Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et son frère André, qui jetaient leurs filets dans la mer ; car c’étaient des pêcheurs. Jésus leur dit : « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent. De là, il avança et il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans la barque avec leur père, en train de réparer leurs filets. Il les appela. Aussitôt, laissant la barque et leur père, ils le suivirent.
« Comme il allait et venait le long de la mer de Galilée,… » Jésus s’est installé à Capharnaüm, il s’y est établi. Voilà maintenant qu’il « va et vient » sur le front de mer : le verbe peut évoquer une promenade, et plus précisément une promenade avec conversation. Matthieu nous représente un Jésus qui est déjà engagé dans sa proclamation, qui est celle du Baptiste continuée : il parle, il exhorte, il invite. Sans doute pas de quais, à Capharnaüm, mais plus probablement une rive où les bateaux sont tirés : cela n’empêche pas les passages fréquents, et donc les chemins tracés où l’ont va et vient, où l’on discute.
« … il vit deux frères, Simon appelé Pierre et André son frère, qui jetaient leur filet enveloppant dans la mer : ils étaient en effet pêcheurs. » Et voici que tout en parlant, Jésus avise deux frères : sait-il qu’ils sont frères ? Il y a tout à parier que oui, s’il a déjà commencé à s’établir et à discuter avec les gens. Après tout, Capharnaüm n’est pas si grand.
Ces deux frères ont déjà un nom. Le premier s’appelle Simon, comme le deuxième des douze fils de Jacob, un nom qui peut signifier « Dieu a entendu ». Il a déjà aussi un surnom, « la Pierre« . Bien sûr, Matthieu ne nous dit pas si ce prénom est déjà acquis à ce moment-là, ou bien si c’est pour le lecteur que ce surnom est déjà acquis. Mais tel qu’il le présente, je pencherais assez pour la première hypothèse. Tout de même, drôle de surnom pour un pêcheur ! On dit plutôt « couler comme une pierre » : est-ce parce que Simon, justement, ne sait pas nager, et qu’on sait bien qu’il vaut mieux qu’il n’aille pas pêcher tout seul ? Je ne parviens pas à imaginer une autre explication : ce serait alors un sobriquet un peu ironique, mais qui un jour changera de sens… Le deuxième frère s’appelle André, il n’a rien de spécial apparemment, mais il faut noter que ce prénom est plutôt d’origine grecque, signifiant « l’homme, le mâle ». A cette époque, le grec est la langue (et par là, la culture) d’un peu tout le monde, un peu comme l’anglais aujourd’hui. Dans cette fratrie, il y a donc déjà un intéressant rapprochement entre le peuple juif et le « monde » non-juif.

Matthieu tient aussi à nous préciser ce qu’ils font : ils sont en pleine action professionnelle, puisqu’ils jettent leur filet enveloppant dans la mer. Matthieu emploie en effet non le mot générique de filet, qu’il va employer par deux fois après, mais bien ce nom précis qui est une forme de filet dont l’usage technique est celui d’envelopper. On l’appelle en général « épervier« .
Et Matthieu de nous préciser : « ils étaient en effet pêcheurs. » Ce n’est pas pour eux une activité de loisir, même pas une activité nourricière à but personnel ou familial : c’est bien leur métier. C’est leur fonction sociale et leur dignité dans le petit monde de Capharnaüm.
« Et il leur dit : « venez derrière moi, et je vous ferai pêcheurs d’hommes ». Jésus les voit, et quelque chose semble faire « tilt ». Peut-être à cause de ce qu’ils représentent, de ce qui est donné à voir dans cette image. Ils sont frères, ils constituent une sorte de trait d’union entre Juifs et Grecs, ils lancent un type de filet maniable et pas étouffant pour les poissons qu’ils prennent (et permet de laisser échapper les trop petits, les jeunes), ils maîtrisent une technique spéciale, qui exige du savoir-faire et de la patience, et qui fait pêcher autour de soi, pas très loin.
Alors, comme lui-même venait « derrière » Jean Baptiste, aux dires de celui-ci, il invite les deux frères à venir « derrière » lui. Ce sont de ces hommes-là qu’il veut. « Derrière » lui, c’est-à-dire qu’ils vont se faire ses disciples, qu’ils vont apprendre à penser et vivre comme lui, mais qu’ils vont aussi pourvoir se montrer comme des frères qu’ils sont, et être des interlocuteurs aussi bien chez les Juifs que chez les Grecs. Et ce qu’il veut faire d’eux, la fonction qu’il veut aussi leur assigner, c’est qu’ils soient des « pêcheurs d’hommes » : qu’ils puissent se tourner vers les hommes dans leur proximité, choisir les lieux où ils se trouvent, acquérir la compétence , la technique, la patience, pour les toucher mais aussi les rassembler.
« Or eux, laissant aussitôt les filets de pêche, le suivirent. » Ont-ils compris tout cela ? En tous cas, il n’y a pas un mot de discussion, pas un échange. Jean avait « laissé » Jésus faire à son idée, les dynamismes anti-union avaient « laissé » Jésus, maintenant ce sont les deux frères qui « laissent » leurs filets (le mot est général : c’est toute leur activité, avec les différents filets, qu’ils laissent). Et ils le suivent, c’est-à-dire qu’ils commencent d’être ses disciples. Cela vaut sans doute acceptation tant de ce cette condition que de la fonction déjà assignée.
Et de là il avance, voit deux autres frères, Jacques -celui de Zébédée- et Jean son frère, dans le bateau de pêche avec Zébédée leur père, qui réparent leurs filets de pêche, et il les appelle. » L’épisode se répète, pendant la même promenade, peut-être interrompant la même discussion en cours. Deux frères, une fois encore : la dimension de fraternité est fortement soulignée dès les départ. Le premier, Jacques, vient de l’hébreu (Jabob) et signifie « celui qui supplante » : le second, Jean, vient aussi de l’hébreu (Yoannès) et signifie « Yahvé fait grâce ».
Petite variante : cette fois, c’est un autre aspect du métier qui est souligné, l’entretien. Les filets sont en train d’être mis en ordre, ou remis en état, ou disposés : ces hommes sont orientés vers la prochaine pêche, de sorte que les filets soient en mesure d’être lancés ou posés sans heurt. Ils sont, eux, sur un bateau de pêche -pas une petite barque, mais bien un bateau-, et ils sont avec leur père. La fraternité est chez eux au service d’un père. Peut-être est-ce cela qui de nouveau fait « tilt » ?
« Or eux, laissant aussitôt le bateau de pêche et leur père, le suivirent. » Ce qu’ils laissent, à l’appel (non formulé) de Jésus, c’est le bateau et le père. Cela souligne peut-être plus ce qu’il faut pouvoir quitter pour se faire disciple : des biens, une certaine facilité qu’ils donnent, et aussi des relations.
Voilà, en pleine discussion, Jésus a été frappé par deux fratries et a fait appel à ces quatre hommes. Les échanges se font-ils plus intenses, pour qu’il veuille de l’aide ? A-t-il plutôt en tête qu’il veut pouvoir, non seulement parler, mais montrer en rejoignant les gens de Capharnaüm au sein d’un groupe, d’une fraternité, qui apprenne de lui ce qu’il veut faire passer ? Peut-être tout cela à la fois.