Le Fils de l’homme (Mc.9,2-8)

02 Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmène, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux. 03 Ses vêtements devinrent resplendissants, d’une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille. 04 Élie leur apparut avec Moïse, et tous deux s’entretenaient avec Jésus. 05 Pierre alors prend la parole et dit à Jésus : « Rabbi, il est bon que nous soyons ici ! Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » 06 De fait, Pierre ne savait que dire, tant leur frayeur était grande. 07 Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! » 08 Soudain, regardant tout autour, ils ne virent plus que Jésus seul avec eux.

Voici donc un récit bien connu, peut-être même à l’époque de Marc puisqu’il s’est donné la peine d’un verset de transition pour l’amener, comme nous l’avons vu la semaine dernière. Peut-être Marc sait-il que son lecteur, déjà, va anticiper ce récit. En tous cas, lui choisit de le situer dans le cadre que nous sommes en train d’explorer : celui de la formation continue des Douze à la mission de Jésus, dans le contexte de la « demande de signe » des Pharisiens qui mettent ainsi en question l’authenticité de Jésus comme messager, et donc du dévoilement par Jésus de sa propre destinée.

« Et après six jours Jésus prend avec lui le Pierre et le Jacques et le Jean et les élève dans une haute montagne, à part, seuls. » Six jours plus tard est une mention qui est tout sauf neutre, elle appelle immédiatement le souvenir du premier récit de création. « Après six jours« , c’est le septième jour : celui d’une nouvelle action du dieu qui n’a rien à voir avec celle de tous les jours précédents. Le septième jour, dans le récit dit « Sacerdotal » (Gn.2,2-3), le dieu « se repose » (ainsi traduit-on le plus souvent), mais c’est un verbe d’action ! En fait, il inaugure quelque chose d’entièrement nouveau, au-delà d’une création achevée : il anticipe un autre « jour », quelque chose qui n’est pas de cette création-ci. La référence à ce septième jour est donc une inscription du récit présent et de l’évènement qu’il rapporte dans un « au-delà » de ce que nous vivons, de ce que vivent les acteurs de l’évènement. Marc nous prévient qu’il y a dans son récit (ou dans l’interprétation qu’il en donne en nous le rapportant) une dimension d’anticipation ou d’eschatologie.

Une nouvelle fois, ceux qu’il prend avec lui ne sont pas les Douze, mais trois d’entre eux. Ce sont trois des quatre premiers disciples (cf. Mc.1,16-20) et aussi les mêmes que ceux qu’il avait emmenés avec lui auprès de la fille du chef de synagogue Jaïre, qui était malade et qu’on pensait morte (cf. Mc.5,37. Pour un commentaire, Un plein rétablissement). Marc ne s’exprime pas plus que la fois précédente sur le choix de ces trois (pourquoi trois seulement ? Pourquoi ceux-là ?), mais comme la première fois, on entrevoit qu’il y a des raisons de discrétion et aussi un aspect « retour aux sources ». Des raisons de discrétion : il s’agit de Jésus lui-même, et il ne veut pas qu’on parle de lui. Alors s’il laisse entrevoir quelque chose à son propre sujet, il ne veut pas que cela s’ébruite. Un aspect « retour aux sources » : en ayant invité personnellement Pierre, puis toute la foule avec les Douze, à « venir derrière lui », il ré-initialise en quelque sorte le parcours de disciple.

Ce que fait Jésus avec ces trois, c’est de les « élever » -nous sommes en mode « ascenseur », le verbe exprime l’idée de prendre une chose et de la porter vers le haut-, « à part, seuls » précision pour le moins un peu redondante. Et pourtant, ce n’est pas tout-à-fait la même chose : à part, c’est un rapport aux autres, les voilà tirés du milieu des autres pour ce moment bien particulier. Seuls, c’est plutôt un rapport à soi : seul, ce n’est pas être isolé, mais c’est être unique. Autrement dit, c’est avec une dimension exceptionnellement personnelle que l’évènement va être proposé et vécu.

« Et il fut métamorphosé en avant d’eux, et ses vêtements advinrent étincelants, extrêmement blancs, tels qu’aucun foulon sur la terre n’est capable de faire briller ainsi. » Manifestement, Jésus ne « porte » pas littéralement les trois disciples, mais il les entraîne derrière lui. Ils sont exactement dans la position du disciple : le Maître marche et les entraîne à sa suite, à son rythme, dans sa direction. Et il les élève. Ils le voient de dos en train d’avancer. Mais c’est alors qu’il est « métamorphosé« , littéralement sa « forme » change : il ne s’agit pas de la silhouette, des contours (on aurait le grec [skéma], qui donne notre schéma], mais bien de l’être tel qu’il est ici et maintenant (comme quand on dit « je suis en forme« ). Quelle changement y a-t-il ? Marc nous décrit les vêtements, autrement dit un effet de la métamorphose de Jésus : on comprend que la métamorphose s’étend à ce qu’il porte. Ses vêtements deviennent étincelants et extrêmement blancs, c’est un rayonnement qui vient du corps et qui paraît éblouissant. Mais ce n’est pas tout.

« Et leur furent montrés Elie avec Moïse et ils étaient en train de parler-ensemble à Jésus. » Jésus n’est plus seul, il est en dialogue. Il marchait devant eux, les menant vers le haut mais sans qu’ils sachent où, et voilà qu’à la lumière qui vient de son corps et traverse ses vêtements, il apparaît qu’il n’est pas seul. Les deux fameux [schaliah], Moïse et Elie, sont avec lui. Les deux qui ont eu mission et pouvoir pour former ou reformer le peuple. Ils sont tous les trois en dialogue, en conversation. Etant donné la qualité des deux autres, on peut imaginer qu’ils parlent précisément de former ou reformer le peuple : on se souvient que, dans notre évangile de Marc, la mission première et fondamentale de Jésus est d’aller à la rencontre du peuple qui cherche à revenir vers son dieu. Les trois disciples sont donc entraînés dans cette perspective. Ils sont témoins aussi que le maître qui les entraîne tous les jours ne décide pas seul de ce qu’il fait, des choix qu’il fait, mais qu’il est toujours en dialogue. Et s’il a pu faire reproche à Pierre, il y a peu, de « sentir comme les hommes » et non selon le dieu, il montre le dialogue constant dans lequel il est lui-même avec les Ecritures, avec ceux qui en sont les plus grandes figures.Il prend toute son actualité sans rien en oublier ou en rejeter, et il en parle avec les Ecritures ou ceux qui la constituent et qui constituent le peuple.

« Et se distinguant, Pierre dit à Jésus : Maître, il nous est bon d’être ici, et faisons trois tentes, pour toi une, et pour Moïse une et pour Elie une. Car il ne savait que répondre, les choses qui arrivaient leur faisaient peur. » Quand Jésus avait demandé à brûle-pourpoint aux Douze ce qu’ils disaient de lui, Pierre s’était distingué. Ici encore, il se distingue. D’abord par l’expression d’un contentement : « il nous est bon d’être ici« . C’est dire si la vision est porteuse de joie, de bonheur, si elle dilate le cœur. Mais il ajoute aussi une proposition : celle de fixer la vision, et eux-mêmes en sa présence. Plantons des tentes. Cela rappelle évidemment l’Exode, où le peuple vivait sous la tente et se déplaçait, par moments, à l’initiative de la sombre nuée. Voir Jésus ainsi, Pierre voudrait que cela dure toujours. Marc suggère en même temps qu’il parle pour se rassurer : « Car il ne savait que répondre, les choses qui arrivaient leur faisaient peur. » Autrement dit, la proposition est aussi pour entrer en dialogue, pour s’approprier l’instant et l’intégrer dans sa vie et son univers. Dans bien des moments de littérature, l’entrée en dialogue avec le monstre, ou l’être menaçant, est un moment qui redonne de l’initiative au témoin jusque-là dominé par l’évènement.

« Et advint une nuée les obombrant, et advint une voix sortant de la nuée : celui-ci, c’est le fils-de-moi le bien-aimé, écoutez-le. » Mais justement, la fameuse « nuée sombre » de l’Exode survient, et crée un effet nocturne alors qu’ils étaient éblouis par la lumière, rayonnant du corps de Jésus à travers son vêtement. Les voilà au contraire à l’ombre, ils ne voient plus. Seule leur reste l’ouïe, mais celle-ci est saturée d’une voix disant presque la même chose qu’au baptême : « celui-ci, c’est le fils-de-moi le bien-aimé, écoutez-le. » C’est de nouveau la déclaration d’amour qui vient du ciel, mais cette fois assortie d’une injonction à écouter le messager.

Voilà bien une réponse directe à la mise en doute par les Pharisiens de l’authenticité de Jésus comme messager : la vision aurait-elle pour but de prévenir les trois témoins de la contamination du « levain des Pharisiens » dont ils sont peut-être bien déjà atteints ? En tous cas, ils ont eu un « signe venant du ciel » comme le réclamaient les Pharisiens, une initiative céleste, qui accrédite clairement Jésus comme messager authentique.

« Et subitement en regardant à l’entour nul ne voit plus personne sinon le seul Jésus avec eux-mêmes. » Et tout ceci cesse brutalement, sans transition : ils retrouvent la vue -donc la nuée s’est retirée-, et ils ne voient plus qu’à l’ordinaire : Jésus sans compagnie sinon eux-mêmes. Mais l’effet produit par le récit de Marc est remarquable : ce « Jésus seul » semble désormais cacher ce que nul ne voit. La brutalité même de la fin de la vision, l’absence de transition, laisse comprendre que le Jésus ordinaire que voient et que suivent les Douze est exactement le même que celui qu’il leur a été donné de voir, dans une vision d’anticipation, à l’initiative du ciel, comme le messager de gloire et de lumière qui porte authentiquement la parole céleste. Le « Fils de l’homme ».

Les disciples comme leur maître (Mc.8,34 – 9,1)

34 Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. 35 Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera. 36 Quel avantage, en effet, un homme a-t-il à gagner le monde entier si c’est au prix de sa vie ? 37 Que pourrait-il donner en échange de sa vie ? 38 Celui qui a honte de moi et de mes paroles dans cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l’homme aussi aura honte de lui, quand il viendra dans la gloire de son Père avec les saints anges. » 01 Et il leur disait : « Amen, je vous le dis : parmi ceux qui sont ici, certains ne connaîtront pas la mort avant d’avoir vu le règne de Dieu venu avec puissance. »

L’épisode présent ne concerne pas que les disciples, mais leur joint la foule. Marc le fait suivre, en nous le présentant comme une conséquence de ce que nous avons à peine lu : après la nouvelle annonce très libre et ouverte de Jésus, Pierre a tiré celui-ci à part pour lui faire reproche de cette annonce que les choses vont mal finir. Lui avait l’ambition de parler autrement de Jésus dans sa prédication (comme le Messie), mais Jésus impose une tout autre parole : s’il faut parler de lui, que ce soit comme de celui qui n’est pas retenu par les autorités légitimes, qui souffre et meurt et est relevé. Jésus cependant a rejeté avec vigueur les reproches de Pierre et voilà que maintenant, comme il avait fait avec les Pharisiens quand ils étaient venus lui demander compte du fait que les disciples ne respectaient pas les traditions auxquelles ils tenaient (comme se laver les mains, Mc.7,14), il convoque la foule.

« Et après avoir convoqué la foule avec ses disciples, il leur dit… » Il ne convoque pas la foule en renvoyant les disciples, il la convoque avec eux. On devine peut-être la stratégie : si un nouveau discours est inauguré avec la foule par Jésus lui-même en présence de ceux qui sont mandatés pour porter la même parole, les voilà contraints de dire la même chose. En créant une attente dans la foule destinataire de la parole, les messagers sont bien « obligés » de dire ce qui est attendu. Et voilà comment Jésus, d’après Marc, instituerait en quelque sorte la foule comme gardienne de la parole des Douze sur Jésus. Mais est-ce bien cela qu’il dit ?

« …si quelqu’un veut faire route derrière moi, qu’il se renie lui-même, qu’il soulève son poteau et qu’il fasse route avec moi. » L’angle choisi n’est pas tout-à-fait celui que nous supposions : Jésus a d’abord invité Pierre a reprendre sa place de disciple, et c’est sur ce point précis qu’il s’adresse maintenant à la foule. Il parle des conditions pour être disciple. C’est la notion encadrante de la formule, fait pour être frappante et être aisément retenue dès la première audition. « Si quelqu’un veut faire route derrière moi… qu’il fasse route avec moi« . Le verbe signifie bien « faire route, suivre, accompagner« , c’est l’idée de marcher en compagnie de quelqu’un, mais que cette autre personne a l’initiative de la destination ou de l’itinéraire. La première fois, il s’agit vraiment de venir « derrière moi« , [ôpissoo mou] mais la seconde, il n’y a plus que le datif [môï] qui peut s’entendre comme le destinataire de l’action, ou comme le moyen. Je crois comprendre, soit qu’une fois données les conditions, le disciple volontaire vient jusqu’à son maître pour l’accompagner, soit que la marche de son maître reste l’exemple et la règle de la marche du disciple. On peut entendre la suggestion que Jésus lui-même obéit à une règle, que lui-même se fait aussi disciple d’un autre…

Mais entre les deux, entre la volonté et sa réalisation, sont énoncées deux conditions. La première, « qu’il se renie lui-même » : il ne s’agit pas d’un « renoncement à soi », comme on le traduit souvent, opération tout simplement impossible si l’on y réfléchit deux secondes. On est ce qu’on est, et il s’agit plutôt de l’accepter, ce qui n’est pas toujours facile. Mais il s’agit d’une opération intellectuelle, qui consiste à dire non avec force : se dire « non ». Le mot est fort, Marc l’emploiera (Mc.14,30) pour Pierre dans le contexte de l’arrestation et du jugement de Jésus : c’est lorsqu’il niera le connaître. Ce reniement-là, on le comprend, n’est pas recommandé. Mais au contraire, celui qui est attendu du disciple, c’est un reniement dont le disciple-même est l’objet : le disciple doit dire « je ne suis pas le Messie », « je ne suis pas le Maître ». Se renier, c’est choisir sa place de disciple comme n’étant pas celle du Maître. C’est le première condition. Elle entraîne de se laisser conduire où va le Maître, de lui laisser l’entière initiative du but et du chemin, sans vouloir lui dicter ce qu’il devrait faire.

La deuxième condition, « qu’il soulève son poteau » est plus énigmatique. Le [staourôs] peut légitimement être traduit par « croix » ou plus largement « instrument de torture« . Le supplice Romain de la croix était constitué matériellement de deux parties : les poteaux verticaux sont fixes, toujours au même endroit, le plus souvent les Romains les installaient en bordure des routes fréquentées puisqu’ils étaient sensés avoir un rôle dissuasif ou exemplaire. Quant à la traverse, sur laquelle le condamné était cloué avant que celle-ci ne soit hissée en haut du mat et posées sur le haut pour former un « T », elle était en général portée par le condamné jusque sur les lieux du supplice. C’est évidemment cette traverse que l’on peut soulever, prendre avec soi, non le poteau. L’expression semble faire référence à ce que le lecteur ne sait pas encore (sinon par une autre source, antérieure à sa lecture), et l’auditeur supposé (dans la foule) sûrement pas ! On voit que Marc trouve des mots (ou les reprend) qui n’avaient, dans la bouche de Jésus à ce moment-là, pas tellement de chances d’être compris : à moins que le « nouveau » supplice Romain ait tant frappé les imaginaires qu’il ne parle immédiatement ?! Que signifie alors cette métaphore ? Quand le condamné soulève la traverse, il sait qu’inexorablement il va vers le supplice et la mort. Ainsi donc, le disciple qui veut suivre Jésus doit avec la même conscience savoir que cette histoire va mal finir, pour son maître comme pour lui. Il me semble difficile d’interpréter autrement cette locution. Cela veut dire que Jésus ne fait pas du « recrutement », qu’il ne joue pas à « venez, ça va être formidable ! », mais qu’il déclare ouvertement à tous, à la foule même (qui n’est pas une foule de disciple, mais un rassemblement de gens intéressés), que devenir son disciple n’est pas une « belle aventure » qui finit bien.

Qu’a donc fait Jésus, dans cette adresse à la foule ? Il n’a pas tout-à-fait répété à tous ce qu’il avait dit en particulier à certains, créant une sorte de contrainte à leur prédication. Mais il a été plus loin encore : il a averti tous que non seulement l’issue de sa mission était fatale, mais encore que la leur l’était aussi s’ils se faisaient son disciple. Et même qu’il fallait choisir cela , si on choisissait d’être son disciple ! C’est un changement de discours majeur, entraîné par sa méditation de la demande de signe des Pharisiens.

Et il y insiste encore : « Celui en effet qui voudrait sauver sa vie, la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour mon compte et l’évangile la sauvera. » Voilà une formule en deux temps, qui ne me paraissent pas devoir être pris comme en opposition mais plutôt comme en succession. Car le « en effet » laisse entendre une explicitation de ce qui a précédé. Qui voudrait suivre Jésus, est supposé vouloir « sauver sa vie » : c’est là ce que Marc pose comme propos fondamental, comme détermination initiale. Mais justement, celui qui, en choisissant de suivre Jésus, voudrait sauver sa vie, celui-là paradoxalement la perdra car il rencontrera la mort qu’a rencontré son maître. C’est pourquoi d’ailleurs, pour choisir d’être son disciple, il doit d’abord choisir de ne pas suivre un autre chemin (« qu’il se renie lui-même« ), et doit ensuite assumer pleinement de prendre ce chemin qui passe par la mort (« qu’il prenne sa croix« ). Mais (et le petit [dé] en grec a toute son importance), cette vie perdue « pour moi et l’évangile« , c’est-à-dire avec une claire conscience de la motivation à livrer sa vie, à son tour est bien un chemin de salut. On retrouve en filigrane l’itinéraire initialement explicité par Jésus « avec liberté » et ouvertement : souffrir, être disqualifié par les autorités légitimes, mourir… et « être relevé« .

Le disciple doit donc consentir à perdre sa vie, à perdre la vie. N’est-ce pas un prix exorbitant, n’est-ce pas une exigence… inexigible ?! Jésus répond par l’absurde : « Quelle utilité pour l’être humain de tirer profit du monde entier et condamner sa vie ? Que donnera l’être humain en contrepartie de sa vie ? » L’alternative à la logique du don, qui fait livrer sa vie, c’est la logique du profit. Mais ce que pointe le discours, c’est que tout le profit du monde ne vient jamais sauver la vie, il n’empêche pas de mourir. Il peut jouer sur les conditions de vie, mais non pas la préserver. Et l’homme le plus riche de l’univers n’a aucune contrepartie à sa vie : la logique du commerce, et même dans une certaine mesure de l’échange de services, don et contredon, ne peut jouer ici. Quand la vie est concernée, il n’y a aucune contrepartie sinon la vie elle-même. La vie est finalement un ordre à soi seul. Le récit que fait Philippe de Commynes des derniers jours de Louis XI est à cet égard très émouvant : le roi essaye de toutes les manières d’échapper à la mort, il débourse vis-à-vis de ses médecins des sommes considérables, déraisonnables,… mais il ne gagne pour autant pas la vie sauve. Alors finalement, puisque la vie doit être perdue à un moment, pourquoi ne pas l’offrir, la livrer ? N’est-ce pas la seule contrepartie proportionnée à la vie elle-même ? Et partant, n’est-ce pas la seule opportunité de recevoir la vie en échange de la vie ?

« Celui en effet qui aurait honte de moi et de mes paroles dans cette génération, adultère et pécheresse, le fils de l’homme à son tour aura honte de lui, lorsqu’il viendra dans la gloire de son père avec les saints anges. » C’est maintenant que vient l’antithèse à la première proposition, « Celui en effet qui voudrait sauver … » : la construction initiale est en effet exactement la même. Il y a donc d’une part « celui qui voudrait sauver sa vie« , d’autre part « celui qui aurait honte de moi…« . L’alternative est éclairante : vouloir être disciple est l’antithèse d’avoir honte de lui. Il n’y a pas d’entre-deux, pas de position neutre, et cela aussi est nouveau. On dirait que la destinée désormais dramatique de Jésus met en demeure chacun de prendre position à son égard. Il a évoqué pour commencer l’hypothèse de ceux qui perdraient leur vie « pour mon compte et l’évangile« , il évoque maintenant celle de ceux qui auraient honte « de moi et mes paroles« .

Mais cette prise de position nécessaire des êtres humains en entraîne une autre : celle du « fils de l’homme » à leur égard, lorsqu’il « viendra dans la gloire de son père avec les saints anges » : si le « Fils de l’homme » a pour le moment une destinée faite de souffrance et de mort, il y aura aussi pour lui une venue « dans la gloire« , c’est-à-dire dans l’évidence et l’opération effective, « automatique », de sa puissance. Le [kabôd] hébreu, traduit en grec par la [doxa], que nous traduisons la gloire, c’est l’idée du poids, l’idée du mouvement nécessaire entraînant les choses. Le Fils de l’homme qui vient dans la gloire, c’est sa manifestation avec effet, effet nécessaire de ce qu’il est sur l’ensemble du cosmos et de ses habitants. Jésus dit ici que, dans cette manifestation opératoire, entraînant d’elle même de nombreux effets sur le cosmos, il y aura aussi un prononcé : pour ceux qui auront eu honte de lui dans « cette génération« , lui aussi à ce moment aura « honte » d’eux. On devine que ce ne sera pas pour le salut dont il a été question précédemment. L’idée d’ensemble qui se dégage ici, c’est que le choix de ne pas être disciple de Jésus jusqu’à perdre sa vie (et la trouver dans un second temps), entraîne comme en une pente nécessaire la perte réelle et définitive cette fois de sa vie.

« Et il leur disait : Amen je vous dis qu’il y en a certains de ceux qui se tiennent ici qui ne goûteront pas la mort tant qu’ils n’auront pas vu la royauté du dieu venant dans la puissance. » Voici une phrase pour finir qui arrive comme un codicille. Le contexte immédiat est l’évocation de la venue du fils de l’homme dans la gloire de son père accompagné des anges. Voilà qu’il est maintenant question, pour « certains de ceux qui se tiennent ici » de voir « le royaume (ou le règne ou la royauté) du dieu venant dans la puissance« . A priori, je traduirais pus volontiers « la royauté« , qui est l’exercice de la puissance et le titre à l’exercer : cela me paraît plus logique que ce soit la royauté qui paraisse « dans la puissance« . L’expression suggère que le dieu, habituellement, ou jusqu’à présent, n’a pas exercé sa royauté « dans la puissance« . Mais que veut dire cette dernière expression ? Le contraire de la puissance, c’est plutôt la faiblesse ou l’impuissance. Or c’est plutôt ce qu’a suggéré le présent discours en sa partie précédente, avec l’affirmation ouverte et libre que la forme de la mission du « fils de l’homme » serait paradoxalement celle de la souffrance, de la condamnation, de la mort (et du relèvement). Cette impuissance, cette faiblesse, seront même partagés et doivent être d’avance acceptées par les disciples. Pourtant, certains vont, avant de goûter la mort, « voir » une manifestation de puissance de la royauté du dieu. Il s’agit sans doute d’une phrase qui fait le lien avec le récit suivant : d’emblée, le récit de la « transfiguration » est situé comme une exception, tant par son public (quelques uns, parmi ceux qui sont ici) que par sa non-remise en cause du schéma général.

Un changement décisif (Mc.8,31-33)

31 Il commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite. 32 Jésus disait cette parole ouvertement. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches. 33 Mais Jésus se retourna et, voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »

« Et il commença à leur enseigner qu’il fallait que le fils de l’homme souffre beaucoup et soit recalé par les anciens et les grands-prêtres et les scribes et soit tué et après trois jours soit relevé. » Le passage que nous abordons à présent fait organiquement suite au précédent : Jésus, méditant la demande de signe des Pharisiens, s’est enquis auprès de ses disciples de l’approche des foules son égard, mais aussi de la leur, ainsi que de ce qu’ils disaient de lui dans leur annonce. Sur ce dernier point, il leur a tout bonnement interdit de parler de lui (réserve qu’il s’applique d’abord à lui-même).

Marc note néanmoins une nouveauté qui naît à présent dans l’enseignement de Jésus : « Et il commença à leur enseigner…  » Il s’agit peut-être bien d’un contre-feu. Ou, en tous cas, d’une conséquence de ce qu’il a entendu, mais aussi de ce qu’il a médité. Il y a un « levain » des Pharisiens et d’Hérode, mis en évidence par leur demande de « signe venant du ciel« , un principe de fermentation qui pourrait atteindre les disciples, et qui peut-être les a atteint ! Et dans la réponse par laquelle Pierre s’est distingué (et dans laquelle Marc reprend peut-être la proclamation de Paul de Tarse), il y a peut-être quelque chose de cela… Alors le Maître commence un enseignement nouveau, commence un aspect nouveau de son enseignement.

Quel est-il ? « qu’il fallait… » Ce sont les premiers mots. [déï], c’est bien l’idée d’avoir besoin, l’idée de nécessité. C’est l’idée de manque entraînant, l’idée d’une réalité entraînée par un manque. Ce n’est pas un « devoir », une nécessité morale, mais un état de fait, une béance qui ne peut être comblée que par ce moyen. Et cette nécessité qui fait suite à une béance concerne « le fils de l’homme« . Jésus a déjà employé cette locution une fois, lorsqu’après avoir signifié au paralytique descendu par le toit que ses péché lui étaient remis, au grand scandale des Scribes présents, il a voulu en invitant celui-ci à marcher, montrer à ces derniers que « le fils de l’homme a, sur la terre, le pouvoir de remettre les péchés » (Mc.2,10. Pour un commentaire, cf. S’affranchir des cadres). Dans ce premier cas, ce titre revendiquait clairement un statut céleste -contre les apparences, soit dit en passant- et revendiquait d’exercer un pouvoir céleste « sur la terre« , celui de déclarer déliés les péchés d’un homme.

Cette expression de « fils de l’homme » a une histoire : elle appartient à l’apocalyptique. On en trouve trace par exemple dans le Livre de Daniel (Dn.10). L’attente, en Israël, d’un salut qui ne vient pas, fait chercher sous quelle forme il pourrait survenir : pour certains, ce sera sous forme politique, sous la forme d’un descendant de David : c’est la figure du Messie, que Pierre vient à peine d’appliquer à Jésus. Avec obligation de se taire. Pour d’autres, plutôt désespérés vis-à-vis de la valeur de ce monde, c’est plutôt sous la forme d’une figure céleste, un être de la cour céleste du dieu d’Israël, qui viendra « récupérer » (=sauver) ceux des hommes qui appartiennent à ce dieu pour les emporter loin de ce monde, auprès du dieu. Son intervention sera irrésistible, avec des « pouvoirs » tout-à-fait inédits (c’est un peu ce que l’on retrouve dans les Marvels américains, l’inspiration est la même). Le « fils de l’homme » est le nom donné à cette figure, qui a l’apparence d’un homme. Il faut tout de même remarquer que si cette locution a, avant Jésus, une histoire longue, cette histoire se fait très brève après lui : Jésus est le seul dans la bouche duquel les auteurs du Nouveau Testament mettent ce titre, et l’usage s’en perd immédiatement après lui ! C’est peut-être bien un gage d’authenticité de cet usage par lui…

Mais voilà : Jésus associe le titre de « Fils de l’homme » a l’expression de la nécessité. Et là, fondamentalement, il y a un paradoxe et même une contradiction. Le « Fils de l’homme » est une figure de salut construite en dehors de la nécessité, plutôt pour y faire remède, pour imaginer une intervention salvatrice là où pèsent les nécessités. Qui plus est, ce « fils de l’homme » subit : il subit la souffrance « que le fils de l’homme souffre beaucoup« , il ne passe pas les sélections des autorités légitimes unanimes sur ce point, « et soit recalé par les anciens et les grands-prêtres et les scribes« , il subit la mort elle-même, « soit tué« , et il subit enfin un relèvement « et après trois jours soit relevé. » Même cet élément supplémentaire après la mort, sur lequel Jésus ne s’explique pas, n’est pas de son fait ! Les éléments mis en avant, paradoxalement rattachés à la figure du Fils de l’homme, relèvent plutôt d’une autre figure de salut, celle, brossée par le deuxième Isaïe, de l’ [ébèd Yahwé], du Serviteur de Yahvé (cf. notamment Is.52,13-53,12). Autrement dit, Marc met dans la bouche de Jésus une superposition : une figure de salut, avec les éléments qui en composent une autre ! Qu’est-ce à dire ? Probablement un point crucial : l’itinéraire de subir une nécessité faite de souffrance, de rejet, de mort, et d’encore autre chose (= le Serviteur de Yahwé) , est un plan céleste (= le Fils de l’homme).

«  Et il faisait ce discours avec liberté. » Je reviens sur le contexte de cet enseignement de Jésus qui commence ici : la non-sélection de Jésus par les autorités légitimes, qu’il place en deuxième dans les points marquants de l’itinéraire dessiné, a déjà commencé. La demande de signe du ciel par les Pharisiens en marque la réalité. Jésus a compris, en le méditant, que cet enchaînement devenait plus que probable : rejet, souffrance, mort… Mais il l’a aussi médité comme un plan céleste, et il le livre comme tel. Par voie de conséquence, il parle lui aussi de lui-même, désormais, dans son enseignement, mais uniquement sous ce jour. Et ce faisant, il invite ses disciples à en faire autant. Il ne s’annonce pas lui-même, mais il annonce le plan céleste, qui l’inclut. Et Marc, comme tous les disciples, est très frappé de l’extraordinaire [parrèssia], liberté, avec laquelle Jésus parle de telles choses. Il s’agit tout de même de l’issue de sa mission, et il s’agit… d’un échec retentissant et sanglant ! Suite à la demande des Pharisiens, pour qui il est manifestement l’obstacle au message il en est venu à se demander s’il ne vaudrait pas mieux qu’il s’efface, pour que passe le message. Il trouve maintenant dans Isaïe la figure de celui qui précisément s’efface, est supprimé, pour accomplir sa mission de médiateur de salut. Il se l’applique à lui-même : ce qui est ébauché dans le Second Isaïe ressemble trop à ce qui est prévisible dans son propre devenir.

Une note au passage : les historiens semblent s’accorder que la tout première prédication chrétienne a beaucoup pivoté autour de cette figure du Serviteur, et même à travers le jeu de mots « Chrestos-Christos ». Marc est sans doute un témoin de cette annonce, avec l’idée de la rattacher à Jésus lui-même.

« Et après l’avoir pris à part, Pierre commença à lui faire reproche. » Jésus n’annonce pas un succès, il dit ouvertement, avec une étonnante liberté, que tout va mal finir. Ce n’est pas très mobilisateur pour les Douze, apparemment. Et Pierre, qui vient de se distinguer, se sent manifestement porté à être porte-parole, quoiqu’il ait reçu avant tout l’injonction de se taire. Il prend Jésus à part, peut-être pour lui rendre moins difficile d’entendre ce qui va lui être dit, et lui « fait reproche« . On comprend aisément quel reproche : celui de dire (inconsidérément ?) des choses qui découragent, qui démobilisent. Allons, « ça va aller » ! Ne regardons pas les choses avec réalisme mais avec optimisme !

« Mais lui se retourna et voyant ses disciples il fit reproche à Pierre et dit : Passe derrière-moi, satan, parce que tu ne sens pas les choses du dieu mais celles des hommes. » Jésus est certes pris à part par Pierre, mais lui ne se laisse pas prendre par cette mise à part. Il ne se détache pas de l’ensemble des disciples, il se retourne pour les voir. Sa réaction est mise par Marc en lien avec tous : pas de « petits arrangements entre amis ». Et il retourne entièrement la situation, Marc emploie pour Jésus exactement le verbe qu’il avait employé pour Pierre, « faire reproche« . Mais cette fois, il nous donne le contenu, qui est violent. « Passe derrière-moi« , est mot pour mot la locution de l’appel initial lancé à André et Pierre (Mc.1,17), un rappel donc à sa condition de disciple ! Certes, il les a aussi fait conseillers, mais ils n’en restent pas moins disciples : c’est lui le Maître, le décideur. Eux marchent avec lui, mais aussi derrière lui. L’oublier, ce serait se laisser gagner en quelque manière par le « levain des Pharisiens et d’Hérode » dont ils les a appelé à se défier.

Et puis il l’appelle « satan« , celui dans la puissance duquel les scribes l’accusaient paradoxalement de chasser les démons (Mc.3,23), celui aussi qui vient enlever la parole semée, de sorte qu’elle ne prendra jamais racine ni ne grandira (cf. Mc.4,15). Celui aussi qui dès l’origine le tente dans l’accomplissement de sa mission (Mc.1,13). Autrement, dans ce petit évènement, l’invitation faite par Pierre de changer de discours, Jésus voit une vraie tentation, une stratégie puissante qui le ferait dévier de sa mission. C’est dire s’il est désormais convaincu que ce qu’il annonce très librement et ouvertement dessine clairement la forme définitive de sa mission. C’est dire aussi à tous les disciples qu’ils peuvent être aussi de vrais adversaires de Jésus, et en particulier quand ils n’acceptent pas que la forme concrète de la mission (partagée) soit conclue par l’échec, la souffrance, la mort, la condamnation (mais à des conditions bien précises, pas par délire de persécution ni par entêtement psycho-rigide).

Ce qui est reproché ouvertement à Pierre, et à travers lui à tout disciple, c’est de ne pas « sentir les choses » comme le dieu, mais plutôt comme « les hommes ». Pour le Jésus de Marc, les choses se lisent dans les prophètes, la réalité se déchiffre en cherchant dans les Ecritures et en comprenant comment ce qu’elles disent s’accordent avec le présent. La manière de Pierre a deux défauts : elle ne fait pas référence aux Ecritures, et elle refuse en même temps un aspect de la réalité (l’opposition des Pharisiens et les conséquences qu’elles vont entraîner), que Jésus, lui, a déchiffré et accepté. On ne saurait suivre authentiquement Jésus, encore moins partager sa mission, sans accepter la réalité comme elle se présente, y compris dans ce qu’elle a de plus difficile, et chercher en même temps dans les Ecritures comment le dieu invite à vivre cette vie avec ses difficultés. « Faire du positif » (« mais regardez quand même tout ce qui se passe de bien ! », « mais ça va bien sa passer! ») n’est pas un acte de foi, c’est se fabriquer un Jésus à son idée. C’est se faire son adversaire. On voit les conséquences très actuelles par exemple avec l’Abbé Pierre : ceux qui savaient qui il était en réalité ne l’ont pas exclu, il « faisait aussi du bien ». On aurait pu se demander dans quel but ; soupçonner avec quelle manipulation générale aussi bien des gens que des autorités… Regarder la réalité entière et accepter l’échec, ou le discrédit, c’est autre chose : en l’occurrence, ç’eût conduit à mettre hors-jeu un tel prédateur…

Ne rien dire de Jésus (Mc.8,27-30)

27 Jésus s’en alla, ainsi que ses disciples, vers les villages situés aux environs de Césarée-de-Philippe. Chemin faisant, il interrogeait ses disciples : « Au dire des gens, qui suis-je ? » 28 Ils lui répondirent : « Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres, un des prophètes. » 29 Et lui les interrogeait : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Pierre, prenant la parole, lui dit : « Tu es le Christ. » 30 Alors, il leur défendit vivement de parler de lui à personne.

« Et Jésus s’en alla, et ses disciples aussi, dans les villages de Césarée de Philippe » Tout donnait jusqu’à présent l’apparence d’une large boucle « hors-frontières », puis d’un retour vers la zone de départ. Mais voilà qu’après un retour au nord du lac à Bethsaïde, c’est-à-dire toujours hors de la juridiction d’Hérode, le groupe remonte plein nord, vers la capitale de la Trachonitide gouvernée par Philippe. Le verbe choisi par Marc, que j’ai traduit par « s’en alla« , a cette nuance de quitter un zone. Jésus aurait-il donc changé d’avis ? Son projet de revenir, après avoir pris de la distance en « terre païenne », a-t-il été contrarié, et par quoi ?

Il me semble que la rencontre-éclair avec les Pharisiens a pu être déterminante. C’est à sa suite que Jésus médite, dans le bateau, sur les motivations des Pharisiens et celles d’Hérode. Il a tout de même été mis en demeure de prouver, à qui n’avait manifestement pas envie d’être facilement convaincu, de quelle autorité il se réclamait : cela montre bien où en sont ces deux groupes d’adversaires à son égard. Ils sont dans une lutte de pouvoir. Ils voient eux aussi l’impact croissant de Jésus sur le peuple, et ils estiment, eux, que tout ce qu’il gagne en autorité sur le peuple, il le leur prend à eux. Il est vrai qu’il ne mâche pas ses mots avec eux. Toutefois, nous n’avons jamais senti qu’il cherchait à les déprécier systématiquement aux yeux du peuple : il cherche plutôt à les faire réfléchir, changer de point de vue. Et quand il s’adresse à la foule en contradiction avec l’avis des Pharisiens, c’est sans nommer ces derniers, sans se situer dans la confrontation.

Mais il ne peut pas ne pas avoir compris que, de leur côté, ils le poursuivaient désormais et cherchaient à l’atteindre. Il a choisi de ne pas leur répondre, de leur opposer une fin de non-recevoir, mais il est clair aussi que s’il ne fait pas contre eux la preuve de son authenticité de messager, il va au contraire être poursuivi comme « faux-prophète ». Cette remontée vers le nord a tout d’une nouvelle prise de distance, voire d’une fuite. Du reste, il ne va pas à la grande ville de Césarée, centre d’un pouvoir tenu par un parent d’Hérode, mais il reste dans les villages alentour.

« et pendant le chemin, il interrogeait [consultait] les disciples en leur disant : … » On a vu Jésus méditer la rencontre des Pharisiens, dans le bateau : on le voit maintenant méditer encore les choses en marchant. Et il arrive à ce point de ses réflexions où il a besoin aussi de l’avis des Douze. Le verbe choisi par Marc peut vouloir dire autant « interroger » que « consulter« , c’est dire s’il ne les questionne pas pour voir où ils en sont, pour les jauger, mais bien pour recueillir leur avis, pour avoir leur écho, leur point de vue. C’est une petite révolution : le disciple est normalement « celui qui écoute », voilà qu’il peut être aussi « celui qui est écouté ». Il devient un « conseiller ». Le Jésus de Marc, à ce point, est un Jésus qui réfléchit beaucoup sur ce qui est en train de se passer, sur ce qui est en train de changer. C’est aussi un Jésus qui ne décide pas sans écouter, qui accorde une estime réelle à ceux qui l’entourent. Et que demande-t-il ?

« Qui les être humains me disent-ils être ? » La question est centrée sur lui-même, voilà qui est très étonnant au regard de tout ce que nous avons vu précédemment ! D’où vient une telle préoccupation, chez celui qui jusqu’à présent s’est toujours montré, et jusque dans le détail, tout entier tourné vers la manifestation du dieu venant à la rencontre de son peuple qui le cherche ? D’où vient cette question ? Il me semble qu’elle vient de la question des Pharisiens, de leur « demande de signe ». Car cette demande de signe centre les choses sur Jésus, comme si le problème pour eux était désormais moins le fond de son message que l’authenticité ou non du messager. Ils ne veulent pas de lui comme messager. Et on comprend que, pour Jésus, ce soit une conclusion tout-à-fait bouleversante : en prendre conscience, c’est forcément se demander s’il ne vaudrait pas mieux qu’il s’efface, pour que passe le message. Mais les Pharisiens sont-ils les seuls pour qui il fait difficulté ? Comment les autres, la plupart des gens, l’envisagent-ils ? C’est-à-dire : quel visage lui donnent-ils, ou de quoi ou de qui est-il pour eux le visage ? Les Douze entendent forcément des choses qui ne parviennent pas à ses propres oreilles, autant leur demander, pourvu qu’ils répondent en toute franchise…

« Eux lui dirent en rapportant « Jean-Baptiste », et d’autres « Elie », d’autres encore « un des prophètes« . Voilà les propos qui courent parmi « les gens », dans la foule ou peut-être au-delà. Jésus est assimilé à Jean-Baptiste : Marc nous a dit qu’il était mort. Mais pour Hérode, et peut-être pour d’autres aussi, il est Jean-Baptiste toujours vivant ou rendu à la vie (cf.Mc.6,14-16). Assimiler Jésus à Jean-Baptiste, c’est placer Jésus dans le droit fil de la prédication récente et revigorante de cette voix du désert, c’est saisir chez Jésus ce projet fondamental de réveiller le peuple du dieu et le préparer à la rencontre avec son dieu.

L’assimiler à Elie, c’est d’une autre portée. Le prophète Elie, dans la tradition juive, est un des deux [schaliah], un des deux ministres plénipotentiaires que le dieu s’est suscité (l’autre est Moïse) pour se constituer ou se reconstituer un peuple. Ce statut comporte une véritable délégation de pouvoir : ceux qui en sont investis peuvent prendre des décisions qui engagent le dieu lui-même, et auxquelles il se tiendra. Dans cette même tradition Juive, Elie est celui qui, monté au ciel dans un char de feu, doit en revenir aux temps ultimes pour la dernière préparation du peuple à la rencontre finale (Marc y fait d’ailleurs allusion un peu plus loin, Mc.9,11). Assimiler Jésus à Elie, c’est lui donner un statut très unique et c’est aussi en faire le personnage déterminant et ultime d’une rencontre imminente et définitive avec le dieu.

L’assimiler à l’un des prophètes, enfin, c’est un statut moindre que les précédents, mais c’est tout de même le ranger avec ceux qui sont authentiquement envoyés pour porter la parole du dieu à son peuple. Dans tous les cas, on voit que ce qui coure dans le peuple, c’est une authenticité reconnue de Jésus. « Les gens », comme on dit, ne sont pas du tout dans la défiance que manifestent les Pharisiens.

« Et lui leur demanda : « Mais vous, qui me dites-vous être ? » Se distinguant, Pierre lui dit : « Tu es le messie. » Et voilà que la question leur est renvoyée : posée aux Douze, elle revêt un double sens. Elle veut éclaircir, là aussi, ce que ses plus proches collaborateurs pensent, sont-ils eux aussi dans la même défiance que les Pharisiens, ou peut-être dans une sorte « d’entre-deux » ? Eux qui sont avec Jésus quasiment sans interruption, quelle image se font-ils de lui au long des jours ? Mais poser la question aux Douze, à ceux qui sont associés à Jésus dans l’annonce et portent avec lui au plus près sa mission-même, c’est aussi leur demander ce que eux disent de lui dans leur annonce, si jamais ils en parlent. Lui, ne parle pas de lui ; mais eux, parlent-ils de lui ? Y a-t-il -cela n’aurait rien d’étonnant- cette différence entre eux et lui dans la mission ?

Pierre « répond« , mais Pierre aussi « se distingue » : le verbe a les deux sens, plus d’ailleurs le second sens que le premier. Et il répond une phrase-choc, « tu es le Messie« , ou « tu es le Christ« . L’hébreu [messiah], comme le grec [khristôs], disent l’un et l’autre « celui-qui-a-reçu-l’onction », allusion au roi David en tout premier lieu. C’est la même chose, mais les implicites sont différents.

« Tu es le Messie« , en reprenant l’hébreu, évoque toute une ligne d’attente que l’on appelle le « messianisme », qui fonde l’espoir de salut du peuple d’Israël sur la résurgence d’un personnage dans la ligne dynastique éteinte de David. Un jour viendra où surgira un homme qui sera « de la maison de David », suscité par le dieu, et qui sera le sauveur de son peuple grâce à son action politique : il reprendra le pouvoir, il restaurera la place du peuple d’Israël parmi les nations en même temps qu’il en restaurera la grandeur et la « pureté » sur le plan religieux. Le « salut » sera le résultat de la politique (des « messianismes » ont toujours cours, soit dit en passant : en France, il n’est que de regarder quelques sites de mouvements de droite extrême !). Avec cette affirmation, ainsi traduite, Pierre ouvre la porte à tout cela.

Mais « Tu es le Christ« , en reprenant le grec, me semble faire une claire référence à la prédication et à la pensée de Paul de Tarse. Pour Paul, affirmer Jésus « Christ« , c’est confesser le cœur de la foi. C’est, me semble-t-il, le centre de toute sa proclamation. Marc, ou Jean-Marc, a été longtemps un compagnon de Paul, il connaît la densité de contenu que revêt chez le converti de Damas cette formule. Or Paul et Marc se sont quittés fâchés, voici comment les Actes des Apôtres racontent la chose : « Quelque temps après, Paul dit à Barnabé : « Retournons donc visiter les frères en chacune des villes où nous avons annoncé la parole du Seigneur, pour voir où ils en sont. » Barnabé voulait emmener aussi Jean appelé Marc. Mais Paul n’était pas d’avis d’emmener cet homme, qui les avait quittés à partir de la Pamphylie et ne les avait plus accompagnés dans leur tâche. L’exaspération devint telle qu’ils se séparèrent l’un de l’autre. Barnabé emmena Marc et s’embarqua pour Chypre. Paul, lui, choisit pour compagnon Silas et s’en alla, remis par les frères à la grâce du Seigneur. » (Ac.15,37-40). Paul est toujours d’un tempérament plutôt violent, et on le voit ici à ce point rebuté par Marc qu’il préfère même se séparer de Barnabé avec lequel il a jusqu’à présent mené toutes les missions. Le reproche qu’il lui fait, paraît bien mince : la Pamphilie, c’était la toute dernière étape du voyage précédent, où il ne se passe plus rien de significatif pour l’auteur de Actes. Du reste, la dispute devient vite une dispute Paul-Barnabé, et le résultat ce sont les missions toutes personnelles que Paul va désormais mener, avec cette bannière « Jésus est le Christ« . Pour Marc, mettre cette formule dans la bouche de Pierre, c’est surtout mettre cette formule sous le jugement de Jésus, me semble-t-il !

« Et il leur fit reproche afin qu’ils ne disent rien à son sujet. » On voit que Jésus n’approuve pas qu’on parle de lui. Il veut que l’annonce se fasse comme il la fait, il ne veut pas devenir le centre de la prédication. L’implication politique du « Messie » est on-ne-peut-plus redoutable, parce qu’elle ouvre directement à l’affrontement avec Hérode, mais aussi risque de susciter des activistes, tels qu’il n’en veut pas du tout. Mais dans le principe même, il y a pour Marc un désaveu d’une annonce centrée sur Jésus. Jésus est celui qui annonce, il est le modèle et le paradigme du disciple, mais il est celui qui s’efface devant le message. Il a refusé un « signe » aux Pharisiens, justement pour ne pas entrer dans cette ambiguïté d’être lui aussi objet du message. Marc, quand il écrit, est dans cette période première de la première Eglise, et il connaît les différentes approches de la mission continuée de Jésus. Son choix à lui, c’est qu’on « ne dise rien à son sujet« , mais qu’on reste sur la rencontre du dieu avec son peuple qui le cherche.

Libérer l’expression du désir (Mc.8,22-26)

Jésus et ses disciples arrivent à Bethsaïde. Des gens lui amènent un aveugle et le supplient de le toucher. Jésus prit l’aveugle par la main et le conduisit hors du village. Il lui mit de la salive sur les yeux et lui imposa les mains. Il lui demandait : « Aperçois-tu quelque chose ? » Levant les yeux, l’homme disait : « J’aperçois les gens : ils ressemblent à des arbres que je vois marcher. » Puis Jésus, de nouveau, imposa les mains sur les yeux de l’homme ; celui-ci se mit à voir normalement, il se trouva guéri, et il distinguait tout avec netteté. Jésus le renvoya dans sa maison en disant : « Ne rentre même pas dans le village. »

« Et il arrivèrent dans Bethsaïde. » Bethsaïde est tout-à-fait au nord de la Mer de Galilée : officiellement, on est toujours dans la Trachonitide, gouvernée par Philippe, et non dans la Galilée, gouvernée par Hérode Antipas. Jésus prolonge décidément sa présence « hors-frontières ».

« Et ils lui amènent un aveugle et le supplient afin qu’il le touche. » Voici un schéma et une expression qui ressemblent à s’y méprendre à l’épisode de la guérison du sourd mal-parlant, épisode qui faisait suite à la rencontre, inaugurale en terre « étrangère », avec la femme Syro-phénicienne. Dans les deux cas, « on » lui amène quelqu’un, on le prie de lui « imposer la main« , il le « prend à part« , il fait des gestes inattendus. Il y a cependant une différence fort grande, qu’il ne faudrait pas passer sous silence : là, il s’agissait du sens de l’ouïe, ici il s’agit de celui de la vue. L’absence de l’ouïe empêchait d’entendre la parole, et donc d’y adhérer. Celle de la vue, non. Aussi bien , dans la guérison précédente, les gestes de Jésus pouvaient bien être assimilés à un langage, une manière d’entrer malgré tout en communication. Mais ici, alors que l’aveugle est tout-à-fait capable de parler, il ne demande apparemment rien. Et Jésus ne semble pas s’adresser à lui préalablement…

En effet, « Et après avoir pris la main de l’aveugle, il l’emporte hors du village, et après avoir craché dans ses yeux [ses regards], il lui impose les mains en l’interrogeant : « vois-tu quelque chose ? » Et levant le regard il dit : « Je vois des êtres humains : j’observe comme des arbres en train de marcher. » Que l’aveugle soit pris par la main ne nous étonnera pas. Qu’il soit tiré à part, nous en avons maintenant presque l’habitude (sinon qu’il est toujours bon de ne s’habituer à rien, si cela signifie devenir blasé : pourvu que nous gardions intacte notre capacité d’émerveillement !) : Jésus n’aime pas le spectaculaire et sait l’éviter en permanence, et cette fois encore. Mais Marc dit bien qu’il « l’emporte hors« , non qu’il l’emmène : c’est le verbe [ekféroo] qui est utilisé, et qui désigne bien l’action de porter un objet en dehors d’un lieu. Ne serait-ce pas là une conséquence du fait que l’aveugle n’a rien demandé lui-même, alors qu’il en était capable ? On dirait en effet que Jésus le traite comme l’objet dont l’homme a choisi l’attitude, en renonçant à exprimer sa volonté.

Et puis il le traite un peu comme il l’avait fait du sourd mal-parlant : à celui-là, il avait mis les doigts dans les oreilles, un geste qui les obstruait un peu plus (même si nous avons cru comprendre qu’il s’agissait peut-être plutôt d’une sorte de langage) ; à celui-ci, il crache dans les yeux, ou dans les regards (le mot grec ici n’est pas le même que celui qui va intervenir à peine plus loin), geste qui, lui aussi, obstrue la vision ! Cracher n’est pas forcément synonyme de mépris, comme chez nous aujourd’hui : c’est souvent un signe d’attestation, d’engagement (comme pour le fameux « juré-craché »). Et puis il lui impose les mains, comme l’avaient demandé ceux qui avaient conduit l’aveugle à Jésus : je ne sais pas s’il faut imaginer un geste quasi-liturgique (d’aujourd’hui, là encore…) de mains étendues au-dessus de la tête de la personne, ou plus simplement de mains posées sur les yeux. J’avoue pencher pour cette second hypothèse, qui renforce encore l’obstruction à la vue.

La question « vois-tu quelque chose ? » a dès lors quelque chose de presque ironique, de provocant en tous cas. Celui qui n’a jusqu’à présent pas dit un mot va peut-être enfin dire quelque chose, exprimer quelque chose de son désir. On pourrait attendre un bougonnant : « Et comment voulez-vous que je voie quoi que ce soit, avec tout ce que vous faites ?! », qui manifesterait une défiance, ou une révolte, devant le traitement subi. En tous cas, un non-consentement. Mais ce qui est obtenu est au contraire la manifestation d’un désir : « Je vois des êtres humains : j’observe comme des arbres en train de marcher. » Notre aveugle essaye de voir, il cherche à voir. C’est même fort touchant : ce qu’il cherche à voir en tout premier, ce sont ses semblables, pas des objets ni des paysages. Et ce qu’il en décrit… me fait penser à des sculptures de Giacometti. Il ne perçoit pas encore le détail des formes, il perçoit des silhouettes, et surtout il perçoit le mouvement. Ce qu’il perçoit est presque abstrait, mais il a déjà saisi chez ses semblables -et peut-être chez lui-même- cette propension à changer, à avancer, à chercher, à être libres, et tout ce que la marche peut signifier.

« Ensuite il impose de nouveau les mains sur ses yeux, et il vit distinctement et fut rétabli et il percevait à nouveau tout de loin. » On dirait qu’il n’en fallait pas plus à Jésus pour aller plus loin, sûr qu’il est maintenant du désir de cet homme. Puisqu’il cherche à voir, il va voir. Les mains posées sur les yeux pour la seconde fois, et cet homme voit distinctement, il est « rétabli » et en regardant au loin il voit nettement. Ce que je trouve assez extraordinaire, dans la formulation de Marc, c’est qu’on ne sait pas qui fait quoi : les verbes sont bien à la troisième personne du singulier, mais le sujet n’en est pas clairement énoncé. En toute rigueur, ils devraient se rapporter au dernier sujet énoncé, et ce dernier c’est… l’aveugle ! Comme si cette seconde fois, c’était lui-même, l’aveugle, qui avait mis ses mains sur ses yeux et que sa vue était ainsi revenue ! Les traductions disent bien « puis, Jésus…« , mais ce n’est pas dans le texte, c’est une interprétation. Du reste, l’adverbe [paline], qui signifie de nouveau, signifie aussi bien « à l’inverse » ou « à son tour« . Alors si l’on traduit, comme on n’ose jamais le faire, « Ensuite il impose à son tour les mains sur ses yeux, et il vit distinctement et fut rétabli et il percevait à nouveau tout de loin », le sens est évident, et ne force en rien le texte. Lecteur, je te laisse juge.

« Et il le renvoya dans sa maison en disant : ne rentre même pas dans le village. » Le Maître, qui a éveillé son désir, et qui lui a permis de l’exprimer non seulement comme un désir de voir mais bien comme un désir de rencontre de ses semblables, l’a ainsi conduit à la guérison. Il le renvoie « dans sa maison » ou, peut-être plus justement étant donné ce que nous avons dit, « dans sa maisonnée« , il le rend aux siens, à ceux dont il cherche déjà les dynamismes. Avec une recommandation de ne pas rentrer au village : c’est étonnant, n’habite-t-il pas dans ce village ? Mais c’est comme s’il le pressait d’aller au bout de son désir de rencontre, de ne pas s’attarder à une quelconque ostentation. Aller droit à l’objet de son désir, c’est là que s’accomplit notre plein rétablissement.

Examen de conscience du disciple (Mc.8,14-21)

Les disciples avaient oublié d’emporter des pains ; ils n’avaient qu’un seul pain avec eux dans la barque. Or Jésus leur faisait cette recommandation : « Attention ! Prenez garde au levain des pharisiens et au levain d’Hérode ! » Mais ils discutaient entre eux sur ce manque de pains. Jésus s’en rend compte et leur dit : « Pourquoi discutez-vous sur ce manque de pains ? Vous ne saisissez pas ? Vous ne comprenez pas encore ? Vous avez le cœur endurci ? Vous avez des yeux et vous ne voyez pas, vous avez des oreilles et vous n’entendez pas ! Vous ne vous rappelez pas ? Quand j’ai rompu les cinq pains pour cinq mille personnes, combien avez-vous ramassé de paniers pleins de morceaux ? » Ils lui répondirent : « Douze. – Et quand j’en ai rompu sept pour quatre mille, combien avez-vous rempli de corbeilles en ramassant les morceaux ? » Ils lui répondirent : « Sept. » Il leur disait : « Vous ne comprenez pas encore ? »

Et nous voici maintenant dans le bateau. Après la première multiplication des pains, Jésus avait renvoyé les Douze qui étaient partis en bateau puis, après avoir congédié les foules et passé une bonne partie de la nuit dans la montagne en prière, les avait rejoint dans leur bateau. Après cette deuxième multiplication des pains, nous sommes de nouveau en bateau : cela ne doit sans doute rien au hasard. En particulier, si le bateau avait été le lieu pour donner une leçon aux Douze après l’épisode des foules, on peut imaginer que ce sera de nouveau le cas ici.

« Et ils avaient oublié de prendre du pain et ils n’avaient qu’un seul pain avec eux dans le bateau. » La situation de la foule se reproduit, mais cette fois pour les seuls Douze. Je devrais dire treize, car Jésus est compris dans le « ils« , peut-être ? Pas de pain par suite d’un oubli : ils n’en ont qu’un, un reste sans doute. Cela dit, avec des marins-pêcheurs en mer, la situation n’est pas catastrophique, il y a de quoi s’en sortir. La situation n’est donc pas tout-à-fait la même, ce n’est pas une absence totale de ressource ou une disproportion manifeste entre celles-ci et le nombre de personne.

« Et il leur faisait des recommandations précises en disant : faites attention, ayez les yeux sur le levain des Pharisiens et le levain d’Hérode. » L’oubli de Jésus, s’il fait bien parti du « ils » qui ne se sont pas occupé des approvisionnements, ne paraît pas être un oubli de distraction, mais plutôt de préoccupation : il a tout autre chose en tête. Le verbe utilisé d’abord par Marc, que j’ai traduit « faisait des recommandations précises« , montre une intention toute concentrée sur un point, qui évacue sans nul doute, ou fait passer au second plan, tout ce qui n’est pas d’importance équivalente. Et Marc résume ces « recommandations précises » en une formule : « Faites attention, ayez les yeux sur le levain des Pharisiens et le levain d’Hérode.« 

Nous voilà en présence d’une métaphore. Le levain, c’est une réalité vivante, une symbiose où se développe l’activité de micro-organismes et qui a pour résultat de propager la fermentation. Le « levain des Pharisiens » ou le « levain d’Hérode« , cela peut être celui dont ils disposent, mais aussi celui qu’ils constituent : et à tout prendre, la préoccupation de Jésus semble bien plutôt orienter vers ce second sens. Les Pharisiens d’une part, Hérode d’autre part, ont une activité comparable à une fermentation, capable de se propager à ceux avec qui ils sont en contact. Le levain, en soi, n’est pas une mauvaise chose : il permet au pain de lever, de former des alvéoles, il facilite l’apport de fer, zinc et magnésium à l’organisme. Il fonctionne dans le pain de manière semblable au passage du raisin au vin.

Oui, mais là, on a affaire à deux levains spéciaux, sur lesquels il appelle à « garder les yeux« , comme on surveille le lait sur le feu, pour éviter qu’il ne se passe quelque chose qui devienne vite hors de contrôle. De quoi peut-il bien s’agir ? Marc vient tout juste de nous donner à entendre une rencontre avec les Pharisiens : leur demande d’un « signe du ciel » est sans doute le manifeste de la fermentation en cours chez eux, de leur « levain« . Et les disciples pourraient se laisser gagner par cette fermentation-là, ils pourraient quitter la simplicité du cœur pour un jugement critique exigeant des preuves, mais cachant surtout une attitude intérieure de supériorité inébranlable. L’équilibre est difficile, entre l’exigence de rationalité, qui est une quête de la vérité, et l’attente de « preuves », qui inverse les rapports.

Si l’on parle d’amour, on voit tout de suite la différence : entre faire la lumière sur ce qui nous arrive quand on s’aime, ne serait-ce que pour chercher à mieux s’aimer, et exiger des « preuves », qui sont tout simplement impossibles. On ne pas donner de « preuves », car tout ce que l’on avancerait pourrait recevoir de l’autre une interprétation différente. Tout dépend de l’esprit avec lequel on regarde et on comprend. Quant au « levain d’Hérode« , la dernière fois que Marc a évoqué celui-là, c’était pour montrer à quelle impasse conduisait la quête incessante du pouvoir (cf. Le piège du pouvoir). Il est très intéressant que, s’adressant aux Douze, Jésus cherche à les prévenir contre cette double contamination de l’esprit de puissance, soit dans le domaine spirituel, soit dans le domaine social. Et tout aussi intéressant que Marc ait choisi de retenir cet enseignement, pour qu’il soit transmis à travers son témoignage : il a manifestement conscience de l’actualité de cette avertissement, une fois les disciples sans la présence perceptible de Jésus.

« Et il discutaient entre eux parce qu’ils n’avaient pas de pain. » Le contraste est fort, entre les préoccupations de Jésus d’une part, celles des Douze d’autre part. Lui les invite à une introspection, à une prise de conscience : jusqu’à quel point se laissent-ils envahir par les fermentations des Pharisiens ou d’Hérode ? Eux ont un problème de ravitaillement, et sont en train de « calculer » (le verbe peut aussi se traduire ainsi) comment ils vont faire, alors même qu’ils sont sur la mer et ne manquent sans doute pas de ressource halieutique…

« Et après s’en être rendu compte, il leur dit : pourquoi discutez-vous parce que vous n’avez pas de pain ? Vous n’avez pas de bon sens ni ne faites le rapprochement ? Vous avez le cœur sclérosé ? ayant des yeux vous ne voyez pas, et ayant des oreilles vous n’entendez pas ? » Le Maître se rend compte que ses disciples n’écoutent pas, autrement dit qu’en ce moment, ils ne sont pas ses disciples, ils ne se laissent ni former ni instruire par lui. Et il intervient sous mode de question. Il voulait qu’ils s’interrogeassent, il va les interroger. Le questionnement va venir, mais par une autre voie. La première question : « Pourquoi…« , c’est exactement le même mode de question qu’il avait fait aux Pharisiens, « Pourquoi cette engeance cherche-t-elle un signe ? » Dis-moi les questions qui sont les tiennes, je te dirai qui tu es : qu’est-ce qui fait que vous, les Douze, vous laissez habiter par cette préoccupation au sujet du pain ? Du disciple, il est attendu qu’il puisse nommer les mouvements intérieurs qui l’animent, quelle qu’en soit la nature. Il est attendu une conscience de ce que l’on vit, avec un recul sur soi.

Deuxième question : « Vous n’avez pas de bon sens ni ne faites le rapprochement ?« , elle porte sur la mémoire, ou peut-être l’attention, des Douze. Pour faire un rapprochement, il faut, à une réalité présente, rendre présente une autre réalité, que l’on tire du fond de soi. Il faut une présence d’esprit. Et manifestement, de cela, ils manquent. Du disciple, il est attendu qu’il garde vif le souvenir de ce qu’il a vécu, que sa présence au Maître passe et repasse dans son cœur ce par quoi il est passé en sa compagnie. La fidélité, c’est cela aussi : construire une histoire, activement. Et il n’y a pas de fidélité sans mémoire, sans conscience englobant le temps.

Troisième question : « Vous avez le cœur sclérosé ?« , elle interroge sur la souplesse intérieure. A vrai dire, le mot serait plutôt « encalminé« , « porose du cœur » : il supposerait que d’une part le muscle du cœur se calcifie, devienne osseux, que d’autre part sa densité s’amoindrisse par la formation d’alvéoles et par là se fragilise, devienne cassant. C’est le mot qu’il a déjà employé, quand après la première multiplication, il les a rejoints dans le bateau, la nuit. Si les Douze se révèlent incapables de faire appel à des souvenirs même récents pour en faire le rapprochement avec la situation qu’ils traversent, si leur cœur ne sait plus se recourber sur lui-même, c’est peut-être qu’il a perdu sa souplesse. Mais alors est-il encore bien vivant ? Du disciple, il est attendu qu’il ait un cœur jeune, souple, pas lassé ni blasé : un cœur capable d’accueillir la nouveauté, tout en la référant sans cesse à ce qui a déjà été vécu avec le Maître : soit pour l’éclairer, soit pour en déterminer le degré de nouveauté.

Quatrième question : « ayant des yeux vous ne voyez pas, et ayant des oreilles vous n’entendez pas ?« , c’est une citation d’Isaïe. Le Maître s’en est déjà servi (Mc.4,12) dans son explication de la parabole du semeur : mais alors, horreur !, c’était pour l’appliquer précisément aux Pharisiens, qui étaient « ceux du dehors« , à qui « tout arrive en parabole » et qui ne perçoivent pas « les mystères du royaume du dieu« . Faute des éléments précédemment requis, les Douze seraient-ils devenus eux aussi « ceux du dehors« , et le manque de pain leur arriverait-il « en parabole » ? L’évènement les prend de court, et les préoccupe, parce qu’ils ne savent pas quoi en faire, comment l’interpréter, comment y réagir. Jésus voulait les prévenir de ne pas se laisser contaminer par la fermentation des Pharisiens, et voilà qu’elle les a peut-être gagnés !

« Et vous ne vous souvenez pas, quand j’ai rompu les cinq pains pour les cinq mille, combien avez-vous ramassé de paniers pleins ? » Ils lui dirent : « douze ». « Et les sept pour les quatre mille, combien avez-vous ramassé de corbeilles à pain pleines ? » Et ils dirent : « Sept ». Et il leur dit : « Vous ne faites pas le rapprochement ? » Le bon Maître fait lui même le rapprochement qu’ils ne sont plus en mesure de faire. Il leur parle des deux multiplications. Il leur fait voir qu’à chaque fois il y a eu du surplus, sous-entendu : pour eux. Car leur rôle était de distribuer les pains aux foules, donc les surplus étaient la part à eux destinée. A chaque fois, il y a eu proportion dans la disproportion, surabondance dans l’abondance : Douze paniers pleins pour les Douze, la première fois, soit l’assurance qu’ils étaient chacun comptés. Sept paniers, la deuxième fois, un panier entier pour un pain dont ils disposaient, soit le signe qu’ils étaient aussi destinataires de la surabondance. Mais Jésus s’est contenté de jouer le rôle de mémoire, il ne va pas plus loin, et finit sur une question : à eux de « faire le rapprochement« , de tirer les leçons apaisantes et sources d’une action de grâce de la situation passée comme de la situation présente, les leçons d’où ils tireront la manière de réagir.

Finalement, c’est a posteriori que s’explique l’insertion par Marc de l’épisode-éclair de la visite des Pharisiens. Si suite à la première multiplication des pains, le bateau avait été le lieu d’un retour sur les tensions qui avaient animé les Douze à l’égard de la foule, et un rappel de la confiance en lui, essentiel pour partager sa propre mission, suite à la deuxième -où les choses se sont mieux passées-, le bateau est le lieu d’un avertissement : les Douze doivent s’apercevoir, non pas des biais du cœur qui pourraient les gagner, mais de ceux qui les ont effectivement contaminés ! Les Pharisiens, Hérode, ne sont pas tant des adversaires que des personnages à étudier attentivement pour, dans un retour sur soi constant de disciple, vérifier à quel point on s’est laissé gagner par leur attitude, et y réagir.

Question d’accréditation (Mc.8,11-13)

Les pharisiens survinrent et se mirent à discuter avec Jésus ; pour le mettre à l’épreuve, ils cherchaient à obtenir de lui un signe venant du ciel. Jésus soupira au plus profond de lui-même et dit : « Pourquoi cette génération cherche-t-elle un signe ? Amen, je vous le déclare : aucun signe ne sera donné à cette génération. » Puis il les quitta, remonta en barque, et il partit vers l’autre rive.

On sait que Jésus est parti rapidement après avoir renvoyé la foule, mais on ne sait pas exactement où il s’est rendu, ni même si « la partie de Dalmanoutha » désigne un lieu ou tout autre chose. Nous voilà maintenant avec un évènement assez bref, dans le récit de Marc, où les Pharisiens interviennent à nouveau : précédemment, Marc avait introduit une polémique avec les Pharisiens à la suite du mouvement général par lequel tous mettaient les malades partout sur le chemin de Jésus. Ici, il place leur intervention à la suite de la deuxième multiplication des pains. Leur intervention fait plutôt penser que Jésus est revenu « dans  » les frontières, mais rien n’est vraiment dit, on reste dans la construction littéraire : Marc agence les évènements avec une idée en tête.

« Et les Pharisiens sortirent et commencèrent à discuter avec lui, cherchant [à obtenir] de lui un signe du ciel, le tentant. » Les Pharisiens, nous dit Marc, « sortent » : c’est peut-être l’indice que eux aussi viennent « hors-frontières », là où Jésus se trouverait encore. peut-être se trouvent-ils eux aussi entraînés loin de « chez eux », en tous cas il y a chez eux un changement de pied : là où ils se situaient en juges légitimes, exigeants, distribuant les bons ou les mauvais points, ils entrent maintenant en discussion. Le verbe grec, [sudzêtéoo] évoque l’idée de l’enquête, judiciaire éventuellement, menée à plusieurs : il ne s’agit pas de tout d’une discussion à bâtons rompus, mais plutôt d’un processus inquisitorial, d’un genre d’interrogatoire. Finies donc les observations étonnées ou indignées, un autre processus a commencé, et qui est celui de trouver la faute, ou la faille.

En particulier, il cherchent un « signe du ciel » : c’est une demande très significative. Dans les échanges précédents, Jésus a parlé à leur sujet à partir des Ecritures, avec une liberté et une autorité souveraine. Cela leur aura d’autant moins échappé, que ce sont eux qui, en général, adoptent cette posture. On imagine bien le processus dans leurs têtes : dans leur compréhension des choses, leur interprétation est légitime et même, est la seule légitime. La contester ne peut se faire qu’au nom du dieu lui-même : mais alors il faut attester de ce pouvoir, il faut que ce même dieu vienne attester lui-même, par un signe, par une intervention irréfutable, qu’en effet celui-ci parle en son nom. Et une telle attestation signifierait du même coup leur propre déchéance, puisqu’ils sont contredits. Et voilà leur demande : que Jésus produise l’équivalent de lettres de créance attestant que c’est bien au nom du dieu qu’il parle et agit.

Or une telle exigence est révélatrice, malgré eux, de deux choses. D’une part, ils demandent en fait une dispense d’adhésion. Car qui reçoit un tel signe ne peut que le recevoir pour ce qu’il est, avec sa force contraignante. Quand un chef d’Etat reçoit un nouvel ambassadeur, il peut penser ce qu’il veut de lui, ne pas l’apprécier, toujours est-il qu’il le reçoit en raison de son rôle ; et pas forcément parce que c’est l’ambassadeur d’une puissance amie, mais parce qu’il s’agit d’une puissance avec laquelle il est utile et nécessaire de traiter. Or on a bien vu jusqu’à présent que c’était précisément l’adhésion du cœur que voulait Jésus. Les Pharisiens, par leur demande même, la refusent.

Mais cela nous met d’autre part sur la piste de la deuxième chose que révèle leur demande : quand on reçoit un ambassadeur, quand on a besoin de lettres de créance, c’est qu’on est une puissance étrangère ! Leur demande de « signe venant du ciel » révèle, malgré eux, que les Pharisiens ne se situent pas du même royaume que le dieu dont ils se réclament pourtant. Les foules ont reconnu en Jésus celui que leur dieu envoie à leur rencontre, dans leur désir de revenir à lui. Mais les Pharisiens ne se situent pas ainsi, ils se situent à part : à part de la foule, mais à part aussi de ce même dieu.

Marc ajoute : « en tentant« . C’est la reprise du mot qu’il a employé dans l’épisode du désert, « …étant tenté par le satan… » (Mc.1,13) (pour une mise en situation commentée, voir Le retour du peuple). Par leur demande, les Pharisiens se situent bien comme des adversaires, ils se mettent plutôt du côté du satan, dont l’action vise à faire dévier Jésus de sa mission et de ses objectifs, mais qui finalement voit son pouvoir se briser sur Jésus. Par cette simple mention, donc, Marc émet sur la demande des Pharisiens un commentaire très puissant, les confirmant comme des adversaires, mais aussi montrant comment le satan réalise la fameuse « tentation » dont il est question dès le départ. Celle-ci n’est pas une épreuve initiale, une sorte de bizutage, qui, une fois passée, est définitivement dépassée : c’est plutôt une réalité qui marque le ministère entier de Jésus, et qui en est une des couleurs, affleurant plus ou moins suivant les situations.

Ici, répondre à leur demande serait vraiment dévier, se serait consentir au positionnement pris par les Pharisiens, consentir à ce qu’ils soient des « étrangers » au royaume, renoncer à les faire eux aussi revenir vers leur dieu. Et puis pour Jésus, ce serait abuser de sa puissance, en contraignant le dieu à se manifester. Ce dieu a pris une fois l’initiative de se manifester, à son baptême : il est libre de recommencer quand il veut ; mais Jésus se garde bien de l’y contraindre, voire de l’y inviter. Cela lui appartient entièrement, et il n’a pas même à l’en prier : lui sait si c’est opportun ou pas, et quand. Mais en disant cela, j’anticipe sur la réponse de Jésus : quelle est-elle ? « Et après avoir poussé un grondement profond par son esprit, il dit : … » La première réaction de Jésus n’est pas verbale, il s’agit d’un grondement sourd et profond, d’un mot qui n’évoque ni les larmes ni les gémissements de souffrance ou de pitié, mais bien le grondement de la mer. Il s’agit du son profond d’un mouvement puissant qui est lui aussi profond. Au désert, lieu où il est également tenté, Jésus a été poussé, « expulsé« , par son esprit. Et c’est sans doute le même ici, qui manifeste. Nous sommes dans le mouvement profond et initial de Jésus, il est ramené par la demande des Pharisiens aux fondements mêmes de sa mission, il est comme mis à nu par elle.

Et dans ce ressourcement profond, que dit-il ? « Pourquoi cette engeance cherche-t-elle un signe ? amen je vous dis, on verra bien si à cette engeance est donné un signe. » Il ne consent pas à « donner un signe », il ne va même pas le demander : « on verra bien… » Cela ne dépend que de la décision souveraine du dieu auquel il rend témoignage, dont il porte la parole. Mais Jésus voit là une limite à sa mission, qu’il ne franchira pas. Il a bien compris tout l’enjeu de la question des Pharisiens, mais aussi tout l’arrière-fond sur laquelle elle se déploie. Il a bien conscience qu’en ne produisant pas l’accréditation qu’ils exigent, il va faciliter chez eux la conclusion selon laquelle il n’est pas « authentique ». Leur demande est certes profondément fausse, mais c’est ce qu’ils refusent de voir. Ils sont dans une logique désormais de concurrence : c’est lui ou eux. Si l’un est authentique, l’autre ne l’est pas. Alors la seule question qu’il leur renvoie, c’est un « pourquoi ? » : une invitation à réfléchir. Quel est le sens de votre question ? Quel « signe » serait pour vous crédible ? A partir de quand vous déclarerez-vous satisfaits ou convaincus ? Et l’on se doute déjà qu’à cette dernière question, il sera très difficile d’avoir une réponse. Quand on se croit légitime pour juger de ce qui vient authentiquement du dieu, ou pas, comment même ce dernier pourrait-il vous convaincre ?

« Et il les laisse, s’embarque à nouveau et part pour l’autre rive. » La discussion a tourné court : d’ailleurs, il n’y a pas eu de discussion, pas d’entrée en débat. Face à ces inquisiteurs, il n’y a rien à déclarer, car il est impossible de rien prouver, de rien produire qui convainque. Et voilà Jésus et ses disciples qui remontent en bateau et partent cette fois-ci pour la rive d’en face. La suite du texte va les voir arriver à Bethsaïde, ce qui accrédite l’interprétation que tout ceci se passe encore dans le territoire « hors-frontières » de la Décapole. Quel était le but de Marc en insérant ici cet épisode ? Il me semble qu’à ce stade, on ne le voit pas. En tous cas, je ne le vois pas. Mais peut-être la suite nous éclairera-t-elle ?…

Deuxième chance (Mc.8,1-10)

En ces jours-là, comme il y avait de nouveau une grande foule, et que les gens n’avaient rien à manger, Jésus appelle à lui ses disciples et leur dit : « J’ai de la compassion pour cette foule, car depuis trois jours déjà ils restent auprès de moi, et n’ont rien à manger. Si je les renvoie chez eux à jeun, ils vont défaillir en chemin, et certains d’entre eux sont venus de loin. » Ses disciples lui répondirent : « Où donc pourra-t-on trouver du pain pour les rassasier ici, dans le désert ? » Il leur demanda : « Combien de pains avez-vous ? » Ils lui dirent : « Sept. » Alors il ordonna à la foule de s’asseoir par terre. Puis, prenant les sept pains et rendant grâce, il les rompit, et il les donnait à ses disciples pour que ceux-ci les distribuent ; et ils les distribuèrent à la foule. Ils avaient aussi quelques petits poissons, que Jésus bénit et fit aussi distribuer. Les gens mangèrent et furent rassasiés. On ramassa les morceaux qui restaient : cela faisait sept corbeilles. Or, ils étaient environ quatre mille. Puis Jésus les renvoya. Aussitôt, montant dans la barque avec ses disciples, il alla dans la région de Dalmanoutha.

Cette fois, il n’y a pas de lien apparent, narratif, entre notre épisode et le précédent. Un simple « en ces jours-là… » coud cette pièce au tissu précédent. On est donc sensément toujours dans la Décapole, hors-frontière du « peuple d’Israël ». Mais il faudra se demander pourquoi Marc a cousu cette pièce ici.

Et que se passe-t-il ? On ne peut se retenir d’une impression de déjà-vu : quoi ! Une autre multiplication des pains ? Eh bien oui. A nous de ne pas céder à cette première impression, à renouveler notre attention, pour voir justement si c’est une redite ou bien autre chose. « De nouveau, il y avait une foule nombreuse et qui n’avait pas de quoi manger,… » Ce « de nouveau » résonne avec notre impression de répétition : c’est bien une répétition, il y a bien la même chose qui arrive. Mais cette fois, les circonstances qui font advenir la situation ne nous sont pas connues, il n’est pas question de vouloir se retirer de la foule, de quitter la rive en bateau, d’être deviné puis précédé par la foule. Nous avons juste les faits : la foule, et rien à manger. Et cela même est un indice : c’est comme si Jésus « rejouait » cette partie mettant en relation la foule, les Douze et lui-même. Quel autre but, sinon de former ? La répétition n’est-elle pas le moyen privilégié de la pédagogie ? Du point de vue de la relation entre les Douze et la foule, les choses ne s’étaient pas vraiment bien passées la fois précédente. Il n’est dès lors pas si étonnant qu’après un temps de formation, les choses soient reprises…

« après avoir appelé à lui les disciples il leur dit : « je suis pris aux tripes par la foule, parce qu’ils demeurent auprès de moi depuis trois jours déjà et ils n’ont pas de quoi manger. Et si je les renvoie à jeun dans leur maison, ils seront épuisés en chemin ; et certains d’entre eux sont venus de loin. » Longue explication de Jésus à ses disciples (rappelons-nous que, chez Marc, la terminologie des « Douze » ou des « disciples » n’est pas aussi tranchée que chez d’autres évangélistes), qui contraste avec la première multiplication des pains : alors, c’étaient les Douze qui avaient eu l’initiative, en venant demander (enjoindre ?) à Jésus de renvoyer la foule. Maintenant, c’est lui qui prend l’initiative de leur parler.

Il leur dit d’abord son état intérieur, il est « pris aux tripes« , il est profondément remué par la foule. Et il en explicite les raisons : cela fait « trois jours » entiers qu’ils sont là, qu’ils ne le quittent pas : voilà un attachement extraordinaire. Car tous ces gens, on l’imagine très bien, ont aussi une vie, une famille, une activité : une telle présence n’est pas sans impact, elle n’a pas pu se faire sans délibération, sans renoncement, sans conscience de l’impact du choix fait. Mais peut-être aussi Jésus a-t-il conscience de sa responsabilité à ne pas rendre la vie impossible à tous ces gens, en les maintenant durablement loin de leur vie « normale » : même lui a conscience de sa contingence, et c’est extraordinaire ! Pour eux, il est « le plus important », puisqu’ils sont là depuis trois jours ! Mais pour lui, il est « un moment » ou « un aspect » de leur vie, pas le seul : et il est de sa responsabilité d’être aussi médiateur de leur vie quotidienne, de les y re-conduire et non de les en arracher. Il ne fait pas une secte, mais il veut les aider à vivre. Ce sens de la contingence est dans le fond essentiel pour ne pas virer à la secte.

Maintenant, un autre aspect des choses le « prend aux tripes » : c’est qu’ils en ont même oublié de manger, ou du moins ont-ils épuisé les moyens initiaux à ce sujet. Toujours le souci de les faire vivre : il ne s’agit pas que d’un souci exalté et hors-sol, comme si ses paroles étaient seules la vie, qu’elles suffisaient à tout. Non, ces personnes sont aussi des corps, et l’oublier serait les tuer. Même sa parole est contingente, elle n’est pas l’unique nécessaire. Dans notre condition humaine, beaucoup de choses sont nécessaires, et aucune ne l’est isolément. C’est un ensemble. Or il se souvient bien de la suggestion des disciples l’autre fois, qu’il les renvoie et qu’ils se débrouillent : mais là, ce n’est pas possible car ils vont forcément défaillir en chemin, d’autant que certains sont « venus de loin« .

Toutes ces paroles aux disciples sont bien faites pour leur partager la même compassion : le problème est posé à partir de la foule, et pour leur faire partager le même souci vital. Il ne s’agit pas d’engranger un succès de popularité, en mettant fin à un meeting qui fera date et dont on se reparlera longtemps : il s’agit de prendre soin des gens, tout au long et sans cesse, sans jamais quitter ce point de vue. Voilà qui fait école. Non pas délivrer une parole et laisser les gens se débrouiller avec, mais bien se mettre à leur place et prendre soin qu’ils vivent. Le cheminement de la parole en eux, par l’enseignement, le dialogue, etc., c’est une chose, mais ce n’est pas le tout ni l’unique aspect de la responsabilité qu’ils apprennent à partager avec Jésus. C’est le coeur de sa mission, mais ce n’est pas son tout.

La réponse des disciples est cette fois différente, ils ne prennent plus les choses comme une concurrence entre la foule et eux, mais ils partagent le point de vue : Et ses disciples lui répondirent : « A partir de quoi quelqu’un pourrait-il les rassasier ici de nourriture, dans le désert ? » On n’est plus dans la discussion sur la légitimité de cette préoccupation, la leçon a porté. Mais on est dans le « comment faire ? » Les disciples se révèlent plutôt démunis qu’autre chose, ne sachant pas comment s’y prendre : « à partir de quoi quelqu’un pourrait-il….?  » Pas de ressources sur place, le lieu est un « désert« . Mais on dirait, à cause de la forme de la question qu’ils posent (« à partir de quoi« ), qu’ils se souviennent eux aussi de la même situation, et que Jésus avait nourri la foule à partir des cinq pains et des deux poissons qu’ils y avaient trouvé après enquête. Ils savent ce dont est capable le Maître, mais il faut bien le point de départ…

Et il leur demanda : « combien avez-vous de pain ? « Ils dirent : « sept ». Le point de départ est tout trouvé. Et le Maître ose maintenant ce qu’il n’avait pas fait la première fois : les douze, souvenons-nous, s’étaient indignés de devoir payer eux-mêmes la nourriture de la foule, ils s’étaient situés en rivalité. Ce n’est plus le cas. Et là où la question avait invité à faire une enquête dans la foule, « combien y a-t-il de pains, allez voir« , la question a porté cette fois-ci directement sur eux « combien avez-vous de pain ? » Et leur réponse ne se fait d’ailleurs pas attendre, ils savent bien : « sept« 

« Et il ordonna à la foule de se coucher sur le sol « , car on mange à demi-couché, « et après avoir pris les sept pains, il les rompit en rendant grâce et les donna à ses disciples afin qu’ils distribuent, et ils distribuèrent à la foule. » Renouveau les Douze sont les intermédiaires, mais cette fois-ci confiants sans doute, car c’est la deuxième fois qu’ils sont témoins du même phénomène. Ils en sont même les seuls témoins, car cette fois-ci, comme les pains sont leurs, nul dans la foule ne peut remarquer avoir donné quelques pains et en voir affluer des centaines. La foule voit seulement des disciples aller auprès de Jésus, et leur apporter du pain. Ce n’est pas surprenant. D’autant qu’ils doivent sans doute d’abord, au bout de trois jours, goûter le bonheur de manger enfin un peu. Pour les disciples, ils sont placés comme la première fois, non pas en rivalité avec la foule mais à son service, ils sont aux premières loges pour voir les réactions (de toutes sortes : il n’est pas toujours facile d’aider, on peut être surpris par certaines réactions). Et c’est toujours le geste du partage qui produit la satiété : rompre pour partager, rompre pour donner, toujours une part pour chacun et finalement pour tous, jamais un entier.

« Et ils avaient quelques petits poissons : et en les bénissant il dit de les distribuer aussi. » Pas très étonnant pour des pêcheurs, ce que sont plusieurs des disciples. Il y avait avec les pains l’action de grâce, il y a avec les poissons la bénédiction. Je ne sais pas si Marc désigne deux réalités différentes, sans doute pas, car on sait assez la coutume juive de bénir le dieu avant le repas. Mais le choix de Marc est tout de même de désigner la même chose par deux noms, dont le premier, « action de grâce », souligne l’initiative du dieu à laquelle l’homme ne fait que répondre, devant laquelle il est comme « en retard »; et dont le deuxième, « bénédiction », souligne une parole suscitée en l’homme par le bienfait du dieu, une parole qui est tout ce qu’a l’homme pour répondre au don substantiel du dieu, une pauvre parole mais donnée et adressée.

« Et ils mangèrent et furent repus, et ils ramassèrent sept paniers de morceaux superflus. » Mission accomplie, les gens sont rassasiés, leur faim est éteinte. Mais il n’y a pas de superflu, on ramasse ce qui reste. Le don est bien plus important que le besoin : il y avait sept pains, on ramasse sept paniers de morceaux ! Mais l’homme est nourri, simplement. C’est comme pendant la marche au désert du premier peuple du dieu : le dieu pourvoit au nécessaire, mais ne verse pas dans le superflu, de sorte que son peuple apprenne à vivre de ce qu’il donne et expérimente la justesse et la constance de sa providence. De sorte aussi que le peuple ne verse pas dans le luxe et les débordements qu’entraîne tout superflu.

« Ils étaient environ quatre mille. Et il les renvoya. Et aussitôt, après être monté dans le bateau avec ses disciples, il alla dans la partie de Dalmanoutha. » La foule n’est pas estimée tout-à-fait aussi nombreuse que la première fois, elle reste une foule importante. Et puis ils sont renvoyés : on voit que Jésus avait bien le souci de ne pas les garder à l’écart de leur vie « normale ». Et il ne reste pas, car le risque existe bien qu’ils se rendent compte de ce qui vient de se passer, et que seuls savent les Douze. Jésus préfère partir sans tarder, par un autre moyen, en bateau. Il ne compte pas sur l’extraordinaire, il s’en méfie décidément comme de la peste. On peut dire en tous cas que les choses se sont mieux passées entre les Douze et la foule, et qu’ils ont mieux tenu leur place, grâce à quoi Jésus a pu opérer de manière plus voilée comme il aime le faire, pour que les projecteurs ne soient pas braqués sur le thaumaturge mais bien plutôt sur le dieu qui appelle à vivre et en donne les moyens. Ils ont fait des progrès.

Et puis Marc finit sur une indication dont on ne sait pas quoi faire, car on n’a aucune trace d’un lieu qui s’appellerait Dalmanoutha. S’agit-il bien d’un lieu, d’ailleurs ? Car il n’est pas question de la « région » de Dalmanoutha mais le mot [méros] signifie « partie, part, portion« , la partie d’une armée, ou une caste, ou encore la partie d’une charge : c’est plutôt avec une nuance politique ou institutionnelle que ce mot est employé. Alors ? Je n’en sais rien….

Les doigts dans les oreilles (Mc.7,31-37)

Jésus quitta le territoire de Tyr ; passant par Sidon, il prit la direction de la mer de Galilée et alla en plein territoire de la Décapole. Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler et supplient Jésus de poser la main sur lui. Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, avec sa salive, lui toucha la langue. Puis, les yeux levés au ciel, il soupira et lui dit : « Effata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi ! » Ses oreilles s’ouvrirent ; sa langue se délia, et il parlait correctement. Alors Jésus leur ordonna de n’en rien dire à personne ; mais plus il leur donnait cet ordre, plus ceux-ci le proclamaient. Extrêmement frappés, ils disaient : « Il a bien fait toutes choses : il fait entendre les sourds et parler les muets. »

L’épisode précédent s’est passé dans les frontières du grand port maritime phénicien de Tyr : pas dans la ville-même, mais dans le territoire. Les grandes cités antiques ne sont pas que des villes, elles ont toujours un « territoire » comprenant des villages et des campagnes, qui constitue le terrain de son activité économique et nourricière. On se souvient que Jésus est venu là pour mettre de la distance avec la foule, et la pression qu’elle exerce, qui tend à (ou qui risque de) le dévier de l’axe de sa mission. Il n’a pu rester caché, mais il a aussi découvert, chez une femme pourtant Grecque de religion et Syro-phénicienne d’ascendance, une profondeur de foi qu’il n’avait pas souvent rencontrée dans le peuple à la rencontre duquel il se consacre.

Cela semble apparemment mériter une exploration plus approfondie : « Et après être parti de nouveau hors des frontières de Tyr, il alla par Sidon vers la mer de Galilée en plein milieu des frontières de la Décapole. » Au lieu de prendre au sud-est pour revenir d’où il est parti, il monte presque plein nord, parallèlement à la côte, une quarantaine de kilomètres vers un autre port majeur, Sidon, puis décrit un arc vers l’est et le sud dans le territoire qu’on appelle la Décapole, ou un premier passage éclair lui avait fait rencontrer l’homme qui vivait dans des grottes, avec des chaînes, en s’auto-mutilant. Jésus apparemment reste dans ce « hors-frontière », pour d’autres raisons que celles qui l’ont poussé d’abord : toutes nos motivations évoluent, et les raisons pour lesquelles on continue une chose sont souvent différentes, un peu au moins, de celles pour lesquelles on les a commencées. Il y a dans ces régions des cœurs pour recevoir la parole.

« Et on lui amène un sourd et parlant avec difficulté et on l’appelle au secours afin qu’il lui impose la main. » Les acteurs restent anonymes, Marc fixe les projecteurs sur l’homme qui est l’objet de la demande : il n’entend pas, ou mal, et parler lui est difficile (le mot peut même signifier « muet« ). On sait que souvent, un handicap entraîne l’autre, mais c’est le handicap auditif qui est le problème source. Il y a là un moment particulier : Jésus choisit de rester hors-frontière parce qu’il a perçu chez la femme Syro-phénicienne que la parole dont il est porteur peut être très profondément entendue et accueillie, et voilà qu’on lui amène dans ces régions mêmes une personne qui ne peut pas entendre. Qui ne voit qu’il y a, dans l’évènement épinglé par Marc, une dimension symbolique évidente ?

Notons aussi que, comme cela avait été déjà le cas pour Jaïre, le chef de la synagogue (tiens ! Justement au retour du pays des Géraséniens, dans la Décapole !), les gens savent déjà comment Jésus devrait procéder, ils attendent une imposition de la main. Le geste n’est manifestement pas une exclusive du « peuple de dieu » d’Israël, il semble avoir lui aussi franchi les frontières. A moins justement que son origine ne soit plus diffuse, et qu’il ait été plutôt assumé dans les Ecritures, ce qui n’est pas impossible du tout : ce ne serait pas le premier. Maintenant, il faut noter aussi que Jésus avait quitté la région de Gennésareth parce qu’on mettait des malades partout sur son chemin, et voilà que la même tendance se dessine également ici. Que va-t-il faire ? Partir ?

« Et le tirant de la foule à part, il enfonça ses doigts dans ses oreilles et après avoir craché lui palpa sa langue, et après avoir levé les yeux au ciel, il poussa un gémissement et lui dit : « ephphata », c’est-à-dire « sois ouvert ». «  Que voilà une opération compliquée ! Alors que les fois précédentes, en de tels cas, Jésus est vraiment minimaliste, se contente même souvent de parler, on a là soudain une débauche de gestes forts étonnants. Est-ce justement parce que nous sommes dans un contexte différent de celui du « peuple d’Israël » strictement compris ? C’est comme si les ressorts n’étaient pas les mêmes, qu’il n’y avait pas ici la possibilité par le dialogue d’amener la personne à l’apex de ses propres désirs, pour qu’il les réalise lui-même par la confiance encouragée. Mais au fait : notre homme est sourd ! Comment, justement, dialoguer ? Et si tout cela était dû plutôt à la qualité même de ce handicap qui le frappe : dialogue impossible !?

Que se passe-t-il donc ? D’abord il le « tire à part » : volonté manifeste de ne pas donner dans le spectaculaire. Il ne fait pas « de la com », il prend soin de quelqu’un, et cela suppose que rien ne vienne perturber son attention. Ensuite, il « enfonce ses doigts dans ses oreilles« , ce qui semble plutôt les boucher un peu plus !! Mais c’est ce que nous dirions si nous étions là, à assister ; or nous n’y sommes pas, puisque les deux sont « à part« , à l’écart. Le geste est donc fait pour le sourd : et si ce n’était pas pour opérer (opération qui rendrait un peu plus sourd, en vérité !), mais pour lui parler ? Si c’était entrer en dialogue avec le sourd pour réveiller en lui non tant la souffrance de ne pas entendre que le désir d’entendre, en pointant clairement le fond des oreilles ?

Ensuite il « crache« , on ne sait pas où, et lui « palpe » la langue : on traduit en général par « touche« , mais le verbe [aptoo] (qui donne notre aptonomie) n’est pas qu’un toucher du bout des doigts, c’est un contact prolongé et là aussi qui parle, puisque c’est le type de toucher avec lequel des parents parlent déjà avec leur bébé dans le ventre de sa mère. Qui plus est, ce verbe est à la voix moyenne, qui en grec souligne l’implication du sujet : il s’agit d’un toucher on l’on met beaucoup de soi-même et où l’on veut communiquer avec celui qu’on touche. Bref, Jésus lui parle aussi de sa langue, de sa difficulté à parler. Enfin il lève les yeux au ciel, ce qui est là aussi désigner ostensiblement à qui il s’adresse, et il pousse un gémissement profond, ce qui manifeste son propre désir : le soupir n’est pas entendu par le sourd, mais il se voit, il se sent, le sourd le comprend.

« Ephphata » enfin : « sois ouvert« . Le verbe évoque une ouverture de communication, ouvrir de façon à faire communiquer, comme on ouvre un chemin, un canal. Ce n’est pas tant la levée d’un obstacle que l’établissement d’un canal de relation. Si ce verbe est bien à l’impératif, il s’agit néanmoins d’un impératif passif : Jésus, autrement dit, n’opère pas cette ouverture de communication par le mot qu’il dit, mais il appelle et attend qu’un autre la fasse. Il me semble qu’après examen, il n’a pas opéré autrement que les autres fois : il s’est seulement adapté à la surdité de l’homme qu’il avait avec lui. Il a inventé avec lui un langage expressif pour réveiller chez lui aussi son désir, et l’inviter à opérer lui-même, comme pour les autres, et à réaliser son propre désir.

« Et ses oreilles ouvrirent [leurs portes], et fut délié le lien de sa langue et il parlait correctement. » L’effet est accompli. Cette fois, le mot « ouvrir » n’est pas le même, mais évoque plus simplement l’ouverture d’une porte. Un lien qui retenait la langue est enlevé. C’est étonnant, il en va comme pour les personnes qui sortent du coma : on dit qu’il faut qu’elles le décident, d’une certaine façon. Et là, même le retard est rattrapé : je suppose que cet homme n’a pas toujours été sourd, sans quoi je ne vois pas comment il aurait pu apprendre le langage. Mais il a retrouvé instantanément, en s’entendant lui-même nettement, la netteté aussi de la parole et de la prononciation.

« Et il leur ordonna précisément de ne dire à personne ; mais autant il le leur ordonnait, plus ils le proclamaient au-delà de toute mesure.« Il est étonnant, là encore, que Jésus ne dise rien à celui qu’il a guéri. Sans doute se sont-ils tout dit, déjà. Habituellement, il a toujours un mot conclusif à l’endroit de celui ou celle qui guérit avec lui, mais là rien. J’aimerais bien qu’une personne qui a fait l’expérience de la surdité puisse commenter les gestes de Jésus, et en avoir son interprétation. Aux autres, en revanche, il parle : je suppose que c’est en regagnant la foule ? Car jusqu’à présent, les deux étaient à part. Ce doivent être les fameux « ils » (que j’ai traduit par « oui ») qui lui ont amené la personne sourde. Il dicte précisément sa consigne : ne rien dire à personne. Apparemment, eux sont sourds, et non seulement ils n’entendent pas ce qu’il leur dit, mais ils entendent même l’exact contraire ! Le pauvre Jésus qui voulait garder la discrétion….

« Et ils étaient frappés au-delà de toute mesure et disaient : il a tout bien fait, aussi bien faire entendre les sourds que faire parler les muets. » Marc explique cette surdité des gens par leur stupeur. Cela, sans doute, ne les « ouvre » pas, ne forme pas un canal de communication, mais au contraire les referme sur leur stupeur. Et déjà on voit poindre l’excès et l’exagération « les sourds,.. les muets… » qui ne peuvent que dévier la perception qu’on a de Jésus et les raison de venir à lui. Et aussi la compréhension de ce qui vient de se passer : « il a tout fait« , alors qu’une fois encore, il n’a rien fait mais a fait faire. Décidément, que ce soit dans les frontières ou hors des frontières, les mêmes biais s’observent et ont les mêmes effets. Si cela pouvait nous interroger sur nos propres motivations à venir trouver Jésus…

Justesse de ceux qui sont loin (Mc.7,24-30)

En partant de là, Jésus se rendit dans le territoire de Tyr. Il était entré dans une maison, et il ne voulait pas qu’on le sache. Mais il ne put rester inaperçu : une femme entendit aussitôt parler de lui ; elle avait une petite fille possédée par un esprit impur ; elle vint se jeter à ses pieds. Cette femme était païenne, syro-phénicienne de naissance, et elle lui demandait d’expulser le démon hors de sa fille. Il lui disait : « Laisse d’abord les enfants se rassasier, car il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. » Mais elle lui répliqua : « Seigneur, les petits chiens, sous la table, mangent bien les miettes des petits enfants ! » Alors il lui dit : « À cause de cette parole, va : le démon est sorti de ta fille. » Elle rentra à la maison, et elle trouva l’enfant étendue sur le lit : le démon était sorti d’elle.

Nous revenons à un récit comme nous en avons déjà eu, après ce long insert dont nous avons essayé de comprendre le sens, mais aussi la pertinence dans cette section concernant la formation des Douze.

« Après s’être levé de là, il partit dans les frontières de Tyr. » Le dernier lieu nommé, on s’en souvient (avant l’insert commencé avec le lavage de mains), était Gennésareth, au sud de Capharnaüm, où Jésus et les Douze étaient arrivés en bateau en longeant la côte depuis Bethsaïde. Tyr se trouve à environ quatre-vingt kilomètres de là, ce qui est une belle distance cette fois-ci. S’agit-il justement d’un prise de distance, du fait de cette foule oppressante et de tous ces malades que l’on place partout et même en plaine campagne , au témoignage de Marc ? Ce dernier ne dit pas formellement qu’il va jusqu’à Tyr, mais insiste sur la notion de frontières, [ta horia] : c’est consciemment changer de territoire et mettre une sorte d’obstacle. Mais c’est aussi sortir des limites connues des juridictions territoriales tracées par le pouvoir romain : nous voilà dans la Province de Syrie. Il semble que notre Jésus ne se sente pas du tout assujetti à ces tracés administratifs, sans pourtant les ignorer.

« Et après être entré dans une maison, il voulait que nul ne le sache, mais il ne put pas demeurer caché. » Voilà bien une confirmation de notre hypothèse : en effet, l’intention de Jésus est bien de se mettre à l’abri de cette foule qui le poursuit, et dont la tendance est de chercher plus peut-être des bienfaits (des guérisons, en l’occurence) que d’écouter sa parole. Or il n’est pas venu « faire de l’humanitaire », et s’il n’est pas nécessaire de lui demander longtemps un bienfait, tant il est sensible aux misères humaines, il ne veut pas pour autant être réduit à cela. Mais resté caché est désormais impossible, sa réputation le précède et lui joue en fait un mauvais tour. Une petite remarque à ce sujet, au passage : à une époque où l’on est tenté de maîtriser son image et sa réputation, lui compose avec elle, mais ne cherche absolument pas à la maîtriser, il ne se laisse pas non plus détourner de sa mission de cette autre façon. Car céder à sa réputation ou lutter pour la maîtriser, sont deux façons de se laisseriez par elle. Lui va son chemin.

« Mais aussitôt une femme, qui a entendu parler de lui -sa fille a un esprit non-épuré-, et qui vient, se jette à ses pieds. » Le « mais » s’oppose sans doute à l’intention de rester caché. Voici donc qu’une femme se jette à ses pieds, se laisse tomber à ses pieds : le verbe évoque vraiment le mouvement de la personne qui s’effondre. Elle ne choisit pas le dialogue en face-à-face, elle opère une sorte de contrainte : comment voulez-vous avancer quand quelqu’un est étendu à vos pieds ? Maintenant, cette femme a sans doute des raisons d’agir ainsi, et Marc en donne deux : la première, c’est qu’elle a entendu parler de lui. Voilà un témoignage que la réputation de Jésus va déjà bien au-delà de la zone dans laquelle jusque-là il opérait, c’est-à-dire la Galilée, et spécialement autour de la mer de Galilée. Le bouche-à-oreille est une communication rapide, avec un nombre croissant de relais, parfois déformants. Deuxième raison, presque évidente : elle vient. C’est évident, mais en choisissant de le dire, Marc souligne qu’elle aurait pu attendre en espérant. Au contraire, elle a fait choix d’une démarche, elle est venue le trouver là où elle a su qu’il était, et « aussitôt » qu’elle l’a su. Peut-être nous suggère-t-il aussi discrètement qu’elle a un peu calculé son geste, spectaculaire autant qu’embarrassant.

Au milieu de tout cela, une incise : « …sa fille a un esprit non-épuré… » L’affirmation est plus générale, plus vagues, que les deux précédentes mentionnées par Marc. Les personnes étaient « dans un esprit non-épuré« . Cette fois, elle en « a » un. Le mot est large de possibilité de sens, comme en français. Il peut vouloir dire que l’on détient ou que l’on possède, « avoir une voiture », mais il peut aussi dire que l’on subit une chose, « avoir une maladie ». En tous cas, de même qu’à Capharnaüm il s’agissait d’une rencontre quasi inaugurale, dans le récit de Marc, de même ici hors frontières il s’agit aussi d’une inauguration. Pour Marc, dès que Jésus est là, cela exclut la puissance du mal.

« Or cette femme était une grecque, Syro-phénicienne de race. » La nouveauté de la situation est notée par Marc sans attendre : rappelons-nous que Jésus nous a été présenté comme venant à la rencontre du peuple qui cherche lui-même à rencontrer son dieu, à retourner à lui. Que va-t-il faire avec une personne qui, d’une part, est « grecque », c’est-à-dire sans doute adepte de la religion des Grecs, d’autre part est Syro-phénicienne, c’est-à-dire qui n’est pas membre du peuple selon la définition traditionnelle, quasi génétique, que les chefs en donnent ? Une petite précision pour ne pas faire d’anachronisme : la « religion » des Grecs n’est pas une religion du cœur, qui demande l’adhésion : elle est une religion de la Cité, une religion « citoyenne », en quelque sorte. Il s’agit avant tout d’une pratique collective des fêtes et des sacrifices, menée fondamentalement en commun, et dont le but est de donner des gages aux dieux en espérant être le moins mal possible avec eux (car on ne sait jamais ce qui se trame entre les dieux) : cette religion n’empêche pas aussi des actes individuels, y compris qui viendraient du cœur, ni un tendre attachement à telle ou telle figure divine, mais ce n’est pas « structurel ». Pas de doctrine officielle non plus, avant tout une pratique commune.

« Et elle lui demande de chasser le démon hors de sa fille. » Et voici la première fois qu’il est question, dans l’évangile de Marc, d’un « démon » dans une personne. C’est la manière dont cette femme voit la choses, c’est l’interprétation qu’elle a de la situation de sa fille, à partir des références qui sont les siennes. Et c’est une version inverse de celle que, par deux fois, nous avons vue, où c’est la personne qui est « dans un esprit non-épuré« . Cette femme « grecque  » comprend que sa fille est habitée par un [daïmoone]. Dans la religion grecque, il s’agit bien d’une puissance divine, mais qui n’est jamais liée à aucun culte : elle est en général inconnue (on ne sait quel nom lui donner), mais se reconnaît par ce qu’elle cause, ce qu’elle opère. Le [daïmoone] est agissant : il peut faire naître des pensées, il peut inspirer, il peut aussi créer le mal-être, etc. On ne sait pas du tout ce qu’a la fille de cette femme, on sait juste que c’est ainsi que la mère interprète les choses.

« Et il lui dit : Laisse d’abord que soient rassasiés les enfants, il n’est en effet pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiots. » Jésus ne discute pas le diagnostic, sans doute parce que ce n’est pas là le sujet : il la prend où elle est en est. Ce qu’il discute en revanche, c’est le bien-fondé de sa demande. Il est toujours très vivement conscient de sa mission, et emploie pour se faire comprendre une métaphore, celle de la table familiale. Les enfants sont à table, et c’est d’eux que les parents ont soin, eux qu’ils veulent nourrir. S’il y a des chiots (en général, dans ces cultures, les chiens n’ont pas bonne réputation, et ne sont que très rarement admis dans la maison : mais on imagine que quand ils sont encore tout petits, ils peuvent faire une compagnie prisée des enfants), leur place n’est certainement pas à table. Ils mangent à un autre moment et dans d’autres conditions. La métaphore est assez claire : le dieu qui est père et mère pour son peuple a soin de ses enfants et les nourrit. Mais ils ne s’occupe pas de ceux qui ne sont pas ses enfants. Et lui, Jésus, envoyé par ce dieu qui est père et mère de son peuple, n’est envoyé qu’à ses enfants. C’est dire à cette femme que sa demande est illégitime.

« Mais elle répond et lui dit : seigneur, les chiots aussi sous la table mangent les miettes des enfants. » La femme est pleine de répartie. Peut-être a-t-elle aussi des chiots pour que jouent ses enfants. Et elle sait bien, puisque c’est elle qui en a soin, qu’il faut les nourrir ailleurs, et d’autres choses. Mais elle sait aussi que, les enfants à table, bien des miettes tombent, bien des morceaux échappent à ceux qui apprennent aussi à manger. Et les chiots en question le savent aussi, qui viennent patrouiller sous la table dès que les petits enfant y sont, ayant bien l’habitude de glaner ce qui échappe aux enfants et que les parents ont garde de ramasser. Cette situation n’est pas que de cette époque ! Ce qui est plus de cette époque, c’est le fait que des déchets alimentaires se retrouvent à terre : dans les coutumes romaines, par exemple, on jette au sol les déchets (pas d’assiette sur le bord desquelles les resserrer), et des esclaves les ramassent au fur-et-à-mesure.

Alors la voilà qui file la métaphore, sans se formaliser le moins du monde, apparemment, de ce qui aurait pu être pris pour une comparaison infamante. Elle ne demande pas de prendre la place de qui que ce soit, elle a conscience de n’être pas Juive ni de religion ni d’ascendance, de ne pas être de ceux pour lesquels sans doute Jésus est venu, elle gardera sa place. Mais elle sollicite d’un trop-plein, d’une surabondance. Elle est sûre, de ce qu’elle a entendu, que Jésus a déjà trop pour son propre peuple, et que ne manquera à personne le trop-plein de ce qu’il distribue avec tant de gratuité et de libéralité.

Mais dire les choses ainsi révèle beaucoup d’implicite : elle confesse ainsi que Jésus agit par bonté, par gratuité et libéralité. Elle confesse encore qu’il donne en abondance, elle l’a déduit de ce qui est parvenu à ses oreilles. Elle a compris aussi, ce que tous les membres du peuple juif n’ont pas compris encore, qu’il est venu à la rencontre du peuple qui cherche à revenir vers son dieu : elle a saisi intuitivement le coeur même de la mission de Jésus, telle que Marc nous l’a présentée. Elle l’a saisi alors qu’elle n’en est pas, qu’elle est Grecque et Syro-phénicienne. Et Marc nous montre ainsi quelque chose de bien mystérieux et troublant, c’est que ce sont parfois les personnes qui sont apparemment les plus éloignées qui comprennent le plus profondément l’évangile et celui qui en est le porteur.

« Et il lui dit : à cause de cette parole, lève-toi, il est parti loin de ta fille, le démon. Et après qu’elle soit partie à sa maison, elle trouva son enfant jetée sur le lit et le démon parti. C’est sans doute tout cela qu’a vu et compris Jésus. Il a vu à quelle profondeur elle a perçu ce qu’il était, qui il était, et comme elle l’accepte, comme elle se positionne avec justesse, comme elle en tire conséquence pour elle et les siens. Elle ne renonce pas à demander, avec la conscience des largesse dont le dieu est capable, et son messager pour lui. Elle se situe dans le « cercle » dont elle pense faire partie, pas servie en premier et néanmoins servie à cause de sa grandeur à lui.

Comme il a déjà fait pour d’autres, Jésus lui annonce que son désir a obtenu ce à quoi il tendait, parce qu’il s’est élevé sans renoncer devant l’obstacle apparent qui lui était mis : le [daïmoone] est parti loin, a quitté sa fille. C’est une toute petite nuance, un verbe qui exprime bien dans son préverbe [ex-] l’idée de sortie, mais qui exprime surtout l’idée de partir au loin, un peu comme dans l’idée d’exil. Le mal est parti, sans concéder l’interprétation que la fille ait été jamais « possédée » ou « habitée » par lui. Et la femme manifeste sa foi en cette parole en partant, et Marc y insiste, « après qu’elle soit partie à sa maison« . Ce n’est qu’en rentrant chez elle qu’elle trouve le résultat de sa démarche et, peut-on dire, de sa foi.