Parler à tous, parler à chacun (Mc.4,33-34).

Par de nombreuses paraboles semblables, Jésus leur annonçait la Parole, dans la mesure où ils étaient capables de l’entendre. Il ne leur disait rien sans parabole, mais il expliquait tout à ses disciples en particulier.

Et voilà que Marc conclut l’aperçu qu’il nous a donné sur le contenu de l’enseignement de Jésus. Et il revient sur le mode de cet enseignement : rappelons-nous ce que nous avons déjà entendu de Marc, à savoir que cet enseignement est fait en deux temps : le premier, celui de l’énonciation, est facilement mémorisable et d’autant plus qu’il se fonde plutôt sur la vie quotidienne ; le second, celui du dialogue avec Jésus, soit en parlant avec d’autres, soit en parlant avec soi-même, dans une séquence de temps qui peut être long car il faut parfois attendre longtemps pour qu’un évènement dans sa propre vie ouvre à l’entendement de la comparaison mémorisée.

Marc nous dit : « Et par de telles paraboles nombreuses il leur parlait la parole, comme ils pouvaient entendre. » Ce qu’il fait avant tout, c’est de leur « parler la parole« , formule redondante mais ô combien insistante. Il ne leur explique pas la parole, il ne leur commente pas la parole, il ne leur transmet pas la parole, il la leur « parle« , il l’énonce. Il y a là à la fois une absence d’artifice, une simplicité de l’action, et dans le même temps une sorte de pureté, de gratuité. La parole est donnée, elle est faite pour être accueillie, le travail à partir de là se fera plus tard, ailleurs, autrement.

Et le moyen est celui dont Marc nous a fait faire l’expérience, celui de la « parabole » ou « comparaisons« , de l’ordre de celles qu’il nous a rapportées. Mais ses mots nous laissent entendre qu’il y a en a encore bien d’autres, qu’il ne nous a pas rapportées. Mais s’il les fallait toutes ? Comment ferons-nous pour entrer dans l’enseignement de Jésus, alors que l’écrivain a fait des choix et en a éliminé ? Car c’est bien ce qu’il nous a fait comprendre au moment où il rajoutait une deuxième parabole sur le royaume ! Que dire ? Il me semble que d’une part, toutes les paraboles ne portent pas sur le royaume, nous avons expérimenté que les premières de cette section de l’ouvrage de Marc étaient ainsi. Il me semble d’autre part que cela nous incite à profiter au maximum de celles qu’il nous rapportées. Il me semble enfin qu’il nous pose ainsi dans une saine « inquiétude » qui va nous éveiller à tout ce que nous pouvons recevoir par ailleurs en ce domaine : de là naît notre ouverture à d’autres témoignages (et Marc a sans doute l’ambition de ne pas être notre seul témoin), qu’ils soient écrits ou oraux. Voilà donc une œuvre qui ne se prétend pas le moins du monde totalisante.

Mais il y a aussi une sorte de condition à l’enseignement de Jésus, et c’est la dernière partie de la phrase de Marc qui l’indique : « …comme ils pouvaient entendre. » La conjonction [kathoos], qu’on peut décomposer en [kata-hoos], signifie « selon que » ou « quand, lorsque« . Les deux traductions sont intéressantes et possibles (mais au moment d’écrire, il faut bien choisir, hélas) : elles soulignent pour la première l’effort d’adaptation que fait Jésus dans son enseignement, le souci de progressivité, de construire sur les bases existantes, et les paraboles, avec leurs développements multiples, à plusieurs niveaux de force ou de profondeur, constituent pour ce propos un outil très efficace. Mais elles soulignent aussi, pour la seconde traduction, le rapport au temps : du fait de la mémorisation préalable, l’enseignement va se diffuser, comme un parfum, au moment où la vie de celui qui se souvient fait un rapprochement, trouve une clé d’interprétation qui rend pour lui cette parabole signifiante, et lui ouvre des perspectives de vie ou d’espérance.

La phrase suivante est construite sur une antithèse, un effet miroir, grâce à deux mots qui l’articulent, [khooris dé] et [kat’idian dé]. « Outre la parabole, il ne leur parlait pas, seuls pour ses disciples il déliait tout. » On pourrait croire que Marc fait ici deux catégories, ceux (la foule) à qui Jésus parle en paraboles, et ceux (les disciples) à qui il parle clair. Mais ce serait en contradiction totale avec tout ce que nous avons vu précédemment, et viendrait ici comme un météorite ! Il me semble au contraire que cela montre la manière la plus claire ce que nous avons cru dégager précédemment, à savoir les deux temps de l’enseignement de Jésus, et qui sont sans doute son style caractéristique. Pour dire la parole, il a choisi le mode « parabole », et il ne s’en défait pas. La chose est d’autant plus appuyée que « parabole » est mis ici par Marc au singulier : c’est vraiment le mode, le style, qui est ici désigné. Cela permet à Jésus de parler à tous en même temps. Mais il y a un deuxième temps, [kat’idian], que j’ai traduit « seuls« , qui va revenir ailleurs sous la plume de Marc, par exemple quand il prend avec lui Pierre, Jacques et Jean pour monter sur la montagne où il va être métamorphosé devant eux. Et c’est vraiment l’idée d’être, chacun, « seul avec lui« . Et c’est là que l’explication se fait, que l’approfondissement en même temps que l’appropriation se fait, et que chacun devient (ou pas) son disciple. Cela lui permet de parler à chacun en particulier.

Le verbe [épiluoo] signifie d’abord « délier, détacher, libérer« , et c’est dans un deuxième temps qu’au sens figuré il signifie aussi « relâcher, dissoudre » ou « résoudre, expliquer« . Le choix de traduire par « expliquer » accentue l’idée de deux catégories de personnes. Mais « délier« , que je préfère, donne à la fois l’idée de démêler quelque chose qui peut sembler embrouiller, et l’idée de libérer une personne, de la détacher du groupe, de lui permettre une personnalisation. Et il me semble que c’est vraiment cela que fait l’enseignement de Jésus en deux temps : l’appropriation de la parole délivrée à tous en un premier temps ne se fait que d’une manière simultanément personnalisée et personnalisante. De sorte que les compréhension de chacun deviennent un trésor à partager, parce que chacun n’en percevra qu’un aspect unique, irréductible à celui des autres. Et c’est pourquoi aussi ce que chacun entend est à ce point précieux pour tous.

Remarquons pour finir que ce « devenir disciple » est lié profondément, et à l’accès à la liberté d’être soi-même, et à l’accès au sens de la parole entendue avec tous et à travers tous. Cela fait comprendre aussi qu’on n’a jamais fini de devenir disciple, mais aussi qu’une parole simplement répétée sans être vraiment « intelligée », n’est pas le fait du vrai disciple. Cela fait toucher du doigt aussi que témoigner de la parole ne peut se faire que d’une manière éminemment personnelle, avec une touche unique : non que c’est l’originalité qui doive être recherchée, ce serait une recherche de soi et non de la parole. Mais la touche d’originalité est en fait une marque d’authenticité, qu’on ne peut reprocher à personne, au contraire. Il faut décidément chaque instrument pour le grand concert de la parole.

La proportion et la dynamique (Mc.4,30-32).

Il disait encore : « À quoi allons-nous comparer le règne de Dieu ? Par quelle parabole pouvons-nous le représenter ? Il est comme une graine de moutarde : quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences. Mais quand on l’a semée, elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères ; et elle étend de longues branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leur nid à son ombre. »

Et c’est une nouvelle parabole, elle aussi sur le même thème : la royauté, ou le règne ou le royaume du dieu. Ce nouvel « Et il disait » de Marc nous laisse entrevoir son patient et habile travail de tissage pour constituer le portrait de « son » Jésus.

Mais cette fois, l’enseignement de Jésus commence par une question : « Comment comparerons-nous le royaume du dieu ou en quelle parabole le placerons-nous ? » Voilà une question capitale. Elle rejoint, ou prolonge, l’émerveillement de la parabole précédente, « il ne sait comment. » Marc vient de nous faire voir le règne du dieu comme un dynamisme double, à la fois celui d’une croissance continue, autonome et immétrisable, et celui lié à l’activité de l’homme avec ses alternances et ses variations. Or voilà que Jésus lui-même se pose des questions sur la validité, voire la possibilité même de trouver des comparaisons pour le règne du dieu. Il est si riche, si dense, si unique en son genre. Comparer signifie toujours trouver une réalité qui a quelque chose de commun avec ce que l’on expose ou étudie : mais si cela est unique en son genre, comment faire ?

Les métaphores (qui sont une espèce particulière de comparaisons) sont certes souvent le début de l’expression d’une pensée, elles permettent une première saisie de certaines réalités, avant que la réflexion et le langage ne progressent et n’en viennent à une expression plus maîtrisée, plus précise, plus conceptuelle. Mais la parabole précédente a dû, pour être adéquate, comparer le règne du dieu simultanément à l’homme qui sème et à la semence une fois qu’il l’a semée. C’est une sorte de grand écart. Et l’on peut comprendre que Jésus lui-même se demande jusqu’à quel point il va pouvoir continuer de procéder par le biais de métaphores ou de comparaisons.

Il est d’ailleurs fort intéressant qu’il lui en faille plusieurs : une seule ne saurait suffire. Et la formulation de la deuxième partie de la question est à noter : dans quelle parabole le placerons-nous ? Le règne est déjà « tout proche », à portée de main, on peut le toucher du doigt, mais pour ce faire il faut un révélateur en quelque sorte, quelque chose tiré de la vie humaine dans ce qu’elle a de plus commun, à portée de tous, justement. Mais ce ne peut être une seule chose. Il est impossible d’énoncer LA parabole du royaume -où du règne-. Ce sont de nombreuses réalités humaines qui sont autant de portes d’entrée vers cette réalité unique, bien présente et proche mais qui peut aisément passer pour cela-même inaperçue. C’est comme si Marc nous disait : attention, je vous ai donné une première parabole du règne, ne la négligez pas, mais n’allez pas non plus vous en contenter, elle deviendrait fausse. Jésus en a développé beaucoup, et il vous les faut toutes, au risque de manquer ce qu’il veut vous enseigner. Le pluriel est un élément essentiel de son enseignement.

Il me semble (permettez-moi à mon tour une comparaison ! 🤭) que le cœur de l’homme est devant les paraboles du règne comme devant un grille percée de trous tout petits : s’il cherche à regarder par un seul trou, il ne voit rien que de très partiel. Mais s’il bouge, s’il déplace sa tête pour voir par la grille tout entière, il voit se dessiner quelque chose derrière, son cerveau reconstitue une image de ce qui est derrière la grille. Il faut regarder à travers toutes les paraboles, sans les confondre, sans les combiner soi-même (on risquerait de se fabriquer son propre royaume et non celui du dieu), mais en comptant sur le réseau qu’elles constituent.

Cette fois-ci, c’est un grain de moutarde : « comme un grain de moutarde, lequel quand il est semé sur la terre, est le plus petit de tous les grains qui sont sur la terre, et quand il est semé, il pousse et devient plus grand que toutes les plantes potagères et il fait de grandes pousses, de sorte que la gent ailée du ciel peut faire son nid sous son ombre. » Ce grain de moutarde est pris « quand il est semé« , la chose est répétée deux fois. C’est ce qui sans doute a guidé le choix de Marc, car on se retrouve encore une fois dans l’ambiance des semailles.

Surtout, la comparaison est faite deux fois, de manière à bien mettre en parallèle deux aspects des choses concernant ce grain. Quand il est jeté, si on le compare aux autres grains qui sont sur la terre, il est le plus petit. Mais aussi, si on le compare à ce qu’il devient, il est plus grand que toutes les plantes potagères. Autrement dit, selon ses dimensions spécifiques, il est le plus petit ; mais selon sa dynamique, il est le plus grand. Ce grain -et par conséquent le règne du dieu- a donc une dimension paradoxale, il est ce qu’il y a de plus petit au départ, il est même insignifiant et on n’y prêterait pas attention ; mais rien ne lui est comparable au regard de sa vertu spécifique de croissance. On ne dit pas ici que cette croissance a un caractère invincible, que rien ne peut l’arrêter : la comparaison est faite avec des plantes potagères, des légumes, autrement dit des plantes qui sont l’objet d’un soin particulier sans lequel elles ne parviennent pas à ce qui est attendu. Mais on dit que, moyennant ces soins, ce qui peut paraître au départ très insignifiant et porteur de peu de promesse s’avère à l’arrivée ce qu’il y a de plus spectaculaire.

Il me semble qu’après que Marc nous ait averti de faire attention aux dimensions du royaume que nous voyions chez les autres, il attire maintenant notre attention sur le fait que, peut-être, ce que nous allons voir paraît digne de peu d’attention, que nous pourrions être déçus par nos constats. Et pourtant, ce qui est assimilable au royaume du dieu mérite une attention longue, une attention active comme on en a pour une plante potagère. Et alors nous serons surpris par la dynamique dont ces constats apparemment insignifiants sont porteurs.

L’attention est bien portée sur la dynamique, non sur le résultat. Car le résultat lui-même est ambigu. Car les pousses sont grandes, « de sorte que la gent ailée du ciel peut faire son nid sous son ombre. » Il ne s’agit pas ici d’une précision poétique, où le paradis terrestre serait rejoué avec des oiseaux qui viendraient nous parler ou se poser sur notre main. Il s’agit plutôt de constater que dans cette croissance se glissent des éléments totalement hétérogènes ! Les oiseaux ne sont pas des pousses de la plante, mais ils profitent de ce qu’elle devient. Ainsi, la dynamique du règne peut autoriser un autre constat, moins émerveillé : une fois qu’il a grandi, il n’est pas si facile de dire ce qui relève du règne et ce qui n’en relève pas. Il garde en quelque sorte une dimension secrète même une fois advenu, en ce monde.

Dynamisme propre de la parole (Mc.4,26-29)

Il disait : « Il en est du règne de Dieu comme d’un homme qui jette en terre la semence : nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi. Et dès que le blé est mûr, il y met la faucille, puisque le temps de la moisson est arrivé. »

Marc continue d’accumuler et de ranger dans un ordre précis des paroles de Jésus. Celle que nous abordons n’a de nouveau pas de lien direct et organique avec celle qui précède, et il la coud à l’ensemble précédent grâce à un « Et il disait… » Cet indice nous invitera donc par conséquent à nous demander pourquoi Marc a placé là cette parole, dans la construction qu’il fait de son témoignage et son portrait (en quelque sorte) de Jésus.

« Ainsi est le royaume du dieu… » Voilà un nouveau sujet d’enseignement. Le mot de « royaume du dieu » n’est pas apparu jusqu’à présent dans ce chapitre écrit par Marc où il reconstruit l’enseignement de Jésus, c’est la première fois. En revanche, Marc a déjà utilisé cette expression, en en faisant comme un porche de la proclamation de Jésus, aussitôt après son baptême et son passage au désert : « Les temps sont accomplis : le règne du dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile.  » Rappelons-nous au passage que, en grec comme en latin, c’est le même mot pour dire royauté, règne et royaume (alors qu’on a trois mots distincts en français… comment en hébreu !). C’est donc le contexte qui devra nous guider, suivant qu’il s’agit plutôt de l’évocation d’une faculté (royauté), de l’exercice d’une puissance (règne) ou du domaine sur lequel celle-ci s’exerce (royaume). Quoi qu’il en soit, c’est bien de cela qu’il va s’agir maintenant : les mots que Jésus va mettre ne sont plus comme précédemment sur la parole, ce qu’elle est, et le rôle qu’elle joue, mais sur ce « règne du dieu » qui est au cœur de son message, et dont il veut dès le début proclamer qu’il n’est pas « à venir » mais désormais bien présent, à portée, susceptible d’être touché du doigt. Et que nous en dit-il ?

« Comme un homme qui jetterait la semence sur la terre et qui se coucherait pour dormir et se lèverait nuit et jour, et la semence germerait et se développerait : comment ? il ne sait. » La comparaison consiste ici entre un homme et la semence qu’il a jetée. L’homme est celui qui a jeté la semence, mais ensuite il est caractérisé par une série d’alternances, d’activité et d’inactivité, de moments diurnes et nocturnes. Tout concourt à le montrer comme industrieux et engagé. Mais ce qui est frappant, c’est l’absence totale de rapport entre toute cette activité et la semence : le seul lien est initial. La semence, de son côté, est caractérisée par une croissance continue, permanente, ininterrompue. Pas d’à-coups, pas de période faible ni de période forte : on est sans doute d’une description qui s’inscrit à l’intérieur d’une même saison. Aucune dépendance de l’activité de l’homme : la germination puis le développement sont parfaitement autonomes. Mieux encore, cela est une énigme complète pour l’homme ! On peut comprendre : cela lui ressemble si peu…

Cette comparaison est donc avant tout un contraste. Et c’est cela-même qui est rapproché du [basiléïa tou théou]. Il me semble qu’il faut traduire ici par « règne« , car on parle plutôt de la manière d’exercer une royauté, que du domaine où elle s’exerce. Et quelle est donc la manière de ce règne ? Elle est toute en contrastes : elle passe, au moins initialement, par une activité de l’homme ; mais ensuite elle s’en détache, et c’est comme si elle suivait deux routes simultanées. D’un côté, il y a une dynamique faite de plus et de moins, d’activité et de repos, de nuits et de jours ; de l’autre, il y a une dynamique de croissance continue, indépendante de la première, et qui constitue une énigme pour l’homme, une dynamique qui lui échappe et qu’il contemple comme de l’extérieur.

Ainsi le règne du Dieu, c’est-à-dire la manière dont il exerce sa puissance et sa royauté, se révèle à travers ce double aspect : à travers l’activité de l’homme, ses changements, ses variations, ses engagements, et aussi à travers la croissance de la vie d’une manière irrépressible, secrète au départ mais bientôt manifeste, qui fait l’admiration de l’homme qui, en quelque sorte, n’y peut rien ou n’y est pour rien. Et ce qui me semble très important, c’est que le dieu règne à travers ces deux dynamismes, et pas l’un plutôt que l’autre. Pour l’homme, la révélation (car Jésus vient justement proclamer et dévoiler ce règne) du règne du dieu est une double joie : d’abord celle de la dignité reconnue et attendue de son activité et de son repos, bref de toute sa vie dans sa variabilité. Tout compte, et rien n’est laissé de côté, rien n’est perdu. Ensuite celle d’une merveille à contempler, par laquelle se laisser saisir, et c’est celle de la vie semée par le dieu et de son irrépressible croissance.

Evidemment, le choix de Marc (à qui cette parabole est spécifique, exclusive) de placer cette parabole aussitôt après celles que nous venons de lire et d’expliquer, invite à regarder cette semence comme la « parole », cette dynamique de révélation. Dès lors, l’émerveillement de l’homme se fait devant la dynamique de la « parole » qui ne cesse de grandir jusqu’à porter son fruit, invinciblement. Après donc avoir porté l’attention sur l’écoute et l’échange de la parole, Marc tourne notre attention vers son œuvre spécifique, vers sa dynamique propre : en nous (personnellement et collectivement) comme dans les autres (personnellement et collectivement) , elle est à l’œuvre. L’apôtre et le témoin vont certes agir, se coucher et se lever, de jour et de nuit : mais la croissance de la parole n’est pas leur œuvre. Ils auront été les semeurs, qu’ils soient maintenant les spectateurs et auditeurs émerveillés de ce qu’elle produit.

Que verront-ils ? « D’elle-même la terre porte-fruit, d’abord l’herbe, puis l’épi, puis plein de grain dans l’épi. » Cette description n’est pas tout-à-fait celle, plus détaillée, que l’on fait aujourd’hui de la croissance du blé. Mais elle traduit très bien la fascination suggérée précédemment : des profondeurs de la terre surgit le brin de blé en herbe. Comment ? On ne sait pas. Les anciens ne distinguaient pas les végétaux de la terre (et ils sont regroupés dans le même troisième jour du premier récit de la création de Gn.1 : la terre est distinguée d’avec les eaux et aussitôt les végétaux en surgissent), ils leur apparaissaient comme son prolongement naturel. Le même étonnement se poursuit, car c’est de l’intérieur même de ce blé en herbe qu’apparaît l’épi : il monte dans la tige et quand on l’aperçoit il y est déjà depuis un moment. Et de même encore des grains dans l’épi, cela vient toujours de l’intérieur, et il y a bien de quoi s’émerveiller. Or c’est le même émerveillement qui est requis devant l’œuvre chez les humains de la « parole », de ce dynamisme de révélation dont le dieu a l’initiative et qui, une fois initialement reçu, travaille au cœur des dialogues, des méditations et des échanges jusqu’à porter fruit.

Et Marc ajoute encore : « Dès qu’est prêt le fruit, aussitôt il fait partir la faucille, parce que la moisson est à disposition. » Qui est ce « il » ? Rien ne le dit dans le texte : voilà soudain un acteur inattendu. Mais on sent que l’émerveillement n’empêche pas le réalisme, et qu’il y a là aussi quelque chose à cueillir. Si la « parole » porte fruit dans la vie des gens, il y a un temps aussi pour recueillir celui-ci, afin qu’il ne soit pas perdu. Et il pourrait ne pas l’être de deux manières : soit comme nourriture, soit comme nouvelle semence. De même ici, le grain-parole qui germe dans la vie des gens peut devenir à son tour nouvelle semence, et ainsi se répand de proche en proche la parole, par une nouvelle conjonction de l’activité de l’homme et du dynamisme autonome de la semence. Autrement dit, le règne de dieu est « diffusif », il obéit au même principe que la vie, selon que le commandait le Créateur à ce fameux troisième jour : « Que la terre produise l’herbe, la plante qui porte sa semence, et que, sur la terre, l’arbre à fruit donne, selon son espèce, le fruit qui porte sa semence. » Le principe multiplicateur est d’emblée inclus dans l’émergence de la vie.

Précédé par la parole (Mc.4,24-25)

Il leur disait encore : « Faites attention à ce que vous entendez ! La mesure que vous utilisez sera utilisée aussi pour vous, et il vous sera donné encore plus. Car celui qui a, on lui donnera ; celui qui n’a pas, on lui enlèvera même ce qu’il a. »

Voici de nouveau un texte très cours, placé là par Marc comme nous en avertit l’introduction : « Et il leur disait…« . Marc a sans doute recueilli un autre « dit » de Jésus, et il a fait le choix de le placer à cet endroit de son texte.

La raison pourrait bien être apparente dès les premiers mots : « … voyez ce que vous entendez. » Le dit précédent s’est fini par une injonction à entendre : « Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! » et nous avons cru comprendre là que chacun était invité à être attentif à ce qu’il recevait de la parole à travers ce qu’elle transformait chez ceux qui l’avaient reçue. Il semble maintenant que cette invitation soit prolongée, que l’attention se porte justement sur la qualité d’écoute. En tous cas, c’est ce qu’induit le choix fait par Marc de placer là ce nouveau dit de Jésus.

Notons la manière bien particulière et concrète avec laquelle cette invitation est faite, associant deux sens, l’ouïe et la vue : « … voyez ce que vous entendez. » Bien sûr, ce « voyez ! » est l’équivalent d’un « soyez attentif ! » Mais il y avait d’autres mots pour la même chose, ceux-là donnent en quelque sorte une forme à cette attention. Il y a une invitation à se représenter ce qui est entendu. Cela veut dire que notre imagination est sollicitée, peut-être pour en recevoir une plus grande fécondité. Notre écoute ne demande pas qu’une compréhension intellectuelle, notionnelle, abstraite, mais au contraire veut entrer dans le concret. C’est là un point fort intéressant : la parole, quand elle sort de la bouche de Jésus, se donne sous forme d’image dans les paraboles. Mais quand elle nous atteint à travers la vie de ceux que cette parole a fécondé, il faudrait aussi qu’elle fasse image, et peut-être bien pour pouvoir, par l’imagination, habiter la mémoire et être là encore objet d’une réflexion ultérieure. Ce serait fort cohérent, et nous montrerait alors que cette parole médiatisée par la vie d’autres personnes est faire pour avoir la même force, le même impact. Elle est authentique.

« Dans la mesure dont vous mesurez il vous sera mesuré et vous sera appliqué » ou « ajouté » On parlait précédemment d’un boisseau (sous lequel il apparaissait ridicule de placer une lampe, une fois renversé) : cet instrument est un [métron’], ce dont il est parlé ici d’une façon plus générale. Le [métron’] (je mets une apostrophe, parce que le « n » final doit sonner) peut-être un bâton d’arpenteur, ou un contenant. Il peut désigner aussi ce qui a été mesuré, mais on voit clairement ici qu’il s’agit de l’instrument de mesure. Eh bien ce dont nous nous servons pour mesurer, c’est cela même qui va être utilisé pour mesurer ce qui nous est donné ou dû.

Le sens premier est limpide mais… de quoi parle-t-on, au fait ? On dirait qu’il y a comme un hiatus entre cette sentence très générale et le discours qui la précède. Quel rapport en effet entre cette mesure que l’on a pour les autres et qui servira pour soi, et le fait d’écouter en se représentant, d’écouter ce qui nous vient de la parole à travers ce que vivent ceux qui l’ont accueillie ? C’est peut-être bien cela, justement : c’est à l’aune de notre écoute que nous serons à notre tour écouté. Autrement dit, avoir le propos d’être témoins de la parole, de la transmettre à d’autres, de la faire résonner pour d’autres, c’est bien, mais cela commence par le fait d’écouter aussi ces autres. Peut-être ont-ils déjà reçus la parole ? Peut-être est-elle déjà à l’oeuvre dans leur vie ? Peut-être avons-nous d’abord quelque chose à recevoir d’eux, avant que de vouloir leur apporter ? Et surtout : c’est dans la mesure où ils se sentiront écoutés, reconnus, valorisés par notre attention, c’est dans la mesure où ils se reconnaîtront dans ce que nous dirons recevoir d’eux, qu’ils seront disposés à recevoir aussi de nous-mêmes.

Cette « loi » est peut-être avant tout une loi de l’apôtre, du témoin de la parole. Ecoute d’abord, écoute sincère qui cherche dans la vie de l’autre les traces de la parole que l’on prétend y apporter. Ecoute et restitution à eux, dans l’action de grâce, de ce que l’apôtre ou le témoin ont encore reçu de la parole. Partout elle précède l’apôtre ou le témoin. Et dans la mesure où cela est vrai, sincère, réel, s’ouvrent aussi le cœur et les oreilles de ceux auxquels l’apôtre ou le témoin s’adresse. Il ne s’agit pas de stratégie de prosélytisme, mais d’une sorte de loi profonde, une sorte de règle de vérification de l’authenticité de la démarche apostolique. Et j’oserais dire : tant que tu n’as pas trouvé dans la vie de l’autre (ou des autres) des traces de la parole, tu n’est pas en droit de parler ni d’annoncer. D’abord contemple et admire. Et dis ce que tu as vu et admiré. Et c’est en cela même que tu pourras peut-être, s’il y a lieu, ajouter encore.

Et c’est là d’ailleurs le dernier mot de ce passage, qui corrobore peut-être la façon que nous avons eue de le comprendre : « car celui qui a, il lui sera donné ; et celui qui n’a pas, même ce qu’il a sera enlevé de lui. » Ainsi c’est bien cela : « celui qui a » déjà dans sa vie des traces du travail de la parole, celui-là en recevra encore ; il sera surajouté, à ce qui lui sera découvert comme déjà authentique et en accord avec la parole, d’autres pistes de vie pour être encore plus en phase avec cette parole du dieu. Mais -et c’est terrible- celui chez qui l’apôtre ou le témoin ne découvrirait pas de traces de la parole qui l’aient précédé, non qu’il n’y en ait pas, mais elles ne lui sont pas manifestées, rendues, restituées, celui-là n’est pas mis par là dans les dispositions où il pourrait recevoir encore, et partant, il ne peut recevoir quoi que ce soit, et ce qui s’y trouvait déjà va se perdre faute d’être relevé et entretenu. Terrible responsabilité de l’apôtre ou du témoin de la parole, quand il ne prend pas le temps de commencer par le chemin authentique, c’est-à-dire par découvrir et écouter la parole qui l’a précédé.

Que faire de la parole reçue ? (Mc.4,21-23)

Il leur disait encore : « Est-ce que la lampe est apportée pour être mise sous le boisseau ou sous le lit ? N’est-ce pas pour être mise sur le lampadaire ? Car rien n’est caché, sinon pour être manifesté ; rien n’a été gardé secret, sinon pour venir à la clarté. Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! »

Nous sommes toujours dans l’énoncé de paroles que Marc met dans la bouche de Jésus, sous le chef de « paraboles » ou « comparaisons », et qui sont un enseignement en deux temps, un premier pour l’écoute et un deuxième pour l’approfondissement. C’est bien Marc qui les regroupe, et il le fait par le biais de petites locutions qui les regroupe dans les lier d’un lien nécessaire. Ici, « Et il leur disait… » Allons donc sans nous attarder plus au contenu de ce qui est dit.

« Est-ce que par hasard la lampe est amenée afin d’être dressée sous le boisseau ou sous le lit ?… » Quand on parle de lampe, à cette époque et dans cette culture, on parle en général de lampe à huile, une de ces jolies petites lampes allongées à bec, duquel sort une mèche trempant dans la réserve d’huile. Ces lampes comportent le plus souvent un pied qui permet de les poser sur le support que l’on juge adéquat. Et c’est précisément de cette localisation qu’il est ici question : met-on la lampe « sous le boisseau » ou « sous le lit » ? La formulation de la question ne laisse aucun doute sur la réponse négative qui doit être apportée, c’est plutôt une sorte de traitement par l’absurde. Les deux lieux proposés peuvent être présents dans toute maison : même dans les maisons pauvres, à une seule pièce, il y a en général un ou plusieurs lits, car coucher à même le sol est considéré comme une véritable misère. D’autre part, même avec les maisons à une seule pièce il y a une cour, et qu’un boisseau s’y trouve, c’est à dire un contenant assez grand pour mettre les réserves et mesurer les achats de grain, est largement répandu. Alors à l’intérieur, placer une lampe à huile, avec sa flamme, sous un lit présente un risque évident d’incendie et est contradictoire avec le seul usage attendu de la lumière, à savoir éclairer la pièce. L’huile serait gaspillée en pure perte. Quant à mettre une lampe dans la cour, et sous un boisseau renversé pour l’occasion, il faudrait vraiment être fou…

« N’est-ce pas afin d’être dressée sur le lampadaire ? » Voilà la destination normale de la lampe à huile une fois allumée : sur le support fixe, qu’il soit à pied ou mural, prévu à cet effet. On a choisi d’avance le lieu commode et efficace d’où la lampe va le mieux rayonner sans danger. Et il semble que jusqu’à présent, on n’a fait qu’enfoncer de portes ouvertes : a priori, on met une lampe à l’endroit qu’on a prévu et aménagé pour l’éclairage en même temps que la sécurité, et non là où elle n’éclaire pas, ni où elle est dangereuse, ni là où elle n’a aucune utilité. Mais où veut-on en venir, avec ce qui pour le moment paraît un truisme ?

« Il n’y a rien en effet de caché sinon afin d’être rendu manifeste, ni qui devienne caché aux regards sinon afin de venir dans l’évidence. Voici maintenant une nouvelle sentence, comportant une sorte de dialectique entre le caché et le manifeste. Les deux membres de phrase ne disent pas tout à fait la même chose, dans la mesure où les mots du premier membre ressortissent plutôt à un état de fait, quand ceux du deuxième comportent quelque chose de plus dynamique. Mais leur parallèle est parfait, avec un [ina], « afin« , comme charnière. Le sens immédiat est clair : si une chose est cachée, secrète, ce n’est pas sa destinée, elle doit au contraire devenir manifeste. Et de même encore, une chose que l’on cacherait aux regards, que l’on rendrait secrète (alors qu’elle ne l’était pas), n’a pas cette destination ultime mais elle va venir à l’évidence.

Cela devrait nous inviter à réfléchir sur nos secrets : secrets personnels, secrets collectifs. Une réalité qui serait pour toujours secrète est vouée par nature à l’inefficacité, à l’impuissance. Que servirait de se dire secrètement qu’on s’aime, si n’avaient jamais le temps où on se le dit au grand jour ? Le grand, le beau secret d’u amour, s’il se purifie et grandit dans le secret d’une intimité, ne peut devenir tout-à-fait ce qu’il est sans advenir à la lumière, sans devenir public, crié à tous comme une joie irrépressible. Une joie secrète, rentrée, une joie qui ne peut se partager, ne devient jamais tout-à-fait une joie (et c’est la souffrance la plus difficile que j’aie pu connaître, je dois dire). Ou alors, une chose secrète devient maléfique, comme les fameux « secrets de famille » : mais s’ils le deviennent, maléfiques, c’est justement parce qu’ils ne sont jamais totalement secrets, mais plutôt à moitié avoués, en partie apparents, et deviennent ainsi source d’inquiétude. Il ne suffit pas qu’une chose ne soit pas dite pour être secrète, il faut qu’elle ne soit en rien exprimée ou manifestée, sans quoi elle commence d’être divulguée. C’est tout le problème des choses sur lesquelles nous nous taisons mais qui influencent néanmoins notre manière de vivre et nos choix : nous les manifestons ainsi, et entraînons pour d’autres des questions redoutables, car il manque pour eux ce qu’il faut pour comprendre la cohérence de notre vie. C’est la même chose pour ce que certains dans une institution choisissent de taire : cela transpire malgré tout. Et par ailleurs, si l’on pense par exemple au scandale de la pédophilie, certains souffrent terriblement de ce que la chose cachée ne vienne pas à la lumière : parce que cette chose cachée, pour eux hélas ne l’est pas du tout, mais il leur est en quelque sorte interdit de se libérer par l’entrée dans la lumière. Toutes les emprises jouent sur le secret imposé. Mais ce que dit ici la sentence, c’est que rien n’est fait pour rester secret : tout est fait pour être manifeste, connu.

Nous sommes dans un âge de la transparence : cela peut paraître rassurant, plus de secret, tout est manifeste. Mais à y réfléchir, c’est d’une part loin d’être vrai, et peut-être aucun âge n’a-t-il formé autant de soupçon que le nôtre à l’égard de tout ce qu’on nous cacherait, en se fondant sur la découverte de choses que l’on avait voulu tenir secrètes malgré tout. Après tout, pas de secret mieux tenu que si l’on parvient à faire accroire qu’il n’y en a pas ! Mais « transparent » signifie aussi « qui est traversé par la lumière : or plus une vitre est transparente, mieux on voit à travers mais… moins on voit la vitre elle-même. Or elle est bien réelle, mais dans le secret même de sa transparence. La transparence n’est donc pas l’absence de secret… Mais je m’éloigne de notre texte, pardon. Je voulais juste inviter à réfléchir sur les secrets que nous gardons, en nous demandant quel sens ils ont : s’ils sont bien destinés à passer à l’évidence (mais à quelles conditions ?), ou s’ils cherchent à se perpétuer (auquel cas il y a toute chance qu’ils soient deviennent vite des foyers d’infection et de putrescence).

Fort bien, mais quel rapport entre cette affirmation que le secret n’est pas un but en soi, mais qu’au contraire tout ce qui est secret, soit que ç’en soit l’état originel, soit qu’on l’ait rendu tel, est destiné à être connu et manifesté clairement, et le truisme précédent qu’on met la lampe sur l’endort qu’on lui a destiné, et non ailleurs ? Or cette question du rapport est posée dans le texte même par un « car » : « car il n’y a rien de caché… » Le rôle d’une conjonction, c’est bien de conjoindre. Or il me semble qu’en posant ainsi la question, le rapprochement devient plus évident : et peut-être ce rapprochement est-il la comparaison constitutive de la « parabole » (puisque ce mot signifie « comparaison »). Dans les deux cas, il est question de lumière et d’obscurité, et il est question de passage de l’un à l’autre. Si on ne met pas la lampe sur son support prévu, jamais la pièce n’est illuminée, car tel est la finalité de la lampe : illuminer la pièce. Alors si on l’installe sous le lit, elle est certes dans la pièce, mais telle que celle-ci reste dans l’obscurité. Si on l’installe dans la cour, elle ne sert à rien puisque la cour n’est pas obscure. Et si on l’installe sous le boisseau dans la cour, elle joue certes un rôle puisque sous le boisseau renversé il fait noir, mais comme il ne s’y trouve personne non plus, elle n’atteint toujours pas sa finalité.

Parallèlement, les choses qui sont dites, si elles sont placées « sous le lit« , c’est-à-dire tenues secrètes là où il y a du monde, n’éclairent personne ; et si elles sont mises « sous le boisseau« , elles éclairent mais là où il n’y a personne. Dans les deux cas, elle resterait inopérante. De quelles choses dites parle-t-on ? Le plus immédiat, vu la place que Marc a assigné à ce passage, c’est la « parole » dont il a été question dans la parabole initiale, apparemment « mère » des autres : la dynamique qui rend accessible des choses cachées, justement, et qui le fait par un énoncé initial suivi nécessairement d’une réflexion en dialogue, d’une appropriation au cœur de la vie de chacun et de tous. Il y a donc une « place », un « socle », un « lampadaire » préparé pour cette parole, pour qu’elle éclaire dans la maison tous ceux qui s’y trouvent. Et ne pas l’y mettre, c’est la rendre inutile.

Quelles pourraient être ces deux situations où la parole reçue, de soi lumière, serait rendue inutile ? Le lit, parfois le seul meuble d’une maison à pièce unique (à moins d’une véritable misère), est ce qui sert aux habitants, mais il n’est pas les habitants : peut-être que placer la lampe sous le lit, c’est subordonner cette « parole » aux moyens qu’on a, et du coup l’amoindrir, en faire une faible lueur, au lieu de la laisser éclairer les personnes mais du coup aussi les pauvretés dans lesquelles on se trouve ? Car si, dans la maison, la lumière éclaire, elle éclaire tout, et parfois ce que justement on préfèrerait cacher ! Ainsi, celui qui a été muni de la lumière de cette parole est invité à en éclairer tous, et à ne pas amoindrir ce qu’elle fait apparaître, même si cela révèle quelque chose de soi qu’on aurait préféré ne pas faire voir. Quant au boisseau, il est normalement dehors, et pas renversé : c’est tout de même une drôle d’idée d’allumer une lampe pour l’apporter dehors où il fait jour, puis de retourner un instrument qui sert à mesurer pour placer dessous cette même lumière ! Mais c’est peut-être ce que nous faisons quand nous compartimentons notre vie, quand la « parole » reçue comme une lumière est soigneusement gardée, certes allumée, mais bien en dehors du lieu où elle pourrait avoir de quelconques conséquences …

Finalement, le choix opéré par Marc de situer ce texte après le précédent invite, me semble-t-il, à le comprendre sur le registre de la portée de cette « parole » reçue, après avoir dit ce qu’elle était et ce qu’était la recevoir : cette « parole », elle n’est pas que pour soi, elle est faite pour transformer la vie et y être intégrée, mais elle est faite aussi pour illuminer et transformer la vie des autres, pour être partagée en tous cas. Et c’est peut-être ce que je comprends maintenant de l’injonction finale : « Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! » Je prenais ces mots comme un avertissement à comprendre les mots précédents, ce qu’ils sont peut-être aussi, mais dans la droite ligne de ce que nous venons d’explorer, ils peuvent aussi s’adresser aux autres dans la maison où la lampe aura été placée sur le lampadaire : vous aussi, ouvrez-vous au témoignage que vous livre celui qui est pour vous porteur de « parole ». Prenez en considération la parole d’autrui. N’attendez pas que ne vous vienne que « d’en-haut » une parole à vous adressée, mais sachez entendre vous aussi la « parole » comme elle vous advient, comme vous saurez profiter de la lampe dans la maison si elle est bien posée sur le lampadaire.

Comment recevoir ? (Mc.4,13-20)

Il leur dit encore : « Vous ne saisissez pas cette parabole ? Alors, comment comprendrez-vous toutes les paraboles ? Le semeur sème la Parole. Il y a ceux qui sont au bord du chemin où la Parole est semée : quand ils l’entendent, Satan vient aussitôt et enlève la Parole semée en eux. Et de même, il y a ceux qui ont reçu la semence dans les endroits pierreux : ceux-là, quand ils entendent la Parole, ils la reçoivent aussitôt avec joie ; mais ils n’ont pas en eux de racine, ce sont les gens d’un moment ; que vienne la détresse ou la persécution à cause de la Parole, ils trébuchent aussitôt. Et il y en a d’autres qui ont reçu la semence dans les ronces : ceux-ci entendent la Parole, mais les soucis du monde, la séduction de la richesse et toutes les autres convoitises les envahissent et étouffent la Parole, qui ne donne pas de fruit. Et il y a ceux qui ont reçu la semence dans la bonne terre : ceux-là entendent la Parole, ils l’accueillent, et ils portent du fruit : trente, soixante, cent, pour un. »

Notre passage d’aujourd’hui se donne certes comme une explication de la parabole des semailles, mais avant tout comme une suite de la parole précédente : « Et il leur dit… » C’est toujours le même qui parle, et toujours à ceux qui ont choisi de faire de sa parole un enseignement en choisissant le dialogue intérieur avec lui, en revenant sur la parabole entendue, soit directement avec lui, soit à travers un dialogue avec d’autres ou avec soi-même.

Et voilà qu’il affronte maintenant sans détour la difficulté de l’approfondissement et de la compréhension : « … vous ne voyez pas cette parabole, et comment connaîtrez-vous toutes les paraboles ? » Vous ne voyez pas (au sens de comprendre), c’est un état de fait. Et peut-être le cheminement intérieur doit-il commencer par ce constat et cette confession : je ne vois pas. On ne cherche pas, quand on pense avoir trouvé. C’est tout de même capital que soit éclairci ce point, que la parabole (et toutes en général) ne se donne pas à l’évidence, qu’elle requiert un effort et une recherche. Au peuple qui cherche à revenir vers son dieu est fourni une parole où s’exerce cette recherche, et le « retour » n’est pas autre chose que cette nouvelle attention appliquée à cette parole, précisément parce qu’on a identifié par qui elle était donnée.

Cette parabole, qui plus est, est offerte comme un porche. Connaître « toutes les paraboles » suppose manifestement de bien comprendre celle-ci. Elle est à la fois l’outil d’apprentissage et la clé d’interprétation. Avec elle doit-on s’exercer et apprendre à approfondir par le dialogue avec Jésus (avec ou sans intermédiaire) ; mais aussi, ce qu’on en tire va être utile pour comprendre les autres. Nous ne devrons pas oublier cette indication de Marc en avançant plus loin dans son évangile. De même, en avançant dans le présent texte, il nous faut être attentif, à la fois aux questions de méthode (puisqu’on y apprend comment faire) et au fond (puisqu’elle est une clé d’interprétation).

Et puis commence l’éclaircissement. « Le semeur sème la parole » : comme dans la parabole, pas de centrement sur l’acteur, mais tout de suite sur l’action ; et pourtant, non : plutôt sur l’objet de l’action. Nous avions noté que la parabole pourrait justement être nommée « parabole des semailles » tant elle était centrée sur cet acte, celui de semer. C’était « le semer », et ce qui du « semer » atterrissait ici ou là. Mais ici, on nous parle de ce qui est semé : fallait-il donc combler une lacune pour approfondir, fallait-il relire le texte en remarquant ce qui était passé sous silence ? Est-ce là la méthode que Jésus nous enseigne ? A moins qu’il ne faille comprendre que ce qu’il appelle [ho logos], « la parole« , est justement un concept dynamique, un élan. Et je crois bien que je préfère cette piste. Ce mot polysémique de [logos], qui signifie aussi bien parole, mot, définition, sentence, exemple, prétexte, argument, ordre, renommée, conversation, que récit, discours, traité, principe, ou encore raison, intelligence, bon sens, motif, opinion, valeur, relation, proportion… porte bien, quand on s’y arrête un peu, cette idée dynamique : il s’agit bien d’un principe de mise en relation, mais aussi d’une réalité en progression. Si nous conservons parole par commodité, il faut nous rappeler constamment qu’il ne s’agit pas tant du « mot » ou du corps constitué de mots, que de l’effort pour exprimer une réalité, que du processus par lequel une réalité riche et profonde, parfois secrète, émerge ainsi pour être communiquée. C’est donc bien l’action du semeur qui est toujours mise en valeur, l’action par laquelle il exprime avec gratuité et surabondance une réalité riche et profonde, secrète aussi (au sens de ce qui n’est pas évident).

Et ce que nous venons d’apprendre sur le « fond », nous renseigne aussi sur la méthode : pas besoin de chercher dans ce qui n’est pas dit, au contraire. Mais il faut s’attendre à prendre les mots ou les expressions dans toute leur ampleur, et pas seulement avec les valeurs que nous leur donnerions d’abord. Il nous faut appliquer notre esprit et surtout notre cœur à chercher toujours une plénitude de sens. Et c’est sans doute pourquoi le dialogue à plusieurs autour d’une de ces paroles est d’une grande richesse, car les échos produits par une parole ou un mot dans la vie de chacun est souvent ouvrante, bien plus riche que le sens individuel et séparé que nous leur donnons. Continuons notre lecture.

« Ceux qui sont le long du chemin : quand est semée la parole, dans le temps même où ils l’entendent, aussitôt arrive l’adversaire et se saisit de la parole qui a été semée en eux. » L’interprète opère un léger déplacement d’accent : de l’intérêt pour l’action de semer, il passe à chacune des petites saynètes pour caractériser un type d’auditeur. Ce n’est pas en contradiction avec l’énoncé de la parabole : en essayant de l’expliquer, nous avons vu qu’elle mettait en évidence que l’acte de semer, les semailles donc, ne se terminaient pas au lancer par le semeur, mais à l’accueil qui était réservé au semis. Là encore, c’est une approche de la plénitude, de la totalité : lancé, le semis tombe, et il ne doit pas tomber qu’en surface mais jusque dans les profondeurs de la terre. Et c’est là que les semailles sont une action variée, selon qu’elles sont accueillies plus ou moins longtemps, à plus ou moins grande profondeur. Ainsi, le déplacement d’accent du semer vers le terrain qui reçoit le semis est plutôt un zoom porté sur ce qui fait la différence de succès des mêmes semailles.

Dans la saynète des oiseaux, l’interprète nous recommande de voir en ceux-ci « l’adversaire« , [ho satanas]. Son action est caractérisée par la vitesse, avec beaucoup d’insistance : « dans le temps-même… aussitôt… » La parole n’a pas le temps, c’est sur ce registre-là que tout se joue. Le chemin est dur, mais peut-être qu’avec le temps et les passages, le grain se serait tout de même enfoncé dans le sol, ou que la pluie l’aurait fait glisser moins au bord, où la terre est plus meuble. C’est ce que laisse entendre la fin de la phrase, « la parole qui a été semée en eux. » De soi, le semis entre. Mais non, comme il était dit dès le début, « …et sont venus les oiseaux et l’ont englouti« . Alors qui est cet « adversaire« , et comment ou quand opère-t-il ? On n’en sait rien.

Et peut-être aurait-on tort de chercher UN adversaire dont on pourrait dire « c’est le diable ! » Au vrai, ce serait trop facile. Mais rappelons-nous ce qui est supposé dès le début de ce chapitre, à savoir que l’enseignement se poursuit après première audition par l’approfondissement. Or le simple fait de ne pas entrer dans cette deuxième phase est suffisant : « dans le temps-même où ils l’entendent« , où la parole est semée, c’est-à-dire lors de la première audition. L’adversaire, c’est tout ce à quoi nous pensons pendant qu’elle est donnée. S’il fallait nommer une personne, l’adversaire ce serait nous. Car c’est bien nous qui, parfois, ne recueillons pas la parole qui nous est donnée, d’où qu’elle nous vienne, parce que nous « pensons à autre chose »; et ce sont ces autres pensées qui dévorent la parole pourtant jetée. Elles tombent, les paroles, non dans une terre où elles puissent mourir en prenant naissance, non où elles puissent germer, mais dans un ventre qui les digère et les fait disparaître. Rien de pire qu’une parole d’évangile que nous croyons saisir immédiatement, qui rejoint une certitude que nous nous étions déjà formulée, qui semble conforter ce que nous avons toujours pensé : notre esprit et notre cœur ont de grandes chance d’être une ventre de corbeau, nous avalons la parole et nous l’avons digérée. Elle ne germera jamais en nous avec son fruit propre.

« Et ceux qui sont semés sur les [endroits] pierreux : eux, dès qu’il entendent la parole, aussitôt la prennent avec joie, et ils n’ont pas de racines en eux-mêmes mais sont fugaces : vienne ensuite l’oppression ou la persécution à propos de la parole, aussitôt ils tombent. » Ceux-ci ont passé la première étape, l’audition. Elle a été un moment de joie authentique. Mais l’étape de l’approfondissement par le dialogue est sans effet, il y a des duretés, des sécheresses, il y a d’autres choses présentes : la parole n’est pas la seule qui habite dans leurs profondeurs. C’est là le problème : une joie en chasse une autre. Ce n’est pas la seule parole qui fait leur joie, d’autres choses la feront aussi, à un autre moment : ils sont fugaces, temporaires, d’un moment. Et c’est encore la dimension du temps qui apparaît : la parole s’accueille dans la durée, il faut du temps pour l’accueillir dans ses profondeurs. Autrement dit, il n’y a pas lieu de s’étonner de ne pas la comprendre vite, il y faut du temps, de la patience, peut-être aussi diverses épreuves ou réalités de la vie. On peut sans doute, nombreux, témoigner du fait qu’une parole est restée longtemps pour nous bizarre ou vide de sens, avant qu’un jour elle ne révèle son sens, et ne prenne du goût.

Le signe de cela, ou pas, c’est l’épreuve : quand on est « mis sous pression« , à quoi s’attache-t-on ? Et ce qui a fait notre joie juste un moment n’est pas ce à quoi on tient par dessus tout, on lâche, on s’attache à autre chose… La parabole ne dit pas que la parole devrait être notre seule joie, qu’il ne faudrait pas se réjouir aussi d’autres choses. Mais elle sous-entend une certaine hiérarchie et surtout un attachement dans la durée. Si une joie en chasse une autre, on est en « terrain pierreux » ; mais si une joie en nourrit une autre, ou si les joies rencontrées ne font pas pour autant oublier la parole et nourrissent au contraire le dialogue intérieur avec elle, si elles sont autant de portes auxquelles on frappe pour essayer de pénétrer le sens profond de la parole gardée en mémoire, alors oui : on va dans le sens attendu.

« Et autres sont ceux qui dans les épines ont été semés : ceux-ci sont ceux qui écoutent la parole, et les soucis de la vie et le divertissement de la richesse et les désirs qui introduisent dans ce qui reste suffoquent la parole et elle devient sans fruit. » Dans la parabole initiale, il était question de « Et d’autre est tombé dans les épines, et les épines sont montées et l’ont étouffé, et il n’a pas donné de fruit. » Il était question de croissance concurrente, de prise de vitesse, qui empêchait une pleine croissance de ce qui était semé, cela restant atrophié. Ce qui est intéressant ici, c’est le détail : la parole est suffoquée, elle ne peut respirer. Autrement dit, elle ne peut grandir que par les échanges (dans la comparaison, échanges avec l’atmosphère, la lumière, la terre, l’eau, bref le milieu). Mais ces échanges sont empêchés par trois grandes réalités : soucis, divertissement et désirs.

Les « soucis de la vie » ou « soucis du temps » sont des préoccupations qui s’imposent : comme on dit, l’urgent et l’important se superposent rarement. Et si l’on cède à l’urgent, comme il y en a toujours, l’important n’émerge jamais. Il n’est pas nié, mais il n’est pas traité. Le « divertissement de la richesse » désigne à la fois quelque chose qui fait faire fausse route et quelque chose qui trompe. L’expression est au singulier, elle désigne sans doute une dynamique qui se diversifie de bien des manières. Il me semble voir là le pouvoir que donne l’argent : « avoir les moyens » est redoutable, en laissant penser que les choses peuvent se traiter par la cause matérielle, et du coup en faisant dévier du nécessaire retour sur soi, du dialogue intérieur si nécessaire pour accueillir la parole. Enfin « les désirs qui introduisent dans ce qui reste » paraissent une expression assez sibylline. [ta loïpa] sont bien « les choses qui restent« , mais qui restent de quoi ? S’agit-il de ce qui reste quand on est mort, qu’on emporte pas avec soi ? J’avoue que je n’en sais rien, et si quelqu’un a une idée, il serait bienvenu de nous en faire part ! Voilà en tous cas trois grands domaines qui sont pointés par la parabole comme empêchant la parole pourtant accueillie d’advenir à maturité, de croître comme elle devrait. Ce que je retiens surtout, c’est que la parole reçue doit encore être nourrie, respirer, être éclairée, qu’elle ne se suffit pas à elle-même. Et que si notre action ne lui donne pas sa part mais va surtout à autre chose, elle n’a pas sa chance de porter son fruit dans notre vie.

Enfin, « il y a ceux qui sont semés sur la terre, la bonne, ceux-là entendent la parole et l’acceptent et portent fruit au trentuple et au soixantuple et au centuple. » Quand on regarde un champ de blé, on voit que c’est la majorité : regard optimiste, donc. Le mot que j’ai traduit par « accepter » dit fondamentalement « recevoir de quelqu’un » : c’est-à-dire que la considération de l’origine du don est incluse dans le mouvement. Il ne s’agit pas d’un accueil passif, mais d’un accueil conscient et qui crée une relation interactive entre celui qui reçoit (accepte) et celui qui donne. Et c’est peut-être la clé de tout l’ensemble, aussi bien sous l’angle du contenu que sous l’angle de la méthode : recueillir la parole, recueillir les paraboles, comme un don fait par quelqu’un et à ce titre précieux, comme un cadeau et une marque de considération et d’amour généreux, gratuit, surabondant. C’est là que prendra racine toute l’attitude qui fera qu’on attachera à cette parole toute l’attention nécessaire, dans le temps, pour qu’elle puisse produire un fruit durable et nourrissant, y compris pour d’autres. Comme on le disait au début, ce que nous avons traduit par commodité par « parole » est un processus dynamique, qui vient du don généreux d’un autre pour ouvrir ses secrets, et qui suppose de la part de l’auditeur ou interlocuteur la même dynamique pour l’accueillir et l’accepter dans ses propres profondeurs, avec le soin et l’attention nécessaire, en comptant sur le temps, jusqu’à la redonner comme personnelle à d’autres. Une dynamique de don.

Entrer en dialogue (Mc.4,10-12)

Quand il resta seul, ceux qui étaient autour de lui avec les Douze l’interrogeaient sur les paraboles. Il leur disait : « C’est à vous qu’est donné le mystère du royaume de Dieu ; mais à ceux qui sont dehors, tout se présente sous forme de paraboles. Et ainsi, comme dit le prophète : Ils auront beau regarder de tous leurs yeux, ils ne verront pas ; ils auront beau écouter de toutes leurs oreilles, ils ne comprendront pas ; sinon ils se convertiraient et recevraient le pardon. »

Après la première comparaison (parabole), le premier « enseignement » public de Jésus, donné d’une barque en mer à une foule placée sur la berge et orientée vers lui, Marc nous fait voir un autre aspect de celui-ci, il nous fait voir en quelque sorte les coulisses de cet enseignement.

« Et quand il devint seul, ceux qui étaient autour de lui avec les Douze l’interrogèrent sur les paraboles. » Le [kata monas] grec est très proche du « on his own » anglais, il n’y a pas la nuance un peu psychologique ou morale qu’on a dans le français « seul« . On est ramené à être « un » quand on était plusieurs. Autrement dit, la situation est très différente de ce qui a précédé, le temps d’enseignement en public de Jésus est fini. Sans doute il s’est tu, et les gens sont partis. On peut bien s’imaginer que l’enseignement de Jésus n’a pas consisté seulement dans l’énoncé de la parabole des semailles, pourtant Marc fait comme si c’était le cas, peut-être dans l’intention d’insister vraiment sur l’autonomie recherchée des auditeurs : ils ont entendu une comparaison, aisée à mémoriser, et ils repartent avec pour leur propre méditation. Jésus est un enseignant qui fait fonds avant tout sur le travail intérieur de ceux qui l’écoutent.

Mais quand Jésus redevient seul, il n’est pas tout seul. Il reste entouré d’un groupe relativement nombreux puisque, outre les Douze -qui ont été faits pour « être avec lui » (c’est le cas ici) et « être envoyés« -, il y a aussi ceux qui étaient « autour de lui » avec les Douze. On constate que les Douze n’ont pas une fonction exclusive, ils ne sont pas « les seuls qui… ». Au contraire, ils sont un collectif qui joue un rôle de noyau, c’est-à-dire qui décrit mais aussi conduit au partage de ce qui leur a été donné en propre. Ils ont été faits, en premier lieu, pour « être avec lui« , et grâce à cela, d’autres aussi sont « avec lui« , au point que pour Jésus, être seul c’est être avec eux. Avec eux, il se retrouve ; en les retrouvant, il se retrouve.

Et cette situation permet à ces personnes d’interroger, de revenir sur ce qui a été dit : c’est là un phénomène remarquable, car une fois donné l’enseignement, la plupart des auditeurs sont repartis « on their own« , peut-être en groupe également, peut-être dans une certaine solitude, toutes les situations doivent exister sans doute. En tous cas, pour ce qui est de donner suite à cet enseignement, pour que cette parole devienne enseignement, pour qu’elle travaille chacun dans la profondeur, ces auditeurs les plus nombreux sont avec leur propre cœur. Peut-être en parlent-ils néanmoins entre eux ? Ce n’est pas contradictoire avec le texte, et on peut fort bien envisager que la situation de « ceux qui sont autour de lui avec les Douze« , à savoir d’être à plusieurs, est, dans sa dimension collective, suggérée aux lecteurs. Mais une différence spécifique est montrée clairement : il y a ceux qui ont encore Jésus avec eux et peuvent approfondir avec lui, et la plupart qui n’ont que les autres ou leur propre cœur. Marc nous montre que l’enseignement de Jésus se déroule toujours en deux temps, un premier temps d’écoute, et un deuxième temps d’approfondissement ou d’appropriation par le dialogue. Et ce dialogue peut être avec soi-même, avec d’autres ou avec Jésus lui-même. Et peut-être que ce qui est suggéré, c’est que, quel que soit le partenaire du dialogue, c’est toujours Jésus qui parle au cœur, c’est avec lui que ce temps d’approfondissement est un bien une suite de son enseignement.

Et Marc fait entendre au lecteur ce que, dans ce dialogue, Jésus dit en substance. « A vous le mystère est donné du royaume du dieu. » J’ai repris strictement l’ordre des mots en grec, parce qu’il me semble insister sur « le mystère » qui est donné. Mais en tout premier, sur les destinataires : « à vous » qui revenez sur ce que vous avez entendu. Entendre la comparaison des semailles, et peut-être toutes les comparaisons (Marc va en rapporter d’autres), ne suffit pas pour accéder au but recherché : mais « à vous » qui revenez sur ce que vous avez entendu, qui cherchez ce que cela signifie, quelque chose « est donné« , une gratuité est faite, un cadeau.

Ce cadeau est « le mystère » : voilà un mot inhabituel. De soi, il désigne une chose secrète, avec souvent une dimension religieuse : dans plusieurs cultes des religions traditionnelles de cette époque, il y a des moments et des pratiques qui sont réservés aux seuls initiés. C’est une pratique dont on voit qu’elle est clivante : inclusive pour certains, exclusive pour d’autres. Et c’est bien ce qui se passe dans notre texte : il y a un « à vous« , mais dans un instant, nous allons voir surgir, en contraposition, « à eux« , ou « à ces autres« . Ce mot de « mystère » intervient déjà dans le Livre de Daniel : le prophète est l’objet de révélation exclusives, il a accès à des secrets qui ne sont que pour lui seul, qui ne sont pas adjoints à ce qu’il a mission de faire connaître de la part du dieu aux autres, et notamment (puisque c’est la situation décrite du prophète) aux autorités de Babylone qui tiennent le peuple du dieu en exil.

Alors il me semble que l’usage par Marc de ce vocabulaire revêt une double dimension, en référence à ce précédent-là : d’une part, ceux qui dialoguent avec Jésus (quelque en soit le moyen ou l’interlocuteur grâce auquel cela se fait) reçoivent en partage ses propres secrets, la révélation exclusive de ce que lui-même connaît : ils partagent avec lui sa propre connaissance. D’autre part -et cela rejoint la mission profonde de Jésus que dès le début Marc nous a décrite-, cela leur est révélé, donné en partage, alors même qu’ils sont le peuple en exil et qui cherche à revenir. Ce qui est donné dans ce dialogue intérieur d’approfondissement des paraboles, c’est justement ce qui nourrit la marche de retour vers le dieu, c’est le « mystère du royaume du dieu« , c’est la marche même pour aller à sa rencontre, une marche qui fait déjà parcourir ses domaines. Décidément, nous avons bien raison de chercher à méditer la parole !

Et que se passe-t-il pour les autres ? « aux autres en revanche au dehors en paraboles toutes les choses adviennent… » Ce [éxoo], « au dehors » est capital. On pense immédiatement à la scène qui a précédé de peu, de la mère de Jésus et d’autres de sa famille qui l’attendent « au dehors » quand des auditeurs attentifs l’entourent à l’intérieur, dans la maison. Et ceux-là sont sa vraie famille, pourvu qu’ils fassent aussi ce qu’ils entendent. Ici de nouveau, au dehors ces autres, à savoir ceux qui ne prennent pas le temps de la méditation dialoguée, de la réflexion et de l’approfondissement, au dehors ils demeurent de ces domaines du dieu pourtant ouverts, au dehors leurs apparaissent ces paraboles. Rien de la parole ne pénètre vraiment, et eux-mêmes ne pénètrent pas non plus dans ce qui leur est pourtant offert. Ainsi, les « autres » ne sont pas ceux qui ont désormais quitté le bord de mer d’où ils ont entendu Jésus enseigner depuis la barque, mais bien ceux qui n’emportent pas la parole pour qu’elle devienne enseignement, qui n’entrent pas dans la « maison » qu’elle construit.

Le pourquoi ? »… afin que quand ils regardent, ils regardent et ne voient pas, que quand ils entendent, ils entendent et ne fassent pas le rapprochement, afin que jamais ils ne se convertissent et il leur serait pardonné. » Il y a ici, sous-jacente, une citation du prophète Isaïe (Is.6,8-13), où sa mission est présentée comme une dénonciation : le prophète dira ce que le dieu lui demande de dire, mais il ne sera pas cru et ses paroles seront autant de preuves à charge contre ceux qui ne se seront pas convertis. En mettant ces mots dans la bouche de Jésus, Marc fait de lui aussi un prophète, et laisse entrevoir aussi son « destin », à savoir que certains ne vont pas croire, vont rester « en dehors » du royaume auquel il donne accès en ne faisant pas le pas qui leur est demandé. Ce faisant, ils n’entreront pas non plus dans le pardon offert.

C’est le paradoxe de ce parler par paraboles, par comparaisons. Si l’on « fait le rapprochement » ([sunièmi] signifie mettre aux prises, mais par là signifie aussi rapprocher par la pensée et donc se rendre compte ou s’apercevoir) entre la comparaison et la vie, ou divers aspects de sa vie, on est éclairé et les paraboles deviennent un chemin de lumière. Mais si l’on ne fait pas ce rapprochement, elles restent hermétique ; or cet hermétisme même condamne qui en est le sujet, car il est la preuve à charge du refus d’intégrer cette parole, de la méditer et d’y réfléchir, de rentrer en dialogue avec elle par le dialogue avec soi-même ou avec d’autres et, à travers cela, avec Jésus lui-même. La manière d’enseigner de Jésus est tout à la fois ouverte à tous, accessible à tous, mais aussi discriminante. Mais cette discrimination ne tient pas à une adresse a priori faite à certains et non à d’autres, elle tient tout entière à ce que l’auditeur en fait, suivant qu’il la prolonge par un dialogue intérieur ou non.

Semailles (Mc.4,3b-9)

Voici que le semeur sortit pour semer. Comme il semait, du grain est tombé au bord du chemin ; les oiseaux sont venus et ils ont tout mangé. Du grain est tombé aussi sur du sol pierreux, où il n’avait pas beaucoup de terre ; il a levé aussitôt, parce que la terre était peu profonde ; et lorsque le soleil s’est levé, ce grain a brûlé et, faute de racines, il a séché. Du grain est tombé aussi dans les ronces, les ronces ont poussé, l’ont étouffé, et il n’a pas donné de fruit. Mais d’autres grains sont tombés dans la bonne terre ; ils ont donné du fruit en poussant et en se développant, et ils ont produit trente, soixante, cent, pour un. » Et Jésus disait : « Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! »

Marc nous fait maintenant entendre Jésus enseignant, avec cette nouvelle méthode de la comparaison frappante, facile à mémoriser et donc à réfléchir après coup, à part soi. La première de ces paraboles est une des plus célèbres, celle dite « du semeur »: « Voici : celui qui sème est sorti semer. » C’est la situation : le coup de projecteur est donné pour commencer sur une action, celle de sortir (l’ordre des mots en grec donne littéralement « Voici [qu’] est sorti le semeur semer« ). Ainsi, notre personnage ne fait pas que semer, mais il est d’abord sorti. Cet incipit met l’accent sur ce qu’il a quitté, sur le fait qu’il s’agit pour lui d’un changement, d’une nouveauté. Mais nous ne saurons rien de ce qu’il a quitté, de son identité ; nous ne connaissons de notre personnage que son activité, semer. Cette activité est si importante qu’elle transfère son nom au personnage qui l’accomplit. Du reste, il ne sera plus du tout question du personnage dans la suite de la comparaison, il ne sera question que de l’activité de semailles. On aurait sans doute mieux fait de nommer cette parabole « la parabole des semailles » !

« Et il arrive comme il sème que quelque chose en est tombé près du chemin, et sont venus les oiseaux et l’ont englouti. » Littéralement, « et il arrive dans le semer… » : c’est bien l’activité qui continue. Le geste ou l’acte de semer est un acte large, un geste généreux, raison pour laquelle du grain tombe en des lieux si divers. Le mot « grain » n’est pas employé dans la parabole rapportée par Marc, c’est un déterminant seul, qui fait ici office de pronom, et dont je ne voie pas qu’il puisse se rapporter à autre chose qu’à cet infinitif substantivé, le « semer« . C’est « quelque chose du semer » qui tombe : la comparaison ne raconte pas en quoi consiste ce qui est semé, mais plutôt en quoi consiste l’acte de semer. Cela « tombe« , et le mot va revenir quatre fois, il inaugure chaque étape. [piptoo], en grec, signifie faire une chute, se jeter, mais aussi selon les contextes tomber mort, faire une faute, en arriver à… Il peut aussi signifier arriver avec l’idée du sort (ce qui tombe bien, ou mal), et finalement on l’utilise plutôt, comme on le fait en français, dans toutes sortes d’expressions. Ici, on a l’idée de la chute, on a celle d’un certain hasard, et puis on a aussi un peu l’idée de la mort puisque ce qui tombe en terre aux semailles est destiné à mourir pour donner naissance. Dans le cas où ce qui est semé tombe proche du chemin, en bordure de champ, là où les passages sont fréquents et par conséquent la terre tassée, il ne peut s’enfoncer dans la terre mais reste visible, attire l’œil des oiseaux et se trouve « dévoré » : le verbe, avec son préverbe [kata-], évoque une autre chute mais cette fois dans un estomac. Ce qui est semé peut disparaître entièrement après un temps relativement bref, en étant ôté du lieu où il est tombé, et c’est une certaine dureté du sol qui en est la cause, dureté qui est liée aux nombreux passages, à la fréquentation plus ou moins prononcée des lieux.

C’est là un premier cas. En voici un deuxième : « Et d’autre en est tombé sur le pierreux où il n’y a pas beaucoup de terre, et aussitôt il a levé du fait de n’avoir pas de terre profonde : et quand s’est levé le soleil il a été consumé et du fait de ne pas avoir de racine il s’est desséché. » Le champ a en sa bordure des chemins (ou au moins un), mais il a aussi des zones plus ou moins empierrées. Et là, la terre est moins apte, elle est mêlée d’éléments denses et impénétrables au grain ; mais ce qui est surtout décrit, c’est une levée rapide, constituant une apparence trompeuse. Plus d’un pourrait croire que cette zone du champ est particulièrement fertile mais il n’en est rien, et la rapidité de levée vient justement du fait qu’il n’y a pas de temps de descente de ce qui est semé plus en profondeur dans le sol. La germination est rapide mais elle se fait quasiment en surface, de sorte que le soleil, loin d’être bénéfique, va au contraire brûler et dessécher. C’est la réserve d’eau qui manque : elle, se trouve plus en profondeur, là où ce qui est semé n’atteint pas. Autrement dit, si ce qui est semé lève rapidement, ce n’est pas bon signe : il faut au contraire du temps pour que, outre être tombé, il descende encore, et qu’il descende à la rencontre de l’eau et de l’humidité dont il a besoin pour vivre et survivre, pour que le soleil ne soit pas destructeur mais bénéfique.

« Et d’autre est tombé dans les épines, et les épines sont montées et l’ont étouffé, et il n’a pas donné de fruit. » Voici maintenant un troisième cas : le lieu où tombe ce qui est semé est propice à la vie, contrairement aux deux précédents, mais il est déjà occupé, et occupé par des plantes épineuses. Celles-ci sont en général assez denses et foisonnantes, et elles étouffent toute autre forme de végétation : c’est-à-dire que leur densité est telle que le soleil -au contraire du cas précédent- n’atteint pas suffisamment pour permettre la croissance. Il y a bien eu germination, mais la croissance ne peut se déployer. La plante n’en vient pas jusqu’à la floraison et la fructification. Opération blanche pour celui qui a semé. Et cela s’est produit à cause d’une prise de vitesse : les plantes épineuses ont poussé plus vite, de façon plus dense et abondante. Cette concurrence inégale a tout simplement empêché les semailles de croître à leur tour.

Dernier cas, enfin : « Et d’autres sont tombés dans la terre, la belle, et ont donné du fruit en montant et en grandissant et ont porté trente et soixante et cent. » C’est le cas le plus fréquent, il n’est que d’observer un champ de blé ou d’orge pour être ébloui par la profusion et l’abondance, c’est un spectacle magnifique ! Le texte le souligne discrètement, en mettant cette fois le sujet au pluriel, « d’autres » et non « d’autre » : et cette fois, tout le processus de germination, de croissance et de fructification est décrit, et même le résultat, variable, et lui aussi donné en ordre croissant, ce qui le fait apparaître comme de plus en plus admirable.

« Qui a oreilles pour entendre, entende !« , la conclusion… qui n’en est pas une. Elle rejoint l’injonction préliminaire et générale que nous avons commenté la dernière fois. La comparaison qui vient d’être faite, facile à retenir, appelle maintenant la méditation. Mais remarquons qu’elle a été donnée sans aucune indication de ce à quoi elle servait de comparaison, on sait juste que ç’en est une. Elle s’est centrée sur un processus, celui des semailles, et sur son acte même. Et elle a détaillé quatre cas différents aboutissant à quatre résultats différents. Ce faisant, sont apparues bien des conditions pour que le « semer » aboutisse à une fructification, gage de récolte (mais il n’a pas été question encore de récolte) : ces conditions sont toutes liées au sol.

Soyons plus précis, et plus large, à la fois : l’acte de semer est mis en rapport avec l’acte de recevoir. Le « semer » est large, généreux, ample ; il n’est pas regardant, il est sans condition, il embrasse tout le champ y compris même ce qui est à son bord, voire au-delà du bord. En regard de cela, le « recevoir » se révèle lui aussi comme un processus : il doit permettre à ce qui est semé d’entrer en profondeur dans le sol, à la rencontre de l’eau qui lui est nécessaire, en sorte de pouvoir aussi bénéficier du soleil. Il bénéficiera du soleil d’une part si le lieu où il est reçu est dégagé d’autres germes qui seraient plus forts et plus rapides, d’autre part s’il peut être suffisamment humidifié pour ne pas se dessécher de sa chaleur. Beaucoup de lumière, mais une chaleur tempérée par l’humidité fraîche des profondeurs du sol. Or pour rentrer en profondeur dans le sol, ce sol ne doit pas être parcouru habituellement, comme le sont les chemins : faute de quoi, ce qui est semé ne commence même pas le processus de pénétration, empêché par la dureté, mais tombe au contraire dans ce qui le dévore (ce qui est le transformer en soi, l’assimiler) et n’en laisse rien.

Peut-être que la comparaison, sans objet énoncé, est justement celle-là : la comparaison entre l’absence de condition, la gratuité absolue du « semer », et les nombreuses conditions pour que sa générosité soit fructueuse. Mais peut-être aussi que la méditation, l’écoute, à laquelle nous sommes invités, ne ferme pas la porte à d’autres pistes et nous invite à chercher ce qui dans notre vie, personnelle ou collective, ressemble à ce processus : la manière plus ou moins gratuite et généreuse avec laquelle nous donnons (vie privée, familiale, amicale, professionnelle, associative, …), mais aussi ce qu’on nous donne et la manière dont nous recevons, à quelle profondeur, etc. Il me semble qu’il y a là matière à méditer bien des aspects de notre vie.

Je voudrais ajouter encore une remarque : dans le processus décrit, dans notre comparaison, il y a bien des choses qui tombent : ce qui est semé, bien sûr. Mais ce n’est pas tout : il y a encore l’eau, qui tombe du ciel d’une manière ou d’une autre, puis suit une pente pour se répandre : il est vrai aussi que l’humide « remonte », ce qui est bien étonnant quand on y pense… Mais il y a aussi la lumière et la chaleur du soleil, qui tombent elles aussi. Et avec cela, nous avons tout l’essentiel de ce qui permet à ce qui est semé de germer, croître et porter fruit. Vu ainsi, la condition générale attendue du sol est surtout de permettre à tous ces dons gratuits et généreux d’œuvrer, que ce soit par l’action du semeur ou dans la gratuite générosité de la planète. La bonne condition du sol consiste finalement à se rendre « transparent » ou traversable par l’ensemble des dons généreux qu’il reçoit d’en haut ou de ses profondeurs.

Ecouter (Mc.4,1-3a)

Jésus se mit de nouveau à enseigner au bord de la mer de Galilée. Une foule très nombreuse se rassembla auprès de lui, si bien qu’il monta dans une barque où il s’assit. Il était sur la mer, et toute la foule était près de la mer, sur le rivage. Il leur enseignait beaucoup de choses en paraboles, et dans son enseignement il leur disait : « Écoutez ! … »

« Et de nouveau il commença à enseigner au bord de la mer ; … » Il semble que Marc franchisse ici une nouvelle étape dans son ouvrage. Il nous a montré en introduction les grandes lignes de son projet, le sens qu’il mettait à la mission de Jésus. Puis il nous a présenté son personnage en un premier chapitre, suivi d’un deuxième où il nous a fait voir la situation concrète dans laquelle Jésus exerce sa mission, entre oppositions, pressions et incompréhensions, et aussi les moyens pris par Jésus pour maintenir sa mission dans les bons cadres. Or Marc nous ramène maintenant au bord de la mer, là où Jésus avait commencé, puis recommencé. Il le fait consciemment, avec un « de nouveau » significatif.

Et ce à quoi Marc s’intéresse maintenant, c’est précisément à l’enseignement de Jésus. Le verbe grec [didaskéïn] que nous trouvons ici, a déjà été utilisé par Marc pour ce que Jésus fait dans la synagogue de Capharnaüm, ou avec les foules au bord de la mer après la guérison du paralysé passé par le toit -et il nous a d’ailleurs donné deux exemples de cet « enseignement » à travers trois micro-paraboles. A noter que « enseigner » ne fait pas partie de ce à quoi sont associés les Douze ! Et que veut dire ce mot ? Il signifie enseigner, instruire, aussi bien un savoir qu’une pratique ; il peut aussi signifier expliquer. Dans tous les cas, ce verbe engage un processus dans la durée, avec une idée de progression. Et l’on comprend bien que Marc s’attache maintenant à cet aspect du ministère de Jésus, quand il vient de nous décrire, en concluant le chapitre précédent, une « foule » assise autour de Jésus à l’écouter. Il était tout naturel de nous faire approcher et écouter nous aussi ce qu’il leur dit…

« Et se rassembla devant lui une foule nombreuse, au point qu’il monta dans une barque et s’assit en mer, et toute la foule était devant la mer, sur la terre [ferme]. » Le phénomène déjà noté se reproduit : foule nombreuse, et par conséquent dangereuse, et aussi le moyen de lui échapper. Mais cette fois, une autre nuance se dessine, du fait de la répétition de « devant » : la « foule nombreuse » se rassemble « devant lui » , mais une fois faite la manœuvre, elle se rassemble « devant la mer« . Jésus n’a pas échappé à la foule, il s’est juste mis en sécurité, mais aussi en situation de lui parler. L’eau sera un (excellent) porte-voix. Autre évolution, alors que dans l’épisode précédent il était au milieu (sans que sa posture soit précisée) et la foule assise autour de lui, c’est maintenant lui qui est assis et la foule devant (sans que sa posture à elle soit précisée). Marc lui donne la posture classique du maître.

« Et il les enseignait en paraboles de nombreuses choses,… » Les fameuses « paraboles« , ou comparaisons sont la forme, le style de son enseignement. Et ce que Marc dit, c’est que ce choix permet un enseignement riche, il permet d’enseigner beaucoup de choses en peu de mots. C’est donc que ces comparaisons sont destinées à être approfondies, nous en sommes déjà prévenus : et pour ce faire, il va falloir qu’elles soient aisées à mémoriser, au moins pour des personnes qui ont l’habitude d’écouter et dont la culture est avant tout orale -et la mémoire par conséquent entraînée. C’est là un choix qui montre de la part de Jésus, là encore, une attention à ne pas surjouer sa présence. Il donne l’enseignement certes, et il est le seul à le donner (les Douze ont mission, en « étant avec lui« , de « clamer » et « chasser les démons« , mais pas d’enseigner), mais il le donne de telle sorte que chacun le possède, que chacun peut repartir avec et se « repasser le podcast » dans sa mémoire, de manière totalement autonome et à volonté. Il a trouvé un moyen pour que sa parole habite en chacun sans qu’il ait besoin d’être lui-même physiquement présent. C’est d’une chasteté admirable ! Comme on est loin des charmeurs et manipulateurs !

« …et il leur disait dans son enseignement : écoutez ! » Marc, avant de nous donner plusieurs paraboles, nous en fait comme un résumé. Le cœur du message tient en un mot, [akouété], écoutez. [akouoo], c’est d’abord entendre, c’est-à-dire s’ouvrir à une relation qui s’offre, et ce par le sens de l’ouïe, qui est avec la vue celui des sens qui engage déjà dans la distance. Mais précisément, l’ouïe ne suppose pas la vue, il peut nouer une relation dans l’invisible. Il met moins en œuvre l’imaginaire (un peu tout de même, quand c’est une voix humaine, avec le ton ou le timbre de la voix), mais met très vite en œuvre la pensée, la réflexion. Le verbe signifie aussi être auditeur de…, suivre les leçons de… ou être disciple. Et par là il signifie aussi apprendre, comprendre, toutes nuances qui font entrer en correspondance avec un enseignement, et sont donc ici particulièrement adaptées. Lui va enseigner, mais les auditeurs ne sont pas laissés dans la passivité, leur attitude est active. Le verbe signifie encore prêter l’oreille et obéir : nous voyons là surgir l’attention, capitale, et aussi le prolongement au-delà de l’instant présent. Ce qui va être entendu n’est pas fait pour disparaître et s’évanouir, mais pour engendrer des conséquences dans la vie de chacun, individuelle ou collective. L’injonction dessine donc toute une attitude de disciple, avec de nombreuses nuances sur lesquelles chacun peut réfléchir pour s’examiner.

Notons que cette injonction, « écoutez !« , est donnée dans l’absolu, sans complément. Il ne dit pas qui, il ne dit pas quoi. Il me semble que c’est tout-à-fait intentionnel, et sans doute pas une simple élipse. Bien sûr, on comprend dans la circonstance qu’il s’agit d’écouter Jésus et ce qu’il va dire. Bien sûr, on comprend qu’il s’agit d’entrer en relation avec lui et son enseignement, de fixer son attention, de mettre en œuvre son intelligence à partir de ce qu’il dit, de se préparer à en faire quelque chose dans sa vie. Mais il me semble aussi, en donnant cette injonction dans l’absolu, que Marc invite à cette attitude d’écoute du disciple de manière beaucoup plus large : il écrit quand Jésus n’est plus physiquement ni visible ni audible. Et peut-être que l’attitude du disciple est cette écoute constante, à travers toute rencontre, tout évènement. Il cherche ce que Jésus dit et enseigne dans toutes les circonstances. Et tout peut être vecteur de sa parole et de son enseignement.

Un dernier mot pour finir, sur l’attention. Je ne résiste pas à citer ce que dit la philosophe Simone Weil à ce sujet, comment elle la définit. Il me semble que cela peut nous aider dans cette attitude sans doute attendue du disciple en toutes circonstances, dans la recherche de la parole : « L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet, à maintenir en soi-même à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu’on est forcé d’utiliser. La pensée doit être, à toutes les pensées particulières et déjà formées, comme un homme sur une montagne qui, regardant devant lui, aperçoit en même temps sous lui, mais sans les regarder, beaucoup de forêts et de plaines. Et surtout, la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va y pénétrer. » (Simone Weil, Réflexions sur le bon usage des études scolaires…, 92-93)

Le peuple de ceux qui le cherchent (Mc.3, 31-35)

31 Alors arrivent sa mère et ses frères. Restant au-dehors, ils le font appeler. 32 Une foule était assise autour de lui ; et on lui dit : « Voici que ta mère et tes frères sont là dehors : ils te cherchent. » 33 Mais il leur répond : « Qui est ma mère ? qui sont mes frères ? » 34 Et parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. 35 Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère. »

Et voici maintenant un épisode qui fait écho à l’avant-dernier, et qui forme avec lui comme une sorte d’écrin autour du dernier que nous avons lu. Dans les deux, il est question de la famille de Jésus : on se souvient que dans le premier, c’était une des deux hypothèses d’interprétation, que des membres de sa famille viennent le chercher, peut-être depuis Nazareth, pour le « protéger » bien malgré lui.

« Et vient sa mère, et aussi ses frères, et debout à l’extérieur ils envoient l’appeler. » Voici qu’arrive sa mère : Marc la mentionne ici pour la première fois, et c’est d’abord d’elle qu’il s’agit, car le verbe est au singulier. Les frères sont ajoutés, comme un surcroît. C’est un mot plus générique dans cette culture que dans la nôtre, mais il s’agit bien d’autres membres de la famille. Ils viennent sans doute en renfort de la mère qui, nommée en premier, est à la tête de la « délégation ». Le fait qu’elle ait pris avec elle d’autres membres de la famille, frères, oncles ou cousins, montre une intention de faire nombre et peut-être de créer une contrainte, de se montrer fort. Le reste de la scène renforce d’ailleurs cette impression : tous se tiennent debout, comme des gens qui n’ont pas l’intention de rester, qui sont là pour s’en aller. Ils n’entrent d’ailleurs pas dans la maison, manifestant clairement qu’ils ne comptent pas profiter de l’hospitalité qu’on leur offrirait sûrement, ils ne sont pas venus pour une visite de courtoisie, pour savoir de Jésus comment il va et « comment ça se passe ». Non, ils l’envoient appeler, il doit sortir et répondre à une convocation.

Tout se passe comme si, en fait, la narration avait été précédemment interrompue et qu’elle reprenait ici. On aurait alors (premier temps) : les choses prennent une telle tournure que la famille de Jésus se déplace jusqu’à Capharnaüm, devant la maison de Simon et André, avec l’intention de se saisir de lui, et fait savoir ses intentions en s’approchant avec comme raison donnée : « il n’est plus lui-même », puis (deuxième temps) : ils arrivent devant la maison et le font appeler (et la suite qu’on va explorer). Insérer, au milieu d’un tel ensemble, le passage concernant la campagne de communication des scribes de retour de Jérusalem, fait ressortir la question du « slogan » : eux disent : « il a Béelzéboul », quand sa famille dit : « il n’est plus lui-même ». Les deux cas ne sont pas si éloignés. Et peut-être Marc suggère-t-il que la démonstration d’absurdité par Jésus, ainsi que l’avertissement donné, ne s’adresse pas qu’aux scribes, mais peut être mutatis mutandis appliqué aussi à sa famille de sang…

« Et une foule était assise autour de lui… » Le verbe [kathèmaï] signifie être assis, mais aussi demeurer, être établi : il fait contraste avec ceux qui restent debout, et montre vraiment deux groupes bien distincts dans leurs intentions. J’avoue ne pas voir très bien comment Marc fait pour faire tenir une foule dans la maison, mais il y a certainement chez lui le propos de former un autre trait de contraste entre les deux groupes, non seulement dans l’attitude (debout /assis) et par là dans le propos (partir / rester), mais aussi dans la proximité avec Jésus : à l’intérieur ou à l’extérieur, c’est-à-dire faisant partie de sa maison ou pas. Disons que la maison est « pleine comme un œuf » de gens décidés à rester avec lui et qui se sont centrés sur lui (ils sont autour) pour mieux l’écouter, c’est-à-dire exactement ce qu’il cherche depuis le début.

« Et on lui dit : … », ou « et ils lui dirent« . Qui ? Sans doute ceux que sa famille a envoyé l’appeler. Leur identité importe peu à Marc, il fait juste observer au passage que sa mère (et ceux avec elle) ne s’adresse pas à lui directement mais fait porter un message et une convocation. Le message : « Voici que ta mère, ainsi que tes frères, dehors, te cherchent« . Ils sont bien dehors. Et le sens de « ils te cherchent dehors » est multiple : ils ne sont pas au bon endroit et le cherchent où il n’est pas, ou bien ils n’entrent pas auprès de lui, ou bien encore ils cherchent sans intériorité… Le verbe [dètéoo] signifie bien chercher, mais bien avec l’idée de l’aboutissement : chercher à rencontrer, chercher à connaître, chercher à obtenir, et même regretter l’absence de … Ils n’obtiennent pas ce qu’ils désirent, ils restent dans un processus inabouti, inachevé. Le messager ne fait qu’énoncer ce constat. Il s’agit bien sûr d’une prière muette : fais ce qu’il faut pour qu’ils ne restent pas en cet état, viens au devant d’eux. Mais la formulation retenue sonne comme un aveu. On ne peut pas chercher Jésus en restant dehors, ni avec l’intention de partir.

« Et il leur répondit, disant : « qui est ma mère -et mes frères- ? » L’interrogation est radicale. Mère, frère, sont des noms de relation, des noms qui ne font que nommer une relation. Le verbe est toujours au singulier, la question porte donc avant tout sur la mère, et sur les frères par voie de conséquence, ils viennent vraiment en surplus. Il est vrai qu’en interrogeant ainsi, Jésus fait voir le mot qui fait levier dans le message précédent : en identifiant une personne comme mère, on induit aussi un certain nombre d’obligations, une charge (affective, juridique) dans la relation qui crée des priorités. En répondant ainsi, il me semble que c’est cela que Jésus interroge, il ne se demande pas s’il est bien le fils de cette personne. Il demande plutôt quelles relations sont à son avis prioritaires. Nous remarquons au passage l’approche plutôt négative par Marc de la mère de Jésus, nous ne sommes pas habitués à un tel regard posé : mais c’est celui de Marc, et il fait partie comme tel des témoignages fondateurs.

« Et jetant un regard circulaire sur ceux assis en foule autour de lui, il dit : voici ma mère et mes frères. Celui-là, s’il fait la volonté du dieu, celui-là est mon frère et ma sœur et ma mère. » Le regard de Jésus parcourt la foule exactement comme elle a été décrite, et Marc se répète. C’est dire si cette situation illustre ce que Jésus cherche et ce que Marc veut dire. Ils sont ensemble, ils sont avec lui, ils y sont pour rester, ils demeurent avec lui (puisqu’il sont dans la maison), ils écoutent, et c’est sa parole qui est leur centre. Et c’est là que va sa priorité, là que vont ses affections et ses attentions par-delà toute autre relation au monde. Remarquons aussi, puisque les noms désignent des relations et engagent donc chacun des deux termes de celle-ci, que Jésus ne se situe lui-même pas autrement avec les foules attentives que comme un frère, voire un fils. Jamais il ne se fait père. Cela est très original, et devrait nous frapper encore. C’est lui qui énonce la parole du dieu, pour autant il n’est pas dans une relation de supériorité, mais d’égalité voire d’infériorité !

Et qui déclare-t-il être dans cette relation privilégiée avec lui ? « Celui-là« , c’est-à-dire un de ceux qui sont assis autour de lui à écouter la parole qui n’est pas de lui. Mais cela ne suffit pas, il y a aussi une condition, énoncée comme telle en grec : « …s’il fait la volonté du dieu« . Ce qui laisse entendre déjà qu’écouter la parole va bien au-delà d’une attention réceptrice, mais va jusqu’à une pratique opératoire. Une fois entendue la volonté du dieu à travers la parole que porte Jésus, il faut encore la faire, la vivre, la mettre en application, l’incarner dans sa vie. Et là, on est de la vraie famille de Jésus, c’est-à-dire de ses proches, de ceux auxquels il donne sa priorité, de ceux qui peut-être mettent ont un vrai « pouvoir » sur lui, en tous cas peuvent lui demander quelque chose avec une chance d’être entendus.

Finalement, alors qu’une nouvelle situation s’est développée et que nombreux sont ceux qui ne sont pas des « aides » pour lui, Jésus trouve enfin et désigne ceux qu’il cherche, ceux qui cherchent en vérité -ce peuple qui cherche à revenir vers son dieu : ceux qui ont assez soif de la parole de dieu pour se tenir avec Jésus où il est, avec la perspective de mettre en application ce qu’ils auront entendu.