Absence de foi (Mc.6,1-6a)

Sorti de là, Jésus se rendit dans son lieu d’origine, et ses disciples le suivirent. Le jour du sabbat, il se mit à enseigner dans la synagogue. De nombreux auditeurs, frappés d’étonnement, disaient : « D’où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? » Et ils étaient profondément choqués à son sujet.  Jésus leur disait : « Un prophète n’est méprisé que dans son pays, sa parenté et sa maison. » Et là il ne pouvait accomplir aucun miracle ; il guérit seulement quelques malades en leur imposant les mains. Et il s’étonna de leur manque de foi.

« Et il sortit de là…« , notre texte présent fait manifestement suite au précédent, ce «  » dont il sort ne peut être que la chambre de la petite fille ou la maison de Jaïre, et le « il » ne peut être que Jésus. Nous sommes bien dans un récit de Marc où les choses se font naturellement suite, qui sont d’un seul tenant. Sans doute continue-t-il son récit de l’enseignement par Jésus aux disciples de ce qu’est la foi : ou, du moins, Marc l’enseigne-t-il avec progressivité et persévérance à son lecteur. Que va-t-il donc se passer, après ces trois exemples donnés aux disciples de ce qu’est et de ce que peut la foi ?

« …et il arriva dans sa patrie, et l’accompagnent ses disciples. » La « patrie« , c’est la terre des ancêtres, autrement dit : Jésus revient à « Nazareth de Galilée« , d’où Marc nous avait dit qu’il arrivait jusqu’à Jean pour le baptême. A Nazareth, ou dans les environs immédiats : il ne faut pas nécessairement comprendre que la famille de Jésus possède de la terre, il suffit que ce soit les lieux où elle est majoritairement établie. On se souvient que, quand le succès à Capharnaüm devenait pressant et tumultueux, sa famille (dont en particulier sa mère) était venue à la fois pour l’arracher à ce danger et en même temps pour le soustraire à cette notoriété jugée inconvenante. Cette fois, c’est lui qui prend l’initiative de venir au contact de sa famille, mais pas nécessairement pour la rencontrer elle : sans doute vient-il dans la zone où elle est bien présente, mais pour se rendre dans toute la Galilée comme il en avait initialement le propos, sans exclure aucun lieu. Marc nous précise que les disciples viennent avec lui, en lui laissant l’initiative, nuance que tient le verbe [akolouthéoo] : peut-être le précise-t-il d’autant plus qu’on aurait pu croire déplacée leur présence s’il se rendait chez les siens ? Cette précision renforce bien l’idée que non, il ne va pas « dans sa famille », mais qu’il se rend en ces lieux où elle est au même titre que dans tous les lieux de Galilée.

« Et le sabbat venu, il commença à enseigner dans la synagogue, et les nombreux auditeurs étaient frappés de stupeur… », exactement comme à l’arrivée à Capharnaüm. On croirait presque qu’il s’agit ici pour Marc, dans la construction de son récit, d’une sorte de fin de cycle ou de grande partie, tant cela fait inclusion avec ce qui s’est passé sitôt que Jésus eût appelé ses premiers disciples. Les mots sont exactement les mêmes.

Mais la suite n’est cette fois plus tout-à-fait la même : « … et ils disaient : d’où à lui cela ? Et cette sagesse, qui est donnée à celui-ci ! Et de tels pouvoirs advenus par ses mains ?.. » A Capharnaüm, il était un homme neuf, un inconnu. Il n’avait encore rien fait et c’est d’abord sa parole qui étonnait. Mais ici, il a un passé : on l’a aperçu (ou il se dit que… car les rumeurs vont vite à transformer les souvenirs de chacun !) plus petit, plus inconnu, plus « banal ». Et ce n’est pas seulement ce qu’il est en train de dire qui fait l’objet des conversations, mais aussi ce que l’on rapporte de lui : des choses qu’il aurait faites (quand on voit à quel point Jésus lui-même se tient à distance de toute attribution merveilleuse !!), des choses qu’il aurait dites et qui constituerait une réputation de « sage ». Il y a une ironie de Marc, ici, car sa famille venue l’enlever disait qu’il n’avait plus sa tête…! Et puis, sou-jacent à tout cela, il y a une sorte de scandale : comme si ce qui était l’objet des conversations, c’était la confrontation entre le personnage dessiné par sa réputation (« cela« , « cette sagesse« , « de tels pouvoirs« ) et lui qu’ils connaissent -ou croient connaître déjà- (« à lui« , « à celui-ci« , « par ses main« ). Voilà qui « colle » difficilement !

Et la difficulté s’amplifie : « Celui-là n’est-il pas l’artisan, le fils de Marie et le frère de Jacques et de Joset, de Juda et de Simon ? Et ses soeurs ne sont-elles pas ici, chez nous ?  » Celui qu’on voit là, c’est bien celui à qui les uns ou les autres sont venus commander des travaux (le charpentier, à cette époque, est aussi l’homme-à-tout-faire, celui qui accomplit toutes sortes de menus travaux) : personne n’a jusqu’à présent constaté chez lui tout ce qu’on dit de lui maintenant. Imaginez si l’on disait de votre plombier ou de votre peintre tout ce qu’on rapporte de Jésus !!! Et puis on connaît sa famille : qu’est-ce que cela change ? C’est que souvent on assimile quelqu’un à ceux de sa famille, et si l’on n’a rien constaté de spécial ni chez sa mère ni chez ses frères ni chez ses soeurs, cela renforce l’idée qu’il n’a rien non plus de particulier, forcément… « Ça se verrait », comme on dit. On remarque au passage que pourMarc, Jésus a une famille tout ce qu’il y a de plus classique, cela ne le gêne en rien : on a même le nom de ses frères. Alors on dira, bien sûr, que dans cette culture, les mots « frère » et « soeur » ont une portée plus large que le strict « même père – même mère » que nous lui donnons. Je veux bien, mais les autres évangélistes ne disent pas cela de Jésus, et c’est tout ce que je voudrais faire remarquer : Marc n’est pas gêné dans sa foi, ni gêné de dessiner dans la nôtre, un Jésus avec une famille classique. Mais si nous revenons à l’argument, ou ce qui en tient lieu, on voit grandir la difficulté pour ces auditeurs-là à écouter ce que dit Jésus. Du reste, ils n’écoutent plus du tout !

Conclusion de Marc : « Et ils étaient scandalisés en lui. » Le verbe [ska’ndalidzoo] vient directement du nom [ska’ndalon] qui signifie seulement un piège placé sur un chemin ou un obstacle qui fait tomber. Cela veut dire qu’en regardant Jésus et en parlant de lui (mais non en l’écoutant : ils ne l’écoutent plus depuis un bon moment !) ils tombent. Mais sur quel chemin ?

C’est la suite qui va nous le dire : « Et Jésus leur dit que un prophète n’est pas méprisé, sinon dans sa patrie et dans sa parenté et dans sa maison. Et il ne put exercer là aucun pouvoir, sinon qu’il soigna en imposant les mains à quelques malades. Et il s’étonnait de leur absence-de-foi. » Au « scandale » des Nazaréens répond « l’étonnement » de Jésus. Et c’est l’absence-de-foi (en un seul mot, en grec, avec le a- privatif) qui en est l’objet. Autrement dit, le chemin sur lequel ils tombent, c’est le chemin de la foi. Marc a mis pour finir, à la fin de cet épisode sur l’éducation des disciples à la foi, et en miroir de la première arrivée à Capharnaüm, l’exemple-type de l’absence de foi. Et elle consiste en ce qui a été décrit précédemment, à savoir le pas pris sur l’écoute de la parole par les idées préconçues sur Jésus, qu’elles viennent d’une réputation entendue, ou qu’elles viennent d’une première expérience « anodine ».

Et ces idées ont fait naître une attente, lui ont donné forme, et cette attente est déçue. La déception est même double : les non-auditeurs sont déçus dans les attentes pré-formées qu’ils se sont fabriquées, et Jésus lui-même est déçu dans ce qu’il voulait leur apporter. Il est en quelque sorte paralysé par leur attitude. A vrai dire, il n’a jusqu’à présent rien « fait », Marc a toujours pris soin de montrer que Jésus réveille son interlocuteur par la confiance qu’il lui accorde, et l’invitation qu’il lui lance à se faire tout autant confiance et aller au bout de son désir. Mais là, ils attendent que lui « fasse », si bien que son « pouvoir » bien particulier est inopérant, il n’y a chez eux aucune disposition à se lancer, à faire, à écouter leurs désirs profonds pour les exposer dans leur indigence. Voilà le contre-exemple de ce qu’est la foi. Symptomatique est le fait que ce sont justement des « sans force » qu’il soigne en les touchant : ceux-là révèlent sans doute et leur indigence (ils sont sans force), et leur désir (ils n’ont plus que cela).

La sentence que Marc met dans la bouche de Jésus est fort intéressante, à trois titres : d’abord elle évoque un « mépris« , littéralement une absence de [timè], c’est-à-dire de valeur ou d’estime. Et dans l’absence de foi, se cache cette absence d’estime ou de valeur reconnue à quelqu’un : si l’on suit le schéma précédent, il s’agit autant d’une absence d’estime pour Jésus qu’une absence d’estime de soi, puisque Jésus ne cesse de marquer, de son côté, une confiance et une estime qui font que quelqu’un renaît, redémarre, se relève, etc. Ensuite, Jésus se revendique « prophète » : prophète est celui qui énonce le point de vue du dieu sur les choses, sur les évènements passés, sur la situation présente, ou sur ce qu’il faut attendre et construire de l’avenir. Ainsi de Jésus, il se revendique avant tout comme quelqu’un qui porte une parole. Enfin, cette sentence fait écho au patriarche Abraham. La parole inaugurale qui lui est adressée, lui enjoignait : « Éloigne-toi de ton pays, de ton lieu natal et de la maison paternelle, et va au pays que je t’indiquerai… » Ce sont les trois mêmes « lieux », exactement, qui sont repris ici, et dans le même ordre. Le Jésus de Marc montre la sagesse qu’il y a à s’éloigner, et ce depuis qu’il est question de former un peuple selon le coeur du dieu.

Au bout de son cœur (Mc.5,35-43).

Comme il parlait encore, des gens arrivent de la maison de Jaïre, le chef de synagogue, pour dire à celui-ci : « Ta fille vient de mourir. À quoi bon déranger encore le Maître ? » Jésus, surprenant ces mots, dit au chef de synagogue : « Ne crains pas, crois seulement. » Il ne laissa personne l’accompagner, sauf Pierre, Jacques, et Jean, le frère de Jacques. Ils arrivent à la maison du chef de synagogue. Jésus voit l’agitation, et des gens qui pleurent et poussent de grands cris. Il entre et leur dit : « Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? L’enfant n’est pas morte : elle dort. » Mais on se moquait de lui. Alors il met tout le monde dehors, prend avec lui le père et la mère de l’enfant, et ceux qui étaient avec lui ; puis il pénètre là où reposait l’enfant. Il saisit la main de l’enfant, et lui dit : « Talitha koum », ce qui signifie : « Jeune fille, je te le dis, lève-toi ! » Aussitôt la jeune fille se leva et se mit à marcher – elle avait en effet douze ans. Ils furent frappés d’une grande stupeur. Et Jésus leur ordonna fermement de ne le faire savoir à personne ; puis il leur dit de la faire manger.

Nous voici maintenant au troisième volet du triptyque composé par Marc, troisième volet qui fait suite au premier. Mais nous pouvons soupçonner que la construction de Marc ne vient pas d’un simple goût pour le suspens, qu’il n’a pas véritablement « interrompu » son récit, mais qu’il l’a plutôt doté pour son lecteur d’une clé. Nous avons d’ailleurs noté plusieurs contacts entre la rencontre de Jésus et Jaïre et celle du même avec la femme. Il nous faudra donc garder cette attention dans notre avancée.

« Comme il parlait encore, en arrivent de l’entourage du synagogarque disant : ‘ta fille est morte : pourquoi tourmentes-tu encore le maître ?’ » Le premier récit se trouve relancé par un rebondissement majeur, qui ressemble d’ailleurs plutôt à une fin : dans tout ce qui précède, Jésus est guidé par Jaïre. Mais voici qu’on vient de la maison de celui-ci pour annoncer ce qui faisait toute l’angoisse de celui-ci, la mort de sa fille. Et dans la question « pourquoi tourmentes-tu encore le maître ?« , il y a un « à quoi bon ? » désabusé, peut-être aussi un reproche sous-jacent : si l’on n’avait pas perdu de temps avec cette femme, peut-être serait-on arrivé à temps pour guérir la fille ? Le verbe [skulloo] est très fort, il signifie littéralement écorcher ou déchirer, et par là s’élargit à tourmenter, fatiguer. Peut-être cette nuance de déchirer fait-elle écho à cet écartèlement entre deux malades ? Notons que le message est nettement adressé non à Jésus mais à Jaïre seul : il peut y avoir aussi un écho de la situation particulière de ce « chef de synagogue ». Il s’est assez ridiculisé à faire appel à Jésus, lui un homme en vue de la synagogue. Il voudrait mieux se retirer discrètement dans la foule plutôt que de s’afficher doublement, et par le deuil désormais, et par cette démarche tellement incongrue étant données ses fonctions…

« Or Jésus, qui entend à la dérobée ce message énoncé, dit au synagogarque : n’aie pas peur, simplement crois ! » Le message ne lui est pas destiné, néanmoins il le surprend. Et il ne fait pas comme s’il n’avait pas entendu, il ne « fait pas des politesses » mais réagit immédiatement à la détresse de Jaïre. Deux choses : pas de peur, mais croire et cela seulement. La peur ? On ne l’attend pas là, à vrai dire : le chagrin, la tristesse, oui bien sûr ! Mais la peur ? La peur est, classiquement, une réaction devant l’avenir, devant un avenir qu’on ne veut pas tel. Elle s’oppose en cela plutôt à l’espoir, qui veut au contraire que l’avenir soit ceci ou cela. Mais ici, n’est-on pas plutôt devant un présent dont on peut déplorer qu’il soit ce qu’il est ? Eh bien sans doute pas tout-à-fait : les messagers viennent dire à Jaïre que sa fille est morte, mais il ne l’a pas encore constaté de visu, et l’avenir pour lui, c’est d’aller chez lui pour constater (ou pas) ce qu’on lui dit. Alors seulement ce sera une réalité. Jésus le saisit avec beaucoup de justesse à ce moment précis ou, subjectivement, la mort de sa fille est encore un avenir ô combien redouté. En lui disant de ne pas craindre, il lui dit que cet avenir n’est pas à redouter. Et comme on ne supprime que ce que l’on remplace, il invite Jaïre à substituer la foi à la peur, et de ne laisser que celle-là habiter son cœur, à l’exclusion de tout autre sentiment. Cette foi, la fameuse qui consistait pour les disciples, il y a encore peu dans l’épisode de la tempête, à accueillir la confiance que Jésus leur faisait. Là aussi, il a fait confiance à Jaïre en se laissant emmener par lui, et en se laissant prescrire ce qu’il devrait faire. Il invite Jaïre à se laisser avec confiance au premier mouvement de son cœur, sans se laisser perturber par les nouvelles informations.

« Et il ne laissa personne aller en sa compagnie sinon Pierre et Jacques et Jean le frère de Jacques. » Rappelons-nous que nous sommes au milieu de la foule et pressés par elle. Elle bougeait avec eux, et Jaïre, Jésus et les disciples « n’en sortaient pas » ! Mais voilà qu’il met un terme à ce déplacement simultané, on ne sait pas comment. Et par là même se trouve enfin réalisé son souhait (exprimé avant la fameuse traversée en barque) de « traverser » cette fameuse foule pour se placer de l’autre côté d’elle. Même parmi les disciples, il fait le tri, et il revient à ceux qui ont été appelés en tout début, avant même l’arrivée à Capharnaüm. Il y a un disparu : André. Pourquoi trois ? Pourquoi ces trois-là ? Marc ne dit rien à ce sujet. Mais l’idée est sans doute qu’étant données les circonstances, Jésus ne veut pas que Jaïre sois sous la pression des autres, ni qu’il ait autre chose à penser que ce qui déjà le préoccupait et maintenant, forcément, occupe toutes ses pensées avec angoisse.

« Et ils arrivent à la maison du synagogarque, et il assiste au tumulte et aux pleureuses et aux nombreux qui poussent de grands cris, » Le déplacement est désormais plus rapide, débarrassé de l’encombrante compagnie : les voilà déjà arrivés. Sur place, tout le cérémonial est déjà en place : on a fait venir déjà tous les intervenants du rituel funèbre, les pleureuses, ceux ou celles qui poussent les cris. Bref, tout le rituel des décès est déjà en place, avec son côté démonstratif jusqu’à en être gênant pour ceux dont la tradition en ces matières est plus réservée. Le mot de Marc est ici que Jésus assiste à un spectacle : il me semble que c’est la nuance de sens à retenir pour le verbe [théooréïn], ce qui en dit moins sur son état d’esprit à lui que sur ce qui est déroulé devant les yeux de ceux qui arrivent. « et en entrant il leur dit : pourquoi faites-vous ce bruit et ces pleurs ? L’enfant n’est pas morte mais elle est endormie. » Mais Jésus remet aussitôt en question ce déploiement : il affirme que l’enfant n’est pas décédée, mais qu’au contraire elle est endormie, ce qui est plutôt bon signe en cas de maladie. Cette affirmation est faite a priori, sans qu’il l’aie vue : il s’agit d’une conviction de Jésus. Peut-être aussi d’un savoir particulier ? Mais il me semble plutôt qu’un fois encore, Jésus va au bout de la confiance qu’il fait à celui qui est venu le chercher, ce père qui certes lui a dit que sa fille était à toute extrémité, mais qui sans doute ne se serait jamais éloigné un tant soit peu s’il avait senti que c’était vraiment la fin.

« Et ils riaient de lui. Lui cependant, après les avoir tous fait sortir, prend avec lui le père de l’enfant et sa mère et ceux qui sont avec lui et pénètre où était l’enfant. » La réaction provoquée par les mots de Jésus fait surtout contraste chez ceux qui les entendent avec leur office, et souligne le côté « spectacle ». Ils pleuraient, les voilà qui rient. C’est un rire de moquerie, mais c’est rire tout de même. Ils ne pleuraient pas une morte, ils mettaient en scène les sentiments des autres, de ceux qui peut-être vivaient un deuil. Mais là encore, dans une deuxième étape, Jésus fait le vide et seuls demeurent avec lui le père, la mère, Pierre, Jacques et Jean. Et enfin ils viennent dans la chambre, comme l’avait souhaité Jaïre.

« Et après avoir saisi la main de l’enfant, il lui dit : ‘Talitha koum’, c’est-à-dire en traduisant : ‘petite fille, à toi je le dis, lève-toi. » Jésus prend la main de l’enfant, avec un geste qui indique une prise forte : c’est le même qui avait été employé pour la belle-mère de Simon-Pierre. Et Marc l’appelle encore « l’enfant« , le mot qui rappelait jusqu’à présent qu’il s’agissait de celle pour laquelle un père était venu le trouver. Il l’appelle encore ainsi mais pour la dernière fois, car Jésus va employer maintenant un autre mot, « petite fille » ou « jeune fille« , un mot qui indique une douce familiarité. Et c’est le mot qui va désormais remplacer l’autre jusqu’à la fin. C’est une relation avec lui, c’est ainsi qu’elle lui apparaît, sans intermédiaire. Il lui prend la main : c’est un geste qui accompli la demande de son père, qui voulait qu’il la touche. L’ « imposition de la main » n’est pas en effet nécessairement un geste de haut en bas main étendue, elle consiste avant tout en un contact de la main, comme peut l’être le geste familier d’une main encourageante sur l’épaule. Marc nous rapporte un mot en araméen : encore une familiarité, la langue du « à la maison ». Et c’est un mot qui est adressé, avec insistance, à la jeune fille elle-même, supposant donc qu’elle est capable de l’entendre, et aussi de l’exécuter. Comme d’habitude, pourrait-on presque dire : Jésus invite, avec force, mais c’est l’autre qui fait.

« Et aussitôt se leva la petite fille et elle allait deci-delà : elle avait en effet douze ans. » Marc insiste : l’effet est immédiat, « aussitôt« . Elle se lève comme quand on se réveille, et aussitôt elle se met à aller et venir, comme une joyeuse petite fille qui a bien dormi et qui mord dans la vie. Douze ans : Marc s’adresse à touts ceux qui ont des enfants, et qui peuvent donc bien comprendre l’enthousiasme d’une jeune enfant de cet âge. « Et ils étaient hors-d’esprit d’une grande extase. Et il leur donna à tous des ordres précis afin que nul ne sache cela, et il leur dit de lui donner à manger. » Pour les autres, en revanche, la stupeur est totale. Le langage de Marc est redondant, littéralement « Et ils étaient extatiques d’une grande extase. » Mais ce mot, en traduction française, rend mal les choses, car nous l’employons aujourd’hui pour parler d’un sentiment de bonheur ou de joie indicibles. Or ici, il s’agit plutôt de dire que les assistants ont l’impression d’être en-dehors de la réalité, ils sont sans repères, ils ont perdu toute contenance. Et l’on s’aperçoit grâce à cela que eux non plus n’ont pas cru que la petite fille dormait, et que de la voir ainsi réveillée leur fait l’effet d’assister à un évènement qui ne s’est jamais vu. C’est peut-être à cause de cela que Jésus leur « donne des ordres précis » pour qu’ils ne disent pas un mot de ce à quoi ils ont assisté, il ne veut manifestement en aucune façon d’une réputation attachée au merveilleux. Et puis il ne perd pas son bon-sens : il les invite à la faire manger, car ils en oublieraient sans doute même cela !

Au total, qu’a fait Jésus ? Il a fait ce que Jaïre lui demandait de faire. Il s’est laissé conduire, il lui a fait confiance, et il l’a, chemin faisant, invité à rester dans cette confiance qu’il lui avait faite. Résultat, il a obtenu tout ce que son cœur désirait. Il s’est passé par Jaïre ce qui s’était passé pour la femme malade en cours de route : il a été au bout de ce qui l’habitait, de l’espoir qui le soulevait, et son désir s’est accompli. Les disciples, dans la tempête, avaient renoncé à faire ce qu’ils pouvaient malgré le métier de plusieurs et réveillé Jésus ; dans la tempête intérieure de ses injonctions contradictoires, la femme elle a fait ce qu’elle avait désiré ; et dans la tempête de sentiments provoquée par l’annonce prématurée des gens de sa maisonnée (qui lui disaient de laisser là Jésus), Jaïre a continué d’entraîner Jésus vers sa maison, et il a retrouvé celle qu’il aimait de tout son cœur de père. Décidément, Jésus fait l’éducation de ses disciples en matière de foi : il faut aller au bout de son cœur.

Un plein rétablissement (Mc.5,24b-34)

Et la foule qui le suivait était si nombreuse qu’elle l’écrasait. Or, une femme, qui avait des pertes de sang depuis douze ans… – elle avait beaucoup souffert du traitement de nombreux médecins, et elle avait dépensé tous ses biens sans avoir la moindre amélioration ; au contraire, son état avait plutôt empiré –… cette femme donc, ayant appris ce qu’on disait de Jésus, vint par-derrière dans la foule et toucha son vêtement. Elle se disait en effet : « Si je parviens à toucher seulement son vêtement, je serai sauvée. » À l’instant, l’hémorragie s’arrêta, et elle ressentit dans son corps qu’elle était guérie de son mal. Aussitôt Jésus se rendit compte qu’une force était sortie de lui. Il se retourna dans la foule, et il demandait : « Qui a touché mes vêtements ? »  Ses disciples lui répondirent : « Tu vois bien la foule qui t’écrase, et tu demandes : “Qui m’a touché ?” » Mais lui regardait tout autour pour voir celle qui avait fait cela. Alors la femme, saisie de crainte et toute tremblante, sachant ce qui lui était arrivé, vint se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité.  Jésus lui dit alors : « Ma fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix et sois guérie de ton mal. »

Marc nous place donc dans l’exacte suite du récit commencé précédemment, Jésus est parti à la suite de Jaïre trouver la fille de celui-ci qui est à toute extrémité. Avec lui, il passe à travers la foule, or justement « et le suivait une foule nombreuse et ils le comprimaient. » Marc ne nous dit pas seulement qu’il y a beaucoup de monde, mais il rappelle deux choses : d’une part, la compression de la foule est dite exactement de la manière et avec le mot qui montrait (Mc.3,9) que la foule représentait désormais un danger pour Jésus, ce qui (jouit à d’autres éléments) l’avait poussé à monter en barque, puis même à monter sur la montagne pour s’organiser en faisant les Douze. Jésus s’affronte donc de nouveau cette réalité qui le gêne et le menace. D’autre part, il avait dit sa volonté de « traverser » (Mc.4,35) : les disciples l’avaient compris de la mer et l’avaient transporté de l’autre côté de celle-ci, puis de retour, il y a maintenant cette opportunité offerte par Jaïre, mais il semble que ce ne soit pas facile du tout car la foule est mouvante, nombreuse, toujours aussi dangereuse, elle suit le mouvement et se déplace aussi, de sorte que la traverser semble une opération impossible. Et l’image de la tempête soudaine, avec la barque qui se remplit et les vagues qui submergent, s’impose à nos yeux…. Que va-t-il se passer ?

« Et une femme, qui était dans un flux de sang douze années durant et qui avait beaucoup subi de nombreux médecins et qui avait beaucoup dépensé pour cela et ne lui était arrivé de leurs mains aucun soin mais plutôt pire, après ce qu’elle avait entendu au sujet de Jésus, arrivée dans la foule par derrière, toucha son vêtement. » Voici un nouveau personnage : Marc ne nous donne pas de nom, mais il nous dit qu’il s’agit d’une femme malade. L’expression qu’il emploie pourrait désigner bien sûr tout type d’hémorragie, mais il est plus souvent employé dans ce genre de textes, et dans le Lévitique par exemple, pour les règles. Les conséquences de celles-ci, selon ce même livre, sont l’impureté rituelle communicative, que ce soit en période « normale » (Lv.15,19) ou en dehors de celle-ci (Lv.15,25). Autrement dit, cette femme souffre dans son corps depuis bien longtemps, mais souffre aussi dans son « corps social » puisqu’elle doit se tenir et être tenue à part !

La médecine d’aujourd’hui nous dit qu’un saignement utérin anormal est un problème fréquent chez les femmes en âge de procréer. Il survient le plus souvent au début et à la fin des années de la période de procréation : 20 % des cas concernent des adolescentes, et plus de 50 % concernent des femmes de plus de 45 ans. Chez les femmes en âge de procréer, la cause la plus fréquente d’un saignement anormal est le dysfonctionnement ovulatoire. Chez les femmes présentant ce type de saignements anormaux, la libération de l’ovule n’a pas lieu, et la muqueuse utérine (endomètre) continue de s’épaissir (au lieu de se rompre et d’être normalement rejetée sous la forme de règles). Cet épaississement anormal est appelé hyperplasie endométriale. La muqueuse épaissie est périodiquement détruite de façon incomplète et non uniforme, en provoquant le saignement. Le saignement est irrégulier, prolongé et, parfois, abondant et peut durer plusieurs jours. Chez d’autres femmes, un ovule est libéré, mais la production de progestérone dure plus longtemps que d’habitude. Par conséquent, la muqueuse utérine épaissie est éliminée de façon irrégulière. Si ce cycle d’épaississement anormal et de rejet irrégulier continue, il peut provoquer le développement de cellules précancéreuses, augmentant le risque de cancer de la muqueuse utérine , même chez les femmes jeunes (source : Le Manuel MSD).

Nous voyons donc que cette femme, atteinte depuis douze ans, est en grand danger. Elle a fait tout ce qu’elle a pu, mais rien ni personne n’a pu la soigner, et elle y a perdu beaucoup d’argent. Mais nous voyons aussi sa résolution : là où le Lévitique lui dit que tous ceux et tout ce qu’elle touche devient impur, elle ose braver l’interdit dans l’espoir d’être enfin guérie. Elle entre dans la foule, qui la compresse elle aussi, forcément, et tant pis pour tous ceux qu’elle touche ou qui la touchent. Elle va toucher son vêtement, et tant pis. Mais elle arrive par derrière, signe sans doute d’une résolution toute personnelle et intérieure mais qu’elle compte bien garder pour elle-même. Elle a entendu parler de Jésus, elle se risque, mais il ne faut rien dire. Pourquoi ? Par honte ? Peut-être un peu, bien sûr ; mais plus objectivement, à cause des règles d’impureté rituelle : avouer son dessein c’est le rendre par là-même irréalisable ! Il lui est impossible de dire ce qu’elle veut faire, à quiconque.

Marc nous dit son intention : « Elle disait en effet : si je touche ne serait-ce que de ses vêtements, je serai guérie. » C’est une conviction qu’elle s’est faite. La formulation laisse entendre que, si elle le touchait lui, ce serait sûrement le plus efficace ; mais quelque chose de ses vêtements, cela devrait tout de même faire l’affaire. Il faut néanmoins toucher : il y a chez elle une idée un peu semblable à celle de Jaïre, qui pense que Jésus doit venir mettre la main sur sa fille. Après douze années, on peut imaginer comme cette conviction une fois formée a pu devenir obsédante. Elle l’a sans doute dit, et on lui aura fait observer la contradiction : peut-être, oui, si tu le touches, mais voilà, tu n’en as pas le droit. Alors elle y est allé sans rien dire, elle s’est cachée (on n’est jamais aussi caché que dans une foule) et a bravé le danger d’être étouffé, elle a joué des bras et de tout son corps pour avancer dans la foule, et elle est parvenue jusqu’à celui du contact duquel elle attend tellement. Il faut mesurer l’aspect trangressif de son choix et de son action : elle transgresse un interdit très fort, auquel elle se soumet tout de même depuis douze ans, parce qu’une conviction plus forte encore l’habite désormais.La transgression est ici une étape nécessaire pour atteindre Jésus.

Que se passe-t-il ? « Et aussitôt fut desséchée la source de son sang et elle sut par son corps qu’il était guéri de son supplice. Et aussitôt Jésus, reconnaissant en lui-même la force s’en allant hors de lui, se retourna dans la foule et dit : qui m’a touché les vêtements ? » J’ai pris en même ces deux moments, parce que le double « aussitôt » de Marc, dont nous sommes déjà familier, suggère que les deux faits sont exactement contemporains, et non successifs. Les deux personnages connaissent ou reconnaissent en même temps que quelque chose vient de se passer. Pour la femme, au moment même du toucher (avec tout ce qu’il implique et que nous avons déjà détaillé), l’effet est immédiat, l’hémorragie cesse et son corps lui dit que c’est fini. Et le mot « supplice » dit assez de quoi elle est délivrée, tant physiquement que moralement. Pour Jésus, ce n’est pas que physique (mais ce l’est sans doute aussi), le verbe ([guighnoskoo]) est le même mais augmenté du préverbe [épi-] qui a généralement le sens, de « sur« , « par-dessus » : c’est une connaissance plus entière encore, qu’il éprouve « en lui-même« , donc dans toutes les dimensions de son être. La guérison ne se fait pas à son insu, tout au contraire, mais elle est sans préalable d’aucune sorte. Comme s’il était dans une constante disposition à délivrer du mal. Mais pour lui, l’affaire ne s’arrête pas là : « Qui…?« 

« Et se disciples lui dirent : Tu regardes la foule qui te comprime et du dit : qui m’a touché ? » La remarque est de bon sens : tout le monde le touche. Il est pressé de toute part, au point qu’est repris le terme qui en exprime le danger, il en est oppressé, suffoqué. La remarque fait en même temps ressortir la différence entre ce contact de la foule et celui dont Jésus parle : lui parle d’un toucher bien particulier, d’un toucher intentionnel qui a rencontré sa propre disposition. Il s’agit, au milieu de cette foule, d’une véritable rencontre en profondeur. Du reste, le verbe [aptoo] signifie d’abord ajuster, attacher. Dans son sens de toucher, il parle d’atteindre, de s’attacher à : on ne parle pas d’un simple contact, mais bien d’une rencontre en profondeur.

« Et il cherchait-autour-du-regard pour voir celle qui avait fait cela. » Il cherche à voir celle qu’il a déjà rencontrée en profondeur, celle dont la force du désir d’être guérie a déjà rencontré en lui la force du désir de guérir. Mais pourquoi la cherche-t-elle ? Est-ce pour la connaître ? Mais l’emploi par Marc du féminin suggère qu’il la connaît déjà : ce ne peut donc être pour « faire sa connaissance ». Alors pourquoi ? Si ce n’est pas pour lui, alors c’est pour elle…

« Or la femme qui avait peur et tremblait sachant ce qui lui était advenu, vint et tomba devant lui et lui dit toute la vérité. » Elle avait certes été guérie, mais le cœur lui en battait. Si elle avait transgressé les règles auxquelles elle se soumettait depuis douze années, soulevée par l’espoir d’être enfin délivrée de ce qui la torturait, elle n’en était pas moins rattrapée à présent par ces données entre lesquelles elle avait dû trancher. A-t-elle réussi ce qu’elle voulait, c’est certain ; mais a-t-elle bien fait ? C’est la question avec laquelle elle est maintenant seule. Elle tombe devant Jésus, exactement comme avait fait Jaïre, lui pour demander, elle pour avouer. Car c’est bien d’aveu qu’il s’agit. Il n’y a pas eu de mots mis avant, mais il faut qu’il y en ait mais après. Mettre les mots est toujours nécessaire, sans eux il n’y a pas de paix, pas de vérité non plus.

« Or il lui dit : femme, ta foi à toi t’a sauvée toi : va-t’en en paix et sois saine, délivrée de ton supplice. » Ce mot qu’il lui dit : tu n’as rien volé, rien obtenu faussement. Mais au contraire, tu ne dois qu’à toi-même ce que tu as obtenu. Tu t’es fait confiance, tu as osé faire un choix et suivre ta voix profonde, tu as osé passer par-dessus d’autres valeurs auxquelles tu tiens aussi, mais que tu ne pouvais tenir toutes en même temps. Et c’est ainsi que tu t’es retrouvée. Maintenant, sois en paix. Et cette paix, il faut que ce soit quelqu’un d’autre qui la déclare, car on ne peut apaiser seul les débats de sa conscience. Cette paix doit être déclarée ouvertement, devant tous, pour que tous sachent que désormais elle n’a plus à se tenir à l’écart, elle n’a plus à susciter la crainte de « contaminer » rituellement ceux qui l’entourent. Et nous comprenons mieux maintenant ce qu’il cherchait avec une telle insistance : il voulait aller au bout de ce qui était « sorti de lui » : son désir de guérir ne s’arrête pas au seul rétablissement physique, il va jusqu’au plein rétablissement, et intérieur et social, de la personne.

La prière d’un père (Mc.5,21-24a)

Jésus regagna en barque l’autre rive, et une grande foule s’assembla autour de lui. Il était au bord de la mer. Arrive un des chefs de synagogue, nommé Jaïre. Voyant Jésus, il tombe à ses pieds et le supplie instamment : « Ma fille, encore si jeune, est à la dernière extrémité. Viens lui imposer les mains pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive. » Jésus partit avec lui.

Et nous sommes toujours dans une suite géographique logique : « Et après que Jésus ait à nouveau traversé jusqu’à l’autre bord… » Ils étaient sur un bord, les disciples ont emmené Jésus sur l’autre, et les voilà maintenant de retour, après que Jésus ait été prié de repartir du bord opposé. Rappelons-nous tout de même que ce qui nous était apparu comme l’essentiel du premier temps était l’absence de foi des disciples, spécialement manifesté par le fait qu’ils ne s’étaient pas accordé la confiance que Jésus leur faisait, en employant leurs propres moyens pour affronter le gros grain qu’ils avaient rencontré en mer. Et dans le deuxième temps, celui qui précède immédiatement le présent, nous avons vu un homme, prisonnier d’une spectaculaire et effrayante multiplicité ou division, se débarrasser de celle-ci par le seul fait de revenir à son « je » profond, en acceptant de se situer là où Jésus s’adressait à lui, et en obéissant à son invitation à sortir de cette dispersion. C’est-à-dire pratiquement que l’homme que nous venons de laisser dans le pays des Géraséniens, sur la rive opposée, est une sorte de contre-exemple à l’attitude des disciples. On sent que Marc nous éduque à ce qu’est la foi.

Que va-t-il se passer maintenant ? Marc nous propose un nouveau temps qu’il construit comme un triptyque. Je choisis de l’aborder en trois volets plutôt que d’un seul coup. C’est d’abord le retour : « …une foule nombreuse s’assembla autour de lui, et il était au bord de la mer.  » Nous sommes pratiquement dans la situation qui a précédé le départ, ce qui signe clairement l’échec des disciples, et que sans doute le mot qu’avait dit Jésus n’était pas à prendre dans le sens où ils avaient choisi de le comprendre. Et si l’on revient à cette parole, le voilà face à la foule : « traverser » signifie forcément traverser la foule, le « vis-à-vis » est forcément se trouver derrière la foule (même si elle va forcément se retourner), et ne plus être acculé à la mer. Mais comment faire ?

« Et arrive un parmi les chefs de synagogue, du nom de Jaïre, et le voyant il tombe à ses pieds et il le prie beaucoup en lui disant que « ma fille est aux extrémités », afin qu’en venant « tu lui imposes les mains » afin qu’elle soit sauvée et qu’elle vive. » Un évènement imprévu survient, l’arrivée dans cette foule d’un « chef de synagogue » : de quoi s’agit-il ? Il semble que ce mot désigne habituellement la personne qui, dans l’assemblée du sabbat où l’on lit des passages de la Torah et des Prophètes, est chargée à la fin d’un « homélie » qui est normalement un dévoilement du sens de ce qui a été lu, suivi d’une parole d’encouragement (qui est une forme d’actualisation). Il s’agit donc d’un personnage que l’on respecte et qui a une forme d’autorité dans la synagogue. Celui-ci se nomme Jaïre, Marc nous a conservé son nom.

Il est difficile, d’après le texte de Marc, de savoir s’il est venu à cause de la foule puis, en y voyant Jésus, s’est adressé à lui, ou bien s’il est venu parce qu’il sait pouvoir y trouver Jésus. Toujours est-il que « le voyant, il tombe à ses pieds » : c’est là un geste peu commun étant donné ce que nous avons vu précédemment. Il y a fort à parier que Jaïre fait partie des Pharisiens, étant donné sa fonction et l’influence très forte que les Pharisiens ont sur la mise en place des synagogues depuis le prophète Esdras et le retour d’exil. Mais nous avons vite l’explication : « ma fille est aux extrémités« . Devant la mort possible, probable même, de son enfant, cet homme a rangé ses positions idéologiques. Au moins, il a le sens des priorités et surtout il a du cœur : il ne laisse pas ses sentiments être étouffés par des questions religieuses. « Tomber », c’est probablement le signe qu’il est brisé d’émotions et d’angoisses. En apercevant Jésus, c’est tout un espoir qui afflue soudain en lui, et qui entraîne aussi avec lui dans sa conscience tout le malheur qui l’accable. Marc dit qu’il « le prie beaucoup » : c’est le même mot qui a été employé dans le récit précédent pour la manière déférente et respectueuse avec laquelle les gens lui ont demandé de quitter leurs rives, ou les « esprits » ont demandé à l’homme de ne pas les renvoyer ou de les envoyer dans les petits cochons. Ce n’est pas un mot « religieux », c’est un mot de déférence, de relations.

S’il a recours à Jésus, c’est parce qu’il veut dans un premier temps qu’il vienne, dans un deuxième temps qu’il lui imposes les mains. Et ainsi, pense-t-il, elle sera sauvée, guérie, elle vivra. D’où viennent ces convictions ? Il veut un rituel qui est un classique dans les écritures, qu’il connaît très bien. Globalement, ce rite intervient dans deux cas : celui de la consécration d’une personne dans une fonction particulière (« Josué, fils de Nun, était rempli de l’esprit de sagesse, car Moïse avait posé ses mains sur lui. Les enfants d’Israël lui obéirent, et se conformèrent aux ordres que l’Éternel avait donnés à Moïse. » Dt.34,9 ; « Tu feras approcher les Lévites devant l’Éternel; et les enfants d’Israël poseront leurs mains sur les Lévites. » Nb.8,10) ou celui de la consécration d’un animal comme victime particulière d’un sacrifice (« Les anciens d’Israël poseront leurs mains sur la tête du taureau devant l’Éternel, et on égorgera le taureau devant l’Éternel. » Lv.4,15 ; « Aaron posera ses deux mains sur la tête du bouc vivant, et il confessera sur lui toutes les iniquités des enfants d’Israël et toutes les transgressions par lesquelles ils ont péché; il les mettra sur la tête du bouc, puis il le chassera dans le désert, à l’aide d’un homme qui aura cette charge. » Lv.16,21). En général, ce geste accompagne la prière, et l’on voit qu’il qualifie celui qui en est l’objet, qu’il le met à part. Et ici, Jaïre voudrait sans doute clairement que sa fille soit l’objet d’un traitement « à part », revendiqué comme particulier.

Il me semble que ce souhait est on-ne-peut-plus naturel : nous avons tous au fond de nous le désir profond d’être choisis, d’être aimés. Et quand le malheur frappe, une des premières questions qui nous vient est « pourquoi moi ? » ou « pourquoi elle ? », parce que le côté aveugle et sans visage du mal nous est tout simplement inconcevable. Nous imaginons toujours que même le mal qui arrive est l’objet d’un choix. Et face à ce choix, notre désir adressé à qui peut est d’être l’objet d’un autre choix, d’un « anti-choix » en quelque sorte. Et c’est ce que veut ce malheureux père si émouvant, qui se trouve être aussi un chef de synagogue et qui réagit avec ce qu’il a dans la tête aussi bien comme père que comme « synagogarque ».

Remarquons maintenant la réaction de Jésus : « Et il s’en alla avec lui. » C’est tout. Sa réaction est admirable. Pas plus qu’avec ses disciples qui l’emmenaient de l’autre côté de la mer, il ne discute de la demande de Jaïre. Il s’en va de là où il était, et marc nous donne comme seule circonstance de l’action « avec lui« . C’est tout ce qui compte. Il se laisse guider, y compris dans la manière de faire. Cet homme, il lui fait confiance : il sait ce qu’il fait, il sait ce qu’il dit, il sait ce qu’il veut. Et comme il a fait confiance entièrement à ses disciples au point de s’endormir presque immédiatement dans la barque, il fait confiance à ce père quant à ce qui est bon pour sa fille.Que va-t-il arriver ? C’est ce que nous saurons bientôt, mais dans l’intervalle va se produire un autre évènement (c’est le triptyque qu’a construit Marc) que nous devons examiner d’abord.

Quand le « je » profond ré-émerge (Mc.5,1-20).

Ils arrivèrent sur l’autre rive, de l’autre côté de la mer de Galilée, dans le pays des Géraséniens. Comme Jésus sortait de la barque, aussitôt un homme possédé d’un esprit impur s’avança depuis les tombes à sa rencontre ; il habitait dans les tombeaux et personne ne pouvait plus l’attacher, même avec une chaîne ; en effet on l’avait souvent attaché avec des fers aux pieds et des chaînes, mais il avait rompu les chaînes, brisé les fers, et personne ne pouvait le maîtriser. Sans arrêt, nuit et jour, il était parmi les tombeaux et sur les collines, à crier, et à se blesser avec des pierres. Voyant Jésus de loin, il accourut, se prosterna devant lui et cria d’une voix forte : « Que me veux-tu, Jésus, fils du Dieu Très-Haut ? Je t’adjure par Dieu, ne me tourmente pas ! » Jésus lui disait en effet : « Esprit impur, sors de cet homme ! » Et il lui demandait : « Quel est ton nom ? » L’homme lui dit : « Mon nom est Légion, car nous sommes beaucoup. » Et ils suppliaient Jésus avec insistance de ne pas les chasser en dehors du pays. Or, il y avait là, du côté de la colline, un grand troupeau de porcs qui cherchait sa nourriture. Alors, les esprits impurs supplièrent Jésus : « Envoie-nous vers ces porcs, et nous entrerons en eux. » Il le leur permit. Ils sortirent alors de l’homme et entrèrent dans les porcs. Du haut de la falaise, le troupeau se précipita dans la mer : il y avait environ deux mille porcs, et ils se noyaient dans la mer. Ceux qui les gardaient prirent la fuite, ils annoncèrent la nouvelle dans la ville et dans la campagne, et les gens vinrent voir ce qui s’était passé.  Ils arrivent auprès de Jésus, ils voient le possédé assis, habillé, et revenu à la raison, lui qui avait eu la légion de démons, et ils furent saisis de crainte. Ceux qui avaient vu tout cela leur racontèrent l’histoire du possédé et ce qui était arrivé aux porcs. Alors ils se mirent à supplier Jésus de quitter leur territoire. Comme Jésus remontait dans la barque, le possédé le suppliait de pouvoir être avec lui. Il n’y consentit pas, mais il lui dit : « Rentre à la maison, auprès des tiens, annonce-leur tout ce que le Seigneur a fait pour toi dans sa miséricorde. » Alors l’homme s’en alla, il se mit à proclamer dans la région de la Décapole ce que Jésus avait fait pour lui, et tout le monde était dans l’admiration.

Voilà un épisode qui, lui, s’enchaîne logiquement avec le précédent : « Et ils allèrent de l’autre côté de la mer dans le pays des Géraséniens. ». Les événements s’enchaînent, la traversée maritime organisée par les disciples aboutit. On ne sait pas ce que sont devenues les autres barques du fait de la tempête.

Qui sont ces Géraséniens ? Ils habitent le pays autour de Gadara (aujourd’hui Umm Qeis en Jordanie), une ville dont le nom vient sans doute de l’hébreu [gader] qui signifie frontière ou confins. Depuis 57 AC, elle est une des cinq villes de cette partie du monde dominé par les Romains (avec entre autres Jérusalem et Jéricho) à être gouvernée par un sénat de notables, et qui échappe donc un peu au roi Asmonéen mis en place par ces mêmes Romains ; c’est un statut apprécié des habitants, mais la ville va retomber dans l’escarcelle d’Hérode-le-Grand au grand dam de ceux-ci. Il s’agit donc d’une ville un peu stratégique : elle et sa région sont habitées par des Juifs mais aussi par des Grecs et d’autres. Gadara continue de faire partie de la Decapole, une ligue de dix villes au statut un peu indépendant. Le maître du grand Archimède est originaire de Gadara. Pour être tout-à-fait complet, je dois remarquer que l’expression de Marc « Géraséniens » semble plus faire référence à une autre ville de cette fameuse Décapole, Gérasa, plus opulente que Gadara et à ce titre visitée par l’empereur Hadrien lors de son fameux voyage : mais Gérasa est bien plus éloignée de la mer de Tibériade et il paraît difficile, en touchant à « l’autre rive » de se trouver immédiatement dans le pays de Gérasa. Peut-être Marc cherche-t-il à se référer à une ville que ses lecteurs ou auditeurs ont plus de chance de connaître, et qui a un statut équivalent ?

Car voilà : en arrivant en ces lieux, Jésus et ses disciples se retrouvent dans une population encore plus mêlée que sur l’autre rive, où les Juifs sont certes présents mais où l’ensemble est plus cosmopolite. « Et après qu’il soit sorti du bateau, aussitôt marcha à sa rencontre depuis les monuments funéraires un homme dans un esprit impur… » Jésus n’est pas forcément, on s’en rappelle, là où il souhaitait. Néanmoins, il prend pied et sort à la rencontre de celles et ceux qui habitent là, manifestement tout est occasion d’annoncer la « bonne nouvelle ». Mais par un effet presque automatique (« aussitôt »), c’est une opposition qu’il suscite : le verbe [hupan’taoo] signifie aller à la rencontre, s’accorder, mais aussi avec l’idée d’hostilité marcher à l’encontre, s’opposer : et l’on va voir que c’est ce deuxième sens qu’impose le contexte. C’est d’ailleurs un verbe utilisé notamment pour le mouvement qu’une armée effectue pour se porter contre l’avancée d’une autre, et nous allons découvrir que le nom de cet homme est précisément Légion !

Pour l’heure, cet homme est décrit avec exactement les mêmes mots que pour celui qui avait élevé la voix contre Jésus dans la synagogue de Capharnaüm, il est « dans un esprit non-épuré », c’est comme si la même histoire se rejouait et dans le même ordre, sauf que celui-ci sort des tombeaux ou des monuments funéraires : dans la tradition juive, les morts sont enterrés à l’extérieur de la ville ; dans la tradition grecque, la « nécropole » (une dénomination qui recouvre des réalités très variées) est hors les murs de la cité. Les tombes se concentrent au-delà des portes, près de carrefours routiers et le long des diverses routes qui partaient vers la chôra, c’est-à-dire le territoire de la cité. C’est en général un espace ouvert à tous les passants, dans la nature. Cela nous indique que cet homme habite tout près de la ville, mais pas dans son enceinte.

Mais la description de Marc, auteur fort pittoresque, est très détaillée cette fois, bien plus que pour l’homme de la synagogue : « …lequel avait établi sa résidence dans les monuments mémoriels… » Le premier mot employé par Marc désignait indifféremment les tombeaux ou les monuments funéraires. C’est d’ailleurs ce mot-là qu’il prendra à la fin de son ouvrage pour désigner le lieu où se rendent les femmes au matin de Pâques. Mais le mot qu’il emploie à présent n’est pas tout-à-fait le même et fait plus fortement référence à la mémoire et au souvenir : notre homme, dirait-on, cherche à s’installer (c’est la nuance du verbe) dans les souvenirs, autrement dit il n’est pas pleinement dans la vie mais plutôt et par choix dans l’évocation de choses passées, d’évènements révolus.

« …et nul ne pouvait plus l’attacher avec une chaîne… » : voilà une déclaration surprenante, qui jette une lumière crue sur sa relation aux autres. Notre homme est manifestement perçu comme un danger, on l’a enchaîné comme un prisonnier, comme un fou dangereux peut-être, mais à présent on n’y arrive plus ! Pourquoi la référence au passé rendrait-elle aussi menaçant ? Peut-être Marc veut-il nous faire réfléchir sur le poids mortifère qu’il constitue parfois : le passé et l’histoire sont importants pour comprendre, mais le présent est à inventer, il est le lieu d’une liberté qui est l’essence même de la vie. Le moment décisif de la vie du grand patriarche est quand son nom est changé d’Abram (qui signifie « fils de quelqu’un ») en Abraham (qui signifie « père d’une multitude »), autrement dit quand l’identité n’est plus fixée par rapport à un héritage du passé, mais par rapport à un avenir à construire en même temps qu’à découvrir. Ici, dans notre texte, vivre des seuls souvenirs situe en-dehors de la cité des vivants et constitue pour eux une menace.

« … par cela qu’il avait souvent été lié de chaînes par les pieds et que les chaînes avaient été rompues par lui et les pieds brisés l’un contre l’autre, et personne n’était assez fort pour le dompter. » Encore des détails pittoresques. On a cherché à entraver sa marche, à l’empêcher de se déplacer, avec des chaînes aux pieds. Mais Il y a chez cet homme une force telle qu’il brise les chaînes dont on l’entrave. Ce n’est pas sans conséquences : le texte dit bien que ses pieds se sont brisés l’un contre l’autre. On lui a fait du mal, et il s’est fait du mal. Et il fait peur. Notre homme est rejeté par les autres qui voudraient l’enfermer et le contraindre, lui-même est assez fort pour se libérer de cela -et pour cette raison il suscite la peur-, mais il vit dans la référence au passé, douloureux des blessures infligées par d’autres et par lui-même.

« Et au long de toutes les nuits et les jours, dans les monuments mémoriels et les montagnes, il allait croassant et se tailladant avec des pierres. » Livré à lui-même, aux souffrances et aux rejets infligés par les autres, mais miné aussi par les pensées qui l’enferment, notre homme erre, en perdant le langage et pratiquant l’automutilation. Celle-ci est souvent l’expression d’une souffrance morale indicible. Tel est l’homme qui vient à l’encontre de Jésus aussitôt qu’il met le pied sur cette rive.

« Et voyant Jésus de loin, il court et se prosterne devant lui et croassant d’une voix puissante il dit : « quoi entre moi et toi, Jésus fils du dieu le très-haut ? Je t’abjure au nom du dieu, ne me soumets pas à la question » ; il lui disait en effet : « Sors l’esprit, le non-épuré, de l’homme ! » La rencontre est aussi pleine de contradictions que tout ce qui précède : il y a de l’élan chez cet homme, mais des mots qui ne vont pas avec les gestes. Il court comme quelqu’un qui attendait la rencontre. Il se prosterne comme quelqu’un qui en fait trop. Il croasse… comme un corbeau, oiseau de mauvais augure, et non pas comme s’exprime un être humain. Mais ses mots disent l’incompatibilité a priori entre eux (« quoi entre moi et toi »), donnent des titres qui creusent une incommensurable distance («fils du dieu le très-haut » ), et surtout évoquent la possibilité d’une véritable torture (« ne me soumets pas à la question ») !

Devant une telle avalanche de contradictions, il y aurait de quoi hésiter. Mais manifestement, Jésus n’hésite pas. « il lui disait en effet… ». « Il », le contexte fait comprendre qu’il s’agit de Jésus, c’est son tour de parler. Mais qui est ce « lui » à qui parle ? Quel est son interlocuteur ? Contrairement à ce que la traduction officielle comprend, il ne peut pas s’agir du fameux « esprit non-épuré » : à l’accusatif, il est l’objet de l’action, non son sujet. Jésus s’adresse à son interlocuteur dans son être profond, il ne choisit aucun des aspects, contradictoires entre eux, qui lui ont été manifestés. Il s’adresse à un interlocuteur qu’il connaît ou sait être là. Et il lui demande de sortir l’esprit non-épuré de l’homme, cet esprit qui provoque la multiplicité et la contradiction, qui tient cet homme éloigné du centre unifiant de son être. C’est une chose merveilleuse : même si l’intéressé ne sait plus qui il est, où il en est, quel est le véritable pilier de son être, ce centre est tout-de-même là, présent. Et Jésus le sait, et il fait choix de s’adresser à ce moi profond et identifiant, pour lui enjoindre comme il l’avait fait à l’homme de la synagogue de se défaire de cette multiplicité confondante et dépersonnalisante. En chacun de nous se trouve et se tient à jamais ce « je » profond, interlocuteur de Jésus mais aussi de tous ceux qui comme lui prennent ce « je » en considération a priori, sans se laisser arrêter par aucune apparence ou contradiction. Et ce « je » est aussi le siège d’une puissance de libération et d’unification de notre être.

Et comment ce « je » va-t-il faire sortir cet esprit de dispersion ? C’est ce que la suite nous raconte, et l’homme va ce faire sous la conduite de Jésus. Cela commence par une dialogue : « Et il l’interrogeait : « Quel est ton nom ? » et il lui disait :  « Légion est mon nom, parce que nombreux nous sommes. » C’est la première étape : en l’interrogeant sur son nom, il l’invite à nommer les choses. Et le « je » reconnais qu’il est prisonnier d’une multiplicité qui disperse, mais aussi qui fait la guerre, car ce nom de « Légion » n’est pas Grec ! Le Grec a formé un mot à partir du latin [legio], et c’est [léguéoon]. Mais Marc utilise avec l’alphabet grec le mot latin lui-même, [léguioon] : c’est dire s’il veut montrer que la multiplicité est pour le « je » de cet homme une armée d’occupation !

« Et la multiplicité le priait afin qu’il ne l’envoie pas hors du pays. Or il y avait là près de la montagne un grand troupeau de petits cochons que l’on faisait paître ; et ils le priaient en disant : envoie-nous dans les petits cochons, afin qu’en eux nous entrions, et il leur donna toute liberté. Et les esprits non-épurés qui sortaient entrèrent dans les petits cochons et ils firent manœuvrer le troupeau du haut de la falaise dans la mer, comme dix-mille, et ils suffoquèrent dans la mer. » Et voilà un nouveau dialogue, mais entre qui et qui ? La multitude des esprits d’une part, cela est clair ; mais qui est le « il » auquel ils s’adressent ? Le verbe « prier » ne doit pas nous induire en erreur, il s’agit non d’une prière de type religieux mais de la demande, avec les formes qu’il faut, que l’on fait à un suzerain. Je pense qu’en nommant son mal, « Légion », le « je » profond a émergé et a d’emblée repris sa place souveraine. La meute des contradictions s’adresse à lui. Car il a, de soi, le pouvoir de les envoyer tous. Alors il y a cette histoire avec les petits cochons que l’on engraisse. Je ne fais que quelques remarques ici : l’idée vient des « multiples esprits », et l’homme ne fait que les laisser faire ce qu’ils veulent… du moment qu’ils s’en vont. Dans les nombreuses bêtes (au statut impur, rappelons-le au passage) on va visualiser la multitude des esprits avenants, obséquieux, craintifs, agressifs, terrorisés, etc. C’est encore un vocabulaire militaire qu’emploie Marc une fois les cochons investis : la Légion manœuvre ici pour la dernière fois, aboutissant à sa propre fin, et Marc ne dit pas des cochons qu’ils se noient, ce que l’on attendrait spontanément, mais qu’ils suffoquent, laissant penser qu’il parle plutôt des esprits. Du reste, ils ont parlé d’une seule voix avant de sortir, mais ils deviennent un pluriel en sortant. Et je ne crois pas qu’il faille chercher une cohérence dans l’action de ces « esprits », là où justement ils faisaient de la vie de cet homme une incohérence totale ! Bref, le « je », du seul fait qu’il se soit manifesté à nouveau, a subjugué l’incohérence dans laquelle il se trouvait et l’a expulsé, redevenant un sujet souverain.

 « Et ceux qui les faisaient paître s’enfuirent et annoncèrent dans la ville et dans les champs ; et ils vinrent voir ce qui était arrivé et ils arrivent vers Jésus et voient « l’endémonisé » assis, vêtu et sensé, celui qui avait la Légion, et ils furent terrorisés. Et ceux qui avaient vu leur racontaient comment c’était arrivé à « l’endémonisé » et à propos des cochons. Et ils commencèrent à le prier de partir de leurs frontières. » Panique chez les gardiens de cochons ! Qui fait voir par contraste l’absence de panique de notre homme ! Ils s’enfuient, ils racontent, on arrive. Qu’est-ce qui fait le plus peur ? Qu’est-ce qui terrorise ? De voir le changement opéré chez cet homme ! Il est assis, lui qui était instable et errant, il est vêtu, lui qui était hurlant et s’auto-mutilant, il est dans son bon sens, lui qui semblait si incohérent et en proie à tant de contradictions. Et il parle avec Jésus, qui continue avec ce « je » libéré, souverain et revenu à lui-même le dialogue instauré avec tant d’effet bénéfique. Remarquons que Marc ne nous le fait plus voir que par les yeux de ces habitants paniqués. Et là, il y a un changement de vocabulaire : pour eux, il est « l’endémonisé », non pas celui qui est dans un esprit non-épuré, mais celui en qui se trouve un démon ! Terrible inversion, qui est encore trop souvent dans nos imaginaires… Clin d’œil de Marc, les gens sont si pris de peur qu’ils demandent à Jésus de partir… et emploient pour cela les mots que quelques lignes plus haut l’évangéliste a employé pour la multitude d’esprits impurs, priant l’homme de ne pas les chasser ! Ce qui suggère, me semble-t-il, que s’ils le tenaient à part et cherchaient à l’enchaîner, ils n’étaient pas moins que lui dans un esprit non-épuré !

 « Et après qu’il ait ré-embarqué dans le bateau, « l’ex-endémonisé » le priait pour être avec lui. Et il ne le lui accorda pas, mais lui dit : « va dans ta maison vers les tiens et annonce-leur tout ce que le seigneur a fait pour toi et qu’il a eu pitié de toi. Et il partit et commença de proclamer dans la Décapole ce que Jésus avait fait pour lui et tous s’émerveillaient. » Décidément l’idée d’aller sur l’autre bord de la mer se solde par un échec, mais pas tout-à-fait. Jésus, toujours aussi docile aux événements, s’embarque aussitôt qu’on le prie de partir. Mais l’homme revenu à lui-même sera son ambassadeur en ce pays où se trouvent aussi des êtres humains qui cherchent à revenir vers le dieu. Il lui suffit de raconter ce qui lui est arrivé (il en est bien conscient, désormais), de le raconter à ses proches. Il le fait à sa manière, en attribuant tout à Jésus, quand ce dernier s’effaçait plutôt et jusque dans sa manière de faire -de faire faire, plutôt. Mais notre homme obtient de l’émerveillement, et cela, c’est toujours l’ouverture de l’esprit à quelque chose de nouveau.

Croire, c’est accepter la confiance (Mc.4,35-41).

Ce jour-là, le soir venu, il dit à ses disciples : « Passons sur l’autre rive. » Quittant la foule, ils emmenèrent Jésus, comme il était, dans la barque, et d’autres barques l’accompagnaient. Survient une violente tempête. Les vagues se jetaient sur la barque, si bien que déjà elle se remplissait. Lui dormait sur le coussin à l’arrière. Les disciples le réveillent et lui disent : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? » Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : « Silence, tais-toi ! » Le vent tomba, et il se fit un grand calme. Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? » Saisis d’une grande crainte, ils se disaient entre eux : « Qui est-il donc, celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »

Après une section consacrée à nous donner un aperçu du contenu et du style de l’enseignement de Jésus, Marc revient à son récit, il nous raconte son Jésus. Souvenons-nous peut-être où il nous avait laissés : la situation changeait sous la double pression des Pharisiens alliés à leurs adversaires Hérodiens d’une part, de la foule qui le pressait de ses attentes assez immédiates et pas forcément ouvertes à la parole, justement. Il ne s’était pas pour autant détourné, mais après un temps de retrait où il avait fait « Les Douze », il avait dû s’affronter à une fallacieuse campagne de communication des Pharisiens, mais aussi à ceux de sa famille (sa mère et ses frères) voulant le retirer de là. Il avait alors fait clairement le choix de rester avec ceux « qui font la volonté du dieu« .

« Et il leur parla en ces jours-là une fois le soir venu… » : nous commençons, je pense, à bien repérer ces « en ces jours-là« , signes que nous donne Marc des coutures qu’il fait dans son récit, entre des pièces qui n’ont pas forcément de rapport entre elles. Ici, c’est de bonne guerre, puisqu’il faut reprendre le récit. Mais à cette indication vague et très générale, Marc en joint une autre, beaucoup plus précise : « une fois le soir venu« . Le soir, pour les Juifs, c’est le début d’un nouveau jour : « Il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour. » Nous voilà donc avertis : nous commençons quelque chose de nouveau. Et après notre intermède sur l’enseignement de Jésus et sa parole, c’est justement par sa parole que ce nouveau jour est inauguré.

Et que dit-il ? « Traversons en face. » C’est presque redondant. Notons que le verbe est formé avec le pré-verbe [dia-] qui signifie bien l’idée de traversée, de passer au milieu et à travers : nous avons bien ici, avec l’idée de nouveau jour, celle d’un passage au travers. Quant à l’autre mot, il désigne le vis-à-vis, . Il est question d’une traversée, et il est question de changer de bord. Sans doute, c’est tout le contexte entremêlé d’oppositions et de contradictions qui est ici visé. En changeant de lieu, Jésus compte peut-être « faire le tri » entre ceux qui sont vraiment motivés pour le chercher et ceux qui trouvent opportun de venir le trouver mais ne le chercheraient pas autrement. Autrement dit, la recherche de Jésus est mise au tout premier plan.

« Et quittant la foule, ils le prirent avec eux comme il était dans le bateau, et d’autres bateaux étaient avec eux. » Les disciples comprennent l’injonction du maître au premier degré, manifestement. Car l’expression brève, dense et générale de Jesus pouvait aussi se comprendre de manière plus « programmatique », comme une volonté de passer à travers les difficultés et les oppositions, pour se positionner autrement, selon un autre point de vue. Peut-être se rappellent-ils ce dont il avait lui-même pris d’abord l’initiative en montant dans la montagne ? Marc nous dit en tous cas qu’ils le « prennent avec eux » (c’est un seul verbe), comme sa famille voulait le faire, mais cette fois il se laisse faire. Il se soumet en quelque sorte à leur choix, ou à leur compréhension. Et je trouve remarquable cet abandon de soi de Jésus à ses disciples, ils deviennent vraiment acteurs de ce qui va se passer, et on ne pourra pas savoir si c’était vraiment là ce que Jesus voulait.

Ils le prennent « comme il était » : voilà une précision dont je me demande bien quel est le sens ! Marc veut-il nous indiquer par là la promptitude de réaction des disciples : aussitôt dit, aussitôt fait ? Faut-il comprendre plutôt « comme il était dans le bateau », dans un sens plus opportuniste, et aussi comme une raison pour les disciples d’avoir compris l’injonction en ce sens : traverser, une fois qu’on est sur un bateau, prend vite un sens privilégié ! Et l’idée serait alors que Jésus était déjà dans le bateau, autrement dit que se trouvait reproduite cette situation où c’est de là désormais qu’il parle à la foule ? C’était en effet le choix qu’il avait fait pour échapper à la dangereuse pression de celle-ci… Mais alors, quand Jésus parlait depuis le bateau, ne voulait-il pas plutôt dire que c’est la foule qu’il voulait « traverser », pour se retrouver sur la terre ferme de l’autre côté d’elle ? Ce serait logique. En tous cas, Marc note aussi, avec peut-être une certaine ironie, que « d’autres bateaux étaient avec eux. » L’interprétation que font les disciples de la parole reçue de Jésus est immédiatement mise à mal puisque certains dans la foule ont déjà pris place dans d’autres bateaux pour écouter, et bien évidemment réagissent immédiatement au mouvement qui s’amorce. L’exfiltration est d’emblée vouée à l’échec.

Quoiqu’il en soit, le bateau fait mouvement. « Et il advint une tempête de grand vent et les vagues submergeaient le bateau, de sorte que déjà le bateau était rempli. » Le grain, imprévisible et soudain. Celui-ci est de taille, je rappelle que nous sommes sur un bateau de pêche, non sur une misérable barquasse : il faut que les creux soient considérables pour submerger le pont et que l’eau envahisse les cales. Mais celles-ci étant importantes, puisque destinées à entreposer le produit de la pêche, elles contiennent d’autant plus d’eau et le péril est d’autant plus grand pour tout l’équipage. Ceux parmi les disciples qui sont marins (et c’est au moins le cas des quatre premiers) ne peuvent pas l’ignorer, et ils mesurent immédiatement ce qui peut arriver, et que leur contrôle de la situation est déjà tout relatif.

« Et lui était à la poupe sur le coussin en train de dormir. » Le contraste est saisissant, il est exactement comme Ulysse ramené par les Phéaciens en Ithaque de nuit, dormant sur le gaillard arrière. Il s’est à ce point abandonné au pouvoir de ses disciples qu’il dort, confiant. Il était sûrement fatigué, rappelons-nous que nous sommes le soir, mais il y a aussi une part de choix dans cet endormissement si rapide. Il leur a confié sa vie, avec une telle entièreté qu’il dort. C’est magnifique, et très significatif aussi de ce qui vient de se passer : nous ne savons pas si les disciples font ce qu’il souhaitait (et on a même plutôt l’impression d’un décalage discrètement suggéré par Marc), mais Jésus s’abandonne entièrement à eux. Voilà un exemple magnifique pour les responsables religieux, souvent persuadés qu’ils doivent tout contrôler et réguler en permanence !!

Que font les disciples à cette découverte ? Vont-ils assumer cette confiance et, s’appuyant sur elle, faire tout ce qui leur appartient pour affronter la difficulté ? « Et ils le réveillent et lui disent : maître, tu ne te soucies pas que nous soyons perdus ? » Eh bien non, ce n’est pas leur choix, ils ne prennent pas confiance en eux de la confiance que lui leur a accordée. Mais avec un réflexe un peu puéril, dans le fond, ils le réveillent et lui font plutôt reproche d’avoir dormi. De leur point de vue, ils ne passent pas « de l’autre côté » et continuent de ne compter que sur lui pour les tirer d’affaire. Alors même, rappelons-le, que la situation vient entièrement de leur propre compréhension de la parole de Jésus et de leur initiative ! Et ils disent déjà la situation perdue, quand elle est certes sérieuse mais pas très différente de celle qui résulterait d’une pêche considérable. Sauf bien sûr les vagues qui continuent de déferler sur le pont.

Que fait Jésus ? « Et une fois réveillé il fit reproche au vent et dit à la mer : silence, tais-toi ! » : lui, tout de suite, agit. Il n’agit pas contre les éléments ou pour se prémunir d’eux, mais il leur parle. C’est une approche en harmonie avec la créature, où les rapports hiérarchiques sont établis, et qui évoque immédiatement le rôle dévolu à l’être humain dans le premier récit de création, celui où la lieutenance à lui confiée par le fait d’être « à l’image » entraîne d’exercer sur l’ensemble de la créature, au nom du dieu (et, c’est implicite, à sa manière), sa « domination ». Peut-être Marc suggère-t-il ici, aussi, un rappel de la parole créatrice ? Cela me semble moins évident, et moins en harmonie avec le « Jésus » qu’il dessine pour nous depuis le début. En tous cas, effet immédiat : « Et le vent tomba et il advint un grand calme. » Les mots sont ceux, classiques, pour le vent et la mer.

Mais Jésus n’a pas fini de parler, il s’adresse maintenant aux disciples. Il faut noter que, de soi, ce bref passage n’est pas nécessaire au récit, qui se comprend très bien dans son déroulement sans cette parole. Autrement dit, il pourrait bien s’agir d’un ajout ultérieur. Dire cela n’est pas diminuer l’importance de cette parole, mais plutôt souligner qu’elle a paru capitale pour expliciter le sens du récit, et qu’on a voulu être sûr que le lecteur ou l’auditeur ne passent pas à côté du sens manifesté en elle. Alors quelle est-elle, cette parole aux disciples ? « Et il leur dit : pourquoi êtes-vous lâches ? Vous n’avez pas encore la foi ? » ( ou : « vous n’avez en aucune manière la foi ? »). Il leur reproche leur lâcheté : en quoi a-t-elle consisté ? Il me semble que c’est très exactement ce que nous avons repéré précédemment dans le texte, à savoir qu’ils n’ont pas assumé leur rôle ni leur responsabilité, mais ont préféré tout faire faire au « maître ». Et la deuxième question révèle la raison de cette lâcheté : ils ne se sont pas situés en hommes de foi.

On pourrait s’étonner de ce dernier reproche (bien atténué néanmoins, sous sa forme de question), en remarquant qu’ils ont tout attendu de Jésus : n’est-ce pas cela, la foi ? N’est-ce pas attendre de Jésus qu’il nous sauve ? Eh bien non, et c’est lui qui le dit : croire, ç’eût été accepter la confiance que Jésus leur faisait et jouer de tout son savoir-faire, de toute son énergie, de toute son inventivité, pour faire face à la situation (dont il faut tout de même se rappeler qu’elle fait suite aux choix faits par les seuls disciples, à leur compréhension de la parole de Jésus, ce à quoi lui-même s’est soumis sans discuter). Jésus avait proposé d’aller à travers, de passer sur l’autre bord. C’est décidément ce qu’ils n’ont pas fait. Mais pour nous, la leçon de Marc est précieuse et nous invite à apprendre de nos erreurs (car « les disciples », à priori, nous en faisons partie). Ainsi donc, face aux difficultés de la vie, l’attitude de foi n’est pas dans les cris de SOS lancés en direction de Jésus, mais plutôt dans le fait d’assumer ses responsabilités, dans l’action de grâce pour la confiance qu’il nous fait (et le choix de dépendre de ce que nous ferons -ou pas) et l’élan pour la mériter.

« Et ils se dirent les uns aux autres : qui est-il donc, celui-ci, pour que et le vent et la mer lui obéissent ? » Les disciples ne se laissent pas atteindre, apparemment, par ces doux reproches. Au contraire d’une sorte d’examen sur leur foi, les voilà pris maintenant par la peur, une « méga-peur » dit le texte. Ce n’est pas un sentiment qui rapproche. Et l’on voit que la confiance que leur fait Jésus s’avère redoutable, si elle ne rencontre pas chez eux une reconnaissance également confiante : au contraire, l’écart se creuse. Ils ont observé de Jésus quelque chose qui les éloigne de lui, au lieu d’apprendre grâce à lui ce qu’ils pouvaient faire en son nom ou à son service. Occasion ratée, mais aussi nouvelle piste sur laquelle nous entraîne Marc dans son récit : gageons que son Jésus va nous apprendre ce que c’est que croire. C’est peut-être celui-là, le « nouveau jour » qui commence en ce récit.

Parler à tous, parler à chacun (Mc.4,33-34).

Par de nombreuses paraboles semblables, Jésus leur annonçait la Parole, dans la mesure où ils étaient capables de l’entendre. Il ne leur disait rien sans parabole, mais il expliquait tout à ses disciples en particulier.

Et voilà que Marc conclut l’aperçu qu’il nous a donné sur le contenu de l’enseignement de Jésus. Et il revient sur le mode de cet enseignement : rappelons-nous ce que nous avons déjà entendu de Marc, à savoir que cet enseignement est fait en deux temps : le premier, celui de l’énonciation, est facilement mémorisable et d’autant plus qu’il se fonde plutôt sur la vie quotidienne ; le second, celui du dialogue avec Jésus, soit en parlant avec d’autres, soit en parlant avec soi-même, dans une séquence de temps qui peut être long car il faut parfois attendre longtemps pour qu’un évènement dans sa propre vie ouvre à l’entendement de la comparaison mémorisée.

Marc nous dit : « Et par de telles paraboles nombreuses il leur parlait la parole, comme ils pouvaient entendre. » Ce qu’il fait avant tout, c’est de leur « parler la parole« , formule redondante mais ô combien insistante. Il ne leur explique pas la parole, il ne leur commente pas la parole, il ne leur transmet pas la parole, il la leur « parle« , il l’énonce. Il y a là à la fois une absence d’artifice, une simplicité de l’action, et dans le même temps une sorte de pureté, de gratuité. La parole est donnée, elle est faite pour être accueillie, le travail à partir de là se fera plus tard, ailleurs, autrement.

Et le moyen est celui dont Marc nous a fait faire l’expérience, celui de la « parabole » ou « comparaisons« , de l’ordre de celles qu’il nous a rapportées. Mais ses mots nous laissent entendre qu’il y a en a encore bien d’autres, qu’il ne nous a pas rapportées. Mais s’il les fallait toutes ? Comment ferons-nous pour entrer dans l’enseignement de Jésus, alors que l’écrivain a fait des choix et en a éliminé ? Car c’est bien ce qu’il nous a fait comprendre au moment où il rajoutait une deuxième parabole sur le royaume ! Que dire ? Il me semble que d’une part, toutes les paraboles ne portent pas sur le royaume, nous avons expérimenté que les premières de cette section de l’ouvrage de Marc étaient ainsi. Il me semble d’autre part que cela nous incite à profiter au maximum de celles qu’il nous rapportées. Il me semble enfin qu’il nous pose ainsi dans une saine « inquiétude » qui va nous éveiller à tout ce que nous pouvons recevoir par ailleurs en ce domaine : de là naît notre ouverture à d’autres témoignages (et Marc a sans doute l’ambition de ne pas être notre seul témoin), qu’ils soient écrits ou oraux. Voilà donc une œuvre qui ne se prétend pas le moins du monde totalisante.

Mais il y a aussi une sorte de condition à l’enseignement de Jésus, et c’est la dernière partie de la phrase de Marc qui l’indique : « …comme ils pouvaient entendre. » La conjonction [kathoos], qu’on peut décomposer en [kata-hoos], signifie « selon que » ou « quand, lorsque« . Les deux traductions sont intéressantes et possibles (mais au moment d’écrire, il faut bien choisir, hélas) : elles soulignent pour la première l’effort d’adaptation que fait Jésus dans son enseignement, le souci de progressivité, de construire sur les bases existantes, et les paraboles, avec leurs développements multiples, à plusieurs niveaux de force ou de profondeur, constituent pour ce propos un outil très efficace. Mais elles soulignent aussi, pour la seconde traduction, le rapport au temps : du fait de la mémorisation préalable, l’enseignement va se diffuser, comme un parfum, au moment où la vie de celui qui se souvient fait un rapprochement, trouve une clé d’interprétation qui rend pour lui cette parabole signifiante, et lui ouvre des perspectives de vie ou d’espérance.

La phrase suivante est construite sur une antithèse, un effet miroir, grâce à deux mots qui l’articulent, [khooris dé] et [kat’idian dé]. « Outre la parabole, il ne leur parlait pas, seuls pour ses disciples il déliait tout. » On pourrait croire que Marc fait ici deux catégories, ceux (la foule) à qui Jésus parle en paraboles, et ceux (les disciples) à qui il parle clair. Mais ce serait en contradiction totale avec tout ce que nous avons vu précédemment, et viendrait ici comme un météorite ! Il me semble au contraire que cela montre la manière la plus claire ce que nous avons cru dégager précédemment, à savoir les deux temps de l’enseignement de Jésus, et qui sont sans doute son style caractéristique. Pour dire la parole, il a choisi le mode « parabole », et il ne s’en défait pas. La chose est d’autant plus appuyée que « parabole » est mis ici par Marc au singulier : c’est vraiment le mode, le style, qui est ici désigné. Cela permet à Jésus de parler à tous en même temps. Mais il y a un deuxième temps, [kat’idian], que j’ai traduit « seuls« , qui va revenir ailleurs sous la plume de Marc, par exemple quand il prend avec lui Pierre, Jacques et Jean pour monter sur la montagne où il va être métamorphosé devant eux. Et c’est vraiment l’idée d’être, chacun, « seul avec lui« . Et c’est là que l’explication se fait, que l’approfondissement en même temps que l’appropriation se fait, et que chacun devient (ou pas) son disciple. Cela lui permet de parler à chacun en particulier.

Le verbe [épiluoo] signifie d’abord « délier, détacher, libérer« , et c’est dans un deuxième temps qu’au sens figuré il signifie aussi « relâcher, dissoudre » ou « résoudre, expliquer« . Le choix de traduire par « expliquer » accentue l’idée de deux catégories de personnes. Mais « délier« , que je préfère, donne à la fois l’idée de démêler quelque chose qui peut sembler embrouiller, et l’idée de libérer une personne, de la détacher du groupe, de lui permettre une personnalisation. Et il me semble que c’est vraiment cela que fait l’enseignement de Jésus en deux temps : l’appropriation de la parole délivrée à tous en un premier temps ne se fait que d’une manière simultanément personnalisée et personnalisante. De sorte que les compréhension de chacun deviennent un trésor à partager, parce que chacun n’en percevra qu’un aspect unique, irréductible à celui des autres. Et c’est pourquoi aussi ce que chacun entend est à ce point précieux pour tous.

Remarquons pour finir que ce « devenir disciple » est lié profondément, et à l’accès à la liberté d’être soi-même, et à l’accès au sens de la parole entendue avec tous et à travers tous. Cela fait comprendre aussi qu’on n’a jamais fini de devenir disciple, mais aussi qu’une parole simplement répétée sans être vraiment « intelligée », n’est pas le fait du vrai disciple. Cela fait toucher du doigt aussi que témoigner de la parole ne peut se faire que d’une manière éminemment personnelle, avec une touche unique : non que c’est l’originalité qui doive être recherchée, ce serait une recherche de soi et non de la parole. Mais la touche d’originalité est en fait une marque d’authenticité, qu’on ne peut reprocher à personne, au contraire. Il faut décidément chaque instrument pour le grand concert de la parole.

La proportion et la dynamique (Mc.4,30-32).

Il disait encore : « À quoi allons-nous comparer le règne de Dieu ? Par quelle parabole pouvons-nous le représenter ? Il est comme une graine de moutarde : quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences. Mais quand on l’a semée, elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères ; et elle étend de longues branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leur nid à son ombre. »

Et c’est une nouvelle parabole, elle aussi sur le même thème : la royauté, ou le règne ou le royaume du dieu. Ce nouvel « Et il disait » de Marc nous laisse entrevoir son patient et habile travail de tissage pour constituer le portrait de « son » Jésus.

Mais cette fois, l’enseignement de Jésus commence par une question : « Comment comparerons-nous le royaume du dieu ou en quelle parabole le placerons-nous ? » Voilà une question capitale. Elle rejoint, ou prolonge, l’émerveillement de la parabole précédente, « il ne sait comment. » Marc vient de nous faire voir le règne du dieu comme un dynamisme double, à la fois celui d’une croissance continue, autonome et immétrisable, et celui lié à l’activité de l’homme avec ses alternances et ses variations. Or voilà que Jésus lui-même se pose des questions sur la validité, voire la possibilité même de trouver des comparaisons pour le règne du dieu. Il est si riche, si dense, si unique en son genre. Comparer signifie toujours trouver une réalité qui a quelque chose de commun avec ce que l’on expose ou étudie : mais si cela est unique en son genre, comment faire ?

Les métaphores (qui sont une espèce particulière de comparaisons) sont certes souvent le début de l’expression d’une pensée, elles permettent une première saisie de certaines réalités, avant que la réflexion et le langage ne progressent et n’en viennent à une expression plus maîtrisée, plus précise, plus conceptuelle. Mais la parabole précédente a dû, pour être adéquate, comparer le règne du dieu simultanément à l’homme qui sème et à la semence une fois qu’il l’a semée. C’est une sorte de grand écart. Et l’on peut comprendre que Jésus lui-même se demande jusqu’à quel point il va pouvoir continuer de procéder par le biais de métaphores ou de comparaisons.

Il est d’ailleurs fort intéressant qu’il lui en faille plusieurs : une seule ne saurait suffire. Et la formulation de la deuxième partie de la question est à noter : dans quelle parabole le placerons-nous ? Le règne est déjà « tout proche », à portée de main, on peut le toucher du doigt, mais pour ce faire il faut un révélateur en quelque sorte, quelque chose tiré de la vie humaine dans ce qu’elle a de plus commun, à portée de tous, justement. Mais ce ne peut être une seule chose. Il est impossible d’énoncer LA parabole du royaume -où du règne-. Ce sont de nombreuses réalités humaines qui sont autant de portes d’entrée vers cette réalité unique, bien présente et proche mais qui peut aisément passer pour cela-même inaperçue. C’est comme si Marc nous disait : attention, je vous ai donné une première parabole du règne, ne la négligez pas, mais n’allez pas non plus vous en contenter, elle deviendrait fausse. Jésus en a développé beaucoup, et il vous les faut toutes, au risque de manquer ce qu’il veut vous enseigner. Le pluriel est un élément essentiel de son enseignement.

Il me semble (permettez-moi à mon tour une comparaison ! 🤭) que le cœur de l’homme est devant les paraboles du règne comme devant un grille percée de trous tout petits : s’il cherche à regarder par un seul trou, il ne voit rien que de très partiel. Mais s’il bouge, s’il déplace sa tête pour voir par la grille tout entière, il voit se dessiner quelque chose derrière, son cerveau reconstitue une image de ce qui est derrière la grille. Il faut regarder à travers toutes les paraboles, sans les confondre, sans les combiner soi-même (on risquerait de se fabriquer son propre royaume et non celui du dieu), mais en comptant sur le réseau qu’elles constituent.

Cette fois-ci, c’est un grain de moutarde : « comme un grain de moutarde, lequel quand il est semé sur la terre, est le plus petit de tous les grains qui sont sur la terre, et quand il est semé, il pousse et devient plus grand que toutes les plantes potagères et il fait de grandes pousses, de sorte que la gent ailée du ciel peut faire son nid sous son ombre. » Ce grain de moutarde est pris « quand il est semé« , la chose est répétée deux fois. C’est ce qui sans doute a guidé le choix de Marc, car on se retrouve encore une fois dans l’ambiance des semailles.

Surtout, la comparaison est faite deux fois, de manière à bien mettre en parallèle deux aspects des choses concernant ce grain. Quand il est jeté, si on le compare aux autres grains qui sont sur la terre, il est le plus petit. Mais aussi, si on le compare à ce qu’il devient, il est plus grand que toutes les plantes potagères. Autrement dit, selon ses dimensions spécifiques, il est le plus petit ; mais selon sa dynamique, il est le plus grand. Ce grain -et par conséquent le règne du dieu- a donc une dimension paradoxale, il est ce qu’il y a de plus petit au départ, il est même insignifiant et on n’y prêterait pas attention ; mais rien ne lui est comparable au regard de sa vertu spécifique de croissance. On ne dit pas ici que cette croissance a un caractère invincible, que rien ne peut l’arrêter : la comparaison est faite avec des plantes potagères, des légumes, autrement dit des plantes qui sont l’objet d’un soin particulier sans lequel elles ne parviennent pas à ce qui est attendu. Mais on dit que, moyennant ces soins, ce qui peut paraître au départ très insignifiant et porteur de peu de promesse s’avère à l’arrivée ce qu’il y a de plus spectaculaire.

Il me semble qu’après que Marc nous ait averti de faire attention aux dimensions du royaume que nous voyions chez les autres, il attire maintenant notre attention sur le fait que, peut-être, ce que nous allons voir paraît digne de peu d’attention, que nous pourrions être déçus par nos constats. Et pourtant, ce qui est assimilable au royaume du dieu mérite une attention longue, une attention active comme on en a pour une plante potagère. Et alors nous serons surpris par la dynamique dont ces constats apparemment insignifiants sont porteurs.

L’attention est bien portée sur la dynamique, non sur le résultat. Car le résultat lui-même est ambigu. Car les pousses sont grandes, « de sorte que la gent ailée du ciel peut faire son nid sous son ombre. » Il ne s’agit pas ici d’une précision poétique, où le paradis terrestre serait rejoué avec des oiseaux qui viendraient nous parler ou se poser sur notre main. Il s’agit plutôt de constater que dans cette croissance se glissent des éléments totalement hétérogènes ! Les oiseaux ne sont pas des pousses de la plante, mais ils profitent de ce qu’elle devient. Ainsi, la dynamique du règne peut autoriser un autre constat, moins émerveillé : une fois qu’il a grandi, il n’est pas si facile de dire ce qui relève du règne et ce qui n’en relève pas. Il garde en quelque sorte une dimension secrète même une fois advenu, en ce monde.

Dynamisme propre de la parole (Mc.4,26-29)

Il disait : « Il en est du règne de Dieu comme d’un homme qui jette en terre la semence : nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi. Et dès que le blé est mûr, il y met la faucille, puisque le temps de la moisson est arrivé. »

Marc continue d’accumuler et de ranger dans un ordre précis des paroles de Jésus. Celle que nous abordons n’a de nouveau pas de lien direct et organique avec celle qui précède, et il la coud à l’ensemble précédent grâce à un « Et il disait… » Cet indice nous invitera donc par conséquent à nous demander pourquoi Marc a placé là cette parole, dans la construction qu’il fait de son témoignage et son portrait (en quelque sorte) de Jésus.

« Ainsi est le royaume du dieu… » Voilà un nouveau sujet d’enseignement. Le mot de « royaume du dieu » n’est pas apparu jusqu’à présent dans ce chapitre écrit par Marc où il reconstruit l’enseignement de Jésus, c’est la première fois. En revanche, Marc a déjà utilisé cette expression, en en faisant comme un porche de la proclamation de Jésus, aussitôt après son baptême et son passage au désert : « Les temps sont accomplis : le règne du dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile.  » Rappelons-nous au passage que, en grec comme en latin, c’est le même mot pour dire royauté, règne et royaume (alors qu’on a trois mots distincts en français… comment en hébreu !). C’est donc le contexte qui devra nous guider, suivant qu’il s’agit plutôt de l’évocation d’une faculté (royauté), de l’exercice d’une puissance (règne) ou du domaine sur lequel celle-ci s’exerce (royaume). Quoi qu’il en soit, c’est bien de cela qu’il va s’agir maintenant : les mots que Jésus va mettre ne sont plus comme précédemment sur la parole, ce qu’elle est, et le rôle qu’elle joue, mais sur ce « règne du dieu » qui est au cœur de son message, et dont il veut dès le début proclamer qu’il n’est pas « à venir » mais désormais bien présent, à portée, susceptible d’être touché du doigt. Et que nous en dit-il ?

« Comme un homme qui jetterait la semence sur la terre et qui se coucherait pour dormir et se lèverait nuit et jour, et la semence germerait et se développerait : comment ? il ne sait. » La comparaison consiste ici entre un homme et la semence qu’il a jetée. L’homme est celui qui a jeté la semence, mais ensuite il est caractérisé par une série d’alternances, d’activité et d’inactivité, de moments diurnes et nocturnes. Tout concourt à le montrer comme industrieux et engagé. Mais ce qui est frappant, c’est l’absence totale de rapport entre toute cette activité et la semence : le seul lien est initial. La semence, de son côté, est caractérisée par une croissance continue, permanente, ininterrompue. Pas d’à-coups, pas de période faible ni de période forte : on est sans doute d’une description qui s’inscrit à l’intérieur d’une même saison. Aucune dépendance de l’activité de l’homme : la germination puis le développement sont parfaitement autonomes. Mieux encore, cela est une énigme complète pour l’homme ! On peut comprendre : cela lui ressemble si peu…

Cette comparaison est donc avant tout un contraste. Et c’est cela-même qui est rapproché du [basiléïa tou théou]. Il me semble qu’il faut traduire ici par « règne« , car on parle plutôt de la manière d’exercer une royauté, que du domaine où elle s’exerce. Et quelle est donc la manière de ce règne ? Elle est toute en contrastes : elle passe, au moins initialement, par une activité de l’homme ; mais ensuite elle s’en détache, et c’est comme si elle suivait deux routes simultanées. D’un côté, il y a une dynamique faite de plus et de moins, d’activité et de repos, de nuits et de jours ; de l’autre, il y a une dynamique de croissance continue, indépendante de la première, et qui constitue une énigme pour l’homme, une dynamique qui lui échappe et qu’il contemple comme de l’extérieur.

Ainsi le règne du Dieu, c’est-à-dire la manière dont il exerce sa puissance et sa royauté, se révèle à travers ce double aspect : à travers l’activité de l’homme, ses changements, ses variations, ses engagements, et aussi à travers la croissance de la vie d’une manière irrépressible, secrète au départ mais bientôt manifeste, qui fait l’admiration de l’homme qui, en quelque sorte, n’y peut rien ou n’y est pour rien. Et ce qui me semble très important, c’est que le dieu règne à travers ces deux dynamismes, et pas l’un plutôt que l’autre. Pour l’homme, la révélation (car Jésus vient justement proclamer et dévoiler ce règne) du règne du dieu est une double joie : d’abord celle de la dignité reconnue et attendue de son activité et de son repos, bref de toute sa vie dans sa variabilité. Tout compte, et rien n’est laissé de côté, rien n’est perdu. Ensuite celle d’une merveille à contempler, par laquelle se laisser saisir, et c’est celle de la vie semée par le dieu et de son irrépressible croissance.

Evidemment, le choix de Marc (à qui cette parabole est spécifique, exclusive) de placer cette parabole aussitôt après celles que nous venons de lire et d’expliquer, invite à regarder cette semence comme la « parole », cette dynamique de révélation. Dès lors, l’émerveillement de l’homme se fait devant la dynamique de la « parole » qui ne cesse de grandir jusqu’à porter son fruit, invinciblement. Après donc avoir porté l’attention sur l’écoute et l’échange de la parole, Marc tourne notre attention vers son œuvre spécifique, vers sa dynamique propre : en nous (personnellement et collectivement) comme dans les autres (personnellement et collectivement) , elle est à l’œuvre. L’apôtre et le témoin vont certes agir, se coucher et se lever, de jour et de nuit : mais la croissance de la parole n’est pas leur œuvre. Ils auront été les semeurs, qu’ils soient maintenant les spectateurs et auditeurs émerveillés de ce qu’elle produit.

Que verront-ils ? « D’elle-même la terre porte-fruit, d’abord l’herbe, puis l’épi, puis plein de grain dans l’épi. » Cette description n’est pas tout-à-fait celle, plus détaillée, que l’on fait aujourd’hui de la croissance du blé. Mais elle traduit très bien la fascination suggérée précédemment : des profondeurs de la terre surgit le brin de blé en herbe. Comment ? On ne sait pas. Les anciens ne distinguaient pas les végétaux de la terre (et ils sont regroupés dans le même troisième jour du premier récit de la création de Gn.1 : la terre est distinguée d’avec les eaux et aussitôt les végétaux en surgissent), ils leur apparaissaient comme son prolongement naturel. Le même étonnement se poursuit, car c’est de l’intérieur même de ce blé en herbe qu’apparaît l’épi : il monte dans la tige et quand on l’aperçoit il y est déjà depuis un moment. Et de même encore des grains dans l’épi, cela vient toujours de l’intérieur, et il y a bien de quoi s’émerveiller. Or c’est le même émerveillement qui est requis devant l’œuvre chez les humains de la « parole », de ce dynamisme de révélation dont le dieu a l’initiative et qui, une fois initialement reçu, travaille au cœur des dialogues, des méditations et des échanges jusqu’à porter fruit.

Et Marc ajoute encore : « Dès qu’est prêt le fruit, aussitôt il fait partir la faucille, parce que la moisson est à disposition. » Qui est ce « il » ? Rien ne le dit dans le texte : voilà soudain un acteur inattendu. Mais on sent que l’émerveillement n’empêche pas le réalisme, et qu’il y a là aussi quelque chose à cueillir. Si la « parole » porte fruit dans la vie des gens, il y a un temps aussi pour recueillir celui-ci, afin qu’il ne soit pas perdu. Et il pourrait ne pas l’être de deux manières : soit comme nourriture, soit comme nouvelle semence. De même ici, le grain-parole qui germe dans la vie des gens peut devenir à son tour nouvelle semence, et ainsi se répand de proche en proche la parole, par une nouvelle conjonction de l’activité de l’homme et du dynamisme autonome de la semence. Autrement dit, le règne de dieu est « diffusif », il obéit au même principe que la vie, selon que le commandait le Créateur à ce fameux troisième jour : « Que la terre produise l’herbe, la plante qui porte sa semence, et que, sur la terre, l’arbre à fruit donne, selon son espèce, le fruit qui porte sa semence. » Le principe multiplicateur est d’emblée inclus dans l’émergence de la vie.

Précédé par la parole (Mc.4,24-25)

Il leur disait encore : « Faites attention à ce que vous entendez ! La mesure que vous utilisez sera utilisée aussi pour vous, et il vous sera donné encore plus. Car celui qui a, on lui donnera ; celui qui n’a pas, on lui enlèvera même ce qu’il a. »

Voici de nouveau un texte très cours, placé là par Marc comme nous en avertit l’introduction : « Et il leur disait…« . Marc a sans doute recueilli un autre « dit » de Jésus, et il a fait le choix de le placer à cet endroit de son texte.

La raison pourrait bien être apparente dès les premiers mots : « … voyez ce que vous entendez. » Le dit précédent s’est fini par une injonction à entendre : « Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! » et nous avons cru comprendre là que chacun était invité à être attentif à ce qu’il recevait de la parole à travers ce qu’elle transformait chez ceux qui l’avaient reçue. Il semble maintenant que cette invitation soit prolongée, que l’attention se porte justement sur la qualité d’écoute. En tous cas, c’est ce qu’induit le choix fait par Marc de placer là ce nouveau dit de Jésus.

Notons la manière bien particulière et concrète avec laquelle cette invitation est faite, associant deux sens, l’ouïe et la vue : « … voyez ce que vous entendez. » Bien sûr, ce « voyez ! » est l’équivalent d’un « soyez attentif ! » Mais il y avait d’autres mots pour la même chose, ceux-là donnent en quelque sorte une forme à cette attention. Il y a une invitation à se représenter ce qui est entendu. Cela veut dire que notre imagination est sollicitée, peut-être pour en recevoir une plus grande fécondité. Notre écoute ne demande pas qu’une compréhension intellectuelle, notionnelle, abstraite, mais au contraire veut entrer dans le concret. C’est là un point fort intéressant : la parole, quand elle sort de la bouche de Jésus, se donne sous forme d’image dans les paraboles. Mais quand elle nous atteint à travers la vie de ceux que cette parole a fécondé, il faudrait aussi qu’elle fasse image, et peut-être bien pour pouvoir, par l’imagination, habiter la mémoire et être là encore objet d’une réflexion ultérieure. Ce serait fort cohérent, et nous montrerait alors que cette parole médiatisée par la vie d’autres personnes est faire pour avoir la même force, le même impact. Elle est authentique.

« Dans la mesure dont vous mesurez il vous sera mesuré et vous sera appliqué » ou « ajouté » On parlait précédemment d’un boisseau (sous lequel il apparaissait ridicule de placer une lampe, une fois renversé) : cet instrument est un [métron’], ce dont il est parlé ici d’une façon plus générale. Le [métron’] (je mets une apostrophe, parce que le « n » final doit sonner) peut-être un bâton d’arpenteur, ou un contenant. Il peut désigner aussi ce qui a été mesuré, mais on voit clairement ici qu’il s’agit de l’instrument de mesure. Eh bien ce dont nous nous servons pour mesurer, c’est cela même qui va être utilisé pour mesurer ce qui nous est donné ou dû.

Le sens premier est limpide mais… de quoi parle-t-on, au fait ? On dirait qu’il y a comme un hiatus entre cette sentence très générale et le discours qui la précède. Quel rapport en effet entre cette mesure que l’on a pour les autres et qui servira pour soi, et le fait d’écouter en se représentant, d’écouter ce qui nous vient de la parole à travers ce que vivent ceux qui l’ont accueillie ? C’est peut-être bien cela, justement : c’est à l’aune de notre écoute que nous serons à notre tour écouté. Autrement dit, avoir le propos d’être témoins de la parole, de la transmettre à d’autres, de la faire résonner pour d’autres, c’est bien, mais cela commence par le fait d’écouter aussi ces autres. Peut-être ont-ils déjà reçus la parole ? Peut-être est-elle déjà à l’oeuvre dans leur vie ? Peut-être avons-nous d’abord quelque chose à recevoir d’eux, avant que de vouloir leur apporter ? Et surtout : c’est dans la mesure où ils se sentiront écoutés, reconnus, valorisés par notre attention, c’est dans la mesure où ils se reconnaîtront dans ce que nous dirons recevoir d’eux, qu’ils seront disposés à recevoir aussi de nous-mêmes.

Cette « loi » est peut-être avant tout une loi de l’apôtre, du témoin de la parole. Ecoute d’abord, écoute sincère qui cherche dans la vie de l’autre les traces de la parole que l’on prétend y apporter. Ecoute et restitution à eux, dans l’action de grâce, de ce que l’apôtre ou le témoin ont encore reçu de la parole. Partout elle précède l’apôtre ou le témoin. Et dans la mesure où cela est vrai, sincère, réel, s’ouvrent aussi le cœur et les oreilles de ceux auxquels l’apôtre ou le témoin s’adresse. Il ne s’agit pas de stratégie de prosélytisme, mais d’une sorte de loi profonde, une sorte de règle de vérification de l’authenticité de la démarche apostolique. Et j’oserais dire : tant que tu n’as pas trouvé dans la vie de l’autre (ou des autres) des traces de la parole, tu n’est pas en droit de parler ni d’annoncer. D’abord contemple et admire. Et dis ce que tu as vu et admiré. Et c’est en cela même que tu pourras peut-être, s’il y a lieu, ajouter encore.

Et c’est là d’ailleurs le dernier mot de ce passage, qui corrobore peut-être la façon que nous avons eue de le comprendre : « car celui qui a, il lui sera donné ; et celui qui n’a pas, même ce qu’il a sera enlevé de lui. » Ainsi c’est bien cela : « celui qui a » déjà dans sa vie des traces du travail de la parole, celui-là en recevra encore ; il sera surajouté, à ce qui lui sera découvert comme déjà authentique et en accord avec la parole, d’autres pistes de vie pour être encore plus en phase avec cette parole du dieu. Mais -et c’est terrible- celui chez qui l’apôtre ou le témoin ne découvrirait pas de traces de la parole qui l’aient précédé, non qu’il n’y en ait pas, mais elles ne lui sont pas manifestées, rendues, restituées, celui-là n’est pas mis par là dans les dispositions où il pourrait recevoir encore, et partant, il ne peut recevoir quoi que ce soit, et ce qui s’y trouvait déjà va se perdre faute d’être relevé et entretenu. Terrible responsabilité de l’apôtre ou du témoin de la parole, quand il ne prend pas le temps de commencer par le chemin authentique, c’est-à-dire par découvrir et écouter la parole qui l’a précédé.