ce parce que, précisément dans la Genèse, citée par ce passage-là de l’évangile, c’est déjà pour sa femme que l’homme « quittera son père et sa mère« , autrement dit parce que l’union matrimoniale est déjà un ré-ordonnancement tel que demandé ici ? Tout est possible, et l’on n’est pas obligé de choisir, on peut très bien tenir les deux explications ensemble.

Jésus finit enfin avec « des champs » : la seule mention qui, si elle évoque le travail ou les moyens de subsistance, est cohérente avec les deux passages qui ont précédé en ceci qu’elles font penser aux possessions, aux biens. Cette remarque fait d’ailleurs prendre conscience qu’on a dans ce passage non tant un troisième développement concernant le rapport aux biens qu’une sorte de récapitulation de tout ce qui concerne la vie domestique et que Marc a commodément regroupé.

« … sans qu’il ne reçoive au centuple maintenant en ce temps maisons et frères et soeurs et mères et enfants et champs avec des poursuites, et dans l’éternité qui vient la vie éternelle. » La conséquence de ce « lâcher« , c’est très frappant, est pour « maintenant, en ce temps« , expression redondante qui interdit de la prendre en un autre sens que ce qu’elle dit à l’évidence. Il y a aussi une conséquence pour « dans l’éternité« , qui est mise en antithèse avec « en ce temps« . Dans l’éternité, ce sera la vie éternelle : ce que demandait l’homme riche, en s’enquérant de ce qu’il devait « faire« . N’est-ce pas là un indice de lecture pour ce qui se passe « en ce temps« , à savoir la vie (pas éternelle) ? Car c’est là comme un point de convergence des éléments énumérés : maison, frères, soeurs, mère, père, enfants, terre, tout cela contribue et même constitue la vie « en ce temps« .

Le troublant, c’est que ceux qui « lâchent » de telles choses, de tels constituants de la vie, sont réputés les recevoir dès « ce temps » au centuple. Si l’on s’en tient à la pure observation factuelle, il me semble que l’expérience apporte un déni assez évident à cette parole… Le « avec des poursuites » (ou persécutions, ou chasses), sans verser dans la paranoïa si possible, s’est fait plus constater : or si Marc a pu faire état de ces « poursuites » dont les premiers disciples étaient l’objet du seul fait qu’ils étaient disciples (soit du fait des autorités religieuses Juives, comme pour Jésus lui-même, soit -mais c’est plus tardif- du fait de certaines autorités civiles romaines), à quoi peut-il bien faire allusion à propos de ces « centuples » ? Peut-être veut-il dire que, par la solidarité des disciples entre eux, à ceux qui deviennent disciples toute maison de disciple devient leur, tout disciple-homme devient leur frère, toute disciple-femme leur soeur…? Et toutes les mères deviennent leur, tous les enfants deviennent leur, tous les champs, par un partage spontané des biens, devient leur. Il semble en effet que, dans les premiers temps du christianisme, si la plupart sont restés des disciples sédentaires, certains sont aussi restés des disciples itinérants, alors même que Jésus ne parcourait plus les routes. Cette parole de Marc témoigne peut-être de l’accueil généralisé qui leur était fait, trouvant partout une famille, une maison, des biens partagés.

Cette interprétation reçoit peut-être une confirmation du seul élément qui n’est pas repris dans le registre du centuple : et c’est le « père » ! Le « père » fait partie des figures « lâchées« , mais pas de celles retrouvées au centuple. A l’évidence, de père, dans le nouveau registre de vie des disciples itinérants, il n’en est qu’un seul, et c’est celui du ciel. Pas de centuple ici. Et ce registre d’interprétation, qui appartient plus à un regard « chrétien » sur les personnes et les choses, s’il s’applique en ce sens à la figure du père (unique), peut bien s’appliquer aussi à toutes les autres figures (au centuple). Au total, on voit que l’ensemble de ce passage témoigne de la persistance, à l’époque de Marc, de disciples itinérants et d’une reconnaissance particulière de la « communauté chrétienne » à son égard.

« Beaucoup seront, premiers, derniers et derniers, premiers. » Voilà une parole qui paraît elle aussi bien énigmatique. Le « beaucoup » fait voir tout de suite qu’il ne s’agit pas d’une maxime universelle : l’interprétation qui ferait usage de cette maxime pour fonder l’espérance d’une inversion générale des hiérarchies est donc tout-à-fait infondée ! Tout de même, après ce que nous avons lu dans les passages précédents, et notamment à propos des richesses, on peut l’entendre comme une sorte de conclusion à ce qui a tant stupéfié les Douze à ce sujet. Les richesses, la réussite « en ce temps », les premières places conséquentes, ne sont pas forcément une garantie pérenne « dans l’éternité« , et sans doute, pour beaucoup, du fait des renoncements nécessaires à tous mais peut-être plus onéreux à ceux qui ont du bien, il y aura une certaine redistribution des cartes et des places.

Hors-gabarit (Mc.10,23-27)

23 Alors Jésus regarda autour de lui et dit à ses disciples : « Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu ! » 24 Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles. Jésus reprenant la parole leur dit : « Mes enfants, comme il est difficile d’entrer dans le royaume de Dieu ! 25 Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » 26 De plus en plus déconcertés, les disciples se demandaient entre eux : « Mais alors, qui peut être sauvé ? » 27 Jésus les regarde et dit : « Pour les hommes, c’est impossible, mais pas pour Dieu ; car tout est possible à Dieu. »

Ce texte fait évidemment suite à celui que Marc nous a précédemment narré, il en est le prolongement « naturel ». Une fois parti l’homme à qui Jésus a ouvert la possibilité de ce qu’il demandait, à savoir de « faire » quelque chose en vue du royaume, il reste à tirer des conclusions pour l’entourage, qui a assisté au dialogue et à son issue. « Et Jésus regarda autour de lui puis dit à ses disciples : « Comme avec déplaisance ceux qui ont du bien entreront-ils dans le royaume du dieu. » Ce regard périphérique, nous l’avons déjà rencontré. Marc, par là, fait voir comment Jésus se soucie toujours de faire de tout une occasion d’enseignement, ou de partager avec les siens ce qui survient.

Marc a noté déjà que l’homme était parti attristé, sombre, parce qu’il avait beaucoup de possessions. Et c’est à propos de personnes partageant le même statut que Jésus énonce une sentence plus générale, qui a la saveur d’un constat plus que d’un jugement : Comme avec déplaisance ceux qui ont du bien entreront-ils dans le royaume du dieu. » Voilà une parole qui résonne fort à nos oreilles, encore aujourd’hui : et d’autant plus que notre monde est marqué par la disparité des richesses. Les riches sont de plus en plus riches, et les pauvres de plus en plus pauvres. Les richesses sont concentrées dans les mains d’un ensemble de plus en plus restreint de personnes qui, par le biais des media qu’ils possèdent aussi pour la plupart, cherchent à nous convaincre qu’ils vont sauver le monde si on veut bien les laisser faire. Or cette parole dit plutôt qu’e s’il est question’à propos de salut, c’est plutôt pour eux qu’il risque d’être plus compliqué.

Jésus ne dit pas que ceux qui ont du bien n’entreront pas « dans le royaume du dieu« , mais il dit que ce sera « avec déplaisance« . Le mot [duskoloos], que j’ai traduit ainsi, est en effet un adverbe qui signifie « dans des dispositions chagrines« . Il vient de l’adjectif [duskolos] qui signifie d’abord « dont l’estomac est difficile« , et par suite « déplaisant, désagréable » : il joint le préfixe [dys-], qui évoque un mauvais fonctionnement, au radical [colon] qui est tout simplement le gros intestin (le nom s’est conservé en médecine, en passant par le latin). Si je fais tout ce détour, c’est pour montrer que l’adverbe employé par Jésus est entièrement subjectif : si le royaume est d’accès difficile pour ceux qui ont du bien, ce n’est pas parce qu’objectivement, on mettrait devant eux des obstacles, ce n’est pas parce qu’ils déplairaient au dieu, mais bien parce que cela provoque chez eux un « mal de ventre », souvent somatisation d’une difficulté plus psychologique. Ceux qui ont du bien, s’il veulent entrer dans le royaume, le vivent mal.

« Mais les disciples étaient stupéfaits de ses paroles. » Et on peut les comprendre : la richesse n’est-elle pas symbole de réussite ? Elle est en tous cas souvent marquée comme telle dans ce que nous appelons l’Ancien Testament, signe de la bénédiction du dieu. Job perd tout, et c’est pour lui le signe que son dieu l’a abandonné ; et le « happy end » forgé pour encadrer tous les longs discours de Job et de ses interlocuteurs dans son malheur montre le retour de la richesse comme signe tangible de son retour en grâce. Avoir les moyens, comme on dit souvent, devrait plutôt faciliter la vie et ôte bien des soucis : alors comment cet état pourrait-il être source de déplaisir pour ce qui est d’entrer dans le royaume ?

« Et Jésus se démarquant de nouveau leur dit : « enfants, comme il est déplaisant d’entrer dans le royaume du dieu. » L’insistance de Jésus n’est pas une explication. Pourtant cette insistance n’est pas pure répétition. D’abord, il appelle ses interlocuteurs « enfants« . C’est la seule fois dans tout l’évangile de Marc. C’est un terme affectueux. Il fait écho à l’autre mot qui n’intervient qu’une seule fois dans l’évangile de Marc, celui que j’ai traduit « déplaisant« . Il y a peut-être la volonté de rassurer, ou bien une sorte d’appel à l’expérience : quand nous étions enfants, nous avons dû faire bien des choses qui nous déplaisaient, qui pouvaient nous mettre « la boule au ventre », encouragés pourtant par nos parents qui voyaient bien mais savaient aussi nécessaire cette expérience. Peut-être y a-t-il ici quelque chose de cela. Entrer dans le royaume a aussi quelque chose d’aller chez le dentiste, de jouer pour la première fois devant un public, ou autre chose encore… Et puis cette autre fois, la sentence de Jésus est universelle : ce n’est pas seulement pour « ceux qui ont du bien« , on dirait bien que c’est pour tous, dans le fond.

« Il est plus facile à un chameau de passer par le chas de l’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume du dieu. » On s’est perdu en théories sur l’origine de la métaphore employée ici par Marc (et que l’on retrouve, tant elle est frappante, chez d’autres évangélistes). Le chameau est certes symbole du long voyage, de la caravane de commerce : un chameau, ce n’est pas simplement un gros animal, c’est sans doute aussi le véhicule chargé de nombreux bats, ce qui ne l’en rend que plus gros et plus imposant. Nous connaissons tous ces scènes de circulation urbaine où d’imposants Trente-Huit Tonnes manœuvrent péniblement dans des rues étroites. Le chas d’une aiguille, par ailleurs, est le lieu d’une autre expérience : enfiler une aiguille demande une dextérité certaine (et une vision aiguisée). La mise en regard de ces deux expériences est quasiment paroxystique. Mais c’est peut-être le sang froid et l’habilité de la couturière comme du chauffeur qui rapproche ces deux expériences : dans les deux cas, il faut maîtriser parfaitement son affaire, et avoir un sens aigu des gabarits.

Cette métaphore fait revenir aux « riches » (cette fois, nommés sans périphrase). Peut-être mesurent-ils plus que d’autres à quel point leur gabarit doit être revu pour « passer » ? Peut-être ressentent-ils plus que d’autres ce qu’il va falloir laisser, ce à quoi il va falloir renoncer, pour que « ça passe » ? Mais la sentence plus générale qui précède immédiatement fait bien sentir que tous, nous aurons besoin de renoncement pour entrer, même si nous ne pilotons pas tous un Trente-Huit Tonnes. Il va falloir viser juste.

« Etonnés au plus haut point, ils se disaient les uns aux autres : « et qui peut être sauvé ? » Les disciples semblent avoir bien compris, car ce qu’ils se disent les uns aux autres fait précisément écho à la portée universelle de l’affirmation de Jésus : « et qui peut être sauvé ? »

« Les fixant, Jésus leur dit : « du côté des hommes impossible, mais pas du côté du dieu : tout est en effet possible du côté du dieu. » Voici de nouveau un de ces regards de Jésus, qui interviennent si souvent chez Marc. Ce n’est plus le regard périphérique du début de l’épisode, c’est un regard insistant, pénétrant. Un regard qui va au cœur. Et il affirme, d’accord avec ses disciples, l’impossibilité « du côté des hommes » de parvenir à une telle fin. Cela rejoint entièrement le discret mais ferme changement de point de vue suggéré à l’homme riche de l’épisode précédent, celui qui voulait « faire » quelque chose pour hériter de la vie éternelle. Entrer dans le royaume n’est pas à portée d’homme. Et s’il est riche, s’il a « les moyens », ce n’est pas plus à sa portée, au contraire peut-être. C’est le dieu et lui seul qui fait entrer dans son royaume, c’est lui qui en possède les clés et c’est lui aussi qui sait comment adapter le « gabarit » de l’homme, quel qu’il soit, pour lui permettre cette entrée. L’entrée dans le royaume n’est pas une question de moyen, c’est une question de mise en disponibilité à l’action du dieu. Il y a, au fond de l’évangile annoncé par Jésus, un appel à une « passivité », à un « laisser faire » au dieu chez les hommes, comme seul moyen d’accéder à lui.

Rien à faire (Mc.10,17-22)

17 Jésus se mettait en route quand un homme accourut et, tombant à ses genoux, lui demanda : « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ? » 18 Jésus lui dit : « Pourquoi dire que je suis bon ? Personne n’est bon, sinon Dieu seul.  19 Tu connais les commandements : Ne commets pas de meurtre, ne commets pas d’adultère, ne commets pas de vol, ne porte pas de faux témoignage, ne fais de tort à personne, honore ton père et ta mère. » 20 L’homme répondit : « Maître, tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse. » 21 Jésus posa son regard sur lui, et il l’aima. Il lui dit : « Une seule chose te manque : va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; alors tu auras un trésor au ciel. Puis viens, suis-moi. » 22 Mais lui, à ces mots, devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens.

« Et alors qu’il se mettait en route sur le chemin, un, courant et se jetant à genoux devant lui, l’interrogeait :… »Voilà un nouveau passage, qui pourrait faire suite à n’importe lequel autre : « alors qu’il se mettait en route sur le chemin » suppose seulement que Jésus était précédemment à l’arrêt. Pourquoi, cette fois encore, Marc a-t-il inséré là ce passage, où il est question de richesses ? Peut-être élargit-il encore la focale, en invitant à interpréter les trois passages successifs comme relatifs à « la vie domestique »… Mais c’est surtout le contraste qui est frappant entre Jésus qui, d’immobile, va se mettre en mouvement, et cet « un« , cet inconnu qui, de courant vient se jeter à ses genoux. Les dynamismes sont exactement contraires, l’un s’élance l’autre s’arrête, on voudrait même dire : s’affale.

Et l’on remarque aussi que, si urgente que soit sa question, il n’en empêche pas moins le maître de faire ce qu’il allait faire : il se pose en obstacle de fait, un peu comme l’avait fait l’homme qui dans la Décapole vivait dans les tombeaux. Mais voyons sa question.

« maître bon, que ferai-je afin que je reçoive en héritage la vie éternelle ? » L’adresse « maître bon » est unique chez Marc. Exprime-t-elle le sentiment sincère de l’interlocuteur, ou est-ce pure flagornerie de sa part ? La question est posée, non résolue. Mais surtout, l’homme interroge sur ce qu’il doit « faire« : il situe la « vie éternelle » comme un « héritage« , c’est-à-dire comme ce qui est dévolu d’un père à un fils (catégories très masculines, mais cohérentes avec l’époque de Marc), mais il estime qu’il y a quelque chose à « faire » pour recevoir cet héritage.

A faire ? Habituellement, l’héritage est dévolu automatiquement au décès du parent, il n’y a pas de condition à remplir… A moins, bien sûr qu’un autre n’ait été préféré comme destinataire : dans l’Antiquité, on est libre, si l’on prend des dispositions, d’attribuer son héritage à qui l’on veut. Et dans la loi romaine (qui s’applique partout) c’est l’une des raisons de l’adoption aussi répandue, du moins dans les hautes classes de la société. Alors notre homme est habité, en fait, par une peur : celle qu’un autre lui soit préféré. contre cette peur, il veut donner des gages, il veut…mériter son héritage.

« Jésus lui dit : pourquoi me dis-tu bon ? Personne n’est bon sinon le seul dieu. » Le Maître écarte d’abord l’éventuelle flagornerie. L’homme n’y reviendra pas. Mais il le fait avec un recentrage : une telle adresse révèle peut-être chez ce demandeur une confusion, il vient peut-être à Jésus comme s’il était l’ultime destinataire de toutes ses recherches. Il convient pour Jésus de le remettre sur le chemin du dieu, et non de l’arrêter à lui-même. Ce faisant, en orientant son regard sur la bonté du dieu, il l’ouvre aussi à la gratuité des dons qu’il fait. Et cette gratuité, de soi, évacue toute question de mérite. Il donne, mais ce n’est pas mesuré. Il donne, mais c’est large et inépuisable. Ce qui est donné à l’un ne manquera jamais à l’autre : il n’y a pas ici de préférence qui serait dommageable à qui que ce soit. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de préférence, car l’amour a ses secrets. Tous les parents le savent, ils ont des préférences, mais elles restent le secret de leur cœur, et surtout elles ne doivent jamais être au préjudice d’aucun de leurs enfants. A fortiori ici : jamais héritage ne sera donné à l’un au détriment de l’autre. Et c’est dès à présent, dans la considération de la bonté du dieu, de sa bonté unique et incomparable, de la gratuité de tous ses actes, que s’apaisera et s’épuisera la peur du demandeur.

« Tu connais les commandements : ne commets pas de meurtre, ne commets pas d’adultère, ne commets pas de vol, ne porte pas de faux témoignage, ne fais pas défaut à ton prochain, honore ton père et ta mère. » La référence au dieu unique s’accompagne très « logiquement » d’une référence à sa parole, et à ses commandements. Jésus cite le décalogue, à la fois dans l’ordre et pas dans l’ordre. Défense du meurtre, de l’adultère, du vol, du faux témoignage, du dommage au prochain, se succèdent en effet ainsi (cf.Ex.20,13-17) ; mais ils suivent le commandement d’honorer père et mère, ici placé en dernier. Par ailleurs, ne sont mentionnés que les commandements qui concernent le prochain, les tout premiers sont entièrement passés sous silence (ceux qui concernent le rapport au dieu). Comme si cela ne répondait pas à la question…

Mais il est un autre sujet d’étonnement : l’homme a demandé ce qu’il devait faire, Jésus lui répond ce qu’il ne doit pas faire ! Etrange paradoxe ! Mais pas si l’on pense à ce qui vient déjà d’être dit : la bonté du dieu et sa gratuité interdisent qu’on puisse « faire » la moindre chose qui mériterait en retour le don du dieu. Tout juste pourrait-on « faire » quelque chose de contre-productif, qui empêcherait de recevoir le don, et c’est cela qu’il faut à tout prix éviter.

C’est là du reste la vraie « logique » du Décalogue. Le premier commandement, on l’oublie toujours (et on ne l’apprenait déjà pas au catéchisme, autrefois), c’est  » Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. » Ce n’est pas une injonction, mais c’est le socle de tout le reste. Il faut comprendre : comme moi, de mon côté, je suis le dieu qui t’ai fait sortir etc., toi, de ton côté, il est impossible que tu honores un autre dieu, il est impossible que tu tue ton prochain, il est impossible que tu le voles, etc. Le commandement s’inscrit dans une logique de témoignage et d’action de grâce : la vie de l’homme essaie en quelque manière de refléter sur terre, au milieu des autres hommes, quelque chose de la sainteté du dieu qui, déjà, en premier, l’a sauvé. L’acte du dieu est toujours premier, il précède toujours, l’homme est toujours « en retard », il n’est jamais que « en réponse ».

Et cette logique est encore plus largement celle de l’Alliance, qui sera conclue au terme de l’épisode (Ex.24), et où seront lues ces paroles. Le dieu est celui qui offre l’alliance et la communion de vie : en obéissant aux commandements (donc en reflétant sur la terre quelque chose de la sainteté du dieu unique), l’homme accepte, en second, le don offert et la communion de vie conclue avec lui. Quelle vaste perspective…!

« Or il lui dit : maître, j’ai observé tout cela depuis ma jeunesse. » L’homme répond, on le sent, un peu décontenancé. Il a observé tout cela depuis sa jeunesse. Est-elle loin, celle-ci ? Car ce n’est pas la même chose qu’une telle parole dite par un vieil homme ou par un homme lui-même encore dans cette jeunesse. On n’en sait rien. Mais la réponse le déconcerte un peu : comment ! N’aurais-je donc rien à ajouter à ce que je fais déjà ? N’aurais-je donc rien à faire « de plus », … ni même tout simplement « à faire » ??

« Jésus, l’ayant fixé, l’aima et lui dit :… » Cet homme décontenancé, surpris par la bonté et la gratuité du dieu, Jésus le regarde et l’aime. C’est ce moment le meilleur. Quand l’homme s’aperçoit qu’il s’est peut-être fait un tas d’idées fausses sur le dieu, que les rapports avec lui sont peut-être bien moins compliqués qu’il ne l’avait échafaudé dans sa tête. Quand tombent les barrières et les défenses, surpris par la certitude.

« une te manque ; lève-toi, vends ce que tu as et donne aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel, et suis derrière moi. » Il y a un ajout gratuit, ici. Un don propre fait à cet homme, un don offert : tu désires plus, tu désires faire : voici. Vends tout, transforme tout en don à ceux qui n’ont pas. Par ce que tu évites, tu es déjà un reflet de la sainteté du dieu : par ce à quoi je t’invite, tu peux être aussi (mais c’est pour toi, c’est une proposition rien que pour toi) un reflet de sa bonté, de sa gratuité. Puisque c’est elle qui te surprends, sois-en le reflet à ton tour. « et tu auras un trésor dans le ciel » d’où tu attends l’héritage. Tu investis dans le trésor dont tu vas hériter. Bonne opération, et qui peut être aussi un partage, puisque l’héritage est pour tous les enfants. Et puis viens à ton tour derrière Jésus, adopte la vie nomade de ceux des disciples qui se déplacent sans cesse avec le maître, sois sans autre attache que lui.

« Mais lui, devenant sombre à ce discours, s’en alla chagrin : il avait en effet de nombreux biens. » Et là, l’aventure tourne court. Aucun reproche n’est fait à l’homme, la proposition qui lui était faite était une porte ouverte, mais il n’était pas tenu de la franchir. Il s’en détourne, et Marc nous dit que la raison est celle de ses « nombreux biens« . Sans doute considère-t-il qu’il a beaucoup à perdre : et en effet, l’argent en ce monde permet beaucoup. En vendant ses biens, il perd une position sociale, il perd son pouvoir, il perd sans doute bien des relations. Et il est triste rien que d’y penser… Comme quoi, quand arrive la réponse la plus en correspondance avec sa question, il est malheureux : mais quand on demande, quand on prie, est-on vraiment prêt à recevoir une réponse ?

Comme un enfant (Mc.10,13-16)

13 Des gens présentaient à Jésus des enfants pour qu’il pose la main sur eux ; mais les disciples les écartèrent vivement. 14 Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. 15 Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. » 16 Il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains.

Il ne semble pas y avoir de lien effectif entre ce passage et le précédent, mais Marc a sans doute regroupé des choses qui ont trait à la famille : après avoir parlé du couple, le voilà qui parle des enfants. J’écris qu’il a « parlé du couple » : en fait, il a répondu à la question-piège qui lui était posée « est-il permis à un homme de renvoyer sa femme?« , en se dégageant nettement du préjugé inégalitaire homme-femme, et en relativisant la législation en vigueur à propos des libelles de divorce, en remettant tout en perspective grâce à une référence à la Genèse. Et en ce dernier sens, oui, il a parlé du couple ; cela suffit sans doute à Marc pour regrouper le texte qui précède et le nôtre, peut-être sous le chef de « questions domestiques », ou quelque chose d’approchant.

« Et ils lui apportaient des enfants afin qu’il les touche » Les interlocuteurs précédents étaient les Pharisiens : il y a fort à parier que ce ne sont pas eux qui « apportent » leurs enfants. C’est une autre scène, avec d’autres acteurs. Il s’agit bien d’enfants, de petits enfants en tous cas pas encore adolescents. Et ce qui est attendu, c’est que Jésus les « touche » : le verbe [aptoo], employé dans notre « aptonomie », désigne un toucher qui attache, qui établit un lien. Ce qu’on veut, c’est qu’il y ait un lien entre Jésus et les enfants.

« Les disciples le leur reprochaient« , le verbe peut aussi bien (c’est étonnant !) vouloir dire « accorder des honneurs« , mais le contexte, qui va suivre, impose plutôt ce sens-là. Le reproche est-il adressé aux enfants ? On ne peut pas l’exclure, même si on pense plutôt à un reproche adressé aux parents : n’agissez pas ainsi. Je ne voudrais cependant pas exclure trop vite, et passer ainsi à côté : on voit de nos jours de ces reproches faits à des enfants pour des faits auxquels ils ne peuvent rien. On leur reproche en fait d’être… des enfants ! Et dans le contexte « religieux », la violence faite aux enfants est hélas d’une terrible actualité. Peut-être ne faut-il donc pas exclure trop vite ce sens possible du texte évangélique, et l’y considérer au contraire comme faisant référence. Les disciples n’ont pas à « faire reproche » aux enfants d’être portés là, pour qu’un lien soit établi entre eux et Jésus.

Il reste que les disciples font reproche : et pourquoi s’élèvent-ils ainsi contre la situation, contre ce fait d’apporter des enfants ? Qui dit « disciples » dit « maître », en hébreu « rabbi ». Or un « rabbi » est une personne que n’approche pas tout un chacun : au contraire, dans l’esprit du temps, plus un maître est considéré, plus restreint le nombre de ceux qui l’approchent, et plus exigeant l’entourage proche en termes de qualifications pour approcher à son tour. On est admis auprès de « rabbi untel » que parce qu’on est déjà passé auprès de « rabbi autre-tel » (si j’ose m’exprimer ainsi !). La réaction des disciples a donc une double composante : elle est faite pour partie de considération pour l’enseignement de Jésus,… pour partie aussi d’une certaine considération pour leur propre privilège (ne soyons pas naïfs).

« Voyant cela, Jésus s’emporta… » La réaction de Jésus est assez violente : le mot employé par Marc, [aganaktéoo], c’est s’emporter, bouillonner, s’irriter, s’indigner. Il ne réagit pas en leur expliquant posément, il ne remets pas la question à plus tard, il ne « relativise » pas. C’est une réaction émotionnelle, évidemment, mais qui montre l’impact. On a touché à quelque chose à quoi Jésus tient très fort. Mais heureusement il va verbaliser les choses, et c’est ce que nous rapporte Marc aussitôt.

et leur dit : « laissez les enfants venir à moi, ne le leur interdisez pas, à ceux-ci est en effet le royaume du dieu. » Pour bien comprendre la portée de cette affirmation, revenons une fois de plus au propos initial de Marc : le propos premier de « son » Jésus est d’aller à la rencontre de ceux qui cherchent à revenir vers leur dieu. Pour ce faire, il leur annonce le royaume. Mais ici, il affirme que le royaume est déjà leur. L’interdiction faite aux disciples d’interdire son accès aux enfants n’est donc pas qu’une disposition positive, un choix : c’est tout simplement une impossibilité ! Leur interdire de venir le trouver serait une aberration, une contradiction, une monstruosité.

Marc avait précédemment mis en scène un enfant, celui qui Jésus avait placé au milieu de ses disciples : l’enfant était alors une figure, celle des « derniers » de la société, et par là aussi la figure de ce à quoi les disciples sont appelés à s’identifier pour être « les premiers ». Maintenant, ce n’est pas comme figures, comme symboles, qu’ils interviennent, mais c’est pour eux-mêmes, en tant que personnes ! Pourtant, en écrivant cela, je ne peux m’empêcher de constater que c’est très tardivement que l’on va, dans notre société, donner aux enfants la place qu’ils ont aujourd’hui : et encore ! Qui porte atteinte à un enfant aujourd’hui commet le plus grave des crimes, dans l’opinion commune… et pourtant on leur porte atteinte.

Marc sous-entend peut-être aussi, dans ce « laissez les enfants venir à moi« , que Jésus n’est pas qu’un « maître », qu’il faudrait respecter, mais qu’il est en personne le royaume. Il appartient aux enfants, puisque leur est le royaume. Ils ont « de droit » libre accès à lui, puisqu’il est pour eux, à eux.

« Amen je vous dis, qui n’accueillerait pas le royaume du dieu comme un enfant, n’y entrerait pas. » Vient une formule d’attestation, de révélation, « Amen« : c’est un principe de base qui va être énoncé, et nous sommes avertis de nous le mettre en tête, de le garder présent à l’esprit pour nous en souvenir et comprendre les choses dans la logique du royaume. « qui n’accueillerait pas le royaume du dieu comme un enfant, n’y entrerait pas. » L’entrée dans le royaume dépend entièrement de la manière dont celui-ci est reçu, accueilli. C’est que ce royaume est tout entier donné, il n’est pas une réalisation forgée à la force du bras. C’est là une prise de position contre le messianisme, qui est ce mouvement fondé sur l’attente de la restauration du royaume, mais qui l’attend comme le fruit de l’action politique, éventuellement violente. Non, l’instauration du royaume n’est pas de cet ordre, il faut le recevoir, il est fait et constitué par un autre.

Mais le mode de cet accueil est décrit par une comparaison : l’accueillir « comme un enfant« . Ce qui peut s’entendre de deux manières : accueillir le royaume comme un enfant accueille quelque chose, ou accueillir le royaume comme on accueille un enfant. La formulation de Marc ne permet pas de choisir, pas non plus le contexte : de cet fait, je propose de prendre les deux sens et de les tenir ensemble, car il n’y a pas contradiction.

Accueillir le royaume comme un enfant accueille quelque chose, c’est adopter pour soi l’abandon et la confiance, l’émerveillement aussi, avec lequel un enfant accueille un cadeau. Il est tout à ce qui lui es donné, il en oublie facilement de dire merci ! Il veut jouer avec, ou s’en servir. Mais avant même de découvrir le cadeau (qu’on aura naturellement pris soin d’emballer, pour que la surprise dure le plus longtemps possible), il est déjà dans la joie : parce qu’il est confiant. On l’aime, c’est pour cela qu’on lui fait un cadeau. Et la présence certaine de cet amour, qu’atteste le cadeau, lui fait des yeux émerveillés, un visage tout ouvert, et il rit par avance. Et dans cette scène si commune, si domestique, si facile à renouveler, il y a pour chacun l’enseignement continu de la manière d’accueillir le royaume offert. La familiarité des enfants avec Jésus, l’évidence pour eux qu’il est « pour eux », qu’il est « leur », est la même. Accueillir le royaume, c’est adopter cette confiance et cette joie, cette absence de réticence, de question « est-ce vraiment pour moi ? » C’est entrer dans la simplicité.

La confiance de l’enfant est une donnée a priori. Mettez un petit sur un bord et tendez-lui les bras : il se jette dans vos bras dans un éclat de rire, sans attendre. Et il veut recommencer le jeu, tout de suite. Laissez-le grandir un peu et refaites de même : il vous regarde avec le sourire, mais il hésite un peu, puis vous fait signe de vous rapprocher un peu, et il ne se lance pas si facilement. Pourquoi ? C’est que la vie lui a fait faire l’expérience de la chute. Et cette expérience fait mesurer le risque pris dans la confiance accordée. Pour l’adulte, cette confiance de l’enfant à retrouver est un vrai défi, elle affronte le démenti que l’expérience apporte à toutes les premières croyances. On comprend que la foi ait un tel prix aux yeux du dieu qui offre son royaume.

Accueillir le royaume comme on accueille un enfant, cela porte à observer plutôt les parents. L’enfant, c’est le fruit précieux de leur amour (mettons-nous dans la meilleure des situations : car hélas, il n’en va pas toujours ainsi), c’est l’être espéré, c’est l’incarnation de leur union. Ils l’accueillent avec joie, chacun l’accueillant comme le don que lui fait l’autre, chacun y cherchant les traits et le visage de l’autre. Et en même temps, ils l’accueillent comme l’inconnu : que sera-t-il ? Que deviendra-t-il ? Quel sera son caractère propre ? Que nous réserve-t-il ? Il est en lui-même m’avenir, avec ce que celui-ci comporte de merveilleuse surprise et de joie réservée, mais aussi de redoutable impensé, de ce à quoi on ne s’est pas préparé. Alors en ce sens, accueillir le royaume c’est aussi un acte de confiance, mais d’une confiance adulte : le royaume, c’est aussi ce qu’on en fait, c’est aussi le don que l’on se fait, c’est aussi ce que l’on reçoit des autres, et c’est un cadeau merveilleux et redoutable.

En voilà des attitudes et des remue-ménages nécessaires, en lesquels consiste l’entrée dans le royaume !

« Et après les avoir portés dans les bras il les louait fortement en posant la main sur eux. » Et Marc nous laisse avec ce qui est devenu pour nous une sorte d’image d’Epinal : un Jésus avec des enfants dans les bras, qui dit d’eux tout le bien qu’il peut (éducation positive !!!) et qui pose sa main sur eux, geste de guérison, de transmission, de communion.

L’être humain porté ensemble (Mc.10,1-12)

01 Partant de là, Jésus arrive dans le territoire de la Judée, au-delà du Jourdain. De nouveau, des foules s’assemblent près de lui, et de nouveau, comme d’habitude, il les enseignait. 02 Des pharisiens l’abordèrent et, pour le mettre à l’épreuve, ils lui demandaient : « Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? » 03 Jésus leur répondit : « Que vous a prescrit Moïse ? » 04 Ils lui dirent : « Moïse a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. » 05 Jésus répliqua : « C’est en raison de la dureté de vos cœurs qu’il a formulé pour vous cette règle.  06 Mais, au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme. 07 À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, 08 il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. 09 Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! »

10 De retour à la maison, les disciples l’interrogeaient de nouveau sur cette question. 11 Il leur déclara : « Celui qui renvoie sa femme et en épouse une autre devient adultère envers elle. 12 Si une femme qui a renvoyé son mari en épouse un autre, elle devient adultère. »

« Et se levant de là il arrive dans les frontières de la Judée au-delà du Jourdain,… » Voici une nouvelle situation : le lieu précédent était Capharnaüm. Voici maintenant que Jésus et les Douze ont quitté la Galilée, et sans être encore au coeur de la Judée, c’est-à-dire à Jérusalem, ils sont tout de même dans les territoires de la Judée, l’autre côté du Jourdain. Il s’agit désormais de la juridiction d’Hérode : en vertu de leur alliance avec ses partisans, les Pharisiens peuvent exercer tout leur pouvoir. Pourquoi vient-il dans cette zone ? Marc ne l’explique pas, mais on peut comprendre que Jésus choisit désormais d’affronter cette opposition-là, qu’il a d’abord fuie.

Il me semble pourvoir relever deux raisons à cela, en les déduisant de ce qui précède. La première raison, c’est l’autorité même des Pharisiens : ils gardent dans le peuple une influence profonde, large, fondamentale. Ils sont une autorité réelle. Si Jésus veut, fondamentalement, aller à la rencontre du peuple qui cherche à revenir vers son dieu, il faut que ce peuple soit rencontré tout entier, c’est-à-dire avec ses responsables, mieux : ce peuple n’est véritablement constitué qu’avec ses responsables, sans eux il n’est pas un peuple mais une « foule ». Jésus en vient à un point où affronter les Pharisiens devient le seul moyen pour entrer en dialogue avec eux et, qui sait ?, les ré-orienter eux aussi.

Cela représente cependant un danger, un danger pour sa vie même, mais c’est là qu’arrive la deuxième raison : la prise de conscience manifestée par Jésus à ses discipline de l’issue tragique de sa mission, qu’il a lue dans les Ecritures, lui fait sans doute oser cet affrontement. Non qu’il cherche à mourir, mais il a sans doute désormais conscience que la mort interrompra sa mission à un moment ou un autre, et qu’elle ne doit par conséquent pas être le critère qui guide ses mouvements. C’est peut-être tout cela qu’il faut lire dans ces lignes apparemment banales.

« … et les foules de nouveau se réunissent près de lui, et comme de coutume de nouveau il leur enseigne. » Tout se passe, ici en Judée, « comme d’habitude » : les foules se rassemblent, et il leur enseigne. Si c’est « comme d’habitude, pourquoi le rappeler ? D’une part pour montrer que Jésus fait non pas « profil bas » mais justement « comme d’habitude », qu’il ne fait pas autre chose que mener à bien sa mission qui concerne tout le peuple d’Israël. D’autre part parce que ce sont précisément ce phénomène et cette activité, qui ont une double dimension politique (vaste rassemblement de foules) et religieuse (enseignement), qui sont à l’origine de l’opposition d’Hérode et des Pharisiens.

« Et des Pharisiens, après s’être approchés, lui demandent s’il est permis à un homme de renvoyer sa femme, pour l’éprouver. » Justement les voici, les Pharisiens. Et clairement, ils viennent « éprouver » Jésus, c’est-à-dire chercher à surprendre dans son enseignement quelque chose dont ils puissent tirer parti contre lui. Le point choisi : un homme peut-il renvoyer sa femme ? Sujet sensible. Il pose une inégalité flagrante entre les hommes et les femmes, là où Jésus montre souvent bien des égards aux femmes : or c’est une pratique religieuse admise et codifiée, et un sujet où bien des personnes sont concernées. Mais c’est aussi un sujet politique, car le couple est au fondement de la famille, donc de la stabilité sociale. Le terrain choisi pour le piège est habile, parce qu’il touche pratiquement tout le monde, parce qu’une prise de position en ce domaine a toutes les chances de faire à peu près autant de mécontents que de satisfaits, parce qu’il fait prendre une position par rapport à un code religieux, parce qu’il se prononce sur l’égalité homme-femme, parce qu’enfin la réponse choisie pourra toujours être manipulée politiquement.

« Or lui, se démarquant, leur dit : « Que vous a prescrit Moïse ? » Eux disent : « Moïse a légué d’écrire un livre de renonciation et de renvoyer ». La réponse de Jésus est habile aussi, parce qu’il les invite, eux qui font autorité, à se prononcer à leur tour, à énoncer les sources sur lesquelles ils ne peuvent manquer de s’appuyer. Il faut juste se rappeler qu’à cette époque, Moïse est entendu comme l’auteur « la Loi », à savoir de l’ensemble de ce que nous appelons le Pentateuque (les livres de la Genèse, de l’Exode, du Lévitique, des Nombres et du Deutéronome). C’est donc à tout cet ensemble que Jésus se réfère, ou invite à faire référence.

La réponse des Pharisiens est loin d’être une synthèse érudite et nuancée sur la position du Pentateuque sur le mariage et le divorce. Ils se contentent d’un seul point qui se trouve au Livre du Deutéronome (Dt.24,1-4), et l’énoncent sans la moindre mise en contexte. Car la tendance de la Loi, dans un contexte de fait très patriarcal et oppressif pour les femmes, est à chercher à offrir aux femmes des protections (cf. Ex.21,1-11). Le fameux « libelle » donnant congé à sa femme n’est pas un acte si simple, ce n’est pas un bout de papier rédigé sur le coin d’une table : il engage une procédure qui prend du temps, il exige que la lettre soit écrite par une personne habilitée, et il s’accompagne probablement du remboursement de la dot. Autrement dit, les choses ne sont pas du tout aussi simples et « vite faites » que la réponse des Pharisiens n’en laisse l’impression ! Par ailleurs, ils passent complètement sous silence le critère du motif, qui lui est évoqué dans le Deutéronome, et d’ailleurs sujet à interprétation.

Mais tout cela n’a rien d’étonnant, puisque le but n’est pas de chercher la bonne conduite mais de piéger Jésus. On notera tout de même que, dans la réponse des Pharisiens, la femme n’est pas mentionnée, pas même sous la forme d’un pronom : rien ! Mais on peut dire qu’en répondant ainsi, les Pharisiens ont montré leur visage.

« Mais Jésus leur dit : en raison de votre sclérocardie vous a-t-il écrit ce commandement. Pourtant, au commencement de la création, mâle et femelle il les a faits ; à cause de cela, l’être humain laissera derrière soi son père et sa mère , et ces deux seront dans une chair. Ainsi ils ne sont plus deux mais une seule chair. » Reprenant la parole, Jésus commence par commenter l’intention du passage invoqué. Et ce qu’il dit est étonnant : c’est « en raison de votre sclérocardie« , de votre dureté de cœur, que Moïse a ainsi légiféré. C’est une prise de position qui hiérarchise, qui crée des strates dans le corps du Pentateuque. Cette loi n’est pas là pour énoncer la volonté divine mais pour faire des concessions à la faiblesse humaine, ou même plutôt (car c’est en ce sens que les prophètes évoquent la « dureté de cœur » des êtres humains) à leur qualité de pécheur et aux conséquences qu’a celle-ci sur l’ordre social.

Et aussitôt, Jésus invoque un autre passage de la « Loi » prise au sens large, du Pentateuque, ici dans la Genèse. Un passage dont il estime, on le devine déjà étant donnée la nuance qu’il vient de poser sur l’intention législative du passage invoqué par les Pharisiens, qu’elle va manifester au contraire l’intention divine, avant que n’intervienne le moindre péché, avant que l’ordre social n’en soit bouleversé. Cette fois, c’est l’intention divine sans conteste : dans le texte de la Genèse, le péché n’est pas encore intervenu. Mais gardons ce point en tête, car il révèle lui aussi un aspect partiel : si ce passage révèle l’intention du Créateur en sa racine, il ne constitue pas forcément une « règle » pour le temps présent, marqué par des désordres fondamentaux. Il permet une mise en perspective, il décrit un horizon, un propos initial, qu’il faut peut-être chercher à rejoindre par d’autres chemins.

Jesus prend en fait non un mais deux passages distincts : le premier est dans le récit qu’aujourd’hui nous appelons « sacerdotal »,  » Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, mâle et femelle furent créés à la fois.« (Gn.1,26), le second est dans le récit qu’aujourd’hui les spécialistes ont bien du mal à nommer, « C’est pourquoi l’homme abandonne son père et sa mère ; il s’unit à sa femme, et ils deviennent une seule chair. » (Gn.2,24).

Dans le premier récit, l’être humain est seul nommé, et il est en quelque sorte « décliné » en « mâle et femelle« , qui sont créés « à la fois« , c’est-à-dire que dans ce premier récit, l’être humain n’existe jamais sans être à la fois mâle et femelle. Cela les pose comme incarnant à deux l’être humain : la dignité humaine n’est pas dans l’un sans l’autre. Ils sont donc parfaitement égaux, et aussi pas totalement humains l’un sans l’autre. Et c’est ensemble aussi que « image du dieu », ils assument la lieutenance de ce dieu à l’égard de toute la créature. donc, égaux en dignité, ensemble en humanité, associés dans la fonction la plus haute.

Dans le deuxième récit, un « adam » ( = , en hébreu, « être humain ») est formé d’abord, puis à partir de là une « femme ». Cette femme se dit en hébreu [isha], et c’est au moment où elle advient que l’autre devient [ish] (le masculin grammatical de [isha]) : autrement dit, tant qu’il est seul, il est « l’être humain » [adam] ; mais cet être humain se répartit en quelque sorte en « homme » et femme« , et on ne peut pas dire vraiment que « homme » est tiré de « femme« , puisque les deux deviennent l’un et l’autre au moment de leur séparation. Ils sont séparés, arrachés à la confusion de l'[adam], pour être conduits l’un vers l’autre. Ils étaient dans l’unité, les voilà appelés à l’union. Et le second récit explique ainsi l’attraction de l’homme et de la femme l’un pour l’autre, justement en la montrant plus forte que celle pour leur origine : l’un comme l’autre continuent tout au long du temps et de l’histoire à s’arracher à l’unité de leur origine pour tendre vers l’union. Et cette union s’incarne, c’est le cas de le dire, dans la chair de l’enfant, « une seule chair« . Et celle-ci à son tour s’arrachera à l’unité d’avec son origine pour tendre à l’union avec un ou une autre issu(e) d’une autre origine.

La phrase conclusive de Jésus est un commentaire, non une citation : « ainsi, ils ne sont plus deux mais une seule chair« , et le grec fait bien l’opposition entre deux et un, ce sont ces deux mots qui sont sont coordonnés par le « mais« , littéralement : « ainsi plus sont deux mais une chair« . J’avoue que cela me pose un problème assez évident : à regarder les parents avec leur enfant, l’enfant certes est « une seule chair », mais les parents restent « deux chairs » distinctes ! C’est que ce commentaire change le futur « ils seront » en un présent « ils sont« , le « les deux » du texte, qui désigne à l’évidence les parents, devient seulement un « deux« , partie du déterminant « non deux mais une » du nom « chair » ; enfin, la préposition « dans » ([éïs]), a disparu. Je ne sais pas très bien quoi faire de ces différences : consituent-elles une autre version ayant autorité, une « nouvelle édition » du texte de la Genèse ? Ou sont-elles la répétition volontaire mais abrégée, donc un peu déformée, du même texte sans volonté de le modifier, mais seulement de ne pas alourdir ? Je penche pour cette deuxième solution, parce que je ne vois pas, sinon, l’intérêt d’être revenu au texte…

« Ce que donc le dieu a conjugué, que l’être humain ne le divise pas. » Tout le processus que nous avons précédemment détaillé est maintenant interprété comme une œuvre divine, et comme une œuvre de « conjugaison ». [sudzéougnumi] c’est atteler ensemble, accoupler, unir intimement. On peut comprendre qu’il s’agit de l’attelage de deux être absolument égaux en dignité, partageant et portant ensemble la vérité de l’humanité, qui convergent en unité dans la chair de leur enfant, fruit concret et charnel du dynamisme toujours actif qui les conduit vers l’union. C’est ce dynamisme qui est visé par l’autre verbe, [khooridzoo], qui signifie mettre à part, mettre de part et d’autre, séparer, avec étymologiquement l’idée de tirer chacun vers un emplacement différent. Autrement dit, ce que Jésus refuse, ce à quoi il s’oppose, si je comprends bien, c’est la mise en place d’un dynamisme contraire à celui de l’union, posé dans l’être humain…

« Et dans la maison de nouveau les disciples l’interroge à ce sujet.« On comprend qu’ils y reviennent, et ce pour de nombreuses raisons. Et quand ils y reviennent, c’est Marc lui-même qui y revient. Car on peut légitimement se demander quelle est la portée d’une telle opposition. La vie fait voir que bien des couples ne durent pas, et si parfois on le regrette, il arrive qu’on se dise que cela valait mieux ! se trompe-t-on alors ?

« Et il leur dit : celui qui renverrait sa femme et en épouserait une autre est adultère envers elle ; et celle qui renverrait son mari et en épouserait un autre est adultère. » Je remarque que Jésus, d’abord balance parfaitement sa formule : il arrive que le mari comme la femme renvoie son conjoint ! C’est hardi, puisqu’à son époque, je ne sache pas d’exemple où la femme ait renvoyé son mari. Il maintient donc très fortement et volontairement l’égale dignité des deux. Ensuite, il insiste sur le fait de « renvoyer« , faire partir d’auprès de soi. Il ne parle pas du fait de quitter. Vous me direz que je suis un peu « jésuite » (😱) en faisant une telle distinction, mais je la maintiens, ce n’est pas la même chose. Chasser l’autre pour le remplacer, ce n’est pas la même chose que quitter l’autre pour se protéger, pour vivre encore.

Je m’explique : il me semble que l’union ne peut venir que de l’unité, que l’amour qui unit ne peut se fonder que sur l’unité d’origine de la vie. Pour que je tende à l’union, pour que j’aime, il faut d’abord que je vive. Si la fréquentation de l’autre diminue, atténue, porte atteinte à ma vie, c’est mon dynamisme d’union et d’amour lui-même qui est atteint. Mon retrait est nécessaire pour le restaurer, pour revenir à moi-même, réparer la vie et relancer la dynamique de l’union. Je trouve qu’il est trop « court » d’interpréter ce passage comme un « non » au divorce, c’est plus subtil, plus fin, plus profond que cela. Il me semble que toute l’intervention de Jésus vise justement à sortir de donnée « juridiques », légales » ou légalistes », pour entrer dans l’analyse profonde de ce qui porte l’être humain.

Un pêle-mêle (Mc.9,41-50)

41 Et celui qui vous donnera un verre d’eau au nom de votre appartenance au Christ, amen, je vous le dis, il ne restera pas sans récompense. 42 « Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer.  43 Et si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la. Mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie éternelle que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux mains, là où le feu ne s’éteint pas. 45 Si ton pied est pour toi une occasion de chute, coupe-le. Mieux vaut pour toi entrer estropié dans la vie éternelle que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux pieds. 47 Si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le. Mieux vaut pour toi entrer borgne dans le royaume de Dieu que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux yeux, 48 là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas. 49 Chacun sera salé au feu. 50 C’est une bonne chose que le sel ; mais s’il cesse d’être du sel, avec quoi allez-vous lui rendre sa saveur ? Ayez du sel en vous-mêmes, et vivez en paix entre vous. »

Le texte d’aujourd’hui produit plutôt l’effet d’un regroupement de paroles indépendantes à l’origine, et que l’opportunité aurait conduit à rassembler. Je ne vais donc pas chercher un vrai lien, mais plutôt m’appliquer à comprendre chaque petit ensemble : il sera bien temps de voir à la fin si l’on voit se dessiner la raison qui a pu conduire à regrouper ces « dits ».

« Quelqu’un en effet vous abreuverait-il d’une coupe d’eau dans le Nom du fait que vous êtes du Christ, amen je vous dis qu’il ne perdrait pas son salaire. » Voici une parole qui s’adresse manifestement aux disciples, « vous êtes au Christ« , mais qui pourtant parle d’autres ! Ce sont d’autres à qui est promis un « salaire« , ne serait-ce que pour une « coupe d’eau » dont ils auraient abreuvés un disciple. Etonnant décalage !

Il ne s’agit pas d’une récompense, qui est indue, qui est en quelque sorte superfétatoire : il s’agit bien d’un salaire, c’est-à-dire d’une contrepartie due à un travail réellement effectué, à une force de travail réellement engagée. Il ne s’agit donc pas d’avoir fait cadeau au disciple d’une coupe d’eau, car là, la gratuité du don appellerait la gratuité du contredon (la récompense) ; mais l’énergie, la force de travail engagée dans le fait d’apporter une coupe d’eau au disciple, doit être rémunérée justement : et qu’importe d’où vient l’eau, ce n’est pas la question ici. Faut-il beaucoup de force, beaucoup d’énergie, pour apporter une coupe d’eau ? Assurément non. Mais on comprend bien ce qui se dessine ici : lorsque c’est un disciple du Christ qui est le destinataire, il ne faudrait pas que la moindre énergie engagée soit oubliée, soit laissée sans sa légitime rétribution. Le disciple du Christ ne laisse jamais ignoré le moindre travail, il est tenu par celui-ci, il est en dette vis-à-vis de celui-ci.

Voilà qui éclaire notre première surprise quant à une parole adressée à certains mais parlant d’autres : en fait, la parole est bien adressée aux disciples, mais elle leur parle d’eux, elle leur enjoint de ne rien laisser oublier, de rester toujours attentif au travail, à l’investissement des autres, et surtout dans leur propre mission ou service. Vous les disciples, si l’on vous apporte ne serait-ce qu’un verre d’eau, ne laissez pas passer cela sans salaire ! Il faut reconnaître, et vous êtes en dette et vous devez vous acquitter de vos dettes. La remarque n’est pas anodine aujourd’hui : je vois des milliardaires se déclarer « chrétiens » ou « catholiques », mais qui sont fort loin de rémunérer le travail comme il le mérite ! Voilà qui n’est pas selon l’évangile, la chose est claire (mais il y aurait tant à dire sur ce sujet, au vu de comportements ouvertement sectaires qui n’ont rien à voir avec l’évangile).

Il y a bien eu une motivation plus profonde dans le geste, si je comprend bien le texte : la coupe d’eau a été portée [én onomati], « dans le nom« , que je comprends « dans le Nom« , c’est-à-dire au nom du dieu. Ce fut un acte d’obéissance au dieu, à sa parole. Il y aura eu cette inspiration d’une part, il y aura eu d’autre part la reconnaissance du destinataire comme disciple du Christ. Cela fait partie de la « reconnaissance » : accueillir non seulement la valeur du geste, son travail, mais aussi sa motivation, sa beauté, sa portée. Ne rien laisser passer ni perdre. Le disciple authentique prend le temps de contempler les actes des autres, pour dresser la liste puis s’acquitter des dettes qu’il a contracté à leur égard, mais aussi pour en voir toute la beauté, les voir comme venant du dieu et les considérer comme conformes au Christ. Tout le contraire du sectarisme.

« Et celui qui scandaliserait un de ces petits qui croient, il lui est bon de préférer qu’une meule d’âne soit attachée autour de son cou et qu’il soit jeté dans la mer. » Autre parole, qui paraît sans rapport avec la précédente. On retrouve les « petits« , ce qui a peut-être attiré ici cette parole (peu avant, Jésus a mis un « petit » au milieu de ses disciples) : mais ici, il s’agit d’un « de ces petits qui croient« , ce qui peut s’entendre de deux manières. Ils sont des « petits », parmi les derniers de la société, et ils croient. Ou encore, ils sont des « petits croyants », ils commencent à croire. En tous cas, la sentence a une forte saveur d’avertissement : ces petits, ces derniers, doivent être protégés, il ne faut pas les « scandaliser ». Le [skandalone], c’est la pierre sur laquelle on butte et qui fait tomber.

Le langage est sans nul doute ici métaphorique : ceux qui sont déjà les derniers de la société, il ne s’agit pas en plus de placer des obstacles sur le chemin de leur vie, ni non plus sur le chemin éventuel de leur foi (ces deux dernières précisions, dites en fonction du sens qu’on aura donné à « ces petits qui croient » : je pense pour ma part qu’il faut retenir les deux sens). Ce que Jésus énonce ici, c’est qu’il n’est pas question de mettre des obstacles sur le chemin de ceux qui, déjà, se trouvent défavorisés. Il est dans l’élan vital de tous de vouloir grandir, de vouloir « s’en sortir » : Jésus a concédé aux disciples il y a peu, avant de mettre au milieu d’eux un enfant, que vouloir « être le premier » n’était pas répréhensible, que tout était dans la manière. Que les « petits », que les défavorisés aient le même élan, n’est-ce pas le signe évident et rassurant que la vie est encore en eux, qu’ils l’ont pas perdu tout élan ni toute espérance ? Mais leur mettre un obstacle, c’est tuer l’espoir ! Et combien l’on observe cela aujourd’hui…

Mais ce qui attend celui dont telle est la conduite est sans doute pire que la mort : « …il lui est bon de préférer qu’une meule d’âne soit attachée autour de son cou et qu’il soit jeté dans la mer. » Qu’on veuille bien observer l’illustration ci-dessus, et l’on mesurera si, avec un tel objet autour du cou, on a une chance quelconque de surnager. Mais faut-il entendre, dans cet énoncé, une menace pour « la vie d’après » ? Ce n’est guère convaincant, apparemment, tant ces pratiques qui écrasent les plus petits et les plus faibles sont répandues… Et puis c’est décevant : que change à la situation actuelle que de tels agissements soient punis plus tard ? Le mal est fait. Il me semble plutôt qu’il faut entendre un lien de cause à effet, une sorte d’argument a fortiori : si tu traites ainsi ceux qui sont plus faibles devant la vie ou la foi, tu précipites ta propre fin plus sûrement que par une meule autour de ton cou. S’ils tombent, tu tombes aussi. Soit que tu provoques une révolte qui t’emportes, soit que tu scies la branche sur laquelle tu es assis.

« Et si ta main te scandalise, retranche-la : il t’est bon d’entrer mutilé dans la vie qu’être jeté en ayant tes deux mains dans la géhenne, dans le feu jamais éteint. Et si ton pied te scandalise, retranche-le : il t’est bon d’entrer estropié dans la vie qu’être jeté en ayant tes deux pieds dans la géhenne. Et si ton oeil te scandalise, expulse-le : il t’est bon d’entrer borgne dans le royaume du dieu qu’être jeté ayant tes deux yeux dans la géhenne, où leur ver ne périt et le feu ne s’éteint. » Voilà un autre « logion » à propos de scandale, mais cette fois un « auto-scandale ». La formule est frappante par sa répétitivité. On peut être brisé dans son élan de vie, dans son avancée, en raison de dispositions prises par d’autres, certes ; mais on peut briser soi-même ses élans, ceux qui font vivre et grandir, ceux qui mènent vers la « vie ». Ce peut-être par nos propres actions (j’entends en ce sens « ta main« ), par nos mouvements (« ton pied« ) ou par ce que l’on choisit de regarder (« ton œil« ) : autrement dit là où nous porte notre désir et notre volonté. Nos choix peuvent être contraires au déploiement de notre vie, ou au déploiement de la vie en nous.

Ce dernier point est à la fois un constat (il est possible de constituer son propre obstacle à sa propre vie) et une règle : c’est un jugement que chacun doit porter sur ses propres actions ou intentions, et sur leur conformité avec le but recherché. La sentence n’est pas : « si ta main a scandalisé quelqu’un d’autre, coupe-la, etc. », mais bien « Si ta main te scandalise…« . Il peut arriver que certains de nos actes constituent pour d’autres un motif de chute, mais cela relève de la sentence précédente, pas de celle-ci. Faut-il prendre ces recommandations au pied de la lettre ? Se faire manchot, estropié ou borgne ? Il y a sans doute là un procédé littéraire, frappant, mais qui vise encore une fois à faire saisir la gravité de ce qui se joue, en mettant des choses en comparaison. Il est en fait question de renoncements pour atteindre à ce qui est le but : les grands « oui » impliquent toujours des « non » très concrets, même s’ils sont partiels. Et qui n’en aurait pas conscience serait bien naïf ou irréaliste dans son propos.

Le but ultime est énoncé deux fois comme « entrer dans la vie » et une comme « entrer dans le royaume du dieu« . Ces deux formulations sont ainsi posées comme équivalentes. Vivre et laisser s’exercer sur soi la puissance divine sont deux manières de dire la même chose. A l’inverse, ne jamais vouloir consentir à certains renoncements conduit à « la géhenne« , « le feu jamais éteint« , « la géhenne où leur ver ne périt et le feu ne s’éteint. » Cette dernière formulation est en fait une citation, celle de la toute dernière phrase du Livre du prophète Isaïe :  » Et au-dehors, on verra les dépouilles des hommes qui se sont révoltés contre moi : leur vermine ne mourra pas, leur feu ne s’éteindra pas : ils n’inspireront que répulsion à tout être de chair. » (Is.66,24) C’est de là que vient ce « leur » qui dans la phrase de Marc forme un anacoluthe ; mais cette citation est très éclairante, parce que le passage qu’elle conclut concerne le fameux jugement, et le prophète y dit aussi : « Car voici que le Seigneur arrive dans le feu, avec ses chars pareils à un ouragan, pour assouvir l’ardeur de sa colère, exécuter ses menaces par les flammes du feu. » (Is.66,15)

Le fameux feu dont il est question ici n’est donc pas relatif aux « flammes de l’Enfer » : il s’agit du moyen du jugement, d’une métaphore, celle de ce feu terrible qui purifie, qui brûle les scories et laisse pur l’or ou l’argent que l’on passe par lui. Ainsi, celui qui ne comprendrait pas que, pour arriver au but de sa vie qui est de vivre vraiment, c’est-à-dire de laisser le dieu exercer sur lui la plénitude de son pouvoir (qui est pouvoir créateur, pouvoir de vie), pour arriver à cela donc, il doit choisir parfois de renoncer, de dire « non » à certaines choses, à certaines actions, à certains désirs, que ces renoncements sont coûteux, celui-là s’expose à terme à une douloureuse purification car c’est le jugement du dieu qui devra séparer en lui, par force, ce dont il n’a pas su, lui, se séparer.

« Tous en effet seront salés par le feu : mais si le sel devient sans-sel, dans quoi l’assaisonnerez-vous ? Ayez en vous-mêmes du sel et soyez en paix les uns avec les autres. » La toute dernière sentence, enfin, … n’en est peut-être pas une mais trois différentes, réunies par le thème commun du sel. « Tous en effet seront salés par le feu » paraît assez proche du verset précédent, du feu dont il a été question. En hébreu, un même mot peut signifier « saler » ou « détruire » : c’est peut-être la clé ? Autrement dit, si l’on tient compte de ce qui a précédé, il n’est sans doute aucun homme qui aura su faire tous les renoncements nécessaires pour s’ouvrir entièrement à l’exercice en lui de la puissance divine créatrice et re-créatrice, et tous devront être séparés par le feu du jugement de ce dont, à un moment ou à un autre, ils n’ont pas voulu se séparer.

La question suivante, « mais si le sel devient sans-sel, dans quoi l’assaisonnerez-vous ?« me parait sans appui d’interprétation dans Marc. Je ne me souviens pas qu’il ait été auparavant question de sel, pour pouvoir appuyer une recherche de sens. Bien sûr, le sel est sensé révéler la saveur de ce à quoi il est uni : de sorte que s’il s’est éventé, s’il n’a plus ce pouvoir, on ne voit pas avec quoi on le lui rendrait ? Mais Marc n’écrit pas « avec quoi le salera-t-on ? » (le fameux « évangile du sale raton » 😂), il a soin de changer de mot et j’ai traduit par assaisonner. L’idée reste néanmoins la même, me semble-t-il. Mais à qui se mot s’adresse-t-il ? C’est ce que je ne sais pas… Marc a choisi de l’inscrire dans une série de sentences, qu’il a ajoutée à celles que Jésus adresse à Jean et aux Douze en général : il induit donc que ceux-ci ont à jouer un rôle comme celui du sel, et qu’une responsabilité particulière leur incombe. Car nul ne saurait leur redonner, s’il le perdent, ce qu’ils sont seuls à pouvoir apporter.

Enfin, « Ayez en vous-mêmes du sel et soyez en paix les uns avec les autres. » n’identifie pas une personne par la métaphore du sel, mais utilise plutôt ce condiment comme la métaphore d’une qualité que l’on est invité à porter en soi, et qui est ferment de paix et d’unité. Cela fait peut-être plus référence à un des usages antiques du sel, que l’on unit à la terre dont on fait les fours. De cette manière, elle augmente la solidité du four à la cuisson. C’est une hypothèse. En tous cas, voilà tout un train de recommandations disparates, que Marc a opportunément regroupées en les mettant dans la bouche de son Jésus, et adressées par lui aux Douze, et peut-être à travers eux à tous les disciples. J’en retiens deux dimensions particulièrement : d’une part que les disciples authentiques ont toujours en tête la finalité de vivre et faire vivre, et situent leurs actions ou leurs paroles par rapport à elle ; d’autre part qu’ils ne sont pas enfermés dans leur propre « propos » mais sont d’abord des gens qui s’ouvrent à ce que d’autres font, en cherchant à l’admirer et le valoriser.

Pas d’exclusive (Mc.9,38-40)

38 Jean, l’un des Douze, disait à Jésus : « Maître, nous avons vu quelqu’un expulser les démons en ton nom ; nous l’en avons empêché, car il n’est pas de ceux qui nous suivent. » 39 Jésus répondit : « Ne l’en empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi ; 40 celui qui n’est pas contre nous est pour nous.

« Jean lui disait : … » Nous avons maintenant un échange entre un des Douze, Jean, et le maître. On ne sait pas quand se passe cet épisode, mais Marc le situe maintenant, il introduit ce passage qui sonne dès lors comme une sorte de restauration des relations maître-disciple, ou du moins comme une tentative. C’est le disciple en effet qui prend cette fois l’initiative du dialogue, en rendant compte de ce qu’ils ont fait, comme jadis quand ils étaient envoyés en mission et qu’ils en rendaient compte.

« Maître, nous en avons vu un qui en ton nom expulsait les démons et nous l’avons empêché, parce qu’il ne nous suivait pas ». Jean s’exprime au nom de tous, il utilise le « nous« . Cette prise de parole de Jean n’est pas mise en valeur en tant que telle, comme lorsque Pierre en a fait autant : Marc ne dit pas qu’il se « distingue« . Cela laisse entendre que c’est au contraire la pratique commune, habituelle, dans le groupe des Douze, rien d’exceptionnel à ce que l’un d’entre eux parle au nom de tous.

Jean rend compte de quelque chose que les Douze, ou au moins une partie d’entre eux, ont observé, et Jésus non : d’où l’importance de lui bien rendre compte, tant de ce qui a été observé que de la manière dont ils ont réagi. Une telle situation est apparemment sans lien évident avec le passage précédent, on voit que la couture effectuée par Marc installe une « pièce » sans qu’elle soit tout-à-fait invisible. Et qu’ont-il vu ? « un« , c’est-à-dire une personne qu’ils ne connaissent pas a priori, « qui expulsait les démons en ton nom » : ce que eux-mêmes, il y a peu de temps, ne parvenaient pas à faire (je me réfère ici à l’épisode de l’enfant épileptique).

Le fait est donc envisageable sous bien des aspects : il s’agit d’un inconnu, mais qui agit expressément « au nom de Jésus« , et qui parvient à expulser « des démons« . L’œuvre accomplie a de quoi réjouir. La manière pourrait susciter l’admiration pour la puissance du nom de Jésus. Le fait que l’acteur ne soit pas connu pourrait conduire à se rapprocher de lui afin d’en savoir plus. Mais la réaction des disciples n’a pas été telle : ils ont empêché cet homme de poursuivre cette œuvre, pourtant cadrant rigoureusement avec l’action même de Jésus et expressément référée à lui, autrement dit une œuvre d’envoyé, d’apôtre ; ils l’ont empêché « parce qu’il ne nous suivait pas ».

Ce qui me frappe le plus, dans la raison alléguée, c’est ce « nous« . On attendrait « parce qu’il ne te suivait pas » : ce serait pour Jean dire le lien nécessaire selon lui entre la condition de disciple et l’action d’apôtre. Accomplir la mission de Jésus supposerait d’abord de le suivre. Mais ce petit mot change tout : ce qui a gêné Jean et les autres, c’est que cet inconnu était inconnu d’eux, et qu’il ne les suivait pas, eux. Ils se sentent pleinement dépositaires de la mission de Jésus à eux confiée, et estiment manifestement qu’ils « tiennent sa place », au point d’être eux aussi comme un « maître » avec des disciples. En rendant compte fidèlement de ce qui s’est passé, Jean croit poser la question d’éventuels « dissidents », mais il pose en réalité, sans s’en rendre compte, la question de leur place à eux, les Douze, Jésus n’étant pas présent. Et l’idée de remplacement ou de succession, déjà présente dans l’épisode précédent, n’a pas disparu.

« Or Jésus répondit : « Ne l’empêchez pas. » La réponse de Jésus prend à revers Jean et ceux qui étaient avec lui. Il ne fallait pas l’empêcher. C’est tout l’édifice présupposé par Jean qui s’effondre. Qu’il s’agisse d’un inconnu n’est pas un obstacle : ce qu’il fait et le moyen qu’il utilise sont prédominants. Le jugement de Jésus se fonde plutôt sur les fruits obtenus et le moyen utilisé : cela suffit à voir clair dans l’inconnu. Et au passage, car l’édifice précédent justifiait seul le positionnement présupposé des disciples, ces derniers ne sont pas ceux qu’il faudrait suivre pour une action authentiquement bonne. Dépositaires de la mission de Jésus, ils n’en ont pas l’exclusive, et ils ne lui succèdent pas dans sa place de maître (et l’on voit ici, à ce dernier propos, la cohérence de ce passage avec le précédent : nous sommes toujours dans une question successorale).

Mais de façon très précieuse, Jésus donne ses raisons à lui : « Il n’y a en effet personne qui fasse une œuvre en s’appuyant sur mon nom et puisse vite mal parler de moi : qui en effet n’est pas contre nous, est pour nous. » Le Jésus de Marc concède à Jean une petite différence entre cet inconnu et eux : eux agissent « en [son] nom » ([én too onomati]), lui agit « en s’appuyant sur [son] nom » ([épi too onomati]). On devine que la première préposition implique une position plus installée, plus habituelle, un lieu où la personne se situe, quand la deuxième est plus ponctuelle, désigne un mode d’action. Les Douze ne font pas qu’accomplir les œuvres de Jésus, ils annoncent aussi l’évangile, ils annoncent le royaume, et en effet ils vivent avec Jésus et sont en situation de modeler leur vie sur la sienne.

Néanmoins, Jésus récuse que soit possible une incohérence entre une œuvre qui est sienne, et un discours qui serait contradictoire. Aucun inconnu ne peut faire l’œuvre même de Jésus et « vite mal parler de moi« . Peut-être n’est-il pas aussi « complet » que les Douze, il n’en est pas pour autant insignifiant ni dangereux. En tous cas, il ne faut pas l’empêcher, l’arrêter. Les Douze doivent apprendre à laisser faire et agir tous ceux qui s’appuient sur le nom de Jésus, sans chercher à les maîtriser ou à les ranger derrière eux. S’ils ne suivent pas les Douze, ils suivent néanmoins Jésus lui-même, qui est le seul qu’il faille suivre. Voilà qui dessine une « ecclésiologie » très ouverte, où l’ensemble des disciples n’est pas exclusivement ceux qu’organisent les Douze : eux-mêmes doivent apprendre à regarder et laisser faire d’autres, qui ne les « suivent » pas, mais qui n’en agissent pas moins authentiquement par le nom de Jésus.

Et cela devient un principe général. « qui en effet n’est pas contre nous, est pour nous. » C’est de nouveau un « nous » : est-ce que Jésus, cette fois, se compte avec ses disciples ? Est-ce que cette sentence est à entendre plutôt comme le même « nous » des disciples Jésus n’étant pas présent, comme dans la bouche de Jean ? Mais il semble que Marc rattache nettement cette parole à celles de Jésus -difficile de la lire comme une sentence de conclusion séparée, même si elle ferait inclusion avec le début du passage-, et qu’il faille donc entendre ce « nous » comme un « moi et vous » où Jésus fait communauté avec ses disciples. Au contraire, discrètement, Jésus fait entendre à Jean que ce « nous » n’est jamais un « eux » sans lui, mais toujours avec lui. Qu’ils ne se comprennent jamais sans lui. Et si l’on n’est pas contre [kata] Jésus-et-ses-disciples, on est dès lors « pour-leur-défense » [hupér], voire même « en leur faveur » ou « à leur place » (pas au sens de « en concurrence »). C’est un principe très ouvert, très inclusif, où l’absence d’opposition suffit à s’inscrire dans le grand mouvement entraîné par Jésus. C’est le principe même de l’anti-sectarisme, les Douze ne doivent jamais tomber là-dedans.

Pouvoir d’un enfant (Mc.9,33-37).

33 Ils arrivèrent à Capharnaüm, et, une fois à la maison, Jésus leur demanda : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » 34 Ils se taisaient, car, en chemin, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand. 35 S’étant assis, Jésus appela les Douze et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » 36 Prenant alors un enfant, il le plaça au milieu d’eux, l’embrassa, et leur dit : 37 « Quiconque accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé. »

« Et ils arrivèrent dans Capharnaüm. » Nous voilà à Capharnaüm. C’est la troisième arrivée à Capharnaüm, on dirait vraiment que ce lieu rythme l’évangile de Marc. La toute première fois (Mc.1,21), c’était après avoir appelé les premiers disciples, préalable nécessaire pour constituer un « nous » : les disciples s’en allaient « derrière lui« , comme des disciples. La deuxième fois (Mc.2,1), c’était « après des jours« , et un passage dans les lieux déserts où il se rendait après les premiers succès. Cette fois-ci, si l’on se réfère au passage qui précède et que nous avons commenté la fois précédente, les disciples ne « suivent » plus, du moins ils se posent de nombreuses questions et craignent la fin annoncée. D’autre part, Jésus et eux ne reviennent pas de lieux déserts, un peu victimes des premiers succès, mais reviennent d’un long périple « hors-frontières », victimes plutôt de la menace des Pharisiens et des Hérodiens. Le contexte est décidément bien plus menaçant.

« Et parvenus dans la maison, ils les interrogea : à propos de quoi, en chemin, conversiez-vous ? » La « maison » est sans doute celle de Simon-Pierre, où il a été accueilli la toute première fois : c’était après le passage par la synagogue, et notamment le dialogue avec l’homme dans un esprit non-épuré. Là, dans cette maison, il avait guéri la belle-mère de Simon-Pierre. Cette fois, la maison sera peut-être le lieu d’une autre guérison ? Le maître en effet interroge ses disciples : renversement inattendu, normalement ce sont les disciples qui interrogent le maître ! Oui mais, récemment, ils avaient peur de l’interroger, ils ne veulent plus le faire. Et ainsi, ils ne sont plus dans leur rôle de disciple, car ils ne se mettent plus en position d’être enseignés.

Surprise : c’est lui, le maître, qui interroge. Et sans doute leur fait-il voir ainsi qu’il n’y a pas de raison d’avoir peur d’interroger, car interroger c’est chercher, c’est avancer. Dans le Roman de Perceval, de Chrestien de Troyes, quand Perceval voit le Graal la première fois, dans le château du Roi-pêcheur, il est dit par trois fois qu’il n’a pas demandé. C’est pourquoi le Graal lui échappe : le Graal est l’objet d’une quête, mais interroger c’est être en quête. Au contraire, refuser d’interroger, c’est ne plus être en quête, et alors impossible de trouver. Ici, c’est le maître qui est en quête de disciples, de vrais disciples.

La question qu’il pose : « à propos de quoi, en chemin, conversiez-vous ? » Il y avait entre eux une conversation : ils ne lui parlaient pas, ils avaient peur de l’interroger, mais entre eux une conversation allait bon train. Alors quel était le sujet de ces échanges ? tout ce qui est moral est dicible, il n’est donc que très naturel et en rien indiscret que de s’enquérir du sujet d’une conversation. Du reste, il ne demande pas qui disait quoi, mais simplement l’objet de l’échange. Mais s’ils ne parlent plus au maître, nous sommes dans la défiance, et au bord de la défection.

« Or eux gardaient le silence : entre eux en effet ils triaient en chemin qui [était] le plus grand. » Le silence est du côté des disciples, mais… le sont-ils encore, à de telles conditions ? S’ils ne disent rien, c’est qu’ils estiment que ce qu’ils faisaient en parlant n’est pas avouable. Et Marc donne l’explication : en chemin, ils « triaient« , ils faisaient la sélection du plus grand d’entre eux. On peut bien se demander en quoi consiste un tel échange, et d’abord quel est le critère : plus grand par rapport à quoi ? Marc ne nous dit rien à ce sujet, c’est donc plutôt par rapport au contexte qu’il nous faut chercher l’explication. Or le contexte est celui de l’annonce insistante par Jésus de l’issue fatale de son ministère et de sa mission. Voilà qui éclaire singulièrement le fameux tri : l’objet de l’échange, la sélection que font les Douze, c’est tout simplement celle du successeur !! Puisque Jésus dit que ça va mal finir pour lui, il est peut-être temps de penser à la suite… On comprend que ce soit difficilement avouable.

« Et après s’être assis, il appela les Douze et leur dit :… » Le silence n’arrête pas Jésus, soit qu’il ait entendu une part de la conversation et que sa question ait été une manière simple d’aborder le sujet, soit qu’il se doute du sujet lui aussi, étant donné le contexte et la gêne des disciples. Mieux vaut crever l’abcès. Mais cela va prendre un tour solennel, et Jésus s’assoit, comme un roi en majesté sur son trône, comme un maître pour son enseignement solennel. La succession n’est pas encore à prendre, il assume pleinement son rôle. Ainsi avait-il fait lors de l’institution des Douze (Mc.3,13), et ils ne peuvent pas ne pas se souvenir de ce moment où ils furent choisis, sélectionnés, par sa libre volonté. Le simple fait rappelle que ce ne sont pas eux qui « sélectionnent », mais bien lui. Et que « sélectionnés », ils l’ont été tous ensemble : voilà qui sous-entend qu’il n’y aura pas de « successeur personnel », peut-être même pas de successeur du tout ? Mais que leur dit-il ?

« Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit de tous le dernier et de tous le serviteur. » Le désir d’être « le premier » n’est pas remis en question, peut-être parce qu’il est tout naturel. Et s’il est naturel, c’est qu’il est bon : peut-être qu’il faut reconnaître là un ressort qui pousse à grandir, à s’améliorer, à advenir plus à soi-même ? Mais il y a des conditions pour y accéder, et Jésus les pose comme s’il s’agissait de la bonne manière de parvenir à ce que nous avons reconnu comme bon. Il convient d’être « de tous le dernier et de tous le serviteur. » Cela semble un paradoxe, mais ne l’est peut-être qu’en apparence. Car après tout, nous n’imagions l’accès au premier rang que par la domination : et si c’était par le service ? S’il y avait un autre bout à la chaîne ? Le dernier est bien premier, mais suivant une autre échelle de valeur, suivant un autre sens. Car il faut peut-être les mêmes qualités, la même énergie, pour se faire le serviteur (et c’est bien le mot [diakonos], serviteur, non celui de [doulos], esclave, que Marc emploie) de tous. Le serviteur [diakonos] reste libre, et c’est librement qu’il accomplit son service, c’est une position choisie.

Mais il ne faut pas passer sous silence la référence à lui-même que Jésus fait ainsi. On l’a déjà vu, il a lu dans les Ecritures la destinée qui est la sienne, et notamment à travers la figure du Serviteur du Second Isaïe. En reprenant ce mot comme applicable aussi aux disciples, c’est justement à l’accomplissement de sa propre mission qu’il se réfère. Ce qui vaut pour le maître vaut aussi pour le disciple, et ce à quoi il sait ne pouvoir échapper (même s’il ne court pas au-devant de la mort), il sait qu’ils n’échapperons pas non plus. L’énoncé solennel de Jésus peut aussi faire comprendre que cette « dernière place » n’est pas un échec, puisqu’elle permet en effet d’être « le premier » : mais non pas par l’établissement d’une domination, non pas en faisant œuvre de puissance. Et de cela, il veut absolument garder ses disciples.

« Et prenant un enfant, il le plaça au milieu d’eux et le prenant dans ses bras il leur dit : » Placé « au milieu« , la figure de l’enfant devient centrale, elle devient aussi médiatrice. L’enfant, à cette époque, c’est quelqu’un qui ne compte pas vraiment : c’est un phénomène relativement récent que la place centrale donnée à l’enfant. Cet enfant, c’est déjà « le dernier » dont il vient d’être question, et l’enfant (à condition de le comprendre dans la situation de l’époque) est une illustration de ce qui vient d’être dit. C’est d’ailleurs souvent parce qu’il ne compte pas vraiment qu’on demande facilement à un enfant ce que l’on veut…. On dirait que Jésus ne se résout pas à faire de cet enfant un symbole, une image : d’abord il le place au milieu, et puis il le prend dans ses bras, et le mot évoque clairement la tendresse. Cet enfant, ce n’est pas d’abord un symbole, mais c’est d’abord quelqu’un, c’est d’abord un enfant. Du reste, cet enfant est aussi « médiateur » : placé entre eux, il permet à la parole de s’échanger à nouveau. Il n’est pas un obstacle entre eux, mais il est celui en lequel à nouveau ils se rencontrent, en qui la confiance se refait.

C’est d’ailleurs un peu cela que Jésus leur dit : « celui qui accueillerait un tel enfant à cause de mon nom, m’accueillerait moi-même ; et celui qui m’accueillerait, ne m’accueillerait pas moi-même mais celui qui m’envoie. » Accueillir un enfant « à cause de [son] nom« , c’est l’accueillir lui-même. Accueillir celui qui est le dernier, qui ne compte pas, dont on ne peut pas attendre grand-chose, c’est l’accueillir lui. Et toute personne ayant le même « statut », on le comprend bien, aurait le même résultat. Pour le croyant qui a « du mal avec Jésus » (pour quantité de raisons !), se tourner vers le faible et le petit et lui faire bon accueil, c’est un chemin pour le retrouver, sous une « forme » qui n’est pas aussi « problématique ». Le retour à la charité quand on a des problèmes de foi, c’est une vraie solution. Pour les Douze « en mal de Jésus », il y a encore un chemin, s’ils ne veulent pas se désister.

Mais poussons plus loin la réflexion : pour accueillir un enfant, ou n’importe quelle personne en situation de faiblesse, lui faire vraiment un espace, il faut se faire faible soi-même. Autrement, on ne fait que renouveler, et peut-être amplifier, l’expérience de puissance dont l’autre a été écrasé. Avec un enfant, il faut commencer par se mettre à sa hauteur, voir et comprendre les chose « à hauteur d’enfant ». Autrement dit, au-delà de faire de l’enfant ou du petit et du faible un médiateur pour être à nouveau avec Jésus (alors qu’on est en « froid » avec lui), se joue aussi la transformation et la « décroissance » de celui qui effectue cet accueil. Il se fait « le dernier de tous » pour accueillir le dernier. Il fait l’expérience d’un certain anéantissement pour rejoindre celui qui n’est rien. Et là, Jésus donne aussi une clé de compréhension du sens qu’il donne à sa propre destinée, à son arrestation, à sa mise hors-jeu par les autorités qui comptent, et à sa mort : c’est une mise « à hauteur d’enfant » ou « à hauteur de dernier ».

Dans ce « modèle -enfant », il y a aussi un choc particulier quant à l’usage du pouvoir qui est le sien. A vrai dire, nous avons tous un pouvoir, car vivre, c’est un pouvoir. Nous pouvons faire ceci ou cela, nous pouvons nous engager dans telle direction ou telle autre. Nous pouvons choisir de faire cet acte, ou nous pouvons choisir de ne pas le faire. Par exemple, dans Lysistrata, Aristophane met en comédie une grève du sexe des femmes, pour contraindre les homme à ne plus faire la guerre, mais faire au contraire la paix : ce qu’elle choisissent de ne « pas faire », de ne « plus faire », a clairement une dimension politique, constitue l’exercice d’un pouvoir. Eh bien il me semble que le « modèle-enfant » ne doit pas être pris comme un simple modèle naïf, appelant un sourire béat, mais qu’il constitue un vrai choix « politique », une manière délibérée d’exercer un pouvoir, car la vie est un pouvoir et dans cette mesure, nous détenons tous un pouvoir.

Face à ceux qui choisissent de le poursuivre et bientôt de le juger, de le mettre publiquement « hors-jeu », puis de le tuer, Jésus choisit, lui , de ne « pas faire ». Il choisit de se tenir à la dernière place, comme celui qui ne sait pas, qui ne détient pas les moyens de l’action. Ce modèle est à méditer hautement comme le choix évangélique de l’exercice du pouvoir, un non-agir qui suscite le meilleur de chacun. Dans Citadelle, Antoine de Saint-Exupéry montre le pouvoir d’un enfant qui, par sa maladie et son impuissance mêmes, remue tout un empire dans la perspective de le guérir. Et ainsi, l’exercice du pouvoir « à hauteur d’enfant » suscite chez tous le meilleur, fait place aux capacités de chacun, révèle les intentions des coeurs les plus secrets, faisant apparaître les meilleurs intentions ou au contraire les pires, tournées vers soi-même dans la quête d’opportunité qu’offre la faiblesse d’un autre. E-E. Schmidt, a lui aussi perçu cela dans Le Visiteur, lorsque le mystérieux Visiteur que reçoit Freud en détresse du fait de l’arrestation de sa fille paraît tout savoir, tout deviner, et cependant ne rien pouvoir. Mais c’est ce qui pousse le plus les uns et les autres à agir…