Que faire de la parole reçue ? (Mc.4,21-23)

Il leur disait encore : « Est-ce que la lampe est apportée pour être mise sous le boisseau ou sous le lit ? N’est-ce pas pour être mise sur le lampadaire ? Car rien n’est caché, sinon pour être manifesté ; rien n’a été gardé secret, sinon pour venir à la clarté. Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! »

Nous sommes toujours dans l’énoncé de paroles que Marc met dans la bouche de Jésus, sous le chef de « paraboles » ou « comparaisons », et qui sont un enseignement en deux temps, un premier pour l’écoute et un deuxième pour l’approfondissement. C’est bien Marc qui les regroupe, et il le fait par le biais de petites locutions qui les regroupe dans les lier d’un lien nécessaire. Ici, « Et il leur disait… » Allons donc sans nous attarder plus au contenu de ce qui est dit.

« Est-ce que par hasard la lampe est amenée afin d’être dressée sous le boisseau ou sous le lit ?… » Quand on parle de lampe, à cette époque et dans cette culture, on parle en général de lampe à huile, une de ces jolies petites lampes allongées à bec, duquel sort une mèche trempant dans la réserve d’huile. Ces lampes comportent le plus souvent un pied qui permet de les poser sur le support que l’on juge adéquat. Et c’est précisément de cette localisation qu’il est ici question : met-on la lampe « sous le boisseau » ou « sous le lit » ? La formulation de la question ne laisse aucun doute sur la réponse négative qui doit être apportée, c’est plutôt une sorte de traitement par l’absurde. Les deux lieux proposés peuvent être présents dans toute maison : même dans les maisons pauvres, à une seule pièce, il y a en général un ou plusieurs lits, car coucher à même le sol est considéré comme une véritable misère. D’autre part, même avec les maisons à une seule pièce il y a une cour, et qu’un boisseau s’y trouve, c’est à dire un contenant assez grand pour mettre les réserves et mesurer les achats de grain, est largement répandu. Alors à l’intérieur, placer une lampe à huile, avec sa flamme, sous un lit présente un risque évident d’incendie et est contradictoire avec le seul usage attendu de la lumière, à savoir éclairer la pièce. L’huile serait gaspillée en pure perte. Quant à mettre une lampe dans la cour, et sous un boisseau renversé pour l’occasion, il faudrait vraiment être fou…

« N’est-ce pas afin d’être dressée sur le lampadaire ? » Voilà la destination normale de la lampe à huile une fois allumée : sur le support fixe, qu’il soit à pied ou mural, prévu à cet effet. On a choisi d’avance le lieu commode et efficace d’où la lampe va le mieux rayonner sans danger. Et il semble que jusqu’à présent, on n’a fait qu’enfoncer de portes ouvertes : a priori, on met une lampe à l’endroit qu’on a prévu et aménagé pour l’éclairage en même temps que la sécurité, et non là où elle n’éclaire pas, ni où elle est dangereuse, ni là où elle n’a aucune utilité. Mais où veut-on en venir, avec ce qui pour le moment paraît un truisme ?

« Il n’y a rien en effet de caché sinon afin d’être rendu manifeste, ni qui devienne caché aux regards sinon afin de venir dans l’évidence. Voici maintenant une nouvelle sentence, comportant une sorte de dialectique entre le caché et le manifeste. Les deux membres de phrase ne disent pas tout à fait la même chose, dans la mesure où les mots du premier membre ressortissent plutôt à un état de fait, quand ceux du deuxième comportent quelque chose de plus dynamique. Mais leur parallèle est parfait, avec un [ina], « afin« , comme charnière. Le sens immédiat est clair : si une chose est cachée, secrète, ce n’est pas sa destinée, elle doit au contraire devenir manifeste. Et de même encore, une chose que l’on cacherait aux regards, que l’on rendrait secrète (alors qu’elle ne l’était pas), n’a pas cette destination ultime mais elle va venir à l’évidence.

Cela devrait nous inviter à réfléchir sur nos secrets : secrets personnels, secrets collectifs. Une réalité qui serait pour toujours secrète est vouée par nature à l’inefficacité, à l’impuissance. Que servirait de se dire secrètement qu’on s’aime, si n’avaient jamais le temps où on se le dit au grand jour ? Le grand, le beau secret d’u amour, s’il se purifie et grandit dans le secret d’une intimité, ne peut devenir tout-à-fait ce qu’il est sans advenir à la lumière, sans devenir public, crié à tous comme une joie irrépressible. Une joie secrète, rentrée, une joie qui ne peut se partager, ne devient jamais tout-à-fait une joie (et c’est la souffrance la plus difficile que j’aie pu connaître, je dois dire). Ou alors, une chose secrète devient maléfique, comme les fameux « secrets de famille » : mais s’ils le deviennent, maléfiques, c’est justement parce qu’ils ne sont jamais totalement secrets, mais plutôt à moitié avoués, en partie apparents, et deviennent ainsi source d’inquiétude. Il ne suffit pas qu’une chose ne soit pas dite pour être secrète, il faut qu’elle ne soit en rien exprimée ou manifestée, sans quoi elle commence d’être divulguée. C’est tout le problème des choses sur lesquelles nous nous taisons mais qui influencent néanmoins notre manière de vivre et nos choix : nous les manifestons ainsi, et entraînons pour d’autres des questions redoutables, car il manque pour eux ce qu’il faut pour comprendre la cohérence de notre vie. C’est la même chose pour ce que certains dans une institution choisissent de taire : cela transpire malgré tout. Et par ailleurs, si l’on pense par exemple au scandale de la pédophilie, certains souffrent terriblement de ce que la chose cachée ne vienne pas à la lumière : parce que cette chose cachée, pour eux hélas ne l’est pas du tout, mais il leur est en quelque sorte interdit de se libérer par l’entrée dans la lumière. Toutes les emprises jouent sur le secret imposé. Mais ce que dit ici la sentence, c’est que rien n’est fait pour rester secret : tout est fait pour être manifeste, connu.

Nous sommes dans un âge de la transparence : cela peut paraître rassurant, plus de secret, tout est manifeste. Mais à y réfléchir, c’est d’une part loin d’être vrai, et peut-être aucun âge n’a-t-il formé autant de soupçon que le nôtre à l’égard de tout ce qu’on nous cacherait, en se fondant sur la découverte de choses que l’on avait voulu tenir secrètes malgré tout. Après tout, pas de secret mieux tenu que si l’on parvient à faire accroire qu’il n’y en a pas ! Mais « transparent » signifie aussi « qui est traversé par la lumière : or plus une vitre est transparente, mieux on voit à travers mais… moins on voit la vitre elle-même. Or elle est bien réelle, mais dans le secret même de sa transparence. La transparence n’est donc pas l’absence de secret… Mais je m’éloigne de notre texte, pardon. Je voulais juste inviter à réfléchir sur les secrets que nous gardons, en nous demandant quel sens ils ont : s’ils sont bien destinés à passer à l’évidence (mais à quelles conditions ?), ou s’ils cherchent à se perpétuer (auquel cas il y a toute chance qu’ils soient deviennent vite des foyers d’infection et de putrescence).

Fort bien, mais quel rapport entre cette affirmation que le secret n’est pas un but en soi, mais qu’au contraire tout ce qui est secret, soit que ç’en soit l’état originel, soit qu’on l’ait rendu tel, est destiné à être connu et manifesté clairement, et le truisme précédent qu’on met la lampe sur l’endort qu’on lui a destiné, et non ailleurs ? Or cette question du rapport est posée dans le texte même par un « car » : « car il n’y a rien de caché… » Le rôle d’une conjonction, c’est bien de conjoindre. Or il me semble qu’en posant ainsi la question, le rapprochement devient plus évident : et peut-être ce rapprochement est-il la comparaison constitutive de la « parabole » (puisque ce mot signifie « comparaison »). Dans les deux cas, il est question de lumière et d’obscurité, et il est question de passage de l’un à l’autre. Si on ne met pas la lampe sur son support prévu, jamais la pièce n’est illuminée, car tel est la finalité de la lampe : illuminer la pièce. Alors si on l’installe sous le lit, elle est certes dans la pièce, mais telle que celle-ci reste dans l’obscurité. Si on l’installe dans la cour, elle ne sert à rien puisque la cour n’est pas obscure. Et si on l’installe sous le boisseau dans la cour, elle joue certes un rôle puisque sous le boisseau renversé il fait noir, mais comme il ne s’y trouve personne non plus, elle n’atteint toujours pas sa finalité.

Parallèlement, les choses qui sont dites, si elles sont placées « sous le lit« , c’est-à-dire tenues secrètes là où il y a du monde, n’éclairent personne ; et si elles sont mises « sous le boisseau« , elles éclairent mais là où il n’y a personne. Dans les deux cas, elle resterait inopérante. De quelles choses dites parle-t-on ? Le plus immédiat, vu la place que Marc a assigné à ce passage, c’est la « parole » dont il a été question dans la parabole initiale, apparemment « mère » des autres : la dynamique qui rend accessible des choses cachées, justement, et qui le fait par un énoncé initial suivi nécessairement d’une réflexion en dialogue, d’une appropriation au cœur de la vie de chacun et de tous. Il y a donc une « place », un « socle », un « lampadaire » préparé pour cette parole, pour qu’elle éclaire dans la maison tous ceux qui s’y trouvent. Et ne pas l’y mettre, c’est la rendre inutile.

Quelles pourraient être ces deux situations où la parole reçue, de soi lumière, serait rendue inutile ? Le lit, parfois le seul meuble d’une maison à pièce unique (à moins d’une véritable misère), est ce qui sert aux habitants, mais il n’est pas les habitants : peut-être que placer la lampe sous le lit, c’est subordonner cette « parole » aux moyens qu’on a, et du coup l’amoindrir, en faire une faible lueur, au lieu de la laisser éclairer les personnes mais du coup aussi les pauvretés dans lesquelles on se trouve ? Car si, dans la maison, la lumière éclaire, elle éclaire tout, et parfois ce que justement on préfèrerait cacher ! Ainsi, celui qui a été muni de la lumière de cette parole est invité à en éclairer tous, et à ne pas amoindrir ce qu’elle fait apparaître, même si cela révèle quelque chose de soi qu’on aurait préféré ne pas faire voir. Quant au boisseau, il est normalement dehors, et pas renversé : c’est tout de même une drôle d’idée d’allumer une lampe pour l’apporter dehors où il fait jour, puis de retourner un instrument qui sert à mesurer pour placer dessous cette même lumière ! Mais c’est peut-être ce que nous faisons quand nous compartimentons notre vie, quand la « parole » reçue comme une lumière est soigneusement gardée, certes allumée, mais bien en dehors du lieu où elle pourrait avoir de quelconques conséquences …

Finalement, le choix opéré par Marc de situer ce texte après le précédent invite, me semble-t-il, à le comprendre sur le registre de la portée de cette « parole » reçue, après avoir dit ce qu’elle était et ce qu’était la recevoir : cette « parole », elle n’est pas que pour soi, elle est faite pour transformer la vie et y être intégrée, mais elle est faite aussi pour illuminer et transformer la vie des autres, pour être partagée en tous cas. Et c’est peut-être ce que je comprends maintenant de l’injonction finale : « Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! » Je prenais ces mots comme un avertissement à comprendre les mots précédents, ce qu’ils sont peut-être aussi, mais dans la droite ligne de ce que nous venons d’explorer, ils peuvent aussi s’adresser aux autres dans la maison où la lampe aura été placée sur le lampadaire : vous aussi, ouvrez-vous au témoignage que vous livre celui qui est pour vous porteur de « parole ». Prenez en considération la parole d’autrui. N’attendez pas que ne vous vienne que « d’en-haut » une parole à vous adressée, mais sachez entendre vous aussi la « parole » comme elle vous advient, comme vous saurez profiter de la lampe dans la maison si elle est bien posée sur le lampadaire.

Comment recevoir ? (Mc.4,13-20)

Il leur dit encore : « Vous ne saisissez pas cette parabole ? Alors, comment comprendrez-vous toutes les paraboles ? Le semeur sème la Parole. Il y a ceux qui sont au bord du chemin où la Parole est semée : quand ils l’entendent, Satan vient aussitôt et enlève la Parole semée en eux. Et de même, il y a ceux qui ont reçu la semence dans les endroits pierreux : ceux-là, quand ils entendent la Parole, ils la reçoivent aussitôt avec joie ; mais ils n’ont pas en eux de racine, ce sont les gens d’un moment ; que vienne la détresse ou la persécution à cause de la Parole, ils trébuchent aussitôt. Et il y en a d’autres qui ont reçu la semence dans les ronces : ceux-ci entendent la Parole, mais les soucis du monde, la séduction de la richesse et toutes les autres convoitises les envahissent et étouffent la Parole, qui ne donne pas de fruit. Et il y a ceux qui ont reçu la semence dans la bonne terre : ceux-là entendent la Parole, ils l’accueillent, et ils portent du fruit : trente, soixante, cent, pour un. »

Notre passage d’aujourd’hui se donne certes comme une explication de la parabole des semailles, mais avant tout comme une suite de la parole précédente : « Et il leur dit… » C’est toujours le même qui parle, et toujours à ceux qui ont choisi de faire de sa parole un enseignement en choisissant le dialogue intérieur avec lui, en revenant sur la parabole entendue, soit directement avec lui, soit à travers un dialogue avec d’autres ou avec soi-même.

Et voilà qu’il affronte maintenant sans détour la difficulté de l’approfondissement et de la compréhension : « … vous ne voyez pas cette parabole, et comment connaîtrez-vous toutes les paraboles ? » Vous ne voyez pas (au sens de comprendre), c’est un état de fait. Et peut-être le cheminement intérieur doit-il commencer par ce constat et cette confession : je ne vois pas. On ne cherche pas, quand on pense avoir trouvé. C’est tout de même capital que soit éclairci ce point, que la parabole (et toutes en général) ne se donne pas à l’évidence, qu’elle requiert un effort et une recherche. Au peuple qui cherche à revenir vers son dieu est fourni une parole où s’exerce cette recherche, et le « retour » n’est pas autre chose que cette nouvelle attention appliquée à cette parole, précisément parce qu’on a identifié par qui elle était donnée.

Cette parabole, qui plus est, est offerte comme un porche. Connaître « toutes les paraboles » suppose manifestement de bien comprendre celle-ci. Elle est à la fois l’outil d’apprentissage et la clé d’interprétation. Avec elle doit-on s’exercer et apprendre à approfondir par le dialogue avec Jésus (avec ou sans intermédiaire) ; mais aussi, ce qu’on en tire va être utile pour comprendre les autres. Nous ne devrons pas oublier cette indication de Marc en avançant plus loin dans son évangile. De même, en avançant dans le présent texte, il nous faut être attentif, à la fois aux questions de méthode (puisqu’on y apprend comment faire) et au fond (puisqu’elle est une clé d’interprétation).

Et puis commence l’éclaircissement. « Le semeur sème la parole » : comme dans la parabole, pas de centrement sur l’acteur, mais tout de suite sur l’action ; et pourtant, non : plutôt sur l’objet de l’action. Nous avions noté que la parabole pourrait justement être nommée « parabole des semailles » tant elle était centrée sur cet acte, celui de semer. C’était « le semer », et ce qui du « semer » atterrissait ici ou là. Mais ici, on nous parle de ce qui est semé : fallait-il donc combler une lacune pour approfondir, fallait-il relire le texte en remarquant ce qui était passé sous silence ? Est-ce là la méthode que Jésus nous enseigne ? A moins qu’il ne faille comprendre que ce qu’il appelle [ho logos], « la parole« , est justement un concept dynamique, un élan. Et je crois bien que je préfère cette piste. Ce mot polysémique de [logos], qui signifie aussi bien parole, mot, définition, sentence, exemple, prétexte, argument, ordre, renommée, conversation, que récit, discours, traité, principe, ou encore raison, intelligence, bon sens, motif, opinion, valeur, relation, proportion… porte bien, quand on s’y arrête un peu, cette idée dynamique : il s’agit bien d’un principe de mise en relation, mais aussi d’une réalité en progression. Si nous conservons parole par commodité, il faut nous rappeler constamment qu’il ne s’agit pas tant du « mot » ou du corps constitué de mots, que de l’effort pour exprimer une réalité, que du processus par lequel une réalité riche et profonde, parfois secrète, émerge ainsi pour être communiquée. C’est donc bien l’action du semeur qui est toujours mise en valeur, l’action par laquelle il exprime avec gratuité et surabondance une réalité riche et profonde, secrète aussi (au sens de ce qui n’est pas évident).

Et ce que nous venons d’apprendre sur le « fond », nous renseigne aussi sur la méthode : pas besoin de chercher dans ce qui n’est pas dit, au contraire. Mais il faut s’attendre à prendre les mots ou les expressions dans toute leur ampleur, et pas seulement avec les valeurs que nous leur donnerions d’abord. Il nous faut appliquer notre esprit et surtout notre cœur à chercher toujours une plénitude de sens. Et c’est sans doute pourquoi le dialogue à plusieurs autour d’une de ces paroles est d’une grande richesse, car les échos produits par une parole ou un mot dans la vie de chacun est souvent ouvrante, bien plus riche que le sens individuel et séparé que nous leur donnons. Continuons notre lecture.

« Ceux qui sont le long du chemin : quand est semée la parole, dans le temps même où ils l’entendent, aussitôt arrive l’adversaire et se saisit de la parole qui a été semée en eux. » L’interprète opère un léger déplacement d’accent : de l’intérêt pour l’action de semer, il passe à chacune des petites saynètes pour caractériser un type d’auditeur. Ce n’est pas en contradiction avec l’énoncé de la parabole : en essayant de l’expliquer, nous avons vu qu’elle mettait en évidence que l’acte de semer, les semailles donc, ne se terminaient pas au lancer par le semeur, mais à l’accueil qui était réservé au semis. Là encore, c’est une approche de la plénitude, de la totalité : lancé, le semis tombe, et il ne doit pas tomber qu’en surface mais jusque dans les profondeurs de la terre. Et c’est là que les semailles sont une action variée, selon qu’elles sont accueillies plus ou moins longtemps, à plus ou moins grande profondeur. Ainsi, le déplacement d’accent du semer vers le terrain qui reçoit le semis est plutôt un zoom porté sur ce qui fait la différence de succès des mêmes semailles.

Dans la saynète des oiseaux, l’interprète nous recommande de voir en ceux-ci « l’adversaire« , [ho satanas]. Son action est caractérisée par la vitesse, avec beaucoup d’insistance : « dans le temps-même… aussitôt… » La parole n’a pas le temps, c’est sur ce registre-là que tout se joue. Le chemin est dur, mais peut-être qu’avec le temps et les passages, le grain se serait tout de même enfoncé dans le sol, ou que la pluie l’aurait fait glisser moins au bord, où la terre est plus meuble. C’est ce que laisse entendre la fin de la phrase, « la parole qui a été semée en eux. » De soi, le semis entre. Mais non, comme il était dit dès le début, « …et sont venus les oiseaux et l’ont englouti« . Alors qui est cet « adversaire« , et comment ou quand opère-t-il ? On n’en sait rien.

Et peut-être aurait-on tort de chercher UN adversaire dont on pourrait dire « c’est le diable ! » Au vrai, ce serait trop facile. Mais rappelons-nous ce qui est supposé dès le début de ce chapitre, à savoir que l’enseignement se poursuit après première audition par l’approfondissement. Or le simple fait de ne pas entrer dans cette deuxième phase est suffisant : « dans le temps-même où ils l’entendent« , où la parole est semée, c’est-à-dire lors de la première audition. L’adversaire, c’est tout ce à quoi nous pensons pendant qu’elle est donnée. S’il fallait nommer une personne, l’adversaire ce serait nous. Car c’est bien nous qui, parfois, ne recueillons pas la parole qui nous est donnée, d’où qu’elle nous vienne, parce que nous « pensons à autre chose »; et ce sont ces autres pensées qui dévorent la parole pourtant jetée. Elles tombent, les paroles, non dans une terre où elles puissent mourir en prenant naissance, non où elles puissent germer, mais dans un ventre qui les digère et les fait disparaître. Rien de pire qu’une parole d’évangile que nous croyons saisir immédiatement, qui rejoint une certitude que nous nous étions déjà formulée, qui semble conforter ce que nous avons toujours pensé : notre esprit et notre cœur ont de grandes chance d’être une ventre de corbeau, nous avalons la parole et nous l’avons digérée. Elle ne germera jamais en nous avec son fruit propre.

« Et ceux qui sont semés sur les [endroits] pierreux : eux, dès qu’il entendent la parole, aussitôt la prennent avec joie, et ils n’ont pas de racines en eux-mêmes mais sont fugaces : vienne ensuite l’oppression ou la persécution à propos de la parole, aussitôt ils tombent. » Ceux-ci ont passé la première étape, l’audition. Elle a été un moment de joie authentique. Mais l’étape de l’approfondissement par le dialogue est sans effet, il y a des duretés, des sécheresses, il y a d’autres choses présentes : la parole n’est pas la seule qui habite dans leurs profondeurs. C’est là le problème : une joie en chasse une autre. Ce n’est pas la seule parole qui fait leur joie, d’autres choses la feront aussi, à un autre moment : ils sont fugaces, temporaires, d’un moment. Et c’est encore la dimension du temps qui apparaît : la parole s’accueille dans la durée, il faut du temps pour l’accueillir dans ses profondeurs. Autrement dit, il n’y a pas lieu de s’étonner de ne pas la comprendre vite, il y faut du temps, de la patience, peut-être aussi diverses épreuves ou réalités de la vie. On peut sans doute, nombreux, témoigner du fait qu’une parole est restée longtemps pour nous bizarre ou vide de sens, avant qu’un jour elle ne révèle son sens, et ne prenne du goût.

Le signe de cela, ou pas, c’est l’épreuve : quand on est « mis sous pression« , à quoi s’attache-t-on ? Et ce qui a fait notre joie juste un moment n’est pas ce à quoi on tient par dessus tout, on lâche, on s’attache à autre chose… La parabole ne dit pas que la parole devrait être notre seule joie, qu’il ne faudrait pas se réjouir aussi d’autres choses. Mais elle sous-entend une certaine hiérarchie et surtout un attachement dans la durée. Si une joie en chasse une autre, on est en « terrain pierreux » ; mais si une joie en nourrit une autre, ou si les joies rencontrées ne font pas pour autant oublier la parole et nourrissent au contraire le dialogue intérieur avec elle, si elles sont autant de portes auxquelles on frappe pour essayer de pénétrer le sens profond de la parole gardée en mémoire, alors oui : on va dans le sens attendu.

« Et autres sont ceux qui dans les épines ont été semés : ceux-ci sont ceux qui écoutent la parole, et les soucis de la vie et le divertissement de la richesse et les désirs qui introduisent dans ce qui reste suffoquent la parole et elle devient sans fruit. » Dans la parabole initiale, il était question de « Et d’autre est tombé dans les épines, et les épines sont montées et l’ont étouffé, et il n’a pas donné de fruit. » Il était question de croissance concurrente, de prise de vitesse, qui empêchait une pleine croissance de ce qui était semé, cela restant atrophié. Ce qui est intéressant ici, c’est le détail : la parole est suffoquée, elle ne peut respirer. Autrement dit, elle ne peut grandir que par les échanges (dans la comparaison, échanges avec l’atmosphère, la lumière, la terre, l’eau, bref le milieu). Mais ces échanges sont empêchés par trois grandes réalités : soucis, divertissement et désirs.

Les « soucis de la vie » ou « soucis du temps » sont des préoccupations qui s’imposent : comme on dit, l’urgent et l’important se superposent rarement. Et si l’on cède à l’urgent, comme il y en a toujours, l’important n’émerge jamais. Il n’est pas nié, mais il n’est pas traité. Le « divertissement de la richesse » désigne à la fois quelque chose qui fait faire fausse route et quelque chose qui trompe. L’expression est au singulier, elle désigne sans doute une dynamique qui se diversifie de bien des manières. Il me semble voir là le pouvoir que donne l’argent : « avoir les moyens » est redoutable, en laissant penser que les choses peuvent se traiter par la cause matérielle, et du coup en faisant dévier du nécessaire retour sur soi, du dialogue intérieur si nécessaire pour accueillir la parole. Enfin « les désirs qui introduisent dans ce qui reste » paraissent une expression assez sibylline. [ta loïpa] sont bien « les choses qui restent« , mais qui restent de quoi ? S’agit-il de ce qui reste quand on est mort, qu’on emporte pas avec soi ? J’avoue que je n’en sais rien, et si quelqu’un a une idée, il serait bienvenu de nous en faire part ! Voilà en tous cas trois grands domaines qui sont pointés par la parabole comme empêchant la parole pourtant accueillie d’advenir à maturité, de croître comme elle devrait. Ce que je retiens surtout, c’est que la parole reçue doit encore être nourrie, respirer, être éclairée, qu’elle ne se suffit pas à elle-même. Et que si notre action ne lui donne pas sa part mais va surtout à autre chose, elle n’a pas sa chance de porter son fruit dans notre vie.

Enfin, « il y a ceux qui sont semés sur la terre, la bonne, ceux-là entendent la parole et l’acceptent et portent fruit au trentuple et au soixantuple et au centuple. » Quand on regarde un champ de blé, on voit que c’est la majorité : regard optimiste, donc. Le mot que j’ai traduit par « accepter » dit fondamentalement « recevoir de quelqu’un » : c’est-à-dire que la considération de l’origine du don est incluse dans le mouvement. Il ne s’agit pas d’un accueil passif, mais d’un accueil conscient et qui crée une relation interactive entre celui qui reçoit (accepte) et celui qui donne. Et c’est peut-être la clé de tout l’ensemble, aussi bien sous l’angle du contenu que sous l’angle de la méthode : recueillir la parole, recueillir les paraboles, comme un don fait par quelqu’un et à ce titre précieux, comme un cadeau et une marque de considération et d’amour généreux, gratuit, surabondant. C’est là que prendra racine toute l’attitude qui fera qu’on attachera à cette parole toute l’attention nécessaire, dans le temps, pour qu’elle puisse produire un fruit durable et nourrissant, y compris pour d’autres. Comme on le disait au début, ce que nous avons traduit par commodité par « parole » est un processus dynamique, qui vient du don généreux d’un autre pour ouvrir ses secrets, et qui suppose de la part de l’auditeur ou interlocuteur la même dynamique pour l’accueillir et l’accepter dans ses propres profondeurs, avec le soin et l’attention nécessaire, en comptant sur le temps, jusqu’à la redonner comme personnelle à d’autres. Une dynamique de don.

Entrer en dialogue (Mc.4,10-12)

Quand il resta seul, ceux qui étaient autour de lui avec les Douze l’interrogeaient sur les paraboles. Il leur disait : « C’est à vous qu’est donné le mystère du royaume de Dieu ; mais à ceux qui sont dehors, tout se présente sous forme de paraboles. Et ainsi, comme dit le prophète : Ils auront beau regarder de tous leurs yeux, ils ne verront pas ; ils auront beau écouter de toutes leurs oreilles, ils ne comprendront pas ; sinon ils se convertiraient et recevraient le pardon. »

Après la première comparaison (parabole), le premier « enseignement » public de Jésus, donné d’une barque en mer à une foule placée sur la berge et orientée vers lui, Marc nous fait voir un autre aspect de celui-ci, il nous fait voir en quelque sorte les coulisses de cet enseignement.

« Et quand il devint seul, ceux qui étaient autour de lui avec les Douze l’interrogèrent sur les paraboles. » Le [kata monas] grec est très proche du « on his own » anglais, il n’y a pas la nuance un peu psychologique ou morale qu’on a dans le français « seul« . On est ramené à être « un » quand on était plusieurs. Autrement dit, la situation est très différente de ce qui a précédé, le temps d’enseignement en public de Jésus est fini. Sans doute il s’est tu, et les gens sont partis. On peut bien s’imaginer que l’enseignement de Jésus n’a pas consisté seulement dans l’énoncé de la parabole des semailles, pourtant Marc fait comme si c’était le cas, peut-être dans l’intention d’insister vraiment sur l’autonomie recherchée des auditeurs : ils ont entendu une comparaison, aisée à mémoriser, et ils repartent avec pour leur propre méditation. Jésus est un enseignant qui fait fonds avant tout sur le travail intérieur de ceux qui l’écoutent.

Mais quand Jésus redevient seul, il n’est pas tout seul. Il reste entouré d’un groupe relativement nombreux puisque, outre les Douze -qui ont été faits pour « être avec lui » (c’est le cas ici) et « être envoyés« -, il y a aussi ceux qui étaient « autour de lui » avec les Douze. On constate que les Douze n’ont pas une fonction exclusive, ils ne sont pas « les seuls qui… ». Au contraire, ils sont un collectif qui joue un rôle de noyau, c’est-à-dire qui décrit mais aussi conduit au partage de ce qui leur a été donné en propre. Ils ont été faits, en premier lieu, pour « être avec lui« , et grâce à cela, d’autres aussi sont « avec lui« , au point que pour Jésus, être seul c’est être avec eux. Avec eux, il se retrouve ; en les retrouvant, il se retrouve.

Et cette situation permet à ces personnes d’interroger, de revenir sur ce qui a été dit : c’est là un phénomène remarquable, car une fois donné l’enseignement, la plupart des auditeurs sont repartis « on their own« , peut-être en groupe également, peut-être dans une certaine solitude, toutes les situations doivent exister sans doute. En tous cas, pour ce qui est de donner suite à cet enseignement, pour que cette parole devienne enseignement, pour qu’elle travaille chacun dans la profondeur, ces auditeurs les plus nombreux sont avec leur propre cœur. Peut-être en parlent-ils néanmoins entre eux ? Ce n’est pas contradictoire avec le texte, et on peut fort bien envisager que la situation de « ceux qui sont autour de lui avec les Douze« , à savoir d’être à plusieurs, est, dans sa dimension collective, suggérée aux lecteurs. Mais une différence spécifique est montrée clairement : il y a ceux qui ont encore Jésus avec eux et peuvent approfondir avec lui, et la plupart qui n’ont que les autres ou leur propre cœur. Marc nous montre que l’enseignement de Jésus se déroule toujours en deux temps, un premier temps d’écoute, et un deuxième temps d’approfondissement ou d’appropriation par le dialogue. Et ce dialogue peut être avec soi-même, avec d’autres ou avec Jésus lui-même. Et peut-être que ce qui est suggéré, c’est que, quel que soit le partenaire du dialogue, c’est toujours Jésus qui parle au cœur, c’est avec lui que ce temps d’approfondissement est un bien une suite de son enseignement.

Et Marc fait entendre au lecteur ce que, dans ce dialogue, Jésus dit en substance. « A vous le mystère est donné du royaume du dieu. » J’ai repris strictement l’ordre des mots en grec, parce qu’il me semble insister sur « le mystère » qui est donné. Mais en tout premier, sur les destinataires : « à vous » qui revenez sur ce que vous avez entendu. Entendre la comparaison des semailles, et peut-être toutes les comparaisons (Marc va en rapporter d’autres), ne suffit pas pour accéder au but recherché : mais « à vous » qui revenez sur ce que vous avez entendu, qui cherchez ce que cela signifie, quelque chose « est donné« , une gratuité est faite, un cadeau.

Ce cadeau est « le mystère » : voilà un mot inhabituel. De soi, il désigne une chose secrète, avec souvent une dimension religieuse : dans plusieurs cultes des religions traditionnelles de cette époque, il y a des moments et des pratiques qui sont réservés aux seuls initiés. C’est une pratique dont on voit qu’elle est clivante : inclusive pour certains, exclusive pour d’autres. Et c’est bien ce qui se passe dans notre texte : il y a un « à vous« , mais dans un instant, nous allons voir surgir, en contraposition, « à eux« , ou « à ces autres« . Ce mot de « mystère » intervient déjà dans le Livre de Daniel : le prophète est l’objet de révélation exclusives, il a accès à des secrets qui ne sont que pour lui seul, qui ne sont pas adjoints à ce qu’il a mission de faire connaître de la part du dieu aux autres, et notamment (puisque c’est la situation décrite du prophète) aux autorités de Babylone qui tiennent le peuple du dieu en exil.

Alors il me semble que l’usage par Marc de ce vocabulaire revêt une double dimension, en référence à ce précédent-là : d’une part, ceux qui dialoguent avec Jésus (quelque en soit le moyen ou l’interlocuteur grâce auquel cela se fait) reçoivent en partage ses propres secrets, la révélation exclusive de ce que lui-même connaît : ils partagent avec lui sa propre connaissance. D’autre part -et cela rejoint la mission profonde de Jésus que dès le début Marc nous a décrite-, cela leur est révélé, donné en partage, alors même qu’ils sont le peuple en exil et qui cherche à revenir. Ce qui est donné dans ce dialogue intérieur d’approfondissement des paraboles, c’est justement ce qui nourrit la marche de retour vers le dieu, c’est le « mystère du royaume du dieu« , c’est la marche même pour aller à sa rencontre, une marche qui fait déjà parcourir ses domaines. Décidément, nous avons bien raison de chercher à méditer la parole !

Et que se passe-t-il pour les autres ? « aux autres en revanche au dehors en paraboles toutes les choses adviennent… » Ce [éxoo], « au dehors » est capital. On pense immédiatement à la scène qui a précédé de peu, de la mère de Jésus et d’autres de sa famille qui l’attendent « au dehors » quand des auditeurs attentifs l’entourent à l’intérieur, dans la maison. Et ceux-là sont sa vraie famille, pourvu qu’ils fassent aussi ce qu’ils entendent. Ici de nouveau, au dehors ces autres, à savoir ceux qui ne prennent pas le temps de la méditation dialoguée, de la réflexion et de l’approfondissement, au dehors ils demeurent de ces domaines du dieu pourtant ouverts, au dehors leurs apparaissent ces paraboles. Rien de la parole ne pénètre vraiment, et eux-mêmes ne pénètrent pas non plus dans ce qui leur est pourtant offert. Ainsi, les « autres » ne sont pas ceux qui ont désormais quitté le bord de mer d’où ils ont entendu Jésus enseigner depuis la barque, mais bien ceux qui n’emportent pas la parole pour qu’elle devienne enseignement, qui n’entrent pas dans la « maison » qu’elle construit.

Le pourquoi ? »… afin que quand ils regardent, ils regardent et ne voient pas, que quand ils entendent, ils entendent et ne fassent pas le rapprochement, afin que jamais ils ne se convertissent et il leur serait pardonné. » Il y a ici, sous-jacente, une citation du prophète Isaïe (Is.6,8-13), où sa mission est présentée comme une dénonciation : le prophète dira ce que le dieu lui demande de dire, mais il ne sera pas cru et ses paroles seront autant de preuves à charge contre ceux qui ne se seront pas convertis. En mettant ces mots dans la bouche de Jésus, Marc fait de lui aussi un prophète, et laisse entrevoir aussi son « destin », à savoir que certains ne vont pas croire, vont rester « en dehors » du royaume auquel il donne accès en ne faisant pas le pas qui leur est demandé. Ce faisant, ils n’entreront pas non plus dans le pardon offert.

C’est le paradoxe de ce parler par paraboles, par comparaisons. Si l’on « fait le rapprochement » ([sunièmi] signifie mettre aux prises, mais par là signifie aussi rapprocher par la pensée et donc se rendre compte ou s’apercevoir) entre la comparaison et la vie, ou divers aspects de sa vie, on est éclairé et les paraboles deviennent un chemin de lumière. Mais si l’on ne fait pas ce rapprochement, elles restent hermétique ; or cet hermétisme même condamne qui en est le sujet, car il est la preuve à charge du refus d’intégrer cette parole, de la méditer et d’y réfléchir, de rentrer en dialogue avec elle par le dialogue avec soi-même ou avec d’autres et, à travers cela, avec Jésus lui-même. La manière d’enseigner de Jésus est tout à la fois ouverte à tous, accessible à tous, mais aussi discriminante. Mais cette discrimination ne tient pas à une adresse a priori faite à certains et non à d’autres, elle tient tout entière à ce que l’auditeur en fait, suivant qu’il la prolonge par un dialogue intérieur ou non.

Semailles (Mc.4,3b-9)

Voici que le semeur sortit pour semer. Comme il semait, du grain est tombé au bord du chemin ; les oiseaux sont venus et ils ont tout mangé. Du grain est tombé aussi sur du sol pierreux, où il n’avait pas beaucoup de terre ; il a levé aussitôt, parce que la terre était peu profonde ; et lorsque le soleil s’est levé, ce grain a brûlé et, faute de racines, il a séché. Du grain est tombé aussi dans les ronces, les ronces ont poussé, l’ont étouffé, et il n’a pas donné de fruit. Mais d’autres grains sont tombés dans la bonne terre ; ils ont donné du fruit en poussant et en se développant, et ils ont produit trente, soixante, cent, pour un. » Et Jésus disait : « Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! »

Marc nous fait maintenant entendre Jésus enseignant, avec cette nouvelle méthode de la comparaison frappante, facile à mémoriser et donc à réfléchir après coup, à part soi. La première de ces paraboles est une des plus célèbres, celle dite « du semeur »: « Voici : celui qui sème est sorti semer. » C’est la situation : le coup de projecteur est donné pour commencer sur une action, celle de sortir (l’ordre des mots en grec donne littéralement « Voici [qu’] est sorti le semeur semer« ). Ainsi, notre personnage ne fait pas que semer, mais il est d’abord sorti. Cet incipit met l’accent sur ce qu’il a quitté, sur le fait qu’il s’agit pour lui d’un changement, d’une nouveauté. Mais nous ne saurons rien de ce qu’il a quitté, de son identité ; nous ne connaissons de notre personnage que son activité, semer. Cette activité est si importante qu’elle transfère son nom au personnage qui l’accomplit. Du reste, il ne sera plus du tout question du personnage dans la suite de la comparaison, il ne sera question que de l’activité de semailles. On aurait sans doute mieux fait de nommer cette parabole « la parabole des semailles » !

« Et il arrive comme il sème que quelque chose en est tombé près du chemin, et sont venus les oiseaux et l’ont englouti. » Littéralement, « et il arrive dans le semer… » : c’est bien l’activité qui continue. Le geste ou l’acte de semer est un acte large, un geste généreux, raison pour laquelle du grain tombe en des lieux si divers. Le mot « grain » n’est pas employé dans la parabole rapportée par Marc, c’est un déterminant seul, qui fait ici office de pronom, et dont je ne voie pas qu’il puisse se rapporter à autre chose qu’à cet infinitif substantivé, le « semer« . C’est « quelque chose du semer » qui tombe : la comparaison ne raconte pas en quoi consiste ce qui est semé, mais plutôt en quoi consiste l’acte de semer. Cela « tombe« , et le mot va revenir quatre fois, il inaugure chaque étape. [piptoo], en grec, signifie faire une chute, se jeter, mais aussi selon les contextes tomber mort, faire une faute, en arriver à… Il peut aussi signifier arriver avec l’idée du sort (ce qui tombe bien, ou mal), et finalement on l’utilise plutôt, comme on le fait en français, dans toutes sortes d’expressions. Ici, on a l’idée de la chute, on a celle d’un certain hasard, et puis on a aussi un peu l’idée de la mort puisque ce qui tombe en terre aux semailles est destiné à mourir pour donner naissance. Dans le cas où ce qui est semé tombe proche du chemin, en bordure de champ, là où les passages sont fréquents et par conséquent la terre tassée, il ne peut s’enfoncer dans la terre mais reste visible, attire l’œil des oiseaux et se trouve « dévoré » : le verbe, avec son préverbe [kata-], évoque une autre chute mais cette fois dans un estomac. Ce qui est semé peut disparaître entièrement après un temps relativement bref, en étant ôté du lieu où il est tombé, et c’est une certaine dureté du sol qui en est la cause, dureté qui est liée aux nombreux passages, à la fréquentation plus ou moins prononcée des lieux.

C’est là un premier cas. En voici un deuxième : « Et d’autre en est tombé sur le pierreux où il n’y a pas beaucoup de terre, et aussitôt il a levé du fait de n’avoir pas de terre profonde : et quand s’est levé le soleil il a été consumé et du fait de ne pas avoir de racine il s’est desséché. » Le champ a en sa bordure des chemins (ou au moins un), mais il a aussi des zones plus ou moins empierrées. Et là, la terre est moins apte, elle est mêlée d’éléments denses et impénétrables au grain ; mais ce qui est surtout décrit, c’est une levée rapide, constituant une apparence trompeuse. Plus d’un pourrait croire que cette zone du champ est particulièrement fertile mais il n’en est rien, et la rapidité de levée vient justement du fait qu’il n’y a pas de temps de descente de ce qui est semé plus en profondeur dans le sol. La germination est rapide mais elle se fait quasiment en surface, de sorte que le soleil, loin d’être bénéfique, va au contraire brûler et dessécher. C’est la réserve d’eau qui manque : elle, se trouve plus en profondeur, là où ce qui est semé n’atteint pas. Autrement dit, si ce qui est semé lève rapidement, ce n’est pas bon signe : il faut au contraire du temps pour que, outre être tombé, il descende encore, et qu’il descende à la rencontre de l’eau et de l’humidité dont il a besoin pour vivre et survivre, pour que le soleil ne soit pas destructeur mais bénéfique.

« Et d’autre est tombé dans les épines, et les épines sont montées et l’ont étouffé, et il n’a pas donné de fruit. » Voici maintenant un troisième cas : le lieu où tombe ce qui est semé est propice à la vie, contrairement aux deux précédents, mais il est déjà occupé, et occupé par des plantes épineuses. Celles-ci sont en général assez denses et foisonnantes, et elles étouffent toute autre forme de végétation : c’est-à-dire que leur densité est telle que le soleil -au contraire du cas précédent- n’atteint pas suffisamment pour permettre la croissance. Il y a bien eu germination, mais la croissance ne peut se déployer. La plante n’en vient pas jusqu’à la floraison et la fructification. Opération blanche pour celui qui a semé. Et cela s’est produit à cause d’une prise de vitesse : les plantes épineuses ont poussé plus vite, de façon plus dense et abondante. Cette concurrence inégale a tout simplement empêché les semailles de croître à leur tour.

Dernier cas, enfin : « Et d’autres sont tombés dans la terre, la belle, et ont donné du fruit en montant et en grandissant et ont porté trente et soixante et cent. » C’est le cas le plus fréquent, il n’est que d’observer un champ de blé ou d’orge pour être ébloui par la profusion et l’abondance, c’est un spectacle magnifique ! Le texte le souligne discrètement, en mettant cette fois le sujet au pluriel, « d’autres » et non « d’autre » : et cette fois, tout le processus de germination, de croissance et de fructification est décrit, et même le résultat, variable, et lui aussi donné en ordre croissant, ce qui le fait apparaître comme de plus en plus admirable.

« Qui a oreilles pour entendre, entende !« , la conclusion… qui n’en est pas une. Elle rejoint l’injonction préliminaire et générale que nous avons commenté la dernière fois. La comparaison qui vient d’être faite, facile à retenir, appelle maintenant la méditation. Mais remarquons qu’elle a été donnée sans aucune indication de ce à quoi elle servait de comparaison, on sait juste que ç’en est une. Elle s’est centrée sur un processus, celui des semailles, et sur son acte même. Et elle a détaillé quatre cas différents aboutissant à quatre résultats différents. Ce faisant, sont apparues bien des conditions pour que le « semer » aboutisse à une fructification, gage de récolte (mais il n’a pas été question encore de récolte) : ces conditions sont toutes liées au sol.

Soyons plus précis, et plus large, à la fois : l’acte de semer est mis en rapport avec l’acte de recevoir. Le « semer » est large, généreux, ample ; il n’est pas regardant, il est sans condition, il embrasse tout le champ y compris même ce qui est à son bord, voire au-delà du bord. En regard de cela, le « recevoir » se révèle lui aussi comme un processus : il doit permettre à ce qui est semé d’entrer en profondeur dans le sol, à la rencontre de l’eau qui lui est nécessaire, en sorte de pouvoir aussi bénéficier du soleil. Il bénéficiera du soleil d’une part si le lieu où il est reçu est dégagé d’autres germes qui seraient plus forts et plus rapides, d’autre part s’il peut être suffisamment humidifié pour ne pas se dessécher de sa chaleur. Beaucoup de lumière, mais une chaleur tempérée par l’humidité fraîche des profondeurs du sol. Or pour rentrer en profondeur dans le sol, ce sol ne doit pas être parcouru habituellement, comme le sont les chemins : faute de quoi, ce qui est semé ne commence même pas le processus de pénétration, empêché par la dureté, mais tombe au contraire dans ce qui le dévore (ce qui est le transformer en soi, l’assimiler) et n’en laisse rien.

Peut-être que la comparaison, sans objet énoncé, est justement celle-là : la comparaison entre l’absence de condition, la gratuité absolue du « semer », et les nombreuses conditions pour que sa générosité soit fructueuse. Mais peut-être aussi que la méditation, l’écoute, à laquelle nous sommes invités, ne ferme pas la porte à d’autres pistes et nous invite à chercher ce qui dans notre vie, personnelle ou collective, ressemble à ce processus : la manière plus ou moins gratuite et généreuse avec laquelle nous donnons (vie privée, familiale, amicale, professionnelle, associative, …), mais aussi ce qu’on nous donne et la manière dont nous recevons, à quelle profondeur, etc. Il me semble qu’il y a là matière à méditer bien des aspects de notre vie.

Je voudrais ajouter encore une remarque : dans le processus décrit, dans notre comparaison, il y a bien des choses qui tombent : ce qui est semé, bien sûr. Mais ce n’est pas tout : il y a encore l’eau, qui tombe du ciel d’une manière ou d’une autre, puis suit une pente pour se répandre : il est vrai aussi que l’humide « remonte », ce qui est bien étonnant quand on y pense… Mais il y a aussi la lumière et la chaleur du soleil, qui tombent elles aussi. Et avec cela, nous avons tout l’essentiel de ce qui permet à ce qui est semé de germer, croître et porter fruit. Vu ainsi, la condition générale attendue du sol est surtout de permettre à tous ces dons gratuits et généreux d’œuvrer, que ce soit par l’action du semeur ou dans la gratuite générosité de la planète. La bonne condition du sol consiste finalement à se rendre « transparent » ou traversable par l’ensemble des dons généreux qu’il reçoit d’en haut ou de ses profondeurs.

Ecouter (Mc.4,1-3a)

Jésus se mit de nouveau à enseigner au bord de la mer de Galilée. Une foule très nombreuse se rassembla auprès de lui, si bien qu’il monta dans une barque où il s’assit. Il était sur la mer, et toute la foule était près de la mer, sur le rivage. Il leur enseignait beaucoup de choses en paraboles, et dans son enseignement il leur disait : « Écoutez ! … »

« Et de nouveau il commença à enseigner au bord de la mer ; … » Il semble que Marc franchisse ici une nouvelle étape dans son ouvrage. Il nous a montré en introduction les grandes lignes de son projet, le sens qu’il mettait à la mission de Jésus. Puis il nous a présenté son personnage en un premier chapitre, suivi d’un deuxième où il nous a fait voir la situation concrète dans laquelle Jésus exerce sa mission, entre oppositions, pressions et incompréhensions, et aussi les moyens pris par Jésus pour maintenir sa mission dans les bons cadres. Or Marc nous ramène maintenant au bord de la mer, là où Jésus avait commencé, puis recommencé. Il le fait consciemment, avec un « de nouveau » significatif.

Et ce à quoi Marc s’intéresse maintenant, c’est précisément à l’enseignement de Jésus. Le verbe grec [didaskéïn] que nous trouvons ici, a déjà été utilisé par Marc pour ce que Jésus fait dans la synagogue de Capharnaüm, ou avec les foules au bord de la mer après la guérison du paralysé passé par le toit -et il nous a d’ailleurs donné deux exemples de cet « enseignement » à travers trois micro-paraboles. A noter que « enseigner » ne fait pas partie de ce à quoi sont associés les Douze ! Et que veut dire ce mot ? Il signifie enseigner, instruire, aussi bien un savoir qu’une pratique ; il peut aussi signifier expliquer. Dans tous les cas, ce verbe engage un processus dans la durée, avec une idée de progression. Et l’on comprend bien que Marc s’attache maintenant à cet aspect du ministère de Jésus, quand il vient de nous décrire, en concluant le chapitre précédent, une « foule » assise autour de Jésus à l’écouter. Il était tout naturel de nous faire approcher et écouter nous aussi ce qu’il leur dit…

« Et se rassembla devant lui une foule nombreuse, au point qu’il monta dans une barque et s’assit en mer, et toute la foule était devant la mer, sur la terre [ferme]. » Le phénomène déjà noté se reproduit : foule nombreuse, et par conséquent dangereuse, et aussi le moyen de lui échapper. Mais cette fois, une autre nuance se dessine, du fait de la répétition de « devant » : la « foule nombreuse » se rassemble « devant lui » , mais une fois faite la manœuvre, elle se rassemble « devant la mer« . Jésus n’a pas échappé à la foule, il s’est juste mis en sécurité, mais aussi en situation de lui parler. L’eau sera un (excellent) porte-voix. Autre évolution, alors que dans l’épisode précédent il était au milieu (sans que sa posture soit précisée) et la foule assise autour de lui, c’est maintenant lui qui est assis et la foule devant (sans que sa posture à elle soit précisée). Marc lui donne la posture classique du maître.

« Et il les enseignait en paraboles de nombreuses choses,… » Les fameuses « paraboles« , ou comparaisons sont la forme, le style de son enseignement. Et ce que Marc dit, c’est que ce choix permet un enseignement riche, il permet d’enseigner beaucoup de choses en peu de mots. C’est donc que ces comparaisons sont destinées à être approfondies, nous en sommes déjà prévenus : et pour ce faire, il va falloir qu’elles soient aisées à mémoriser, au moins pour des personnes qui ont l’habitude d’écouter et dont la culture est avant tout orale -et la mémoire par conséquent entraînée. C’est là un choix qui montre de la part de Jésus, là encore, une attention à ne pas surjouer sa présence. Il donne l’enseignement certes, et il est le seul à le donner (les Douze ont mission, en « étant avec lui« , de « clamer » et « chasser les démons« , mais pas d’enseigner), mais il le donne de telle sorte que chacun le possède, que chacun peut repartir avec et se « repasser le podcast » dans sa mémoire, de manière totalement autonome et à volonté. Il a trouvé un moyen pour que sa parole habite en chacun sans qu’il ait besoin d’être lui-même physiquement présent. C’est d’une chasteté admirable ! Comme on est loin des charmeurs et manipulateurs !

« …et il leur disait dans son enseignement : écoutez ! » Marc, avant de nous donner plusieurs paraboles, nous en fait comme un résumé. Le cœur du message tient en un mot, [akouété], écoutez. [akouoo], c’est d’abord entendre, c’est-à-dire s’ouvrir à une relation qui s’offre, et ce par le sens de l’ouïe, qui est avec la vue celui des sens qui engage déjà dans la distance. Mais précisément, l’ouïe ne suppose pas la vue, il peut nouer une relation dans l’invisible. Il met moins en œuvre l’imaginaire (un peu tout de même, quand c’est une voix humaine, avec le ton ou le timbre de la voix), mais met très vite en œuvre la pensée, la réflexion. Le verbe signifie aussi être auditeur de…, suivre les leçons de… ou être disciple. Et par là il signifie aussi apprendre, comprendre, toutes nuances qui font entrer en correspondance avec un enseignement, et sont donc ici particulièrement adaptées. Lui va enseigner, mais les auditeurs ne sont pas laissés dans la passivité, leur attitude est active. Le verbe signifie encore prêter l’oreille et obéir : nous voyons là surgir l’attention, capitale, et aussi le prolongement au-delà de l’instant présent. Ce qui va être entendu n’est pas fait pour disparaître et s’évanouir, mais pour engendrer des conséquences dans la vie de chacun, individuelle ou collective. L’injonction dessine donc toute une attitude de disciple, avec de nombreuses nuances sur lesquelles chacun peut réfléchir pour s’examiner.

Notons que cette injonction, « écoutez !« , est donnée dans l’absolu, sans complément. Il ne dit pas qui, il ne dit pas quoi. Il me semble que c’est tout-à-fait intentionnel, et sans doute pas une simple élipse. Bien sûr, on comprend dans la circonstance qu’il s’agit d’écouter Jésus et ce qu’il va dire. Bien sûr, on comprend qu’il s’agit d’entrer en relation avec lui et son enseignement, de fixer son attention, de mettre en œuvre son intelligence à partir de ce qu’il dit, de se préparer à en faire quelque chose dans sa vie. Mais il me semble aussi, en donnant cette injonction dans l’absolu, que Marc invite à cette attitude d’écoute du disciple de manière beaucoup plus large : il écrit quand Jésus n’est plus physiquement ni visible ni audible. Et peut-être que l’attitude du disciple est cette écoute constante, à travers toute rencontre, tout évènement. Il cherche ce que Jésus dit et enseigne dans toutes les circonstances. Et tout peut être vecteur de sa parole et de son enseignement.

Un dernier mot pour finir, sur l’attention. Je ne résiste pas à citer ce que dit la philosophe Simone Weil à ce sujet, comment elle la définit. Il me semble que cela peut nous aider dans cette attitude sans doute attendue du disciple en toutes circonstances, dans la recherche de la parole : « L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet, à maintenir en soi-même à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu’on est forcé d’utiliser. La pensée doit être, à toutes les pensées particulières et déjà formées, comme un homme sur une montagne qui, regardant devant lui, aperçoit en même temps sous lui, mais sans les regarder, beaucoup de forêts et de plaines. Et surtout, la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va y pénétrer. » (Simone Weil, Réflexions sur le bon usage des études scolaires…, 92-93)

Le peuple de ceux qui le cherchent (Mc.3, 31-35)

31 Alors arrivent sa mère et ses frères. Restant au-dehors, ils le font appeler. 32 Une foule était assise autour de lui ; et on lui dit : « Voici que ta mère et tes frères sont là dehors : ils te cherchent. » 33 Mais il leur répond : « Qui est ma mère ? qui sont mes frères ? » 34 Et parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. 35 Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère. »

Et voici maintenant un épisode qui fait écho à l’avant-dernier, et qui forme avec lui comme une sorte d’écrin autour du dernier que nous avons lu. Dans les deux, il est question de la famille de Jésus : on se souvient que dans le premier, c’était une des deux hypothèses d’interprétation, que des membres de sa famille viennent le chercher, peut-être depuis Nazareth, pour le « protéger » bien malgré lui.

« Et vient sa mère, et aussi ses frères, et debout à l’extérieur ils envoient l’appeler. » Voici qu’arrive sa mère : Marc la mentionne ici pour la première fois, et c’est d’abord d’elle qu’il s’agit, car le verbe est au singulier. Les frères sont ajoutés, comme un surcroît. C’est un mot plus générique dans cette culture que dans la nôtre, mais il s’agit bien d’autres membres de la famille. Ils viennent sans doute en renfort de la mère qui, nommée en premier, est à la tête de la « délégation ». Le fait qu’elle ait pris avec elle d’autres membres de la famille, frères, oncles ou cousins, montre une intention de faire nombre et peut-être de créer une contrainte, de se montrer fort. Le reste de la scène renforce d’ailleurs cette impression : tous se tiennent debout, comme des gens qui n’ont pas l’intention de rester, qui sont là pour s’en aller. Ils n’entrent d’ailleurs pas dans la maison, manifestant clairement qu’ils ne comptent pas profiter de l’hospitalité qu’on leur offrirait sûrement, ils ne sont pas venus pour une visite de courtoisie, pour savoir de Jésus comment il va et « comment ça se passe ». Non, ils l’envoient appeler, il doit sortir et répondre à une convocation.

Tout se passe comme si, en fait, la narration avait été précédemment interrompue et qu’elle reprenait ici. On aurait alors (premier temps) : les choses prennent une telle tournure que la famille de Jésus se déplace jusqu’à Capharnaüm, devant la maison de Simon et André, avec l’intention de se saisir de lui, et fait savoir ses intentions en s’approchant avec comme raison donnée : « il n’est plus lui-même », puis (deuxième temps) : ils arrivent devant la maison et le font appeler (et la suite qu’on va explorer). Insérer, au milieu d’un tel ensemble, le passage concernant la campagne de communication des scribes de retour de Jérusalem, fait ressortir la question du « slogan » : eux disent : « il a Béelzéboul », quand sa famille dit : « il n’est plus lui-même ». Les deux cas ne sont pas si éloignés. Et peut-être Marc suggère-t-il que la démonstration d’absurdité par Jésus, ainsi que l’avertissement donné, ne s’adresse pas qu’aux scribes, mais peut être mutatis mutandis appliqué aussi à sa famille de sang…

« Et une foule était assise autour de lui… » Le verbe [kathèmaï] signifie être assis, mais aussi demeurer, être établi : il fait contraste avec ceux qui restent debout, et montre vraiment deux groupes bien distincts dans leurs intentions. J’avoue ne pas voir très bien comment Marc fait pour faire tenir une foule dans la maison, mais il y a certainement chez lui le propos de former un autre trait de contraste entre les deux groupes, non seulement dans l’attitude (debout /assis) et par là dans le propos (partir / rester), mais aussi dans la proximité avec Jésus : à l’intérieur ou à l’extérieur, c’est-à-dire faisant partie de sa maison ou pas. Disons que la maison est « pleine comme un œuf » de gens décidés à rester avec lui et qui se sont centrés sur lui (ils sont autour) pour mieux l’écouter, c’est-à-dire exactement ce qu’il cherche depuis le début.

« Et on lui dit : … », ou « et ils lui dirent« . Qui ? Sans doute ceux que sa famille a envoyé l’appeler. Leur identité importe peu à Marc, il fait juste observer au passage que sa mère (et ceux avec elle) ne s’adresse pas à lui directement mais fait porter un message et une convocation. Le message : « Voici que ta mère, ainsi que tes frères, dehors, te cherchent« . Ils sont bien dehors. Et le sens de « ils te cherchent dehors » est multiple : ils ne sont pas au bon endroit et le cherchent où il n’est pas, ou bien ils n’entrent pas auprès de lui, ou bien encore ils cherchent sans intériorité… Le verbe [dètéoo] signifie bien chercher, mais bien avec l’idée de l’aboutissement : chercher à rencontrer, chercher à connaître, chercher à obtenir, et même regretter l’absence de … Ils n’obtiennent pas ce qu’ils désirent, ils restent dans un processus inabouti, inachevé. Le messager ne fait qu’énoncer ce constat. Il s’agit bien sûr d’une prière muette : fais ce qu’il faut pour qu’ils ne restent pas en cet état, viens au devant d’eux. Mais la formulation retenue sonne comme un aveu. On ne peut pas chercher Jésus en restant dehors, ni avec l’intention de partir.

« Et il leur répondit, disant : « qui est ma mère -et mes frères- ? » L’interrogation est radicale. Mère, frère, sont des noms de relation, des noms qui ne font que nommer une relation. Le verbe est toujours au singulier, la question porte donc avant tout sur la mère, et sur les frères par voie de conséquence, ils viennent vraiment en surplus. Il est vrai qu’en interrogeant ainsi, Jésus fait voir le mot qui fait levier dans le message précédent : en identifiant une personne comme mère, on induit aussi un certain nombre d’obligations, une charge (affective, juridique) dans la relation qui crée des priorités. En répondant ainsi, il me semble que c’est cela que Jésus interroge, il ne se demande pas s’il est bien le fils de cette personne. Il demande plutôt quelles relations sont à son avis prioritaires. Nous remarquons au passage l’approche plutôt négative par Marc de la mère de Jésus, nous ne sommes pas habitués à un tel regard posé : mais c’est celui de Marc, et il fait partie comme tel des témoignages fondateurs.

« Et jetant un regard circulaire sur ceux assis en foule autour de lui, il dit : voici ma mère et mes frères. Celui-là, s’il fait la volonté du dieu, celui-là est mon frère et ma sœur et ma mère. » Le regard de Jésus parcourt la foule exactement comme elle a été décrite, et Marc se répète. C’est dire si cette situation illustre ce que Jésus cherche et ce que Marc veut dire. Ils sont ensemble, ils sont avec lui, ils y sont pour rester, ils demeurent avec lui (puisqu’il sont dans la maison), ils écoutent, et c’est sa parole qui est leur centre. Et c’est là que va sa priorité, là que vont ses affections et ses attentions par-delà toute autre relation au monde. Remarquons aussi, puisque les noms désignent des relations et engagent donc chacun des deux termes de celle-ci, que Jésus ne se situe lui-même pas autrement avec les foules attentives que comme un frère, voire un fils. Jamais il ne se fait père. Cela est très original, et devrait nous frapper encore. C’est lui qui énonce la parole du dieu, pour autant il n’est pas dans une relation de supériorité, mais d’égalité voire d’infériorité !

Et qui déclare-t-il être dans cette relation privilégiée avec lui ? « Celui-là« , c’est-à-dire un de ceux qui sont assis autour de lui à écouter la parole qui n’est pas de lui. Mais cela ne suffit pas, il y a aussi une condition, énoncée comme telle en grec : « …s’il fait la volonté du dieu« . Ce qui laisse entendre déjà qu’écouter la parole va bien au-delà d’une attention réceptrice, mais va jusqu’à une pratique opératoire. Une fois entendue la volonté du dieu à travers la parole que porte Jésus, il faut encore la faire, la vivre, la mettre en application, l’incarner dans sa vie. Et là, on est de la vraie famille de Jésus, c’est-à-dire de ses proches, de ceux auxquels il donne sa priorité, de ceux qui peut-être mettent ont un vrai « pouvoir » sur lui, en tous cas peuvent lui demander quelque chose avec une chance d’être entendus.

Finalement, alors qu’une nouvelle situation s’est développée et que nombreux sont ceux qui ne sont pas des « aides » pour lui, Jésus trouve enfin et désigne ceux qu’il cherche, ceux qui cherchent en vérité -ce peuple qui cherche à revenir vers son dieu : ceux qui ont assez soif de la parole de dieu pour se tenir avec Jésus où il est, avec la perspective de mettre en application ce qu’ils auront entendu.

Une campagne de communication (Mc.3, 22-30)

22 Les scribes, qui étaient descendus de Jérusalem, disaient : « Il est possédé par Béelzéboul ; c’est par le chef des démons qu’il expulse les démons. » 23 Les appelant près de lui, Jésus leur dit en parabole : « Comment Satan peut-il expulser Satan ? 24 Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut pas tenir. 25 Si les gens d’une même maison se divisent entre eux, ces gens ne pourront pas tenir. 26 Si Satan s’est dressé contre lui-même, s’il est divisé, il ne peut pas tenir ; c’en est fini de lui. 27 Mais personne ne peut entrer dans la maison d’un homme fort et piller ses biens, s’il ne l’a d’abord ligoté. Alors seulement il pillera sa maison. 28 Amen, je vous le dis : Tout sera pardonné aux enfants des hommes : leurs péchés et les blasphèmes qu’ils auront proférés. 29 Mais si quelqu’un blasphème contre l’Esprit Saint, il n’aura jamais de pardon. Il est coupable d’un péché pour toujours. » 30 Jésus parla ainsi parce qu’ils avaient dit : « Il est possédé par un esprit impur. »

Voici un nouvel épisode, dont le récit est un peu long. Il paraît s’inscrire dans la suite de la première menace, celle de la prise de contact des Pharisiens avec leurs opposants Hérodiens : « Et les scribes, ceux qui descendaient de Jérusalem, disaient : « Il a Béelzéboul » et « Il chasse les démons par le chef des démons. » Les scribes, on s’en souvient, ont été présentés par Marc comme un des groupes des Pharisiens. Il me semble que le sous-entendu, c’est qu’après s’être concertés avec les Hérodiens (à Jérusalem, forcément) au sujet de Jésus pour le « détruire« , c’est-à-dire pour faire cesser son activité et son influence, ils reviennent et commencent à mettre en œuvre un plan construit et concerté. Et ce qui apparaît, c’est une campagne de dénigrement, menée par des personnes qui font autorité.

Quelle est cette campagne de communication ? Elle est résumée par Marc en deux slogans choc. Le premier, « Il a Béelzéboul ». Il s’agit d’une accusation de possession. Accusation d’autant plus remarquable que, jusqu’à présent, Marc a soigneusement évité, pour aucune des personnes rencontrées (et éventuellement délivrées) par Jésus, de prendre les choses sous ce registre de la possession. Etre « possédé » signifie qu’une autre puissance vous a investi et vous manipule, que c’est en fait un autre qui agit en vous, et en général pour le mal. Pour prendre une comparaison informatique, c’est comme une prise de contrôle à distance de l’ordinateur : on croit que c’est le sien et qu’il fait ce qu’on veut, alors qu’en réalité il fait tout autre chose, en notre nom et sous notre responsabilité. Le nom Béelzéboul (qui donnera notre « Belzébuth ») est toutefois étonnant, car il n’apparaît pas dans la littérature juive ancienne ! Il serait un détournement du « Baal » des Cananéens, qu’on aurait déformé par dérision, pour en faire littéralement le « baal du fumier« . Il est tout de même piquant de constater que les spécialistes des écrits sacrés utilisent un nom qui ne s’y trouve pas ! Il y a peut-être bien là une malice de l’évangéliste, une sorte de clin d’œil.

Le deuxième slogan choc pour la campagne de communication contre Jésus est « Il chasse les démons par le chef des démons. » On voit qu’habilement, les scribes des Pharisiens ne cherchent pas à nier ce que tout le monde voit, à savoir que Jésus agit par sa parole contre ce qui oppresse les gens dans leur vie quotidienne. Le mot de [daïmoon] détourne pour signifier une puissance mauvaise un mot grec qui désigne classiquement une puissance certes supra-humaine, mais non nécessairement malveillante. Qu’importe ici : l’accusation jette le doute sur la puissance en vertu de laquelle il fait ce qu’il fait. On cherche à faire croire aux gens que si, comme ils disent, « même les démons lui obéissent« , c’est parce qu’il a l’autorité de leur chef. En d’autres termes, loin d’être délivrés, les gens sont encore plus sous l’emprise des puissance mauvaises avec Jésus. Ces deux slogans, avancés qu’ils sont par des personnes qui sont des autorités religieuses, peuvent être assez impressionnants. D’autant que Jésus, s’il a interrogé les Pharisiens sur l’usage qu’ils font de leur autorité, ne l’a pas formellement remise en cause.

Alors comment va-t-il réagir ? « Et il les appela auprès de lui, puis leur dit en paraboles : … » Le mot utilisé par Marc, [proskaléoo], est en tout point le même que celui utilisé auparavant pour les Douze : il « appelle auprès de lui » ceux qui le dénigrent. C’est une démarche qui peut surprendre : en général, à une campagne de communication on oppose plutôt une autre campagne de communication. Mais là il n’en est rien, il va leur parler en quelque sorte « seul à seul ». Il renonce donc à les affronter à distance, en public, mais choisit plutôt de s’expliquer avec eux. Il est vrai aussi qu’ils se rendent, manifestement, à cette invitation : ce qui est pour les observateurs un signe qui les met plutôt en contradiction avec leur propre message. S’il fait partie des « chefs des démons », ils devraient plutôt le fuir, en tous cas ne pas se rendre à son invitation. En tous cas, Marc met en scène un Jésus qui privilégie la parole et l’échange, et qui responsabilise ses interlocuteurs. Et qui, aussi, ne conteste toujours pas leur autorité.

Il leur parle, oui, mais [én parabolaïs], dans des paraboles. C’est la première fois que nous voyons cette expression chez Marc. Il s’agit à la base d’une comparaison, d’un rapprochement (ce n’est que par suite qu’il s’agit aussi, par exemple, d’un discours allégorique). Il me semble que procéder avec les scribes par rapprochement, c’est en quelque manière tâcher à adopter leur langage : car les traces que nous avons de leur mode d’interprétation des écritures montrent que celui -ci tient avant tout à des rapprochements. En rapprochant un passage d’un autre, ils essayent d’en tirer quelque lumière. Voyons donc de quoi Jésus va rapprocher la situation présente, ou leur message, afin qu’ils en soient éclairés.

Bernardino Luini, Le Christ parmi les docteurs (1515), Huile sur bois, National Gallery, Londres

Et il commence par une question : « Comment Satan peut-il expulser Satan ? » C’est une reprise directe de leur deuxième slogan choc, mais les [daïmona] sont devenus Satan, et l’archonte (le chef) des [daïmona] est également devenu Satan : afin de faire paraître absurde leur raisonnement, il a trouvé le même équivalent aux termes différents du slogan. C’est là le principal rapprochement : rapprocher chacun des termes du même nouveau terme. D’où jaillit la question : comment est-ce possible ?! Car à l’évidence, l’idée paraît absurde.

Et cette absurdité de l’assertion principale va être rapprochée de trois autres situations, toutes mises en parallèle par la même conclusion : « cela ne peut pas être tenu debout« . Quand on dit qu’une chose ne tient pas debout, cela veut dire qu’elle est absurde. Le verbe est néanmoins au passif, c’est-à-dire qu’on insiste sur le fait qu’aucun agent quel qu’il soit ne peut obtenir le résultat espéré. Quels sont les trois rapprochements ? Il s’agit d’abord d’un rapprochement avec le domaine politique : un royaume. Il s’agit ensuite d’un rapprochement avec la réalité domestique : une maisonnée. Il s’agit enfin d’un rapprochement avec le domaine spirituel : le satan.

Le rapprochement avec le domaine politique : « Et si un royaume est divisé en son sein, un tel royaume ne peut être tenu debout.  » Voilà un rapprochement qui doit parler spécialement aux scribes : l’histoire d’Israël, et donc l’écriture et notamment les prophètes, sont marqués par la division d’Israël, peu après le règne de David. Et les écritures attribuent en majorité cette division à l’infidélité (du peuple en général, du roi en particulier) : voilà la division dans le sein du royaume (l’infidélité à l’alliance) qui a eu pour conséquence la division de ce royaume en deux, celui du nord (Israël) et celui du sud (Juda). Commencer par le rapprochement politique ne peut que parler à ces scribes, car en fait, si Jésus leur fait peur, c’est pour une raison politique, parce qu’il rassemble désormais des foules. A leur avis, il est facteur de division : mais Jésus leur laisse entendre que le vrai facteur de division ne peut être que l’infidélité à l’alliance.

Le rapprochement avec le domaine domestique : «  »Et si une maison est divisée en son sein, une telle maison ne pourra être tenue debout « . [oïkia], c’est d’abord la maison où l’on habite, mais c’est aussi la maisonnée, et c’est par suite la famille (comme on parle de « la maison d’Autriche »). La formulation est la même que la précédente au mot près, avec cette petite différence que le  » ne peut » au présent est devenu un « ne pourra » au futur. C’est peut-être pour nos scribes une discrète allusion à des faits un peu antérieurs aux précédents : la révolte d’Absalon par exemple, division dans la maison même de David, qui a failli lui coûter son trône. Mais ce peut-être aussi un rappel fait à chacun pour sa propre famille : pour des gens qui ont soif de pouvoir, ou d’asseoir une place dans les allées du pouvoir, le spectre de la division dans la famille est un cauchemar, et c’est peut-être tout simplement là le sens de ce rapprochement. Chacun de ses interlocuteur sent bien ici à quel point la divison est néfaste.

Le rapprochement avec le domaine spirituel enfin, mais qui est plutôt un retour à l’assertion de départ, sous le mode d’une conclusion : « Et si le satan se dresse en son sein et est divisé, il ne peut être tenu debout, mais il est fini. » Les mots sont les mêmes, s’y ajoute l’idée de se dresser en son propre sein, l’idée de la révolte ou de la « guerre civile ». Et aussi l’idée de la fin. Par ces rapprochements, est bien démontrée l’absurdité que « Satan expulse Satan ». Le slogan choc répandu par les scribes des Pharisiens est en quelque sorte démonté devant eux -et, encore une fois, devant eux seulement !

La suite est moins évidente à comprendre. « Mais nul ne peut pénétrer dans la maison du fort puis piller ses équipements [militaires], si d’abord il n’entrave le fort, et alors il pillera sa maison. » Qui est ce « fort », nommé deux fois ? C’est ce qui rend la phrase quelque peu déroutante. Mais, si ce n’est pas clair, peut-être n’avons-nous après tout pas besoin de le savoir ? Il peut s’agir d’un énoncé général qui fait contraste (« mais« ) avec les situations précédemment évoquées. Il vient en effet d’être dit que la division interne garantit la chute d’un royaume ou d’une maison, et qu’elle ne va évidemment pas être recherchée par quiconque essaye au contraire d’assoir son pouvoir. Se pose la question alors : comment provoquer la chute d’une maison, ou d’un royaume « de l’extérieur » ? A cela, cette phrase répond : il faut d’abord entraver celui qui a pouvoir dans cette maison (ou ce royaume), pour pouvoir piller « sa maison » et « ses équipements« . Le mot « entraver« , c’est vraiment ligoter, charger de chaînes, emprisonner. Le sort que l’on réserve au général vaincu. De même, après la victoire, les anciens n’ont rien de plus pressé que de s’emparer des « dépouilles des vaincus », c’est-à-dire notamment de leurs équipements militaires, de leurs cuirasses : dans l’Iliade, on voit Hector prendre sur Patrocle les armes et la cuirasse après l’avoir tué, et on pourrait donner encore tant d’exemples.

Quel est donc le sens de notre assertion ? Il me semble que c’est une phrase de transition dans le discours de Jésus aux scribes. Après avoir montré l’évidente absurdité de leur deuxième slogan choc, il enchaîne sur le constat qu’ils font néanmoins, celui que des « démons » sont « chassés« . Et s’il est absurde de penser ou de dire que ce serait le « chef des démons » lui-même qui les chasserait, c’est donc qu’un autre entre de l’extérieur dans la maison ou le royaume de ce général en chef, et est en train de le vaincre pour bientôt s’emparer de tous ses domaines. Celui qui « chasse les démons« , comme disent les scribes, est forcément quelqu’un qui se montre vainqueur de leur chef.

Et Jésus en arrive ainsi à sa conclusion. « Amen je vous dis : on acquittera les fils des hommes de tout, les erreurs et les blasphèmes s’ils en ont lancés ; pour celui pourtant qui en a lancé contre l’esprit saint, il n’y aura pas d’acquittement dans l’éternité, mais il est accusé d’une erreur éternelle -parce qu’ils disaient : il a un esprit impur. » Marc s’oblige, pour conclure, d’expliquer lui-même la portée ou la raison de cette dernière sentence -car il s’agit bien d’une sentence, avec un vocabulaire judiciaire très présent. Et cette raison reprend globalement le premier slogan choc des scribes, l’accusant de possession. Ayant montré par l’absurde qu’il n’est pas possible que ce soit avec la puissance du chef des démons qu’il chasse les démons, mais qu’il est forcément un autre, extérieur à la maison des démons, il fait tomber aussi leur accusation de possession. Mais cette fois-ci, il y a un avertissement sans frais, qu’il leur adresse, je le rappelle, dans l’intimité d’une conversation entre lui et eux : persévérer dans leur affirmation serait commettre une erreur d’une autre nature, une erreur qui serait cette fois volontaire et délibérée. Puisqu’il est évident que ce n’est pas par un esprit démoniaque qu’il agit, il attend qu’ils ne lancent pas de parole impie à l’encontre de l’esprit dans lequel il agit.

On peut se demander pourquoi cette erreur serait éternelle : il me semble que c’est le nœud même de la fermeture volontaire du cœur. Refuser de reconnaître l’évidence quand elle vous a été montrée, c’est choisir de faire erreur délibérément. Dès lors, comment l’acquittement pourrait-il prendre effet, devant une faute sans repentance ? Quel juge acquitterait un prévenu qui manifeste une ferme intention de commettre la même faute pour laquelle il a été amené devant lui ? Au total, donc, dans cette nouvelle situation et face à ceux qui entament contre lui une campagne de communication qui est une campagne de dénigrement, Jésus fait le choix du dialogue : non pas d’un dialogue de négociation, mais où, hors de la pression de la foule, il leur montre l’absurdité de leurs slogans, mais aussi les conséquences pour eux s’ils y persévèrent. Il ne conteste pas l’autorité de ses adversaires, il voudrait manifestement qu’ils fassent d’autres choix dans l’exercice de leur autorité, leur montrant que l’absurdité manifeste de leur choix risque de leur faire perdre cette autorité aux yeux des hommes, mais aussi qu’ils prennent un risque spirituel énorme en ne changeant pas de posture. Même ses adversaires, il essaye de les faire changer.

Protéger (Mc.3, 20-21)

20 Alors Jésus revient à la maison, où de nouveau la foule se rassemble, si bien qu’il n’était même pas possible de manger. 21 Les gens de chez lui, l’apprenant, vinrent pour se saisir de lui, car ils affirmaient : « Il a perdu la tête. »

Marc continue de nous raconter, ou de nous exposer à travers un récit, comment Jésus s’adapte et réagit à la nouvelle situation, que je rappelle brièvement : suite à une guérison un jour de sabbat dans un synagogue, les Pharisiens ont pris contact avec leurs adversaires les Hérodiens afin de faire disparaître Jésus. Celui-ci s’est en conséquence « retiré » du milieu urbain et peuplé pour rester près de la mer. Mais ce sont des foules considérables qui se sont alors mises en marche, depuis toutes les directions (le grand sud, l’ouest, le nord), pour le voir, avec des dispositions peu en correspondance avec ses propres intentions : plutôt que de venir écouter sa parole, beaucoup veulent se délivrer de leurs maux en le touchant, et d’autres se prosternent devant lui avec ostentation, lui donnant des titres ambigus et l’idolâtrant plutôt, des titres qu’il n’a pas choisis. Ainsi, en plus du danger menaçant de la part des hommes au pouvoir, ceux qui se rassemblent autour de lui représentent eux aussi un danger. Celui-ci est double : celui de dénaturer sa mission, et celui, physique, de l’écraser. Les foules considérables que signale Marc par une expression assez lourde (« une multitude nombreuse« , « une nombreuse multitude) ne se contrôlent pas : aussi bien peuvent-elles, par un mouvement général d’enthousiasme ou de peur, conduire à l’étouffement ou à l’écrasement de bien des personnes, aussi bien communiquent-elles des uns aux autres des rumeurs, des pratiques, des attitudes, qui s’installent d’autant plus vite qu’elles produisent avec elles une impression majoritaire.

La première réaction de Jésus, on l’a vue dans le dernier passage, a été de se retirer dans un environnement géographique moins aisé, dans la montagne, et d’y constituer un groupe, les « Douze« , qui doit multiplier sa présence en même temps que mieux représenter avant tout sa mission et sa fonction plutôt que sa personnalité : une manière de répondre tant à l’afflux considérable de population qu’à l’ambiguïté de son approche. J’ai dit la semaine dernière que cette initiative de Jésus supposait de la part de ceux choisis pour être membre des »Douze » une vraie désappropriation. Je voudrais insister sur ce point plus que je ne l’ai fait : cette désappropriation est d’abord celle de Jésus.

Elle prend chez lui deux formes : d’une part, il ne résiste pas aux nouvelles conditions qui lui sont faites, il n’essaye pas de rentrer en discussion avec les Pharisiens et les Hérodiens, et il n’essaye pas non plus de contrôler les foules, mais cherche au contraire comment poursuivre sa mission dans les nouvelles conditions. D’autre part, il se désapproprie de sa mission en la confiant avec pleins pouvoirs à d’autres que lui. Il ne s’en défait pas, il en demeure porteur, mais il ne sera plus le seul à la porter. Ce n’est pas qu’elle soit désormais « portée par un collectif », car ce n’est pas collectivement qu’ils vont proclamer la parole ou chasser les démons : le principe d’unité de ces treize (douze plus Jésus) est l’identité de la mission ; mais elle est portée par chacun personnellement avec plein pouvoir. Jésus veut clairement détacher sa mission de sa personnalité : avec ces dispositions, on pourra le trouver dans chacun des treize de la même manière, et l’on cessera ainsi de le chercher en l’idolâtrant, de le chercher parce que c’est lui. Il veut qu’on cherche en lui la parole qu’il porte et la vie qu’il renouvelle (ou du moins ce qui délivre de ce qui fait obstacle à la vie). Mais la dépossession va pour lui plus loin encore, car en suscitant douze autres lui-même, il peut aussi bien susciter douze concurrents. Le risque est réel, si l’on y réfléchit un peu, et la suite va montrer à quel point Jésus reprend vite l’un ou l’autre de ces douze quand ils risquent de rentrer en concurrence.

J’ai voulu insister à nouveau sur ce point, parce qu’il me semble que notre époque regorge de « sauveurs », de personnes qui pensent être investies d’une mission spéciale et l’exercent d’une manière toute personnelle, rapportant tout à soi au nom d’un « charisme » qu’elles auraient, ce qui prête à tous les abus qu’hélas on connaît. C’est vrai dans l’Eglise, et c’est vrai aussi dans l’ensemble de la société. Savoir détacher les autres de soi, et notamment en confiant à d’autres et partageant avec d’autres nos responsabilités me paraît ici une leçon majeure. De même qu’accueillir une responsabilité donnée non pas comme un hommage rendu à ses propres capacités mais comme une invitation à une attitude d’appropriation humble et à entrer dans un partage de mission. Mais il est temps de revenir à notre passage d’aujourd’hui.

« Et il vient à la maison : … » La montagne n’était qu’un moment, un choix temporaire. Le temps du recul avant de se réinvestir, de revenir au contact. Pas question de rester dans un « splendide isolement », Jésus au contraire affronte le danger et les ambiguïtés de la situation. Il n’attend pas que les choses changent pour venir, il vient pour que les choses changent. Mais il vient « à la maison« , sans doute celle de Simon et André où l’hospitalité lui a été offerte et dont il a fait son point de chute. Dans le premier grand chapitre de Marc, on avait la séquence bord de mer – synagogue – maison ; dans ce nouveau grand chapitre, on a la séquence synagogue – bord de mer – montagne – maison. Comme si les choses reprenaient leur cours.

« … et la foule se rassemble à nouveau, au point qu’il ne leur était pas possible de manger aucune nourriture. » De nouveau, la foule. Les choses ont bien repris leur cours, là aussi. Dans le premier grand chapitre, à la maison, Jésus avait guéri la belle-mère de Pierre dans l’intimité familiale, et c’était le soir que la première foule s’était rassemblée. Maintenant c’est immédiat. Mais c’est au point « qu’il ne leur était pas possible de manger aucune nourriture. » Ce « leur » est bien un pluriel, il semble indiquer l’ensemble des habitants de la « maison » : ils sont tous perturbés dans leur vie quotidienne à cause de la foule, la gêne nouvelle qui atteint Jésus atteint aussi ceux avec qui il se trouve. Et cette gêne atteint des besoins vitaux, plus possible de prendre la moindre nourriture. Pourquoi ? Marc ne donne pas d’exemple des causes, il n’évoque que la conséquence, une parmi d’autres sans doute mais particulièrement illustrative de ce qu’entraîne désormais la présence constante de cette foule.

Que peut-il bien se passer ? J’imagine au-dehors des gens qui appellent : qui appellent Jésus, qui appellent ceux qui habitent là (car on connaît les habitants) afin qu’ils jouent sur lui de leur influence. J’imagine des sans-gênes qui entrent par la porte sans avoir été invités et qu’il faut reconduire, j’imagine des petits malins ou des resquilleurs qui entrent par une fenêtre (certains avaient bien descendu un paralysé par le toit !). J’imagine des cris mécontents parce qu’ils n’obtiennent pas ce qu’ils veulent, j’imagine des cris d’impatience parce qu’on ne s’occupe pas d’eux encore, j’imagine des cris de protestation à cause de bousculades, j’imagine le sentiment de siège qui envahit les habitants de la maison…. Plus moyen de sortir faire des courses, plus moyen de se poser simplement, plus moyen de se reposer.

« Et entendant, ceux qui étaient avec lui sortent se saisir de lui ; car ils disaient : il n’est plus lui-même ! » Ceux qui étaient avec lui, ce peuvent être tous ceux de la maison. Il me parait difficile de traduire « ceux de chez lui« , dans la mesure où il n’est pas chez lui, justement, mais chez Simon. Mais les [par’ aoutou] désignent souvent des proches au sens familial. On a donc deux sens possibles : soit que des personnes dans la maison sortent dans la foule (où sans doute il se trouve) pour le faire rentrer, soit que des membres de sa famille (dont Marc ne nous a jusqu’à présent pas dit un mot) sortent de chez eux et viennent, ayant entendu dire ce qui se passait autour de lui, pour le ramener chez eux, à Nazareth ou ailleurs. Je ne sais pas trancher. Et je ne sais pas si Marc veut que l’on tranche.

En revanche, le mot qu’il choisit pour parler de leur action est bien le verbe [kratéoo], qui signifie d’abord une action de force, une prise de pouvoir (c’est le mot qu’on retrouve dans autocratie, démocratie, ploutocratie, etc.). Ils contraignent et forcent Jésus à changer de lieu, alors que lui est venu là en toute conscience, comme les éléments précédents du texte nous permettent de le penser. C’est un nouveau degré atteint dans la nouvelle situation : Marc nous a d’abord donné à voir un Jésus qui fait ce qu’il veut et comme il veut, avec une liberté souveraine. Et là, les contraintes se multiplient, jusqu’à cette contrainte physique exercée par d’autres qui estiment en avoir le droit. Notons qu’il ne résiste pas non plus à cette contrainte-là !

La raison invoquée est « il n’est plus lui-même ! » En grec, cela tient en un seul mot, comme une raison lancée à la cantonade, en pleine foule, pour justifier son action. [éxéstè], du verbe [éxistémi], joint le préverbe [éx-] (hors de, en dehors de) au verbe [istémi], se dresser, se tenir debout, fixer. Il s’agit de s’écarter (de la route), de s’éloigner, de perdre la raison, d’être changé, de se déboîter… On voit l’idée de ne plus tenir sa place, de ne plus être soi-même, d’être rendu méconnaissable par des propos ou des attitudes. Marc a déjà utilisé ce verbe à propos des foules, justement, quand elles ont vu le paralysé se lever, prendre sa civière et rentrer chez lui : ils étaient tous « pas eux-mêmes et rendaient gloire à dieu… » Evidemment, dans ce cas-là, Marc suggérait que ce dont ils venaient d’être témoin opéraient chez eux un déplacement énorme, un vrai changement de repère. Mais ici, associé à un acte de puissance (en quoi consiste de se saisir de Jésus pour l’emmener), le propos est bien moins positif et laisse plutôt entendre que par sa faute, les choses prennent des proportions anormales et non souhaitables. C’est un reproche qui lui est fait sous couvert de fournir une excuse à son exfiltration -car c’est bien d’exfiltration qu’il s’agit.

Autrement dit, nous allons avec Marc plus avant dans la complexité de la situation concrète de Jésus dans son ministère, de tout ce qu’il doit affronter en même temps. Mais il me semble que cela nous fait aussi réfléchir sur le thème de « protéger« . Qu’il s’agisse en effet des personnes dans la maison ou de membres de sa famille, ceux qui viennent se saisir de Jésus le font certainement pour le « protéger » : constatant le danger que représentent désormais pour lui les foules, danger d’écrasement mais aussi danger pour sa survie biologique puisqu’il n’a même plus le temps de manger, ils viennent l’arracher à cette menace. Mais c’est en imposant leur force, en agissant en maître. Ce faisant, ils l’empêchent de force de faire à sa manière, consciente et délibérée, comme nous avons pu le constater déjà. Il se laisse faire, apparemment, mais cela fait apparaître l’ambiguïté qu’il y a aussi à vouloir « protéger » : on ne peut éviter à quelqu’un tous les dangers, toutes les menaces. En voulant éviter à Jésus une menace, ils en deviennent une autre, faisant obstacle à ce qu’il a décidé et à la nouvelle manière qu’il est en train de construire d’exercer sa mission. Et il en va ainsi dans toutes les « protections » que nous prétendons exercer : elles sont toujours un acte de puissance, et par là constituent une menace, que nous le voulions ou non.

Avertir, c’est-à-dire user de la parole, est tout différent : on ouvre une conscience, on fait part de la lumière que l’on a, qui n’est pas toute la lumière, mais la synthèse et la décision restent à celui à qui l’on parle, que l’on veut aider. Et peut-être que le risque de « protéger » est justement celui de ne pas laisser l’autre user au maximum de ses facultés avant tout : on protège un tout-petit dans la mesure où il ne se « rend pas compte », mais dès qu’il comprend, mieux vaut l’avertir, il se « protègera » bien mieux lui-même. Si tous les animaux ont une attitude de protection envers leur progéniture, elle s’exerce toujours dans le but d’assurer leur croissance. La conséquence est que plus la croissance s’opère, moins la protection doit être prégnante, jusqu’à l’effacement, car la vie est un risque quoi qu’on veuille. Et c’est bien notre dignité de prendre des risques, c’est vivre, tout simplement.

Douze : une présence et une action plurielle (Mc.3, 13-19)

13 Puis, il gravit la montagne, et il appela ceux qu’il voulait. Ils vinrent auprès de lui, 14 et il en institua douze pour qu’ils soient avec lui et pour les envoyer proclamer la Bonne Nouvelle 15 avec le pouvoir d’expulser les démons. 16 Donc, il établit les Douze : Pierre – c’est le nom qu’il donna à Simon –, 17 Jacques, fils de Zébédée, et Jean, le frère de Jacques – il leur donna le nom de « Boanerguès », c’est-à-dire : « Fils du tonnerre » –, 18 André, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Thomas, Jacques, fils d’Alphée, Thaddée, Simon le Zélote, 19 et Judas Iscariote, celui-là même qui le livra.

Nous avons vu la semaine dernière apparaître une nouvelle situation pleine d’ambigüités : Jésus est désormais dans une situation de contrainte, du fait que les autorités (dont il ne conteste pas la légitimité) cherchent à le faire disparaître. Mais son retrait, loin de lui apporter la discrétion, provoque un afflux de foules très nombreuses et aux comportements non souhaités, notamment à cause de ceux qui le fétichisent ou lui font une réputation fausse. Une foule ne se maîtrise pas, et elle constitue même un danger physique.

Nous nous demandions la semaine dernière comment Jésus allait réagir devant cette nouvelle situation, et c’est le premier temps de sa réaction que nous avons aujourd’hui sous les yeux. Et tout se passe comme au tout début de son ministère, il commence par un appel nominatif. Alors, c’était en passant le long de la mer qu’il appelait tour à tour deux fratries à être disciples, à venir vivre avec lui ; cette fois-ci les noms sont plus nombreux, plus divers, et la mission diffère également ou s’augmente.

« Et il monta dans la montagne et appela auprès de lui ceux que lui voulait, et ils vinrent à lui. » Le décor n’est plus du tout le même, il s’agit cette fois non plus de la mer mais de « la montagne« . Ce n’est pas du tout la même chose. Pour nous, ce sont souvent deux destinations alternatives de vacances, mais ce sont surtout, ce me semble, deux présences aux hommes fort différentes. La mer est un lieu d’activité intense, elle rassemble auprès d’elles des populations nombreuses et est l’occasion de nombreux échanges. La montagne est un lieu plus désert, qui disperse plutôt, qui rend les communications plus difficiles. Les foules ne pourront pas être aussi considérables que ce qu’a décrit Marc préalablement, et l’accès à quelqu’un qui est dans la montagne est plus exigeant, demande un effort plus prolongé : autrement dit, Jésus trouve un moyen pour rester toujours accessible dans une relation personnelle, mais, pour celui qui la recherche, engager cette relation va exiger plus d’effort, plus de détermination. Et cet effort va nécessairement interroger la motivation de chacun. Voilà qui pourrait casser un peu les effets de foule.

« …et appela auprès de lui ceux que lui voulait,… » Le verbe [proskaléoo] à la voix moyenne signifie mander, appeler à soi, mais aussi appeler à son secours ou inviter : il me semble qu’avec la situation qui a été décrite par Marc précédemment, cette gamme de sens est fort intéressante. Les destinataires de cette « convocation » doivent le rejoindre où lui se tient. Est-il en mouvement, le texte n’en dit rien. Mais si l’on s’en tient aux mots même de Marc, on a un Jésus qui monte, qui gravit, et des personnes qui sont invitées à le rejoindre dans ce mouvement. On a aussi l’idée que c’est une offre qui leur est faite, une offre gratuite dont la motivation n’est pas énoncée. Et, dans la situation qui a été décrite, on a aussi l’idée qu’il s’agit d’un secours : la situation s’est modifiée, et Jésus a besoin de s’adapter. Pour que sa mission ne se dénature pas, il veut désormais s’appuyer sur d’autres, d’une autre manière. Les quatre premiers avaient été appelés, on s’en souvient, pour que Jésus soit un « nous » allant à la rencontre d’un autre « nous » : ici, le « nous » est en quelque sorte renouvelé, il est plus nombreux -plus en rapport avec l’immensité de la foule- et il est aussi spectaculairement établi sur la base des libertés.

Et ceux-là, Marc y insiste, sont l’objet d’un choix souverain, ce sont « ceux que lui voulait« . Dans cette situation où tant de contraintes s’imposent à lui, il trouve le lieu de sa liberté, et elle s’exerce par une convocation à venir à lui adressée à des personnes déterminées. Marc précise aussi « …et ils vinrent à lui. » Le verbe employé inclut l’idée de départ, de ce que l’on quitte où dont on se sépare pour venir, avec le préverbe [apo-]. Jésus construit une réaction à la nouvelle situation sur la base du consentement de libertés. Il s’adresse à certains comme il le veut, et il leur appartient de répondre et venir, ou pas. Ce sont les premiers dont les motivations sont sollicitées, alors que rien ne leur est dit ni promis. Pas d’action spectaculaire qui provoque un désir pour soi comme d’être soulagé de son mal, ou un excès de manifestations de vénération. Juste, « …ils vinrent à lui. » Nous sommes dans la rencontre de personnes conscientes et libres, nous sommes extraits des foules oppressantes, dangereuses et excessives. Nous sommes dans un nouvel espace, fondé comme dans la première création par la mise à part et la distinction.

« Et il fit « les Douze », afin qu’ils soient avec lui et afin de les envoyer proclamer et avoir autorité d’expulser les démons. » Jésus institue quelque chose, un groupe appelé « Douze« . Il n’est pas si clair, dans la rédaction de Marc, de savoir si ce sont ces seuls douze que Jésus a appelé, ou bien si, une fois appelés auprès de lui « ceux que lui voulait » -un groupe de disciples élargi, en quelque sorte-, il y constitue un groupe de douze. Je pencherais personnellement pour cette deuxième solution, car il me semble qu’on a plutôt là un groupe qui a une mission spéciale, au milieu d’un autre groupe qui a déjà une sorte de mission, celle de répondre à son invitation en même temps que de venir à son « secours ».

Quoiqu’il en soit, on voit très nettement la mise en place d’une institution, qui se distingue d’abord par son nom, « Douze » (pas de déterminant dans le grec, dans cette première occurence du nom). Il est désigné par un nombre, ce qui rappelle un peu ce qu’avait fait David, mais dans un registre qui était alors plus épique, avec les Trente et les Trois (cf. 2S.23) et les exploits qu’ils ont accompli : il en est question juste après les « dernières paroles de David », et le texte donne leur nom à tous. Ici, le nombre est douze : ce nombre rappelle immédiatement celui des tribus d’Israël, une réalité mouvante et depuis longtemps tombée en désuétude. Mouvante, parce que le décompte ne s’en fait pas toujours de la même manière. A l’époque de Jésus, c’est devenu une histoire résolument passée, qui ne correspond plus à rien dans les institutions. En choisissant cette référence, et celle posée en arrière-plan par les traditions des douze fils de Jacob (eux aussi différemment dénombrés), Jésus montre son intention profonde de ré-engendrer le peuple, de le reprendre an quelque sorte à la matrice. C’est un acte symbolique mais très parlant de refus des foules et de leur comportement tels qu’ils viennent de se manifester, un projet d’en faire autre chose.

La mission de ce groupe « Douze » est d’ailleurs immédiatement déclinée : être avec lui d’une part et les envoyer proclamer et avoir autorité d’expulser les démons d’autre part. Ces deux finalités sont précédées de la préposition [ina], afin que, ce qui permet soit de les mettre en parallèle comme une double finalité, soit de comprendre d’une finalité première puis d’une finalité ultime. Je pencherais assez pour la deuxième solution, dans la mesure où l’appel des quatre premiers était à le suivre et qu’il y a maintenant une évolution dans être avec qui me semble plus participatif, moins passif, plus proche aussi, et dans la mesure aussi où proclamer et avoir autorité d’expulser les démons semble une description du ministère même, propre, de Jésus : annoncer la parole du royaume, réduire ce qui lui fait obstacle. L’idée serait donc qu’étant dans une plus grande proximité avec lui, ils partageront aussi son action. Face à la multiplication exponentielle des foules et à leur comportement qui s’arrête à Jésus et risque de ne pas aller jusqu’au dieu qui l’envoie, Marc nous montre d’une part une démultiplication de la présence de Jésus plus adaptée à ce nombre, mais aussi une multiplication de sa présence sans que ce soit « physiquement » lui, une multiplication de sa présence agissante en quelque sorte : on pourra ainsi avoir un accès plus facile à sa mission sans verser dans l’idolâtrie de sa personne. On comprend aussi tout de suite, si l’on y réfléchit, que l’autre aspect de cette mise en place est une désappropriation totale par chaque membre du collectif « Douze » : ils ne sont pas là pour être eux-mêmes mais pour être lui, pour multiplier sa présence. La suite va nous faire voir que l’apprentissage de ce positionnement est tout sauf simple, et que ce n’est pas gagné !…

La liste suivante me semble confirmer cette interprétation : « Et il fit les Douze et donna à Simon le nom de Pierre, et Jacques -celui de Zébédée- et Jean le frère de Jacques et il leur donna le nom de Boanerguès (ce qui est fils du tonnerre), et André et Philippe et Barthélémy et Matthieu et Thomas et Jacques -celui d’Alphée- et Thaddée et Simon le Cananéen et Judas Iscariote, celui qui le livra. » Cette fois, « Douze » se voit accolé un déterminant. Plusieurs changements de nom sont signalés, ce qui est une manière de souligner que la fonction prend le pas sur la personnalité, ou tout au moins que c’est une fonction que de faire partie de ce collectif déterminé. Cette fois, André n’est plus nommé avec son frère Simon. « Simon le Cananéen » est peut-être une prise en compte de ces foules qui viennent des régions de Tyr et Sidon : elles pourront se savoir bien venues. Une mention enfin pour Judas Iscariote, « celui qui le livra » : cela souligne le risque pris par Jésus dans le choix de ce collectif et de cette proximité. Cela fait voir aussi que, normalement, avec ce collectif, il devait être à l’abri du complot des autorités, Pharisiens et Hérodiens. Telle est donc la première réaction de Jésus face à la nouvelle situation.

Une situation complexe (Mc. 3, 7-12)

07 Jésus se retira avec ses disciples près de la mer, et une grande multitude de gens, venus de la Galilée, le suivirent. 08 De Judée, de Jérusalem, d’Idumée, de Transjordanie, et de la région de Tyr et de Sidon vinrent aussi à lui une multitude de gens qui avaient entendu parler de ce qu’il faisait. 09 Il dit à ses disciples de tenir une barque à sa disposition pour que la foule ne l’écrase pas. 10 Car il avait fait beaucoup de guérisons, si bien que tous ceux qui souffraient de quelque mal se précipitaient sur lui pour le toucher. 11 Et lorsque les esprits impurs le voyaient, ils se jetaient à ses pieds et criaient : « Toi, tu es le Fils de Dieu ! » 12 Mais il leur défendait vivement de le faire connaître.

Dans l’épisode suivant, nous retrouvons le bord de la mer. L’enchaînement est identique à celui que Marc a construit précédemment entre la guérison du paralysé passé par le toit et l’appel de Lévi, mais cette fois le contexte est différent, car c’est désormais une menace de mort qui plane sur la tête de Jésus. Le changement de lieu est cette fois une conséquence : « Et Jésus avec ses disciples se retira près de la mer,… » Jésus reste avec ses disciples, l’ensemble est présenté par Marc comme désormais indissociable : poursuivre Jésus, c’est poursuivre ses disciples, ce qui suggère évidemment au lecteur que l’inverse sera vrai aussi. N’oublions pas que Marc écrit pour des lecteurs dont la situation est précisément celle-là !

Le verbe [anakhooréoo] signifie à la fois « retourner » et « se mettre en retrait » : se mettre en retrait évoque une réaction bien naturelle devant la menace : si on ne veut pas de lui, autant ne pas insister. Marc nous montre ainsi un Jésus qui n’est pas un casse-cou ni un doctrinaire, mais quelqu’un qui est prudent, qui ne court pas après la mort. Il accepte les contraintes des autorités et s’adapte aux conditions qui lui sont faites. Le sens « retourner » indique plutôt que Marc fait référence à un autre enchaînement que celui que nous avons signalé, mais en le renversant. On pense alors à l’appel des premiers disciples (au bord de la mer) suivi de l’entrée en ville et dans la synagogue, lors des sabbats. C’est en quelque sorte la toute première mise en route qui est rejouée à l’envers, comme si un constat d’échec apparent devait être fait. Mais apparent seulement, puisque les disciples appelés demeurent. Et ce n’est pas la seule différence, on va le voir immédiatement dans la suite du texte.

Car la phrase se poursuit ainsi : «  … et une nombreuse multitude depuis la Galilée suivit, et depuis la Judée et depuis Jérusalem et depuis l’Idumée et d’au-delà du Jourdain et d’autour de Tyr et Sidon une multitude nombreuse entendant les choses qu’il avait faites vint à lui. » Il était allé à la rencontre des hommes (du peuple qui cherche à revenir vers son dieu : rappelons-nous le tout début de l’évangile de Marc et l’entrée en scène du Baptiste), voici maintenant que ce sont eux qui viennent à lui. Il entendait parcourir toute la Galilée, mais on dirait que c’est la Galilée qui maintenant le « suit« . La formule de Marc, « une nombreuse multitude » est pour le moins redondante, et si l’on voulait reprendre en français les mots grecs on aurait un ensemble « polypléthorique » ! J’ai quant à moi du mal à me représenter ce que veut dire Marc, mais il est évident qu’il veut montrer un nombre de personnes hors de proportion avec ce dont il a été question jusqu’à présent.

Or cette « nombreuse multitude issue de la Galilée le « suit« , ce qui est le mot propre aux disciples. Comme le fait de « retourner » de la ville et sa synagogue vers la mer évoque le chemin retour de celui qui avait commencé avec l’appel des premiers disciples, la comparaison s’impose d’elle-même : il en a appelé quatre, en voici maintenant des milliers et des milliers. Et ce n’est pas tout : la réputation de Jésus a largement dépassé le champ de la Galilée, bien au-delà on a « entendu les choses qu’il avait faites« , et l’on vient à lui depuis le sud : la Judée et Jérusalem, c’est-à-dire depuis les centres du pouvoir, là où sont précisément ceux qui se concertent à propos de sa mort. Ce n’est pas le moindre des paradoxes : les Pharisiens de Galilée se rendent auprès des Hérodiens, on peut l’imaginer : à Jérusalem ; et pendant ce temps, des foules considérables (les mots sont exactement les mêmes que pour la Galilée, une multitude nombreuse) remontent de Jérusalem entre autres pour aller écouter ou voir celui que les premiers veulent faire disparaître.

Et ce n’est pas seulement de Judée que vient la deuxième multitude nombreuse : c’est d’Idumée, c’est-à-dire d’encore plus au sud que la Judée, mais aussi d’au-delà du Jourdain -donc de l’Est-, et encore de la région de Tyr et Sidon, c’est-à-dire du Nord et de la côte méditerranéenne. En partant du grand sud, Marc dessine avec ces origines un grand arc qui entoure l’ensemble de la « terre promise » en la débordant largement. La réputation de Jésus a déjà largement débordé les frontières, elle commence déjà d’aller plus loin que les limites assignées au « peuple de dieu ». Ainsi, en allant à la rencontre de ceux qui cherchent à revenir vers leur dieu, le messager de celui-ci rencontre bien plus que des membres de l’auto-proclamé « peuple de dieu ». En réinterprétant la place de la loi et en replaçant l’attention à l’homme au centre, son message a commencé d’atteindre bien au-delà des frontières dessinées par ce repère.

« Et il parla à ses disciples afin qu’ils maintiennent un petit bateau à sa disposition à cause de la foule pour qu’elle ne le comprime pas : il avait en effet soigné de nombreuses personnes, de sorte que ceux qui subissaient des fléaux tombaient sur lui afin de le toucher (l’attaquer) . » La situation change très profondément, par rapport aux début de son ministère. Jésus allait vers les gens, et maintenant ce sont eux qui viennent à lui. Il pouvait parler et agir ouvertement, mais maintenant il est tenu à une certaine réserve. Il rencontrait des personnes individuelles, ou des groupes d’une taille abordable, mais il a désormais affaire à des foules considérables, inabordables. C’est au point que cela le met en danger d’une autre manière : les disciples ont maintenant la consigne de tenir toujours prête une barque pour… s’échapper !! Ou au moins prendre une distance. Ce n’est pas le moindre des paradoxes pour celui qui voulait rencontrer tout le monde : il est vrai, pas tout le monde en même temps. On se demande s’il est encore question de rencontre, à cette échelle. La nouvelle situation engendrée tant par la menace des Pharisiens et Hérodiens que par l’afflux considérable de personnes menace gravement le ministère de Jésus dans son essence même.

Des gens viennent, non pas nécessairement pour l’entendre (alors qu’il s’était clairement recentré sur le ministère de la parole), mais pour le toucher, nous voilà rendu à une sorte de fétichisme ! Le verbe [aptoo] au « moyen » signifie toucher, avoir un contact, mais le sens premier du verbe est attacher, nouer : on comprend de quel genre de « toucher » il s’agit, ce n’est pas d’un frottement ou d’un frôlement adventice mais d’une proximité sensorielle dérangeante si elle n’est pas choisie. La pratique de l’aptonomie (le nom vient de là) en est un bon exemple, la communication avec l’enfant dans le sein de sa mère passe par un toucher prolongé, caressant, sensuel, insistant… Qui plus est, notre verbe peut signifier avoir des relations intimes ! Mais il peut aussi vouloir dire porter la main sur, s’attaquer à : Marc, me semble-t-il, a choisi un mot très attentivement, pour nous faire saisir à la fois le malaise qui peut saisir Jésus devant ces manifestations et le danger physique qu’elles constituent. Il n’est plus en sécurité avec ceux qui le cherchent, parce que les motifs de cette recherche n’entrent pas en correspondance avec ce qu’il souhaite. Ce qui fait prendre conscience que la recherche de Jésus n’est pas le tout : Marc nous montre ici que le motif pour lequel on le cherche, l’intention, est capital(e). L’hostilité (des Pharisiens) ne convient pas, évidemment ; mais la surenchère chosifiante de certains parmi la foule ne convient pas non plus. Et Marc interroge ainsi son lecteur : pour quelle raison cherches-tu Jésus ?

« Et les esprits, les impurs, lorsqu’ils le regardaient, se jetaient à terre devant lui et vociféraient en disant : « c’est toi le fils de dieu ». Et il les blâmait beaucoup de lui faire cette réputation. » Et voici encore un troisième volet de cette nouvelle situation où tout va décidément mal : il y a encore des esprits pour le manifester différemment de ce à quoi il travaille lui-même. Je ne crois pas qu’il s’agisse ici de « démons », je ne vois pas très bien comment ils pourraient le « regarder » ni comment ils pourraient se « jeter à terre » dans des prosternations ostentatoires et déplacées. Non, il s’agit bel et bien de gens comme vous et moi, mais qui sont « dans un mauvais esprit » comme on a vu dès le début dans la synagogue de Capharnaüm. Il y a dans cette foule non seulement des personnes atteintes par divers maux qui veulent avant tout leur guérison et qui comptent bien la lui arracher en lui mettant la main dessus, mais il a aussi des gens qui par leur comportement et leurs clameurs le dessinent au yeux des autres d’une manière qui gêne et empêche son ministère !

Et pour ces gens-là, tout commence par la qualité de leur regard. Ils le regardent. Ils le regardent d’un regard insistant et sans doute déjà idolâtre (c’est-à-dire qu’ils voient une apparence qu’ils vénèrent, sans aller à la vérité qu’ils chercheraient). Et ici, nous nous apercevons que de puis le début, Marc nous a dépeint un Jésus qui ne cherche absolument pas à attirer les regards : tout dans la rédaction de Marc a dépossédé Jésus des merveilles qui se passent à sa venue ou à son passage ; les « passifs divins » employés par lui suggéraient sans cesse que c’est le dieu de Jésus qui opère, et que Jésus ne fait que mettre les mots. Mais ici, nous avons des personnes qui veulent faire de lui le centre ou plutôt le terme de leur recherche. Lui va à la rencontre du peuple qui cherche à revenir vers son dieu, eux ne veulent chercher que lui et s’arrêter là. Ce n’est plus l’évangile de la paternité. Mais, pourrait-on dire, ils clament pourtant : « c’est toi le fils de dieu » ? Mais ils le font dans une prosternation ostentatoire, comme si à lui était due l’adoration qui n’est qu’à dieu seul. Ils arrêtent à lui leur recherche et leur adoration, et c’est tout le problème. Le mot de « fils » est ambigu en hébreu, il peut être compris de bien des manières, rappelons-nous dans une des mini-paraboles de Jésus les « fils de la chambre nuptiale » pour parler des compagnons de l’époux lors de ses noces. Et ceci nous interroge à notre tour sur ce que nous disons de Jésus : cela gêne-t-il son ministère et sa parole, ou bien cela l’aide-t-il vraiment ? Et dans tout cet épisode, un changement de situation se dessine, et aussi se font jour toutes les ambigüités qui peuvent sous-tendre la recherche de Jésus ou le fait de se prétendre son disciple. Comment Jésus va-t-il réagir à tout cela ?