Je suis un chrétien, prêtre marié et désormais professeur de lettres. Le projet de ce site est tout simplement de partager la Parole et singulièrement l'évangile. J'essaie d'apporter tous les dimanches ce qui m'est venu au cœur et à l'esprit : j'espère que les lecteurs voudront bien à leur tour réagir, à mes commentaires s'ils le souhaitent mais surtout à l'évangile.
30 Partis de là, ils traversaient la Galilée, et Jésus ne voulait pas qu’on le sache, 31 car il enseignait ses disciples en leur disant : « Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera. » 32 Mais les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de l’interroger.
Un seul mot de liaison est ici l’indice, sans doute, d’une couture un peu artificielle : « Et sortis de là, ils passaient le long à travers la Galilée,… » L’indication d’être « sortis » évoque l’enfermement préalable, ou le piège. Mais il peut aussi s’agir d’une simple indication locale : on se souvient que, depuis un bon moment maintenant, Jésus et les Douze sont « hors-frontières ». Or Marc indique immédiatement à la suite que les voilà traversant la Galilée. Le retour au « pays », ou du moins dans la zone initiale de ministère, est effectif. « Passer le long » était le verbe avec lequel Marc montrait un cheminement le long de la mer de Galilée : est-ce cela qu’il suggère de nouveau ? Et le deuxième membre de phrase, « à travers la Galilée« , reprendrait les autres moments du ministère de Jésus, où il parcourt tous les villages et les campagnes ? On aurait alors, en une phrase un peu allusive, une sorte de résumé de tout ce qui avait précédé le déport volontaire vers la région de Sidon : Jésus reprendrait ses activité précédentes.
« …et il ne voulait pas que quelqu’un le sache :… » La différence avec les débuts est de taille : cette fois-ci l’anonymat est recherché. Il y a là un choix très énigmatique, celui d’être là, de revenir là où les Pharisiens et les Hérodiens auraient force pour l’arrêter ou lui nuire, mais en même temps le choix de ne pas le faire savoir. Il juge sans doute que son ministère n’a pas besoin de la « publicité » pour s’exercer, il demeure tout aussi réel et conforme à sa mission s’il est dans la discrétion et la relation interpersonnelle, qui prend le temps du soin et de l’attention, et demande en retour la discrétion. L’ostentation n’est pas nécessaire au ministère de Jésus.
« il enseignait en effet ses disciples et leur disait : « le fils de l’homme est livré entre les mains des hommes, et ils le tueront, et tué, après trois jours il sera relevé ». » Il me semble que ces mots ne disent pas la raison pour laquelle Jésus ne veut pas « que quelqu’un le sache« , au sens où cet enseignement ne devrait pas s’ébruiter. Il en donne plutôt la raison, au sens où on le recherche, où on veut le tuer. La discrétion est de mise pour éviter l’arrestation et la mort. Mais le message, lui, doit continuer à passer, et il ne faudrait pas oublier de remarquer que Jésus, même dans ces conditions oppressantes, continue d’annoncer le royaume, continue d’aller au nom du dieu à la rencontre du peuple qui cherche à revenir vers lui. C’est là sans doute un message très important : l’annonce n’a toujours pas Jésus et sa destinée pour centre, mais il est toujours mené, même dans les conditions les plus contraires. En revanche, ces conditions sont explicitées aux disciples, et le rappel constant de ce qui arrive au maître reste comme une perspective éventuelle pour les disciples. Et quand Marc écrit, les disciples sont sans doute dans des conditions très voisines des conditions dans lesquelles se trouve à présent Jésus, de sorte qu’il est évident pour les premiers lecteurs ou auditeurs de l’évangile de Marc que disciples, ils sont dans les conditions où était leur maître.
« Or eux ignoraient ce mot, et avaient peur de l’interroger. » Ce que Marc souligne à présent, c’est la répulsion des disciples pour ce qui leur est présenté. A y regarder de près, en effet, on aurait tort de parler (comme on le fait souvent) d’incompréhension. S’ils ne comprenaient pas, comme il est déjà arrivé, ils l’interrogeraient. Mais ici c’est tout le contraire, ils sont plutôt dans de que nous appellerions aujourd’hui le déni. L’ignorance n’est pas une simple absence, mais plutôt ce choix d’ignorer, ce faire comme si on n’avait pas entendu. C’est bien plutôt la peur qui domine, et le mot que Marc emploie à cet effet évoque toujours la fuite. Les disciples fuient les questions : au fond, ils n’ont que trop bien compris, mais ils ne veulent pas de ce scénario, ils voudraient croire à un autre.
Au total, dans ce bref passage de transition, nous avons comme un bilan d’étape : dans l’enseignement que Jésus a entrepris vis-à-vis des Douze, et qui s’est d’abord déroulé en Galilée, il a d’abord construit leur rapport à la foule pour leur en apprendre le service et l’attention. Puis il a quitté la Galilée pour se porter dans des régions « hors-frontières » où il a pu mesurer, en même temps que leur donner à voir, que l’attente et les désirs n’étaient pas moins présents. Autrement dit, que ce peuple qui cherche à revenir vers le dieu n’est pas tout entier dans les frontières d’Israël. Et puis une demande de signe formulée par les Pharisiens, qu’il a méditée, lui a fait comprendre qu’ils en étaient à s’opposer maintenant directement à sa personne, comme messager inauthentique, et son enseignement s’est augmenté d’une révélation aux Douze de sa destinée, en même temps que du dessein divin dans la manière de concevoir le salut. Il s’est donc mis à dire aux Douze (mais le temps devient court désormais) quelle était cette issue, et quel son sens ; quelle aussi leur propre destinée s’ils choisissaient de le suivre. Il revient maintenant en Galilée, très conscient de ce qui l’attend, pour affronter sa destinée : non pas pour chercher la mort, car la discrétion est au contraire une stratégie pour y échapper, mais pour poursuivre sa mission, très conscient du risque qu’elle constitue.
14 En rejoignant les autres disciples, ils virent une grande foule qui les entourait, et des scribes qui discutaient avec eux. 15 Aussitôt qu’elle vit Jésus, toute la foule fut stupéfaite, et les gens accouraient pour le saluer. 16 Il leur demanda : « De quoi discutez-vous avec eux ? » 17 Quelqu’un dans la foule lui répondit : « Maître, je t’ai amené mon fils, il est possédé par un esprit qui le rend muet ; 18 cet esprit s’empare de lui n’importe où, il le jette par terre, l’enfant écume, grince des dents et devient tout raide. J’ai demandé à tes disciples d’expulser cet esprit, mais ils n’en ont pas été capables. » 19 Prenant la parole, Jésus leur dit : « Génération incroyante, combien de temps resterai-je auprès de vous ? Combien de temps devrai-je vous supporter ? Amenez-le-moi. » 20 On le lui amena. Dès qu’il vit Jésus, l’esprit fit entrer l’enfant en convulsions ; l’enfant tomba et se roulait par terre en écumant.
21 Jésus interrogea le père : « Depuis combien de temps cela lui arrive-t-il ? » Il répondit : « Depuis sa petite enfance. 22 Et souvent il l’a même jeté dans le feu ou dans l’eau pour le faire périr. Mais si tu peux quelque chose, viens à notre secours, par compassion envers nous ! » 23 Jésus lui déclara : « Pourquoi dire : “Si tu peux”… ? Tout est possible pour celui qui croit. » 24 Aussitôt le père de l’enfant s’écria : « Je crois ! Viens au secours de mon manque de foi ! »
25 Jésus vit que la foule s’attroupait ; il menaça l’esprit impur, en lui disant : « Esprit qui rends muet et sourd, je te l’ordonne, sors de cet enfant et n’y rentre plus jamais ! » 26 Ayant poussé des cris et provoqué des convulsions, l’esprit sortit. L’enfant devint comme un cadavre, de sorte que tout le monde disait : « Il est mort. » 27 Mais Jésus, lui saisissant la main, le releva, et il se mit debout.
28 Quand Jésus fut rentré à la maison, ses disciples l’interrogèrent en particulier : « Pourquoi est-ce que nous, nous n’avons pas réussi à l’expulser ? » 29 Jésus leur répondit : « Cette espèce-là, rien ne peut la faire sortir, sauf la prière. »
Et voilà maintenant un récit haut en couleur, comme Marc a l’art d’en rendre vivants. Il est assez long, cette fois-ci, mais Marc le raconte comme une suite directe des évènements précédents, autrement dit il attend que nous comprenions ces récits comme un ensemble, et que nous nous appuyions sur la compréhension de l’un pour saisir l’autre.
« Et en allant vers les disciples, il voient une foule nombreuse autour d’eux et des scribes en train de discuter avec eux. » Nous sommes à la toute fin de la « parenthèse enchantée » où Jésus a emmené à part trois des Douze sur la montagne : les voilà maintenant qui rejoignent les autres, les neuf autres et peut-être aussi d’autres disciples (chez Marc, les groupes ne sont pas nettement distinct, comme on l’a déjà dit). Mais les disciples qui sont restés ne sont plus seuls, il y a un attroupement, une « foule nombreuse« . Et l’on distingue aussi des scribes « en train de discuter avec eux » : il ne s’agit pas d’une dispute, mais bien d’un échange, et même (c’est la nuance du verbe [dzètéoo]) d’une recherche. Les scribes sont habituellement plutôt hostiles à Jésus, en tous cas quand ils sont pharisiens, mais là on les voit plutôt s’interroger avec les disciples, ce qui laisse penser que c’est à propos d’autre chose, suffisamment énigmatique pour que les deux groupes se rapprochent et cherchent ensemble. Vertu de l’ignorance.
« Et aussitôt toute la foule en le voyant était frappée de stupeur et accourant ils l’accueillaient affectueusement. » L’arrivée de Jésus est saluée d’un grand étonnement, mais aussi de mouvements forts de la foule, et aussi presque d’embrassades. On aime Jésus, c’est manifeste, et aussi c’est lui qu’on cherchait. Mais jusqu’à présent, on n’a trouvé que des disciples, sans leur maître. Et il semble que cela ne suffisait pas, alors que Jésus a désormais confié aux Douze sa propre mission, avec les moyens de faire ce qu’il fait. Il y a comme un soulagement dans la foule, mais qui révèle une anomalie. Quelle est-elle ?
« Et il les interrogeait : de quoi discutiez-vous entre vous ? » La question s’adresse non à la foule, mais à ceux qui échangeaient des interrogations et réfléchissaient ensemble. Ce n’est sans doute pas pure curiosité, tant Jésus est en alerte sur l’opposition habituelle des scribes et des Pharisiens. Et aussi parce qu’il se méfie, lui, du « levain des Pharisiens« . Une si belle entente peut être parce qu’il y a une vraie recherche commune, mais aussi parce qu’il y aurait un dévoiement des disciples : mieux vaut s’enquérir. Mais personne de ceux-là n’a le temps de répondre.
« Et quelqu’un de la foule lui répondit : maître, je t’ai apporté mon fils, ayant un esprit sans-parole ; et où qu’il se saisisse de lui, il le fait convulser, et il écume et grince des dents et se dessèche lui-même ; et j’ai dit à tes disciples de l’expulser de lui et ils n’en ont pas eu la force. » C’est une voix qui part du milieu de la foule, une voix anonyme pour le moment. C’est aussi, notons-le tout de suite pour ne pas l’oublier, un autre point de vue : il n’est pas répondu pour l’instant à la question de Jésus, à savoir l’objet des interrogations communes des disciples et des scribes. Celui qui parle appelle Jésus « Maître », il se place d’emblée comme un disciple. Il a « apporté » son fils, comme une chose qu’on transporte. Ce dernier ne pouvait sans doute se transporter lui-même. Et peut-être aussi n’est-il pas consentant ? La raison du père : son fils est privé de parole, d’après le père à cause d’un « esprit« . Il ne parle pas de [daïmoon] (souvent traduit par « démon« ), mais de manière plus neutre d’un [pnéouma]. Puis il décrit les symptômes observés : les manifestations ne sont pas constantes (sinon peut-être l’aphonie ?), mais plutôt soudaines et sans que le père ait pu semble-t-il cerner des circonstances « déclenchantes ».
Et ces manifestations consistent dans le fait que l’enfant convulse (le verbe évoque des mouvements du corps non-coordonnés, comme si le corps était disloqué), écume ou bave, qu’il grince des dents, autrement dit que les machoires se tétanisent, enfin que son corps tout entier paraît s’être desséché, qu’il a la raideur d’un bâton sec. Ceux dont c’est le métier ont reconnu là un syndrome de l’épilepsie, plutôt bien décrit ! Alors, à ce stade, il peut y avoir (et il y a eu) deux types de réaction parmi les lecteurs. Ceux qui vont en conclure que l’épilepsie est due à l’action d’un esprit qu’il faudrait expulser, « parole d’évangile », et ceux qui vont plutôt corriger l’approche « c’est le fait d’un esprit » par « c’est une maladie, on l’a reconnue ». Inutile de dire que, pour notre part, nous adoptons la deuxième réaction, et ce d’autant plus que c’est le père qui parle d’esprit à expulser ! Mais continuons, car justement, il n’a pas fini de parler.
Il ajoute en effet : « et j’ai dit à tes disciples de l’expulser de lui et ils n’en ont pas eu la force. » Le père était venu demander à Jésus une expulsion d’esprit : il ne l’a pas trouvé, il s’est tourné vers ceux des Douze qui étaient présents, mais déception, « ils n’en ont pas eu la force » et il ne l’a pas obtenue d’eux. Cette expression montre que le père se situe dans une lutte entre « esprits », et il faudrait que « l’esprit du bien » soit plus fort que « l’esprit du mal ». Pour lui, c’est un bras de fer. Et peut-être pour les disciples aussi ? Ce n’est pas la première fois que Jésus se trouve face à ce genre de demande, et en général il part de cette demande, mais la fait évoluer par un dialogue pour aboutir à une opération du demandeur lui-même. Que va-t-il faire cette fois-ci ? Sera-ce différent ?
« Or lui leur répondit et dit : ô engeance sans-foi, jusqu’à quand serai-je vers vous ? jusqu’à quand vous soutiendrai-je ? Portez-le vers moi. » La réponse de Jésus est inattendue, étant donné ce que nous venons de rappeler. Mais examinons de plus près : à qui cette réponse s’adresse-t-elle ? C’est un père qui vient, du milieu de la foule, de s’adresser à lui, une voix seule. Or Marc écrit que Jésus « leur » répond : ce n’est donc pas à ce père qu’il s’adresse. A qui alors ? Il me semble que c’est assez naturel : au groupe dont il vient d’être question dans le message du père, « j’ai dit à tes disciples« , et justement parce que « ils n’ont pas eu la force« . Il leur a pourtant, en leur partageant sa propre mission, « donné autorité sur les esprits non-épurés« , et ils ont été témoins de la manière dont il s’y prend. Leur échec met sans doute en évidence qu’ils s’y prennent autrement. Il me semble donc que cette parole de déploration, loin de s’adresser au père de l’enfant, s’adresse aux disciples, à ceux en particulier des Douze qui sont restés là et qui n’ont pu opérer en ses lieux et place.
Ils ont agi ou fait « sans foi » : on comprend que c’est là que résidait pourtant leur puissance opératoire. Et Jésus se plaint de devoir encore les « soutenir« , de devoir encore être « tourné vers eux« , alors qu’il pourrait légitimement attendre une vraie aide, un vrai partage de sa mission. Si ces disciples ne pensent, n’agissent, ne se situent pas dans la foi, ils sont en dehors de sa mission, de sa façon de faire, de sa façon de réfléchir et d’envisager les choses. Et ils font faire à d’autres l’expérience de l’échec en s’adressant à lui. Voilà un avertissement qui est d’une portée actuelle et définitive : quand les disciples de Jésus raisonnent ou agissent avec d’autre chose en vue que la foi, que vivre l’évangile, mais veulent par exemple « défendre l’Eglise », ou « ménager » certaines personnes, ou « éviter le scandale », ou je-ne-sais-quoi encore, ils déçoivent ceux qui voulaient s’adresser à Jésus et lui font tort. Quoiqu’il en soit, puisque les disciples n’ont pas su et ne savent toujours pas se situer, il commande qu’on lui apporte l’enfant.
« Et il le lui apportèrent. Et aussitôt qu’il le vit, l’esprit le mit en pièces, et tombant au sol il se roulait en écumant. Et il interrogea son père : combien de temps y a-t-il que cela lui arrive ? » La seule mise en présence de Jésus provoque chez l’enfant une crise d’épilepsie, ce qui n’a sans doute rien d’étonnant. On peut imaginer la tension dans laquelle il est, avec tout ce monde autour de lui, avec cette attention suspecte qui s’attache à lui, avec l’affrontement d’un inconnu. Et l’on remarque avec quel bon sens et quelle humanité Jésus aussitôt met l’attention ailleurs, de sorte que la pression sur l’enfant retombe : c’est avec le père qu’il parle. Ou plutôt, c’est le père qu’il invite à parler, car il a très certainement beaucoup à s’épancher.
« Il dit : dès l’enfance ; et souvent il l’a jeté aussi dans le feu, dans l’eau, pour le perdre ; mais si tu peux quelque chose, viens à notre secours, pris au tripes pour nous. » Le père est volubile, en effet. Il fait part de ses soucis, de ses peurs : il craint tant de perdre son enfant. Et il formule sa demande, transparente déjà à travers sa démarche. Il voudrait que Jésus se laisse émouvoir (« pris au tripes pour nous.« ) tant par la souffrance de son enfant que par sa propre douleur. Par prudence peut-être, pour être moins injonctif aussi sans doute, il a inséré une petite atténuation qui a pris a forme d’un conditionnel, « si tu peux quelque chose« , et c’est là-dessus que le dialogue va se poursuivre.
« Jésus lui dit : ce ‘si tu peux’… : ceux qui croient peuvent tout ! S’écriant aussitôt, le père de l’enfant dit : je crois, viens au secours de mon absence-de-foi ! » Voilà que le maître insiste sur cette formule, qui apparaît comme une sorte de retrait, de timidité. Comme le fait dire Homère à Pénélope, « mendicité et réserve, voilà qui ne va guère ensemble » ! C’est que, comme on l’a déjà vu tant de fois, Jésus pousse ses interlocuteurs au bout de leurs désirs : ce père doit aller au bout de ce désir qu’il a de sauver son enfant ! Et il en explicite la raison comme jamais jusqu’à présent : « ceux qui croient peuvent tout ! » Le pouvoir de guérison git dans la foi du demandeur, c’est comme s’il lui disait : tu as la guérison de ton fils en toi ! Et le père cède comme le ferait un barrage, et son cri est le même que celui de son fils : peu après en effet, on va le voir sous peu, le fils va s’écrier aussi. Le verbe se traduit littéralement « croasser » : c’est un cri rauque semblable à celui du corbeau, un de ces cris incontrôlés qui vient du fond des tripes. Il voulait, ce père que Jésus soit « pris au tripes », mais là, par le renversement signifié par Jésus, ce sont ses propres tripes qui parlent. Il croit, et voudrait croire plus encore : afin de pouvoir plus encore pour son fils, bien sûr ! Et il compte encore sur Jésus pour croire plus encore : il est magnifique, son cri !
« Or Jésus, voyant que la foule accourait, blâma l’esprit non-épuré en lui disant : ‘esprit d’aphonie et de surdité, je te l’ordonne, sors de lui et n’entre jamais en lui’. Et en s’écriant et le faisant convulser, il sortit. » Marc note une chose très intéressante, comme si Jésus était interrompu dans le cheminement qu’il fait faire à son demandeur. « voyant que la foule accourait« , les conditions changent. Précédemment, il avait tiré à part de la foule ceux qui demandaient (ou pour qui on demandait) une guérison. Mais là, la foule accoure, et le verbe signifie bien courir en se rassemblant. Il n’a pourtant jamais été dit que le père ait emmené à part ! Peut-être y a-t-il, dans l’idée de Marc, une intensification de la foule, ou bien a-t-il omis de dire, le supposant évident, que le dialogue avec le père s’est accompagné d’une mise à part.
Toujours est-il qu’il y a une fin précipitée à ce dialogue : Jésus va intervenir, là où probablement le père aurait pu opérer lui-même (« ceux qui croient peuvent tout« ). Il nomme, lui, un « esprit d’aphonie et de surdité« , ce qui est reprendre les mots du père tout en y ajoutant quelque chose : mais la surdité qui est ajoutée ne correspond à rien des différents symptômes que le père a pourtant décrits. Mais le mot [koofôs], « sourd« , signifie fondamentalement « émoussé » ou « insensible« , et peut aller jusqu’à signifier « inintelligent » ou « qui n’a pas de sens » : peut-être est-ce alors un adjectif qui résume ce que le père a énoncé, avec ces symptômes tellement divers et l’impression que des manifestations si variées peuvent apraître, aux moments et dans les lieux les plus inattendus ?
Jésus s’adresse à l’esprit ainsi nommé, et Marc emploie un verbe, [épitimaoo], qui signifie accorder des honneurs, éventuellement rendre les honneurs funèbres, ou faire renchérir, ou encore infliger (une peine, un blâme, un reproche) : il s’agit dans le fond d’une évaluation verbale. Elle consiste peut-être dans la locution que nous venons de décrire, en mettant des mots qui résument ce qu’il fait faire ou fait subir. Mais surtout il y a l’ordre de sortir et de ne jamais plus entrer. C’est une séparation définitive qui est ainsi prononcée, et l’on peut imaginer à quel point cela traduit le souhait du père. Au tour de l’esprit de pousser le cri du corbeau, en écho à celui du père, mais cette fois, dans une dernière convulsion provoquée chez l’enfant, il sort. Le mal est expulsé : le fait que nous y reconnaissions aujourd’hui assez clairement une affection, l’épilepsie, ne doit encore une fois en rien assimiler cette dernière à une possession ou une infestation, ou je-ne-sais-quoi de démoniaque ! Mais au contraire, nous faire voir que Jésus cherche avant tout à expulser le « mal » sous toutes ses formes. Interrompu par l’afflux de la foule, on dirait plutôt qu’il a au maximum repris les mots du père, qu’il a mis lui-même les mots qu’aurait mis le père, autrement dit qu’il s’est efforcé avant tout d’être son interprète, son médiateur en quelque sorte.
« Et il était devenu comme un mort, de sorte que nombreux étaient ceux qui disaient qu’il était mort. » Voilà le détail final qui apparaît peut-être le plus en rapport avec tout le contexte. Jésus, c’est l’aspect nouveau de sa proclamation, parle ouvertement et librement de sa propre mort, et voilà que l’enfant qui vient d’être guéri parait non vivant mais mort ! Nous sommes dans le même paradoxe : celui dont on attend qu’il sauve annonce qu’il va être tué, et l’enfant qu’il sauve paraît tué. Nous avons là comme un miroir, et il me semble que c’est pour l’avoir vu que Marc a placé ici cet épisode : en cet enfant apporté par son père, se trouve peut-être un miroir d’un autre père livrant son enfant. « Mais Jésus saisissant sa main le réveilla et le fit lever. » Jésus a annoncé qu’après avoir été tué, il serait relevé : ainsi aussi, cet enfant est pris par la main, avec force (c’est ce que dit le verbe [kratéoo]), et les deux mots qui seront employés pour la résurrection sont employé : réveiller et relever. Tout se passe comme si, en cet enfant, était laissé entrevoir comment le salut peut arriver à travers la plus grande faiblesse et la mort (ou ce qui lui ressemble).
« Et après être rentré à la maison, ses disciples l’interrogeaient à part : pourquoi nous, n’avons-nous pu faire le faire sortir ? Et il leur dit : ce genre-là, on ne peut en rien le faire sortir, sinon dans la prière de demande. Les disciples se souviennent du soupir de Jésus et de sa plainte à leur égard. Revenus à part avec lui, ils l’interrogent sur leur impuissance, alors qu’ils ont pourtant reçus de lui pleine délégation de pouvoir. Ils parlaient sans doute « exorcisme » avec les scribes : car les exorcismes étaient déjà pratiqués à cette époque, mais ils étaient le plus souvent des processus très longs et sans grande efficacité. Jésus, lui, ne prend pas cette piste. Il dit même plutôt qu’on ne les expulse pas, « on ne peut en rien le faire sortir« . Mais la solution est dans la « prière de demande« . Laquelle ? Car il n’a lui-même énoncé aucune demande… Mais celui qui a demandé, c’est le père : et Jésus s’est efforcé de lui faire plus fortement et plus clairement énoncer sa demande, de lui donner toute sa force. La « prière de demande » n’est pas celle d’un « exorciste », mais c’est le désir du demandeur. Celle-ci a tout pouvoir, si elle est totale, « ceux qui croient peuvent tout !«
09 Ils descendirent de la montagne, et Jésus leur ordonna de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. 10 Et ils restèrent fermement attachés à cette parole, tout en se demandant entre eux ce que voulait dire : « ressusciter d’entre les morts ». 11 Ils l’interrogeaient : « Pourquoi les scribes disent-ils que le prophète Élie doit venir d’abord ? » 12 Jésus leur dit : « Certes, Élie vient d’abord pour remettre toute chose à sa place. Mais alors, pourquoi l’Écriture dit-elle, au sujet du Fils de l’homme, qu’il souffrira beaucoup et sera méprisé ? 13 Eh bien ! je vous le déclare : Élie est déjà venu, et ils lui ont fait tout ce qu’ils ont voulu, comme l’Écriture le dit à son sujet. »
La péricope d’aujourd’hui fait directement suite à celle qui précède : ils montaient, les voilà qui descendent à présent. Il s’agit presque d’une sorte de « debriefing ». « Et après qu’ils soient descendus de la montagne, il leur prescrivit de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, sinon quand le fils de l’homme se lèverait des morts. » Notre texte suppose la descente tout juste effectuée, la montagne quittée. Le groupe va donc retrouver les autres, et c’est justement cela qui préoccupe le maître : il a pris un nombre restreint de disciples avec lui, et tient à la confidentialité. La loi du silence s’impose à chacun sur ce dont ils viennent d’être témoins, exactement comme à son propre sujet. Rappelons-nous en effet que Jésus, après avoir interrogé les Douze sur ce qu’ils disaient de lui, leur a tout bonnement interdit de parler de lui.
Il y a toutefois une clause d’exception à cette interdiction, cette fois : « sinon quand le fils de l’homme se lèverait des morts. » Cette clause confirme bien que le « fils de l’homme » va mourir, mais elle réitère l’affirmation qu’il y aura aussi un après. Mais il ne s’explique en rien sur ce en quoi consiste cette étape supplémentaire. En situant la « transfiguration » (puisqu’il est convenu d’appeler ainsi l’épisode précédent) le « septième jour », Marc a déjà induit ce lien avec l’étape d’après cette création : mais cela reste mystérieux, non-explicité. Tout comme aussi est irrésolu, dans le fameux quatrième « Chant du Serviteur » (Is.52,13-53,12), le fait que le Serviteur doive à la fois mourir pour accomplir sa mission, en étant personnellement la cible du rejet que les hommes font du dieu, et être vivant pour intercéder en leur faveur !
« Et ils tinrent fortement cette parole, faisant entre eux des recherches sur ce qu’était ce ‘se lever d’entre les morts’ « . Les trois entendent l’injonction, et s’y conforment ponctuellement (avec cette formule, Marc se place déjà comme écrivain après la résurrection, il mesure depuis cette position l’observance qu’ils ont eu de ce commandement bien particulier). Mais cette obéissance précise, et dont on sent par la formulation qu’elle est consentie en profondeur, n’empêche pas les questions : à ce stade, nul moyen d’entrevoir quelle est cette « suite », cette « nouveauté », ce « stade ultérieur » qu’évoque le maître. Impossible de l’imaginer. Et Marc, qui est si bon peintre, si pittoresque, ne s’y essaye même pas.
Et puis voilà une nouvelle étape dans le « débriefing » : il y a eu d’abord l’initiative de précaution de Jésus leur enjoignant le silence ; il y a maintenant une initiative des disciples, une question des trois disciples, signe que s’ils sont bien résolus à garder le secret vis-à-vis des autres, ils échangent néanmoins entre eux (ce qui ne leur a pas été interdit du tout), et profitent sans doute de ce moment où ils n’ont pas encore rejoint les autres pour revenir sur ce qu’ils ont vécu. « Et ils l’interrogeaient en disant : pourquoi les scribes disent qu’il faut qu’Elie revienne d’abord ? » Il y a en effet une tradition à propos d’Elie, selon laquelle, monté au ciel sur un char de feu, il n’était pas « mort » à proprement parler, et cela parce que sa mission n’était pas finie. Il doit encore revenir préparer le Jour de Yahvé, comme l’atteste le Livre de Malachie : « Voici que je vais vous envoyer Élie le prophète, avant que vienne le jour du Seigneur, jour grand et redoutable. » (Mal.3,23). Ce « Jour », c’est celui du Jugement, craint de tous car il est sans appel. Et cela explique que, à propos de Jésus, la rumeur circule qu’il est Elie (cf. Mc.6,15, 8,28).
Les trois viennent de voir Elie qui, avec Moïse, discute avec Jésus. Ils ont donc bien la conviction que l’identification d’Elie avec Jésus ne tient pas. Mais aussi, ils viennent de voir Elie et pour autant n’ont pas vu survenir aussitôt le bouleversement cosmique ni l’apparition irréfragable du Jugement. On comprend donc qu’ils se questionnent à propos de cette tradition du retour d’Elie, et secondairement de l’autorité des scribes dans leur enseignement à ce sujet. La question n’est pas neutre, parce qu’elle touche au « scénario » qu’ils ont dans l’esprit à propos du « Jour de Yahvé » et de la fin. Le schéma du déroulement de l’Histoire qu’ils ont en tête, tout comme les auditeurs ou lecteurs de Marc, construit par les Prophètes (c’est-à-dire aussi bien ce que nous appelons les livres prophétiques que par ce que nous appelons les livres historiques) est le suivant : en premier lieu, il y a le don du dieu de qui vient toute initiative ; en deuxième lieu, il y a le mauvais usage que les hommes font de ce don (= péché) ; en troisième lieu, il y a le jugement (= le dieu abandonne les hommes aux conséquences de leurs actes, en prononce la sentence, éventuellement sépare les justes des injustes) ; en quatrième lieu, il y a le salut (= le dieu prend une nouvelle initiative). Ce schéma fait apparaître notamment le petit nombre des sauvés, puisque ceux qui n’ont pas passés le cap du jugement (étape trois) ne peuvent être concernés par le salut (étape quatre). Or c’est ce schéma que la réponse de Jésus va venir bousculer en profondeur.
« A son tour lui leur dit : Elie en effet est celui qui vient d’abord rétablir toutes choses ; et comment est-il écrit du fils de l’homme qu’il souffre beaucoup et est compté pour rien ? » Jésus commence par confirmer ce qu’ils ont entendu : pas de doute à ce sujet sur ce qu’enseignent les scribes, Jésus a la même lecture. Elie a reçu pour mission de rétablir le peuple dans son orientation première, et s’il est gardé en réserve, s’il n’est pas mort, c’est pour accomplir encore la même mission de « rétablir toutes choses« . On peut comprendre cette expression très large comme donnant à la mission d’Elie une dimension cosmique : la seconde fois, ce ne sera pas seulement dans le peuple qu’il va rétablir les choses, c’est-à-dire les tourner telles qu’elles ont été voulues dès l’origine, avant que d’être déviées ou dévoyées par les usages des hommes. Ce ne sera pas que dans le peuple, mais pour l’ensemble de la créature : ce « toutes choses » semble dépasser les cadres et les limites. Maintenant, ce qui motive la question des trois disciples reste encore sans réponse : ils viennent de voir Elie et… rien n’est « rétabli » !
Jésus, dans sa réponse, fait progresser encore le questionnement, et épaissit le mystère : Elie doit rétablir toutes choses pour préparer la venue du fils de l’homme. Or les trois disciples, non seulement ont vu Elie (avec Moïse) mais encore ils ont vu… le fils de l’homme ! Ils ont vu Jésus dans un rayonnement de lumière et une puissance pénétrante et transformante absolument saisissante, ils ont entendu son autorité confirmée par une voix du ciel. Or rien n’a été transformé. Rien n’a été définitivement transformé. Impuissance du fils de l’homme ? Impuissance du dieu ? Fausse promesse ? La question est d’une actualité brûlante : après deux mille ans de christianisme, qu’y a-t-il de changé dans le monde ? Ne vivons-nous que d’une foi obsolète dans un monde qui crie que rien ne le transformera ? Et Jésus en rajoute : « et comment est-il écrit du fils de l’homme qu’il souffre beaucoup et est compté pour rien ? » C’est ce qu’il annonce avec tant de liberté depuis quelques temps , et qui déroute tant les disciples, au point que Pierre a voulu le faire cesser. L’avènement tant attendu du « fils de l’homme » n’est donc pas le jugement de puissance attendu ? Ce n’est donc pas le moment où le dieu, malgré tous ceux qui se seront opposés à son dessein, établit tout tel qu’il l’avait projeté au départ et malgré les déviances historiquement provoquées par les humains ?
On voit qu’en posant une telle question, en la posant comme cela, Jésus prend de front le schéma d’interprétation de l’histoire tel qu’il s’est construit dans l’esprit des croyants, le fameux schéma 1) don du dieu, 2) mésusage du don par les hommes, 3) jugement, 4) salut. Car loin d’opérer un jugement, la figure de salut (qu’il prétend être, en s’auto-désignant comme « fils de l’homme ») n’est pas souveraine, mais au contraire succombe au mauvais usage des hommes. On pourrait même dire qu’il cristallise en sa personne le rejet que les hommes font du dieu. Jésus fait comprendre à ses disciples que le salut, qu’il annonce, d’une part va précéder le jugement (inversion des points 3 et 4), mais encore que ce « salut » ne se fait pas dans la « gloire ». On dirait plutôt que c’est un paroxysme qui se prépare : celui du rejet que les hommes font du dieu. Or si « salut » (notion très vague, en réalité) signifie plus concrètement « réalisation historique de l’alliance », il est à ce point impossible de concilier tout ce qui est en train de s’annoncer. Dans le schéma, très présent dans les Ecritures, selon lequel le dieu donne l’existence et la vie, puis l’alliance et la communion (temps 1), et où les hommes le rejettent par le péché (temps 2), que le dieu, par le jugement effectué par son envoyé, vienne d’abord séparer les justes des pécheurs (temps 3) pour ensuite offrir la vie et la communion à ceux qui la désiraient (temps 4), l’enchaînement parait tout ce qu’il y a de plus raisonnable. Mais si l’envoyé est lui-même victime du rejet des hommes (qui mettent ainsi le comble à leurs péchés), s’il cristallise en sa personne tout le rejet du dieu, on a l’impression que c’est la possibilité même du jugement et du salut qui vont disparaître avec lui !
Or Jésus ajoute encore : « mais je vous dis que Elie aussi est venu, et ils lui ont fait tout ce qu’ils ont voulu, comme il est écrit à son sujet. » C’est un ajout qui doit laisser les trois disciples dans la perplexité la plus complète. Et le lecteur aussi, car il pose bien des questions. La cohérence avec ce qui précède est assez évidente : l’issue fatale et lamentable promise à l’envoyé, au « fils de l’homme », n’atteint pas seulement ce dernier, mais aussi Elie lui-même qui l’aura précédé immédiatement. Autrement dit, cette issue appartient bien au dessein divin, ce qui bouleverse complètement et fondamentalement les schémas de salut que tous ont en tête. Et sans leur offrir pour le moment de substitut. La seule lueur laissée par Jésus à ses interlocuteurs, c’est cette annonce bien énigmatique qu’il répète obstinément avec sa nouvelle annonce : « et puis être relevé« , annonce dont on a vu qu’elle était l’objet de discussions entre les disciples qui en cherchent l’intelligence.
Mais deux choses peuvent semer encore plus la confusion dans les esprits des auditeurs, dont la première consiste dans les temps verbaux utilisés. Ces temps verbaux disent que les choses, en ce qui concerne Elie, sont déjà accomplies : or, ils viennent de le voir, et il n’avait pas l’air d’avoir été opprimé ? Quant à son histoire telle que racontée dans les Ecritures, elle montre certes une opposition très violente avec le roi d’alors et les prêtres d’alors, mais qui s’achève plutôt par un exil puis une ascension spectaculaire dans un char de feu. Cela laisse entendre que le nom « Elie » est, dans la bouche de Jésus, presque une personnification, qu’il s’agit en réalité de quelqu’un d’autre. Mais qui ? Marc ne le dit pas. Deuxième élément qui pourrait semer la confusion : Jésus dit « comme il est écrit à son sujet. » Or, nous venons de le rappeler à l’instant, on ne voit pas bien qu’il soit écrit cela à son sujet. Alors à quelle passage ou à quelle interprétation des Ecritures le Jésus de Marc fait-il allusion ? Il paraît avoir médité autrement les Ecritures depuis la demande de signe des Pharisiens, et y avoir lu clairement, non seulement sa propre destinée, mais même celle d’un « Elie » qui le précède et en a été victime lui aussi. Marc nous laisse à ce stade, avec les trois disciples, dans la perplexité.
02 Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmène, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux. 03 Ses vêtements devinrent resplendissants, d’une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille. 04 Élie leur apparut avec Moïse, et tous deux s’entretenaient avec Jésus. 05 Pierre alors prend la parole et dit à Jésus : « Rabbi, il est bon que nous soyons ici ! Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » 06 De fait, Pierre ne savait que dire, tant leur frayeur était grande. 07 Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! » 08 Soudain, regardant tout autour, ils ne virent plus que Jésus seul avec eux.
Voici donc un récit bien connu, peut-être même à l’époque de Marc puisqu’il s’est donné la peine d’un verset de transition pour l’amener, comme nous l’avons vu la semaine dernière. Peut-être Marc sait-il que son lecteur, déjà, va anticiper ce récit. En tous cas, lui choisit de le situer dans le cadre que nous sommes en train d’explorer : celui de la formation continue des Douze à la mission de Jésus, dans le contexte de la « demande de signe » des Pharisiens qui mettent ainsi en question l’authenticité de Jésus comme messager, et donc du dévoilement par Jésus de sa propre destinée.
« Et après six jours Jésus prend avec lui le Pierre et le Jacques et le Jean et les élève dans une haute montagne, à part, seuls. » Six jours plus tard est une mention qui est tout sauf neutre, elle appelle immédiatement le souvenir du premier récit de création. « Après six jours« , c’est le septième jour : celui d’une nouvelle action du dieu qui n’a rien à voir avec celle de tous les jours précédents. Le septième jour, dans le récit dit « Sacerdotal » (Gn.2,2-3), le dieu « se repose » (ainsi traduit-on le plus souvent), mais c’est un verbe d’action ! En fait, il inaugure quelque chose d’entièrement nouveau, au-delà d’une création achevée : il anticipe un autre « jour », quelque chose qui n’est pas de cette création-ci. La référence à ce septième jour est donc une inscription du récit présent et de l’évènement qu’il rapporte dans un « au-delà » de ce que nous vivons, de ce que vivent les acteurs de l’évènement. Marc nous prévient qu’il y a dans son récit (ou dans l’interprétation qu’il en donne en nous le rapportant) une dimension d’anticipation ou d’eschatologie.
Une nouvelle fois, ceux qu’il prend avec lui ne sont pas les Douze, mais trois d’entre eux. Ce sont trois des quatre premiers disciples (cf. Mc.1,16-20) et aussi les mêmes que ceux qu’il avait emmenés avec lui auprès de la fille du chef de synagogue Jaïre, qui était malade et qu’on pensait morte (cf. Mc.5,37. Pour un commentaire, Un plein rétablissement). Marc ne s’exprime pas plus que la fois précédente sur le choix de ces trois (pourquoi trois seulement ? Pourquoi ceux-là ?), mais comme la première fois, on entrevoit qu’il y a des raisons de discrétion et aussi un aspect « retour aux sources ». Des raisons de discrétion : il s’agit de Jésus lui-même, et il ne veut pas qu’on parle de lui. Alors s’il laisse entrevoir quelque chose à son propre sujet, il ne veut pas que cela s’ébruite. Un aspect « retour aux sources » : en ayant invité personnellement Pierre, puis toute la foule avec les Douze, à « venir derrière lui », il ré-initialise en quelque sorte le parcours de disciple.
Ce que fait Jésus avec ces trois, c’est de les « élever » -nous sommes en mode « ascenseur », le verbe exprime l’idée de prendre une chose et de la porter vers le haut-, « à part, seuls » précision pour le moins un peu redondante. Et pourtant, ce n’est pas tout-à-fait la même chose : à part, c’est un rapport aux autres, les voilà tirés du milieu des autres pour ce moment bien particulier. Seuls, c’est plutôt un rapport à soi : seul, ce n’est pas être isolé, mais c’est être unique. Autrement dit, c’est avec une dimension exceptionnellement personnelle que l’évènement va être proposé et vécu.
« Et il fut métamorphosé en avant d’eux, et ses vêtements advinrent étincelants, extrêmement blancs, tels qu’aucun foulon sur la terre n’est capable de faire briller ainsi. » Manifestement, Jésus ne « porte » pas littéralement les trois disciples, mais il les entraîne derrière lui. Ils sont exactement dans la position du disciple : le Maître marche et les entraîne à sa suite, à son rythme, dans sa direction. Et il les élève. Ils le voient de dos en train d’avancer. Mais c’est alors qu’il est « métamorphosé« , littéralement sa « forme » change : il ne s’agit pas de la silhouette, des contours (on aurait le grec [skéma], qui donne notre schéma], mais bien de l’être tel qu’il est ici et maintenant (comme quand on dit « je suis en forme« ). Quelle changement y a-t-il ? Marc nous décrit les vêtements, autrement dit un effet de la métamorphose de Jésus : on comprend que la métamorphose s’étend à ce qu’il porte. Ses vêtements deviennent étincelants et extrêmement blancs, c’est un rayonnement qui vient du corps et qui paraît éblouissant. Mais ce n’est pas tout.
« Et leur furent montrés Elie avec Moïse et ils étaient en train de parler-ensemble à Jésus. » Jésus n’est plus seul, il est en dialogue. Il marchait devant eux, les menant vers le haut mais sans qu’ils sachent où, et voilà qu’à la lumière qui vient de son corps et traverse ses vêtements, il apparaît qu’il n’est pas seul. Les deux fameux [schaliah], Moïse et Elie, sont avec lui. Les deux qui ont eu mission et pouvoir pour former ou reformer le peuple. Ils sont tous les trois en dialogue, en conversation. Etant donné la qualité des deux autres, on peut imaginer qu’ils parlent précisément de former ou reformer le peuple : on se souvient que, dans notre évangile de Marc, la mission première et fondamentale de Jésus est d’aller à la rencontre du peuple qui cherche à revenir vers son dieu. Les trois disciples sont donc entraînés dans cette perspective. Ils sont témoins aussi que le maître qui les entraîne tous les jours ne décide pas seul de ce qu’il fait, des choix qu’il fait, mais qu’il est toujours en dialogue. Et s’il a pu faire reproche à Pierre, il y a peu, de « sentir comme les hommes » et non selon le dieu, il montre le dialogue constant dans lequel il est lui-même avec les Ecritures, avec ceux qui en sont les plus grandes figures.Il prend toute son actualité sans rien en oublier ou en rejeter, et il en parle avec les Ecritures ou ceux qui la constituent et qui constituent le peuple.
« Et se distinguant, Pierre dit à Jésus : Maître, il nous est bon d’être ici, et faisons trois tentes, pour toi une, et pour Moïse une et pour Elie une. Car il ne savait que répondre, les choses qui arrivaient leur faisaient peur. » Quand Jésus avait demandé à brûle-pourpoint aux Douze ce qu’ils disaient de lui, Pierre s’était distingué. Ici encore, il se distingue. D’abord par l’expression d’un contentement : « il nous est bon d’être ici« . C’est dire si la vision est porteuse de joie, de bonheur, si elle dilate le cœur. Mais il ajoute aussi une proposition : celle de fixer la vision, et eux-mêmes en sa présence. Plantons des tentes. Cela rappelle évidemment l’Exode, où le peuple vivait sous la tente et se déplaçait, par moments, à l’initiative de la sombre nuée. Voir Jésus ainsi, Pierre voudrait que cela dure toujours. Marc suggère en même temps qu’il parle pour se rassurer : « Car il ne savait que répondre, les choses qui arrivaient leur faisaient peur. » Autrement dit, la proposition est aussi pour entrer en dialogue, pour s’approprier l’instant et l’intégrer dans sa vie et son univers. Dans bien des moments de littérature, l’entrée en dialogue avec le monstre, ou l’être menaçant, est un moment qui redonne de l’initiative au témoin jusque-là dominé par l’évènement.
« Et advint une nuée les obombrant,et advint une voix sortant de la nuée : celui-ci, c’est le fils-de-moi le bien-aimé, écoutez-le. » Mais justement, la fameuse « nuée sombre » de l’Exode survient, et crée un effet nocturne alors qu’ils étaient éblouis par la lumière, rayonnant du corps de Jésus à travers son vêtement. Les voilà au contraire à l’ombre, ils ne voient plus. Seule leur reste l’ouïe, mais celle-ci est saturée d’une voix disant presque la même chose qu’au baptême : « celui-ci, c’est le fils-de-moi le bien-aimé, écoutez-le. » C’est de nouveau la déclaration d’amour qui vient du ciel, mais cette fois assortie d’une injonction à écouter le messager.
Voilà bien une réponse directe à la mise en doute par les Pharisiens de l’authenticité de Jésus comme messager : la vision aurait-elle pour but de prévenir les trois témoins de la contamination du « levain des Pharisiens » dont ils sont peut-être bien déjà atteints ? En tous cas, ils ont eu un « signe venant du ciel » comme le réclamaient les Pharisiens, une initiative céleste, qui accrédite clairement Jésus comme messager authentique.
« Et subitement en regardant à l’entour nul ne voit plus personne sinon le seul Jésus avec eux-mêmes. » Et tout ceci cesse brutalement, sans transition : ils retrouvent la vue -donc la nuée s’est retirée-, et ils ne voient plus qu’à l’ordinaire : Jésus sans compagnie sinon eux-mêmes. Mais l’effet produit par le récit de Marc est remarquable : ce « Jésus seul » semble désormais cacher ce que nul ne voit. La brutalité même de la fin de la vision, l’absence de transition, laisse comprendre que le Jésus ordinaire que voient et que suivent les Douze est exactement le même que celui qu’il leur a été donné de voir, dans une vision d’anticipation, à l’initiative du ciel, comme le messager de gloire et de lumière qui porte authentiquement la parole céleste. Le « Fils de l’homme ».
34 Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. 35 Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera. 36 Quel avantage, en effet, un homme a-t-il à gagner le monde entier si c’est au prix de sa vie ? 37 Que pourrait-il donner en échange de sa vie ? 38 Celui qui a honte de moi et de mes paroles dans cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l’homme aussi aura honte de lui, quand il viendra dans la gloire de son Père avec les saints anges. » 01 Et il leur disait : « Amen, je vous le dis : parmi ceux qui sont ici, certains ne connaîtront pas la mort avant d’avoir vu le règne de Dieu venu avec puissance. »
L’épisode présent ne concerne pas que les disciples, mais leur joint la foule. Marc le fait suivre, en nous le présentant comme une conséquence de ce que nous avons à peine lu : après la nouvelle annonce très libre et ouverte de Jésus, Pierre a tiré celui-ci à part pour lui faire reproche de cette annonce que les choses vont mal finir. Lui avait l’ambition de parler autrement de Jésus dans sa prédication (comme le Messie), mais Jésus impose une tout autre parole : s’il faut parler de lui, que ce soit comme de celui qui n’est pas retenu par les autorités légitimes, qui souffre et meurt et est relevé. Jésus cependant a rejeté avec vigueur les reproches de Pierre et voilà que maintenant, comme il avait fait avec les Pharisiens quand ils étaient venus lui demander compte du fait que les disciples ne respectaient pas les traditions auxquelles ils tenaient (comme se laver les mains, Mc.7,14), il convoque la foule.
« Et après avoir convoqué la foule avec ses disciples, il leur dit… » Il ne convoque pas la foule en renvoyant les disciples, il la convoque avec eux. On devine peut-être la stratégie : si un nouveau discours est inauguré avec la foule par Jésus lui-même en présence de ceux qui sont mandatés pour porter la même parole, les voilà contraints de dire la même chose. En créant une attente dans la foule destinataire de la parole, les messagers sont bien « obligés » de dire ce qui est attendu. Et voilà comment Jésus, d’après Marc, instituerait en quelque sorte la foule comme gardienne de la parole des Douze sur Jésus. Mais est-ce bien cela qu’il dit ?
« …si quelqu’un veut faire route derrière moi, qu’il se renie lui-même, qu’il soulève son poteau et qu’il fasse route avec moi. » L’angle choisi n’est pas tout-à-fait celui que nous supposions : Jésus a d’abord invité Pierre a reprendre sa place de disciple, et c’est sur ce point précis qu’il s’adresse maintenant à la foule. Il parle des conditions pour être disciple. C’est la notion encadrante de la formule, fait pour être frappante et être aisément retenue dès la première audition. « Si quelqu’un veut faire route derrière moi… qu’il fasse route avec moi« . Le verbe signifie bien « faire route, suivre, accompagner« , c’est l’idée de marcher en compagnie de quelqu’un, mais que cette autre personne a l’initiative de la destination ou de l’itinéraire. La première fois, il s’agit vraiment de venir « derrière moi« , [ôpissoo mou] mais la seconde, il n’y a plus que le datif [môï] qui peut s’entendre comme le destinataire de l’action, ou comme le moyen. Je crois comprendre, soit qu’une fois données les conditions, le disciple volontaire vient jusqu’à son maître pour l’accompagner, soit que la marche de son maître reste l’exemple et la règle de la marche du disciple. On peut entendre la suggestion que Jésus lui-même obéit à une règle, que lui-même se fait aussi disciple d’un autre…
Mais entre les deux, entre la volonté et sa réalisation, sont énoncées deux conditions. La première, « qu’il se renie lui-même » : il ne s’agit pas d’un « renoncement à soi », comme on le traduit souvent, opération tout simplement impossible si l’on y réfléchit deux secondes. On est ce qu’on est, et il s’agit plutôt de l’accepter, ce qui n’est pas toujours facile. Mais il s’agit d’une opération intellectuelle, qui consiste à dire non avec force : se dire « non ». Le mot est fort, Marc l’emploiera (Mc.14,30) pour Pierre dans le contexte de l’arrestation et du jugement de Jésus : c’est lorsqu’il niera le connaître. Ce reniement-là, on le comprend, n’est pas recommandé. Mais au contraire, celui qui est attendu du disciple, c’est un reniement dont le disciple-même est l’objet : le disciple doit dire « je ne suis pas le Messie », « je ne suis pas le Maître ». Se renier, c’est choisir sa place de disciple comme n’étant pas celle du Maître. C’est le première condition. Elle entraîne de se laisser conduire où va le Maître, de lui laisser l’entière initiative du but et du chemin, sans vouloir lui dicter ce qu’il devrait faire.
La deuxième condition, « qu’il soulève son poteau » est plus énigmatique. Le [staourôs] peut légitimement être traduit par « croix » ou plus largement « instrument de torture« . Le supplice Romain de la croix était constitué matériellement de deux parties : les poteaux verticaux sont fixes, toujours au même endroit, le plus souvent les Romains les installaient en bordure des routes fréquentées puisqu’ils étaient sensés avoir un rôle dissuasif ou exemplaire. Quant à la traverse, sur laquelle le condamné était cloué avant que celle-ci ne soit hissée en haut du mat et posées sur le haut pour former un « T », elle était en général portée par le condamné jusque sur les lieux du supplice. C’est évidemment cette traverse que l’on peut soulever, prendre avec soi, non le poteau. L’expression semble faire référence à ce que le lecteur ne sait pas encore (sinon par une autre source, antérieure à sa lecture), et l’auditeur supposé (dans la foule) sûrement pas ! On voit que Marc trouve des mots (ou les reprend) qui n’avaient, dans la bouche de Jésus à ce moment-là, pas tellement de chances d’être compris : à moins que le « nouveau » supplice Romain ait tant frappé les imaginaires qu’il ne parle immédiatement ?! Que signifie alors cette métaphore ? Quand le condamné soulève la traverse, il sait qu’inexorablement il va vers le supplice et la mort. Ainsi donc, le disciple qui veut suivre Jésus doit avec la même conscience savoir que cette histoire va mal finir, pour son maître comme pour lui. Il me semble difficile d’interpréter autrement cette locution. Cela veut dire que Jésus ne fait pas du « recrutement », qu’il ne joue pas à « venez, ça va être formidable ! », mais qu’il déclare ouvertement à tous, à la foule même (qui n’est pas une foule de disciple, mais un rassemblement de gens intéressés), que devenir son disciple n’est pas une « belle aventure » qui finit bien.
Qu’a donc fait Jésus, dans cette adresse à la foule ? Il n’a pas tout-à-fait répété à tous ce qu’il avait dit en particulier à certains, créant une sorte de contrainte à leur prédication. Mais il a été plus loin encore : il a averti tous que non seulement l’issue de sa mission était fatale, mais encore que la leur l’était aussi s’ils se faisaient son disciple. Et même qu’il fallait choisir cela , si on choisissait d’être son disciple ! C’est un changement de discours majeur, entraîné par sa méditation de la demande de signe des Pharisiens.
Et il y insiste encore : « Celui en effet qui voudrait sauver sa vie, la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour mon compte et l’évangile la sauvera. » Voilà une formule en deux temps, qui ne me paraissent pas devoir être pris comme en opposition mais plutôt comme en succession. Car le « en effet » laisse entendre une explicitation de ce qui a précédé. Qui voudrait suivre Jésus, est supposé vouloir « sauver sa vie » : c’est là ce que Marc pose comme propos fondamental, comme détermination initiale. Mais justement, celui qui, en choisissant de suivre Jésus, voudrait sauver sa vie, celui-là paradoxalement la perdra car il rencontrera la mort qu’a rencontré son maître. C’est pourquoi d’ailleurs, pour choisir d’être son disciple, il doit d’abord choisir de ne pas suivre un autre chemin (« qu’il se renie lui-même« ), et doit ensuite assumer pleinement de prendre ce chemin qui passe par la mort (« qu’il prenne sa croix« ). Mais (et le petit [dé] en grec a toute son importance), cette vie perdue « pour moi et l’évangile« , c’est-à-dire avec une claire conscience de la motivation à livrer sa vie, à son tour est bien un chemin de salut. On retrouve en filigrane l’itinéraire initialement explicité par Jésus « avec liberté » et ouvertement : souffrir, être disqualifié par les autorités légitimes, mourir… et « être relevé« .
Le disciple doit donc consentir à perdre sa vie, à perdre la vie. N’est-ce pas un prix exorbitant, n’est-ce pas une exigence… inexigible ?! Jésus répond par l’absurde : « Quelle utilité pour l’être humain de tirer profit du monde entier et condamner sa vie ? Que donnera l’être humain en contrepartie de sa vie ? » L’alternative à la logique du don, qui fait livrer sa vie, c’est la logique du profit. Mais ce que pointe le discours, c’est que tout le profit du monde ne vient jamais sauver la vie, il n’empêche pas de mourir. Il peut jouer sur les conditions de vie, mais non pas la préserver. Et l’homme le plus riche de l’univers n’a aucune contrepartie à sa vie : la logique du commerce, et même dans une certaine mesure de l’échange de services, don et contredon, ne peut jouer ici. Quand la vie est concernée, il n’y a aucune contrepartie sinon la vie elle-même. La vie est finalement un ordre à soi seul. Le récit que fait Philippe de Commynes des derniers jours de Louis XI est à cet égard très émouvant : le roi essaye de toutes les manières d’échapper à la mort, il débourse vis-à-vis de ses médecins des sommes considérables, déraisonnables,… mais il ne gagne pour autant pas la vie sauve. Alors finalement, puisque la vie doit être perdue à un moment, pourquoi ne pas l’offrir, la livrer ? N’est-ce pas la seule contrepartie proportionnée à la vie elle-même ? Et partant, n’est-ce pas la seule opportunité de recevoir la vie en échange de la vie ?
« Celui en effet qui aurait honte de moi et de mes paroles dans cette génération, adultère et pécheresse, le fils de l’homme à son tour aura honte de lui, lorsqu’il viendra dans la gloire de son père avec les saints anges. » C’est maintenant que vient l’antithèse à la première proposition, « Celui en effet qui voudrait sauver … » : la construction initiale est en effet exactement la même. Il y a donc d’une part « celui qui voudrait sauver sa vie« , d’autre part « celui qui aurait honte de moi…« . L’alternative est éclairante : vouloir être disciple est l’antithèse d’avoir honte de lui. Il n’y a pas d’entre-deux, pas de position neutre, et cela aussi est nouveau. On dirait que la destinée désormais dramatique de Jésus met en demeure chacun de prendre position à son égard. Il a évoqué pour commencer l’hypothèse de ceux qui perdraient leur vie « pour mon compte et l’évangile« , il évoque maintenant celle de ceux qui auraient honte « de moi et mes paroles« .
Mais cette prise de position nécessaire des êtres humains en entraîne une autre : celle du « fils de l’homme » à leur égard, lorsqu’il « viendra dans la gloire de son père avec les saints anges » : si le « Fils de l’homme » a pour le moment une destinée faite de souffrance et de mort, il y aura aussi pour lui une venue « dans la gloire« , c’est-à-dire dans l’évidence et l’opération effective, « automatique », de sa puissance. Le [kabôd] hébreu, traduit en grec par la [doxa], que nous traduisons la gloire, c’est l’idée du poids, l’idée du mouvement nécessaire entraînant les choses. Le Fils de l’homme qui vient dans la gloire, c’est sa manifestation avec effet, effet nécessaire de ce qu’il est sur l’ensemble du cosmos et de ses habitants. Jésus dit ici que, dans cette manifestation opératoire, entraînant d’elle même de nombreux effets sur le cosmos, il y aura aussi un prononcé : pour ceux qui auront eu honte de lui dans « cette génération« , lui aussi à ce moment aura « honte » d’eux. On devine que ce ne sera pas pour le salut dont il a été question précédemment. L’idée d’ensemble qui se dégage ici, c’est que le choix de ne pas être disciple de Jésus jusqu’à perdre sa vie (et la trouver dans un second temps), entraîne comme en une pente nécessaire la perte réelle et définitive cette fois de sa vie.
« Et il leur disait : Amen je vous dis qu’il y en a certains de ceux qui se tiennent ici qui ne goûteront pas la mort tant qu’ils n’auront pas vu la royauté du dieu venant dans la puissance. » Voici une phrase pour finir qui arrive comme un codicille. Le contexte immédiat est l’évocation de la venue du fils de l’homme dans la gloire de son père accompagné des anges. Voilà qu’il est maintenant question, pour « certains de ceux qui se tiennent ici » de voir « le royaume (ou le règne ou la royauté) du dieu venant dans la puissance« . A priori, je traduirais pus volontiers « la royauté« , qui est l’exercice de la puissance et le titre à l’exercer : cela me paraît plus logique que ce soit la royauté qui paraisse « dans la puissance« . L’expression suggère que le dieu, habituellement, ou jusqu’à présent, n’a pas exercé sa royauté « dans la puissance« . Mais que veut dire cette dernière expression ? Le contraire de la puissance, c’est plutôt la faiblesse ou l’impuissance. Or c’est plutôt ce qu’a suggéré le présent discours en sa partie précédente, avec l’affirmation ouverte et libre que la forme de la mission du « fils de l’homme » serait paradoxalement celle de la souffrance, de la condamnation, de la mort (et du relèvement). Cette impuissance, cette faiblesse, seront même partagés et doivent être d’avance acceptées par les disciples. Pourtant, certains vont, avant de goûter la mort, « voir » une manifestation de puissance de la royauté du dieu. Il s’agit sans doute d’une phrase qui fait le lien avec le récit suivant : d’emblée, le récit de la « transfiguration » est situé comme une exception, tant par son public (quelques uns, parmi ceux qui sont ici) que par sa non-remise en cause du schéma général.
31 Il commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite. 32 Jésus disait cette parole ouvertement. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches. 33 Mais Jésus se retourna et, voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »
« Et il commença à leur enseigner qu’il fallait que le fils de l’homme souffre beaucoup et soit recalé par les anciens et les grands-prêtres et les scribes et soit tué et après trois jours soit relevé. » Le passage que nous abordons à présent fait organiquement suite au précédent : Jésus, méditant la demande de signe des Pharisiens, s’est enquis auprès de ses disciples de l’approche des foules son égard, mais aussi de la leur, ainsi que de ce qu’ils disaient de lui dans leur annonce. Sur ce dernier point, il leur a tout bonnement interdit de parler de lui (réserve qu’il s’applique d’abord à lui-même).
Marc note néanmoins une nouveauté qui naît à présent dans l’enseignement de Jésus : « Et il commença à leur enseigner… » Il s’agit peut-être bien d’un contre-feu. Ou, en tous cas, d’une conséquence de ce qu’il a entendu, mais aussi de ce qu’il a médité. Il y a un « levain » des Pharisiens et d’Hérode, mis en évidence par leur demande de « signe venant du ciel« , un principe de fermentation qui pourrait atteindre les disciples, et qui peut-être les a atteint ! Et dans la réponse par laquelle Pierre s’est distingué (et dans laquelle Marc reprend peut-être la proclamation de Paul de Tarse), il y a peut-être quelque chose de cela… Alors le Maître commence un enseignement nouveau, commence un aspect nouveau de son enseignement.
Quel est-il ? « qu’il fallait… » Ce sont les premiers mots. [déï], c’est bien l’idée d’avoir besoin, l’idée de nécessité. C’est l’idée de manque entraînant, l’idée d’une réalité entraînée par un manque. Ce n’est pas un « devoir », une nécessité morale, mais un état de fait, une béance qui ne peut être comblée que par ce moyen. Et cette nécessité qui fait suite à une béance concerne « le fils de l’homme« . Jésus a déjà employé cette locution une fois, lorsqu’après avoir signifié au paralytique descendu par le toit que ses péché lui étaient remis, au grand scandale des Scribes présents, il a voulu en invitant celui-ci à marcher, montrer à ces derniers que « le fils de l’homme a, sur la terre, le pouvoir de remettre les péchés » (Mc.2,10. Pour un commentaire, cf. S’affranchir des cadres). Dans ce premier cas, ce titre revendiquait clairement un statut céleste -contre les apparences, soit dit en passant- et revendiquait d’exercer un pouvoir céleste « sur la terre« , celui de déclarer déliés les péchés d’un homme.
Cette expression de « fils de l’homme » a une histoire : elle appartient à l’apocalyptique. On en trouve trace par exemple dans le Livre de Daniel (Dn.10). L’attente, en Israël, d’un salut qui ne vient pas, fait chercher sous quelle forme il pourrait survenir : pour certains, ce sera sous forme politique, sous la forme d’un descendant de David : c’est la figure du Messie, que Pierre vient à peine d’appliquer à Jésus. Avec obligation de se taire. Pour d’autres, plutôt désespérés vis-à-vis de la valeur de ce monde, c’est plutôt sous la forme d’une figure céleste, un être de la cour céleste du dieu d’Israël, qui viendra « récupérer » (=sauver) ceux des hommes qui appartiennent à ce dieu pour les emporter loin de ce monde, auprès du dieu. Son intervention sera irrésistible, avec des « pouvoirs » tout-à-fait inédits (c’est un peu ce que l’on retrouve dans les Marvels américains, l’inspiration est la même). Le « fils de l’homme » est le nom donné à cette figure, qui a l’apparence d’un homme. Il faut tout de même remarquer que si cette locution a, avant Jésus, une histoire longue, cette histoire se fait très brève après lui : Jésus est le seul dans la bouche duquel les auteurs du Nouveau Testament mettent ce titre, et l’usage s’en perd immédiatement après lui ! C’est peut-être bien un gage d’authenticité de cet usage par lui…
Mais voilà : Jésus associe le titre de « Fils de l’homme » a l’expression de la nécessité. Et là, fondamentalement, il y a un paradoxe et même une contradiction. Le « Fils de l’homme » est une figure de salut construite en dehors de la nécessité, plutôt pour y faire remède, pour imaginer une intervention salvatrice là où pèsent les nécessités. Qui plus est, ce « fils de l’homme » subit : il subit la souffrance « que le fils de l’homme souffre beaucoup« , il ne passe pas les sélections des autorités légitimes unanimes sur ce point, « et soit recalé par les anciens et les grands-prêtres et les scribes« , il subit la mort elle-même, « soit tué« , et il subit enfin un relèvement « et après trois jours soit relevé. » Même cet élément supplémentaire après la mort, sur lequel Jésus ne s’explique pas, n’est pas de son fait ! Les éléments mis en avant, paradoxalement rattachés à la figure du Fils de l’homme, relèvent plutôt d’une autre figure de salut, celle, brossée par le deuxième Isaïe, de l’ [ébèd Yahwé], du Serviteur de Yahvé (cf. notamment Is.52,13-53,12). Autrement dit, Marc met dans la bouche de Jésus une superposition : une figure de salut, avec les éléments qui en composent une autre ! Qu’est-ce à dire ? Probablement un point crucial : l’itinéraire de subir une nécessité faite de souffrance, de rejet, de mort, et d’encore autre chose (= le Serviteur de Yahwé) , est un plan céleste (= le Fils de l’homme).
« Et il faisait ce discours avec liberté. » Je reviens sur le contexte de cet enseignement de Jésus qui commence ici : la non-sélection de Jésus par les autorités légitimes, qu’il place en deuxième dans les points marquants de l’itinéraire dessiné, a déjà commencé. La demande de signe du ciel par les Pharisiens en marque la réalité. Jésus a compris, en le méditant, que cet enchaînement devenait plus que probable : rejet, souffrance, mort… Mais il l’a aussi médité comme un plan céleste, et il le livre comme tel. Par voie de conséquence, il parle lui aussi de lui-même, désormais, dans son enseignement, mais uniquement sous ce jour. Et ce faisant, il invite ses disciples à en faire autant. Il ne s’annonce pas lui-même, mais il annonce le plan céleste, qui l’inclut. Et Marc, comme tous les disciples, est très frappé de l’extraordinaire [parrèssia], liberté, avec laquelle Jésus parle de telles choses. Il s’agit tout de même de l’issue de sa mission, et il s’agit… d’un échec retentissant et sanglant ! Suite à la demande des Pharisiens, pour qui il est manifestement l’obstacle au message il en est venu à se demander s’il ne vaudrait pas mieux qu’il s’efface, pour que passe le message. Il trouve maintenant dans Isaïe la figure de celui qui précisément s’efface, est supprimé, pour accomplir sa mission de médiateur de salut. Il se l’applique à lui-même : ce qui est ébauché dans le Second Isaïe ressemble trop à ce qui est prévisible dans son propre devenir.
Une note au passage : les historiens semblent s’accorder que la tout première prédication chrétienne a beaucoup pivoté autour de cette figure du Serviteur, et même à travers le jeu de mots « Chrestos-Christos ». Marc est sans doute un témoin de cette annonce, avec l’idée de la rattacher à Jésus lui-même.
« Et après l’avoir pris à part, Pierre commença à lui faire reproche. » Jésus n’annonce pas un succès, il dit ouvertement, avec une étonnante liberté, que tout va mal finir. Ce n’est pas très mobilisateur pour les Douze, apparemment. Et Pierre, qui vient de se distinguer, se sent manifestement porté à être porte-parole, quoiqu’il ait reçu avant tout l’injonction de se taire. Il prend Jésus à part, peut-être pour lui rendre moins difficile d’entendre ce qui va lui être dit, et lui « fait reproche« . On comprend aisément quel reproche : celui de dire (inconsidérément ?) des choses qui découragent, qui démobilisent. Allons, « ça va aller » ! Ne regardons pas les choses avec réalisme mais avec optimisme !
« Mais lui se retourna et voyant ses disciples il fit reproche à Pierre et dit : Passe derrière-moi, satan, parce que tu ne sens pas les choses du dieu mais celles des hommes. » Jésus est certes pris à part par Pierre, mais lui ne se laisse pas prendre par cette mise à part. Il ne se détache pas de l’ensemble des disciples, il se retourne pour les voir. Sa réaction est mise par Marc en lien avec tous : pas de « petits arrangements entre amis ». Et il retourne entièrement la situation, Marc emploie pour Jésus exactement le verbe qu’il avait employé pour Pierre, « faire reproche« . Mais cette fois, il nous donne le contenu, qui est violent. « Passe derrière-moi« , est mot pour mot la locution de l’appel initial lancé à André et Pierre (Mc.1,17), un rappel donc à sa condition de disciple ! Certes, il les a aussi fait conseillers, mais ils n’en restent pas moins disciples : c’est lui le Maître, le décideur. Eux marchent avec lui, mais aussi derrière lui. L’oublier, ce serait se laisser gagner en quelque manière par le « levain des Pharisiens et d’Hérode » dont ils les a appelé à se défier.
Et puis il l’appelle « satan« , celui dans la puissance duquel les scribes l’accusaient paradoxalement de chasser les démons (Mc.3,23), celui aussi qui vient enlever la parole semée, de sorte qu’elle ne prendra jamais racine ni ne grandira (cf. Mc.4,15). Celui aussi qui dès l’origine le tente dans l’accomplissement de sa mission (Mc.1,13). Autrement, dans ce petit évènement, l’invitation faite par Pierre de changer de discours, Jésus voit une vraie tentation, une stratégie puissante qui le ferait dévier de sa mission. C’est dire s’il est désormais convaincu que ce qu’il annonce très librement et ouvertement dessine clairement la forme définitive de sa mission. C’est dire aussi à tous les disciples qu’ils peuvent être aussi de vrais adversaires de Jésus, et en particulier quand ils n’acceptent pas que la forme concrète de la mission (partagée) soit conclue par l’échec, la souffrance, la mort, la condamnation (mais à des conditions bien précises, pas par délire de persécution ni par entêtement psycho-rigide).
Ce qui est reproché ouvertement à Pierre, et à travers lui à tout disciple, c’est de ne pas « sentir les choses » comme le dieu, mais plutôt comme « les hommes ». Pour le Jésus de Marc, les choses se lisent dans les prophètes, la réalité se déchiffre en cherchant dans les Ecritures et en comprenant comment ce qu’elles disent s’accordent avec le présent. La manière de Pierre a deux défauts : elle ne fait pas référence aux Ecritures, et elle refuse en même temps un aspect de la réalité (l’opposition des Pharisiens et les conséquences qu’elles vont entraîner), que Jésus, lui, a déchiffré et accepté. On ne saurait suivre authentiquement Jésus, encore moins partager sa mission, sans accepter la réalité comme elle se présente, y compris dans ce qu’elle a de plus difficile, et chercher en même temps dans les Ecritures comment le dieu invite à vivre cette vie avec ses difficultés. « Faire du positif » (« mais regardez quand même tout ce qui se passe de bien ! », « mais ça va bien sa passer! ») n’est pas un acte de foi, c’est se fabriquer un Jésus à son idée. C’est se faire son adversaire. On voit les conséquences très actuelles par exemple avec l’Abbé Pierre : ceux qui savaient qui il était en réalité ne l’ont pas exclu, il « faisait aussi du bien ». On aurait pu se demander dans quel but ; soupçonner avec quelle manipulation générale aussi bien des gens que des autorités… Regarder la réalité entière et accepter l’échec, ou le discrédit, c’est autre chose : en l’occurrence, ç’eût conduit à mettre hors-jeu un tel prédateur…
27 Jésus s’en alla, ainsi que ses disciples, vers les villages situés aux environs de Césarée-de-Philippe. Chemin faisant, il interrogeait ses disciples : « Au dire des gens, qui suis-je ? » 28 Ils lui répondirent : « Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres, un des prophètes. » 29 Et lui les interrogeait : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Pierre, prenant la parole, lui dit : « Tu es le Christ. » 30 Alors, il leur défendit vivement de parler de lui à personne.
« Et Jésus s’en alla, et ses disciples aussi, dans les villages de Césarée de Philippe » Tout donnait jusqu’à présent l’apparence d’une large boucle « hors-frontières », puis d’un retour vers la zone de départ. Mais voilà qu’après un retour au nord du lac à Bethsaïde, c’est-à-dire toujours hors de la juridiction d’Hérode, le groupe remonte plein nord, vers la capitale de la Trachonitide gouvernée par Philippe. Le verbe choisi par Marc, que j’ai traduit par « s’en alla« , a cette nuance de quitter un zone. Jésus aurait-il donc changé d’avis ? Son projet de revenir, après avoir pris de la distance en « terre païenne », a-t-il été contrarié, et par quoi ?
Il me semble que la rencontre-éclair avec les Pharisiens a pu être déterminante. C’est à sa suite que Jésus médite, dans le bateau, sur les motivations des Pharisiens et celles d’Hérode. Il a tout de même été mis en demeure de prouver, à qui n’avait manifestement pas envie d’être facilement convaincu, de quelle autorité il se réclamait : cela montre bien où en sont ces deux groupes d’adversaires à son égard. Ils sont dans une lutte de pouvoir. Ils voient eux aussi l’impact croissant de Jésus sur le peuple, et ils estiment, eux, que tout ce qu’il gagne en autorité sur le peuple, il le leur prend à eux. Il est vrai qu’il ne mâche pas ses mots avec eux. Toutefois, nous n’avons jamais senti qu’il cherchait à les déprécier systématiquement aux yeux du peuple : il cherche plutôt à les faire réfléchir, changer de point de vue. Et quand il s’adresse à la foule en contradiction avec l’avis des Pharisiens, c’est sans nommer ces derniers, sans se situer dans la confrontation.
Mais il ne peut pas ne pas avoir compris que, de leur côté, ils le poursuivaient désormais et cherchaient à l’atteindre. Il a choisi de ne pas leur répondre, de leur opposer une fin de non-recevoir, mais il est clair aussi que s’il ne fait pas contre eux la preuve de son authenticité de messager, il va au contraire être poursuivi comme « faux-prophète ». Cette remontée vers le nord a tout d’une nouvelle prise de distance, voire d’une fuite. Du reste, il ne va pas à la grande ville de Césarée, centre d’un pouvoir tenu par un parent d’Hérode, mais il reste dans les villages alentour.
« et pendant le chemin, il interrogeait [consultait] les disciples en leur disant : … » On a vu Jésus méditer la rencontre des Pharisiens, dans le bateau : on le voit maintenant méditer encore les choses en marchant. Et il arrive à ce point de ses réflexions où il a besoin aussi de l’avis des Douze. Le verbe choisi par Marc peut vouloir dire autant « interroger » que « consulter« , c’est dire s’il ne les questionne pas pour voir où ils en sont, pour les jauger, mais bien pour recueillir leur avis, pour avoir leur écho, leur point de vue. C’est une petite révolution : le disciple est normalement « celui qui écoute », voilà qu’il peut être aussi « celui qui est écouté ». Il devient un « conseiller ». Le Jésus de Marc, à ce point, est un Jésus qui réfléchit beaucoup sur ce qui est en train de se passer, sur ce qui est en train de changer. C’est aussi un Jésus qui ne décide pas sans écouter, qui accorde une estime réelle à ceux qui l’entourent. Et que demande-t-il ?
« Qui les être humains me disent-ils être ? » La question est centrée sur lui-même, voilà qui est très étonnant au regard de tout ce que nous avons vu précédemment ! D’où vient une telle préoccupation, chez celui qui jusqu’à présent s’est toujours montré, et jusque dans le détail, tout entier tourné vers la manifestation du dieu venant à la rencontre de son peuple qui le cherche ? D’où vient cette question ? Il me semble qu’elle vient de la question des Pharisiens, de leur « demande de signe ». Car cette demande de signe centre les choses sur Jésus, comme si le problème pour eux était désormais moins le fond de son message que l’authenticité ou non du messager. Ils ne veulent pas de lui comme messager. Et on comprend que, pour Jésus, ce soit une conclusion tout-à-fait bouleversante : en prendre conscience, c’est forcément se demander s’il ne vaudrait pas mieux qu’il s’efface, pour que passe le message. Mais les Pharisiens sont-ils les seuls pour qui il fait difficulté ? Comment les autres, la plupart des gens, l’envisagent-ils ? C’est-à-dire : quel visage lui donnent-ils, ou de quoi ou de qui est-il pour eux le visage ? Les Douze entendent forcément des choses qui ne parviennent pas à ses propres oreilles, autant leur demander, pourvu qu’ils répondent en toute franchise…
« Eux lui dirent en rapportant « Jean-Baptiste », et d’autres « Elie », d’autres encore « un des prophètes« . Voilà les propos qui courent parmi « les gens », dans la foule ou peut-être au-delà. Jésus est assimilé à Jean-Baptiste : Marc nous a dit qu’il était mort. Mais pour Hérode, et peut-être pour d’autres aussi, il est Jean-Baptiste toujours vivant ou rendu à la vie (cf.Mc.6,14-16). Assimiler Jésus à Jean-Baptiste, c’est placer Jésus dans le droit fil de la prédication récente et revigorante de cette voix du désert, c’est saisir chez Jésus ce projet fondamental de réveiller le peuple du dieu et le préparer à la rencontre avec son dieu.
L’assimiler à Elie, c’est d’une autre portée. Le prophète Elie, dans la tradition juive, est un des deux [schaliah], un des deux ministres plénipotentiaires que le dieu s’est suscité (l’autre est Moïse) pour se constituer ou se reconstituer un peuple. Ce statut comporte une véritable délégation de pouvoir : ceux qui en sont investis peuvent prendre des décisions qui engagent le dieu lui-même, et auxquelles il se tiendra. Dans cette même tradition Juive, Elie est celui qui, monté au ciel dans un char de feu, doit en revenir aux temps ultimes pour la dernière préparation du peuple à la rencontre finale (Marc y fait d’ailleurs allusion un peu plus loin, Mc.9,11). Assimiler Jésus à Elie, c’est lui donner un statut très unique et c’est aussi en faire le personnage déterminant et ultime d’une rencontre imminente et définitive avec le dieu.
L’assimiler à l’un des prophètes, enfin, c’est un statut moindre que les précédents, mais c’est tout de même le ranger avec ceux qui sont authentiquement envoyés pour porter la parole du dieu à son peuple. Dans tous les cas, on voit que ce qui coure dans le peuple, c’est une authenticité reconnue de Jésus. « Les gens », comme on dit, ne sont pas du tout dans la défiance que manifestent les Pharisiens.
« Et lui leur demanda : « Mais vous, qui me dites-vous être ? » Se distinguant, Pierre lui dit : « Tu es le messie. » Et voilà que la question leur est renvoyée : posée aux Douze, elle revêt un double sens. Elle veut éclaircir, là aussi, ce que ses plus proches collaborateurs pensent, sont-ils eux aussi dans la même défiance que les Pharisiens, ou peut-être dans une sorte « d’entre-deux » ? Eux qui sont avec Jésus quasiment sans interruption, quelle image se font-ils de lui au long des jours ? Mais poser la question aux Douze, à ceux qui sont associés à Jésus dans l’annonce et portent avec lui au plus près sa mission-même, c’est aussi leur demander ce que eux disent de lui dans leur annonce, si jamais ils en parlent. Lui, ne parle pas de lui ; mais eux, parlent-ils de lui ? Y a-t-il -cela n’aurait rien d’étonnant- cette différence entre eux et lui dans la mission ?
Pierre « répond« , mais Pierre aussi « se distingue » : le verbe a les deux sens, plus d’ailleurs le second sens que le premier. Et il répond une phrase-choc, « tu es le Messie« , ou « tu es le Christ« . L’hébreu [messiah], comme le grec [khristôs], disent l’un et l’autre « celui-qui-a-reçu-l’onction », allusion au roi David en tout premier lieu. C’est la même chose, mais les implicites sont différents.
« Tu es le Messie« , en reprenant l’hébreu, évoque toute une ligne d’attente que l’on appelle le « messianisme », qui fonde l’espoir de salut du peuple d’Israël sur la résurgence d’un personnage dans la ligne dynastique éteinte de David. Un jour viendra où surgira un homme qui sera « de la maison de David », suscité par le dieu, et qui sera le sauveur de son peuple grâce à son action politique : il reprendra le pouvoir, il restaurera la place du peuple d’Israël parmi les nations en même temps qu’il en restaurera la grandeur et la « pureté » sur le plan religieux. Le « salut » sera le résultat de la politique (des « messianismes » ont toujours cours, soit dit en passant : en France, il n’est que de regarder quelques sites de mouvements de droite extrême !). Avec cette affirmation, ainsi traduite, Pierre ouvre la porte à tout cela.
Mais « Tu es le Christ« , en reprenant le grec, me semble faire une claire référence à la prédication et à la pensée de Paul de Tarse. Pour Paul, affirmer Jésus « Christ« , c’est confesser le cœur de la foi. C’est, me semble-t-il, le centre de toute sa proclamation. Marc, ou Jean-Marc, a été longtemps un compagnon de Paul, il connaît la densité de contenu que revêt chez le converti de Damas cette formule. Or Paul et Marc se sont quittés fâchés, voici comment les Actes des Apôtres racontent la chose : « Quelque temps après, Paul dit à Barnabé : « Retournons donc visiter les frères en chacune des villes où nous avons annoncé la parole du Seigneur, pour voir où ils en sont. » Barnabé voulait emmener aussi Jean appelé Marc. Mais Paul n’était pas d’avis d’emmener cet homme, qui les avait quittés à partir de la Pamphylie et ne les avait plus accompagnés dans leur tâche. L’exaspération devint telle qu’ils se séparèrent l’un de l’autre. Barnabé emmena Marc et s’embarqua pour Chypre. Paul, lui, choisit pour compagnon Silas et s’en alla, remis par les frères à la grâce du Seigneur. » (Ac.15,37-40). Paul est toujours d’un tempérament plutôt violent, et on le voit ici à ce point rebuté par Marc qu’il préfère même se séparer de Barnabé avec lequel il a jusqu’à présent mené toutes les missions. Le reproche qu’il lui fait, paraît bien mince : la Pamphilie, c’était la toute dernière étape du voyage précédent, où il ne se passe plus rien de significatif pour l’auteur de Actes. Du reste, la dispute devient vite une dispute Paul-Barnabé, et le résultat ce sont les missions toutes personnelles que Paul va désormais mener, avec cette bannière « Jésus est le Christ« . Pour Marc, mettre cette formule dans la bouche de Pierre, c’est surtout mettre cette formule sous le jugement de Jésus, me semble-t-il !
« Et il leur fit reproche afin qu’ils ne disent rien à son sujet. » On voit que Jésus n’approuve pas qu’on parle de lui. Il veut que l’annonce se fasse comme il la fait, il ne veut pas devenir le centre de la prédication. L’implication politique du « Messie » est on-ne-peut-plus redoutable, parce qu’elle ouvre directement à l’affrontement avec Hérode, mais aussi risque de susciter des activistes, tels qu’il n’en veut pas du tout. Mais dans le principe même, il y a pour Marc un désaveu d’une annonce centrée sur Jésus. Jésus est celui qui annonce, il est le modèle et le paradigme du disciple, mais il est celui qui s’efface devant le message. Il a refusé un « signe » aux Pharisiens, justement pour ne pas entrer dans cette ambiguïté d’être lui aussi objet du message. Marc, quand il écrit, est dans cette période première de la première Eglise, et il connaît les différentes approches de la mission continuée de Jésus. Son choix à lui, c’est qu’on « ne dise rien à son sujet« , mais qu’on reste sur la rencontre du dieu avec son peuple qui le cherche.
Jésus et ses disciples arrivent à Bethsaïde. Des gens lui amènent un aveugle et le supplient de le toucher. Jésus prit l’aveugle par la main et le conduisit hors du village. Il lui mit de la salive sur les yeux et lui imposa les mains. Il lui demandait : « Aperçois-tu quelque chose ? » Levant les yeux, l’homme disait : « J’aperçois les gens : ils ressemblent à des arbres que je vois marcher. » Puis Jésus, de nouveau, imposa les mains sur les yeux de l’homme ; celui-ci se mit à voir normalement, il se trouva guéri, et il distinguait tout avec netteté. Jésus le renvoya dans sa maison en disant : « Ne rentre même pas dans le village. »
« Et il arrivèrent dans Bethsaïde. » Bethsaïde est tout-à-fait au nord de la Mer de Galilée : officiellement, on est toujours dans la Trachonitide, gouvernée par Philippe, et non dans la Galilée, gouvernée par Hérode Antipas. Jésus prolonge décidément sa présence « hors-frontières ».
« Et ils lui amènent un aveugle et le supplient afin qu’il le touche. » Voici un schéma et une expression qui ressemblent à s’y méprendre à l’épisode de la guérison du sourd mal-parlant, épisode qui faisait suite à la rencontre, inaugurale en terre « étrangère », avec la femme Syro-phénicienne. Dans les deux cas, « on » lui amène quelqu’un, on le prie de lui « imposer la main« , il le « prend à part« , il fait des gestes inattendus. Il y a cependant une différence fort grande, qu’il ne faudrait pas passer sous silence : là, il s’agissait du sens de l’ouïe, ici il s’agit de celui de la vue. L’absence de l’ouïe empêchait d’entendre la parole, et donc d’y adhérer. Celle de la vue, non. Aussi bien , dans la guérison précédente, les gestes de Jésus pouvaient bien être assimilés à un langage, une manière d’entrer malgré tout en communication. Mais ici, alors que l’aveugle est tout-à-fait capable de parler, il ne demande apparemment rien. Et Jésus ne semble pas s’adresser à lui préalablement…
En effet, « Et après avoir pris la main de l’aveugle, il l’emporte hors du village, et après avoir craché dans ses yeux [ses regards], il lui impose les mains en l’interrogeant : « vois-tu quelque chose ? » Et levant le regard il dit : « Je vois des êtres humains : j’observe comme des arbres en train de marcher. » Que l’aveugle soit pris par la main ne nous étonnera pas. Qu’il soit tiré à part, nous en avons maintenant presque l’habitude (sinon qu’il est toujours bon de ne s’habituer à rien, si cela signifie devenir blasé : pourvu que nous gardions intacte notre capacité d’émerveillement !) : Jésus n’aime pas le spectaculaire et sait l’éviter en permanence, et cette fois encore. Mais Marc dit bien qu’il « l’emporte hors« , non qu’il l’emmène : c’est le verbe [ekféroo] qui est utilisé, et qui désigne bien l’action de porter un objet en dehors d’un lieu. Ne serait-ce pas là une conséquence du fait que l’aveugle n’a rien demandé lui-même, alors qu’il en était capable ? On dirait en effet que Jésus le traite comme l’objet dont l’homme a choisi l’attitude, en renonçant à exprimer sa volonté.
Et puis il le traite un peu comme il l’avait fait du sourd mal-parlant : à celui-là, il avait mis les doigts dans les oreilles, un geste qui les obstruait un peu plus (même si nous avons cru comprendre qu’il s’agissait peut-être plutôt d’une sorte de langage) ; à celui-ci, il crache dans les yeux, ou dans les regards (le mot grec ici n’est pas le même que celui qui va intervenir à peine plus loin), geste qui, lui aussi, obstrue la vision ! Cracher n’est pas forcément synonyme de mépris, comme chez nous aujourd’hui : c’est souvent un signe d’attestation, d’engagement (comme pour le fameux « juré-craché »). Et puis il lui impose les mains, comme l’avaient demandé ceux qui avaient conduit l’aveugle à Jésus : je ne sais pas s’il faut imaginer un geste quasi-liturgique (d’aujourd’hui, là encore…) de mains étendues au-dessus de la tête de la personne, ou plus simplement de mains posées sur les yeux. J’avoue pencher pour cette second hypothèse, qui renforce encore l’obstruction à la vue.
La question « vois-tu quelque chose ? » a dès lors quelque chose de presque ironique, de provocant en tous cas. Celui qui n’a jusqu’à présent pas dit un mot va peut-être enfin dire quelque chose, exprimer quelque chose de son désir. On pourrait attendre un bougonnant : « Et comment voulez-vous que je voie quoi que ce soit, avec tout ce que vous faites ?! », qui manifesterait une défiance, ou une révolte, devant le traitement subi. En tous cas, un non-consentement. Mais ce qui est obtenu est au contraire la manifestation d’un désir : « Je vois des êtres humains : j’observe comme des arbres en train de marcher. » Notre aveugle essaye de voir, il cherche à voir. C’est même fort touchant : ce qu’il cherche à voir en tout premier, ce sont ses semblables, pas des objets ni des paysages. Et ce qu’il en décrit… me fait penser à des sculptures de Giacometti. Il ne perçoit pas encore le détail des formes, il perçoit des silhouettes, et surtout il perçoit le mouvement. Ce qu’il perçoit est presque abstrait, mais il a déjà saisi chez ses semblables -et peut-être chez lui-même- cette propension à changer, à avancer, à chercher, à être libres, et tout ce que la marche peut signifier.
« Ensuite il impose de nouveau les mains sur ses yeux, et il vit distinctement et fut rétabli et il percevait à nouveau tout de loin. » On dirait qu’il n’en fallait pas plus à Jésus pour aller plus loin, sûr qu’il est maintenant du désir de cet homme. Puisqu’il cherche à voir, il va voir. Les mains posées sur les yeux pour la seconde fois, et cet homme voit distinctement, il est « rétabli » et en regardant au loin il voit nettement. Ce que je trouve assez extraordinaire, dans la formulation de Marc, c’est qu’on ne sait pas qui fait quoi : les verbes sont bien à la troisième personne du singulier, mais le sujet n’en est pas clairement énoncé. En toute rigueur, ils devraient se rapporter au dernier sujet énoncé, et ce dernier c’est… l’aveugle ! Comme si cette seconde fois, c’était lui-même, l’aveugle, qui avait mis ses mains sur ses yeux et que sa vue était ainsi revenue ! Les traductions disent bien « puis, Jésus…« , mais ce n’est pas dans le texte, c’est une interprétation. Du reste, l’adverbe [paline], qui signifie de nouveau, signifie aussi bien « à l’inverse » ou « à son tour« . Alors si l’on traduit, comme on n’ose jamais le faire, « Ensuite il impose à son tour les mains sur ses yeux, et il vit distinctement et fut rétabli et il percevait à nouveau tout de loin », le sens est évident, et ne force en rien le texte. Lecteur, je te laisse juge.
« Et il le renvoya dans sa maison en disant : ne rentre même pas dans le village. » Le Maître, qui a éveillé son désir, et qui lui a permis de l’exprimer non seulement comme un désir de voir mais bien comme un désir de rencontre de ses semblables, l’a ainsi conduit à la guérison. Il le renvoie « dans sa maison » ou, peut-être plus justement étant donné ce que nous avons dit, « dans sa maisonnée« , il le rend aux siens, à ceux dont il cherche déjà les dynamismes. Avec une recommandation de ne pas rentrer au village : c’est étonnant, n’habite-t-il pas dans ce village ? Mais c’est comme s’il le pressait d’aller au bout de son désir de rencontre, de ne pas s’attarder à une quelconque ostentation. Aller droit à l’objet de son désir, c’est là que s’accomplit notre plein rétablissement.
Les disciples avaient oublié d’emporter des pains ; ils n’avaient qu’un seul pain avec eux dans la barque. Or Jésus leur faisait cette recommandation : « Attention ! Prenez garde au levain des pharisiens et au levain d’Hérode ! » Mais ils discutaient entre eux sur ce manque de pains. Jésus s’en rend compte et leur dit : « Pourquoi discutez-vous sur ce manque de pains ? Vous ne saisissez pas ? Vous ne comprenez pas encore ? Vous avez le cœur endurci ? Vous avez des yeux et vous ne voyez pas, vous avez des oreilles et vous n’entendez pas ! Vous ne vous rappelez pas ? Quand j’ai rompu les cinq pains pour cinq mille personnes, combien avez-vous ramassé de paniers pleins de morceaux ? » Ils lui répondirent : « Douze. – Et quand j’en ai rompu sept pour quatre mille, combien avez-vous rempli de corbeilles en ramassant les morceaux ? » Ils lui répondirent : « Sept. » Il leur disait : « Vous ne comprenez pas encore ? »
Et nous voici maintenant dans le bateau. Après la première multiplication des pains, Jésus avait renvoyé les Douze qui étaient partis en bateau puis, après avoir congédié les foules et passé une bonne partie de la nuit dans la montagne en prière, les avait rejoint dans leur bateau. Après cette deuxième multiplication des pains, nous sommes de nouveau en bateau : cela ne doit sans doute rien au hasard. En particulier, si le bateau avait été le lieu pour donner une leçon aux Douze après l’épisode des foules, on peut imaginer que ce sera de nouveau le cas ici.
« Et ils avaient oublié de prendre du pain et ils n’avaient qu’un seul pain avec eux dans le bateau. » La situation de la foule se reproduit, mais cette fois pour les seuls Douze. Je devrais dire treize, car Jésus est compris dans le « ils« , peut-être ? Pas de pain par suite d’un oubli : ils n’en ont qu’un, un reste sans doute. Cela dit, avec des marins-pêcheurs en mer, la situation n’est pas catastrophique, il y a de quoi s’en sortir. La situation n’est donc pas tout-à-fait la même, ce n’est pas une absence totale de ressource ou une disproportion manifeste entre celles-ci et le nombre de personne.
« Et il leur faisait des recommandations précises en disant : faites attention, ayez les yeux sur le levain des Pharisiens et le levain d’Hérode. » L’oubli de Jésus, s’il fait bien parti du « ils » qui ne se sont pas occupé des approvisionnements, ne paraît pas être un oubli de distraction, mais plutôt de préoccupation : il a tout autre chose en tête. Le verbe utilisé d’abord par Marc, que j’ai traduit « faisait des recommandationsprécises« , montre une intention toute concentrée sur un point, qui évacue sans nul doute, ou fait passer au second plan, tout ce qui n’est pas d’importance équivalente. Et Marc résume ces « recommandations précises » en une formule : « Faites attention, ayez les yeux sur le levain des Pharisiens et le levain d’Hérode.«
Nous voilà en présence d’une métaphore. Le levain, c’est une réalité vivante, une symbiose où se développe l’activité de micro-organismes et qui a pour résultat de propager la fermentation. Le « levain des Pharisiens » ou le « levain d’Hérode« , cela peut être celui dont ils disposent, mais aussi celui qu’ils constituent : et à tout prendre, la préoccupation de Jésus semble bien plutôt orienter vers ce second sens. Les Pharisiens d’une part, Hérode d’autre part, ont une activité comparable à une fermentation, capable de se propager à ceux avec qui ils sont en contact. Le levain, en soi, n’est pas une mauvaise chose : il permet au pain de lever, de former des alvéoles, il facilite l’apport de fer, zinc et magnésium à l’organisme. Il fonctionne dans le pain de manière semblable au passage du raisin au vin.
Oui, mais là, on a affaire à deux levains spéciaux, sur lesquels il appelle à « garder les yeux« , comme on surveille le lait sur le feu, pour éviter qu’il ne se passe quelque chose qui devienne vite hors de contrôle. De quoi peut-il bien s’agir ? Marc vient tout juste de nous donner à entendre une rencontre avec les Pharisiens : leur demande d’un « signe du ciel » est sans doute le manifeste de la fermentation en cours chez eux, de leur « levain« . Et les disciples pourraient se laisser gagner par cette fermentation-là, ils pourraient quitter la simplicité du cœur pour un jugement critique exigeant des preuves, mais cachant surtout une attitude intérieure de supériorité inébranlable. L’équilibre est difficile, entre l’exigence de rationalité, qui est une quête de la vérité, et l’attente de « preuves », qui inverse les rapports.
Si l’on parle d’amour, on voit tout de suite la différence : entre faire la lumière sur ce qui nous arrive quand on s’aime, ne serait-ce que pour chercher à mieux s’aimer, et exiger des « preuves », qui sont tout simplement impossibles. On ne pas donner de « preuves », car tout ce que l’on avancerait pourrait recevoir de l’autre une interprétation différente. Tout dépend de l’esprit avec lequel on regarde et on comprend. Quant au « levain d’Hérode« , la dernière fois que Marc a évoqué celui-là, c’était pour montrer à quelle impasse conduisait la quête incessante du pouvoir (cf. Le piège du pouvoir). Il est très intéressant que, s’adressant aux Douze, Jésus cherche à les prévenir contre cette double contamination de l’esprit de puissance, soit dans le domaine spirituel, soit dans le domaine social. Et tout aussi intéressant que Marc ait choisi de retenir cet enseignement, pour qu’il soit transmis à travers son témoignage : il a manifestement conscience de l’actualité de cette avertissement, une fois les disciples sans la présence perceptible de Jésus.
« Et il discutaient entre eux parce qu’ils n’avaient pas de pain. » Le contraste est fort, entre les préoccupations de Jésus d’une part, celles des Douze d’autre part. Lui les invite à une introspection, à une prise de conscience : jusqu’à quel point se laissent-ils envahir par les fermentations des Pharisiens ou d’Hérode ? Eux ont un problème de ravitaillement, et sont en train de « calculer » (le verbe peut aussi se traduire ainsi) comment ils vont faire, alors même qu’ils sont sur la mer et ne manquent sans doute pas de ressource halieutique…
« Et après s’en être rendu compte, il leur dit : pourquoi discutez-vous parce que vous n’avez pas de pain ? Vous n’avez pas de bon sens ni ne faites le rapprochement ? Vous avez le cœur sclérosé ? ayant des yeux vous ne voyez pas, et ayant des oreilles vous n’entendez pas ? » Le Maître se rend compte que ses disciples n’écoutent pas, autrement dit qu’en ce moment, ils ne sont pas ses disciples, ils ne se laissent ni former ni instruire par lui. Et il intervient sous mode de question. Il voulait qu’ils s’interrogeassent, il va les interroger. Le questionnement va venir, mais par une autre voie. La première question : « Pourquoi…« , c’est exactement le même mode de question qu’il avait fait aux Pharisiens, « Pourquoi cette engeance cherche-t-elle un signe ? » Dis-moi les questions qui sont les tiennes, je te dirai qui tu es : qu’est-ce qui fait que vous, les Douze, vous laissez habiter par cette préoccupation au sujet du pain ? Du disciple, il est attendu qu’il puisse nommer les mouvements intérieurs qui l’animent, quelle qu’en soit la nature. Il est attendu une conscience de ce que l’on vit, avec un recul sur soi.
Deuxième question : « Vous n’avez pas de bon sens ni ne faites le rapprochement ?« , elle porte sur la mémoire, ou peut-être l’attention, des Douze. Pour faire un rapprochement, il faut, à une réalité présente, rendre présente une autre réalité, que l’on tire du fond de soi. Il faut une présence d’esprit. Et manifestement, de cela, ils manquent. Du disciple, il est attendu qu’il garde vif le souvenir de ce qu’il a vécu, que sa présence au Maître passe et repasse dans son cœur ce par quoi il est passé en sa compagnie. La fidélité, c’est cela aussi : construire une histoire, activement. Et il n’y a pas de fidélité sans mémoire, sans conscience englobant le temps.
Troisième question : « Vous avez le cœur sclérosé ?« , elle interroge sur la souplesse intérieure. A vrai dire, le mot serait plutôt « encalminé« , « porose du cœur » : il supposerait que d’une part le muscle du cœur se calcifie, devienne osseux, que d’autre part sa densité s’amoindrisse par la formation d’alvéoles et par là se fragilise, devienne cassant. C’est le mot qu’il a déjà employé, quand après la première multiplication, il les a rejoints dans le bateau, la nuit. Si les Douze se révèlent incapables de faire appel à des souvenirs même récents pour en faire le rapprochement avec la situation qu’ils traversent, si leur cœur ne sait plus se recourber sur lui-même, c’est peut-être qu’il a perdu sa souplesse. Mais alors est-il encore bien vivant ? Du disciple, il est attendu qu’il ait un cœur jeune, souple, pas lassé ni blasé : un cœur capable d’accueillir la nouveauté, tout en la référant sans cesse à ce qui a déjà été vécu avec le Maître : soit pour l’éclairer, soit pour en déterminer le degré de nouveauté.
Quatrième question : « ayant des yeux vous ne voyez pas, et ayant des oreilles vous n’entendez pas ?« , c’est une citation d’Isaïe. Le Maître s’en est déjà servi (Mc.4,12) dans son explication de la parabole du semeur : mais alors, horreur !, c’était pour l’appliquer précisément aux Pharisiens, qui étaient « ceux du dehors« , à qui « tout arrive en parabole » et qui ne perçoivent pas « les mystères du royaume du dieu« . Faute des éléments précédemment requis, les Douze seraient-ils devenus eux aussi « ceux du dehors« , et le manque de pain leur arriverait-il « en parabole » ? L’évènement les prend de court, et les préoccupe, parce qu’ils ne savent pas quoi en faire, comment l’interpréter, comment y réagir. Jésus voulait les prévenir de ne pas se laisser contaminer par la fermentation des Pharisiens, et voilà qu’elle les a peut-être gagnés !
« Et vous ne vous souvenez pas, quand j’ai rompu les cinq pains pour les cinq mille, combien avez-vous ramassé de paniers pleins ? » Ils lui dirent : « douze ». « Et les sept pour les quatre mille, combien avez-vous ramassé de corbeilles à pain pleines ? » Et ils dirent : « Sept ». Et il leur dit : « Vous ne faites pas le rapprochement ? » Le bon Maître fait lui même le rapprochement qu’ils ne sont plus en mesure de faire. Il leur parle des deux multiplications. Il leur fait voir qu’à chaque fois il y a eu du surplus, sous-entendu : pour eux. Car leur rôle était de distribuer les pains aux foules, donc les surplus étaient la part à eux destinée. A chaque fois, il y a eu proportion dans la disproportion, surabondance dans l’abondance : Douze paniers pleins pour les Douze, la première fois, soit l’assurance qu’ils étaient chacun comptés. Sept paniers, la deuxième fois, un panier entier pour un pain dont ils disposaient, soit le signe qu’ils étaient aussi destinataires de la surabondance. Mais Jésus s’est contenté de jouer le rôle de mémoire, il ne va pas plus loin, et finit sur une question : à eux de « faire le rapprochement« , de tirer les leçons apaisantes et sources d’une action de grâce de la situation passée comme de la situation présente, les leçons d’où ils tireront la manière de réagir.
Finalement, c’est a posteriori que s’explique l’insertion par Marc de l’épisode-éclair de la visite des Pharisiens. Si suite à la première multiplication des pains, le bateau avait été le lieu d’un retour sur les tensions qui avaient animé les Douze à l’égard de la foule, et un rappel de la confiance en lui, essentiel pour partager sa propre mission, suite à la deuxième -où les choses se sont mieux passées-, le bateau est le lieu d’un avertissement : les Douze doivent s’apercevoir, non pas des biais du cœur qui pourraient les gagner, mais de ceux qui les ont effectivement contaminés ! Les Pharisiens, Hérode, ne sont pas tant des adversaires que des personnages à étudier attentivement pour, dans un retour sur soi constant de disciple, vérifier à quel point on s’est laissé gagner par leur attitude, et y réagir.
Les pharisiens survinrent et se mirent à discuter avec Jésus ; pour le mettre à l’épreuve, ils cherchaient à obtenir de lui un signe venant du ciel. Jésus soupira au plus profond de lui-même et dit : « Pourquoi cette génération cherche-t-elle un signe ? Amen, je vous le déclare : aucun signe ne sera donné à cette génération. » Puis il les quitta, remonta en barque, et il partit vers l’autre rive.
On sait que Jésus est parti rapidement après avoir renvoyé la foule, mais on ne sait pas exactement où il s’est rendu, ni même si « la partie de Dalmanoutha » désigne un lieu ou tout autre chose. Nous voilà maintenant avec un évènement assez bref, dans le récit de Marc, où les Pharisiens interviennent à nouveau : précédemment, Marc avait introduit une polémique avec les Pharisiens à la suite du mouvement général par lequel tous mettaient les malades partout sur le chemin de Jésus. Ici, il place leur intervention à la suite de la deuxième multiplication des pains. Leur intervention fait plutôt penser que Jésus est revenu « dans » les frontières, mais rien n’est vraiment dit, on reste dans la construction littéraire : Marc agence les évènements avec une idée en tête.
« Et les Pharisiens sortirent et commencèrent à discuter avec lui, cherchant [à obtenir] de lui un signe du ciel, le tentant. » Les Pharisiens, nous dit Marc, « sortent » : c’est peut-être l’indice que eux aussi viennent « hors-frontières », là où Jésus se trouverait encore. peut-être se trouvent-ils eux aussi entraînés loin de « chez eux », en tous cas il y a chez eux un changement de pied : là où ils se situaient en juges légitimes, exigeants, distribuant les bons ou les mauvais points, ils entrent maintenant en discussion. Le verbe grec, [sudzêtéoo] évoque l’idée de l’enquête, judiciaire éventuellement, menée à plusieurs : il ne s’agit pas de tout d’une discussion à bâtons rompus, mais plutôt d’un processus inquisitorial, d’un genre d’interrogatoire. Finies donc les observations étonnées ou indignées, un autre processus a commencé, et qui est celui de trouver la faute, ou la faille.
En particulier, il cherchent un « signe du ciel » : c’est une demande très significative. Dans les échanges précédents, Jésus a parlé à leur sujet à partir des Ecritures, avec une liberté et une autorité souveraine. Cela leur aura d’autant moins échappé, que ce sont eux qui, en général, adoptent cette posture. On imagine bien le processus dans leurs têtes : dans leur compréhension des choses, leur interprétation est légitime et même, est la seule légitime. La contester ne peut se faire qu’au nom du dieu lui-même : mais alors il faut attester de ce pouvoir, il faut que ce même dieu vienne attester lui-même, par un signe, par une intervention irréfutable, qu’en effet celui-ci parle en son nom. Et une telle attestation signifierait du même coup leur propre déchéance, puisqu’ils sont contredits. Et voilà leur demande : que Jésus produise l’équivalent de lettres de créance attestant que c’est bien au nom du dieu qu’il parle et agit.
Or une telle exigence est révélatrice, malgré eux, de deux choses. D’une part, ils demandent en fait une dispense d’adhésion. Car qui reçoit un tel signe ne peut que le recevoir pour ce qu’il est, avec sa force contraignante. Quand un chef d’Etat reçoit un nouvel ambassadeur, il peut penser ce qu’il veut de lui, ne pas l’apprécier, toujours est-il qu’il le reçoit en raison de son rôle ; et pas forcément parce que c’est l’ambassadeur d’une puissance amie, mais parce qu’il s’agit d’une puissance avec laquelle il est utile et nécessaire de traiter. Or on a bien vu jusqu’à présent que c’était précisément l’adhésion du cœur que voulait Jésus. Les Pharisiens, par leur demande même, la refusent.
Mais cela nous met d’autre part sur la piste de la deuxième chose que révèle leur demande : quand on reçoit un ambassadeur, quand on a besoin de lettres de créance, c’est qu’on est une puissance étrangère ! Leur demande de « signe venant du ciel » révèle, malgré eux, que les Pharisiens ne se situent pas du même royaume que le dieu dont ils se réclament pourtant. Les foules ont reconnu en Jésus celui que leur dieu envoie à leur rencontre, dans leur désir de revenir à lui. Mais les Pharisiens ne se situent pas ainsi, ils se situent à part : à part de la foule, mais à part aussi de ce même dieu.
Marc ajoute : « en tentant« . C’est la reprise du mot qu’il a employé dans l’épisode du désert, « …étant tenté par le satan… » (Mc.1,13) (pour une mise en situation commentée, voir Le retour du peuple). Par leur demande, les Pharisiens se situent bien comme des adversaires, ils se mettent plutôt du côté du satan, dont l’action vise à faire dévier Jésus de sa mission et de ses objectifs, mais qui finalement voit son pouvoir se briser sur Jésus. Par cette simple mention, donc, Marc émet sur la demande des Pharisiens un commentaire très puissant, les confirmant comme des adversaires, mais aussi montrant comment le satan réalise la fameuse « tentation » dont il est question dès le départ. Celle-ci n’est pas une épreuve initiale, une sorte de bizutage, qui, une fois passée, est définitivement dépassée : c’est plutôt une réalité qui marque le ministère entier de Jésus, et qui en est une des couleurs, affleurant plus ou moins suivant les situations.
Ici, répondre à leur demande serait vraiment dévier, se serait consentir au positionnement pris par les Pharisiens, consentir à ce qu’ils soient des « étrangers » au royaume, renoncer à les faire eux aussi revenir vers leur dieu. Et puis pour Jésus, ce serait abuser de sa puissance, en contraignant le dieu à se manifester. Ce dieu a pris une fois l’initiative de se manifester, à son baptême : il est libre de recommencer quand il veut ; mais Jésus se garde bien de l’y contraindre, voire de l’y inviter. Cela lui appartient entièrement, et il n’a pas même à l’en prier : lui sait si c’est opportun ou pas, et quand. Mais en disant cela, j’anticipe sur la réponse de Jésus : quelle est-elle ? « Et après avoir poussé un grondement profond par son esprit, il dit : … » La première réaction de Jésus n’est pas verbale, il s’agit d’un grondement sourd et profond, d’un mot qui n’évoque ni les larmes ni les gémissements de souffrance ou de pitié, mais bien le grondement de la mer. Il s’agit du son profond d’un mouvement puissant qui est lui aussi profond. Au désert, lieu où il est également tenté, Jésus a été poussé, « expulsé« , par son esprit. Et c’est sans doute le même ici, qui manifeste. Nous sommes dans le mouvement profond et initial de Jésus, il est ramené par la demande des Pharisiens aux fondements mêmes de sa mission, il est comme mis à nu par elle.
Et dans ce ressourcement profond, que dit-il ? « Pourquoi cette engeance cherche-t-elle un signe ? amen je vous dis, on verra bien si à cette engeance est donné un signe. » Il ne consent pas à « donner un signe », il ne va même pas le demander : « on verra bien… » Cela ne dépend que de la décision souveraine du dieu auquel il rend témoignage, dont il porte la parole. Mais Jésus voit là une limite à sa mission, qu’il ne franchira pas. Il a bien compris tout l’enjeu de la question des Pharisiens, mais aussi tout l’arrière-fond sur laquelle elle se déploie. Il a bien conscience qu’en ne produisant pas l’accréditation qu’ils exigent, il va faciliter chez eux la conclusion selon laquelle il n’est pas « authentique ». Leur demande est certes profondément fausse, mais c’est ce qu’ils refusent de voir. Ils sont dans une logique désormais de concurrence : c’est lui ou eux. Si l’un est authentique, l’autre ne l’est pas. Alors la seule question qu’il leur renvoie, c’est un « pourquoi ? » : une invitation à réfléchir. Quel est le sens de votre question ? Quel « signe » serait pour vous crédible ? A partir de quand vous déclarerez-vous satisfaits ou convaincus ? Et l’on se doute déjà qu’à cette dernière question, il sera très difficile d’avoir une réponse. Quand on se croit légitime pour juger de ce qui vient authentiquement du dieu, ou pas, comment même ce dernier pourrait-il vous convaincre ?
« Et il les laisse, s’embarque à nouveau et part pour l’autre rive. » La discussion a tourné court : d’ailleurs, il n’y a pas eu de discussion, pas d’entrée en débat. Face à ces inquisiteurs, il n’y a rien à déclarer, car il est impossible de rien prouver, de rien produire qui convainque. Et voilà Jésus et ses disciples qui remontent en bateau et partent cette fois-ci pour la rive d’en face. La suite du texte va les voir arriver à Bethsaïde, ce qui accrédite l’interprétation que tout ceci se passe encore dans le territoire « hors-frontières » de la Décapole. Quel était le but de Marc en insérant ici cet épisode ? Il me semble qu’à ce stade, on ne le voit pas. En tous cas, je ne le vois pas. Mais peut-être la suite nous éclairera-t-elle ?…