En ces jours-là, paraît Jean le Baptiste, qui proclame dans le désert de Judée : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. » Jean est celui que désignait la parole prononcée par le prophète Isaïe : Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Lui, Jean, portait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins ; il avait pour nourriture des sauterelles et du miel sauvage. Alors Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain se rendaient auprès de lui, et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain en reconnaissant leurs péchés.
« Or en ces jours remarquables est présent Jean le baptiseur,… » Après le « porche », l’ouverture, que nous a dessinés Matthieu, voici le vrai commencement de son ouvrage, ou disons le premier chapitre. Il y a eu une esquisse générale, donnée à voir à l’antique à travers des récits liés aux origines. Maintenant, voici le début d’un récit circonstancié, qui commence précisément en disant cela : ces jours sont maintenant remarquables.
La formule emphatique les désigne, et une présence particulière les caractérise, souligne ce caractère : la présence de Jean le Baptiseur. Le verbe [paragignomaï], grâce à son préverbe [para-], indique cette proximité. Mais ne nous trompons pas : il indique aussi que Jean tient compagnie à quelqu’un d’autre, ou du moins à autre chose : c’est lui qui est présent à ce qui se passe. Autrement dit, Jean le baptiseur est le grand témoin de ce dont Matthieu va nous entretenir. C’est comme s’il nous disait le point de vue qu’il prend pour introduire son récit, le point de vue de ce Jean.
« …qui proclame dans le désert de Judée et dit : « Changez d’avis : est proche en effet le royaume des cieux. » Ce Jean tient un office de héraut : il est là pour une proclamation. Le héraut est un messager, il précède celui qui l’envoie et proclame publiquement ce dont on l’a chargé. Ainsi de Jean. Cette qualité de héraut est contenue dans le verbe qui désigne son action, « proclamer« . Il s’agit précisément, presque techniquement, de l’action du crieur public.
Mais première surprise : il proclame « dans le désert de Judée » ! Ce n’est pas la place publique qui vient le plus spontanément à l’esprit pour un tel office. Le désert, dans la tradition juive, n’est pas pour autant un lieu neutre, au contraire : il est chargé de toute la thématique de l’exode, c’est le lieu de formation du peuple du dieu, c’est-à-dire le lieu où le dieu a conduit son peuple pour le conduire, le connaître, l’éduquer, et l’éprouver. C’est le lieu où il lui a révélé sa loi et a conclu avec lui son alliance. C’est en quelque sorte le berceau de ce peuple comme « peuple du dieu ».
Mais Matthieu nous dit aussi, en un résumé aussi lapidaire que transparent, ce qu’est le contenu du message de ce héraut : « Changez d’avis... », changez d’esprit, pensez autrement. Le message est d’abord et avant tout celui d’un changement des pensées, des conceptions, des repères intérieurs. Et à cela un motif : « ...est proche en effet le royaume des cieux« . La forme du premier mot indique une action accomplie, achevée : « a fini de s’approcher » pourrait-on traduire, je crois. Nous sommes à la fin d’un processus, au terme de tout un dessein qui s’accomplit à présent.
Et ce qui a fini de s’approcher, c’est « le royaume des cieux » : nous rencontrons cette formule propre à Matthieu, que nous retrouverons bien des fois, pour la première fois. Il s’expliquera sur ce qu’elle veut dire, ou ce qu’elle contient, mais pour l’instant il nous la donne brute, comme elle est apparue peut-être à ses auditeurs, chargée mais mystérieuse. Royaume, ou règne ou royauté : trois mots que distingue le français (et l’hébreu) mais que ne distingue pas le grec (ni le latin). Le contexte ici, avec une seule formule, ne permet pas de trancher, il peut s’agir d’une puissance (la royauté), de l’exercice de celle-ci (le règne) ou du domaine où elle s’exerce (le royaume), on ne sait pas encore. En revanche, l’euphémisme « des cieux » est assez transparent, il évoque le « lieu » de la divinité pour ne pas nommer celle-ci, sans doute par respect et déférence. Bref : le héraut proclame que le dieu qui l’envoie en a fini de faire s’approcher sa puissance, elle est arrivée au terme du processus qui la fait survenir.
« C’est celui-ci en effet dont il est parlé par le prophète Isaïe en disant : « Voix qui crie dans le désert : préparez le chemin du seigneur, faites droits ses passages ». Fidèle à son habitude (déjà !), Matthieu se réfère aux Ecritures. En citant ce passage, Matthieu évoque à l’esprit de ses auditeurs (ou lecteurs) l’entièreté du passage : « Consolez, consolez mon peuple, – dit votre Dieu – parlez au cœur de Jérusalem. Proclamez que son service est accompli, que son crime est expié, qu’elle a reçu de la main du Seigneur le double pour toutes ses fautes. Une voix proclame : « Dans le désert, préparez le chemin du Seigneur ; tracez droit, dans les terres arides, une route pour notre Dieu. Que tout ravin soit comblé, toute montagne et toute colline abaissées ! que les escarpements se changent en plaine, et les sommets, en large vallée ! Alors se révélera la gloire du Seigneur, et tout être de chair verra que la bouche du Seigneur a parlé. » Une voix dit : « Proclame ! » Et je dis : « Que vais-je proclamer ? »… » (Is.40,1-6…)
Il s’agit du début de ce qu’il est convenu d’appeler le « Second Isaïe », dont l’annonce est centrée sur le « retour », sur la fin de l’exil et le retour dans la terre des élites qui en ont été arrachées par la guerre perdue contre le royaume de Babylone. Le message est fondamentalement un message de consolation (ce sont les premiers mots, dans une perspective on-ne-peut-plus générale) et d’accomplissement de la peine. Et puis, dans ce contexte général, une voix singulière s’élève, et son message est au service de ce retour proclamé : il faut préparer la route pour le retour des exilés, à travers le désert cette fois, comme à une autre époque à travers la mer. Et puis cela enchaîne (je n’ai pas tout cité) avec la vocation du prophète, qui s’informe sur le contenu de son message.
Autrement dit, en se référant à ce passage du second Isaïe, Matthieu situe la mission de Jean comme celle qui, dans le contexte de la fin de la peine, de la fin du « jugement », appelle à tout faire pour faciliter le retour. La mission de ce héraut devient de plus en plus précise, elle s’adresse à ceux qui attendent le retour des exilés et les invite à une action -titanesque, soit dit en passant- qui permette le retour de ceux qui ont été emmenés enchainés pour prix de la faute du peuple tout entier.

« Or Jean, lui, avait son vêtement fait de poils de chameaux et une ceinture de cuir autour des reins, sa nourriture était sauterelles et miel sauvage. » Matthieu dirige sa caméra sur Jean lui-même et nous le décrit : son vêtement et sa nourriture. Le vêtement, c’est la dignité d’une personne, ou la dignité de son office. Pour Jean, c’est assez rudimentaire : il y a quelque chose de sauvage dans sa vêture, presque « préhistorique » dans notre imaginaire ! Peut-être l’idée, en effet, d’un retour aux sources, d’un nouveau commencement ?
Quant à sa nourriture, elle est là aussi rudimentaire, mais fait plus appel à l’Exode, dans un écho cohérent au texte d’Isaïe qui vient d’être cité en référence, et qui évoquait lui aussi un nouvel exode. Le miel sauvage, en particulier, est un miel végétal qui se trouve le matin comme une croûte à la surface du sol, et qui n’est rien d’autre que la fameuse « manne » de l’Exode. Autrement dit, Jean reproduit ce moment initiatique pour le peuple, et sa proclamation au désert n’est pas qu’un paradoxe : il appelle à un retour à cette condition première de formation. C’est la formation d’un nouveau peuple -ou la nouvelle formation du peuple- qu’il vise, dont il est chargé.
« Alors sortait vers lui Jérusalem et toute la Judée et tous les alentours du Jourdain, et ils étaient baptisés dans le fleuve Jourdain par lui en faisant l’aveu de leurs fautes. » Matthieu finit sur une note d’efficacité : en effet, on sort à sa rencontre. Jérusalem, la Judée (« toute » !) et la région du Jourdain (ce qui constitue une large bande de terre étendue nord-sud) sont touchés par sa proclamation et se rendent à son écoute.
Or ils ne se rendent pas simplement pour écouter, mais ils font quelque chose : ils sont plongés dans le fleuve Jourdain « en faisant l’aveu de leurs fautes« . Quand le premier peuple était arrivé en Terre Promise, il avait, à la suite de Josué et de l’Arche, passé le Jourdain lui aussi à pied sec. Ce n’est plus le cas. Ce qu’ils doivent passer, traverser, cette fois, c’est le désert, c’est là que se trouve pour eux le chantier d’une route à tracer et à passer comme autrefois la Mer Rouge. Et ce « redressement » de la route, ce nouveau tracé, ils le font « en faisant l’aveu de leurs fautes« .
C’est comme si le geste du « baptême », de la plongée dans l’eau, était un anti-passage du Jourdain « à pied sec » pour, par contraste, montrer que la route traversée est désormais toute intérieure. Le signe n’aurait de valeur que comme dénonçant en quelque sorte une extériorité et appelant une intériorité. Voilà un sens au « baptême » assez inattendu mais très fort.