23 Alors Jésus regarda autour de lui et dit à ses disciples : « Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu ! » 24 Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles. Jésus reprenant la parole leur dit : « Mes enfants, comme il est difficile d’entrer dans le royaume de Dieu ! 25 Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » 26 De plus en plus déconcertés, les disciples se demandaient entre eux : « Mais alors, qui peut être sauvé ? » 27 Jésus les regarde et dit : « Pour les hommes, c’est impossible, mais pas pour Dieu ; car tout est possible à Dieu. »
Ce texte fait évidemment suite à celui que Marc nous a précédemment narré, il en est le prolongement « naturel ». Une fois parti l’homme à qui Jésus a ouvert la possibilité de ce qu’il demandait, à savoir de « faire » quelque chose en vue du royaume, il reste à tirer des conclusions pour l’entourage, qui a assisté au dialogue et à son issue. « Et Jésus regarda autour de lui puis dit à ses disciples : « Comme avec déplaisance ceux qui ont du bien entreront-ils dans le royaume du dieu. » Ce regard périphérique, nous l’avons déjà rencontré. Marc, par là, fait voir comment Jésus se soucie toujours de faire de tout une occasion d’enseignement, ou de partager avec les siens ce qui survient.
Marc a noté déjà que l’homme était parti attristé, sombre, parce qu’il avait beaucoup de possessions. Et c’est à propos de personnes partageant le même statut que Jésus énonce une sentence plus générale, qui a la saveur d’un constat plus que d’un jugement : Comme avec déplaisance ceux qui ont du bien entreront-ils dans le royaume du dieu. » Voilà une parole qui résonne fort à nos oreilles, encore aujourd’hui : et d’autant plus que notre monde est marqué par la disparité des richesses. Les riches sont de plus en plus riches, et les pauvres de plus en plus pauvres. Les richesses sont concentrées dans les mains d’un ensemble de plus en plus restreint de personnes qui, par le biais des media qu’ils possèdent aussi pour la plupart, cherchent à nous convaincre qu’ils vont sauver le monde si on veut bien les laisser faire. Or cette parole dit plutôt qu’e s’il est question’à propos de salut, c’est plutôt pour eux qu’il risque d’être plus compliqué.
Jésus ne dit pas que ceux qui ont du bien n’entreront pas « dans le royaume du dieu« , mais il dit que ce sera « avec déplaisance« . Le mot [duskoloos], que j’ai traduit ainsi, est en effet un adverbe qui signifie « dans des dispositions chagrines« . Il vient de l’adjectif [duskolos] qui signifie d’abord « dont l’estomac est difficile« , et par suite « déplaisant, désagréable » : il joint le préfixe [dys-], qui évoque un mauvais fonctionnement, au radical [colon] qui est tout simplement le gros intestin (le nom s’est conservé en médecine, en passant par le latin). Si je fais tout ce détour, c’est pour montrer que l’adverbe employé par Jésus est entièrement subjectif : si le royaume est d’accès difficile pour ceux qui ont du bien, ce n’est pas parce qu’objectivement, on mettrait devant eux des obstacles, ce n’est pas parce qu’ils déplairaient au dieu, mais bien parce que cela provoque chez eux un « mal de ventre », souvent somatisation d’une difficulté plus psychologique. Ceux qui ont du bien, s’il veulent entrer dans le royaume, le vivent mal.
« Mais les disciples étaient stupéfaits de ses paroles. » Et on peut les comprendre : la richesse n’est-elle pas symbole de réussite ? Elle est en tous cas souvent marquée comme telle dans ce que nous appelons l’Ancien Testament, signe de la bénédiction du dieu. Job perd tout, et c’est pour lui le signe que son dieu l’a abandonné ; et le « happy end » forgé pour encadrer tous les longs discours de Job et de ses interlocuteurs dans son malheur montre le retour de la richesse comme signe tangible de son retour en grâce. Avoir les moyens, comme on dit souvent, devrait plutôt faciliter la vie et ôte bien des soucis : alors comment cet état pourrait-il être source de déplaisir pour ce qui est d’entrer dans le royaume ?
« Et Jésus se démarquant de nouveau leur dit : « enfants, comme il est déplaisant d’entrer dans le royaume du dieu. » L’insistance de Jésus n’est pas une explication. Pourtant cette insistance n’est pas pure répétition. D’abord, il appelle ses interlocuteurs « enfants« . C’est la seule fois dans tout l’évangile de Marc. C’est un terme affectueux. Il fait écho à l’autre mot qui n’intervient qu’une seule fois dans l’évangile de Marc, celui que j’ai traduit « déplaisant« . Il y a peut-être la volonté de rassurer, ou bien une sorte d’appel à l’expérience : quand nous étions enfants, nous avons dû faire bien des choses qui nous déplaisaient, qui pouvaient nous mettre « la boule au ventre », encouragés pourtant par nos parents qui voyaient bien mais savaient aussi nécessaire cette expérience. Peut-être y a-t-il ici quelque chose de cela. Entrer dans le royaume a aussi quelque chose d’aller chez le dentiste, de jouer pour la première fois devant un public, ou autre chose encore… Et puis cette autre fois, la sentence de Jésus est universelle : ce n’est pas seulement pour « ceux qui ont du bien« , on dirait bien que c’est pour tous, dans le fond.
« Il est plus facile à un chameau de passer par le chas de l’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume du dieu. » On s’est perdu en théories sur l’origine de la métaphore employée ici par Marc (et que l’on retrouve, tant elle est frappante, chez d’autres évangélistes). Le chameau est certes symbole du long voyage, de la caravane de commerce : un chameau, ce n’est pas simplement un gros animal, c’est sans doute aussi le véhicule chargé de nombreux bats, ce qui ne l’en rend que plus gros et plus imposant. Nous connaissons tous ces scènes de circulation urbaine où d’imposants Trente-Huit Tonnes manœuvrent péniblement dans des rues étroites. Le chas d’une aiguille, par ailleurs, est le lieu d’une autre expérience : enfiler une aiguille demande une dextérité certaine (et une vision aiguisée). La mise en regard de ces deux expériences est quasiment paroxystique. Mais c’est peut-être le sang froid et l’habilité de la couturière comme du chauffeur qui rapproche ces deux expériences : dans les deux cas, il faut maîtriser parfaitement son affaire, et avoir un sens aigu des gabarits.
Cette métaphore fait revenir aux « riches » (cette fois, nommés sans périphrase). Peut-être mesurent-ils plus que d’autres à quel point leur gabarit doit être revu pour « passer » ? Peut-être ressentent-ils plus que d’autres ce qu’il va falloir laisser, ce à quoi il va falloir renoncer, pour que « ça passe » ? Mais la sentence plus générale qui précède immédiatement fait bien sentir que tous, nous aurons besoin de renoncement pour entrer, même si nous ne pilotons pas tous un Trente-Huit Tonnes. Il va falloir viser juste.
« Etonnés au plus haut point, ils se disaient les uns aux autres : « et qui peut être sauvé ? » Les disciples semblent avoir bien compris, car ce qu’ils se disent les uns aux autres fait précisément écho à la portée universelle de l’affirmation de Jésus : « et qui peut être sauvé ? »
« Les fixant, Jésus leur dit : « du côté des hommes impossible, mais pas du côté du dieu : tout est en effet possible du côté du dieu. » Voici de nouveau un de ces regards de Jésus, qui interviennent si souvent chez Marc. Ce n’est plus le regard périphérique du début de l’épisode, c’est un regard insistant, pénétrant. Un regard qui va au cœur. Et il affirme, d’accord avec ses disciples, l’impossibilité « du côté des hommes » de parvenir à une telle fin. Cela rejoint entièrement le discret mais ferme changement de point de vue suggéré à l’homme riche de l’épisode précédent, celui qui voulait « faire » quelque chose pour hériter de la vie éternelle. Entrer dans le royaume n’est pas à portée d’homme. Et s’il est riche, s’il a « les moyens », ce n’est pas plus à sa portée, au contraire peut-être. C’est le dieu et lui seul qui fait entrer dans son royaume, c’est lui qui en possède les clés et c’est lui aussi qui sait comment adapter le « gabarit » de l’homme, quel qu’il soit, pour lui permettre cette entrée. L’entrée dans le royaume n’est pas une question de moyen, c’est une question de mise en disponibilité à l’action du dieu. Il y a, au fond de l’évangile annoncé par Jésus, un appel à une « passivité », à un « laisser faire » au dieu chez les hommes, comme seul moyen d’accéder à lui.
17 Jésus se mettait en route quand un homme accourut et, tombant à ses genoux, lui demanda : « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ? » 18 Jésus lui dit : « Pourquoi dire que je suis bon ? Personne n’est bon, sinon Dieu seul. 19 Tu connais les commandements : Ne commets pas de meurtre, ne commets pas d’adultère, ne commets pas de vol, ne porte pas de faux témoignage, ne fais de tort à personne, honore ton père et ta mère. » 20 L’homme répondit : « Maître, tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse. » 21 Jésus posa son regard sur lui, et il l’aima. Il lui dit : « Une seule chose te manque : va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; alors tu auras un trésor au ciel. Puis viens, suis-moi. » 22 Mais lui, à ces mots, devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens.
« Et alors qu’il se mettait en route sur le chemin, un, courant et se jetant à genoux devant lui, l’interrogeait :… »Voilà un nouveau passage, qui pourrait faire suite à n’importe lequel autre : « alors qu’il se mettait en route sur le chemin » suppose seulement que Jésus était précédemment à l’arrêt. Pourquoi, cette fois encore, Marc a-t-il inséré là ce passage, où il est question de richesses ? Peut-être élargit-il encore la focale, en invitant à interpréter les trois passages successifs comme relatifs à « la vie domestique »… Mais c’est surtout le contraste qui est frappant entre Jésus qui, d’immobile, va se mettre en mouvement, et cet « un« , cet inconnu qui, de courant vient se jeter à ses genoux. Les dynamismes sont exactement contraires, l’un s’élance l’autre s’arrête, on voudrait même dire : s’affale.
Et l’on remarque aussi que, si urgente que soit sa question, il n’en empêche pas moins le maître de faire ce qu’il allait faire : il se pose en obstacle de fait, un peu comme l’avait fait l’homme qui dans la Décapole vivait dans les tombeaux. Mais voyons sa question.
« maître bon, que ferai-je afin que je reçoive en héritage la vie éternelle ? » L’adresse « maître bon » est unique chez Marc. Exprime-t-elle le sentiment sincère de l’interlocuteur, ou est-ce pure flagornerie de sa part ? La question est posée, non résolue. Mais surtout, l’homme interroge sur ce qu’il doit « faire« : il situe la « vie éternelle » comme un « héritage« , c’est-à-dire comme ce qui est dévolu d’un père à un fils (catégories très masculines, mais cohérentes avec l’époque de Marc), mais il estime qu’il y a quelque chose à « faire » pour recevoir cet héritage.
A faire ? Habituellement, l’héritage est dévolu automatiquement au décès du parent, il n’y a pas de condition à remplir… A moins, bien sûr qu’un autre n’ait été préféré comme destinataire : dans l’Antiquité, on est libre, si l’on prend des dispositions, d’attribuer son héritage à qui l’on veut. Et dans la loi romaine (qui s’applique partout) c’est l’une des raisons de l’adoption aussi répandue, du moins dans les hautes classes de la société. Alors notre homme est habité, en fait, par une peur : celle qu’un autre lui soit préféré. contre cette peur, il veut donner des gages, il veut…mériter son héritage.
« Jésus lui dit : pourquoi me dis-tu bon ? Personne n’est bon sinon le seul dieu. » Le Maître écarte d’abord l’éventuelle flagornerie. L’homme n’y reviendra pas. Mais il le fait avec un recentrage : une telle adresse révèle peut-être chez ce demandeur une confusion, il vient peut-être à Jésus comme s’il était l’ultime destinataire de toutes ses recherches. Il convient pour Jésus de le remettre sur le chemin du dieu, et non de l’arrêter à lui-même. Ce faisant, en orientant son regard sur la bonté du dieu, il l’ouvre aussi à la gratuité des dons qu’il fait. Et cette gratuité, de soi, évacue toute question de mérite. Il donne, mais ce n’est pas mesuré. Il donne, mais c’est large et inépuisable. Ce qui est donné à l’un ne manquera jamais à l’autre : il n’y a pas ici de préférence qui serait dommageable à qui que ce soit. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de préférence, car l’amour a ses secrets. Tous les parents le savent, ils ont des préférences, mais elles restent le secret de leur cœur, et surtout elles ne doivent jamais être au préjudice d’aucun de leurs enfants. A fortiori ici : jamais héritage ne sera donné à l’un au détriment de l’autre. Et c’est dès à présent, dans la considération de la bonté du dieu, de sa bonté unique et incomparable, de la gratuité de tous ses actes, que s’apaisera et s’épuisera la peur du demandeur.
« Tu connais les commandements : ne commets pas de meurtre, ne commets pas d’adultère, ne commets pas de vol, ne porte pas de faux témoignage, ne fais pas défaut à ton prochain, honore ton père et ta mère. » La référence au dieu unique s’accompagne très « logiquement » d’une référence à sa parole, et à ses commandements. Jésus cite le décalogue, à la fois dans l’ordre et pas dans l’ordre. Défense du meurtre, de l’adultère, du vol, du faux témoignage, du dommage au prochain, se succèdent en effet ainsi (cf.Ex.20,13-17) ; mais ils suivent le commandement d’honorer père et mère, ici placé en dernier. Par ailleurs, ne sont mentionnés que les commandements qui concernent le prochain, les tout premiers sont entièrement passés sous silence (ceux qui concernent le rapport au dieu). Comme si cela ne répondait pas à la question…
Mais il est un autre sujet d’étonnement : l’homme a demandé ce qu’il devait faire, Jésus lui répond ce qu’il ne doit pas faire ! Etrange paradoxe ! Mais pas si l’on pense à ce qui vient déjà d’être dit : la bonté du dieu et sa gratuité interdisent qu’on puisse « faire » la moindre chose qui mériterait en retour le don du dieu. Tout juste pourrait-on « faire » quelque chose de contre-productif, qui empêcherait de recevoir le don, et c’est cela qu’il faut à tout prix éviter.
C’est là du reste la vraie « logique » du Décalogue. Le premier commandement, on l’oublie toujours (et on ne l’apprenait déjà pas au catéchisme, autrefois), c’est » Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. » Ce n’est pas une injonction, mais c’est le socle de tout le reste. Il faut comprendre : comme moi, de mon côté, je suis le dieu qui t’ai fait sortir etc., toi, de ton côté, il est impossible que tu honores un autre dieu, il est impossible que tu tue ton prochain, il est impossible que tu le voles, etc. Le commandement s’inscrit dans une logique de témoignage et d’action de grâce : la vie de l’homme essaie en quelque manière de refléter sur terre, au milieu des autres hommes, quelque chose de la sainteté du dieu qui, déjà, en premier, l’a sauvé. L’acte du dieu est toujours premier, il précède toujours, l’homme est toujours « en retard », il n’est jamais que « en réponse ».
Et cette logique est encore plus largement celle de l’Alliance, qui sera conclue au terme de l’épisode (Ex.24), et où seront lues ces paroles. Le dieu est celui qui offre l’alliance et la communion de vie : en obéissant aux commandements (donc en reflétant sur la terre quelque chose de la sainteté du dieu unique), l’homme accepte, en second, le don offert et la communion de vie conclue avec lui. Quelle vaste perspective…!
« Or il lui dit : maître, j’ai observé tout cela depuis ma jeunesse. » L’homme répond, on le sent, un peu décontenancé. Il a observé tout cela depuis sa jeunesse. Est-elle loin, celle-ci ? Car ce n’est pas la même chose qu’une telle parole dite par un vieil homme ou par un homme lui-même encore dans cette jeunesse. On n’en sait rien. Mais la réponse le déconcerte un peu : comment ! N’aurais-je donc rien à ajouter à ce que je fais déjà ? N’aurais-je donc rien à faire « de plus », … ni même tout simplement « à faire » ??
« Jésus, l’ayant fixé, l’aima et lui dit :… » Cet homme décontenancé, surpris par la bonté et la gratuité du dieu, Jésus le regarde et l’aime. C’est ce moment le meilleur. Quand l’homme s’aperçoit qu’il s’est peut-être fait un tas d’idées fausses sur le dieu, que les rapports avec lui sont peut-être bien moins compliqués qu’il ne l’avait échafaudé dans sa tête. Quand tombent les barrières et les défenses, surpris par la certitude.
« une te manque ; lève-toi, vends ce que tu as et donne aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel, et suis derrière moi. » Il y a un ajout gratuit, ici. Un don propre fait à cet homme, un don offert : tu désires plus, tu désires faire : voici. Vends tout, transforme tout en don à ceux qui n’ont pas. Par ce que tu évites, tu es déjà un reflet de la sainteté du dieu : par ce à quoi je t’invite, tu peux être aussi (mais c’est pour toi, c’est une proposition rien que pour toi) un reflet de sa bonté, de sa gratuité. Puisque c’est elle qui te surprends, sois-en le reflet à ton tour. « et tu auras un trésor dans le ciel » d’où tu attends l’héritage. Tu investis dans le trésor dont tu vas hériter. Bonne opération, et qui peut être aussi un partage, puisque l’héritage est pour tous les enfants. Et puis viens à ton tour derrière Jésus, adopte la vie nomade de ceux des disciples qui se déplacent sans cesse avec le maître, sois sans autre attache que lui.
« Mais lui, devenant sombre à ce discours, s’en alla chagrin : il avait en effet de nombreux biens. » Et là, l’aventure tourne court. Aucun reproche n’est fait à l’homme, la proposition qui lui était faite était une porte ouverte, mais il n’était pas tenu de la franchir. Il s’en détourne, et Marc nous dit que la raison est celle de ses « nombreux biens« . Sans doute considère-t-il qu’il a beaucoup à perdre : et en effet, l’argent en ce monde permet beaucoup. En vendant ses biens, il perd une position sociale, il perd son pouvoir, il perd sans doute bien des relations. Et il est triste rien que d’y penser… Comme quoi, quand arrive la réponse la plus en correspondance avec sa question, il est malheureux : mais quand on demande, quand on prie, est-on vraiment prêt à recevoir une réponse ?
13 Des gens présentaient à Jésus des enfants pour qu’il pose la main sur eux ; mais les disciples les écartèrent vivement. 14 Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. 15 Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. » 16 Il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains.
Il ne semble pas y avoir de lien effectif entre ce passage et le précédent, mais Marc a sans doute regroupé des choses qui ont trait à la famille : après avoir parlé du couple, le voilà qui parle des enfants. J’écris qu’il a « parlé du couple » : en fait, il a répondu à la question-piège qui lui était posée « est-il permis à un homme de renvoyer sa femme?« , en se dégageant nettement du préjugé inégalitaire homme-femme, et en relativisant la législation en vigueur à propos des libelles de divorce, en remettant tout en perspective grâce à une référence à la Genèse. Et en ce dernier sens, oui, il a parlé du couple ; cela suffit sans doute à Marc pour regrouper le texte qui précède et le nôtre, peut-être sous le chef de « questions domestiques », ou quelque chose d’approchant.
« Et ils lui apportaient des enfants afin qu’il les touche » Les interlocuteurs précédents étaient les Pharisiens : il y a fort à parier que ce ne sont pas eux qui « apportent » leurs enfants. C’est une autre scène, avec d’autres acteurs. Il s’agit bien d’enfants, de petits enfants en tous cas pas encore adolescents. Et ce qui est attendu, c’est que Jésus les « touche » : le verbe [aptoo], employé dans notre « aptonomie », désigne un toucher qui attache, qui établit un lien. Ce qu’on veut, c’est qu’il y ait un lien entre Jésus et les enfants.
« Les disciples le leur reprochaient« , le verbe peut aussi bien (c’est étonnant !) vouloir dire « accorder des honneurs« , mais le contexte, qui va suivre, impose plutôt ce sens-là. Le reproche est-il adressé aux enfants ? On ne peut pas l’exclure, même si on pense plutôt à un reproche adressé aux parents : n’agissez pas ainsi. Je ne voudrais cependant pas exclure trop vite, et passer ainsi à côté : on voit de nos jours de ces reproches faits à des enfants pour des faits auxquels ils ne peuvent rien. On leur reproche en fait d’être… des enfants ! Et dans le contexte « religieux », la violence faite aux enfants est hélas d’une terrible actualité. Peut-être ne faut-il donc pas exclure trop vite ce sens possible du texte évangélique, et l’y considérer au contraire comme faisant référence. Les disciples n’ont pas à « faire reproche » aux enfants d’être portés là, pour qu’un lien soit établi entre eux et Jésus.
Il reste que les disciples font reproche : et pourquoi s’élèvent-ils ainsi contre la situation, contre ce fait d’apporter des enfants ? Qui dit « disciples » dit « maître », en hébreu « rabbi ». Or un « rabbi » est une personne que n’approche pas tout un chacun : au contraire, dans l’esprit du temps, plus un maître est considéré, plus restreint le nombre de ceux qui l’approchent, et plus exigeant l’entourage proche en termes de qualifications pour approcher à son tour. On est admis auprès de « rabbi untel » que parce qu’on est déjà passé auprès de « rabbi autre-tel » (si j’ose m’exprimer ainsi !). La réaction des disciples a donc une double composante : elle est faite pour partie de considération pour l’enseignement de Jésus,… pour partie aussi d’une certaine considération pour leur propre privilège (ne soyons pas naïfs).
« Voyant cela, Jésus s’emporta… » La réaction de Jésus est assez violente : le mot employé par Marc, [aganaktéoo], c’est s’emporter, bouillonner, s’irriter, s’indigner. Il ne réagit pas en leur expliquant posément, il ne remets pas la question à plus tard, il ne « relativise » pas. C’est une réaction émotionnelle, évidemment, mais qui montre l’impact. On a touché à quelque chose à quoi Jésus tient très fort. Mais heureusement il va verbaliser les choses, et c’est ce que nous rapporte Marc aussitôt.
… et leur dit : « laissez les enfants venir à moi, ne le leur interdisez pas, à ceux-ci est en effet le royaume du dieu. » Pour bien comprendre la portée de cette affirmation, revenons une fois de plus au propos initial de Marc : le propos premier de « son » Jésus est d’aller à la rencontre de ceux qui cherchent à revenir vers leur dieu. Pour ce faire, il leur annonce le royaume. Mais ici, il affirme que le royaume est déjà leur. L’interdiction faite aux disciples d’interdire son accès aux enfants n’est donc pas qu’une disposition positive, un choix : c’est tout simplement une impossibilité ! Leur interdire de venir le trouver serait une aberration, une contradiction, une monstruosité.
Marc avait précédemment mis en scène un enfant, celui qui Jésus avait placé au milieu de ses disciples : l’enfant était alors une figure, celle des « derniers » de la société, et par là aussi la figure de ce à quoi les disciples sont appelés à s’identifier pour être « les premiers ». Maintenant, ce n’est pas comme figures, comme symboles, qu’ils interviennent, mais c’est pour eux-mêmes, en tant que personnes ! Pourtant, en écrivant cela, je ne peux m’empêcher de constater que c’est très tardivement que l’on va, dans notre société, donner aux enfants la place qu’ils ont aujourd’hui : et encore ! Qui porte atteinte à un enfant aujourd’hui commet le plus grave des crimes, dans l’opinion commune… et pourtant on leur porte atteinte.
Marc sous-entend peut-être aussi, dans ce « laissez les enfants venir à moi« , que Jésus n’est pas qu’un « maître », qu’il faudrait respecter, mais qu’il est en personne le royaume. Il appartient aux enfants, puisque leur est le royaume. Ils ont « de droit » libre accès à lui, puisqu’il est pour eux, à eux.
« Amen je vous dis, qui n’accueillerait pas le royaume du dieu comme un enfant, n’y entrerait pas. » Vient une formule d’attestation, de révélation, « Amen« : c’est un principe de base qui va être énoncé, et nous sommes avertis de nous le mettre en tête, de le garder présent à l’esprit pour nous en souvenir et comprendre les choses dans la logique du royaume. « qui n’accueillerait pas le royaume du dieu comme un enfant, n’y entrerait pas. » L’entrée dans le royaume dépend entièrement de la manière dont celui-ci est reçu, accueilli. C’est que ce royaume est tout entier donné, il n’est pas une réalisation forgée à la force du bras. C’est là une prise de position contre le messianisme, qui est ce mouvement fondé sur l’attente de la restauration du royaume, mais qui l’attend comme le fruit de l’action politique, éventuellement violente. Non, l’instauration du royaume n’est pas de cet ordre, il faut le recevoir, il est fait et constitué par un autre.
Mais le mode de cet accueil est décrit par une comparaison : l’accueillir « comme un enfant« . Ce qui peut s’entendre de deux manières : accueillir le royaume comme un enfant accueille quelque chose, ou accueillir le royaume comme on accueille un enfant. La formulation de Marc ne permet pas de choisir, pas non plus le contexte : de cet fait, je propose de prendre les deux sens et de les tenir ensemble, car il n’y a pas contradiction.
Accueillir le royaume comme un enfant accueille quelque chose, c’est adopter pour soi l’abandon et la confiance, l’émerveillement aussi, avec lequel un enfant accueille un cadeau. Il est tout à ce qui lui es donné, il en oublie facilement de dire merci ! Il veut jouer avec, ou s’en servir. Mais avant même de découvrir le cadeau (qu’on aura naturellement pris soin d’emballer, pour que la surprise dure le plus longtemps possible), il est déjà dans la joie : parce qu’il est confiant. On l’aime, c’est pour cela qu’on lui fait un cadeau. Et la présence certaine de cet amour, qu’atteste le cadeau, lui fait des yeux émerveillés, un visage tout ouvert, et il rit par avance. Et dans cette scène si commune, si domestique, si facile à renouveler, il y a pour chacun l’enseignement continu de la manière d’accueillir le royaume offert. La familiarité des enfants avec Jésus, l’évidence pour eux qu’il est « pour eux », qu’il est « leur », est la même. Accueillir le royaume, c’est adopter cette confiance et cette joie, cette absence de réticence, de question « est-ce vraiment pour moi ? » C’est entrer dans la simplicité.
La confiance de l’enfant est une donnée a priori. Mettez un petit sur un bord et tendez-lui les bras : il se jette dans vos bras dans un éclat de rire, sans attendre. Et il veut recommencer le jeu, tout de suite. Laissez-le grandir un peu et refaites de même : il vous regarde avec le sourire, mais il hésite un peu, puis vous fait signe de vous rapprocher un peu, et il ne se lance pas si facilement. Pourquoi ? C’est que la vie lui a fait faire l’expérience de la chute. Et cette expérience fait mesurer le risque pris dans la confiance accordée. Pour l’adulte, cette confiance de l’enfant à retrouver est un vrai défi, elle affronte le démenti que l’expérience apporte à toutes les premières croyances. On comprend que la foi ait un tel prix aux yeux du dieu qui offre son royaume.
Accueillir le royaume comme on accueille un enfant, cela porte à observer plutôt les parents. L’enfant, c’est le fruit précieux de leur amour (mettons-nous dans la meilleure des situations : car hélas, il n’en va pas toujours ainsi), c’est l’être espéré, c’est l’incarnation de leur union. Ils l’accueillent avec joie, chacun l’accueillant comme le don que lui fait l’autre, chacun y cherchant les traits et le visage de l’autre. Et en même temps, ils l’accueillent comme l’inconnu : que sera-t-il ? Que deviendra-t-il ? Quel sera son caractère propre ? Que nous réserve-t-il ? Il est en lui-même m’avenir, avec ce que celui-ci comporte de merveilleuse surprise et de joie réservée, mais aussi de redoutable impensé, de ce à quoi on ne s’est pas préparé. Alors en ce sens, accueillir le royaume c’est aussi un acte de confiance, mais d’une confiance adulte : le royaume, c’est aussi ce qu’on en fait, c’est aussi le don que l’on se fait, c’est aussi ce que l’on reçoit des autres, et c’est un cadeau merveilleux et redoutable.
En voilà des attitudes et des remue-ménages nécessaires, en lesquels consiste l’entrée dans le royaume !
« Et après les avoir portés dans les bras il les louait fortement en posant la main sur eux. » Et Marc nous laisse avec ce qui est devenu pour nous une sorte d’image d’Epinal : un Jésus avec des enfants dans les bras, qui dit d’eux tout le bien qu’il peut (éducation positive !!!) et qui pose sa main sur eux, geste de guérison, de transmission, de communion.
01 Partant de là, Jésus arrive dans le territoire de la Judée, au-delà du Jourdain. De nouveau, des foules s’assemblent près de lui, et de nouveau, comme d’habitude, il les enseignait. 02 Des pharisiens l’abordèrent et, pour le mettre à l’épreuve, ils lui demandaient : « Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? » 03 Jésus leur répondit : « Que vous a prescrit Moïse ? » 04 Ils lui dirent : « Moïse a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. » 05 Jésus répliqua : « C’est en raison de la dureté de vos cœurs qu’il a formulé pour vous cette règle. 06 Mais, au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme. 07 À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, 08 il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. 09 Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! »
10 De retour à la maison, les disciples l’interrogeaient de nouveau sur cette question. 11 Il leur déclara : « Celui qui renvoie sa femme et en épouse une autre devient adultère envers elle. 12 Si une femme qui a renvoyé son mari en épouse un autre, elle devient adultère. »
« Et se levant de là il arrive dans les frontières de la Judée au-delà du Jourdain,… » Voici une nouvelle situation : le lieu précédent était Capharnaüm. Voici maintenant que Jésus et les Douze ont quitté la Galilée, et sans être encore au coeur de la Judée, c’est-à-dire à Jérusalem, ils sont tout de même dans les territoires de la Judée, l’autre côté du Jourdain. Il s’agit désormais de la juridiction d’Hérode : en vertu de leur alliance avec ses partisans, les Pharisiens peuvent exercer tout leur pouvoir. Pourquoi vient-il dans cette zone ? Marc ne l’explique pas, mais on peut comprendre que Jésus choisit désormais d’affronter cette opposition-là, qu’il a d’abord fuie.
Il me semble pourvoir relever deux raisons à cela, en les déduisant de ce qui précède. La première raison, c’est l’autorité même des Pharisiens : ils gardent dans le peuple une influence profonde, large, fondamentale. Ils sont une autorité réelle. Si Jésus veut, fondamentalement, aller à la rencontre du peuple qui cherche à revenir vers son dieu, il faut que ce peuple soit rencontré tout entier, c’est-à-dire avec ses responsables, mieux : ce peuple n’est véritablement constitué qu’avec ses responsables, sans eux il n’est pas un peuple mais une « foule ». Jésus en vient à un point où affronter les Pharisiens devient le seul moyen pour entrer en dialogue avec eux et, qui sait ?, les ré-orienter eux aussi.
Cela représente cependant un danger, un danger pour sa vie même, mais c’est là qu’arrive la deuxième raison : la prise de conscience manifestée par Jésus à ses discipline de l’issue tragique de sa mission, qu’il a lue dans les Ecritures, lui fait sans doute oser cet affrontement. Non qu’il cherche à mourir, mais il a sans doute désormais conscience que la mort interrompra sa mission à un moment ou un autre, et qu’elle ne doit par conséquent pas être le critère qui guide ses mouvements. C’est peut-être tout cela qu’il faut lire dans ces lignes apparemment banales.
« … et les foules de nouveau se réunissent près de lui, et comme de coutume de nouveau il leur enseigne. » Tout se passe, ici en Judée, « comme d’habitude » : les foules se rassemblent, et il leur enseigne. Si c’est « comme d’habitude, pourquoi le rappeler ? D’une part pour montrer que Jésus fait non pas « profil bas » mais justement « comme d’habitude », qu’il ne fait pas autre chose que mener à bien sa mission qui concerne tout le peuple d’Israël. D’autre part parce que ce sont précisément ce phénomène et cette activité, qui ont une double dimension politique (vaste rassemblement de foules) et religieuse (enseignement), qui sont à l’origine de l’opposition d’Hérode et des Pharisiens.
« Et des Pharisiens, après s’être approchés, lui demandent s’il est permis à un homme de renvoyer sa femme, pour l’éprouver. » Justement les voici, les Pharisiens. Et clairement, ils viennent « éprouver » Jésus, c’est-à-dire chercher à surprendre dans son enseignement quelque chose dont ils puissent tirer parti contre lui. Le point choisi : un homme peut-il renvoyer sa femme ? Sujet sensible. Il pose une inégalité flagrante entre les hommes et les femmes, là où Jésus montre souvent bien des égards aux femmes : or c’est une pratique religieuse admise et codifiée, et un sujet où bien des personnes sont concernées. Mais c’est aussi un sujet politique, car le couple est au fondement de la famille, donc de la stabilité sociale. Le terrain choisi pour le piège est habile, parce qu’il touche pratiquement tout le monde, parce qu’une prise de position en ce domaine a toutes les chances de faire à peu près autant de mécontents que de satisfaits, parce qu’il fait prendre une position par rapport à un code religieux, parce qu’il se prononce sur l’égalité homme-femme, parce qu’enfin la réponse choisie pourra toujours être manipulée politiquement.
« Or lui, se démarquant, leur dit : « Que vous a prescrit Moïse ? » Eux disent : « Moïse a légué d’écrire un livre de renonciation et de renvoyer ». La réponse de Jésus est habile aussi, parce qu’il les invite, eux qui font autorité, à se prononcer à leur tour, à énoncer les sources sur lesquelles ils ne peuvent manquer de s’appuyer. Il faut juste se rappeler qu’à cette époque, Moïse est entendu comme l’auteur « la Loi », à savoir de l’ensemble de ce que nous appelons le Pentateuque (les livres de la Genèse, de l’Exode, du Lévitique, des Nombres et du Deutéronome). C’est donc à tout cet ensemble que Jésus se réfère, ou invite à faire référence.
La réponse des Pharisiens est loin d’être une synthèse érudite et nuancée sur la position du Pentateuque sur le mariage et le divorce. Ils se contentent d’un seul point qui se trouve au Livre du Deutéronome (Dt.24,1-4), et l’énoncent sans la moindre mise en contexte. Car la tendance de la Loi, dans un contexte de fait très patriarcal et oppressif pour les femmes, est à chercher à offrir aux femmes des protections (cf. Ex.21,1-11). Le fameux « libelle » donnant congé à sa femme n’est pas un acte si simple, ce n’est pas un bout de papier rédigé sur le coin d’une table : il engage une procédure qui prend du temps, il exige que la lettre soit écrite par une personne habilitée, et il s’accompagne probablement du remboursement de la dot. Autrement dit, les choses ne sont pas du tout aussi simples et « vite faites » que la réponse des Pharisiens n’en laisse l’impression ! Par ailleurs, ils passent complètement sous silence le critère du motif, qui lui est évoqué dans le Deutéronome, et d’ailleurs sujet à interprétation.
Mais tout cela n’a rien d’étonnant, puisque le but n’est pas de chercher la bonne conduite mais de piéger Jésus. On notera tout de même que, dans la réponse des Pharisiens, la femme n’est pas mentionnée, pas même sous la forme d’un pronom : rien ! Mais on peut dire qu’en répondant ainsi, les Pharisiens ont montré leur visage.
« Mais Jésus leur dit : en raison de votre sclérocardie vous a-t-il écrit ce commandement. Pourtant, au commencement de la création, mâle et femelle il les a faits ; à cause de cela, l’être humain laissera derrière soi son père et sa mère , et ces deux seront dans une chair. Ainsi ils ne sont plus deux mais une seule chair. » Reprenant la parole, Jésus commence par commenter l’intention du passage invoqué. Et ce qu’il dit est étonnant : c’est « en raison de votre sclérocardie« , de votre dureté de cœur, que Moïse a ainsi légiféré. C’est une prise de position qui hiérarchise, qui crée des strates dans le corps du Pentateuque. Cette loi n’est pas là pour énoncer la volonté divine mais pour faire des concessions à la faiblesse humaine, ou même plutôt (car c’est en ce sens que les prophètes évoquent la « dureté de cœur » des êtres humains) à leur qualité de pécheur et aux conséquences qu’a celle-ci sur l’ordre social.
Et aussitôt, Jésus invoque un autre passage de la « Loi » prise au sens large, du Pentateuque, ici dans la Genèse. Un passage dont il estime, on le devine déjà étant donnée la nuance qu’il vient de poser sur l’intention législative du passage invoqué par les Pharisiens, qu’elle va manifester au contraire l’intention divine, avant que n’intervienne le moindre péché, avant que l’ordre social n’en soit bouleversé. Cette fois, c’est l’intention divine sans conteste : dans le texte de la Genèse, le péché n’est pas encore intervenu. Mais gardons ce point en tête, car il révèle lui aussi un aspect partiel : si ce passage révèle l’intention du Créateur en sa racine, il ne constitue pas forcément une « règle » pour le temps présent, marqué par des désordres fondamentaux. Il permet une mise en perspective, il décrit un horizon, un propos initial, qu’il faut peut-être chercher à rejoindre par d’autres chemins.
Jesus prend en fait non un mais deux passages distincts : le premier est dans le récit qu’aujourd’hui nous appelons « sacerdotal », » Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, mâle et femelle furent créés à la fois.« (Gn.1,26), le second est dans le récit qu’aujourd’hui les spécialistes ont bien du mal à nommer, « C’est pourquoi l’homme abandonne son père et sa mère ; il s’unit à sa femme, et ils deviennent une seule chair. » (Gn.2,24).
Dans le premier récit, l’être humain est seul nommé, et il est en quelque sorte « décliné » en « mâle et femelle« , qui sont créés « à la fois« , c’est-à-dire que dans ce premier récit, l’être humain n’existe jamais sans être à la fois mâle et femelle. Cela les pose comme incarnant à deux l’être humain : la dignité humaine n’est pas dans l’un sans l’autre. Ils sont donc parfaitement égaux, et aussi pas totalement humains l’un sans l’autre. Et c’est ensemble aussi que « image du dieu », ils assument la lieutenance de ce dieu à l’égard de toute la créature. donc, égaux en dignité, ensemble en humanité, associés dans la fonction la plus haute.
Dans le deuxième récit, un « adam » ( = , en hébreu, « être humain ») est formé d’abord, puis à partir de là une « femme ». Cette femme se dit en hébreu [isha], et c’est au moment où elle advient que l’autre devient [ish] (le masculin grammatical de [isha]) : autrement dit, tant qu’il est seul, il est « l’être humain » [adam] ; mais cet être humain se répartit en quelque sorte en « homme » et femme« , et on ne peut pas dire vraiment que « homme » est tiré de « femme« , puisque les deux deviennent l’un et l’autre au moment de leur séparation. Ils sont séparés, arrachés à la confusion de l'[adam], pour être conduits l’un vers l’autre. Ils étaient dans l’unité, les voilà appelés à l’union. Et le second récit explique ainsi l’attraction de l’homme et de la femme l’un pour l’autre, justement en la montrant plus forte que celle pour leur origine : l’un comme l’autre continuent tout au long du temps et de l’histoire à s’arracher à l’unité de leur origine pour tendre vers l’union. Et cette union s’incarne, c’est le cas de le dire, dans la chair de l’enfant, « une seule chair« . Et celle-ci à son tour s’arrachera à l’unité d’avec son origine pour tendre à l’union avec un ou une autre issu(e) d’une autre origine.
La phrase conclusive de Jésus est un commentaire, non une citation : « ainsi, ils ne sont plus deux mais une seule chair« , et le grec fait bien l’opposition entre deux et un, ce sont ces deux mots qui sont sont coordonnés par le « mais« , littéralement : « ainsi plus sont deux mais une chair« . J’avoue que cela me pose un problème assez évident : à regarder les parents avec leur enfant, l’enfant certes est « une seule chair », mais les parents restent « deux chairs » distinctes ! C’est que ce commentaire change le futur « ils seront » en un présent « ils sont« , le « les deux » du texte, qui désigne à l’évidence les parents, devient seulement un « deux« , partie du déterminant « non deux mais une » du nom « chair » ; enfin, la préposition « dans » ([éïs]), a disparu. Je ne sais pas très bien quoi faire de ces différences : consituent-elles une autre version ayant autorité, une « nouvelle édition » du texte de la Genèse ? Ou sont-elles la répétition volontaire mais abrégée, donc un peu déformée, du même texte sans volonté de le modifier, mais seulement de ne pas alourdir ? Je penche pour cette deuxième solution, parce que je ne vois pas, sinon, l’intérêt d’être revenu au texte…
« Ce que donc le dieu a conjugué, que l’être humain ne le divise pas. » Tout le processus que nous avons précédemment détaillé est maintenant interprété comme une œuvre divine, et comme une œuvre de « conjugaison ». [sudzéougnumi] c’est atteler ensemble, accoupler, unir intimement. On peut comprendre qu’il s’agit de l’attelage de deux être absolument égaux en dignité, partageant et portant ensemble la vérité de l’humanité, qui convergent en unité dans la chair de leur enfant, fruit concret et charnel du dynamisme toujours actif qui les conduit vers l’union. C’est ce dynamisme qui est visé par l’autre verbe, [khooridzoo], qui signifie mettre à part, mettre de part et d’autre, séparer, avec étymologiquement l’idée de tirer chacun vers un emplacement différent. Autrement dit, ce que Jésus refuse, ce à quoi il s’oppose, si je comprends bien, c’est la mise en place d’un dynamisme contraire à celui de l’union, posé dans l’être humain…
« Et dans la maison de nouveau les disciples l’interroge à ce sujet.« On comprend qu’ils y reviennent, et ce pour de nombreuses raisons. Et quand ils y reviennent, c’est Marc lui-même qui y revient. Car on peut légitimement se demander quelle est la portée d’une telle opposition. La vie fait voir que bien des couples ne durent pas, et si parfois on le regrette, il arrive qu’on se dise que cela valait mieux ! se trompe-t-on alors ?
« Et il leur dit : celui qui renverrait sa femme et en épouserait une autre est adultère envers elle ; et celle qui renverrait son mari et en épouserait un autre est adultère. » Je remarque que Jésus, d’abord balance parfaitement sa formule : il arrive que le mari comme la femme renvoie son conjoint ! C’est hardi, puisqu’à son époque, je ne sache pas d’exemple où la femme ait renvoyé son mari. Il maintient donc très fortement et volontairement l’égale dignité des deux. Ensuite, il insiste sur le fait de « renvoyer« , faire partir d’auprès de soi. Il ne parle pas du fait de quitter. Vous me direz que je suis un peu « jésuite » (😱) en faisant une telle distinction, mais je la maintiens, ce n’est pas la même chose. Chasser l’autre pour le remplacer, ce n’est pas la même chose que quitter l’autre pour se protéger, pour vivre encore.
Je m’explique : il me semble que l’union ne peut venir que de l’unité, que l’amour qui unit ne peut se fonder que sur l’unité d’origine de la vie. Pour que je tende à l’union, pour que j’aime, il faut d’abord que je vive. Si la fréquentation de l’autre diminue, atténue, porte atteinte à ma vie, c’est mon dynamisme d’union et d’amour lui-même qui est atteint. Mon retrait est nécessaire pour le restaurer, pour revenir à moi-même, réparer la vie et relancer la dynamique de l’union. Je trouve qu’il est trop « court » d’interpréter ce passage comme un « non » au divorce, c’est plus subtil, plus fin, plus profond que cela. Il me semble que toute l’intervention de Jésus vise justement à sortir de donnée « juridiques », légales » ou légalistes », pour entrer dans l’analyse profonde de ce qui porte l’être humain.
41 Et celui qui vous donnera un verre d’eau au nom de votre appartenance au Christ, amen, je vous le dis, il ne restera pas sans récompense. 42 « Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer. 43 Et si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la. Mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie éternelle que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux mains, là où le feu ne s’éteint pas. 45 Si ton pied est pour toi une occasion de chute, coupe-le. Mieux vaut pour toi entrer estropié dans la vie éternelle que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux pieds. 47 Si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le. Mieux vaut pour toi entrer borgne dans le royaume de Dieu que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux yeux, 48 là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas. 49 Chacun sera salé au feu. 50 C’est une bonne chose que le sel ; mais s’il cesse d’être du sel, avec quoi allez-vous lui rendre sa saveur ? Ayez du sel en vous-mêmes, et vivez en paix entre vous. »
Le texte d’aujourd’hui produit plutôt l’effet d’un regroupement de paroles indépendantes à l’origine, et que l’opportunité aurait conduit à rassembler. Je ne vais donc pas chercher un vrai lien, mais plutôt m’appliquer à comprendre chaque petit ensemble : il sera bien temps de voir à la fin si l’on voit se dessiner la raison qui a pu conduire à regrouper ces « dits ».
« Quelqu’un en effet vous abreuverait-il d’une coupe d’eau dans le Nom du fait que vous êtes du Christ, amen je vous dis qu’il ne perdrait pas son salaire. » Voici une parole qui s’adresse manifestement aux disciples, « vous êtes au Christ« , mais qui pourtant parle d’autres ! Ce sont d’autres à qui est promis un « salaire« , ne serait-ce que pour une « coupe d’eau » dont ils auraient abreuvés un disciple. Etonnant décalage !
Il ne s’agit pas d’une récompense, qui est indue, qui est en quelque sorte superfétatoire : il s’agit bien d’un salaire, c’est-à-dire d’une contrepartie due à un travail réellement effectué, à une force de travail réellement engagée. Il ne s’agit donc pas d’avoir fait cadeau au disciple d’une coupe d’eau, car là, la gratuité du don appellerait la gratuité du contredon (la récompense) ; mais l’énergie, la force de travail engagée dans le fait d’apporter une coupe d’eau au disciple, doit être rémunérée justement : et qu’importe d’où vient l’eau, ce n’est pas la question ici. Faut-il beaucoup de force, beaucoup d’énergie, pour apporter une coupe d’eau ? Assurément non. Mais on comprend bien ce qui se dessine ici : lorsque c’est un disciple du Christ qui est le destinataire, il ne faudrait pas que la moindre énergie engagée soit oubliée, soit laissée sans sa légitime rétribution. Le disciple du Christ ne laisse jamais ignoré le moindre travail, il est tenu par celui-ci, il est en dette vis-à-vis de celui-ci.
Voilà qui éclaire notre première surprise quant à une parole adressée à certains mais parlant d’autres : en fait, la parole est bien adressée aux disciples, mais elle leur parle d’eux, elle leur enjoint de ne rien laisser oublier, de rester toujours attentif au travail, à l’investissement des autres, et surtout dans leur propre mission ou service. Vous les disciples, si l’on vous apporte ne serait-ce qu’un verre d’eau, ne laissez pas passer cela sans salaire ! Il faut reconnaître, et vous êtes en dette et vous devez vous acquitter de vos dettes. La remarque n’est pas anodine aujourd’hui : je vois des milliardaires se déclarer « chrétiens » ou « catholiques », mais qui sont fort loin de rémunérer le travail comme il le mérite ! Voilà qui n’est pas selon l’évangile, la chose est claire (mais il y aurait tant à dire sur ce sujet, au vu de comportements ouvertement sectaires qui n’ont rien à voir avec l’évangile).
Il y a bien eu une motivation plus profonde dans le geste, si je comprend bien le texte : la coupe d’eau a été portée [én onomati], « dans le nom« , que je comprends « dans le Nom« , c’est-à-dire au nom du dieu. Ce fut un acte d’obéissance au dieu, à sa parole. Il y aura eu cette inspiration d’une part, il y aura eu d’autre part la reconnaissance du destinataire comme disciple du Christ. Cela fait partie de la « reconnaissance » : accueillir non seulement la valeur du geste, son travail, mais aussi sa motivation, sa beauté, sa portée. Ne rien laisser passer ni perdre. Le disciple authentique prend le temps de contempler les actes des autres, pour dresser la liste puis s’acquitter des dettes qu’il a contracté à leur égard, mais aussi pour en voir toute la beauté, les voir comme venant du dieu et les considérer comme conformes au Christ. Tout le contraire du sectarisme.
« Et celui qui scandaliserait un de ces petits qui croient, il lui est bon de préférer qu’une meule d’âne soit attachée autour de son cou et qu’il soit jeté dans la mer. » Autre parole, qui paraît sans rapport avec la précédente. On retrouve les « petits« , ce qui a peut-être attiré ici cette parole (peu avant, Jésus a mis un « petit » au milieu de ses disciples) : mais ici, il s’agit d’un « de ces petits qui croient« , ce qui peut s’entendre de deux manières. Ils sont des « petits », parmi les derniers de la société, et ils croient. Ou encore, ils sont des « petits croyants », ils commencent à croire. En tous cas, la sentence a une forte saveur d’avertissement : ces petits, ces derniers, doivent être protégés, il ne faut pas les « scandaliser ». Le [skandalone], c’est la pierre sur laquelle on butte et qui fait tomber.
Le langage est sans nul doute ici métaphorique : ceux qui sont déjà les derniers de la société, il ne s’agit pas en plus de placer des obstacles sur le chemin de leur vie, ni non plus sur le chemin éventuel de leur foi (ces deux dernières précisions, dites en fonction du sens qu’on aura donné à « ces petits qui croient » : je pense pour ma part qu’il faut retenir les deux sens). Ce que Jésus énonce ici, c’est qu’il n’est pas question de mettre des obstacles sur le chemin de ceux qui, déjà, se trouvent défavorisés. Il est dans l’élan vital de tous de vouloir grandir, de vouloir « s’en sortir » : Jésus a concédé aux disciples il y a peu, avant de mettre au milieu d’eux un enfant, que vouloir « être le premier » n’était pas répréhensible, que tout était dans la manière. Que les « petits », que les défavorisés aient le même élan, n’est-ce pas le signe évident et rassurant que la vie est encore en eux, qu’ils l’ont pas perdu tout élan ni toute espérance ? Mais leur mettre un obstacle, c’est tuer l’espoir ! Et combien l’on observe cela aujourd’hui…
Mais ce qui attend celui dont telle est la conduite est sans doute pire que la mort : « …il lui est bon de préférer qu’une meule d’âne soit attachée autour de son cou et qu’il soit jeté dans la mer. » Qu’on veuille bien observer l’illustration ci-dessus, et l’on mesurera si, avec un tel objet autour du cou, on a une chance quelconque de surnager. Mais faut-il entendre, dans cet énoncé, une menace pour « la vie d’après » ? Ce n’est guère convaincant, apparemment, tant ces pratiques qui écrasent les plus petits et les plus faibles sont répandues… Et puis c’est décevant : que change à la situation actuelle que de tels agissements soient punis plus tard ? Le mal est fait. Il me semble plutôt qu’il faut entendre un lien de cause à effet, une sorte d’argument a fortiori : si tu traites ainsi ceux qui sont plus faibles devant la vie ou la foi, tu précipites ta propre fin plus sûrement que par une meule autour de ton cou. S’ils tombent, tu tombes aussi. Soit que tu provoques une révolte qui t’emportes, soit que tu scies la branche sur laquelle tu es assis.
« Et si ta main te scandalise, retranche-la : il t’est bon d’entrer mutilé dans la vie qu’être jeté en ayant tes deux mains dans la géhenne, dans le feu jamais éteint. Et si ton pied te scandalise, retranche-le : il t’est bon d’entrer estropié dans la vie qu’être jeté en ayant tes deux pieds dans la géhenne. Et si ton oeil te scandalise, expulse-le : il t’est bon d’entrer borgne dans le royaume du dieu qu’être jeté ayant tes deux yeux dans la géhenne, où leur ver ne périt et le feu ne s’éteint. » Voilà un autre « logion » à propos de scandale, mais cette fois un « auto-scandale ». La formule est frappante par sa répétitivité. On peut être brisé dans son élan de vie, dans son avancée, en raison de dispositions prises par d’autres, certes ; mais on peut briser soi-même ses élans, ceux qui font vivre et grandir, ceux qui mènent vers la « vie ». Ce peut-être par nos propres actions (j’entends en ce sens « ta main« ), par nos mouvements (« ton pied« ) ou par ce que l’on choisit de regarder (« ton œil« ) : autrement dit là où nous porte notre désir et notre volonté. Nos choix peuvent être contraires au déploiement de notre vie, ou au déploiement de la vie en nous.
Ce dernier point est à la fois un constat (il est possible de constituer son propre obstacle à sa propre vie) et une règle : c’est un jugement que chacun doit porter sur ses propres actions ou intentions, et sur leur conformité avec le but recherché. La sentence n’est pas : « si ta main a scandalisé quelqu’un d’autre, coupe-la, etc. », mais bien « Si ta main te scandalise…« . Il peut arriver que certains de nos actes constituent pour d’autres un motif de chute, mais cela relève de la sentence précédente, pas de celle-ci. Faut-il prendre ces recommandations au pied de la lettre ? Se faire manchot, estropié ou borgne ? Il y a sans doute là un procédé littéraire, frappant, mais qui vise encore une fois à faire saisir la gravité de ce qui se joue, en mettant des choses en comparaison. Il est en fait question de renoncements pour atteindre à ce qui est le but : les grands « oui » impliquent toujours des « non » très concrets, même s’ils sont partiels. Et qui n’en aurait pas conscience serait bien naïf ou irréaliste dans son propos.
Le but ultime est énoncé deux fois comme « entrer dans la vie » et une comme « entrer dans le royaume du dieu« . Ces deux formulations sont ainsi posées comme équivalentes. Vivre et laisser s’exercer sur soi la puissance divine sont deux manières de dire la même chose. A l’inverse, ne jamais vouloir consentir à certains renoncements conduit à « la géhenne« , « le feu jamais éteint« , « la géhenne où leur ver ne périt et le feu ne s’éteint. » Cette dernière formulation est en fait une citation, celle de la toute dernière phrase du Livre du prophète Isaïe : » Et au-dehors, on verra les dépouilles des hommes qui se sont révoltés contre moi : leur vermine ne mourra pas, leur feu ne s’éteindra pas : ils n’inspireront que répulsion à tout être de chair. » (Is.66,24) C’est de là que vient ce « leur » qui dans la phrase de Marc forme un anacoluthe ; mais cette citation est très éclairante, parce que le passage qu’elle conclut concerne le fameux jugement, et le prophète y dit aussi : « Car voici que le Seigneur arrive dans le feu, avec ses chars pareils à un ouragan, pour assouvir l’ardeur de sa colère, exécuter ses menaces par les flammes du feu. » (Is.66,15)
Le fameux feu dont il est question ici n’est donc pas relatif aux « flammes de l’Enfer » : il s’agit du moyen du jugement, d’une métaphore, celle de ce feu terrible qui purifie, qui brûle les scories et laisse pur l’or ou l’argent que l’on passe par lui. Ainsi, celui qui ne comprendrait pas que, pour arriver au but de sa vie qui est de vivre vraiment, c’est-à-dire de laisser le dieu exercer sur lui la plénitude de son pouvoir (qui est pouvoir créateur, pouvoir de vie), pour arriver à cela donc, il doit choisir parfois de renoncer, de dire « non » à certaines choses, à certaines actions, à certains désirs, que ces renoncements sont coûteux, celui-là s’expose à terme à une douloureuse purification car c’est le jugement du dieu qui devra séparer en lui, par force, ce dont il n’a pas su, lui, se séparer.
« Tous en effet seront salés par le feu : mais si le sel devient sans-sel, dans quoi l’assaisonnerez-vous ? Ayez en vous-mêmes du sel et soyez en paix les uns avec les autres. » La toute dernière sentence, enfin, … n’en est peut-être pas une mais trois différentes, réunies par le thème commun du sel. « Tous en effet seront salés par le feu » paraît assez proche du verset précédent, du feu dont il a été question. En hébreu, un même mot peut signifier « saler » ou « détruire » : c’est peut-être la clé ? Autrement dit, si l’on tient compte de ce qui a précédé, il n’est sans doute aucun homme qui aura su faire tous les renoncements nécessaires pour s’ouvrir entièrement à l’exercice en lui de la puissance divine créatrice et re-créatrice, et tous devront être séparés par le feu du jugement de ce dont, à un moment ou à un autre, ils n’ont pas voulu se séparer.
La question suivante, « mais si le sel devient sans-sel, dans quoi l’assaisonnerez-vous ?« me parait sans appui d’interprétation dans Marc. Je ne me souviens pas qu’il ait été auparavant question de sel, pour pouvoir appuyer une recherche de sens. Bien sûr, le sel est sensé révéler la saveur de ce à quoi il est uni : de sorte que s’il s’est éventé, s’il n’a plus ce pouvoir, on ne voit pas avec quoi on le lui rendrait ? Mais Marc n’écrit pas « avec quoi le salera-t-on ? » (le fameux « évangile du sale raton » 😂), il a soin de changer de mot et j’ai traduit par assaisonner. L’idée reste néanmoins la même, me semble-t-il. Mais à qui se mot s’adresse-t-il ? C’est ce que je ne sais pas… Marc a choisi de l’inscrire dans une série de sentences, qu’il a ajoutée à celles que Jésus adresse à Jean et aux Douze en général : il induit donc que ceux-ci ont à jouer un rôle comme celui du sel, et qu’une responsabilité particulière leur incombe. Car nul ne saurait leur redonner, s’il le perdent, ce qu’ils sont seuls à pouvoir apporter.
Enfin, « Ayez en vous-mêmes du sel et soyez en paix les uns avec les autres. » n’identifie pas une personne par la métaphore du sel, mais utilise plutôt ce condiment comme la métaphore d’une qualité que l’on est invité à porter en soi, et qui est ferment de paix et d’unité. Cela fait peut-être plus référence à un des usages antiques du sel, que l’on unit à la terre dont on fait les fours. De cette manière, elle augmente la solidité du four à la cuisson. C’est une hypothèse. En tous cas, voilà tout un train de recommandations disparates, que Marc a opportunément regroupées en les mettant dans la bouche de son Jésus, et adressées par lui aux Douze, et peut-être à travers eux à tous les disciples. J’en retiens deux dimensions particulièrement : d’une part que les disciples authentiques ont toujours en tête la finalité de vivre et faire vivre, et situent leurs actions ou leurs paroles par rapport à elle ; d’autre part qu’ils ne sont pas enfermés dans leur propre « propos » mais sont d’abord des gens qui s’ouvrent à ce que d’autres font, en cherchant à l’admirer et le valoriser.
38 Jean, l’un des Douze, disait à Jésus : « Maître, nous avons vu quelqu’un expulser les démons en ton nom ; nous l’en avons empêché, car il n’est pas de ceux qui nous suivent. » 39 Jésus répondit : « Ne l’en empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi ; 40 celui qui n’est pas contre nous est pour nous.
« Jean lui disait : … » Nous avons maintenant un échange entre un des Douze, Jean, et le maître. On ne sait pas quand se passe cet épisode, mais Marc le situe maintenant, il introduit ce passage qui sonne dès lors comme une sorte de restauration des relations maître-disciple, ou du moins comme une tentative. C’est le disciple en effet qui prend cette fois l’initiative du dialogue, en rendant compte de ce qu’ils ont fait, comme jadis quand ils étaient envoyés en mission et qu’ils en rendaient compte.
« Maître, nous en avons vu un qui en ton nom expulsait les démons et nous l’avons empêché, parce qu’il ne nous suivait pas ». Jean s’exprime au nom de tous, il utilise le « nous« . Cette prise de parole de Jean n’est pas mise en valeur en tant que telle, comme lorsque Pierre en a fait autant : Marc ne dit pas qu’il se « distingue« . Cela laisse entendre que c’est au contraire la pratique commune, habituelle, dans le groupe des Douze, rien d’exceptionnel à ce que l’un d’entre eux parle au nom de tous.
Jean rend compte de quelque chose que les Douze, ou au moins une partie d’entre eux, ont observé, et Jésus non : d’où l’importance de lui bien rendre compte, tant de ce qui a été observé que de la manière dont ils ont réagi. Une telle situation est apparemment sans lien évident avec le passage précédent, on voit que la couture effectuée par Marc installe une « pièce » sans qu’elle soit tout-à-fait invisible. Et qu’ont-il vu ? « un« , c’est-à-dire une personne qu’ils ne connaissent pas a priori, « qui expulsait les démons en ton nom » : ce que eux-mêmes, il y a peu de temps, ne parvenaient pas à faire (je me réfère ici à l’épisode de l’enfant épileptique).
Le fait est donc envisageable sous bien des aspects : il s’agit d’un inconnu, mais qui agit expressément « au nom de Jésus« , et qui parvient à expulser « des démons« . L’œuvre accomplie a de quoi réjouir. La manière pourrait susciter l’admiration pour la puissance du nom de Jésus. Le fait que l’acteur ne soit pas connu pourrait conduire à se rapprocher de lui afin d’en savoir plus. Mais la réaction des disciples n’a pas été telle : ils ont empêché cet homme de poursuivre cette œuvre, pourtant cadrant rigoureusement avec l’action même de Jésus et expressément référée à lui, autrement dit une œuvre d’envoyé, d’apôtre ; ils l’ont empêché « parce qu’il ne nous suivait pas ».
Ce qui me frappe le plus, dans la raison alléguée, c’est ce « nous« . On attendrait « parce qu’il ne te suivait pas » : ce serait pour Jean dire le lien nécessaire selon lui entre la condition de disciple et l’action d’apôtre. Accomplir la mission de Jésus supposerait d’abord de le suivre. Mais ce petit mot change tout : ce qui a gêné Jean et les autres, c’est que cet inconnu était inconnu d’eux, et qu’il ne les suivait pas, eux. Ils se sentent pleinement dépositaires de la mission de Jésus à eux confiée, et estiment manifestement qu’ils « tiennent sa place », au point d’être eux aussi comme un « maître » avec des disciples. En rendant compte fidèlement de ce qui s’est passé, Jean croit poser la question d’éventuels « dissidents », mais il pose en réalité, sans s’en rendre compte, la question de leur place à eux, les Douze, Jésus n’étant pas présent. Et l’idée de remplacement ou de succession, déjà présente dans l’épisode précédent, n’a pas disparu.
« Or Jésus répondit : « Ne l’empêchez pas. » La réponse de Jésus prend à revers Jean et ceux qui étaient avec lui. Il ne fallait pas l’empêcher. C’est tout l’édifice présupposé par Jean qui s’effondre. Qu’il s’agisse d’un inconnu n’est pas un obstacle : ce qu’il fait et le moyen qu’il utilise sont prédominants. Le jugement de Jésus se fonde plutôt sur les fruits obtenus et le moyen utilisé : cela suffit à voir clair dans l’inconnu. Et au passage, car l’édifice précédent justifiait seul le positionnement présupposé des disciples, ces derniers ne sont pas ceux qu’il faudrait suivre pour une action authentiquement bonne. Dépositaires de la mission de Jésus, ils n’en ont pas l’exclusive, et ils ne lui succèdent pas dans sa place de maître (et l’on voit ici, à ce dernier propos, la cohérence de ce passage avec le précédent : nous sommes toujours dans une question successorale).
Mais de façon très précieuse, Jésus donne ses raisons à lui : « Il n’y a en effet personne qui fasse une œuvre en s’appuyant sur mon nom et puisse vite mal parler de moi : qui en effet n’est pas contre nous, est pour nous. » Le Jésus de Marc concède à Jean une petite différence entre cet inconnu et eux : eux agissent « en [son] nom » ([én too onomati]), lui agit « en s’appuyant sur [son] nom » ([épi too onomati]). On devine que la première préposition implique une position plus installée, plus habituelle, un lieu où la personne se situe, quand la deuxième est plus ponctuelle, désigne un mode d’action. Les Douze ne font pas qu’accomplir les œuvres de Jésus, ils annoncent aussi l’évangile, ils annoncent le royaume, et en effet ils vivent avec Jésus et sont en situation de modeler leur vie sur la sienne.
Néanmoins, Jésus récuse que soit possible une incohérence entre une œuvre qui est sienne, et un discours qui serait contradictoire. Aucun inconnu ne peut faire l’œuvre même de Jésus et « vite mal parler de moi« . Peut-être n’est-il pas aussi « complet » que les Douze, il n’en est pas pour autant insignifiant ni dangereux. En tous cas, il ne faut pas l’empêcher, l’arrêter. Les Douze doivent apprendre à laisser faire et agir tous ceux qui s’appuient sur le nom de Jésus, sans chercher à les maîtriser ou à les ranger derrière eux. S’ils ne suivent pas les Douze, ils suivent néanmoins Jésus lui-même, qui est le seul qu’il faille suivre. Voilà qui dessine une « ecclésiologie » très ouverte, où l’ensemble des disciples n’est pas exclusivement ceux qu’organisent les Douze : eux-mêmes doivent apprendre à regarder et laisser faire d’autres, qui ne les « suivent » pas, mais qui n’en agissent pas moins authentiquement par le nom de Jésus.
Et cela devient un principe général. « qui en effet n’est pas contre nous, est pour nous. » C’est de nouveau un « nous » : est-ce que Jésus, cette fois, se compte avec ses disciples ? Est-ce que cette sentence est à entendre plutôt comme le même « nous » des disciples Jésus n’étant pas présent, comme dans la bouche de Jean ? Mais il semble que Marc rattache nettement cette parole à celles de Jésus -difficile de la lire comme une sentence de conclusion séparée, même si elle ferait inclusion avec le début du passage-, et qu’il faille donc entendre ce « nous » comme un « moi et vous » où Jésus fait communauté avec ses disciples. Au contraire, discrètement, Jésus fait entendre à Jean que ce « nous » n’est jamais un « eux » sans lui, mais toujours avec lui. Qu’ils ne se comprennent jamais sans lui. Et si l’on n’est pas contre [kata] Jésus-et-ses-disciples, on est dès lors « pour-leur-défense » [hupér], voire même « en leur faveur » ou « à leur place » (pas au sens de « en concurrence »). C’est un principe très ouvert, très inclusif, où l’absence d’opposition suffit à s’inscrire dans le grand mouvement entraîné par Jésus. C’est le principe même de l’anti-sectarisme, les Douze ne doivent jamais tomber là-dedans.
33 Ils arrivèrent à Capharnaüm, et, une fois à la maison, Jésus leur demanda : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » 34 Ils se taisaient, car, en chemin, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand. 35 S’étant assis, Jésus appela les Douze et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » 36 Prenant alors un enfant, il le plaça au milieu d’eux, l’embrassa, et leur dit : 37 « Quiconque accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé. »
« Et ils arrivèrent dans Capharnaüm. » Nous voilà à Capharnaüm. C’est la troisième arrivée à Capharnaüm, on dirait vraiment que ce lieu rythme l’évangile de Marc. La toute première fois (Mc.1,21), c’était après avoir appelé les premiers disciples, préalable nécessaire pour constituer un « nous » : les disciples s’en allaient « derrière lui« , comme des disciples. La deuxième fois (Mc.2,1), c’était « après des jours« , et un passage dans les lieux déserts où il se rendait après les premiers succès. Cette fois-ci, si l’on se réfère au passage qui précède et que nous avons commenté la fois précédente, les disciples ne « suivent » plus, du moins ils se posent de nombreuses questions et craignent la fin annoncée. D’autre part, Jésus et eux ne reviennent pas de lieux déserts, un peu victimes des premiers succès, mais reviennent d’un long périple « hors-frontières », victimes plutôt de la menace des Pharisiens et des Hérodiens. Le contexte est décidément bien plus menaçant.
« Et parvenus dans la maison, ils les interrogea : à propos de quoi, en chemin, conversiez-vous ? » La « maison » est sans doute celle de Simon-Pierre, où il a été accueilli la toute première fois : c’était après le passage par la synagogue, et notamment le dialogue avec l’homme dans un esprit non-épuré. Là, dans cette maison, il avait guéri la belle-mère de Simon-Pierre. Cette fois, la maison sera peut-être le lieu d’une autre guérison ? Le maître en effet interroge ses disciples : renversement inattendu, normalement ce sont les disciples qui interrogent le maître ! Oui mais, récemment, ils avaient peur de l’interroger, ils ne veulent plus le faire. Et ainsi, ils ne sont plus dans leur rôle de disciple, car ils ne se mettent plus en position d’être enseignés.
Surprise : c’est lui, le maître, qui interroge. Et sans doute leur fait-il voir ainsi qu’il n’y a pas de raison d’avoir peur d’interroger, car interroger c’est chercher, c’est avancer. Dans le Roman de Perceval, de Chrestien de Troyes, quand Perceval voit le Graal la première fois, dans le château du Roi-pêcheur, il est dit par trois fois qu’il n’a pas demandé. C’est pourquoi le Graal lui échappe : le Graal est l’objet d’une quête, mais interroger c’est être en quête. Au contraire, refuser d’interroger, c’est ne plus être en quête, et alors impossible de trouver. Ici, c’est le maître qui est en quête de disciples, de vrais disciples.
La question qu’il pose : « à propos de quoi, en chemin, conversiez-vous ? » Il y avait entre eux une conversation : ils ne lui parlaient pas, ils avaient peur de l’interroger, mais entre eux une conversation allait bon train. Alors quel était le sujet de ces échanges ? tout ce qui est moral est dicible, il n’est donc que très naturel et en rien indiscret que de s’enquérir du sujet d’une conversation. Du reste, il ne demande pas qui disait quoi, mais simplement l’objet de l’échange. Mais s’ils ne parlent plus au maître, nous sommes dans la défiance, et au bord de la défection.
« Or eux gardaient le silence : entre eux en effet ils triaient en chemin qui [était] le plus grand. » Le silence est du côté des disciples, mais… le sont-ils encore, à de telles conditions ? S’ils ne disent rien, c’est qu’ils estiment que ce qu’ils faisaient en parlant n’est pas avouable. Et Marc donne l’explication : en chemin, ils « triaient« , ils faisaient la sélection du plus grand d’entre eux. On peut bien se demander en quoi consiste un tel échange, et d’abord quel est le critère : plus grand par rapport à quoi ? Marc ne nous dit rien à ce sujet, c’est donc plutôt par rapport au contexte qu’il nous faut chercher l’explication. Or le contexte est celui de l’annonce insistante par Jésus de l’issue fatale de son ministère et de sa mission. Voilà qui éclaire singulièrement le fameux tri : l’objet de l’échange, la sélection que font les Douze, c’est tout simplement celle du successeur !! Puisque Jésus dit que ça va mal finir pour lui, il est peut-être temps de penser à la suite… On comprend que ce soit difficilement avouable.
« Et après s’être assis, il appela les Douze et leur dit :… » Le silence n’arrête pas Jésus, soit qu’il ait entendu une part de la conversation et que sa question ait été une manière simple d’aborder le sujet, soit qu’il se doute du sujet lui aussi, étant donné le contexte et la gêne des disciples. Mieux vaut crever l’abcès. Mais cela va prendre un tour solennel, et Jésus s’assoit, comme un roi en majesté sur son trône, comme un maître pour son enseignement solennel. La succession n’est pas encore à prendre, il assume pleinement son rôle. Ainsi avait-il fait lors de l’institution des Douze (Mc.3,13), et ils ne peuvent pas ne pas se souvenir de ce moment où ils furent choisis, sélectionnés, par sa libre volonté. Le simple fait rappelle que ce ne sont pas eux qui « sélectionnent », mais bien lui. Et que « sélectionnés », ils l’ont été tous ensemble : voilà qui sous-entend qu’il n’y aura pas de « successeur personnel », peut-être même pas de successeur du tout ? Mais que leur dit-il ?
« Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit de tous le dernier et de tousle serviteur. » Le désir d’être « le premier » n’est pas remis en question, peut-être parce qu’il est tout naturel. Et s’il est naturel, c’est qu’il est bon : peut-être qu’il faut reconnaître là un ressort qui pousse à grandir, à s’améliorer, à advenir plus à soi-même ? Mais il y a des conditions pour y accéder, et Jésus les pose comme s’il s’agissait de la bonne manière de parvenir à ce que nous avons reconnu comme bon. Il convient d’être « de tous le dernier et de tousle serviteur. » Cela semble un paradoxe, mais ne l’est peut-être qu’en apparence. Car après tout, nous n’imagions l’accès au premier rang que par la domination : et si c’était par le service ? S’il y avait un autre bout à la chaîne ? Le dernier est bien premier, mais suivant une autre échelle de valeur, suivant un autre sens. Car il faut peut-être les mêmes qualités, la même énergie, pour se faire le serviteur (et c’est bien le mot [diakonos], serviteur, non celui de [doulos], esclave, que Marc emploie) de tous. Le serviteur [diakonos] reste libre, et c’est librement qu’il accomplit son service, c’est une position choisie.
Mais il ne faut pas passer sous silence la référence à lui-même que Jésus fait ainsi. On l’a déjà vu, il a lu dans les Ecritures la destinée qui est la sienne, et notamment à travers la figure du Serviteur du Second Isaïe. En reprenant ce mot comme applicable aussi aux disciples, c’est justement à l’accomplissement de sa propre mission qu’il se réfère. Ce qui vaut pour le maître vaut aussi pour le disciple, et ce à quoi il sait ne pouvoir échapper (même s’il ne court pas au-devant de la mort), il sait qu’ils n’échapperons pas non plus. L’énoncé solennel de Jésus peut aussi faire comprendre que cette « dernière place » n’est pas un échec, puisqu’elle permet en effet d’être « le premier » : mais non pas par l’établissement d’une domination, non pas en faisant œuvre de puissance. Et de cela, il veut absolument garder ses disciples.
« Et prenant un enfant, il le plaça au milieu d’eux et le prenant dans ses bras il leur dit :… » Placé « au milieu« , la figure de l’enfant devient centrale, elle devient aussi médiatrice. L’enfant, à cette époque, c’est quelqu’un qui ne compte pas vraiment : c’est un phénomène relativement récent que la place centrale donnée à l’enfant. Cet enfant, c’est déjà « le dernier » dont il vient d’être question, et l’enfant (à condition de le comprendre dans la situation de l’époque) est une illustration de ce qui vient d’être dit. C’est d’ailleurs souvent parce qu’il ne compte pas vraiment qu’on demande facilement à un enfant ce que l’on veut…. On dirait que Jésus ne se résout pas à faire de cet enfant un symbole, une image : d’abord il le place au milieu, et puis il le prend dans ses bras, et le mot évoque clairement la tendresse. Cet enfant, ce n’est pas d’abord un symbole, mais c’est d’abord quelqu’un, c’est d’abord un enfant. Du reste, cet enfant est aussi « médiateur » : placé entre eux, il permet à la parole de s’échanger à nouveau. Il n’est pas un obstacle entre eux, mais il est celui en lequel à nouveau ils se rencontrent, en qui la confiance se refait.
C’est d’ailleurs un peu cela que Jésus leur dit : « celui qui accueillerait un tel enfant à cause de mon nom, m’accueillerait moi-même ; et celui qui m’accueillerait, ne m’accueillerait pas moi-même mais celui qui m’envoie. » Accueillir un enfant « à cause de [son] nom« , c’est l’accueillir lui-même. Accueillir celui qui est le dernier, qui ne compte pas, dont on ne peut pas attendre grand-chose, c’est l’accueillir lui. Et toute personne ayant le même « statut », on le comprend bien, aurait le même résultat. Pour le croyant qui a « du mal avec Jésus » (pour quantité de raisons !), se tourner vers le faible et le petit et lui faire bon accueil, c’est un chemin pour le retrouver, sous une « forme » qui n’est pas aussi « problématique ». Le retour à la charité quand on a des problèmes de foi, c’est une vraie solution. Pour les Douze « en mal de Jésus », il y a encore un chemin, s’ils ne veulent pas se désister.
Mais poussons plus loin la réflexion : pour accueillir un enfant, ou n’importe quelle personne en situation de faiblesse, lui faire vraiment un espace, il faut se faire faible soi-même. Autrement, on ne fait que renouveler, et peut-être amplifier, l’expérience de puissance dont l’autre a été écrasé. Avec un enfant, il faut commencer par se mettre à sa hauteur, voir et comprendre les chose « à hauteur d’enfant ». Autrement dit, au-delà de faire de l’enfant ou du petit et du faible un médiateur pour être à nouveau avec Jésus (alors qu’on est en « froid » avec lui), se joue aussi la transformation et la « décroissance » de celui qui effectue cet accueil. Il se fait « le dernier de tous » pour accueillir le dernier. Il fait l’expérience d’un certain anéantissement pour rejoindre celui qui n’est rien. Et là, Jésus donne aussi une clé de compréhension du sens qu’il donne à sa propre destinée, à son arrestation, à sa mise hors-jeu par les autorités qui comptent, et à sa mort : c’est une mise « à hauteur d’enfant » ou « à hauteur de dernier ».
Dans ce « modèle -enfant », il y a aussi un choc particulier quant à l’usage du pouvoir qui est le sien. A vrai dire, nous avons tous un pouvoir, car vivre, c’est un pouvoir. Nous pouvons faire ceci ou cela, nous pouvons nous engager dans telle direction ou telle autre. Nous pouvons choisir de faire cet acte, ou nous pouvons choisir de ne pas le faire. Par exemple, dans Lysistrata, Aristophane met en comédie une grève du sexe des femmes, pour contraindre les homme à ne plus faire la guerre, mais faire au contraire la paix : ce qu’elle choisissent de ne « pas faire », de ne « plus faire », a clairement une dimension politique, constitue l’exercice d’un pouvoir. Eh bien il me semble que le « modèle-enfant » ne doit pas être pris comme un simple modèle naïf, appelant un sourire béat, mais qu’il constitue un vrai choix « politique », une manière délibérée d’exercer un pouvoir, car la vie est un pouvoir et dans cette mesure, nous détenons tous un pouvoir.
Face à ceux qui choisissent de le poursuivre et bientôt de le juger, de le mettre publiquement « hors-jeu », puis de le tuer, Jésus choisit, lui , de ne « pas faire ». Il choisit de se tenir à la dernière place, comme celui qui ne sait pas, qui ne détient pas les moyens de l’action. Ce modèle est à méditer hautement comme le choix évangélique de l’exercice du pouvoir, un non-agir qui suscite le meilleur de chacun. Dans Citadelle, Antoine de Saint-Exupéry montre le pouvoir d’un enfant qui, par sa maladie et son impuissance mêmes, remue tout un empire dans la perspective de le guérir. Et ainsi, l’exercice du pouvoir « à hauteur d’enfant » suscite chez tous le meilleur, fait place aux capacités de chacun, révèle les intentions des coeurs les plus secrets, faisant apparaître les meilleurs intentions ou au contraire les pires, tournées vers soi-même dans la quête d’opportunité qu’offre la faiblesse d’un autre. E-E. Schmidt, a lui aussi perçu cela dans Le Visiteur, lorsque le mystérieux Visiteur que reçoit Freud en détresse du fait de l’arrestation de sa fille paraît tout savoir, tout deviner, et cependant ne rien pouvoir. Mais c’est ce qui pousse le plus les uns et les autres à agir…
30 Partis de là, ils traversaient la Galilée, et Jésus ne voulait pas qu’on le sache, 31 car il enseignait ses disciples en leur disant : « Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera. » 32 Mais les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de l’interroger.
Un seul mot de liaison est ici l’indice, sans doute, d’une couture un peu artificielle : « Et sortis de là, ils passaient le long à travers la Galilée,… » L’indication d’être « sortis » évoque l’enfermement préalable, ou le piège. Mais il peut aussi s’agir d’une simple indication locale : on se souvient que, depuis un bon moment maintenant, Jésus et les Douze sont « hors-frontières ». Or Marc indique immédiatement à la suite que les voilà traversant la Galilée. Le retour au « pays », ou du moins dans la zone initiale de ministère, est effectif. « Passer le long » était le verbe avec lequel Marc montrait un cheminement le long de la mer de Galilée : est-ce cela qu’il suggère de nouveau ? Et le deuxième membre de phrase, « à travers la Galilée« , reprendrait les autres moments du ministère de Jésus, où il parcourt tous les villages et les campagnes ? On aurait alors, en une phrase un peu allusive, une sorte de résumé de tout ce qui avait précédé le déport volontaire vers la région de Sidon : Jésus reprendrait ses activité précédentes.
« …et il ne voulait pas que quelqu’un le sache :… » La différence avec les débuts est de taille : cette fois-ci l’anonymat est recherché. Il y a là un choix très énigmatique, celui d’être là, de revenir là où les Pharisiens et les Hérodiens auraient force pour l’arrêter ou lui nuire, mais en même temps le choix de ne pas le faire savoir. Il juge sans doute que son ministère n’a pas besoin de la « publicité » pour s’exercer, il demeure tout aussi réel et conforme à sa mission s’il est dans la discrétion et la relation interpersonnelle, qui prend le temps du soin et de l’attention, et demande en retour la discrétion. L’ostentation n’est pas nécessaire au ministère de Jésus.
« il enseignait en effet ses disciples et leur disait : « le fils de l’homme est livré entre les mains des hommes, et ils le tueront, et tué, après trois jours il sera relevé ». » Il me semble que ces mots ne disent pas la raison pour laquelle Jésus ne veut pas « que quelqu’un le sache« , au sens où cet enseignement ne devrait pas s’ébruiter. Il en donne plutôt la raison, au sens où on le recherche, où on veut le tuer. La discrétion est de mise pour éviter l’arrestation et la mort. Mais le message, lui, doit continuer à passer, et il ne faudrait pas oublier de remarquer que Jésus, même dans ces conditions oppressantes, continue d’annoncer le royaume, continue d’aller au nom du dieu à la rencontre du peuple qui cherche à revenir vers lui. C’est là sans doute un message très important : l’annonce n’a toujours pas Jésus et sa destinée pour centre, mais il est toujours mené, même dans les conditions les plus contraires. En revanche, ces conditions sont explicitées aux disciples, et le rappel constant de ce qui arrive au maître reste comme une perspective éventuelle pour les disciples. Et quand Marc écrit, les disciples sont sans doute dans des conditions très voisines des conditions dans lesquelles se trouve à présent Jésus, de sorte qu’il est évident pour les premiers lecteurs ou auditeurs de l’évangile de Marc que disciples, ils sont dans les conditions où était leur maître.
« Or eux ignoraient ce mot, et avaient peur de l’interroger. » Ce que Marc souligne à présent, c’est la répulsion des disciples pour ce qui leur est présenté. A y regarder de près, en effet, on aurait tort de parler (comme on le fait souvent) d’incompréhension. S’ils ne comprenaient pas, comme il est déjà arrivé, ils l’interrogeraient. Mais ici c’est tout le contraire, ils sont plutôt dans de que nous appellerions aujourd’hui le déni. L’ignorance n’est pas une simple absence, mais plutôt ce choix d’ignorer, ce faire comme si on n’avait pas entendu. C’est bien plutôt la peur qui domine, et le mot que Marc emploie à cet effet évoque toujours la fuite. Les disciples fuient les questions : au fond, ils n’ont que trop bien compris, mais ils ne veulent pas de ce scénario, ils voudraient croire à un autre.
Au total, dans ce bref passage de transition, nous avons comme un bilan d’étape : dans l’enseignement que Jésus a entrepris vis-à-vis des Douze, et qui s’est d’abord déroulé en Galilée, il a d’abord construit leur rapport à la foule pour leur en apprendre le service et l’attention. Puis il a quitté la Galilée pour se porter dans des régions « hors-frontières » où il a pu mesurer, en même temps que leur donner à voir, que l’attente et les désirs n’étaient pas moins présents. Autrement dit, que ce peuple qui cherche à revenir vers le dieu n’est pas tout entier dans les frontières d’Israël. Et puis une demande de signe formulée par les Pharisiens, qu’il a méditée, lui a fait comprendre qu’ils en étaient à s’opposer maintenant directement à sa personne, comme messager inauthentique, et son enseignement s’est augmenté d’une révélation aux Douze de sa destinée, en même temps que du dessein divin dans la manière de concevoir le salut. Il s’est donc mis à dire aux Douze (mais le temps devient court désormais) quelle était cette issue, et quel son sens ; quelle aussi leur propre destinée s’ils choisissaient de le suivre. Il revient maintenant en Galilée, très conscient de ce qui l’attend, pour affronter sa destinée : non pas pour chercher la mort, car la discrétion est au contraire une stratégie pour y échapper, mais pour poursuivre sa mission, très conscient du risque qu’elle constitue.
14 En rejoignant les autres disciples, ils virent une grande foule qui les entourait, et des scribes qui discutaient avec eux. 15 Aussitôt qu’elle vit Jésus, toute la foule fut stupéfaite, et les gens accouraient pour le saluer. 16 Il leur demanda : « De quoi discutez-vous avec eux ? » 17 Quelqu’un dans la foule lui répondit : « Maître, je t’ai amené mon fils, il est possédé par un esprit qui le rend muet ; 18 cet esprit s’empare de lui n’importe où, il le jette par terre, l’enfant écume, grince des dents et devient tout raide. J’ai demandé à tes disciples d’expulser cet esprit, mais ils n’en ont pas été capables. » 19 Prenant la parole, Jésus leur dit : « Génération incroyante, combien de temps resterai-je auprès de vous ? Combien de temps devrai-je vous supporter ? Amenez-le-moi. » 20 On le lui amena. Dès qu’il vit Jésus, l’esprit fit entrer l’enfant en convulsions ; l’enfant tomba et se roulait par terre en écumant.
21 Jésus interrogea le père : « Depuis combien de temps cela lui arrive-t-il ? » Il répondit : « Depuis sa petite enfance. 22 Et souvent il l’a même jeté dans le feu ou dans l’eau pour le faire périr. Mais si tu peux quelque chose, viens à notre secours, par compassion envers nous ! » 23 Jésus lui déclara : « Pourquoi dire : “Si tu peux”… ? Tout est possible pour celui qui croit. » 24 Aussitôt le père de l’enfant s’écria : « Je crois ! Viens au secours de mon manque de foi ! »
25 Jésus vit que la foule s’attroupait ; il menaça l’esprit impur, en lui disant : « Esprit qui rends muet et sourd, je te l’ordonne, sors de cet enfant et n’y rentre plus jamais ! » 26 Ayant poussé des cris et provoqué des convulsions, l’esprit sortit. L’enfant devint comme un cadavre, de sorte que tout le monde disait : « Il est mort. » 27 Mais Jésus, lui saisissant la main, le releva, et il se mit debout.
28 Quand Jésus fut rentré à la maison, ses disciples l’interrogèrent en particulier : « Pourquoi est-ce que nous, nous n’avons pas réussi à l’expulser ? » 29 Jésus leur répondit : « Cette espèce-là, rien ne peut la faire sortir, sauf la prière. »
Et voilà maintenant un récit haut en couleur, comme Marc a l’art d’en rendre vivants. Il est assez long, cette fois-ci, mais Marc le raconte comme une suite directe des évènements précédents, autrement dit il attend que nous comprenions ces récits comme un ensemble, et que nous nous appuyions sur la compréhension de l’un pour saisir l’autre.
« Et en allant vers les disciples, il voient une foule nombreuse autour d’eux et des scribes en train de discuter avec eux. » Nous sommes à la toute fin de la « parenthèse enchantée » où Jésus a emmené à part trois des Douze sur la montagne : les voilà maintenant qui rejoignent les autres, les neuf autres et peut-être aussi d’autres disciples (chez Marc, les groupes ne sont pas nettement distinct, comme on l’a déjà dit). Mais les disciples qui sont restés ne sont plus seuls, il y a un attroupement, une « foule nombreuse« . Et l’on distingue aussi des scribes « en train de discuter avec eux » : il ne s’agit pas d’une dispute, mais bien d’un échange, et même (c’est la nuance du verbe [dzètéoo]) d’une recherche. Les scribes sont habituellement plutôt hostiles à Jésus, en tous cas quand ils sont pharisiens, mais là on les voit plutôt s’interroger avec les disciples, ce qui laisse penser que c’est à propos d’autre chose, suffisamment énigmatique pour que les deux groupes se rapprochent et cherchent ensemble. Vertu de l’ignorance.
« Et aussitôt toute la foule en le voyant était frappée de stupeur et accourant ils l’accueillaient affectueusement. » L’arrivée de Jésus est saluée d’un grand étonnement, mais aussi de mouvements forts de la foule, et aussi presque d’embrassades. On aime Jésus, c’est manifeste, et aussi c’est lui qu’on cherchait. Mais jusqu’à présent, on n’a trouvé que des disciples, sans leur maître. Et il semble que cela ne suffisait pas, alors que Jésus a désormais confié aux Douze sa propre mission, avec les moyens de faire ce qu’il fait. Il y a comme un soulagement dans la foule, mais qui révèle une anomalie. Quelle est-elle ?
« Et il les interrogeait : de quoi discutiez-vous entre vous ? » La question s’adresse non à la foule, mais à ceux qui échangeaient des interrogations et réfléchissaient ensemble. Ce n’est sans doute pas pure curiosité, tant Jésus est en alerte sur l’opposition habituelle des scribes et des Pharisiens. Et aussi parce qu’il se méfie, lui, du « levain des Pharisiens« . Une si belle entente peut être parce qu’il y a une vraie recherche commune, mais aussi parce qu’il y aurait un dévoiement des disciples : mieux vaut s’enquérir. Mais personne de ceux-là n’a le temps de répondre.
« Et quelqu’un de la foule lui répondit : maître, je t’ai apporté mon fils, ayant un esprit sans-parole ; et où qu’il se saisisse de lui, il le fait convulser, et il écume et grince des dents et se dessèche lui-même ; et j’ai dit à tes disciples de l’expulser de lui et ils n’en ont pas eu la force. » C’est une voix qui part du milieu de la foule, une voix anonyme pour le moment. C’est aussi, notons-le tout de suite pour ne pas l’oublier, un autre point de vue : il n’est pas répondu pour l’instant à la question de Jésus, à savoir l’objet des interrogations communes des disciples et des scribes. Celui qui parle appelle Jésus « Maître », il se place d’emblée comme un disciple. Il a « apporté » son fils, comme une chose qu’on transporte. Ce dernier ne pouvait sans doute se transporter lui-même. Et peut-être aussi n’est-il pas consentant ? La raison du père : son fils est privé de parole, d’après le père à cause d’un « esprit« . Il ne parle pas de [daïmoon] (souvent traduit par « démon« ), mais de manière plus neutre d’un [pnéouma]. Puis il décrit les symptômes observés : les manifestations ne sont pas constantes (sinon peut-être l’aphonie ?), mais plutôt soudaines et sans que le père ait pu semble-t-il cerner des circonstances « déclenchantes ».
Et ces manifestations consistent dans le fait que l’enfant convulse (le verbe évoque des mouvements du corps non-coordonnés, comme si le corps était disloqué), écume ou bave, qu’il grince des dents, autrement dit que les machoires se tétanisent, enfin que son corps tout entier paraît s’être desséché, qu’il a la raideur d’un bâton sec. Ceux dont c’est le métier ont reconnu là un syndrome de l’épilepsie, plutôt bien décrit ! Alors, à ce stade, il peut y avoir (et il y a eu) deux types de réaction parmi les lecteurs. Ceux qui vont en conclure que l’épilepsie est due à l’action d’un esprit qu’il faudrait expulser, « parole d’évangile », et ceux qui vont plutôt corriger l’approche « c’est le fait d’un esprit » par « c’est une maladie, on l’a reconnue ». Inutile de dire que, pour notre part, nous adoptons la deuxième réaction, et ce d’autant plus que c’est le père qui parle d’esprit à expulser ! Mais continuons, car justement, il n’a pas fini de parler.
Il ajoute en effet : « et j’ai dit à tes disciples de l’expulser de lui et ils n’en ont pas eu la force. » Le père était venu demander à Jésus une expulsion d’esprit : il ne l’a pas trouvé, il s’est tourné vers ceux des Douze qui étaient présents, mais déception, « ils n’en ont pas eu la force » et il ne l’a pas obtenue d’eux. Cette expression montre que le père se situe dans une lutte entre « esprits », et il faudrait que « l’esprit du bien » soit plus fort que « l’esprit du mal ». Pour lui, c’est un bras de fer. Et peut-être pour les disciples aussi ? Ce n’est pas la première fois que Jésus se trouve face à ce genre de demande, et en général il part de cette demande, mais la fait évoluer par un dialogue pour aboutir à une opération du demandeur lui-même. Que va-t-il faire cette fois-ci ? Sera-ce différent ?
« Or lui leur répondit et dit : ô engeance sans-foi, jusqu’à quand serai-je vers vous ? jusqu’à quand vous soutiendrai-je ? Portez-le vers moi. » La réponse de Jésus est inattendue, étant donné ce que nous venons de rappeler. Mais examinons de plus près : à qui cette réponse s’adresse-t-elle ? C’est un père qui vient, du milieu de la foule, de s’adresser à lui, une voix seule. Or Marc écrit que Jésus « leur » répond : ce n’est donc pas à ce père qu’il s’adresse. A qui alors ? Il me semble que c’est assez naturel : au groupe dont il vient d’être question dans le message du père, « j’ai dit à tes disciples« , et justement parce que « ils n’ont pas eu la force« . Il leur a pourtant, en leur partageant sa propre mission, « donné autorité sur les esprits non-épurés« , et ils ont été témoins de la manière dont il s’y prend. Leur échec met sans doute en évidence qu’ils s’y prennent autrement. Il me semble donc que cette parole de déploration, loin de s’adresser au père de l’enfant, s’adresse aux disciples, à ceux en particulier des Douze qui sont restés là et qui n’ont pu opérer en ses lieux et place.
Ils ont agi ou fait « sans foi » : on comprend que c’est là que résidait pourtant leur puissance opératoire. Et Jésus se plaint de devoir encore les « soutenir« , de devoir encore être « tourné vers eux« , alors qu’il pourrait légitimement attendre une vraie aide, un vrai partage de sa mission. Si ces disciples ne pensent, n’agissent, ne se situent pas dans la foi, ils sont en dehors de sa mission, de sa façon de faire, de sa façon de réfléchir et d’envisager les choses. Et ils font faire à d’autres l’expérience de l’échec en s’adressant à lui. Voilà un avertissement qui est d’une portée actuelle et définitive : quand les disciples de Jésus raisonnent ou agissent avec d’autre chose en vue que la foi, que vivre l’évangile, mais veulent par exemple « défendre l’Eglise », ou « ménager » certaines personnes, ou « éviter le scandale », ou je-ne-sais-quoi encore, ils déçoivent ceux qui voulaient s’adresser à Jésus et lui font tort. Quoiqu’il en soit, puisque les disciples n’ont pas su et ne savent toujours pas se situer, il commande qu’on lui apporte l’enfant.
« Et il le lui apportèrent. Et aussitôt qu’il le vit, l’esprit le mit en pièces, et tombant au sol il se roulait en écumant. Et il interrogea son père : combien de temps y a-t-il que cela lui arrive ? » La seule mise en présence de Jésus provoque chez l’enfant une crise d’épilepsie, ce qui n’a sans doute rien d’étonnant. On peut imaginer la tension dans laquelle il est, avec tout ce monde autour de lui, avec cette attention suspecte qui s’attache à lui, avec l’affrontement d’un inconnu. Et l’on remarque avec quel bon sens et quelle humanité Jésus aussitôt met l’attention ailleurs, de sorte que la pression sur l’enfant retombe : c’est avec le père qu’il parle. Ou plutôt, c’est le père qu’il invite à parler, car il a très certainement beaucoup à s’épancher.
« Il dit : dès l’enfance ; et souvent il l’a jeté aussi dans le feu, dans l’eau, pour le perdre ; mais si tu peux quelque chose, viens à notre secours, pris au tripes pour nous. » Le père est volubile, en effet. Il fait part de ses soucis, de ses peurs : il craint tant de perdre son enfant. Et il formule sa demande, transparente déjà à travers sa démarche. Il voudrait que Jésus se laisse émouvoir (« pris au tripes pour nous.« ) tant par la souffrance de son enfant que par sa propre douleur. Par prudence peut-être, pour être moins injonctif aussi sans doute, il a inséré une petite atténuation qui a pris a forme d’un conditionnel, « si tu peux quelque chose« , et c’est là-dessus que le dialogue va se poursuivre.
« Jésus lui dit : ce ‘si tu peux’… : ceux qui croient peuvent tout ! S’écriant aussitôt, le père de l’enfant dit : je crois, viens au secours de mon absence-de-foi ! » Voilà que le maître insiste sur cette formule, qui apparaît comme une sorte de retrait, de timidité. Comme le fait dire Homère à Pénélope, « mendicité et réserve, voilà qui ne va guère ensemble » ! C’est que, comme on l’a déjà vu tant de fois, Jésus pousse ses interlocuteurs au bout de leurs désirs : ce père doit aller au bout de ce désir qu’il a de sauver son enfant ! Et il en explicite la raison comme jamais jusqu’à présent : « ceux qui croient peuvent tout ! » Le pouvoir de guérison git dans la foi du demandeur, c’est comme s’il lui disait : tu as la guérison de ton fils en toi ! Et le père cède comme le ferait un barrage, et son cri est le même que celui de son fils : peu après en effet, on va le voir sous peu, le fils va s’écrier aussi. Le verbe se traduit littéralement « croasser » : c’est un cri rauque semblable à celui du corbeau, un de ces cris incontrôlés qui vient du fond des tripes. Il voulait, ce père que Jésus soit « pris au tripes », mais là, par le renversement signifié par Jésus, ce sont ses propres tripes qui parlent. Il croit, et voudrait croire plus encore : afin de pouvoir plus encore pour son fils, bien sûr ! Et il compte encore sur Jésus pour croire plus encore : il est magnifique, son cri !
« Or Jésus, voyant que la foule accourait, blâma l’esprit non-épuré en lui disant : ‘esprit d’aphonie et de surdité, je te l’ordonne, sors de lui et n’entre jamais en lui’. Et en s’écriant et le faisant convulser, il sortit. » Marc note une chose très intéressante, comme si Jésus était interrompu dans le cheminement qu’il fait faire à son demandeur. « voyant que la foule accourait« , les conditions changent. Précédemment, il avait tiré à part de la foule ceux qui demandaient (ou pour qui on demandait) une guérison. Mais là, la foule accoure, et le verbe signifie bien courir en se rassemblant. Il n’a pourtant jamais été dit que le père ait emmené à part ! Peut-être y a-t-il, dans l’idée de Marc, une intensification de la foule, ou bien a-t-il omis de dire, le supposant évident, que le dialogue avec le père s’est accompagné d’une mise à part.
Toujours est-il qu’il y a une fin précipitée à ce dialogue : Jésus va intervenir, là où probablement le père aurait pu opérer lui-même (« ceux qui croient peuvent tout« ). Il nomme, lui, un « esprit d’aphonie et de surdité« , ce qui est reprendre les mots du père tout en y ajoutant quelque chose : mais la surdité qui est ajoutée ne correspond à rien des différents symptômes que le père a pourtant décrits. Mais le mot [koofôs], « sourd« , signifie fondamentalement « émoussé » ou « insensible« , et peut aller jusqu’à signifier « inintelligent » ou « qui n’a pas de sens » : peut-être est-ce alors un adjectif qui résume ce que le père a énoncé, avec ces symptômes tellement divers et l’impression que des manifestations si variées peuvent apraître, aux moments et dans les lieux les plus inattendus ?
Jésus s’adresse à l’esprit ainsi nommé, et Marc emploie un verbe, [épitimaoo], qui signifie accorder des honneurs, éventuellement rendre les honneurs funèbres, ou faire renchérir, ou encore infliger (une peine, un blâme, un reproche) : il s’agit dans le fond d’une évaluation verbale. Elle consiste peut-être dans la locution que nous venons de décrire, en mettant des mots qui résument ce qu’il fait faire ou fait subir. Mais surtout il y a l’ordre de sortir et de ne jamais plus entrer. C’est une séparation définitive qui est ainsi prononcée, et l’on peut imaginer à quel point cela traduit le souhait du père. Au tour de l’esprit de pousser le cri du corbeau, en écho à celui du père, mais cette fois, dans une dernière convulsion provoquée chez l’enfant, il sort. Le mal est expulsé : le fait que nous y reconnaissions aujourd’hui assez clairement une affection, l’épilepsie, ne doit encore une fois en rien assimiler cette dernière à une possession ou une infestation, ou je-ne-sais-quoi de démoniaque ! Mais au contraire, nous faire voir que Jésus cherche avant tout à expulser le « mal » sous toutes ses formes. Interrompu par l’afflux de la foule, on dirait plutôt qu’il a au maximum repris les mots du père, qu’il a mis lui-même les mots qu’aurait mis le père, autrement dit qu’il s’est efforcé avant tout d’être son interprète, son médiateur en quelque sorte.
« Et il était devenu comme un mort, de sorte que nombreux étaient ceux qui disaient qu’il était mort. » Voilà le détail final qui apparaît peut-être le plus en rapport avec tout le contexte. Jésus, c’est l’aspect nouveau de sa proclamation, parle ouvertement et librement de sa propre mort, et voilà que l’enfant qui vient d’être guéri parait non vivant mais mort ! Nous sommes dans le même paradoxe : celui dont on attend qu’il sauve annonce qu’il va être tué, et l’enfant qu’il sauve paraît tué. Nous avons là comme un miroir, et il me semble que c’est pour l’avoir vu que Marc a placé ici cet épisode : en cet enfant apporté par son père, se trouve peut-être un miroir d’un autre père livrant son enfant. « Mais Jésus saisissant sa main le réveilla et le fit lever. » Jésus a annoncé qu’après avoir été tué, il serait relevé : ainsi aussi, cet enfant est pris par la main, avec force (c’est ce que dit le verbe [kratéoo]), et les deux mots qui seront employés pour la résurrection sont employé : réveiller et relever. Tout se passe comme si, en cet enfant, était laissé entrevoir comment le salut peut arriver à travers la plus grande faiblesse et la mort (ou ce qui lui ressemble).
« Et après être rentré à la maison, ses disciples l’interrogeaient à part : pourquoi nous, n’avons-nous pu faire le faire sortir ? Et il leur dit : ce genre-là, on ne peut en rien le faire sortir, sinon dans la prière de demande. Les disciples se souviennent du soupir de Jésus et de sa plainte à leur égard. Revenus à part avec lui, ils l’interrogent sur leur impuissance, alors qu’ils ont pourtant reçus de lui pleine délégation de pouvoir. Ils parlaient sans doute « exorcisme » avec les scribes : car les exorcismes étaient déjà pratiqués à cette époque, mais ils étaient le plus souvent des processus très longs et sans grande efficacité. Jésus, lui, ne prend pas cette piste. Il dit même plutôt qu’on ne les expulse pas, « on ne peut en rien le faire sortir« . Mais la solution est dans la « prière de demande« . Laquelle ? Car il n’a lui-même énoncé aucune demande… Mais celui qui a demandé, c’est le père : et Jésus s’est efforcé de lui faire plus fortement et plus clairement énoncer sa demande, de lui donner toute sa force. La « prière de demande » n’est pas celle d’un « exorciste », mais c’est le désir du demandeur. Celle-ci a tout pouvoir, si elle est totale, « ceux qui croient peuvent tout !«
09 Ils descendirent de la montagne, et Jésus leur ordonna de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. 10 Et ils restèrent fermement attachés à cette parole, tout en se demandant entre eux ce que voulait dire : « ressusciter d’entre les morts ». 11 Ils l’interrogeaient : « Pourquoi les scribes disent-ils que le prophète Élie doit venir d’abord ? » 12 Jésus leur dit : « Certes, Élie vient d’abord pour remettre toute chose à sa place. Mais alors, pourquoi l’Écriture dit-elle, au sujet du Fils de l’homme, qu’il souffrira beaucoup et sera méprisé ? 13 Eh bien ! je vous le déclare : Élie est déjà venu, et ils lui ont fait tout ce qu’ils ont voulu, comme l’Écriture le dit à son sujet. »
La péricope d’aujourd’hui fait directement suite à celle qui précède : ils montaient, les voilà qui descendent à présent. Il s’agit presque d’une sorte de « debriefing ». « Et après qu’ils soient descendus de la montagne, il leur prescrivit de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, sinon quand le fils de l’homme se lèverait des morts. » Notre texte suppose la descente tout juste effectuée, la montagne quittée. Le groupe va donc retrouver les autres, et c’est justement cela qui préoccupe le maître : il a pris un nombre restreint de disciples avec lui, et tient à la confidentialité. La loi du silence s’impose à chacun sur ce dont ils viennent d’être témoins, exactement comme à son propre sujet. Rappelons-nous en effet que Jésus, après avoir interrogé les Douze sur ce qu’ils disaient de lui, leur a tout bonnement interdit de parler de lui.
Il y a toutefois une clause d’exception à cette interdiction, cette fois : « sinon quand le fils de l’homme se lèverait des morts. » Cette clause confirme bien que le « fils de l’homme » va mourir, mais elle réitère l’affirmation qu’il y aura aussi un après. Mais il ne s’explique en rien sur ce en quoi consiste cette étape supplémentaire. En situant la « transfiguration » (puisqu’il est convenu d’appeler ainsi l’épisode précédent) le « septième jour », Marc a déjà induit ce lien avec l’étape d’après cette création : mais cela reste mystérieux, non-explicité. Tout comme aussi est irrésolu, dans le fameux quatrième « Chant du Serviteur » (Is.52,13-53,12), le fait que le Serviteur doive à la fois mourir pour accomplir sa mission, en étant personnellement la cible du rejet que les hommes font du dieu, et être vivant pour intercéder en leur faveur !
« Et ils tinrent fortement cette parole, faisant entre eux des recherches sur ce qu’était ce ‘se lever d’entre les morts’ « . Les trois entendent l’injonction, et s’y conforment ponctuellement (avec cette formule, Marc se place déjà comme écrivain après la résurrection, il mesure depuis cette position l’observance qu’ils ont eu de ce commandement bien particulier). Mais cette obéissance précise, et dont on sent par la formulation qu’elle est consentie en profondeur, n’empêche pas les questions : à ce stade, nul moyen d’entrevoir quelle est cette « suite », cette « nouveauté », ce « stade ultérieur » qu’évoque le maître. Impossible de l’imaginer. Et Marc, qui est si bon peintre, si pittoresque, ne s’y essaye même pas.
Et puis voilà une nouvelle étape dans le « débriefing » : il y a eu d’abord l’initiative de précaution de Jésus leur enjoignant le silence ; il y a maintenant une initiative des disciples, une question des trois disciples, signe que s’ils sont bien résolus à garder le secret vis-à-vis des autres, ils échangent néanmoins entre eux (ce qui ne leur a pas été interdit du tout), et profitent sans doute de ce moment où ils n’ont pas encore rejoint les autres pour revenir sur ce qu’ils ont vécu. « Et ils l’interrogeaient en disant : pourquoi les scribes disent qu’il faut qu’Elie revienne d’abord ? » Il y a en effet une tradition à propos d’Elie, selon laquelle, monté au ciel sur un char de feu, il n’était pas « mort » à proprement parler, et cela parce que sa mission n’était pas finie. Il doit encore revenir préparer le Jour de Yahvé, comme l’atteste le Livre de Malachie : « Voici que je vais vous envoyer Élie le prophète, avant que vienne le jour du Seigneur, jour grand et redoutable. » (Mal.3,23). Ce « Jour », c’est celui du Jugement, craint de tous car il est sans appel. Et cela explique que, à propos de Jésus, la rumeur circule qu’il est Elie (cf. Mc.6,15, 8,28).
Les trois viennent de voir Elie qui, avec Moïse, discute avec Jésus. Ils ont donc bien la conviction que l’identification d’Elie avec Jésus ne tient pas. Mais aussi, ils viennent de voir Elie et pour autant n’ont pas vu survenir aussitôt le bouleversement cosmique ni l’apparition irréfragable du Jugement. On comprend donc qu’ils se questionnent à propos de cette tradition du retour d’Elie, et secondairement de l’autorité des scribes dans leur enseignement à ce sujet. La question n’est pas neutre, parce qu’elle touche au « scénario » qu’ils ont dans l’esprit à propos du « Jour de Yahvé » et de la fin. Le schéma du déroulement de l’Histoire qu’ils ont en tête, tout comme les auditeurs ou lecteurs de Marc, construit par les Prophètes (c’est-à-dire aussi bien ce que nous appelons les livres prophétiques que par ce que nous appelons les livres historiques) est le suivant : en premier lieu, il y a le don du dieu de qui vient toute initiative ; en deuxième lieu, il y a le mauvais usage que les hommes font de ce don (= péché) ; en troisième lieu, il y a le jugement (= le dieu abandonne les hommes aux conséquences de leurs actes, en prononce la sentence, éventuellement sépare les justes des injustes) ; en quatrième lieu, il y a le salut (= le dieu prend une nouvelle initiative). Ce schéma fait apparaître notamment le petit nombre des sauvés, puisque ceux qui n’ont pas passés le cap du jugement (étape trois) ne peuvent être concernés par le salut (étape quatre). Or c’est ce schéma que la réponse de Jésus va venir bousculer en profondeur.
« A son tour lui leur dit : Elie en effet est celui qui vient d’abord rétablir toutes choses ; et comment est-il écrit du fils de l’homme qu’il souffre beaucoup et est compté pour rien ? » Jésus commence par confirmer ce qu’ils ont entendu : pas de doute à ce sujet sur ce qu’enseignent les scribes, Jésus a la même lecture. Elie a reçu pour mission de rétablir le peuple dans son orientation première, et s’il est gardé en réserve, s’il n’est pas mort, c’est pour accomplir encore la même mission de « rétablir toutes choses« . On peut comprendre cette expression très large comme donnant à la mission d’Elie une dimension cosmique : la seconde fois, ce ne sera pas seulement dans le peuple qu’il va rétablir les choses, c’est-à-dire les tourner telles qu’elles ont été voulues dès l’origine, avant que d’être déviées ou dévoyées par les usages des hommes. Ce ne sera pas que dans le peuple, mais pour l’ensemble de la créature : ce « toutes choses » semble dépasser les cadres et les limites. Maintenant, ce qui motive la question des trois disciples reste encore sans réponse : ils viennent de voir Elie et… rien n’est « rétabli » !
Jésus, dans sa réponse, fait progresser encore le questionnement, et épaissit le mystère : Elie doit rétablir toutes choses pour préparer la venue du fils de l’homme. Or les trois disciples, non seulement ont vu Elie (avec Moïse) mais encore ils ont vu… le fils de l’homme ! Ils ont vu Jésus dans un rayonnement de lumière et une puissance pénétrante et transformante absolument saisissante, ils ont entendu son autorité confirmée par une voix du ciel. Or rien n’a été transformé. Rien n’a été définitivement transformé. Impuissance du fils de l’homme ? Impuissance du dieu ? Fausse promesse ? La question est d’une actualité brûlante : après deux mille ans de christianisme, qu’y a-t-il de changé dans le monde ? Ne vivons-nous que d’une foi obsolète dans un monde qui crie que rien ne le transformera ? Et Jésus en rajoute : « et comment est-il écrit du fils de l’homme qu’il souffre beaucoup et est compté pour rien ? » C’est ce qu’il annonce avec tant de liberté depuis quelques temps , et qui déroute tant les disciples, au point que Pierre a voulu le faire cesser. L’avènement tant attendu du « fils de l’homme » n’est donc pas le jugement de puissance attendu ? Ce n’est donc pas le moment où le dieu, malgré tous ceux qui se seront opposés à son dessein, établit tout tel qu’il l’avait projeté au départ et malgré les déviances historiquement provoquées par les humains ?
On voit qu’en posant une telle question, en la posant comme cela, Jésus prend de front le schéma d’interprétation de l’histoire tel qu’il s’est construit dans l’esprit des croyants, le fameux schéma 1) don du dieu, 2) mésusage du don par les hommes, 3) jugement, 4) salut. Car loin d’opérer un jugement, la figure de salut (qu’il prétend être, en s’auto-désignant comme « fils de l’homme ») n’est pas souveraine, mais au contraire succombe au mauvais usage des hommes. On pourrait même dire qu’il cristallise en sa personne le rejet que les hommes font du dieu. Jésus fait comprendre à ses disciples que le salut, qu’il annonce, d’une part va précéder le jugement (inversion des points 3 et 4), mais encore que ce « salut » ne se fait pas dans la « gloire ». On dirait plutôt que c’est un paroxysme qui se prépare : celui du rejet que les hommes font du dieu. Or si « salut » (notion très vague, en réalité) signifie plus concrètement « réalisation historique de l’alliance », il est à ce point impossible de concilier tout ce qui est en train de s’annoncer. Dans le schéma, très présent dans les Ecritures, selon lequel le dieu donne l’existence et la vie, puis l’alliance et la communion (temps 1), et où les hommes le rejettent par le péché (temps 2), que le dieu, par le jugement effectué par son envoyé, vienne d’abord séparer les justes des pécheurs (temps 3) pour ensuite offrir la vie et la communion à ceux qui la désiraient (temps 4), l’enchaînement parait tout ce qu’il y a de plus raisonnable. Mais si l’envoyé est lui-même victime du rejet des hommes (qui mettent ainsi le comble à leurs péchés), s’il cristallise en sa personne tout le rejet du dieu, on a l’impression que c’est la possibilité même du jugement et du salut qui vont disparaître avec lui !
Or Jésus ajoute encore : « mais je vous dis que Elie aussi est venu, et ils lui ont fait tout ce qu’ils ont voulu, comme il est écrit à son sujet. » C’est un ajout qui doit laisser les trois disciples dans la perplexité la plus complète. Et le lecteur aussi, car il pose bien des questions. La cohérence avec ce qui précède est assez évidente : l’issue fatale et lamentable promise à l’envoyé, au « fils de l’homme », n’atteint pas seulement ce dernier, mais aussi Elie lui-même qui l’aura précédé immédiatement. Autrement dit, cette issue appartient bien au dessein divin, ce qui bouleverse complètement et fondamentalement les schémas de salut que tous ont en tête. Et sans leur offrir pour le moment de substitut. La seule lueur laissée par Jésus à ses interlocuteurs, c’est cette annonce bien énigmatique qu’il répète obstinément avec sa nouvelle annonce : « et puis être relevé« , annonce dont on a vu qu’elle était l’objet de discussions entre les disciples qui en cherchent l’intelligence.
Mais deux choses peuvent semer encore plus la confusion dans les esprits des auditeurs, dont la première consiste dans les temps verbaux utilisés. Ces temps verbaux disent que les choses, en ce qui concerne Elie, sont déjà accomplies : or, ils viennent de le voir, et il n’avait pas l’air d’avoir été opprimé ? Quant à son histoire telle que racontée dans les Ecritures, elle montre certes une opposition très violente avec le roi d’alors et les prêtres d’alors, mais qui s’achève plutôt par un exil puis une ascension spectaculaire dans un char de feu. Cela laisse entendre que le nom « Elie » est, dans la bouche de Jésus, presque une personnification, qu’il s’agit en réalité de quelqu’un d’autre. Mais qui ? Marc ne le dit pas. Deuxième élément qui pourrait semer la confusion : Jésus dit « comme il est écrit à son sujet. » Or, nous venons de le rappeler à l’instant, on ne voit pas bien qu’il soit écrit cela à son sujet. Alors à quelle passage ou à quelle interprétation des Ecritures le Jésus de Marc fait-il allusion ? Il paraît avoir médité autrement les Ecritures depuis la demande de signe des Pharisiens, et y avoir lu clairement, non seulement sa propre destinée, mais même celle d’un « Elie » qui le précède et en a été victime lui aussi. Marc nous laisse à ce stade, avec les trois disciples, dans la perplexité.