Quant à ce jour et à cette heure-là, nul ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais seulement le Père. Prenez garde, restez éveillés : car vous ne savez pas quand ce sera le moment. C’est comme un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et demandé au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin ; s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »
« A propos de ce jour-là, ou de cette heure, personne ne sait, ni les anges dans le ciel, ni le fils, sinon le père. » Et voici, comme pour finir, une recommandation, une sorte de sagesse de vie maintenant que l’on sait comment il faut regarder l’histoire du monde et son évolution. Les quatre premiers disciples, étant donnée la question qu’ils ont posée et le fait qu’ils aient tirés Jésus un peu à part pour plus de confidentialité, auraient sans doute bien voulu avoir une date. Mais ici, c’est une claire fin de non recevoir : « personne ne sait…sinon le père« , ce qui veut dire que c’est une chose qu’il a souverainement choisi de réserver, de ne pas la dévoiler.
On comprend sans trop de peine la raison d’une telle retenue : savoir « le jour et l’heure » serait bouleversant pour nos vies, induirait des calculs savants ou sordides, entraînerait chez certains une absence totale de scrupule et chez d’autres une angoisse irrépressible. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les réactions provoquées par les rapport du GIEC sur l’état et l’évolution du climat, et de notre planète en conséquence : pour certains, c’est une angoisse terrible et un appel au changement, une peur éprouvée pour les générations futures et ce que nous allons leur transmettre ; pour d’autres c’est l’occasion d’un calcul sordide, jusqu’où ils peuvent aller trop loin ou « après moi le déluge »… quand ce n’est pas la dénonciation du haut d’une tribune de « la plus grande arnaque de l’histoire ». La révélation d’une échéance aussi radicale augmente encore les inégalités.
Ainsi donc, nous sommes invités à tenir compte du fait qu’il y a une échéance, mais de l’envisager avec le père comme finalité. Si c’est lui qui est le but recherché, aucun souci qu’il ait précisément en main la clé de l’échéance, elle arrivera au moment le plus propice pour que le monde et les humains dans leur ensemble atteignent leur fin, à savoir lui-même. Mais évidemment, si ce n’est pas lui qui est recherché, rien de plus frustrant que de penser que quelqu’un détient ce pouvoir. La sagesse de vie dans ce contexte est assez simple dans ce qu’elle a de fondamental : rechercher le père.
« Regardez soyez sans-sommeil, vous ne savez pas en effet quand ce sera la temps. » Et la conséquence immédiate d’un tel fondement à la sagesse de vie du disciple, c’est de ne pas « s’endormir ». Non pas du fait d’une inquiétude, mais plutôt de ne pas laisser s’éteindre la tension de l’espérance, la tension vers celui qui est notre fin; C’est à tout instant que ce « père » est recherché, qu’il est mis « au bout » de ce que fait le disciple, qu’il est la clé de sens de la moindre action (ou non-action). « S’endormir », ce serait faire les choses pour elles-mêmes, ou pour soi, ou pour trente-six choses, mais pas en vue de lui. « S’endormir », ce serait se contenter de la courte vue, de la limite. Cela ne transforme pas le monde…

« Comme un homme à l’étranger laissant sa maison et donnant à ses esclaves l’autorité, à chacun son travail, et qui commande au portier de veiller. » Et voici une comparaison soudaine, non annoncée. Qui est cet homme ? Il me semble qu’il s’agit du « Fils de l’homme » lui-même : on nous dit en effet que cet homme est « à l’étranger« , donc pas dans son lieu d’origine, et le lieu d’origine du « Fils de l’homme » d’après les doctrines où naît cette figure de salut, c’est la cour céleste, la proximité immédiate avec le trône du dieu. On nous dit aussi que cet homme est en train de laisser « sa maison » et donner « à ses esclaves l’autorité, à chacun son travail » : peut-être s’agit-il encore du même, au terme annoncé de sa mission. A « l’étranger » où il se trouve, il a néanmoins fondé une maison et s’apprête à la laisser. Et les consignes qu’il adresse à ses disciples peuvent être apparentées à la remise d’une autorité et l’assignation à certaines tâches.
Or dans cet ensemble, la tâche de « veiller » est assignée au portier. Cela peut étonner : dans les lignes qui précèdent, le Jésus de Marc ne vient-il pas de dire à ceux qui l’interrogent : « Regardez (ou prenez garde), soyez sans-sommeil… » ? Il ne l’a pas assigné comme tâche à l’un d’entre eux seulement, alors pourquoi ce mot dans la mini-parabole ?
Notons que c’est la première fois, si j’ai bonne mémoire, que Jésus évoque son « départ » : pour les disciples qui l’ont accompagné, ce n’est pas une surprise puisqu’ils l’ont constaté de visu, et que la composition même de cet évangile fait suite à ce « départ ». Mais pour ceux qui lisent l’ouvrage, cela peut-être une surprise. Ce « départ » néanmoins ne tardera pas à être narré, puisque le récit de la passion suit immédiatement notre texte.
« Veillez donc, vous ne savez en effet pas quand vient le seigneur de la maison, le soir ou au milieu de la nuit ou au chant du coq ou le matin, qu’il ne revienne pas soudainement et ne vous trouve endormis ;… » la parabole, la métaphore qu’elle constitue, se mêle en quelque sorte à la réalité ou à l’injonction, et c’est comme si tous étaient constitués « portiers ». Les quatre auditeurs doivent en effet veiller, et cela avant tout parce qu’ils ne doivent pas être surpris par le retour du Maître de maison. Voilà donc une information capitale, donnée comme en passant : il s’en va, oui, mais il revient aussi. Et la veille du portier n’a pas d’abord pour sens d’empêcher des rôdeurs ou des malvenus d’entrer, pas non plus d’accueillir d’éventuels hôtes (ce qui serait nettement plus positif), même si cela n’est pas nié : elle paraît désormais et avant tout guidée par l’attente de ce retour.
Le discours, sa fin même que nous lisons en ce moment, nous apprend en peu de temps que nous ignorons deux choses : le fameux « jour« , la fameuse « heure » qui n’est connue que du père, et maintenant le moment où le Maître de maison reviendra. Il n’en faut peut-être pas plus pour nous faire comprendre que ces deux évènements sont un seul et le même : l’évènement de la fin (le grec [kaïros] désigne le temps non par son déroulement, comme le fait [khronos], mais par son contenu), c’est à dire de l’aboutissement du peuple et du cosmos tout-entier dans la rencontre avec son dieu, est aussi celui du retour du Fils de l’homme dans la maison qu’il est venu édifier et qu’il s’apprête à laisser à présent à ses « esclaves » ou serviteurs, bref : à ses disciples. Toute une perspective s’esquisse, avec de nouveaux points de repères pour l’avenir.
Remarquons aussi les hypothèses faites à propos du moment du retour : il s’agit de quatre différents moments de nuit. Autrement dit, le départ du Maître de maison est comparé à la disparition de la lumière, et son absence est constitutive de la nuit.
« …ce que je dis à vous, je dis à tous : veillez. » Dernier conseil de sagesse : il a « commandé au portier de veiller« , mais tous sont constitués portiers, et pas seulement les quatre qui interrogent. Tous les lecteurs, et au-delà encore, tous sont portiers de la maison, tous sont appelés à veiller.
J’ai souvent entendu cet appel à veiller, développé en vigilance, en attentions diverses. Mais je ne crois pas m’être jamais entendu dire que c’est comme portier que je veillais. Et si le portier est tout ce que nous avons dit plus haut, c’est une veille plus précise, me semble-t-il, qui est décrite. On peut être portier de soi-même, car chacun peut s’envisager comme une maison pour le maître : quand y viendra-t-il ? Sous quelle forme ? A quel moment ? C’est toute la vigilance du portier, appelé non tant à écarter des importuns qu’à reconnaître en tant de rencontres quelque chose du maître qui revient.
Mais les disciples sont aussi portiers de la maison entière, et à ce titre chargés d’accueillir tout visiteur en cette maison et d’y introduire, d’y guider, comme s’il s’agissait du maître lui-même (et peut-être est-ce lui en effet). La reconnaissance n’est pas facile, car c’est de nuit. Il faut écarquiller les yeux, mais aussi porter un regard particulier, un regard qui ne s’attarde pas : quand on regarder trop longtemps au même endroit, la nuit, les choses se mettent à bouger, à changer de forme, et toute une fantasmagorie peut y naître ! Le regard de nuit est un regard mobile, attentif, jamais reposé.
Au total, cette finale recommandation de sagesse invite les disciples à rester tendus vers un retour du maître, qui coïncide avec l’aboutissement de chacun, du peuple et du cosmos dans la rencontre avec le dieu. Et cette attitude confiante n’ignore pas les malheurs du monde, mais garde en leur présence une sorte de paix : la « fin » n’est pas cela. Mais cette attitude n’est pas désengagement, elle invite au contraire à regarder tout « venant » comme une venue cachée du maître, à chaque fois comme un point de contact avec l’aboutissement ultime du monde.