Deuxième chance (Mc.8,1-10)

En ces jours-là, comme il y avait de nouveau une grande foule, et que les gens n’avaient rien à manger, Jésus appelle à lui ses disciples et leur dit : « J’ai de la compassion pour cette foule, car depuis trois jours déjà ils restent auprès de moi, et n’ont rien à manger. Si je les renvoie chez eux à jeun, ils vont défaillir en chemin, et certains d’entre eux sont venus de loin. » Ses disciples lui répondirent : « Où donc pourra-t-on trouver du pain pour les rassasier ici, dans le désert ? » Il leur demanda : « Combien de pains avez-vous ? » Ils lui dirent : « Sept. » Alors il ordonna à la foule de s’asseoir par terre. Puis, prenant les sept pains et rendant grâce, il les rompit, et il les donnait à ses disciples pour que ceux-ci les distribuent ; et ils les distribuèrent à la foule. Ils avaient aussi quelques petits poissons, que Jésus bénit et fit aussi distribuer. Les gens mangèrent et furent rassasiés. On ramassa les morceaux qui restaient : cela faisait sept corbeilles. Or, ils étaient environ quatre mille. Puis Jésus les renvoya. Aussitôt, montant dans la barque avec ses disciples, il alla dans la région de Dalmanoutha.

Cette fois, il n’y a pas de lien apparent, narratif, entre notre épisode et le précédent. Un simple « en ces jours-là… » coud cette pièce au tissu précédent. On est donc sensément toujours dans la Décapole, hors-frontière du « peuple d’Israël ». Mais il faudra se demander pourquoi Marc a cousu cette pièce ici.

Et que se passe-t-il ? On ne peut se retenir d’une impression de déjà-vu : quoi ! Une autre multiplication des pains ? Eh bien oui. A nous de ne pas céder à cette première impression, à renouveler notre attention, pour voir justement si c’est une redite ou bien autre chose. « De nouveau, il y avait une foule nombreuse et qui n’avait pas de quoi manger,… » Ce « de nouveau » résonne avec notre impression de répétition : c’est bien une répétition, il y a bien la même chose qui arrive. Mais cette fois, les circonstances qui font advenir la situation ne nous sont pas connues, il n’est pas question de vouloir se retirer de la foule, de quitter la rive en bateau, d’être deviné puis précédé par la foule. Nous avons juste les faits : la foule, et rien à manger. Et cela même est un indice : c’est comme si Jésus « rejouait » cette partie mettant en relation la foule, les Douze et lui-même. Quel autre but, sinon de former ? La répétition n’est-elle pas le moyen privilégié de la pédagogie ? Du point de vue de la relation entre les Douze et la foule, les choses ne s’étaient pas vraiment bien passées la fois précédente. Il n’est dès lors pas si étonnant qu’après un temps de formation, les choses soient reprises…

« après avoir appelé à lui les disciples il leur dit : « je suis pris aux tripes par la foule, parce qu’ils demeurent auprès de moi depuis trois jours déjà et ils n’ont pas de quoi manger. Et si je les renvoie à jeun dans leur maison, ils seront épuisés en chemin ; et certains d’entre eux sont venus de loin. » Longue explication de Jésus à ses disciples (rappelons-nous que, chez Marc, la terminologie des « Douze » ou des « disciples » n’est pas aussi tranchée que chez d’autres évangélistes), qui contraste avec la première multiplication des pains : alors, c’étaient les Douze qui avaient eu l’initiative, en venant demander (enjoindre ?) à Jésus de renvoyer la foule. Maintenant, c’est lui qui prend l’initiative de leur parler.

Il leur dit d’abord son état intérieur, il est « pris aux tripes« , il est profondément remué par la foule. Et il en explicite les raisons : cela fait « trois jours » entiers qu’ils sont là, qu’ils ne le quittent pas : voilà un attachement extraordinaire. Car tous ces gens, on l’imagine très bien, ont aussi une vie, une famille, une activité : une telle présence n’est pas sans impact, elle n’a pas pu se faire sans délibération, sans renoncement, sans conscience de l’impact du choix fait. Mais peut-être aussi Jésus a-t-il conscience de sa responsabilité à ne pas rendre la vie impossible à tous ces gens, en les maintenant durablement loin de leur vie « normale » : même lui a conscience de sa contingence, et c’est extraordinaire ! Pour eux, il est « le plus important », puisqu’ils sont là depuis trois jours ! Mais pour lui, il est « un moment » ou « un aspect » de leur vie, pas le seul : et il est de sa responsabilité d’être aussi médiateur de leur vie quotidienne, de les y re-conduire et non de les en arracher. Il ne fait pas une secte, mais il veut les aider à vivre. Ce sens de la contingence est dans le fond essentiel pour ne pas virer à la secte.

Maintenant, un autre aspect des choses le « prend aux tripes » : c’est qu’ils en ont même oublié de manger, ou du moins ont-ils épuisé les moyens initiaux à ce sujet. Toujours le souci de les faire vivre : il ne s’agit pas que d’un souci exalté et hors-sol, comme si ses paroles étaient seules la vie, qu’elles suffisaient à tout. Non, ces personnes sont aussi des corps, et l’oublier serait les tuer. Même sa parole est contingente, elle n’est pas l’unique nécessaire. Dans notre condition humaine, beaucoup de choses sont nécessaires, et aucune ne l’est isolément. C’est un ensemble. Or il se souvient bien de la suggestion des disciples l’autre fois, qu’il les renvoie et qu’ils se débrouillent : mais là, ce n’est pas possible car ils vont forcément défaillir en chemin, d’autant que certains sont « venus de loin« .

Toutes ces paroles aux disciples sont bien faites pour leur partager la même compassion : le problème est posé à partir de la foule, et pour leur faire partager le même souci vital. Il ne s’agit pas d’engranger un succès de popularité, en mettant fin à un meeting qui fera date et dont on se reparlera longtemps : il s’agit de prendre soin des gens, tout au long et sans cesse, sans jamais quitter ce point de vue. Voilà qui fait école. Non pas délivrer une parole et laisser les gens se débrouiller avec, mais bien se mettre à leur place et prendre soin qu’ils vivent. Le cheminement de la parole en eux, par l’enseignement, le dialogue, etc., c’est une chose, mais ce n’est pas le tout ni l’unique aspect de la responsabilité qu’ils apprennent à partager avec Jésus. C’est le coeur de sa mission, mais ce n’est pas son tout.

La réponse des disciples est cette fois différente, ils ne prennent plus les choses comme une concurrence entre la foule et eux, mais ils partagent le point de vue : Et ses disciples lui répondirent : « A partir de quoi quelqu’un pourrait-il les rassasier ici de nourriture, dans le désert ? » On n’est plus dans la discussion sur la légitimité de cette préoccupation, la leçon a porté. Mais on est dans le « comment faire ? » Les disciples se révèlent plutôt démunis qu’autre chose, ne sachant pas comment s’y prendre : « à partir de quoi quelqu’un pourrait-il….?  » Pas de ressources sur place, le lieu est un « désert« . Mais on dirait, à cause de la forme de la question qu’ils posent (« à partir de quoi« ), qu’ils se souviennent eux aussi de la même situation, et que Jésus avait nourri la foule à partir des cinq pains et des deux poissons qu’ils y avaient trouvé après enquête. Ils savent ce dont est capable le Maître, mais il faut bien le point de départ…

Et il leur demanda : « combien avez-vous de pain ? « Ils dirent : « sept ». Le point de départ est tout trouvé. Et le Maître ose maintenant ce qu’il n’avait pas fait la première fois : les douze, souvenons-nous, s’étaient indignés de devoir payer eux-mêmes la nourriture de la foule, ils s’étaient situés en rivalité. Ce n’est plus le cas. Et là où la question avait invité à faire une enquête dans la foule, « combien y a-t-il de pains, allez voir« , la question a porté cette fois-ci directement sur eux « combien avez-vous de pain ? » Et leur réponse ne se fait d’ailleurs pas attendre, ils savent bien : « sept« 

« Et il ordonna à la foule de se coucher sur le sol « , car on mange à demi-couché, « et après avoir pris les sept pains, il les rompit en rendant grâce et les donna à ses disciples afin qu’ils distribuent, et ils distribuèrent à la foule. » Renouveau les Douze sont les intermédiaires, mais cette fois-ci confiants sans doute, car c’est la deuxième fois qu’ils sont témoins du même phénomène. Ils en sont même les seuls témoins, car cette fois-ci, comme les pains sont leurs, nul dans la foule ne peut remarquer avoir donné quelques pains et en voir affluer des centaines. La foule voit seulement des disciples aller auprès de Jésus, et leur apporter du pain. Ce n’est pas surprenant. D’autant qu’ils doivent sans doute d’abord, au bout de trois jours, goûter le bonheur de manger enfin un peu. Pour les disciples, ils sont placés comme la première fois, non pas en rivalité avec la foule mais à son service, ils sont aux premières loges pour voir les réactions (de toutes sortes : il n’est pas toujours facile d’aider, on peut être surpris par certaines réactions). Et c’est toujours le geste du partage qui produit la satiété : rompre pour partager, rompre pour donner, toujours une part pour chacun et finalement pour tous, jamais un entier.

« Et ils avaient quelques petits poissons : et en les bénissant il dit de les distribuer aussi. » Pas très étonnant pour des pêcheurs, ce que sont plusieurs des disciples. Il y avait avec les pains l’action de grâce, il y a avec les poissons la bénédiction. Je ne sais pas si Marc désigne deux réalités différentes, sans doute pas, car on sait assez la coutume juive de bénir le dieu avant le repas. Mais le choix de Marc est tout de même de désigner la même chose par deux noms, dont le premier, « action de grâce », souligne l’initiative du dieu à laquelle l’homme ne fait que répondre, devant laquelle il est comme « en retard »; et dont le deuxième, « bénédiction », souligne une parole suscitée en l’homme par le bienfait du dieu, une parole qui est tout ce qu’a l’homme pour répondre au don substantiel du dieu, une pauvre parole mais donnée et adressée.

« Et ils mangèrent et furent repus, et ils ramassèrent sept paniers de morceaux superflus. » Mission accomplie, les gens sont rassasiés, leur faim est éteinte. Mais il n’y a pas de superflu, on ramasse ce qui reste. Le don est bien plus important que le besoin : il y avait sept pains, on ramasse sept paniers de morceaux ! Mais l’homme est nourri, simplement. C’est comme pendant la marche au désert du premier peuple du dieu : le dieu pourvoit au nécessaire, mais ne verse pas dans le superflu, de sorte que son peuple apprenne à vivre de ce qu’il donne et expérimente la justesse et la constance de sa providence. De sorte aussi que le peuple ne verse pas dans le luxe et les débordements qu’entraîne tout superflu.

« Ils étaient environ quatre mille. Et il les renvoya. Et aussitôt, après être monté dans le bateau avec ses disciples, il alla dans la partie de Dalmanoutha. » La foule n’est pas estimée tout-à-fait aussi nombreuse que la première fois, elle reste une foule importante. Et puis ils sont renvoyés : on voit que Jésus avait bien le souci de ne pas les garder à l’écart de leur vie « normale ». Et il ne reste pas, car le risque existe bien qu’ils se rendent compte de ce qui vient de se passer, et que seuls savent les Douze. Jésus préfère partir sans tarder, par un autre moyen, en bateau. Il ne compte pas sur l’extraordinaire, il s’en méfie décidément comme de la peste. On peut dire en tous cas que les choses se sont mieux passées entre les Douze et la foule, et qu’ils ont mieux tenu leur place, grâce à quoi Jésus a pu opérer de manière plus voilée comme il aime le faire, pour que les projecteurs ne soient pas braqués sur le thaumaturge mais bien plutôt sur le dieu qui appelle à vivre et en donne les moyens. Ils ont fait des progrès.

Et puis Marc finit sur une indication dont on ne sait pas quoi faire, car on n’a aucune trace d’un lieu qui s’appellerait Dalmanoutha. S’agit-il bien d’un lieu, d’ailleurs ? Car il n’est pas question de la « région » de Dalmanoutha mais le mot [méros] signifie « partie, part, portion« , la partie d’une armée, ou une caste, ou encore la partie d’une charge : c’est plutôt avec une nuance politique ou institutionnelle que ce mot est employé. Alors ? Je n’en sais rien….

Les doigts dans les oreilles (Mc.7,31-37)

Jésus quitta le territoire de Tyr ; passant par Sidon, il prit la direction de la mer de Galilée et alla en plein territoire de la Décapole. Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler et supplient Jésus de poser la main sur lui. Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, avec sa salive, lui toucha la langue. Puis, les yeux levés au ciel, il soupira et lui dit : « Effata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi ! » Ses oreilles s’ouvrirent ; sa langue se délia, et il parlait correctement. Alors Jésus leur ordonna de n’en rien dire à personne ; mais plus il leur donnait cet ordre, plus ceux-ci le proclamaient. Extrêmement frappés, ils disaient : « Il a bien fait toutes choses : il fait entendre les sourds et parler les muets. »

L’épisode précédent s’est passé dans les frontières du grand port maritime phénicien de Tyr : pas dans la ville-même, mais dans le territoire. Les grandes cités antiques ne sont pas que des villes, elles ont toujours un « territoire » comprenant des villages et des campagnes, qui constitue le terrain de son activité économique et nourricière. On se souvient que Jésus est venu là pour mettre de la distance avec la foule, et la pression qu’elle exerce, qui tend à (ou qui risque de) le dévier de l’axe de sa mission. Il n’a pu rester caché, mais il a aussi découvert, chez une femme pourtant Grecque de religion et Syro-phénicienne d’ascendance, une profondeur de foi qu’il n’avait pas souvent rencontrée dans le peuple à la rencontre duquel il se consacre.

Cela semble apparemment mériter une exploration plus approfondie : « Et après être parti de nouveau hors des frontières de Tyr, il alla par Sidon vers la mer de Galilée en plein milieu des frontières de la Décapole. » Au lieu de prendre au sud-est pour revenir d’où il est parti, il monte presque plein nord, parallèlement à la côte, une quarantaine de kilomètres vers un autre port majeur, Sidon, puis décrit un arc vers l’est et le sud dans le territoire qu’on appelle la Décapole, ou un premier passage éclair lui avait fait rencontrer l’homme qui vivait dans des grottes, avec des chaînes, en s’auto-mutilant. Jésus apparemment reste dans ce « hors-frontière », pour d’autres raisons que celles qui l’ont poussé d’abord : toutes nos motivations évoluent, et les raisons pour lesquelles on continue une chose sont souvent différentes, un peu au moins, de celles pour lesquelles on les a commencées. Il y a dans ces régions des cœurs pour recevoir la parole.

« Et on lui amène un sourd et parlant avec difficulté et on l’appelle au secours afin qu’il lui impose la main. » Les acteurs restent anonymes, Marc fixe les projecteurs sur l’homme qui est l’objet de la demande : il n’entend pas, ou mal, et parler lui est difficile (le mot peut même signifier « muet« ). On sait que souvent, un handicap entraîne l’autre, mais c’est le handicap auditif qui est le problème source. Il y a là un moment particulier : Jésus choisit de rester hors-frontière parce qu’il a perçu chez la femme Syro-phénicienne que la parole dont il est porteur peut être très profondément entendue et accueillie, et voilà qu’on lui amène dans ces régions mêmes une personne qui ne peut pas entendre. Qui ne voit qu’il y a, dans l’évènement épinglé par Marc, une dimension symbolique évidente ?

Notons aussi que, comme cela avait été déjà le cas pour Jaïre, le chef de la synagogue (tiens ! Justement au retour du pays des Géraséniens, dans la Décapole !), les gens savent déjà comment Jésus devrait procéder, ils attendent une imposition de la main. Le geste n’est manifestement pas une exclusive du « peuple de dieu » d’Israël, il semble avoir lui aussi franchi les frontières. A moins justement que son origine ne soit plus diffuse, et qu’il ait été plutôt assumé dans les Ecritures, ce qui n’est pas impossible du tout : ce ne serait pas le premier. Maintenant, il faut noter aussi que Jésus avait quitté la région de Gennésareth parce qu’on mettait des malades partout sur son chemin, et voilà que la même tendance se dessine également ici. Que va-t-il faire ? Partir ?

« Et le tirant de la foule à part, il enfonça ses doigts dans ses oreilles et après avoir craché lui palpa sa langue, et après avoir levé les yeux au ciel, il poussa un gémissement et lui dit : « ephphata », c’est-à-dire « sois ouvert ». «  Que voilà une opération compliquée ! Alors que les fois précédentes, en de tels cas, Jésus est vraiment minimaliste, se contente même souvent de parler, on a là soudain une débauche de gestes forts étonnants. Est-ce justement parce que nous sommes dans un contexte différent de celui du « peuple d’Israël » strictement compris ? C’est comme si les ressorts n’étaient pas les mêmes, qu’il n’y avait pas ici la possibilité par le dialogue d’amener la personne à l’apex de ses propres désirs, pour qu’il les réalise lui-même par la confiance encouragée. Mais au fait : notre homme est sourd ! Comment, justement, dialoguer ? Et si tout cela était dû plutôt à la qualité même de ce handicap qui le frappe : dialogue impossible !?

Que se passe-t-il donc ? D’abord il le « tire à part » : volonté manifeste de ne pas donner dans le spectaculaire. Il ne fait pas « de la com », il prend soin de quelqu’un, et cela suppose que rien ne vienne perturber son attention. Ensuite, il « enfonce ses doigts dans ses oreilles« , ce qui semble plutôt les boucher un peu plus !! Mais c’est ce que nous dirions si nous étions là, à assister ; or nous n’y sommes pas, puisque les deux sont « à part« , à l’écart. Le geste est donc fait pour le sourd : et si ce n’était pas pour opérer (opération qui rendrait un peu plus sourd, en vérité !), mais pour lui parler ? Si c’était entrer en dialogue avec le sourd pour réveiller en lui non tant la souffrance de ne pas entendre que le désir d’entendre, en pointant clairement le fond des oreilles ?

Ensuite il « crache« , on ne sait pas où, et lui « palpe » la langue : on traduit en général par « touche« , mais le verbe [aptoo] (qui donne notre aptonomie) n’est pas qu’un toucher du bout des doigts, c’est un contact prolongé et là aussi qui parle, puisque c’est le type de toucher avec lequel des parents parlent déjà avec leur bébé dans le ventre de sa mère. Qui plus est, ce verbe est à la voix moyenne, qui en grec souligne l’implication du sujet : il s’agit d’un toucher on l’on met beaucoup de soi-même et où l’on veut communiquer avec celui qu’on touche. Bref, Jésus lui parle aussi de sa langue, de sa difficulté à parler. Enfin il lève les yeux au ciel, ce qui est là aussi désigner ostensiblement à qui il s’adresse, et il pousse un gémissement profond, ce qui manifeste son propre désir : le soupir n’est pas entendu par le sourd, mais il se voit, il se sent, le sourd le comprend.

« Ephphata » enfin : « sois ouvert« . Le verbe évoque une ouverture de communication, ouvrir de façon à faire communiquer, comme on ouvre un chemin, un canal. Ce n’est pas tant la levée d’un obstacle que l’établissement d’un canal de relation. Si ce verbe est bien à l’impératif, il s’agit néanmoins d’un impératif passif : Jésus, autrement dit, n’opère pas cette ouverture de communication par le mot qu’il dit, mais il appelle et attend qu’un autre la fasse. Il me semble qu’après examen, il n’a pas opéré autrement que les autres fois : il s’est seulement adapté à la surdité de l’homme qu’il avait avec lui. Il a inventé avec lui un langage expressif pour réveiller chez lui aussi son désir, et l’inviter à opérer lui-même, comme pour les autres, et à réaliser son propre désir.

« Et ses oreilles ouvrirent [leurs portes], et fut délié le lien de sa langue et il parlait correctement. » L’effet est accompli. Cette fois, le mot « ouvrir » n’est pas le même, mais évoque plus simplement l’ouverture d’une porte. Un lien qui retenait la langue est enlevé. C’est étonnant, il en va comme pour les personnes qui sortent du coma : on dit qu’il faut qu’elles le décident, d’une certaine façon. Et là, même le retard est rattrapé : je suppose que cet homme n’a pas toujours été sourd, sans quoi je ne vois pas comment il aurait pu apprendre le langage. Mais il a retrouvé instantanément, en s’entendant lui-même nettement, la netteté aussi de la parole et de la prononciation.

« Et il leur ordonna précisément de ne dire à personne ; mais autant il le leur ordonnait, plus ils le proclamaient au-delà de toute mesure.« Il est étonnant, là encore, que Jésus ne dise rien à celui qu’il a guéri. Sans doute se sont-ils tout dit, déjà. Habituellement, il a toujours un mot conclusif à l’endroit de celui ou celle qui guérit avec lui, mais là rien. J’aimerais bien qu’une personne qui a fait l’expérience de la surdité puisse commenter les gestes de Jésus, et en avoir son interprétation. Aux autres, en revanche, il parle : je suppose que c’est en regagnant la foule ? Car jusqu’à présent, les deux étaient à part. Ce doivent être les fameux « ils » (que j’ai traduit par « oui ») qui lui ont amené la personne sourde. Il dicte précisément sa consigne : ne rien dire à personne. Apparemment, eux sont sourds, et non seulement ils n’entendent pas ce qu’il leur dit, mais ils entendent même l’exact contraire ! Le pauvre Jésus qui voulait garder la discrétion….

« Et ils étaient frappés au-delà de toute mesure et disaient : il a tout bien fait, aussi bien faire entendre les sourds que faire parler les muets. » Marc explique cette surdité des gens par leur stupeur. Cela, sans doute, ne les « ouvre » pas, ne forme pas un canal de communication, mais au contraire les referme sur leur stupeur. Et déjà on voit poindre l’excès et l’exagération « les sourds,.. les muets… » qui ne peuvent que dévier la perception qu’on a de Jésus et les raison de venir à lui. Et aussi la compréhension de ce qui vient de se passer : « il a tout fait« , alors qu’une fois encore, il n’a rien fait mais a fait faire. Décidément, que ce soit dans les frontières ou hors des frontières, les mêmes biais s’observent et ont les mêmes effets. Si cela pouvait nous interroger sur nos propres motivations à venir trouver Jésus…

Justesse de ceux qui sont loin (Mc.7,24-30)

En partant de là, Jésus se rendit dans le territoire de Tyr. Il était entré dans une maison, et il ne voulait pas qu’on le sache. Mais il ne put rester inaperçu : une femme entendit aussitôt parler de lui ; elle avait une petite fille possédée par un esprit impur ; elle vint se jeter à ses pieds. Cette femme était païenne, syro-phénicienne de naissance, et elle lui demandait d’expulser le démon hors de sa fille. Il lui disait : « Laisse d’abord les enfants se rassasier, car il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. » Mais elle lui répliqua : « Seigneur, les petits chiens, sous la table, mangent bien les miettes des petits enfants ! » Alors il lui dit : « À cause de cette parole, va : le démon est sorti de ta fille. » Elle rentra à la maison, et elle trouva l’enfant étendue sur le lit : le démon était sorti d’elle.

Nous revenons à un récit comme nous en avons déjà eu, après ce long insert dont nous avons essayé de comprendre le sens, mais aussi la pertinence dans cette section concernant la formation des Douze.

« Après s’être levé de là, il partit dans les frontières de Tyr. » Le dernier lieu nommé, on s’en souvient (avant l’insert commencé avec le lavage de mains), était Gennésareth, au sud de Capharnaüm, où Jésus et les Douze étaient arrivés en bateau en longeant la côte depuis Bethsaïde. Tyr se trouve à environ quatre-vingt kilomètres de là, ce qui est une belle distance cette fois-ci. S’agit-il justement d’un prise de distance, du fait de cette foule oppressante et de tous ces malades que l’on place partout et même en plaine campagne , au témoignage de Marc ? Ce dernier ne dit pas formellement qu’il va jusqu’à Tyr, mais insiste sur la notion de frontières, [ta horia] : c’est consciemment changer de territoire et mettre une sorte d’obstacle. Mais c’est aussi sortir des limites connues des juridictions territoriales tracées par le pouvoir romain : nous voilà dans la Province de Syrie. Il semble que notre Jésus ne se sente pas du tout assujetti à ces tracés administratifs, sans pourtant les ignorer.

« Et après être entré dans une maison, il voulait que nul ne le sache, mais il ne put pas demeurer caché. » Voilà bien une confirmation de notre hypothèse : en effet, l’intention de Jésus est bien de se mettre à l’abri de cette foule qui le poursuit, et dont la tendance est de chercher plus peut-être des bienfaits (des guérisons, en l’occurence) que d’écouter sa parole. Or il n’est pas venu « faire de l’humanitaire », et s’il n’est pas nécessaire de lui demander longtemps un bienfait, tant il est sensible aux misères humaines, il ne veut pas pour autant être réduit à cela. Mais resté caché est désormais impossible, sa réputation le précède et lui joue en fait un mauvais tour. Une petite remarque à ce sujet, au passage : à une époque où l’on est tenté de maîtriser son image et sa réputation, lui compose avec elle, mais ne cherche absolument pas à la maîtriser, il ne se laisse pas non plus détourner de sa mission de cette autre façon. Car céder à sa réputation ou lutter pour la maîtriser, sont deux façons de se laisseriez par elle. Lui va son chemin.

« Mais aussitôt une femme, qui a entendu parler de lui -sa fille a un esprit non-épuré-, et qui vient, se jette à ses pieds. » Le « mais » s’oppose sans doute à l’intention de rester caché. Voici donc qu’une femme se jette à ses pieds, se laisse tomber à ses pieds : le verbe évoque vraiment le mouvement de la personne qui s’effondre. Elle ne choisit pas le dialogue en face-à-face, elle opère une sorte de contrainte : comment voulez-vous avancer quand quelqu’un est étendu à vos pieds ? Maintenant, cette femme a sans doute des raisons d’agir ainsi, et Marc en donne deux : la première, c’est qu’elle a entendu parler de lui. Voilà un témoignage que la réputation de Jésus va déjà bien au-delà de la zone dans laquelle jusque-là il opérait, c’est-à-dire la Galilée, et spécialement autour de la mer de Galilée. Le bouche-à-oreille est une communication rapide, avec un nombre croissant de relais, parfois déformants. Deuxième raison, presque évidente : elle vient. C’est évident, mais en choisissant de le dire, Marc souligne qu’elle aurait pu attendre en espérant. Au contraire, elle a fait choix d’une démarche, elle est venue le trouver là où elle a su qu’il était, et « aussitôt » qu’elle l’a su. Peut-être nous suggère-t-il aussi discrètement qu’elle a un peu calculé son geste, spectaculaire autant qu’embarrassant.

Au milieu de tout cela, une incise : « …sa fille a un esprit non-épuré… » L’affirmation est plus générale, plus vagues, que les deux précédentes mentionnées par Marc. Les personnes étaient « dans un esprit non-épuré« . Cette fois, elle en « a » un. Le mot est large de possibilité de sens, comme en français. Il peut vouloir dire que l’on détient ou que l’on possède, « avoir une voiture », mais il peut aussi dire que l’on subit une chose, « avoir une maladie ». En tous cas, de même qu’à Capharnaüm il s’agissait d’une rencontre quasi inaugurale, dans le récit de Marc, de même ici hors frontières il s’agit aussi d’une inauguration. Pour Marc, dès que Jésus est là, cela exclut la puissance du mal.

« Or cette femme était une grecque, Syro-phénicienne de race. » La nouveauté de la situation est notée par Marc sans attendre : rappelons-nous que Jésus nous a été présenté comme venant à la rencontre du peuple qui cherche lui-même à rencontrer son dieu, à retourner à lui. Que va-t-il faire avec une personne qui, d’une part, est « grecque », c’est-à-dire sans doute adepte de la religion des Grecs, d’autre part est Syro-phénicienne, c’est-à-dire qui n’est pas membre du peuple selon la définition traditionnelle, quasi génétique, que les chefs en donnent ? Une petite précision pour ne pas faire d’anachronisme : la « religion » des Grecs n’est pas une religion du cœur, qui demande l’adhésion : elle est une religion de la Cité, une religion « citoyenne », en quelque sorte. Il s’agit avant tout d’une pratique collective des fêtes et des sacrifices, menée fondamentalement en commun, et dont le but est de donner des gages aux dieux en espérant être le moins mal possible avec eux (car on ne sait jamais ce qui se trame entre les dieux) : cette religion n’empêche pas aussi des actes individuels, y compris qui viendraient du cœur, ni un tendre attachement à telle ou telle figure divine, mais ce n’est pas « structurel ». Pas de doctrine officielle non plus, avant tout une pratique commune.

« Et elle lui demande de chasser le démon hors de sa fille. » Et voici la première fois qu’il est question, dans l’évangile de Marc, d’un « démon » dans une personne. C’est la manière dont cette femme voit la choses, c’est l’interprétation qu’elle a de la situation de sa fille, à partir des références qui sont les siennes. Et c’est une version inverse de celle que, par deux fois, nous avons vue, où c’est la personne qui est « dans un esprit non-épuré« . Cette femme « grecque  » comprend que sa fille est habitée par un [daïmoone]. Dans la religion grecque, il s’agit bien d’une puissance divine, mais qui n’est jamais liée à aucun culte : elle est en général inconnue (on ne sait quel nom lui donner), mais se reconnaît par ce qu’elle cause, ce qu’elle opère. Le [daïmoone] est agissant : il peut faire naître des pensées, il peut inspirer, il peut aussi créer le mal-être, etc. On ne sait pas du tout ce qu’a la fille de cette femme, on sait juste que c’est ainsi que la mère interprète les choses.

« Et il lui dit : Laisse d’abord que soient rassasiés les enfants, il n’est en effet pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiots. » Jésus ne discute pas le diagnostic, sans doute parce que ce n’est pas là le sujet : il la prend où elle est en est. Ce qu’il discute en revanche, c’est le bien-fondé de sa demande. Il est toujours très vivement conscient de sa mission, et emploie pour se faire comprendre une métaphore, celle de la table familiale. Les enfants sont à table, et c’est d’eux que les parents ont soin, eux qu’ils veulent nourrir. S’il y a des chiots (en général, dans ces cultures, les chiens n’ont pas bonne réputation, et ne sont que très rarement admis dans la maison : mais on imagine que quand ils sont encore tout petits, ils peuvent faire une compagnie prisée des enfants), leur place n’est certainement pas à table. Ils mangent à un autre moment et dans d’autres conditions. La métaphore est assez claire : le dieu qui est père et mère pour son peuple a soin de ses enfants et les nourrit. Mais ils ne s’occupe pas de ceux qui ne sont pas ses enfants. Et lui, Jésus, envoyé par ce dieu qui est père et mère de son peuple, n’est envoyé qu’à ses enfants. C’est dire à cette femme que sa demande est illégitime.

« Mais elle répond et lui dit : seigneur, les chiots aussi sous la table mangent les miettes des enfants. » La femme est pleine de répartie. Peut-être a-t-elle aussi des chiots pour que jouent ses enfants. Et elle sait bien, puisque c’est elle qui en a soin, qu’il faut les nourrir ailleurs, et d’autres choses. Mais elle sait aussi que, les enfants à table, bien des miettes tombent, bien des morceaux échappent à ceux qui apprennent aussi à manger. Et les chiots en question le savent aussi, qui viennent patrouiller sous la table dès que les petits enfant y sont, ayant bien l’habitude de glaner ce qui échappe aux enfants et que les parents ont garde de ramasser. Cette situation n’est pas que de cette époque ! Ce qui est plus de cette époque, c’est le fait que des déchets alimentaires se retrouvent à terre : dans les coutumes romaines, par exemple, on jette au sol les déchets (pas d’assiette sur le bord desquelles les resserrer), et des esclaves les ramassent au fur-et-à-mesure.

Alors la voilà qui file la métaphore, sans se formaliser le moins du monde, apparemment, de ce qui aurait pu être pris pour une comparaison infamante. Elle ne demande pas de prendre la place de qui que ce soit, elle a conscience de n’être pas Juive ni de religion ni d’ascendance, de ne pas être de ceux pour lesquels sans doute Jésus est venu, elle gardera sa place. Mais elle sollicite d’un trop-plein, d’une surabondance. Elle est sûre, de ce qu’elle a entendu, que Jésus a déjà trop pour son propre peuple, et que ne manquera à personne le trop-plein de ce qu’il distribue avec tant de gratuité et de libéralité.

Mais dire les choses ainsi révèle beaucoup d’implicite : elle confesse ainsi que Jésus agit par bonté, par gratuité et libéralité. Elle confesse encore qu’il donne en abondance, elle l’a déduit de ce qui est parvenu à ses oreilles. Elle a compris aussi, ce que tous les membres du peuple juif n’ont pas compris encore, qu’il est venu à la rencontre du peuple qui cherche à revenir vers son dieu : elle a saisi intuitivement le coeur même de la mission de Jésus, telle que Marc nous l’a présentée. Elle l’a saisi alors qu’elle n’en est pas, qu’elle est Grecque et Syro-phénicienne. Et Marc nous montre ainsi quelque chose de bien mystérieux et troublant, c’est que ce sont parfois les personnes qui sont apparemment les plus éloignées qui comprennent le plus profondément l’évangile et celui qui en est le porteur.

« Et il lui dit : à cause de cette parole, lève-toi, il est parti loin de ta fille, le démon. Et après qu’elle soit partie à sa maison, elle trouva son enfant jetée sur le lit et le démon parti. C’est sans doute tout cela qu’a vu et compris Jésus. Il a vu à quelle profondeur elle a perçu ce qu’il était, qui il était, et comme elle l’accepte, comme elle se positionne avec justesse, comme elle en tire conséquence pour elle et les siens. Elle ne renonce pas à demander, avec la conscience des largesse dont le dieu est capable, et son messager pour lui. Elle se situe dans le « cercle » dont elle pense faire partie, pas servie en premier et néanmoins servie à cause de sa grandeur à lui.

Comme il a déjà fait pour d’autres, Jésus lui annonce que son désir a obtenu ce à quoi il tendait, parce qu’il s’est élevé sans renoncer devant l’obstacle apparent qui lui était mis : le [daïmoone] est parti loin, a quitté sa fille. C’est une toute petite nuance, un verbe qui exprime bien dans son préverbe [ex-] l’idée de sortie, mais qui exprime surtout l’idée de partir au loin, un peu comme dans l’idée d’exil. Le mal est parti, sans concéder l’interprétation que la fille ait été jamais « possédée » ou « habitée » par lui. Et la femme manifeste sa foi en cette parole en partant, et Marc y insiste, « après qu’elle soit partie à sa maison« . Ce n’est qu’en rentrant chez elle qu’elle trouve le résultat de sa démarche et, peut-on dire, de sa foi.

Le choix du cœur (Mc.7, 17-23)

Quand il eut quitté la foule pour rentrer à la maison, ses disciples l’interrogeaient sur cette parabole. Alors il leur dit : « Êtes-vous donc sans intelligence, vous aussi ? Ne comprenez-vous pas que tout ce qui entre dans l’homme, en venant du dehors, ne peut pas le rendre impur, parce que cela n’entre pas dans son cœur, mais dans son ventre, pour être éliminé ? » C’est ainsi que Jésus déclarait purs tous les aliments. Il leur dit encore : « Ce qui sort de l’homme, c’est cela qui le rend impur. Car c’est du dedans, du cœur de l’homme, que sortent les pensées perverses : inconduites, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure. Tout ce mal vient du dedans, et rend l’homme impur. »

Nous avons donc laissé les foules -et nous-mêmes sommes restés- avec d’immenses questions. Deux surtout : que sont « l’intérieur » et « l’extérieur » de l’homme, d’une part ? Et qu’est-ce qui, sortant de nous, peut nous rendre inaptes à la communion avec le seul saint, d’autre part ? Que nous dit donc la suite du texte ?

« Et lorsqu’il rentra de la foule à la maison, ses disciples l’interrogeaient sur la parabole. » Nous sommes bien dans un autre moment de cette séquence, il n’est plus en face de la foule mais cette fois avec les proches, les intimes. Eux aussi sont pleins de questions, et on les comprend bien. Et encore : nos questions sont de pure compréhension, concernent des aspects que nous n’avons pas pu élucider de la parole dite ; les disciples doivent avoir en plus de nombreuses questions naissant du décalage immense entre ce que Jésus vient de dire et ce qui fait leur propre pratique, guidée et formée par la maîtrise des Pharisiens !

Petite remarque : le mot de Marc, « l’interrogeaient sur la parabole.« , confirme l’approche qui a été la nôtre en écoutant les premiers mots de Marc dans le moment précédent. Il s’agit bien du premier temps d’un enseignement de Jésus, destiné à être facilement mémorisé, et qui appelle ensuite approfondissement, questionnement, dialogue. Nous touchons peut-être de manière plus exacte à ce que Marc appelle « parabole » : non pas tant un récit, une « histoire », à la dimension didactique (même si c’est la cas le plus fréquent), mais surtout un énoncé dense et aisément mémorisable, premier temps de ce qu’il nomme « enseignement ».

Cette fois, Marc ne s’attarde pas à énoncer les questions mais va directement à la réponse, qui prolonge facilement l’énoncé précédemment entendu, et que le lecteur ou l’auditeur ont encore en mémoire. « Et il leur dit : ‘ainsi, vous aussi êtes inintelligents ? » C’est un étonnement, autant peut-être qu’un reproche voilé. L’adjectif choisi, « inintelligents« , est symptomatique : c’est la réflexion qui aurait pu en arriver là. Jésus ne prétend pas ici aller puiser dans les Ecritures et parler d’autorité, il fait appel à la réflexion. C’est dire aussi que ses propos ont un caractère humaniste : tout être humain pourrait, par sa réflexion, parvenir à de telles conclusions. Et du même coup, moyennant cette réflexion, de telles conclusions pourraient s’appliquer quelle que soit la religion ! Cela n’est pas qu’anecdotique, mais en cohérence profonde avec la nature même de ce dont il est question : si toute la créature est faite pour permettre la communion avec le seul saint, si rien en elle n’y fait obstacle, il est tout-à-fait cohérent que la raison créée permette aussi de s’en rendre compte, qu’elle soit apte à se représenter et à déduire elle-même cet état des choses.

Mais quelle devait être alors la réflexion ? « Vous n’avez pas réfléchi que tout ce qui du dehors pénètre dans l’être humain ne peut le « rendre commun » parce que cela ne lui pénètre pas dans le cœur mais dans le creux du corps, et ressort aux lieux d’aisance, ce qui épure tous les aliments ?’  » L’explicitation du « dehors » et du « dedans » est faite : il s’agit du cœur. Mais qu’est-ce que le cœur ? Dans la tradition biblique, il s’agit du centre de la personne, lieu primordial de la rencontre intime avec le dieu (« Les hommes regardent l’apparence, mais Dieu regarde le cœur. »), il s’agit aussi, et dans le même temps, pour la même raison, du lieu en l’homme où se prennent les décisions, à la suite d’une méditation ou d’une maturation. Le cœur suppose la mémoire, l’action de l’intelligence, l’influence des émotions et des sentiments, et surtout l’engagement de la volonté. Je dirais que, au fond, le cœur est l’organe de la convergence ou de la divergence d’avec le dieu : c’est là fondamentalement que les décisions vont lui plaire ou au contraire lui déplaire.

Or tout ce qui pénètre dans le corps, quel qu’en soit l’orifice (Marc dit [koïlia], qui peut désigner l’estomac, mais en fait tous les « creux du corps ») ou le point de contact, n’atteint pas le cœur. Cela peut inviter le cœur, le solliciter, l’attirer ou au contraire le repousser, etc. Mais cela n’entre pas à proprement parler « dans le cœur« . Or c’est bien le cœur qui fait converger ou diverger d’avec le dieu : ainsi, rien de ce qui appartient à la créature, rien de ce qui est dans le monde, de soi, n’a le pouvoir de « rendre commun » l’être humain, c’est-à-dire d’empêcher sa communion avec le seul dieu, le seul saint ou « séparé« .

Mais Jésus n’en reste pas là, il prend l’initiative d’une affirmation complémentaire : « Il leur dit encore : ‘ce qui sort de l’être humain, c’est cela qui « rend commun » l’être humain. Du dedans en effet, du cœur de l’être humain, procèdent les mauvais raisonnements : marchandisation des corps, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, impudence, envie, diffamation, orgueil, déraison ; tous ces maux sortent du dedans et rendent commun l’être humain.’  » Ce sont les dynamismes qui viennent depuis le cœur de l’être humain qui peuvent le séparer, le faire sortir de la communion avec le seul saint, ou l’empêcher d’y venir. Ce sont les décisions. Marc dit « les mauvais raisonnements« , [dialoguismoï], les tête-à-tête avec soi-même où se construisent et s’échafaudent des projets tordus. Toute une liste en est proposée, qui n’est certainement pas exhaustive, mais qui est suffisamment vaste et variée pour sans doute constituer des « têtes de chapitre » tout-à-fait valables (je ne les développe pas, mais on peut noter au passage que la « marchandisation des corps » arrive en tête, qui concerne autant l’esclavage que toute forme de traite : c’est très englobant !).

Que par après, l’être humain choisisse des comportement qui dissimulent ce qu’il a véritablement dans le cœur, c’est possible. Cela s’appelle l’hypocrisie, et cela trompe tout le monde à l’exception du dieu qui regarde le cœur. Quand Jésus, dans les moments précédents de notre passage, a employé ce qualificatif d’ « hypocrite » à l’endroit des Pharisiens, il leur a dit précisément cela : que leur préoccupation de l’observance des autres cache des choix du cœur nettement moins honorables, et qui les mettent en divergence du chemin de communion avec le seul saint. S’il leur a résisté, s’il n’a pas répondu à leur question mais l’a plutôt commentée, et de cette façon très négative, c’est au fond pour les ramener eux aussi, si c’est possible, sur le chemin de recherche de cette communion. Mais l’entreprise est bien plus ardue, car si elle met en lumière la divergence et la dénonce, elle ne peut qu’appeler un changement de décision, non s’y substituer. Chacun reste maître de son cœur pour passer de la divergence à la convergence.

Revenons pour finir au choix de Marc de placer tout ce passage là où il l’a mis, au milieu de cette grande section où Jésus éduque les Douze en élargissant leur mission. Quel sens cela peut-il avoir ? Il me semble que cela place au cœur de leur message ou de leur action l’ouverture au monde, l’ouverture à toute la créature, et la confiance profonde en soi : nous sommes des êtres créés par le seul saint, et s’il nous appelle à la communion avec lui, il a déjà disposé et notre être, et toutes choses, en ce sens. Pas d’inquiétude donc concernant les différentes dimensions de notre être, la variété de nos expériences, les cahots de notre parcours de vie, les troubles provoqués par nos rencontres : rien ne peut nous séparer de lui. Masi la vigilance et l’attention appartient à la réponse de notre cœur, celle que nous construisons : délivrée des troubles et des inquiétudes, rassurée par cette grande certitude ne n’être séparés de lui par rien, nous construirons plus sereinement dans notre cœur une réponse convergente avec les intentions de celui qui nous appelle à la communion avec lui. C’est le cœur de la « pastorale » de Jésus.

Mais on peut ajouter aussi qu’il y a chez Marc l’intention d’avertir les Douze : en leur confiant sa propre mission, Jésus les investit. Attention donc à ne pas exercer un pouvoir qui s’impose, comme le font les Pharisiens. Attention à ne pas prendre prétexte des motifs les plus hauts pour imposer des pratiques qui ne viennent pas de la parole du dieu. La confiance faite à toute la créature est source d’une diversité extrême, et cela est toujours source de crainte pour n’importe quel « dirigeant » : mais peut-être ne veut-il justement pas qu’ils se situent comme des « dirigeants », mais comme des « libérateurs », laissant soin à l’esprit du dieu d’unifier la créature qu’il a fait surgir et disposée pour l’amener à lui.

Avec le seul saint (Mc.7,14-16)

Appelant de nouveau la foule, il lui disait : « Écoutez-moi tous, et comprenez bien. Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui entre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. »

Ce passage-ci se distingue du précédent, car il ne concerne plus les mêmes interlocuteurs. Il lui fait néanmoins suite, en poursuivant sur les pistes ouvertes par la question des Pharisiens : il ne faut pas oublier en effet, et la prise de parole de Jésus l’a clairement fait entendre, que les Pharisiens contraignent tout le monde à pratiquer ce qu’ils enseignent sous couvert de « tradition des plus anciens« . Et s’il est question, en s’adressant aux Pharisiens eux-mêmes, de dénoncer leur méthode ou leur manière de faire, de mettre en lumière l’exercice, volé mais bien réel, du pouvoir qu’ils exercent, il faut peut-être aussi dire quelque chose à ceux sur lesquels s’exerce ce pouvoir.

Les règles ou les lois, quand on les multiplie et qu’on les rend en effet très détaillées, ont cet effet pratique que à peu près tout le monde se trouve « hors-la-loi ». Cela permet à ceux qui exercent ce pouvoir (en édictant ou précisant ces règles) de décider qui ils vont cibler, et quand ils vont le faire. C’est finalement un pouvoir discrétionnaire, mais d’autant plus accepté qu’il s’énonce au nom du dieu : tous ceux qui cherchent authentiquement ce dieu vont en accepter les sentences sans trop se poser de questions.

Jésus donc met brusquement fin à cet aparté avec les Pharisiens : « Et appelant de nouveau à lui la foule, il leur dit : … » Le mot employé par Marc est celui du mandement, de la convocation : celui qu’il a utilisé jusqu’à présent pour Jésus vis-à-vis de ses Douze. Maintenant, c’est la foule entière, comme si elle était déjà sienne, acquise, qu’il « convoque » ainsi à se rapprocher. Et que leur dit-il ?

« écoutez-moi tous et faites-le lien [rendez-vous compte]. Rien de ce qui est extérieur à l’être humain et qui rentre en lui, ne peut le « rendre commun » [souiller], mais celles qui viennent à sortir de l’homme sont celles qui « rendent communes » l’être humain. » Il y a d’abord une exhortation à bien comprendre. A écouter (comme il avait fait en commençant son enseignement en paraboles) et à réfléchir ensuite, à faire des liens : c’est le processus de l’enseignement, que nous avons déjà pu détailler. Ce n’est pas un simple avertissement qu’il lance à la foule, mais bien une chose qui d’abord se mémorise puis fait l’objet de dialogues, avec soi-même ou avec d’autres (mais à travers cela, toujours avec lui), pour être vraiment approprié.

La formule à retenir est aisément mémorisable, construite comme une antithèse. Dans tous les cas, il s’agit de repérer ce qui peut « rendre commun« , c’est-à-dire souiller, prostituer, profaner l’être humain, bref : le faire déchoir de son orientation originelle, celle voulue par son Créateur. C’est reprendre le mot des Pharisiens à propos des mains des disciples, les « mains communes » parce que non-lavées, non passées par des ablutions. Mais Jésus prend la question dans toute son ampleur : ce ne sont pas que les mains seules qui risquent la souillure, c’est bien l’être humain tout-entier. Ne faisons pas de mesquinerie en ces matières, prenons la question dans toute sa force et son ampleur.

Mais au fond, qu’est-ce que cette « souillure » ? De quoi parle-t-on ? Il me semble que le mot choisi par Marc, peut-être écho du mot choisi par les Pharisiens eux-mêmes mais qu’il semble reprendre son compte comme tout-à-fait valable, s’il dit fondamentalement « rendre commun« , s’oppose à ce qui est « à part » : or c’est là le radical sur lequel est formé le mot hébreu <kadosh> (saint), « mis à part« . Si, comme le proclame Isaïe, le dieu est le « seul saint« , c’est-à-dire celui qui est à part de tout, qui ne fait nombre avec rien, qui ne rentre dans aucun classement ni aucune catégorie (raison pour laquelle je préfère, pour ma part, dire toujours « le dieu » que de le nommer « Dieu », car lui donner un nom propre c’est, ce me semble, lui assigner une place), alors pour le rejoindre il faut être aussi « sanctifié« , tiré à part aussi. Et c’est le sens haut, et valable, qui fait s’élever les Pharisiens contre ce qui « rend commun » : ce que Jésus leur a reproché ce n’est pas cela, mais c’est, prétextant ce sublime propos, d’imposer des pratiques qui ne font qu’imposer leur propre pouvoir -et non en elles-mêmes obtenir ce à quoi elles prétendent. Finalement, ce qui se joue dans cet échange avec les Pharisiens puis avec la foule, c’est rien moins que la communion divine, les conditions de possibilité de cette communion.

Et ce qui fait la balance d’après Jésus, ce qui fait le tri, c’est un mouvement, un mouvement entre l’intérieur et l’extérieur de l’être humain. Il y a des choses qui vont de l’intérieur vers l’extérieur, d’autres de l’extérieur vers l’intérieur. Que sont cet « intérieur« , cet « extérieur » ? Ce n’est pas précisé. Et c’est sans doute là un des point principaux qui sont laissés à l’approfondissement, à l’échange et au dialogue. Sans doute il y a des choses qui me sont intérieures parce qu’elles font partie de mon corps ; mais peut-être aussi d’autres, parce qu’elles ont part à mon esprit ? parce que je me les suis appropriées ? Et qu’en est-il de ce que je ne m’approprie pas, même dans mon propre corps ? Mais sans doute y a-t-il des réalités qui me sont intérieures jusqu’à un certain degré, comme par exemple ma famille : elle est évidemment une part importante de moi-même, et pourtant elle peut aussi n’être pas moi ? Je crois que cela ne se tranche pas facilement….

Quoi qu’il en soit, Jésus énonce que ce qui rend souillé, commun, qui rend inapte à la communion avec le dieu saint, n’est jamais ce qui entre dans l’être humain depuis l’extérieur, mais seulement ce qui sortirait de l’être humain depuis l’intérieur. Rien de ce qui entre, éventuellement quelques choses de celles qui sortent. C’est d’abord une vue résolument optimiste au seul point de vue quantitatif : globalement, l’ensemble de la créature ne rend pas inapte à la communion avec le dieu saint : jamais en ce qu’elle entre en l’homme, et certaines fois seulement en ce qu’elle en sort. Au fond, cela n’a rien d’étonnant quand on y pense : si le dieu saint a destiné sa créature humaine à le rencontrer, comment n’aurait-il pas conçu et produit l’ensemble de la créature pour favoriser une telle sublime destination ?

Rien de ce qui entre : rien de ce que captent nos cinq sens donc. On peut tout entendre, on peut tout voir, on peut tout goûter, on peut tout sentir, on peut recevoir la sensation tactile de tout. C’est magnifique ! Rien de ce qui entre par nos sens. Rien de ce qui entre dans notre intelligence. Rien de ce qui provoque nos émotions. Rien de ce qui pénètre dans notre corps. Jésus ne dit pas que cela ne nous trouble pas, ni ne nous remue, ni éventuellement ne nous blesse : mais notre trouble n’est pas la perte de la sanctification (c’est-à-dire de l’aptitude à entrer en communion avec le seul saint). Du reste, Isaïe, toujours lui, n’est-il pas profondément troublé et bouleversé d’avoir la vision du seul saint (Is.6,1-13) ? Je crois que nous n’avons pas fini de ré-examiner notre rapport au monde qui nous entoure et notre ouverture à lui, souvent mêlée de crainte, d’espoir, de dégoût, de colère et de joie…

Ce qui peut rendre inapte à la communion avec le seul saint, ce sont certaines des choses qui sortent de nous. Lesquelles ? Jésus laisse les foules avec cette question, avec cet autre sujet de réflexion et de dialogue. Et c’est justement à ce sujet que les disciples vont l’interroger : ce que nous verrons la semaine prochaine !

Religion ou pouvoir ?(Mc.7,1-13)

Les pharisiens et quelques scribes, venus de Jérusalem, se réunissent auprès de Jésus, et voient quelques-uns de ses disciples prendre leur repas avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées. – Les pharisiens en effet, comme tous les Juifs, se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger, par attachement à la tradition des anciens ; et au retour du marché, ils ne mangent pas avant de s’être aspergés d’eau, et ils sont attachés encore par tradition à beaucoup d’autres pratiques : lavage de coupes, de carafes et de plats. Alors les pharisiens et les scribes demandèrent à Jésus : « Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens ? Ils prennent leurs repas avec des mains impures. »

Jésus leur répondit : « Isaïe a bien prophétisé à votre sujet, hypocrites, ainsi qu’il est écrit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. C’est en vain qu’ils me rendent un culte ; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains. Vous aussi, vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes. » Il leur disait encore : « Vous rejetez bel et bien le commandement de Dieu pour établir votre tradition.  En effet, Moïse a dit : Honore ton père et ta mère. Et encore : Celui qui maudit son père ou sa mère sera mis à mort. Mais vous, vous dites : Supposons qu’un homme déclare à son père ou à sa mère : “Les ressources qui m’auraient permis de t’aider sont korbane, c’est-à-dire don réservé à Dieu”, alors vous ne l’autorisez plus à faire quoi que ce soit pour son père ou sa mère ; vous annulez ainsi la parole de Dieu par la tradition que vous transmettez. Et vous faites beaucoup de choses du même genre. »

Voilà maintenant un épisode qui ne semble pas avoir de lien organique avec ce qui a précédé. Cela veut donc dire qu’après avoir cherché à comprendre ce que l’épisode nous dit en lui-même, il faudra tâcher de comprendre pourquoi Marc l’a inséré là et comment cela construit plus largement ce que son récit cherche à faire passer.

Notre épisode comporte clairement deux temps, l’un qui tient à une interpellation de Jésus par les Pharisiens, l’autre à la réponse que leur fait Jésus. « Et se rassemblent près de lui les Pharisiens et certains des scribes venus de Jérusalem. » Nous avons affaire à des spécialistes, des gens versés dans l’étude des Ecritures et très attentifs à l’observance des règles qui, selon, eux, font les membres authentiques du peuple du dieu. Le rassemblement n’a manifestement rien de fortuit : il ne peut être que concerté. Il n’est pas forcément mal intentionné, mais on se souvient tout de même que, dans les éléments précédents de son récit, les Pharisiens et les scribes (d’accord d’ailleurs avec les gens d’Hérode) ont mis un peu Jésus sous surveillance.

« Et voyant certains de ses disciples avec des mains communes, c’est-à-dire non-lavées, qui mangeaient leur nourriture…, l’interrogèrent les Pharisiens et les scribes : … » Ils constatent une pratique des disciples, ou plutôt une non-pratique, et cela amène de leur part une question. Question qui semble moins tenir d’une envie de comprendre que d’une demande d’explication valable. On se souvient que, dans les tout-débuts à Capharnaüm, des Pharisiens et des disciples de Jean étaient venus ensemble, eux qui pratiquaient le jeûne, pour demander à Jésus pourquoi ces disciples ne semblaient pas avoir la même pratique (Mc.2,18-20 cf. Le sens de la pratique religieuse). Il se passe la même chose, mais à propos d’une autre de leurs pratiques, celle de se laver les mains. Et puis ce n’est pas tout-à-fait le même groupe : les Pharisiens ne sont plus maintenant alliés avec les disciples de Jean mais avec des scribes : ils ont pris avec eux des experts des Ecritures, ils veulent appuyer leur argumentation de manière certaine.

Marc fait une longue incise pour ceux de ses lecteurs qui ne connaissent pas bien ce que sont les Pharisiens : « Les Pharisiens en effet, et tous les Juifs, s’ils ne se lavent pas soigneusement les mains, ne mangent pas, commandant la tradition des plus anciens  ; et au retour du marché, s’ils ne se baignent pas ils ne mangent pas et ils reçoivent beaucoup d’autres pratiques à commander : lavage de coupes, de carafes et de plats. C’est une incise assez précise qui choisit quelques pratiques en montrant, à mon sens, deux choses : d’une, que l’inobservance de ces pratiques d’ablution interdisent pour eux toute ingestion, c’est-à-dire conditionnent la vie et la survie ; de deux, qu’il s’agit de traditions reçues, mais aussi qui s’imposent et qu’ils imposent. Ce qui est dire aussi d’une part que cela vient de pratiques transmises et non de points trouvés dans la loi, d’autre part qu’il y a bien un exercice de pouvoir à travers cette transmission qu’on fait appliquer (le verbe [kratéoo], commander, être le maître, être le plus fort, est employé deux fois tout de même !).

Vient alors la question des Pharisiens et des scribes à Jésus : « par suite de quoi tes disciples ne marchent-ils pas selon la tradition des plus anciens, mais mangent leur nourriture avec des mains communes ? » Si les mains ne sont pas lavées, elles sont des mains « communes », les mains de-tout-le-monde, et non mises part par une ablution. On reconnaît le souci de mise-à-part des Pharisiens. Ils sont conscients qu’il s’agit d’une tradition, mais cela ne leur fait pas peur, elle vient des plus anciens et est revendiquée comme telle, cela suffit à la légitimer à leurs yeux. On a « toujours » fait comme ça, donc on doit « toujours » faire comme ça. Et cette tradition s’impose à tous, dans leur esprit : il faut pouvoir rendre compte de raisons pour lui échapper. C’est exactement la portée de leur question : « Par suite de quoi…? » La question suppose un agent, interne (une volonté) ou externe (une cause), et veut le connaître.

Jésus parle à son tour. Mais Marc se garde de dire qu’il répond, il écrit simplement « Il leur dit… » A vrai dire, il s’agit plutôt d’un commentaire, d’une réaction, que d’une réponse. Jésus s’appuie d’emblée sur l’Ecriture, non sur une tradition. Il caractérise pour commencer ceux qui interrogent, prend de la distance avec la question en re-situant ceux qui la posent. C’est un procédé réthorique classique. « Il leur dit : il a bien prophétisé, Isaïe, au sujet de vous autres hypocrites, lorsqu’il a écrit : Ce peuple-ci m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. C’est en vain qu’ils me vénèrent quand les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains. » Il leur applique la « définition » qu’Isaïe donne des hypocrites : faire passer pour une vénération du dieu l’application de préceptes qui ne sont pas de lui mais des hommes. Et à travers cela, ne développer qu’un culte extérieur, apparent, mais qui n’engage pas le cœur.

Les préceptes du dieu sont évidemment à chercher dans sa parole, non dans des habitudes fussent-elles immémoriales. Ce que le dieu a dit a bien pu rester depuis toujours inouï, et donc jamais appliqué : s’appuyer sur les pratiques immémoriales des hommes, c’est supposer leur fidélité, au moins initiale : mais qu’est-ce qui légitime une telle approche ? Rien à vrai dire, en tous cas pas les écritures-mêmes, qui racontent plutôt une infidélité originelle. Et il ajoute clairement : « Après avoir délaissé le commandement du dieu, vous imposez la tradition des hommes« . C’est dénoncer tout un processus religieux, où l’exercice de puissance de certains se fait au détriment du dieu et de son commandement : car la condition d’imposer les habitudes humaines, c’est le passage sous silence du commandement du dieu. Voilà qui nous invite à expurger toutes nos pratiques religieuses… Peut-être même à prendre nos distances avec l’idée même de « religion » : on parle de « religion chrétienne », et c’est certes ce qu’elle est devenue. Mais était-ce-là l’intention originelle de Jésus, forger une « religion » ? On voit plutôt que non : au contraire la « foi chrétienne » est une force pour porter un regard critique sur la « religion ».

Mais Jésus n’en reste pas là, il ne se contente pas (c’était déjà beaucoup !) de cette prise de distance avec l’exigence des Pharisiens, dénoncée comme un acte de puissance tout-à-fait illégitime : « Et il leur dit : vous violez bien le commandement du dieu, dans le but d’établir votre tradition… » Les mots sont de plus en plus forts : le commandement du dieu n’est pas seulement passé sous silence, il est violé. Et cela n’est pas fortuit, mais présenté comme intentionnel (« dans le but de« ) et à leur propre avantage (« votre tradition« ), les plus anciens n’étant au fond qu’un prétexte. Il faut reconnaître que, religieusement parlant, le recours aux pratiques « de toujours » sont le plus souvent un bon prétexte pour faire les choses comme on en a toujours eu envie…!

Mais Jésus donne des exemples : « Moïse dit en effet : ‘honore ton père et ta mère’, et : ‘celui qui maudit son père ou sa mère sera destiné à la mort’. Mais vous, vous dites : si un homme dit à son père ou à sa mère : korban (c’est-à-dire « don [au dieu] ») est ce par quoi j’aurais pu t’être utile, vous le déliez de faire quoi que ce soit pour son père ou sa mère, annulant la parole du dieu par votre tradition que vous transmettez : et vous faîtes beaucoup de choses du même genre. » L’exemple est parlant : le dieu est en quelque sorte instrumentalisé par cette puissance religieuse, il est prétexte, autorité incontestable derrière laquelle d’autres se voilent, et pour faire quoi ? exactement le contraire de ce que la parole du même dieu dit expressément.

Au total, les Pharisiens et les scribes se sont avancés tout prêts à demander des comptes à Jésus sur la non-application par ses disciples de pratiques auxquelles ils contraignent tout le monde. Mais Jésus, dans sa manière de leur adresser la parole, a finalement dénoncé leur manière d’exercer un pouvoir, en effaçant l’autorité du dieu pour établir la leur, tout en prétendant réclamer une obéissance et une observance au nom du dieu. Et il a dénoncé par cela même une vénération toute extérieure de leur part, parce qu’elle n’est pas précédée par une recherche personnelle de la parole du dieu. Cela peut nous faire beaucoup réfléchir, encore une fois, sur nos observances, sur leur validité ou non, sur le regard que nous jetons à ceux qui ne les partagent pas, etc. Les pratiques ne sont pas condamnées en soi : simplement, elles sont de second plan, essentiellement.

Quant à répondre à la première question qui est née pour nous, à savoir pourquoi Marc a placé là ce passage, autrement dit : quel rapport avec les récits en cours ? Il est sans doute encore un peu tôt pour y apporter une réponse, d’autant que la séquence suivante va rester dans le même ton. Attendons donc d’en avoir fini avec elle aussi pour y revenir. Mais d’ores et déjà, nous voyons que ce qui se joue ici est un jeu de pouvoir, un rapport au pouvoir : or c’est exactement à cela que Jésus travaille à éduquer les Douze, depuis quelques temps. C’est donc sans doute dans cette direction qu’il nous faudra chercher…

Chercher Jésus (Mc.6,53-56)

Après la traversée, abordant à Génésareth, ils accostèrent. Ils sortirent de la barque, et aussitôt les gens reconnurent Jésus : ils parcoururent toute la région, et se mirent à apporter les malades sur des brancards là où l’on apprenait que Jésus se trouvait. Et dans tous les endroits où il se rendait, dans les villages, les villes ou les campagnes, on déposait les infirmes sur les places. Ils le suppliaient de leur laisser toucher ne serait-ce que la frange de son manteau. Et tous ceux qui la touchèrent étaient sauvés.

« Et ayant traversé jusqu’à la terre, ils allèrent à Gennésareth et jetèrent l’ancre. » On voit de suite que cet épisode fait suite directement à celui que nous venons de lire, Marc continue un même récit. Ils étaient tous en mer, et les voilà qui arrivent à terre. Notons que Jésus avait envoyé les Douze à Bethsaïde, qui est au nord du lac de Tibériade, à l’est du Jourdain, et que le lieu ici nommé est Gennésareth, qui est plutôt à l’ouest de la même mer, à peu près à mi-chemin entre Capharnaüm est Tibériade. Les deux lieux sont séparés d’environ dix ou douze kilomètres. Il me semble que cela explique la formulation un peu compliquée de Marc : ils sont arrivés à la côte vers Bethsaïde, comme prévu, puis ils ont fait un peu de cabotage en redescendant la côté, ont passé Capharnaüm où les évènements précédents se sont beaucoup déroulé et on jeté l’ancre à Gennésareth. C’est comme s’ils voulaient choisir un nouveau point de départ.

« Et quand ils furent sortis du bateau, [les gens] le reconnaissant aussitôt, ils coururent autour de toute cette région-là et commencèrent à apporter autour [de lui] sur des brancards ceux qui avaient du mal, là où ils entendaient qu’il était. » Si l’intention qui présidait à cette recherche d’un nouveau point de départ était de compter un peu sur l’anonymat, la preuve est faite que ce n’est plus possible ! On reconnaît en effet Jésus aussitôt, et c’est l’origine d’une activité, presque une frénésie, indescriptible. Marc dit littéralement que les gens font le tour de la région en courant, et l’image que j’ai est celle de la fourmilière que l’on a dérangé ! La nouvelle est si importante que, toutes affaires cessantes, on va se dire les uns aux autres qu’il faut profiter de l’aubaine : « il » est là. Cela montre Jésus comme un pôle d’attraction vraiment extra-ordinaire. Cela montre aussi que Jésus ne va pas pouvoir ré-envoyer les Douze deux par deux pour continuer leur formation, il va en avoir trop besoin autour de lui, probablement.

Il se déplace néanmoins, il ne change rien à son propos fondamental d’aller par les villes et les villages, d’aller partout : en témoigne la visée attentive des gens, qui se rendent avec les malades « là où ils entendaient qu’il était. » Jésus veut rejoindre toutes les personnes, et il se donne les moyens qu’il faut : il n’ouvre pas un bureau ou une antenne paroissiale, il se déplace et passe partout. Cela montre aussi la vitesse de propagation de la rumeur, qui doit constituer tout de même un indice suffisamment fiable pour qu’on puisse rejoindre Jésus, voire le précéder, là où il se trouve alors même qu’il est en déplacement. Ceux qui « cherchent à revenir » vers leur dieu (rappelons-nous que c’est la visée fondamentale du ministère de Jésus, décrite dès son seuil) cherchent concrètement Jésus, cherchent où il est, et son prêts à se laisser surprendre et déplacer : ils doivent, pour le trouver, entrer dans une disponibilité qui les rende attentifs et confiants dans la parole des autres, mais aussi physiquement en mouvement pour aller le rejoindre.

Et les brancards convergent : cela montre à la fois une belle solidarité entre les gens, entre ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas, et une attente particulière de ces mêmes gens vis-à-vis des maux, dont ils souhaitent être délivrés. Tout se passe comme si c’était l’attente fondamentale de chacun, d’être « délivrés du mal« . Le mot employé par Marc et que j’ai essayé de rendre par « ceux qui avaient du mal« , est une locution très générale, [tous kakoos ékhontas], ceux qui ont [kakoos]. Ce dernier mot désigne le « mal » au sens le plus général, l’adjectif contraire à [kalos] qui désigne ce qui est bien ou beau. Mais la forme est adverbiale : de manière mauvaise. Ainsi, personne n’est mauvais, il s’agit bien du verbe avoir, donc d’une affection et non d’un trait essentiel ; mais ce mal n’est pas tant une chose, qu’une manière d’aller. Autrement dit, Marc ne désigne pas tant telle ou telle origine d’un mal subi, mais plutôt la résultante très subjective chez les personnes qui le subissent.

« Et où qu’il se rende, dans les villages ou dans les villes ou dans les champs, ils plaçaient sur les places publiques les affaiblis et le suppliaient afin qu’ils touchent au moins la frange de son manteau ; et tous, s’ils la touchaient, étaient préservés. » Trois lieux sont énumérés, dans lesquels Jésus se rend : de manière privilégiée, les villages : là où sont les « petites gens », les oubliés ou les laissés pour compte. Mais aussi les villes, là où la société est plus composite, où il y a des pouvoirs et de l’argent mais aussi des pauvretés plus contrastées. Mais Marc nomme aussi les champs : c’est plus étonnant, mais on se rappelle (et peut-être est-ce là un clin d’œil) qu’après l’épisode du lépreux purifié, « il ne pouvait plus se montrer en ville« . L’impact de ce qui tourne autour des guérisons est tel qu’il a toujours cet effet de « mise à l’écart ».

Les places publiques, ou les marchés (le mot est le même), sont évidemment plutôt en ville. On voit très bien la scène que ce grand coloriste qu’est Marc nous laisse voir : Jésus et les siens entrent en ville, et déjà la place publique est encombrée de brancards, de personnes atteintes de toutes sortes de maux, de gens « sans force physique » ou « sans vigueur », et qui supplient. On entend les cris monter immédiatement, pleins d’espoirs mais aussi lancinants et, disons-le, terriblement « dérangeants » comme le sont toujours les cris qui viennent de la souffrance pour les gens bien portants. Jésus n’a pas, on l’a dit en commençant, changé de projet, il vient avant tout porter la parole, mais voilà que toujours il rencontre d’abord ceux qui attendent de lui autre chose, la guérison, la vigueur, l’élan.

Leur demande est toujours nuancée de superstition, avec cette demande de « toucher l’extrémité de son manteau« , comme s’ils ne voulaient pas « déranger », comme s’ils avaient déjà imaginé ce qu’ils devaient faire pour profiter discrètement du passage de Jésus, entrer en contact avec lui sans entrer vraiment en dialogue avec lui. On ne sait pas la réponse de Jésus : Marc ne nous en parle pas. Il nous signale simplement que en effet, s’ils parvenaient à faire ce qu’ils demandaient, ils étaient systématiquement et tous rétablis dans leur vigueur. C’est toujours la logique du « fais-toi confiance », du « ta foi t’a sauvée » : pas de commentaire, pas de directive, pas non plus d’abus de faiblesse en profitant de la situation (ce serait si facile !) pour obtenir des demandeurs je-ne-sais-quelle démarche ou aveu. Ils font ce qu’ils ont en tête, ils vont au bout de le ur démarche, et c’est cela qui leur obtient ce qu’ils désirent tant et pour quoi on les a aidés.

Finalement, nous avons en tout cela une sorte de résumé général de la situation de Jésus et de la foule.

L’école du missionnaire (Mc.6,45-52)

Aussitôt après, Jésus obligea ses disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive, vers Bethsaïde, pendant que lui-même renvoyait la foule. Quand il les eut congédiés, il s’en alla sur la montagne pour prier. Le soir venu, la barque était au milieu de la mer et lui, tout seul, à terre. Voyant qu’ils peinaient à ramer, car le vent leur était contraire, il vient à eux vers la fin de la nuit en marchant sur la mer, et il voulait les dépasser. En le voyant marcher sur la mer, les disciples pensèrent que c’était un fantôme et ils se mirent à pousser des cris. Tous, en effet, l’avaient vu et ils étaient bouleversés. Mais aussitôt Jésus parla avec eux et leur dit : « Confiance ! c’est moi ; n’ayez pas peur ! » Il monta ensuite avec eux dans la barque et le vent tomba ; et en eux-mêmes ils étaient au comble de la stupeur, car ils n’avaient rien compris au sujet des pains : leur cœur était endurci.

« Et aussitôt il obligea ses disciples à embarquer dans le bateau et à le précéder à Bethsaïde, jusqu’à ce que lui-même ait libéré la foule. » Notre épisode fait évidemment et naturellement suite au précédent, et comme nous l’avons déjà vu, le « aussitôt » de Marc indique à la fois un lien organique avec ce qui précède et une étape ultérieure. Ce qui m’étonne ici, c’est la contrainte exercée par Jésus sur les Douze (ou les disciples, mais rappelons-nous que la terminologie de Marc n’est pas arrêtée) : ce n’est pas dans ses habitudes, vis-à-vis de qui que ce soit ! Qu’est-ce qui lui prend ?

Rappelons-nous que, dans l’épisode précédent, c’étaient bien les Douze qui voulaient qu’il contraigne les gens de la foule à s’en aller. Voilà qu’il leur applique à eux ce que eux lui demandaient pour elle ! Est-ce pour, après coup, leur faire expérimenter la valeur de ce qu’ils demandaient ? Est-ce pour une autre raison, liée à ce qui vient de se passer, et qu’il nous faudra deviner ? Je pencherais assez pour la première raison, parce que non content de les contraindre à s’en aller (ce qu’ils demandaient pour la foule), il leur demande aussi de le « précéder », ce que précisément cette même foule avait fait : tout se passe comme s’il souhaitait leur faire éprouver les mêmes choses, comme s’il n’en avait pas fini avec eux de l’enseignement qu’il leur livre -et nous avons vu que, dans cette nouvelle partie de son évangile, Marc nous montre les Douze désormais en mission, comme démultipliant la présence de Jésus en mission : il faut qu’ils apprennent cette nouvelle position- .

Pendant ce temps, lui se charge, une fois encore, de la foule. Il les a laissé au repos en débarquant et s’est occupé d’enseigner la foule, maintenant il les renvoie et se charge de la foule. C’est comme s’il ne pouvait pas encore la leur confier. Et il ne va pas la « renvoyer », il va « délier », « libérer » la foule. Serait-elle donc prisonnière ? Oui, non : elle est tout de même redevable. Car il les a nourris, et ils ne vont pas tarder, de bouche à oreille, à se dire comment. Et lui ne veut avoir sur la foule aucun empire, aucune emprise : il veut les délier. Il ne faut pas qu’ils se sentent attachés à un gourou ni à un thaumaturge, seule la recherche de la parole, la recherche de leur dieu, l’intéresse. Il y a chez Jésus une chasteté saisissante, d’autant plus fascinante pour nous que tombent les gourous et les thaumaturges, les figures qui ont pu en ces temps actuels nous séduire ou s’imposer comme des repères. Décidément, il n’y a que Jésus qui mérite d’être suivi et imité. Et lui-même ne cesse de nous délier de tout attachement ou de toute obligation, de toute servitude à son égard, pour que nous allions vers le dieu. Quelle magnifique cohérence que celle du personnage dont témoigne Marc !

« Et s’étant séparé d’eux, il partit dans la montagne prier. » Comment Jésus fait-il ? Simple : il ne les renvoie pas, c’est lui qui se sépare d’eux. Et il part dans la montagne, lieu connu de tous dans son symbolisme de rencontre avec le dieu unique, il fait lui-même le chemin qu’il souhaite voir faire à tous. Qui pourrait lui refuser cette séparation ? Or elle ne laisse personne orphelin ou abandonné, elle signifie à chacun vers quelle rencontre il est appelé à se rendre, elle remet chacun, par l’exemple, sur le chemin intérieur le plus profond, celui qui les a tous fait vouloir le précéder en ce lieu désert.

« Et le soir venu, le bateau était au milieu de la mer, et lui seul sur la terre. » Retour à ce nouvel enseignement de Jésus aux Douze : maintenant, c’est eux et lui. La situation est là aussi celle d’une séparation. Le soir venu, c’est chez le Juifs la nouvelle journée qui est entamée, il s’agit donc d’un jour nouveau qui commence. Et cette journée les voit : eux, au milieu de la mer, lui, seul sur la terre. Ils sont les plus nombreux, et pourtant on a d’emblée l’impression qu’ils sont les plus seuls. C’est que la mer, si elle est un milieu fréquenté par l’homme, n’est pas pour autant un milieu naturel pour lui. Sur la terre, avec ses deux jambes, Jésus repose sur une base solide, ferme, assurée ; sur la mer, les Douze sont sur une base instable, mouvante, incertaine. Et sans doute ce grand narrateur qu’est Marc nous raconte-t-il ainsi où en sont respectivement Jésus et les Douze devant la même mission : lui assuré, eux incertains. Les faits dessinent pour Marc une sorte de parabole.

« Et les voyant mis à l’épreuve dans la conduite [du bateau] -le vent leur était en effet contraire-, autour de la quatrième veille de la nuit il vint à eux en marchant sur la mer, et il souhaitait s’approcher d’eux. » Je ne sais pas bien comment il fait pour voir jusqu’en mer, la nuit : à moins qu’il ne faille prendre le verbe « voir » au sens de comprendre, comme quand on dit : « Je vois ce que vous voulez dire » (et le grec connais cette nuance de sens pour ce verbe). Sans doute il comprend, au vent qui lui vient au visage, qu’il est contraire à leur marche : il les a maintenant assez vus manœuvrer en bateau pour savoir. Mais il ne se dépêche pas de venir, il ne vole pas à leur secours : comme dans l’épisode de la tempête, il les laisse à leur expérience, à leur savoir-faire. Lui leur fait (toujours) confiance, et eux aussi doivent se faire confiance en son nom, c’est la base. Ce n’est qu’à la « quatrième veille », la dernière relève de la garde pendant la nuit, celle qui finit avec le jour, qu’il vient à eux.

Sa venue est assez particulière pour nous, puisqu’il « marche sur la mer » ! Mais Marc ne s’attarde pas, ce n’est qu’une circonstance : pour lui, c’est tout simple. Et dans les éléments que nous avons détaillés au préalable, si nous avons bien compris Marc, c’est simplement qu’il ne perd rien de sa propre fermeté ou assurance en les rejoignant dans leur incertitude et leur instabilité. Eux sont à la peine dans l’exercice de leur mission, mais lui les y rejoint : c’est de lui que leur mission si peu assurée tient toute efficacité et authenticité. Si des personnes sont bien rejointes et aidées dans l’exercice de leur mission, c’est parce qu’il les rejoint « en marchant sur la mer ». Et il me semble que nous aussi, chaque fois qu’au milieu des difficultés ou des circonstances contraires, les choses auxquelles nous tenons le plus au fond de nous-mêmes s’accomplissent, nous marchons sur la mer : ou peut-être faut-il dire plus justement que c’est lui qui marche sur la mer, confession du croyant qui reconnaît à la fois son désir, l’accomplissement de celui-ci, et sa propre impuissance à l’accomplir par lui-même…

« Et il souhaitait s’approcher d’eux. ». Ce trait est plus souvent traduit « et il voulait les dépasser » : c’est une traduction possible, bien sûr. Mais il me semble qu’un Jésus qui ferait la course, en quelque sorte, serait aussi un Jésus qui nargue. Un peu, au moins. Il me semble plus cohérent, s’il les sait en difficulté, s’il vient à eux, et si finalement il monte dans le bateau avec eux, qu’il veuille s’approcher…

« Eux cependant, en le voyant marcher sur la mer pensèrent que c’était une vision, et ils poussèrent des cris : tous en effet l’avaient vu et ils étaient terrifiés. » Changement de point de vue : les marins parmi les Douze ont déjà sûrement récupéré en mer des malheureux, ils ont déjà vu de ces têtes qui surnagent encore, mais pour combien de temps ? Et ce sont eux qui, avec difficulté mais générosité, manœuvrent pour aller les sauver. Mais quelqu’un qui domine à ce point les difficultés qu’ils affrontent, cela ils ne l’ont jamais vu : d’où la « vision » ! Ce doit être dans leur tête (c’est le propre d’une vision), et non être réel. Mais si c’est une vision, certains peuvent l’avoir, mais d’autres non, et ceux-ci expliqueront à ceux-là qu’en effet, ce n’est pas réel. Or si tous la voient, cela devient terrifiant : comment faire la part du réel et de l’imaginaire ?! Et c’est là que naît la terreur, quand on n’arrive plus à décider de ce qui est réel et de ce qui ne l’est pas : c’est le ressort même du fantastique ! Et c’est ce qui peut se passer pour le croyant s’il ne confesse en même temps les trois temps que j’ai déjà énoncés : son désir profond, l’accomplissement de celui-ci, et son impuissance à l’accomplir par lui-même.

« Mais lui aussitôt parla avec eux, et leur dit : ayez courage [confiance], c’est moi. N’ayez pas peur. » Par la parole, il brise l’incertitude du fantastique : ce qui frappe leurs oreilles est bien réel. La parole reste toujours première chez Jésus, c’est pourquoi il a tout de suite voulu parler à la foule en débarquant, c’est pourquoi il lui a parlé pour se séparer d’elle, c’est pourquoi il leur parle pour commencer -ou recommencer-. Et les Douze aussi auraient pu commencer à parler aussi à la foule, cela aurait tout changé après. Il leur dit d’avoir confiance, ou d’avoir courage (les deux traductions sont possibles), et que c’est bien lui. Cela aussi aurait pu habiter les Douze, de savoir que c’était lui qui parlait à la foule : ils auraient au moins patienté pour voir… Et qu’ils n’aient pas peur. La peur grève tout. Elle empêchait les Douze de rester sereins au soir tombant, devant la perspective de devoir nourrir la foule, d’où l’entrée en concurrence ou en opposition avec elle.

« Et il embarqua avec eux dans le bateau et le vent tomba, et ils étaient profondément chamboulés [hors d’eux-mêmes] en eux-mêmes. Ils ne faisaient en effet pas le rapprochement avec les pains, mais leur coeur était endurci [encalaminé, sclérosé]. » Quand il est avec eux, il n’est plus rien de contraire. Le vent tombe. S’ils avaient cru qu’il était avec eux, le vent serait déjà tombé, suggère Marc. Mais là, ils sont tout retournés, tout leur paraît extraordinaire, et ils ne savent plus « où ils habitent ». Et pour finir, Marc nous explique que nous avons pris la bonne piste au début, en faisant le rapprochement avec l’épisode des pains : en suivant cette piste, nous comprenons ce qu’alors les Douze ne comprennent pas, qu’il s’agit bien d’une leçon : la mission confiée par Jésus, la mission même de Jésus, ne se mène qu’avec le courage et la confiance, la conscience qu’il est là, et le rejet de toute peur.

On ne peut pas les renvoyer : la logique de l’unité (Mc.6,35-44)

Déjà l’heure était avancée ; s’étant approchés de lui, ses disciples disaient : « L’endroit est désert et déjà l’heure est tardive. Renvoie-les : qu’ils aillent dans les campagnes et les villages des environs s’acheter de quoi manger. » Il leur répondit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils répliquent : « Irons-nous dépenser le salaire de deux cents journées pour acheter des pains et leur donner à manger ? » Jésus leur demande : « Combien de pains avez-vous ? Allez voir. » S’étant informés, ils lui disent : « Cinq, et deux poissons. » Il leur ordonna de les faire tous asseoir par groupes sur l’herbe verte. Ils se disposèrent par carrés de cent et de cinquante. Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction et rompit les pains ; il les donnait aux disciples pour qu’ils les distribuent à la foule. Il partagea aussi les deux poissons entre eux tous. Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés. Et l’on ramassa les morceaux de pain qui restaient, de quoi remplir douze paniers, ainsi que les restes des poissons. Ceux qui avaient mangé les pains étaient au nombre de cinq mille hommes.

Dans la suite exacte de ce qu’il nous a narré, Marc nous dessine plus précisément encore les rapports de ces trois pôles qui naissent dans cette nouvelle partie de son œuvre. « Et déjà, comme un temps considérable était passé, les disciples s’approchèrent de lui et dirent : « le lieu est désert et déjà le temps est avancé : renvoie-les, …. » Nous retrouvons immédiatement nos trois « pôles » apparus précédemment : Jésus, la foule, les Douze, chacun avec sa logique. Jésus enseigne les foules ; les foules sont venues le trouver. Mais les Douze ? Marc dit « les disciples » : s’agit-il bien des mêmes ? Deux réponses sont possibles : ils ne s’agit pas des mêmes, l’appellation « les disciples » désigne un groupe plus large que les Douze. Et nous n’avons pas les fameux trois pôles. Ou alors il s’agit bien des mêmes, mais Marc n’a pas une nomenclature très fixée, très précise. Je penche pour cette deuxième solution, à cause de la succession très cohérente du texte à ce détail près. D’autres études (que je t’épargne, cher lecteur) montrent que le vocabulaire « ecclésiologique » de Marc n’est pas du tout aussi rigoureux que celui d’un Luc, par exemple.

Du reste, ces disciples s’approchent de lui, ce qui est sans doute une performance à cause de la foule, mais peut-être aussi un indice d’une proximité reconnue qui fait s’écarter à leur passage. Et il lui disent : « Le lieu est désert…« , ce qui ne manque pas d’ironie. C’est un rappel certes de l’intention première, deux fois répétée auparavant : mais qui pourrait encore dire que ce lieu est désert ? Est-ce un brin de mauvaise foi qui est suggéré par Marc chez les Douze ? Ou bien, tout simplement, s’agit-il pour eux, étant donné ce à quoi ils veulent parvenir, de faire remarquer l’état initial de ces lieux : sans habitant fixé, et donc sans ressource propre pour ceux qui s’y aventurent sans « pique-nique » ? Ils font remarquer aussi un autre état de fait, que « le temps est avancé » : ils étaient venus pour être avec Jésus, à part, et voilà qu’il y a plein de monde et qu’ils ne l’ont pratiquement pas vu, absorbé qu’il était par la foule dont la présence l’avait, on s’en souvient, « pris aux tripes« .

Mais voilà aussitôt leur demande : « …renvoie-les, afin que repartant dans les champs aux alentours et les villages, ils fassent pour eux leur marché de quelque chose à manger.« L’argument final est qu’ils doivent aller chercher à manger. Pas un mot sur la faim plus grande encore qu’avaient tous ces gens de rencontrer Jésus seul à seul (chacun ayant compris qu’ils pouvaient bien tenter le coup, en les voyant s’en aller en bateau) : ignorance volontaire, ou solide bon sens ? En tous cas, « on » s’est occupé d’eux, il est temps maintenant qu’ils aient soin chacun de soi-même. Il y a une limite à tout.

Et surtout, ce mot insistant : « Renvoie-les, afin que repartant » Il s’agit de deux verbes qui sont composés avec le préverbe [apo-]qui signifie clairement un départ, un éloignement à partir du point repéré. Ils sont renvoyés.

Ce mot, je l’avoue, résonne terriblement à mes oreilles dans les temps présents. On veut faire partir ceux dont la présence n’arrange pas : dehors, ceux qui n’arrivent pas à trouver du travail ! Dehors, ceux qui bénéficient d’aides sociales ! Dehors, ceux dont on dit qu’ils « profitent » de la société ! Dehors, ceux qui ont risqué leur vie pour échapper à la guerre ! Dehors, ceux qui ont risqué la vie et celle de leurs enfants pour franchir en pleine hiver des cols alpins extrêmement dangereux ! Dehors, les Misérables (dirait Victor Hugo) ! Je suis atterré par l’égoïsme terrible de notre bout de planète, qui vit au dépend des autres, qui est incapable de vivre sans tirer d’ailleurs ses ressources, mais qui refuse absolument, après avoir pendant plusieurs siècles, occupé une bonne partie de la planète en lui imposant sa domination, qui refuse absolument le moindre partage avec le reste de l’humanité. Moyennant quoi, c’est nous qui nous déshumanisons à vive allure, faute de reconnaître nos frères en humanité.

Je relis la préface que Primo LEVI écrit à son livre bouleversant « Si c’est un homme » : « Beaucoup d’entre nous, individus o peuples, sont à la merci de cette idée, consciente ou inconsciente, que « l’étranger c’est l »ennemi ». Le plus souvent, cette conviction sommeille dans les esprits, comme une infection latente ; elle ne se manifeste que par des actes isolés, sans lien entre eux, elle ne fonde pas un système. Mais lorsque cela se produit, lorsque le dogme informulé est promu au rang de prémisse majeure d’un syllogisme, alors, au bout de la chaîne logique, il y a le Lager […] Puisse l’histoire des camps d’extermination retentir pour tous comme un sinistre signal d’alarme. » Et il me semble que, plus que jamais, nous sommes dans cette terrible logique, gagnés par l’amour de l’argent, gagnés aussi par l’idée que seuls comptent ceux qui par leur travail font « tourner la machine » . Ceux qui en profitent d’au-dessus, sont honnis, mais craints : et ils savent tourner les regards vers les autres, ceux d’au-dessous, accusés par tous de tous les maux.

Dans ce « renvoie-les » dit par les Douze, il me semble qu’aujourd’hui, il y a tous ceux-là.

« Mais lui répond et leur dit : donnez-leur vous-mêmes à manger. » C’est d’abord un refus clair et net de les renvoyer : Jésus n’entrera pas dans ce jeu, dans cette logique. Ce n’est même pas envisageable, ce n’est même pas discutable. Or l’ordre peut se comprendre de deux manière, la grammaire l’autorise : soit « Vous-mêmes, donnez-leur à manger« , soit « Donnez vous-mêmes à manger à eux« . Occupez-vous de leur nourriture, ou soyez leur nourriture. La nourriture, c’est ce qui fait vivre et grandir, c’est aussi ce qui, partagé et pris ensemble, crée la communion. C’est ce qui fait vivre les « je » et ce qui fait vivre le « nous ». Après avoir été lui-même cela pour la foule, qui avait faim de son enseignement et de sa rencontre, il enjoint maintenant aux Douze, dans la suite logique de la mission désormais à eux confiée, de faire de même, d’être de même. De se laisser manger, « bouffer ». Ce faisant, il met des mots sur leur peur profonde, sur la nôtre aussi : celle de se « laisser bouffer ». Mais voilà, la réponse n’est pas de se « laisser bouffer » passivement, mais bien de « s’offrir à bouffer », très activement et consciemment ! Quel renversement !

Réaction immédiate : « et ils lui dirent : c’est donc à nous de partir faire le marché de deux cent deniers de pains et leur donner à manger ? » Dans leur logique d’exclusion, quelqu’un doit partir : si ce n’est pas le foule, c’est eux. Et dans cette logique de confrontation (la foule, ou les Douze ?), c’est leur travail, justement, qui devrait pourvoir à toutes ces bouches. Cette logique du partage à grande échelle, aujourd’hui, c’est celle de l’impôt -normalement : si l’Etat fait son travail justement, et n’est pas corrompu par les intérêts privés-. On retrouve ça, dans l’idée qu’il faut s’opposer par principe à l’impôt, à leur augmentation. « Deux cent deniers de pain« , c’est symboliquement le salaire de deux cent journées de travail : c’est un taux d’imposition encore supérieur à celui que nous connaissons, soit dit en passant ! Et voilà les Douze indignés par l’injustice de la situation.

Mais il n’est pas question de justice ou d’injustice, en tous cas par dans cette logique de confrontation, eux ou nous. « Mais il leur dit : combien de pains avez-vous ? Allez voir ! » Et l’on comprend que Jésus n’oppose en rien les Douze et la foule, il n’oppose personne. Le « vous« , ce sont les Douze ET la foule, ce que montre le « Allez voir« . Et il n’est pas question d’aller acheter ou dépenser, ce qui de fait crée des oppositions et des déséquilibres et des injustices : mais ce que l’on a déjà, si on le considérait pour commencer ? « Et renseignements pris, ils dirent : cinq, et deux poissons. » Ils ont aussi compté ce qui pouvait outre le pain se manger. On ne peut pas dire que quiconque ait beaucoup pensé « pique-nique » ou « casse-croûte » en venant. Ils sont partis si vite ! Mais ce n’était pas leur préoccupation, ils cherchaient tout autre chose… Bon, il y a cela. Ce n’est peut-être pas grand chose, mais c’est ce qui a été mis en commun : quelqu’un, ou quelques-uns, parmi la foule et les Douze, sans qu’on sache qui, ont offert à tous ce qu’ils avaient apporté pour eux. Aucun don n’est dérisoire.

« Et il leur prescrivit de les faire tous s’installer par groupe pour manger sur la verte pâture. Et ils se rapprochèrent par groupes de cent et de cinquante.« Il s’agit de faire l’unité, au contraire de diviser et confronter. Les Douze et la foule, les disciples et la foule, tous ensembles, pour manger, c’est-à-dire constituer le « nous ». Les groupes sont assez nombreux, mais pas d’une taille telle qu’on ne puisse faire connaissance : ce sont de petites unités. La « verte pâture » évoque immanquablement l’idée du troupeau, ce qui est un thème récurrent dans les Ecritures par lequel sont dessinés les rapports du dieu avec son peuple, lui le pasteur et eux le troupeau. C’est le modèle suggéré par Marc : être un seul troupeau.

« Et prenant les cinq pains et les deux poissons, il leva les yeux au ciel en rendant grâce et rompit les pains et donna aux disciples afin qu’ils leur offrent, et il divisa les deux poissons pour tous. » Cette fois les disciples sont distingués, mais pour assurer le service. Ils portent la nourriture dans les carrés de cent ou cinquante, où ils vont la manger avec eux. Et c’est bien à partir de ce qui est mis en commun, les cinq pains et les deux poissons, que des parts sont faites, et faites, et faites, de la manière la plus banale qui soit.

« Et tous mangèrent et furent rassasiés, et les morceaux furent ramassés en douze paniers pleins, et aussi du poisson » Le partage a suffit, ce qui était disposé comme le bien de tous, on en a tiré ce qu’il fallait pour tous. Ils ont mangé, et ont été rassasiés (le verbe, d’usage d’abord pour les animaux -les brebis !-, dit vraiment qu’on est « bourré, rempli »), et il en reste même. Tiens ! Autant qu’il y avait d’apôtres, justement ! C’est symbolique… « Et ceux qui avaient mangé étaient cinq mille hommes« , entendez des « masculins » On peut donc évaluer à environ vingt-cinq mille la foule entière. Et Marc ne fait aucun commentaire à ce sujet : ce n’est pas son propos, pas plus que ce n’était pour Jésus une « démonstration ». Sinon celle qu’en ne s’opposant pas les uns aux autres mais en mettant en commun ce que l’on a de commun, on vit bien, et mieux.

Un jeu à trois pôles (Mc.6,30-34)

Les Apôtres se réunirent auprès de Jésus, et lui annoncèrent tout ce qu’ils avaient fait et enseigné. Il leur dit : « Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. » De fait, ceux qui arrivaient et ceux qui partaient étaient nombreux, et l’on n’avait même pas le temps de manger. Alors, ils partirent en barque pour un endroit désert, à l’écart. Les gens les virent s’éloigner, et beaucoup comprirent leur intention. Alors, à pied, de toutes les villes, ils coururent là-bas et arrivèrent avant eux. En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut saisi de compassion envers eux, parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les enseigner longuement.

« Et s’assemblèrent les apôtres près de Jésus et ils lui rapportèrent tout ce qu’ils avaient fait et qu’ils avaient enseigné » La parenthèse Hérode / Jean-Baptiste est refermée. Marc a choisi de ne pas suivre avec sa caméra les Douze envoyés par Jésus mais plutôt d’évoquer l’ampleur que prend ainsi son ministère à travers les répercussions politiques de celle-ci, tout en montrant un contraste évident entre la liberté dans laquelle se déploie ce ministère et la vie qu’il suscite d’une part, et les contraintes dans lesquelles s’enferme le pouvoir, ainsi que la mort qu’il finit par infliger, d’autre part. Je dis bien « le pouvoir », car il est apparu clair que Jésus ne cherche à en exercer aucun, d’aucun type (ce qui devrait faire beaucoup réfléchir ceux qui se réclament de son héritage).

Et Marc reprend son fil avec le « retour » des Douze, désormais désignés comme ses « envoyés« , ou ses « apôtres » : ils s’assemblent (c’est le mot qui donne notre synagogue : il s’agit d’un rassemblement vu depuis le centre autour duquel on se rassemble, avec la dynamique d’être ensemble) auprès de Jésus, avec la préposition [pros] qui marque une dynamique, une orientation. Il s’agit pour les Douze de se retrouver, et de le faire orientés vers le Maître. Et cet état ne leur suffit pas, ils y ajoutent des mots, un compte-rendu à la fois de leur action et de leurs paroles. Fait notable, Marc parle de « ce qu’ils ont enseigné » : jusqu’à présent, ce mot était réservé à Jésus. Il ne l’a pas employé dans la mission qu’il leur a donnée. Mais au retour, les Douze disent que c’est ce qu’ils ont fait. Avec ce que nous avons précédemment creusé, nous pouvons comprendre qu’ils ont eux aussi donné par la parole des éléments faciles à mémoriser (peut-être en redisant les comparaisons inventées par Jésus ? Peut-être en inventant les leurs ?… mais ce dernier cas apparaît moins probable), et que cela prête désormais à approfondissement et dialogue, avec toutes sortes de partenaires, aboutissant finalement à Jésus lui-même. Et l’on s’aperçoit que cette notion si importante d’enseigner s’élargit : d’autres peuvent en être acteurs, on ne sait pas très bien avec quels mots, mais le double temps reste fondamental et l’aboutissement à l’échange se produisant avec Jésus (immédiatement ou à travers diverses médiations) demeure fondamental.

« Et il leur dit : venez vous-mêmes à part dans un lieu désert et reposez-vous un peu. » C’est la réaction du Maître au compte-rendu de ses envoyés. Il ne fait pas de commentaire, il ne porte pas de jugement, il ne délivre pas d’appréciation, il n’évalue pas les compétences, ou les niveaux de compétences, de ses envoyés, mais il a le souci de les prendre à part, dans un lieu désert, et qu’ils se reposent (un peu). A part, sans doute avec lui de manière privilégiée, mais aussi à l’écart de cette foule aux aléas et aux risques de laquelle ils ont été à leur tour livrés. Dans un lieu désert, justement pour y échapper. La mission qu’ils ont effectuée est d’emblée et d’expérience perçue par lui comme éprouvante. Sans doute aussi compte-t-il sur ce temps pour que chacun prenne mieux conscience de ce qu’il a vécu et en tire pour lui-même les enseignements : je trouve toujours magnifique comme il compte sur le travail intérieur de la vie en chacun pour faire avancer. Il se tient là, disponible, pour quand chacun le souhaite : pour éclairer, pour dialoguer, pour écouter simplement.

Marc ajoute « Les arrivants et les partants étaient en effet nombreux, et on ne trouvait pas l’occasion de manger. » Manifestement, autour de Jésus, la foule s’est maintenue aussi : il n’est pas « resté tranquille » pendant que les Douze étaient en mission, il n’a pas chômé. De sorte qu’en revenant auprès de Jésus, les Douze n’échappent pas à la foule, dont pourtant Marc suggère qu’ils en ont affronté une aussi, autant qu’ils étaient. Marc nous fait aussi vivre cette foule : on découvre qu’elle n’est pas constante, qu’elle est faite de gens qui arrivent et de gens qui s’en vont. Il ne s’agit pas de gens qui campent là, qui sont à demeure autour de Jésus, comme les images les représentent souvent. Les gens viennent pour un moment, ils ont à faire ici, mais ils ont aussi d’autres occupations et y retournent. Cela est loin d’alléger, car « on ne trouvait pas l’occasion de manger » : si pour les passants il s’agit d’un simple passage, dans une vie qui a trouvé moyen de s’organiser en tenant compte de ce déplacement plus ou moins long, plus ou moins durable, il n’en va pas de même pour celui et ceux autour desquels se fait l’attroupement. Pour eux, s’est une foule présente en permanence, même si différemment composée ! Et organiser sa vie devient difficile et éprouvant. Partir à part, c’est un peu le réflexe de survie que nous avons déjà vu, quand Jésus s’est retiré dans la montagne et qu’il a « fait les Douze ». L’invitation qu’il leur fait au repos, c’est un peu cette fois « refaire les Douze ».

« Et il s’en allèrent dans le bateau dans un lieu désert à part.« Les Douze comprennent bien l’invitation, et la répétition des mêmes mots fait contraste avec la fois précédente, celle où ils ont cru bien interpréter les mots de Jésus. D’eux vient l’idée de partir en bateau (à moins que Jésus ait continué, même seul, de parler depuis un bateau), mais le « lieu désert » et « à part » viennent mot pour mot de Jésus.

« Et ils les virent qui s’en allaient et beaucoup comprirent et à pied depuis toutes les cités ils coururent ensemble là-bas et les précédèrent. » Quand ils étaient montés dans la montagne, on ne sait pas ce que les foules avaient fait, quelle avait été la réaction des gens. Mais sans doute, maintenant, ils ont appris. Les gens ont regardé le bateau qui s’éloignait, et ils ont compris et même décidé (le verbe signifie les deux choses à la fois). Ils ont compris que c’était le lieu désert qui était recherché, ce qui montre qu’ils ont conscience d’être nombreux. Probablement, comme souvent, chacun estime sa démarche légitime, mais est plein de compassion du fait du nombre : les autres exagèrent, ils devraient être moins présents. Donc, s’il est légitime que le Maître fuie la foule, ce n’est pas grave si juste moi, je vais le trouver encore : je serai tout seul à l’écart avec lui, et à part de tous ces gens qui exagèrent.

Et Marc nous montre l’élan de tous ces gens qui voudraient être seuls avec Jésus, qui partent de partout : cette fois, l’idée du rassemblement n’est pas par rapport au principe qui rassemble comme tout-à-l’heure les Douze, mais rapport à la diversité d’origine de chacun. C’est sur ce modèle-là que Paul de Tarse forgera le concept d’ [ekklésia], qui signifiera le rassemblement, mais en tant qu’il est issu de la diversité. Marc n’en fait pas encore un concept, mais il peint l’image, et avec un mélange d’élan (« ils coururent« ) et de pauvreté de moyens (« à pied« ) : tous ces gens se précipitent, chacun soulevé par l’espoir d’être seul avec le seul, d’avoir enfin un libre et plein accès à Jésus. L’élan est tel qu’ils arrivent les premiers. Et l’intuition et la compréhension ont été si profonds et si justes, qu’ils sont bien au point d’arrivée, du premier coup.

« Et en débarquant il vit une foule nombreuse et il fut pris aux tripes à leur propos, parce qu’ils étaient ‘comme des brebis qui n’ont pas de berger’ et il commença à leur enseigner beaucoup de choses. » Difficile de ne pas voir une foule. Mais il y a ici comme une réciprocité, la foule l’a vu partir, lui a vu la foule qui l’attendait. Pas besoin de répéter, l’auteur suggère ainsi suffisamment, par effet d’écho, que la même compréhension et décision se fait chez Jésus comme elle s’est faite dans la foule. Le même élan à les retrouver, la même justesse de compréhension de ce qu’ils veulent et cherchent. La foule et Jésus consonnent.

Ce qui est spécifique de la compréhension de Jésus est ajouté par Marc, par le fait que lui est, littéralement, « pris aux tripes » et l’explication est donnée par une quasi-citation du prophète Ezéchiel, ‘comme des brebis qui n’ont pas de berger’ (Ez.34,5) : c’est un passage du prophète où ce dernier fait reproche aux responsables d’avoir abandonné les membres du peuple sans prendre soin d’eux. Autrement dit, Marc nous dit que la compréhension de Jésus n’est pas seulement une compréhension des intentions de la foule, ou plutôt de chacun des membres de cette foule à la chercher, mais il voit aussi avec profondeur qu’ils cherchent ce que par ailleurs on ne leur donne pas, il voit un manque terrible chez ceux qui sont là. S’il est « pris aux tripes », c’est de constater à quel point il faudrait peu pour les guider, pour les aider, pour leur permettre de conduire leur vie et de chercher leur dieu, si ceux qui sont responsables tenaient leur rôle. Et combien cette même pensée peut parfois nous saisir…

Alors il prend sur lui de reprendre pour eux son enseignement, ce qui est aussi protéger les Douze. Ils ne seront certes pas « à part », comme espéré, mais ils pourront du moins souffler un peu et peut-être prendre le temps de se restaurer. En bon « chef », il paye de sa personne pour prendre soin à la fois de ceux qui sont avec lui et de la foule qu’eux tous servent. Un schéma se dessine ainsi : si les Douze sont bien investis par Jésus de sa propre mission, qu’ils partagent et pour laquelle ils sont envoyés deux par deux, ils restent néanmoins l’objet de ses soins à lui et il reste le seul régulateur, celui qui, « qu’ils dorment ou qu’ils se lèvent », prend soin de tous : de la foule, comme des Douze. Sa mission peut être partagée, mais quelque chose de son rôle reste unique et sans partage.