Exercer son regard (Mc.12,41-44)

 Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor, et regardait comment la foule y mettait de l’argent. Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes. Une pauvre veuve s’avança et mit deux petites pièces de monnaie. Jésus appela ses disciples et leur déclara : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le Trésor plus que tous les autres. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. »

« Et assis en face du trésor, il regardait comment la foule faisait tomber de la monnaie de cuivre dans le trésor ;… » Voilà une scène qui se passe aussi à Jérusalem : le « trésor  » ne peut être que celui du Temple. Pour autant, on dirait qu’il n’y a pas de lien avec les épisodes précédents, qui étaient marqués pour la plupart par la polémique, et en tous cas par l’échange avec les responsables religieux. Cette fois, la scène pourrait être à tout moment, elle laisse plutôt penser à un moment quelconque.

Dès les premiers mots, Marc nous dit que Jésus « regardait« , et le verbe [théooréoo] (qui donne notre « théorie », notre « théâtre », nos « théorèmes ») évoque un regard prolongé, contemplatif, accompagné d’une longue réflexion. Nous voyons Jésus regarder, et peut-être apprendrons-nous ainsi nous-mêmes à regarder.

Il regarde les gens en train de faire des dons au trésor du temple : comme c’est un tronc, le geste est de déposer de l’argent par l’ouverture, afin qu’il tombe dans le tronc. En fait d’argent, le mot est précis et désigne des pièces de cuivre : il s’agit de l’as (du latin : aes, bronze ou cuivre), qui est à cette époque la monnaie la plus courante pour les transactions quotidiennes, un peu nos pièces jaunes. Il faut quatre as pour faire un sesterce (l’équivalent de nos pièces de un ou deux Euros), seize as pour faire un denier d’argent (on arrive dans l’équivalent des billets), mais quatre cents pour faire un aureus, un denier d’or.

Tous ces mots sont très précis, sans doute parce que Jésus regarde tout cela dans le détail. Marc nous dit qu’il considère comment les gens donnent, autrement dit il est attentif aux intentions, aux motivations que révèlent les gestes accomplis. Ce geste simple, si comment à toutes les religions (l’argent est le « nerf de la guerre » !) peut en effet recouvrir tant et tant de motifs. Il y a quelque chose d’émouvant, de stimulant, peut-être aussi d’éprouvant, voire invitant à un peu d’introspection, à se dire que Jésus regarde quiconque met de l’argent dans un tronc…

« … et beaucoup de riches en laissaient tomber beaucoup. » Et voilà le constat, beaucoup de riches mettent beaucoup d’argent dans le tronc. Apparemment, rien de bien extraordinaire, ils ont plus de moyens, ils mettent plus. Cela doit faire du bruit en tombant, des poignées de pièces de cuivre ou de bronze ! Mais il y a tout de même une petite anomalie : les « riches » sont plus des habitués du sesterce ou du denier. Que veut dire pour eux cette « opération pièces jaunes » ? Voyez Bernard Arnaud, ou Vincent Bolloré, ou d’autres encore de la même catégories, mettant une pleine poignée de pièces jaunes dans le tronc de la Croix-Rouge : que pensez-vous ? Or c’est cela sur quoi se braque pour le moment la caméra de Marc, et les yeux de Jésus.

« Et s’avançant, une seule veuve pauvre laissa tomber deux piécettes, un quart d’as. » « Une seule veuve« , ou peut-être « seule, une veuve » : c’est sans doute plus proche du sens recherché… Elle se distingue. Il y a tous ces gens qui laissent tomber des pièces de cuivre ou de bronze, qui sonnent en tombant dans le tronc. Et puis il y a celle-là. Son statut de veuve la fait précaire, et Marc précise qu’elle est pauvre : sans doute est-elle veuve depuis quelques temps déjà, de sorte qu’elle s’est trouvée réduite à la pauvreté. Son offrande est l’équivalent d’un quart d’as, c’est la plus petite unité monétaire frappée à l’époque. Elle donne donc mois que tous.

Mais l’observation de Jésus, ou une Marc, c’est qu’elle fait ce don au moyen de deux piécettes. Qu’est-ce à dire ? Cela veut dire deux choses : la première, c’est qu’elle utilise plutôt de ces équivalences de monnaies qui ont cours entre les petites gens. Je me souviens qu’à l’époque où en Italie la Lire avait cours, quand je m’y trouvais, il arrivait qu’on paye aussi un café avec un jeton de téléphone (c’était aussi l’époque des cabines téléphonique ! Dieu, que je suis vieux ….), c’était l’équivalent de cinquante lires, je crois. Ce n’était pas une monnaie faciale, une monnaie officielle. Mais dans la vie courante, tout le monde savait que cela valait la même chose, et c’était une sorte de monnaie parallèle. Dans l’Antiquité, où la monnaie vaut le poids du métal employé, les autorités étaient très vigilantes sur la fausse monnaie, mais cela valait pour les valeurs importantes. Pour les toutes petites valeurs, les gens s’arrangeaient entre eux, et si l’on avait autrement le même poids de métal, qu’importe ! Elle paye avec deux petites choses en métal qui valent chacune un huitième d’as. Elle est vraiment dans la précarité, elle a peut-être trouvé ces petits morceaux de métal chez elle ou dans la rue, et elle les a précieusement gardés.

Mais cela veut dire aussi une autre chose: dans sa pauvreté, elle aurait pu donner une piécette et garder l’autre. Moitié-moitié : il faut honorer le Temple, mais il faut vivre aussi. C’était facile, avec deux bouts. Mais elle a mis les deux, tout ce qu’elle avait.

« Et convoquant ses disciples, il leur dit : Amen, je vous dis que cette veuve, la pauvre, a fait tomber plus que tous ceux qui ont contribué au trésor. » On se souvient que Jésus avait entrepris de regarder, d’observer, tout en réfléchissant à ce qu’il percevait. Les notations de Marc nous donnent une idée assez précise de ce qu’il a vu et de ce qu’il a pu en déduire. C’est assez en tous cas pour convoquer ses disciples et leur faire une déclaration solennelle.

Celle-ci commence par la formule « Amen, je vous dis« , qui déclare et révèle. Et lui de comparer, cette fois : cette veuve a mis plus que tous les autres. Au poids de l’argent ce n’est évidemment pas le cas, c’est donc à une autre aune qu’il déclare une telle différence. La différence est d’ailleurs déclarée d’une manière ambivalente : on ne sait pas si elle a donné plus que chacun des autres, pris dans leur totalité ; ou bien si elle a donné plus que la totalité des autres donateurs, ce qui est plus énorme encore !

« Tous en effet on fait tomber de leur superflu, mais elle c’est bien de son indigence, tout ce qu’elle avait elle a mis, l’intégralité de sa vie. » Et voici l’explication : la mesure est par rapport au donateur lui-même à chaque fois. En grec, l’opposition entre « superflu » et « indigence » est encore plus évidente qu’en français, avec les mots [périsséouôtôn] d’une part, [hustérhséoos] d’autre part : la mesure est de ce que chacun possède. Dans le premier cas, les dons sont faits à partir de ce qui excède cette mesure, dans le deuxième cas, il est pris sur ce qui est déjà déficitaire.

Et l’on comprend bien la touche finale, « l’intégralité de sa vie« , et l’on imagine sans peine le frémissement d’émotion qui l’accompagne. En effet, la veuve se met en danger pour son don : elle n’a déjà pas assez pour elle-même, mais elle prélève encore sur cette insuffisance pour en faire cadeau.

Il me semble que ce petit récit nous fait comprendre comment Jésus regarde, et nous apprend à regarder nous aussi. Son regard est attentif, observateur, il voit les gestes, il entend les sons, il voit ce qui est discret, il observe tout. C’est l’ensemble de sa palette sensorielle qui est active. Mais ce ne sont pas que des sens qui sont action, c’est aussi une réflexion, une mise en relation et en question, entre ce qui est observé et ce qui est révélé d’autre part. Le geste du don mérite d’être observé, il est beau en soi ; cependant, il n’est pas identique pour chacun, et un regard exercé peut percer le message. Le coeur de chacun se révèle dans ce geste, en définitive. La pauvreté, la vraie, est toujours pudique, mais elle peut être décelée, si l’on cherche à la secourir. Quant à l’ostentation, elle manifeste des disproportions qui ne jouent pas en sa faveur. Peut-être Marc veut-il nous inviter à savoir regarder nous aussi, mais également à rester conscient que nous ne pouvons pas « jouer » et faire semblant avec Jésus.

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