Ils arrivèrent à Jérusalem. Entré dans le Temple, Jésus se mit à expulser ceux qui vendaient et ceux qui achetaient dans le Temple. Il renversa les comptoirs des changeurs et les sièges des marchands de colombes, et il ne laissait personne transporter quoi que ce soit à travers le Temple. Il enseignait, et il déclarait aux gens : « L’Écriture ne dit-elle pas : Ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations ? Or vous, vous en avez fait une caverne de bandits. » Apprenant cela, les grands prêtres et les scribes cherchaient comment le faire périr. En effet, ils avaient peur de lui, car toute la foule était frappée par son enseignement. Et quand le soir tomba, Jésus et ses disciples s’en allèrent hors de la ville.
« Et ils arrivèrent dans Jérusalem.« , c’est-à-dire exactement où Jésus se rend depuis un moment déjà, et où il a fait une entrée triomphale, royale, il y a peu. Cette fois-ci, pas de monture. Mais notre texte s’enchaîne très bien avec le précédent : Jésus et les siens sont retournés dormir à Béthanie, et ils reviennent de là le matin pour être en journée dans Jérusalem.
« Et après être entré dans le temple, il commença à expulser ceux qui faisaient du négoce et ceux qui faisaient leur marché dans le temple, et il renversa les tables des changeurs [de petite monnaie] et les chaises des vendeurs de colombes et il ne laissait pas [faire] que quelqu’un transporte un équipement à travers le temple,… » On se souvient que lors de son entrée royale, Jésus était allé jusqu’au temple, d’où il était reparti après un regard circulaire. C’était surtout l’absence des interlocuteurs qui était manifeste. Mais on a ici la suite de ce qu’il a vu, et dans l’évangile de Marc, tout se passe comme si c’était la première fois qu’il venait au temple, comme si c’était la première fois de sa vie qu’il découvrait les lieux.
Peut-être faut-il s’entendre sur ce que signifie « entrer dans le temple » : le temple est situé au nord-est de la ville enceinte de murs, ce qui veut dire qu’il est en « centre-ville », dans la terminologie d’aujourd’hui. Une première enceinte percée de nombreuses portes ouvre sur la vaste « Cour des Gentils ». Une deuxième enceinte, intérieure à cette cour, délimite le premier espace réservé : en avant, la « Cour des Femmes » ; plus haut et plus proche du sanctuaire, la « Cour d’Israël » (par élimination, entendez « cour des hommes ») entoure le sanctuaire. Une nouvelle enceinte détermine la « Cour des prêtres », au milieu de laquelle se trouve l’autel des sacrifices. C’est de cette dernière qu’on pourrait accéder au sanctuaire fermé, d’abord au Hékal (le « Saint ») puis au Debir (le « Saint des Saints »).
Lorsque Jésus « entre dans le temple« , il pénètre tout simplement dans l’une des « Cours », ou « Parvis », et a priori dans la première d’entre elles, savoir la « Cour des Gentils ». C’est le lieu où les gens sont les plus nombreux, et de toutes provenances comme son nom l’indique. Si on a souvenir de certains lieux très religieusement connotés, comme Lourdes, ou Rome, ou d’autres encore, on voit tout le négoce qui peut se déployer autour des pratiques rituelles ou religieuses. Et si l’on imagine la fréquentation importante, on peut deviner sans peine les commerces attenants qui ont pu se développer, pour des raisons de restauration, de confort, etc. Jésus « commença à expulser ceux qui faisaient du négoce et ceux qui faisaient leur marché dans le temple,… », les vendeurs comme les acheteurs. Comment s’y prend-il ? Marc ne le dit pas. Peut-être par des injonctions de la voix, qui en imposent. Après tout, Marc ne nous a-t-il pas montré Jésus imposer le calme à la mer elle-même par sa seule voix ?

Il ne s’arrête pas là : « …et il renversa les tables des changeurs [de petite monnaie] et les chaises des vendeurs de colombes… ». Les commerces engendrent les banques (ces dernières voudraient nous faire croire le contraire, mais génétiquement, c’est bien ainsi que les choses se sont produites !) : ainsi y a-t-il dans l’esplanade du temple également des « changeurs de petite monnaie », ce qui veut dire soit qu’ils permettent à des possesseurs (étrangers) de monnaies n’ayant pas cours dans cette région de faire l’échange, soit qu’ils permettent à des possesseurs de grosses valeurs de se lancer dans du commerce de détail, soit qu’ils permettent à des vendeurs de rendre la monnaie… soit tout cela à la fois. J’avoue, oui j’avoue, que l’image de Jésus renversant les comptoirs des banquiers me réjouit aujourd’hui. Plaisir coupable ?
Mais on a aussi les « chaises des vendeurs de colombe« . Les colombes sont utilisées pour les sacrifices, ce sont les substituts prévus pour les plus pauvres, ceux qui ne peuvent pas offrir les victimes « canoniques ». Donc, il y a sûrement des vendeurs d’animaux pour les sacrifices, et même des vendeurs de colombe. Et ces vendeurs ont des chaises : il faut bien qu’ils s’assoient, ces gens-là. Mais les autres aussi, après tout ? Pourquoi ne sont-ce que de ceux-ci que Jésus renverse les chaises ? Je l’entends comme une touchante observation de Marc : les colombes, il ne les a pas touchées, peut-être à cause de ce qu’elles lui rappellent au début de son ministère ? Peut-être parce qu’elles sont destinées aux plus pauvres ? En tous cas, il a préféré renvoyer leurs vendeurs.
« et il ne laissait pas [faire] que quelqu’un transporte un équipement à travers le temple,… » On a dû prendre l’habitude de traverser le parvis pour couper, pour aller au plus court. Cela aussi est une atteinte à la destination première du temple. Les parvis, l’enceinte même, sont faits pour interroger. Franchir une porte, c’est toujours entrer dans un nouvel acte, dans un nouvel état d’esprit. Comment peut-on franchir la porte du temple simplement pour prendre un raccourci ? C’est un dévoiement complet, bien ordinaire mais d’autant plus significatif d’une perte de sens.
« …et il les enseignait et leur disait : « N’est-il pas écrit : ‘ma maison sera appelée maison de prière’, par (pour) toutes les nations ? Vous cependant l’avez faite grotte de voleurs (d’usurpateurs). »Jésus explique ce qu’il fait, il n’en fait pas un geste « prophétique », auquel d’autres doivent trouver un sens.Il s’agit pour Marc d’un enseignement, l’acte avec son explication. Et l’explication est d’abord une citation des Ecritures en rapport.
Ici, il s’agit d’une citation d’Is.56,7 : « Et les fils de l’étranger, qui s’agrègent à l’Eternel, se vouant à son culte, aimant son nom et devenant pour lui des serviteurs ; tous ceux qui observent le sabbat et ne le profanent point, qui persévèrent dans mon alliance, je les amènerai sur ma sainte montagne, je les comblerai de joie dans ma maison de prières, leurs holocaustes et autres sacrifices seront les bienvenus sur mon autel ; car ma maison sera dénommée Maison des prières pour toutes les nations. » La vision du prophète est une vision universaliste : tous ceux qui, quelle que soit leur origine, se tournent vers le dieu d’Israël, pourront s’approcher de lui et lui offrir des sacrifices.
Si l’on repense à l’architecture du temple, avec ses cours concentriques qui marquent des exclusions progressives, il s’agit d’une vison assez révolutionnaire. Pas totalement cependant, puisque la « Cour des Gentils » existe bel et bien, et que sans doute Jésus s’y trouve précisément en rappelant ce passage. Tout est une question d’interprétation des choses, de dynamique : certains verront dans ces « Cours » la marque d’une hiérarchisation infrangible, d’autres -et c’est manifestement le cas du Jésus de Marc- y verront un appel, une orientation. Tout est fait pour que le dieu d’Israël devienne le dieu de tous.
Mais il est le dieu qui répond à la prière, le lieu est fait pour la relation avec lui, et pour rien d’autre. S’il y a exclusive, dans l’interprétation du Jésus de Marc, ce n’est pas une exclusion de certains, des « Gentils » en l’occurence, mais une exclusion de ce qui ne relève pas immédiatement de la relation au dieu. Et Jésus fait un reproche indistinct, à qui veut l’entendre manifestement, à ceux qui ont fait les choses de cette façon, qui en tirent parti, qui laissent faire, ou à tous ceux qui trouvent que « c’est bien comme ça » en général. Le lieu, de « maison de prière par toutes les nations« , est devenu « grotte de voleur » ou « d’usurpateur« . Le terme de grotte vise bien la caverne, à la base, mais plus largement le repaire, le lieu de rendez-vous et de repos, d’accumulation du butin également. Et il me parait aussi très intéressant que le terme choisi par Marc, parmi les nombreux possibles, désigne ici des brigands voleurs ou des usurpateurs. La faute est aussi bien de prendre du bien injustement ou de prendre une place injustement.
Ici, il faut faire une pause. La pratique établie dans le temps, acceptée de tous et couverte de l’autorité tant des prêtres que des Pharisiens et d’Hérode, a fait émerger une dimension économico-financière qui est devenue contradictoire avec la visée première de la pratique dont le temple est le lieu autant que le symbole. Et Marc choisit d’en écrire, comme si ce n’était pas un sujet dépassé. Sans doute le risque est-il toujours présent, toujours vif. Dès lors qu’une religion s’institutionnalise, elle prend cette dimension économico-financière, et comment faire dès lors pour que cela ne devienne pas prévalent ? Car l’argent est le « nerf de la guerre », et sans lui tout l’édifice s’écroule, sapé par la disparition de sa cause matérielle. Cela invite à réfléchir. La réflexion d’un François d’Assise allait à éliminer purement et simplement cette dimension. A son époque, on reprochait pour cela aux franciscains de dépendre de la prospérité des autres, de ne vivre ainsi que parce que par ailleurs tout allait bien. Quand l’Eglise de France se trouve dans la nécessité d’indemniser les victimes des prédations sexuelles de ses clercs, elle prétend mettre des plafonds d’indemnité, en disant qu’elle n’aura pas les moyens : mais c’est en fait une question de priorité, car les moyens, elle les a si l’on chiffre. Mais ce serait renoncer à d’autres choses, et peut-être n’en a-t-elle pas le courage. Où est ce qui est le nécessaire, et jusqu’à quel point faut-il prendre sur son nécessaire ? C’est une question redoutable. Mais le Jésus de Marc pose en tous cas la priorité clairement, et c’est scandale quand cette priorité n’est pas respectée.
« Et écoutaient les grands-prêtres et les scribes, et ils cherchaient comment le perdre ; ils avaient en effet peur de lui, car toute la foule était frappée de son enseignement. » Entende qui veut, chacun selon son niveau de responsabilité. Les grands-prêtres et les scribes comprennent clairement qu’ils sont eux aussi visés, et ils veulent faire disparaître cet accusateur. On comprend, dans la formulation de Marc, que la mort est décidée. La question est plutôt du moyen désormais. La décision est liée à cette mise en cause par rapport à la forme qu’a pris le culte et au dévoiement du temple dont ils sont comptables. Cela, ils ne l’acceptent pas. Mais ce Jésus leur fait peur, parce que la foule est frappée par son enseignement, les rapprochements qu’il fait avec les Ecritures sont claires et parlantes, chacun peut arriver à la même conclusion. Comment faire si le peuple est avec lui ?
« Et lorsqu’arriva le soir, ils s’en allèrent hors de la ville. » Jésus ne reste pas le soir à Jérusalem. Cette notation de Marc a quelque chose de sinistre : avec la foule, Jésus est protégé. Sans elle, il est vulnérable, et ne faut pas être à portée de main des grands-prêtres et des scribes. Un jeu du chat et de la souris est désormais en place.