Que serons-nous dans l’épreuve ? (Mc.14,26-31)

Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers.  Jésus leur dit : « Vous allez tous être exposés à tomber, car il est écrit : Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées. Mais, une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » Pierre lui dit alors : « Même si tous viennent à tomber, moi, je ne tomberai pas. » Jésus lui répond : « Amen, je te le dis : toi, aujourd’hui, cette nuit même, avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois. » Mais lui reprenait de plus belle : « Même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas. » Et tous en disaient autant.

« Et une fois [les psaumes] chantés ils sortirent vers le Mont des Oliviers. » Le repas de la Pâque s’achève traditionnellement avec le grand Hallel, c’est-à-dire le chant des psaumes 113 à 118. Marc ne précise pas, il dit là aussi « après avoir chanté…« , mais sans doute compte-t-il qu’il s’agit pour son lecteur d’une évidence. Et les voilà qui quittent la salle pour le Mont des Oliviers. Dans le déroulement géographique de cette dernière partie de son évangile, Marc nous a donc situé Jésus d’abord à Béthanie, d’où il a envoyé deux de ses disciples et où il est allé mangé chez « Simon-le-lépreux » (où à eu lieu la scène surprise de l’onction), puis à Jérusalem dans la salle préparée pour la Pâque, et maintenant entre les deux, hors les murs de Jérusalem sur la route de Béthanie, au Mont des Oliviers, juste en face du temple, là où, il y a peu, trois de ses disciples l’avaient interrogé sur la « fin ».

« Et Jésus leur dit : « Vous serez tous scandalisés, parce qu’il est écrit : Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées. Mais après mon réveil, je vous précèderai dans la Galilée. » Jésus s’adresse aux Douze ou onze qui sont avec lui. Il cite un passage des Ecritures, du prophète Zacharie. Voici le passage entier :

« Il arrivera, en ce jour-là, que les prophètes rougiront de leur vision quand ils prophétiseront. Ils ne revêtiront plus le manteau de prophètes pour tromper. Mais ils diront : « Moi, je ne suis pas prophète ; moi, je travaille la terre : un homme m’a acheté depuis ma jeunesse. » Et si on lui demande : « Que sont donc ces blessures sur ta poitrine ? », il répondra : « Je les ai reçues dans la maison de ceux qui m’aiment. » Épée, réveille-toi contre mon berger, contre l’homme qui m’est proche – oracle du Seigneur de l’univers. Frappe le berger, et que les brebis soient dispersées, contre les petits je tournerai ma main. Il arrivera dans tout le pays – oracle du Seigneur – que deux tiers en seront retranchés, périront, et que l’autre tiers y restera.  Je ferai passer ce tiers par le feu ; je l’épurerai comme on épure l’argent, je l’éprouverai comme on éprouve l’or. Lui, il invoquera mon nom, et moi, je lui répondrai. Je dirai : « C’est mon peuple ! », et lui, il dira : « Le Seigneur est mon Dieu ! » (Za.13,9) On voit tout de suite que, dans nos traductions contemporaines, le texte n’est pas exactement le même que celui cité par Marc, la tournure diffère. J’ai cité le passage tout entier, car dans la pratique de l’époque, c’est souvent ce que veut dire une citation : dans le contexte très oralisé où les gens savent par cœur bien des passages des Ecritures, et sont entraînés à les mémoriser, un passage est cité pour faire revenir tout l’ensemble à la mémoire. Essayons donc de comprendre de quoi il s’agit.

Zacharie s’élève d’abord contre les faux-prophètes, les prophètes de cour : ceux qui ont l’habit et cherchent par là à « faire le moine ». Il annonce que vient un fameux « jour », sous-entendu (comme toujours chez les prophètes) celui du jugement de Yahvé, où cette usurpation ne sera plus permise. Au contraire, le jugement donnera lieu à une parole sincère, « Moi, je ne suis pas prophète ; moi, je travaille la terre : un homme m’a acheté depuis ma jeunesse. » (autrement dit : je suis un esclave). Et même il pourra y avoir un aveu de maltraitances subies, choses qu’en général on essaye de cacher. Donc, première étape du jugement, une sincérité nouvelle, une exposition de soi en vérité. Le jugement révèle la vérité des êtres.

Vient ensuite une parole plus incisive, sur la manière terrible dont a lieu le jugement du dieu : l’épée se tourne contre « mon berger« , c’est-à-dire (puisque c’est le dieu qui s’exprime par la bouche de son prophète) contre celui que le dieu avait jusqu’à présent institué comme berger de son peuple : ordre est donné à l’épée de frapper cet homme-là, et de provoquer ainsi la dispersion de ceux dont il avait la garde. Cette opération ne vise pas directement le berger, mais a plutôt pour but une purification du peuple : il y a ceux qui disparaîtront, mais survivra un « petit reste », éprouvé au double sens du terme, mais qui de ce fait sera reconnu comme authentique : « Lui, il invoquera mon nom, et moi, je lui répondrai. Je dirai : « C’est mon peuple ! », et lui, il dira : « Le Seigneur est mon Dieu !« .

Ainsi donc, la citation que fait Jésus peut bien n’être pas exactement ni formellement le texte de Zacharie : elle en est suffisamment proche pour évoquer à la mémoire de l’auditeur l’ensemble de ce texte. Evoquer ce texte maintenant, c’est dire à ses auditeurs que « ce jour-là« , c’est maintenant ; le moment du jugement annoncé intervient à présent : ce qui va arriver, que lui leur berger soit frappé, est pour eux une épreuve, ils vont être dispersés parce qu’ils vont être éprouvés. Ils vont être dispersés, renvoyés chacun à soi et séparés les uns des autres. Ils vont être dispersés, c’est-à-dire qu’ils vont subir des choses difficiles (premier sens de « éprouver« ), mais que cela va révéler ce qu’ils ont vraiment dans le cœur (deuxième sens de « éprouver« ). Ils vont être jugés, c’est-à-dire qu’on va trancher entre ceux qui réussissent l’épreuve et ceux qui ne la réussissent pas.

Maintenant, Jésus emploie un mot bien particulier pour décrire l’aspect intérieur, subjectif, de cette épreuve : « Vous serez tous scandalisés« . Il s’agit d’un verbe formé à partir du mot [skandalône] qui signifie la pierre sur laquelle on butte, et qui fait tomber. Ils vont être provoqués à la chute en butant contre quelque chose d’inévitable, qui est sur leur chemin. Autrement dit, pas un d’entre eux ne va résister à cette épreuve, ne va en sortir victorieux. Annonce terrible ! Sont-ils donc tous perdus ? Sont-ils donc au nombre des deux-tiers du peuple qui sont perdus dans l’épreuve finale ? On serait contraint de le conclure, s’il n’y avait un « mais » : « …Mais après mon réveil, je vous précèderai dans la Galilée. » Ce n’est donc pas qu’ils vont par eux-mêmes réussir l’épreuve, ils vont au contraire faire l’expérience de l’échec, sans exception. Mais c’est un autre, lui-même, qui va néanmoins les sauver : après son « réveil » ou son « relèvement » (mot pour l’instant à leurs oreilles mystérieux), il les précèdera en Galilée, ce qui sous-entend qu’il les y attendra, que c’est là qu’ils devront se rendre.

C’est le paradoxe, et la merveille, de ce que Jésus leur dit : ils ne vont pas réussir l’épreuve (donc ils sont perdus) mais un autre va les réunir (donc ils sont sauvés, mais pas par leurs propres moyens). Il y a là une nouveauté incroyable, dont il faut prendre conscience : dans les schémas mentaux jusqu’à présent, le jugement est sensé intervenir d’abord, pour trancher entre ceux qui sont « du bon côté » et les autres, puis intervient le salut, c’est-à-dire la mise à part et le nouveau statut accordé à ceux qui ont réussi l’épreuve du jugement. C’est exactement le schéma, d’ailleurs, de l’oracle de Zacharie. Mais ce qui va se passer maintenant, avec Jésus, c’est une sorte de fusion, de simultanéité, de ces deux moments, jugement et salut. Et le bénéfice de cette nouveauté, c’est que le salut ne dépend en rien de la capacité individuelle de chacun : un seul en vérité, Jésus, va réussir l’épreuve du jugement ; mais c’est lui qui rassemble et sauve tous les autres, ceux qui ont ratés. On n’est plus, comme chez Zacharie, dans un taux de réussite de 1/3 pour 2/3 d’échec, mais bien de un pour tous. Mais ce « un » appelle d’avance tous à le retrouver après, il les met à part avec lui. En tranchant, le jugement du dieu aura mis tous à part avec le seul qui a réussi.

« Or Pierre lui dit : « Et tous peuvent bien être scandalisés, mais pas moi ». Pierre a du mal (et nous aussi, soyons honnêtes) à dissocier l’idée de salut de celle de réussite à l’épreuve du jugement. Alors il proteste : tous peut-être, mais pas moi. Il se met déjà à part, il énonce ce qu’il voudrait bien que le jugement opère. Il veut être « du côté de Jésus ».

Et il faut bien reconnaître qu’il y a quelque chose de bouleversant, de profondément émouvant, dans cet attachement sincère manifesté à son maître. Il n’y a pas d’hypocrisie dans la déclaration de Pierre, seulement une vraie sincérité… accompagnée sans doute d’une méconnaissance de soi. Face à l’épreuve, nous savons bien ce que nous voudrions manifester : mais ce que nous manifesterons vraiment, ce dont nous serons vraiment capables, qui peut le dire ? C’est ce que reconnaît humblement la si belle chanson Né en 17 à Leidenstadt. Il est peut-être important de se rappeler ce fait, en cette période profondément troublée où tant d’idées qu’on croyait à jamais révolues refont surface, où les épreuves du moment semblent manifester le pire chez de nombreuses personnes : choix de séparer les hommes des uns autres, de classer, de hiérarchiser, de rejeter… Face à cela, on voudrait avoir la force de toujours chercher l’unité, de ne pas verser à notre tour dans la division. Mais que c’est difficile…

« Et Jésus lui dit : « Amen je te dis que toi, aujourd’hui, cette nuit-ci, avant que le coq ait chanté deux fois, tu m’auras renié trois fois. » Pierre a mis en avant son propre cas, Jésus lui répond donc sur ce terrain, avec une annonce très précise et très circonstanciée. Elle sonne, dans son anticipation, comme un manque de confiance, comme une amertume un peu cynique. Mais la suite fera comprendre tout autre chose. Et du reste, le côté très circonstancié fait déjà pressentir autre chose : il s’agit plutôt de la peinture faite avant que le « motif » ne soit perçu. Ainsi peut-être, quand la coïncidence des deux sera évidente, il y aura peut-être une sorte de révélation personnelle.

Il est vrai qu’on reconnaît, qu’on voit (tout simplement), plus facilement les faiblesses des autres que les siennes propres.

« Or lui disait de plus belle : « S’il me fallait mourir avec toi, je ne te renierai pas. » Et tous en disaient autant. Pierre insiste. Je trouve que c’est tout à son honneur, en tous cas qu’il manifeste de façon poignante où va son désir. Et non seulement lui, mais tous ceux qui sont présents. Nous tous. Et l’on voit et l’on devine déjà que l’épreuve va être une révélation certes aux yeux de tous, mais peut-être d’abord à soi-même. Se reconnaître tel que l’on est, c’est sans doute une partie ou un aspect du jugement.

Une anticipation transformante (Mc.14,22-25)

Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit, le leur donna, et dit : « Prenez, ceci est mon corps. Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, et ils en burent tous. Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude. Amen, je vous le dis : je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le royaume de Dieu. »

« Et pendant qu’ils sont en train de manger,… » Il s’agit toujours du même repas, celui, familial mais très ritualisé, de la Pâque ; celui aussi où règne sans doute maintenant une ambiance un peu tendue, du fait de la révélation que Jésus a faite que l’un des convives va le livrer entre les mains de ceux qui le recherchent.

Marc est à la fois précis et vague : il nous dit que ce qui advient se situe pendant le repas, mais il ne nous dit pas à quel moment. Le repas pascal étant très ritualisé, il était tout-à-fait possible d’être plus précis, mais ce n’est pas son choix. Pourquoi ? Il me semble que l’effet produit pour le lecteur est un effet englobant, comme si c’était tout le repas qui prenait un nouveau sens du fait de ce que Jésus fait et dit à ce moment, et non seulement tel ou tel moment de celui-ci. Que fait-il donc ?

« …prenant un pain, après avoir béni, il [le] rompit et [le] leur donna et dit : prenez, ceci est mon corps. » Sur le plat qui se trouve au centre de la table, il y a empilés trois pains sans levain, les Matsoth, qui rappellent le départ précipité d’Egypte (le levain n’a pas eu le temps de faire son effet), mais aussi la fête agraire du renouveau de la vie (une fois éliminés tous les levains dans l’ensemble de la maison, on constate que néanmoins le levain se reforme -émerveillement qui vient d’une période où l’on ignore l’existence des bactéries !).

Selon le rituel de la Pâque, le père de famille fend en deux la matsa centrale, remet la plus petite partie à sa place dans le plat entre les deux serviettes, puis il prend l’autre morceau, l’enveloppe dans une serviette blanche, la charge sur son épaule comme s’il portait un lourd fardeau et va la cacher sous un coussin. Sur une question du plus jeune des enfants, on fait alors le récit traditionnel de la sortie d’Égypte. Puis le chef de famille rompt la matsa supérieure et la mange avec un morceau de la matsa intermédiaire. Tous les assistants font de même. Puis on mange les herbes amères. Le repas terminé, le père de famille ressort ce qui est caché sous les coussins, le brise et en distribue à tous les assistants. Il y a donc rituellement deux, ou trois, moments où le pain est rompu. Quant à la bénédiction, elle est dite normalement au tout début (on bénit le dieu pour se dons) et à la fin (on dit les prières de bénédiction et on chante les psaumes 113 à 118).

Les gestes faits par Jésus ne sont pas des gestes inconnus, mais ils semblent être faits dans un tempo qui n’a rien de rituel. Surtout, on voit que la parole de bénédiction adressée au dieu se mêle au geste de fraction du pain, et qu’un élément nouveau intervient, qui est celui du partage : dans le rituel, les convives font à l’imitation du père de famille, mais chacun pour soi-même. Ici, il n’y a qu’un geste, fait pour tous, à la place de tous et en leur faveur. Les convives sont dispensés d’accomplir ce geste, mais ils en bénéficient néanmoins.

Non seulement le geste est original et inattendu, très libre par rapport au rituel sur lequel il s’appuie mais auquel il ne se soumet pas, mais ce geste est accompagné d’une parole. Pour l’une des fractions des pains, celle qui rappelle la sortie d’Egypte (avec le baluchon), elle est normalement accompagnée aussi d’une parole. Celle-ci est explicative : le plus jeune de l’assemblée pose la question de la signification du geste, et le père de famille répond en rapportant ce geste à la sortie d’Egypte et à la libération de l’esclavage.

Mais ici, cette parole n’est pas commémorative, elle est un nouveau sens : « prenez, ceci est mon corps. » Le corps, c’est la personne concrète, perceptible, avec laquelle on peut entrer en relation. Ce corps, c’est justement celui qui va être engagé dans la trahison que Jésus vient de mentionner : c’est celui sur lequel les prêtres et les scribes veulent mettre la pain. Or, en en faisant la clé de compréhension de son geste innovant, il dit deux choses : que ce corps est rompu, mais aussi qu’il est offert. Et il dit, par la substitution de ces mots et de ces gestes à ceux qui sont habituellement accomplis, que cette offrande est pour la délivrance de tout le peuple.

C’est aussi une parole de liberté et d’initiative. Car si le fait d’être livré a été mentionné et habite les esprits désormais inquiets, Jésus montre que son corps ne lui est par d’abord pris, mais que c’est lui qui l’offre. Et par l’anticipation que constituent, sous mode rituel, ce geste et cette déclaration, il dépasse ce qu’il va subir. Oui il subit, mais plus encore il offre et choisit d’offrir.

« Et prenant une coupe [et] rendant grâce, il leur donna, et ils en burent tous. » Il y a plusieurs coupes qui circulent durant le repas pascal, Marc là encore ne précise pas de laquelle il s’agit, et là encore cela produit pour le lecteur l’impression que ce sont toutes les coupes qui voient ainsi leur sens réorienté. Pas de surprise cette fois pour les douze participants : ils reçoivent et se passent cette coupe, et y boivent cahcun à son tour.

« Et il leur dit : ceci est mon sang, de l’alliance, celui qui est répandu en faveur (ou : à la place) de tous. » Ce n’est qu’une fois qu’ils ont bu que Jésus ajoute une parole, là aussi innovante. Peut-être s’il l’avait dite avant auraient-ils refusé d’y boire ?

Le sang, c’est la vie. Qu’il soit répandu en faveur ou à la place (la préposition peut avoir les deux sens, et à mon avis il ne faut en éliminer aucun des deux) de tous, confirme tout ce que nous avons cru comprendre jusqu’à présent : il y a, dans l’offrande par Jésus de son corps et de sa vie, la volonté d’en faire bénéficier tout le peuple, mais aussi d’épargner celui-ci en se substituant à lui.

Ce qui est le plus étonnant est peut-être que les Douze boivent ce sang. Ne l’énoncer qu’après montre bien la conscience qu’a le Jésus de Marc d’un refus instinctif d’une telle action. A notre époque, qui hérite aussi de tout l’imaginaire gothique des vampires, l’idée peut faire encore plus horreur, dans un mélange à la fois érotique et démoniaque : mais cela ne fait pas partie des imaginaires à l’époque de Jésus. Toutefois, la chose répugne aussi, et c’est bien suite au déluge et dans le cadre de l’alliance universelle établie à travers Noé avec toute l’humanité qu’il est précisé que « avec la chair, vous ne mangerez pas le principe de vie, c’est-à-dire le sang. » (Gn.9,4).

Cette consommation, à mon avis, est volontairement énoncée de manière séparée : le corps et le sang ne sont pas consommés ensemble, mais bien séparément c’est-à-dire une fois qu’ils ont été séparés. C’est une participation à cette séparation-même, au fait que la vie ait été ôtée. Mais c’est aussi, comme cela est prescrit pour l’agneau pascal, une consommation entière de la victime, sans que rien n’en soit laissé. Et si le sang est bien « le principe de vie« , cela veut bien dire que la vie offerte de Jésus a bien pour but, en ne l’ayant plus en lui, qu’elle soit en ceux au profit de qui il l’offre, et dans son principe même. C’est comme s’il voulait communiquer jusqu’au principe même de sa vie, et que c’est ce qui donnait sens à l’offrande totale de la sienne.

« Amen je vous dis que je ne boirai plus du jus de la vigne, jusqu’à ce jour-là où je le boirai nouveau dans le royaume de Dieu.» Et puis voilà cette parole conclusive : pour Jésus, il n’y aura pas d’autre coupe partagée. Il annonce clairement sa fin prochaine, il y a avec cette déclaration une sorte d’accélération du temps. Il avait dit que l’un des convives allait le livrer, il laisse entendre maintenant que c’est pour bientôt.

Certains lecteurs ont voulu voir ici un vœu de naziréat votif : la renonciation à certaines choses, comme la consommation de boisson fermentée, jusqu’à l’obtention d’un bienfait demandé au dieu. Jésus renoncerait à boire du vin jusqu’à obtenir l’entrée dans le royaume du dieu. Ce n’est pas impossible, évidemment, mais dans la formulation de Marc, ce n’est pas non plus très explicite, donc pas très convaincant. Mais encore une fois, il n’y a pas me semble-t-il de contradiction entre le texte et cette interprétation. Mais au total, ce que je retiens surtout, c’est à quel point Jésus, toujours très libre par rapport aux rituels, se sert de ce langage dense et symbolique pour anticiper sa mort et changer son sens : ce ne sera pas d’abord la vie qu’on va lui prendre par l’effet d’une condamnation, mais bien l’offrande qu’il fait dès à présent de sa vie pour que la mort soit épargnée à tous et même sa propre vie communiquée.

Une remarque pour finir : pour Marc, cet épisode n’est lié à aucune réitération. Cette liberté prise avec le rite n’en crée pas un nouveau, elle est un langage propre à faire comprendre l’anticipation profonde par laquelle Jésus et lui seul reste libre devant la mort qui arrive.

Tentative d’infléchissement (Mc.14,17-21)

Le soir venu, Jésus arrive avec les Douze. Pendant qu’ils étaient à table et mangeaient, Jésus déclara : « Amen, je vous le dis : l’un de vous, qui mange avec moi, va me livrer. » Ils devinrent tout tristes et, l’un après l’autre, ils lui demandaient : « Serait-ce moi ? » Il leur dit : « C’est l’un des Douze, celui qui est en train de se servir avec moi dans le plat. Le Fils de l’homme s’en va, comme il est écrit à son sujet ; mais malheureux celui par qui le Fils de l’homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit pas né, cet homme-là ! »

« Et le soir venu il arrive avec les Douze. » Les lieux étant prêts pour la fête, « il » -Jésus, sans le moindre doute- y arrive avec les Douze. Dans la tradition juive, le jour commence avec le soir, et va jusqu’au soir suivant, comme le répète à l’envi le premier récit de la création : « Il y eut un soir, il eut un matin…« . D’abord le soir, ensuite le matin. La célébration du repas pascal va se tenir dès le premier soir, sans attendre. Et cette fois, l’assemblée est restreinte : ce ne sont pas « les disciples » en général, même si le vocabulaire de Marc en la matière est assez flottant, comme on l’a déjà constaté, mais ce sont « les Douze« , sans ambiguïté.

« Et comme ils étaient étendus à table et mangeaient, Jésus dit : « amen je vous dis que un d’entre vous me livrera, [un] qui mange avec moi. » Marc ne dit pas un mot du passage à table, du déroulé du repas, peut-être parce que ce repas « en famille » est déjà très codifié et que les règles en sont connues : pas besoin d’en écrire quand le lecteur sait déjà tout. Marc écrit pour un public qui connaît tout cela parce qu’il le vit régulièrement, -ce qui n’est pas notre cas à nous, mais Marc n’a manifestement pas écrit d’abord pour le public que nous sommes.

En revanche, Marc insiste sur ce qui interrompt le déroulé connu. Les voilà donc tous à table, semi-étendus selon la pratique d’alors, avec les conversations libres d’un repas festif, mais aussi les dialogues rituels qui donnent le sens de la fête. Or voilà une intervention de Jésus qui tranche aussi bien avec l’ambiance festive qu’avec le ton rituel : « amen je vous dis que un d’entre vous me livrera, [un] qui mange avec moi. »

La phrase ne sonne pas comme une dénonciation, mais plutôt comme une révélation, ce qu’accentue d’emblée l’entame, « Amen, je vous dis« . Et elle révèle que « un« , pas deux, parmi ceux qui sont ici présents, va le « livrer« , c’est-à-dire le trahir, le mettre entre les mains des autorités qui le cherchent (ce que tous savent depuis un moment déjà). Ils ont sans doute tous conscience que jusqu’à présent, si Jésus échappe aux autorités, c’est justement parce qu’il est soit à l’abri de la foule, soit à part et dans leur seule intimité. Nul ne peut donc ignorer que si l’un d’eux fait défection, c’est tout le système de mise à l’abri qui s’effondre.

La phrase de Jésus n’exprime aucun délai de temps : ce futur n’est pas nécessairement proche, ce n’est donc pas le but de la phrase. Au contraire, il y a une insistance sur la duplicité de cette personne, « [un] qui mange avec moi. » Manger avec quelqu’un est normalement un signe manifeste de communion : or ici, une hypocrisie est dénoncée, puisque le signe de la communion s’accompagne en réalité de la remise de Jésus à ses adversaires.

Quel peut bien être le but de cette phrase, dite à ce moment-là ? La forme affirmative marquée, la forme de révélation, montre que Jésus en sait plus que ce qu’il dit, et montre par la même occasion qu’il y a ce qu’il choisit de dire et ce qu’il choisit de taire. Il tait délibérément le nom de l’intéressé, alors qu’il ne peut pas ne pas le connaître étant donné ce qu’il dit. Alors quel peut bien être le sens, la portée, d’un tel choix ?

« Ils commencent à s’inquiéter (à être affligés, à être mal à l’aise) et à lui dire un par un : « serait-ce moi ? » On imagine le froid jeté par cette révélation ! Les éléments que nous avons précédemment mis en lumière provoquent un inquiétude générale, et le même mot [lupéïsthaï] peut signer s’inquiéter, être affligé, ou encore être mal à l’aise. Je pense qu’il ne faut pas choisir entre ces différents sens, parce qu’ils montrent toute une gamme de réactions sans doute toutes présentes à l’occasion de la révélation précédente : chacun peut se sentir triste que Jésus soit trahi, inquiet que ce soit par un membre de ce groupe restreint, mal à l’aise de se sentir désormais soupçonné par les autres, peut-être par Jésus lui-même, qui sait ?

On comprend alors que l’un des Douze prenne l’initiative de demander « Serait-ce moi ? » : c’est la seule manière de dissiper les doutes des autres à son propre sujet, comme de vérifier si Jésus est bien en paix avec soi. Et par un effet « boule de neige », une fois que l’un a posé la question, nul ne peut éviter de la poser à son tour, sans risquer d’alimenter les soupçons à son propre sujet. Et ainsi de suite, tous posent la question.

Et donc Judas ? Il n’a pas pu éviter de poser la question lui aussi ?… A-t-il été dénoncé à cette occasion ?

« Or lui leur dit : « L’un des Douze, qui met la main avec moi dans le plat. » On voit que la réponse de Jésus s’obstine à ne pas être nominative. Quel peut donc bien être son but ? Dévoiler aux autres le nom du traître, ce serait faire peser sur eux la réaction à son endroit. Sans doute Jésus cherche-t-il à faire comprendre à l’intéressé qu’il est percé à jour, que ses menées ne sont pas aussi secrètes qu’il le croit. Et peut-être par là à infléchir sa décision, à le faire revenir sur son choix ? Je ne vois pas d’autre explication à cette étonnante stratégie.

« C’est que d’un côté le fils de l’homme s’en va comme il est écrit à son sujet, mais d’un autre côté malheur à cet homme par qui le fils de l’homme est livré ; ce serait mieux pour cet homme s’il n’était pas né. » Dans ce sens, la dernière prise de parole de Jésus est terrible. Il met en parallèle les deux destinées, la sienne et celle de celui qui le livre. De son côté, il y a un itinéraire qui est annoncé, qu’il a déchiffré et compris dans les écritures, qui fait partie du dessein divin de salut. De l’autre, c’est un itinéraire qui n’est pas « obligé ».

On entend parfois cette bizarre objection que Judas n’est pas si coupable, puisque sans son action, l’accomplissement des Ecritures n’aurait pas eu lieu : c’est un curieux renversement ! Et surtout, c’est ignorer qu’elles auraient tout aussi bien pu s’accomplir sans passer par une trahison. Le projet des Grands-prêtres et des scribes était arrêté, Judas n’a fait que leur fournir une occasion ; qui plus est, il leur a permis d’anticiper : on a vu que leur choix initial était de laisser passer les fêtes de la Pâque, pour ne pas avoir à affronter une population aussi nombreuse.

Si nous reprenons maintenant l’hypothèse que nous avons fait ci-dessus, à savoir que Jésus essaye justement de faire changer Judas d’avis, on voit qu’il pèse de tout son poids : « ce serait mieux pour cet homme s’il n’était pas né. » Cela a dû faire sérieusement réfléchir Judas, on l’imagine….

Préparation de la Pâque (Mc.14,12-16)

Le premier jour de la fête des pains sans levain, où l’on immolait l’agneau pascal, les disciples de Jésus lui disent : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? » Il envoie deux de ses disciples en leur disant : « Allez à la ville ; un homme portant une cruche d’eau viendra à votre rencontre. Suivez-le, et là où il entrera, dites au propriétaire : “Le Maître te fait dire : Où est la salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ?” Il vous indiquera, à l’étage, une grande pièce aménagée et prête pour un repas. Faites-y pour nous les préparatifs. » Les disciples partirent, allèrent à la ville ; ils trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit, et ils préparèrent la Pâque.

« Et au premier jour des Azymes, quand on sacrifiait la pâque, ses disciples lui disent : « Où veux-tu que, nous en-allant, nous préparions afin que tu manges la pâque ? » Nous voici au « premier jour des Azymes« , c’est-à-dire au cœur du sujet ou de l’évènement. On se souvient que le triptyque introductif est situé à trois jours de maintenant, comme d’ailleurs la conclusion nous amènera le troisième jour après cet évènement. Nous sommes au « jour J ».

Marc précise que ce « premier jour des Azymes » est aussi celui où l’on « sacrifiait la pâque« , c’est-à-dire où se faisait le repas de famille, présidé par le père de famille, où se commémorait la sortie d’Egypte, notamment par la consommation de l’agneau. La Torah connaît trois grandes catégories de sacrifices : les holocautes, hommage solennel où la victime est entièrement offerte au dieu, les sacrifices de communion, où la victime est partagée entre le dieu et les hommes qui en mangent une partie, et les sacrifices pour les péchés, offrandes réparatrices.

Le texte de l’Exode (Ex.12,1-14) explique le rituel : il s’agit d’un holocauste bien particulier, puisqu’il ne doit rien rester de l’animal comme dans un holocauste, mais au lieu qu’il soit offert au dieu entièrement, il est au contraire entièrement consommé par les hommes. Et le linteau et les montants des portes sont marqués du sang, de manière que la mort ne frappe pas les habitants de la maison : autrement dit, l’agneau est le seul qui, dans la maisonnée, soit frappé de mort, pour que tous les autres vivent et soient épargnés. Mais il est non seulement frappé mais disparaît entièrement, consommé par les membres de la maisonnée.

C’est un mémorial auquel on ne manque jamais, et même la pâque est devenue une fête de pèlerinage, c’est-à-dire que la coutume s’est instaurée de se rendre à Jérusalem à cette occasion. Ce n’est pas une obligation, mais cela fait partie de la solennité de la fête. Les disciples se préoccupent donc de célébrer la pâque, c’est une évidence pour tous, en conséquence de quoi la question n’est pas « est-ce que…? », mais tout simplement « où…? », tant il est évident que la chose fait consensus. Et il y a une autre chose qui fait si bien consensus qu’elle n’est pas formulée, c’est que le groupe de Jésus et de ses disciples fonctionne comme une famille, dont Jésus serait le chef : de là cette formulation « afin que tu manges la pâque« . Non que Jésus soit le seul à célébrer cette fête, mais tous le feront sous sa présidence.

Notons tout de même que, dans l’évangile de Marc, c’est la seule et unique fois où l’on voit Jésus (et ses disciples) célébrer une fête rituelle.

« Et il envoie deux de ses disciples et leur dit : « Rendez-vous dans la ville, et viendra à votre rencontre un être humain portant une jarre d’eau. » Jésus choisit de ne pas rester sur place, mais d’honorer la dimension « fête de pèlerinage », il envoie deux disciples à Jérusalem, c’est là que les choses se passeront. Plutôt que de longues explications, Jésus invite les deux envoyés à être attentifs à qui ils rencontreront. A leur encontre viendra « un être humain portant une jarre d’eau« , homme ou femme. Si c’est une femme, ce n’est pas très étonnant, si c’est un homme, c’est sans doute moins fréquent, mais dans les deux cas, c’est un fait banal, là où il n’y a pas d’eau courante. Donc, ce n’est pas tout-à-fait le premier venu ou la première venue, mais on n’en est pas loin.

Il est tout de même notable que la question, aussi simple soit-elle, se résolve par une rencontre : il y a là une ouverture et en même temps une remise de soi qui fait exemple.

« Suivez-le et là où il entrera, dites au maître de maison que le maître dit : « Où est ma salle de réception où avec mes disciples je mangerai la pâque ? » Quelqu’un qui va chercher de l’eau, la rapporte a priori chez lui, où dans la maison en laquelle il vit. Le duo est invité à se laisser conduire jusqu’à celle-ci, où qu’elle soit. Parleront-ils à celui qu’ils suivent ? Rien ne l’empêche, rien ne le prescrit.

En revanche, une fois arrivés, ils s’adresseront cette fois au maître de maison, au décideur. Mais ils parleront au nom « du maître », sous-entendant ainsi qu’il est non seulement le leur, mais aussi le maître de celui à qui ils s’adressent. Et c’est à celui-là qu’ils poseront la question qu’initialement ils ont posée à Jésus : « où…? »

La recherche du lieu ne ressemble pas vraiment à ce dont nous avons l’expérience en matière de salle pour faire la fête ! Aujourd’hui, quand on prospecte par exemple pour une salle de mariage, il faut s’y prendre avec plus d’un an d’avance, parfois deux (cela dépend des régions). Et l’on prend rendez-vous, l’on visite, l’on se demande si cela va convenir, l’on essaye ailleurs, l’on demande des devis, l’on réfléchit, et finalement, souvent par voie de compromis, on se décide et on réserve. Mais là, cela semble d’une simplicité étonnante, alors même que, rappelons-nous, la population de Jérusalem pouvait doubler à l’occasion de cette fête…

« Et lui vous [en] indiquera à l’étage supérieur une grande préparée pour passer à table. Et là, préparez pour nous. » Il y aura bien une salle de réception dans cette maison, elle sera à l’étage, et elle sera déjà prête pour un repas. Les préparatifs que les deux disciples auront à faire seront donc minimalistes, probablement de ceux qui différencient un repas de fête ordinaire (si l’on peut dire) à celui de la pâque. Une simple adaptation, en quelque sorte.

« Et les disciples sortirent et allèrent dans la ville et trouvèrent comme il leur avait dit et préparèrent la pâque. » Et voilà que tout se passe comme annoncé. Les disciples ont trouvé un lieu, et ils ont trouvé en faisant comme Jésus le leur avait indiqué.

Je ne suis pas sûr qu’il faille conclure que Marc nous présente un Jésus avec un don de double-vue, ou quelque don extraordinaire de ce genre. Tout s’est passé, me semble-t-il, comme s’il s’en était remis, non au hasard, mais à la providence. Sans doute la Pâque est-elle une fête dont le sens est si proche de ce qu’il a compris de sa mission, qu’il ne peut douter que tout soit fait pour que sa célébration soit possible. Dans la recommandation aux disciples, je trouve surtout une remise de soi et des siens totale, entre les mains du dieu provident de qui plus que jamais il veut dépendre, à qui il veut tout entier appartenir, pour l’accomplissement de sa volonté. La conclusion que cela a « marché », comme on dit, montre qu’en effet, le dieu est au rendez-vous, qu’il conduit bien les choses, qu’on peut se fier à lui.

Le procès rendu possible (Mc.14,10-11)

Judas Iscariote, l’un des Douze, alla trouver les grands prêtres pour leur livrer Jésus. À cette nouvelle, ils se réjouirent et promirent de lui donner de l’argent. Et Judas cherchait comment le livrer au moment favorable.

« Et Judas Iskariooth, celui parmi les Douze, alla vers les archiprêtres afin de le leur livrer. » Ce passage fait suite aux deux premiers versets du chapitre, il est dans la même note. On avait : « Or c’était la Pâque et les azymes dans deux jours. Et les grands prêtres et les scribes cherchaient comment, en mettant la main sur lui par ruse, le faire mourir. Ils disaient en effet : « Pas pendant la fête, pour qu’il n’y ait pas de tumulte du peuple. » A vrai dire, il est non seulement dans la même note, mais il en constitue la suite logique : si on lit les deux textes l’un après l’autre, ils ont toutes les apparences d’un seul texte continu. Ainsi, en ouverture du sommet de son œuvre, Marc nous a gratifié d’un triptyque, qu’il a constitué en insérant au beau milieu du récit d’une conspiration le récit qu’on a lu la dernière fois, celui de l’onction à Béthanie.

Ainsi donc, alors que « les grands-prêtres et les scribes cherchaient comment…« , voici que l’initiative de quelqu’un vient rencontrer leur recherche. Il s’agit de Judas Iskariooth, qui n’a été jusqu’à présent nommé qu’une seule fois, en tout dernier de la liste des Douze au moment où Jésus les institue, avec la mention « celui qui l’a livré« . Si son prénom est très commun à cette époque (il y a d’ailleurs un autre Jude parmi les Douze), son surnom a un sens plus disputé. Pour certains, ce nom (Iskariôth, transcription grecque de l’hébreu איש־קריות,  ’îsh qriyôt) aurait été donné à Judas car il était un homme (îsh) de la ville de Qeriyyot, localité du pays de Juda. Mais cette ville n’existe plus à l’époque de Jésus, et puis les Douze sont plutôt originaires de Galilée… Mais ce surnom pourrait aussi être la forme sémitisée du latin sicarius, qui signifie un sicaire, littéralement un porteur de dague, en fait : un faiseur de mauvais coups, souvent sanglants, à la solde du pouvoir en place. Le surnom serait déjà une marque d’infamie rappelant son sinistre rôle.

Marc insiste surtout sur le fait qu’il est (littéralement) « entrant dans les Douze« , qu’il fait partie de ce groupe institué : sans doute d’une part parce que c’est surprenant, mais aussi d’autre part parce que cela résout la principale difficulté à laquelle les grands-prêtres faisaient face, comment le trouver. Quelqu’un de ses intimes sait à tous moments où il se trouve, où il va quand il quitte la foule et Jérusalem. Ce sera donc un jeu d’enfants que de l’arrêter à ces conditions-là. Et c’était d’ailleurs la seule solution : Jésus avait une « défense » sans faille, mais reposant entièrement sur la confiance.

Cela invite bien sûr à réfléchir sur l’usage que font les disciples de l’intimité où Jésus les accueille. Elle est sans doute très valorisante, mais constitue de sa part une vraie remise de soi. On peut se prétendre disciple, et l’être réellement, et néanmoins tourner cet état à la trahison de celui que l’on suit.

Marc ne nous dit strictement rien des motivations de Judas, il ne nous rapporte que le fait. Il ne fait pas de « psychologie ». Bien des choses ont été imaginées à ce sujet, mais Marc ne veut sans doute pas nous détourner de son sujet, et son sujet c’est Jésus et sa fin tragique. La seule chose qui compte ici, c’est comment les responsables religieux ont réussi à mettre leur plan à exécution.

« Eux, en l’entendant, se réjouirent et d’eux-mêmes promirent de lui donner de l’argent. » Ces responsables, évidemment, voient avec plaisir advenir l’opportunité qu’ils n’espéraient pas. Ils pensaient laisser passer la fête, on l’a vu. Mais l’occasion fait le larron, comme on dit. Le marchandage ou la recherche d’un profit est exclue par Marc des motivations de Judas : ce sont les grands-prêtres qui en proposent. De leur côté, il s’agit sans doute de s’assurer contre la défection du traître : ils ne donnent pas d’argent maintenant, ils en promettent. On comprend aisément que le paiement se fera après livraison.

« Et il cherchait comment le livrer au bon moment. » La question du « comment » est désormais réglée, ne reste plus que le « quand », le « bon moment« . Le souci des responsables religieux reste de ne pas provoquer de trouble, d’éviter l’émeute, qui dresserait le peuple contre eux. La logique est qu’il faudra trouver un temps et un lieu qui soit autant que possible à l’abri des regards, et c’est de cela que Judas se met en quête.

Au total, se met en place une conspiration pilotée par les plus hautes autorités religieuses, et rendue possible par la trahison, inexpliquée mais nécessaire, de l’un des Douze. Le but en est de se saisir de Jésus et de le juger, de le condamner, afin de reconquérir l’autorité sur le peuple en lui montrant qu’il s’est fourvoyé à la suite de cet homme. Les masses n’aiment pas les vaincus, ce qu’en bons politiques ils savent.

Mais au milieu de ce climat de conspiration, la scène de l’onction à Béthanie apparaît comme une sorte de lumière. Jésus envisage déjà son propre ensevelissement, et ce n’est déjà pas une réalité qu’il subit : il en parle avec une liberté souveraine, et il assume le geste de la femme comme révélant le sens que lui donne à sa mort en préparation. Il est en quelque sorte déjà dans l’offrande de soi, plus grande que les magouilles mortifères.

Une femme prophète (Mc.14,3-9)

Jésus se trouvait à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux. Pendant qu’il était à table, une femme entra, avec un flacon d’albâtre contenant un parfum très pur et de grande valeur. Brisant le flacon, elle lui versa le parfum sur la tête. Or, de leur côté, quelques-uns s’indignaient : « À quoi bon gaspiller ce parfum ? On aurait pu, en effet, le vendre pour plus de trois cents pièces d’argent, que l’on aurait données aux pauvres. » Et ils la rudoyaient. Mais Jésus leur dit : « Laissez-la ! Pourquoi la tourmenter ? Il est beau, le geste qu’elle a fait envers moi. Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, et, quand vous le voulez, vous pouvez leur faire du bien ; mais moi, vous ne m’aurez pas toujours. Ce qu’elle pouvait faire, elle l’a fait. D’avance elle a parfumé mon corps pour mon ensevelissement. Amen, je vous le dis : partout où l’Évangile sera proclamé – dans le monde entier –, on racontera, en souvenir d’elle, ce qu’elle vient de faire. »

« Et alors qu’il était à Béthanie dans la maison de Simon le lépreux, étendu à table,… » Voilà justement le décalage : à Jérusalem, centre du pouvoir, se prennent des décisions terribles et meurtrières. Mais Jésus n’y est pas, il est à Béthanie : ce n’est pas très loin, mais c’est conforme à ce que Marc nous a raconté de l’arrivée à Jérusalem.

Il est même « …dans la maison de Simon le lépreux, étendu à table,… » On ne sait pas qui est ce personnage, mais il est nommé par son nom, signe qu’il n’est pas pour Jésus une personne interchangeable avec une autre. Son nom de « lépreux » nous indique aussi autre chose : Jésus continue de côtoyer les proscrits. Peut-être celui-là garde-t-il le nom de ce qu’il n’est plus (pour pouvoir accueillir chez lui), mais cette précision reste significative, et nous remet en mémoire des épisodes déjà vécus chez Marc.

Et ils sont « étendus à table« , selon la coutume du temps, c’est-à-dire partageant un moment de communion et d’intimité, double difficulté pour la mentalité religieuse d’alors : d’une part, à cause des distances que la loi prescrit avec les lépreux, d’autre part, parce que ces maladies sont réputées survenir à des « pécheurs » à la table desquels on ne devrait pas se tenir.

« …vint une femme ayant un alabastre d’huile de nard authentique très cher : après avoir brisé l’alabastre, elle versa [le contenu] sur sa tête. » Dans ce contexte, voici l’inattendu. Une femme survient : une femme ! Les choses sérieuses se règlent entre hommes, voyons ! Dans la pensée d’alors (et il me semble que cela n’a pas toujours évolué chez tous…), c’est l’homme que le dieu cherche à sauver, et le rôle de ce dernier est d’entraîner au premier chef sa femme -ce qui, au passage, montre le danger que courent celles-ci lorsqu’elles n’ « appartiennent » pas à un homme ! Mais là Jésus, non seulement est chez un lépreux ou ex-lépreux et donc chez un pécheur, mais il se laisse aborder par une femme ! Rien en soi contre la loi, mais tout contre son interprétation par les pharisiens, prêtres et scribes.

Cette femme porte un vase précieux (en albâtre, d’où son nom d’alabastre), dans lequel se trouve un produit encore plus précieux, un nard. Il s’agit d’une huile de couleur ambrée extraite d’un rhizome particulier à laquelle on connaît un usage médical, mais aussi de parfumerie (le parfum en est très puissant) et même de sédatif. Dans l’Antiquité, c’est un parfum de luxe. Il est utilisé aussi dans des rites religieux dans plusieurs religions.

Or cette femme brise le contenant et répand la totalité du précieux produit sur la tête de Jésus. La scène ressemble à celle d’une onction sacerdotale (comme Moïse fit pour consacrer Aaron et ses fils) ou royale (comme Samuel fit pour consacrer David). Mais à cause du produit utilisé pour celle-ci, une ampleur de signification s’y mêle : le sens d’un baume pour une personne qui aurait besoin de soin, ou qui aurait besoin d’être endormi, mais aussi le sens d’un parfum désormais émanant de lui, comme si son action se répandrait désormais irrésistiblement et de manière pénétrante.

« Or certains étaient très indignés de leur côté : « dans quel but la destruction de cette huile ? Cette huile pouvait en effet être vendue plus de trois cent denier et être donnée aux pauvres. » Et ils s’irritaient contre elle. » Les assistants sont frappés par l’événement. On ne connaît pas la réaction de tous, mais Marc s’attache à celle de certains qui s’irritent contre elle : il y a sans doute beaucoup de prévention contre cette femme, étant donné la portée si forte du geste qu’elle a accompli. Et probablement qu’on la soupçonne de s’arroger une place qui ne lui revient pas, en s’équiparant à Moïse ou Samuel.

Mais cela se traduit de manière bien plus triviale, en termes financiers : le nard est perdu, il a été gaspillé. Imaginez, au prix des parfums d’aujourd’hui, le coût d’une de ces amphores délicates dont le volume est dix à vingt fois celui des flacons d’aujourd’hui ! Pour faire bonne mesure, on évoque une vente au profit des pauvres : je suis moins bienveillant que Jesus qui prendra cette évocation pour elle-même, sans les soupçons que j’y mets.

« Jésus dit : « Laissez-la ; pourquoi lui causez-vous des peines ? C’est un beau geste qu’elle a accompli à mon égard. » Le premier souci de Jesus, l’essentiel pour lui donc, est d’avoir égard pour cette femme. Il voit d’abord la beauté de son geste et tient à la réhabiliter aux yeux et dans le cœur de tous. Pourquoi entrer dans des soupçons quant à son rôle qu’elle aurait usurpé ? Pourquoi tout simplement lui « faire de la peine » ? Et en effet, le monde irait sûrement mieux si on essayait d’éviter cela aussi souvent que possible.

« En tout temps en effet vous aurez des pauvres avec vous et lorsque vous le voudrez vous pourrez leur faire du bien, mais moi vous ne m’aurez pas en tout temps. » Il prend tout autant au sérieux ceux qui l’accompagnent, dans le meilleur d’eux-mêmes : c’est également louable, que de vouloir vendre des choses au profit des pauvres. Mais il donne néanmoins raison à cette femme, avec l’argument de la rareté, ou de l’opportunité. Les pauvres, hélas, il y en aura en tous temps ; mais lui, Jesus, n’est présent qu’en ce temps-ci. Encore suis-je trop restrictif par rapport au texte : il laisse seulement entendre qu’il y aura des temps où il ne sera pas présent. Reste qu’il justifie le choix de la femme par un jugement d’opportunité.

« Ce qui était en son pouvoir, elle l’a fait : elle a fait d’avance l’onction de mon corps en vue de l’ensevelissement. » Et voilà qu’il va plus loin : dans la symbolique dense du geste accompli, et par l’évocation soudaine de son ensevelissement, il joint à la fois l’idée d’onction, de baume, de narcotique et de parfum ! Le plus évident est le narcotique : le sommeil en question est celui de la mort. Mais par là entre aussi l’idée de baume : pour une mort causée par souffrances ou blessures. Les deux autres approches laissent maintenant entrevoir le sens de cette mort : elle va le constituer roi et prêtre, et avec un pouvoir aussi pénétrant et irrésistible qu’un parfum.

Évidemment, pour l’entourage, ce doit être la stupeur : il annonce clairement sa mort prochaine, et avec une sérénité désarmante.

« Amen je vous dis : où que soit proclamé l’évangile, dans le monde entier, ce qu’elle a fait sera aussi raconté en souvenir d’elle. » Le souci de cette femme va encore plus loin. Il l’associe pour toujours à l’écho de son ministère. Elle sera elle aussi de ce parfum répandu par la parole et l’œuvre de Jesus. La défense de cette femme est en tous points remarquable : alors qu’elle était sans doute soupçonnée, elle est d’avance « canonisée ». Et Jesus ne s’offusque pas un instant qu’elle puisse avoir un geste prophétique, instituant, ou un geste sacerdotal. Avis à ceux qui s’offusquent encore aujourd’hui de ce qu’une femme pourrait avoir un tel rôle !

Conditions d’un procès (Mc.14,1-2)

La fête de la Pâque et des pains sans levain allait avoir lieu deux jours après. Les grands prêtres et les scribes cherchaient comment arrêter Jésus par ruse, pour le faire mourir. Car ils se disaient : « Pas en pleine fête, pour éviter des troubles dans le peuple. »

« Or c’était la Pâque et les azymes dans deux jours. » Nous voilà au début de ce vers quoi, semble-t-il, tout l’écrit précédent conduit. Le récit qui commence comprend une foule de détails, ainsi qu’une extension comme aucun autre évènement de l’évangile de Marc. Voici que la grande fête juive de la Pâque approche, elle commence d’ici deux jours.

Marc précise : « la Pâque et les azymes« . De soi, c’est un peu redondant, parce qu’il s’agit de la même fête. Toutefois, sa précision n’est peut-être pas sans intention. La Pâque commémore la sortie d’Egypte : c’est une fête du départ, tant de la désinstallation que de la mise en route ; c’est une fête du passage et du changement ; c’est une fête de la libération. Cet aspect de la fête est particulièrement marqué par la célébration en famille du repas de la Pâque, avec notamment l’agneau. Les pains azymes (sans levain) sont intégrés à cette fête, mais ils ont probablement une origine plus ancienne, dans un culte agraire : c’est une fête du printemps, du renouveau, de la pousse du pain alors qu’on s’est débarrassé des levains anciens, du miracle de la vie.

Ainsi, ce que Marc nous indique au seuil de cette ultime partie de son œuvre, c’est d’abord qu’elle est à lire dans le contexte d’une fête : elle est un départ, un passage, une libération, un renouveau, un miracle de la vie. Et tout cela est imminent, puisque c’est dans deux jours : en anticipant sur ce qui va se passer, et que le lecteur connaît, à savoir la résurrection le troisième jour, nous sommes à l’exact symétrique de l’issue de cet ensemble.

« Et les grands prêtres et les scribes cherchaient comment, en mettant la main sur lui par ruse, le faire mourir. » En contraste violent avec ce qui vient d’être énoncé, l’attitude des responsables religieux. Cette fois, ils sont posés ouvertement dans le projet de le faire mourir, ce n’est pas une simple réaction à une altercation ou un échange qui s’est mal fini. Il s’agit de la préméditation d’un assassinat, ourdi par le pouvoir en place.

Il s’agit de le faire mourir, mais « en mettant la main sur lui par ruse » : étant donnée leur position, ils n’auront pas de mal à décréter la mort. Faire exécuter la sentence supposera une entente avec le pouvoir romain en place, car c’est l’occupant romain qui s’est réservé le pouvoir de vie et de mort : mais entre puissants, on peut comprendre que ce n’est pas le problème majeur. Avec des négociations, des contreparties, on peut tout obtenir. Le problème pour le moment c’est surtout de mettre la main sur Jésus.

Pourquoi est-ce un problème ? On a vu que Jésus, en journée, est dans Jérusalem, au vu et su su de tous. Mais il est très populaire. Et où disparaît-il le soir ? Les chefs n’en savent rien. Il va donc falloir ruser, pour trouver les conditions favorables à son arrestation.

« Ils disaient en effet : « Pas pendant la fête, pour qu’il n’y ait pas de tumulte du peuple. » Les fêtes pascales sont l’occasion d’un afflux populaire encore plus important que d’habitude à Jérusalem, l’historien juif Flavius Josèphe estime le nombre de pèlerins aux fêtes pascales de l’année 65 à près de trois millions ! C’est sans doute exagéré, mais on estime aujourd’hui que la population de la ville devait doubler. Le risque d’émeute est donc encore plus marqué.

Il faut se souvenir que Jésus, dans son enseignement, fait ouvertement des rappels à l’ordre adressés aux responsables (sans contester jamais leur légitimité), et que les foules « l’écoutent avec plaisir« . L’enjeu pour les grands-prêtres et les scribes est donc celui de la reconquête de leur autorité auprès du peuple : et ce n’est certes pas en affrontant ouvertement celui-ci qu’ils vont le faire, au contraire.

D’où la ruse : il faut au contraire, par le procès qui sera fait, montrer au peuple qu’il était trompé, abusé. Il faut arriver à retourner le peuple. Le principe même d’une arrestation et d’un procès sont d’ailleurs contraires à ce qui est normalement autorisé dans des jours tenus pour sacrés : là aussi, les chefs prendraient le risque d’être accusés dans le peuple d’être de mauvais observants.

Et l’on voit qu’au témoignage de Marc, le choix premier des chefs, c’est de laisser passer les fêtes et d’arrêter Jésus après, une fois que bien des gens seront repartis de Jérusalem. Ainsi, tous les obstacles seront résolus ou diminués d’autant.

La fin rencontrée à chaque instant (Mc.13,32-37)

Quant à ce jour et à cette heure-là, nul ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais seulement le Père. Prenez garde, restez éveillés : car vous ne savez pas quand ce sera le moment. C’est comme un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et demandé au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin ; s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »

« A propos de ce jour-là, ou de cette heure, personne ne sait, ni les anges dans le ciel, ni le fils, sinon le père. » Et voici, comme pour finir, une recommandation, une sorte de sagesse de vie maintenant que l’on sait comment il faut regarder l’histoire du monde et son évolution. Les quatre premiers disciples, étant donnée la question qu’ils ont posée et le fait qu’ils aient tirés Jésus un peu à part pour plus de confidentialité, auraient sans doute bien voulu avoir une date. Mais ici, c’est une claire fin de non recevoir : « personne ne sait…sinon le père« , ce qui veut dire que c’est une chose qu’il a souverainement choisi de réserver, de ne pas la dévoiler.

On comprend sans trop de peine la raison d’une telle retenue : savoir « le jour et l’heure » serait bouleversant pour nos vies, induirait des calculs savants ou sordides, entraînerait chez certains une absence totale de scrupule et chez d’autres une angoisse irrépressible. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les réactions provoquées par les rapport du GIEC sur l’état et l’évolution du climat, et de notre planète en conséquence : pour certains, c’est une angoisse terrible et un appel au changement, une peur éprouvée pour les générations futures et ce que nous allons leur transmettre ; pour d’autres c’est l’occasion d’un calcul sordide, jusqu’où ils peuvent aller trop loin ou « après moi le déluge »… quand ce n’est pas la dénonciation du haut d’une tribune de « la plus grande arnaque de l’histoire ». La révélation d’une échéance aussi radicale augmente encore les inégalités.

Ainsi donc, nous sommes invités à tenir compte du fait qu’il y a une échéance, mais de l’envisager avec le père comme finalité. Si c’est lui qui est le but recherché, aucun souci qu’il ait précisément en main la clé de l’échéance, elle arrivera au moment le plus propice pour que le monde et les humains dans leur ensemble atteignent leur fin, à savoir lui-même. Mais évidemment, si ce n’est pas lui qui est recherché, rien de plus frustrant que de penser que quelqu’un détient ce pouvoir. La sagesse de vie dans ce contexte est assez simple dans ce qu’elle a de fondamental : rechercher le père.

« Regardez soyez sans-sommeil, vous ne savez pas en effet quand ce sera la temps. » Et la conséquence immédiate d’un tel fondement à la sagesse de vie du disciple, c’est de ne pas « s’endormir ». Non pas du fait d’une inquiétude, mais plutôt de ne pas laisser s’éteindre la tension de l’espérance, la tension vers celui qui est notre fin; C’est à tout instant que ce « père » est recherché, qu’il est mis « au bout » de ce que fait le disciple, qu’il est la clé de sens de la moindre action (ou non-action). « S’endormir », ce serait faire les choses pour elles-mêmes, ou pour soi, ou pour trente-six choses, mais pas en vue de lui. « S’endormir », ce serait se contenter de la courte vue, de la limite. Cela ne transforme pas le monde…

« Comme un homme à l’étranger laissant sa maison et donnant à ses esclaves l’autorité, à chacun son travail, et qui commande au portier de veiller. » Et voici une comparaison soudaine, non annoncée. Qui est cet homme ? Il me semble qu’il s’agit du « Fils de l’homme » lui-même : on nous dit en effet que cet homme est « à l’étranger« , donc pas dans son lieu d’origine, et le lieu d’origine du « Fils de l’homme » d’après les doctrines où naît cette figure de salut, c’est la cour céleste, la proximité immédiate avec le trône du dieu. On nous dit aussi que cet homme est en train de laisser « sa maison » et donner « à ses esclaves l’autorité, à chacun son travail » : peut-être s’agit-il encore du même, au terme annoncé de sa mission. A « l’étranger » où il se trouve, il a néanmoins fondé une maison et s’apprête à la laisser. Et les consignes qu’il adresse à ses disciples peuvent être apparentées à la remise d’une autorité et l’assignation à certaines tâches.

Or dans cet ensemble, la tâche de « veiller » est assignée au portier. Cela peut étonner : dans les lignes qui précèdent, le Jésus de Marc ne vient-il pas de dire à ceux qui l’interrogent : « Regardez (ou prenez garde), soyez sans-sommeil… » ? Il ne l’a pas assigné comme tâche à l’un d’entre eux seulement, alors pourquoi ce mot dans la mini-parabole ?

Notons que c’est la première fois, si j’ai bonne mémoire, que Jésus évoque son « départ » : pour les disciples qui l’ont accompagné, ce n’est pas une surprise puisqu’ils l’ont constaté de visu, et que la composition même de cet évangile fait suite à ce « départ ». Mais pour ceux qui lisent l’ouvrage, cela peut-être une surprise. Ce « départ » néanmoins ne tardera pas à être narré, puisque le récit de la passion suit immédiatement notre texte.

« Veillez donc, vous ne savez en effet pas quand vient le seigneur de la maison, le soir ou au milieu de la nuit ou au chant du coq ou le matin, qu’il ne revienne pas soudainement et ne vous trouve endormis ;… » la parabole, la métaphore qu’elle constitue, se mêle en quelque sorte à la réalité ou à l’injonction, et c’est comme si tous étaient constitués « portiers ». Les quatre auditeurs doivent en effet veiller, et cela avant tout parce qu’ils ne doivent pas être surpris par le retour du Maître de maison. Voilà donc une information capitale, donnée comme en passant : il s’en va, oui, mais il revient aussi. Et la veille du portier n’a pas d’abord pour sens d’empêcher des rôdeurs ou des malvenus d’entrer, pas non plus d’accueillir d’éventuels hôtes (ce qui serait nettement plus positif), même si cela n’est pas nié : elle paraît désormais et avant tout guidée par l’attente de ce retour.

Le discours, sa fin même que nous lisons en ce moment, nous apprend en peu de temps que nous ignorons deux choses : le fameux « jour« , la fameuse « heure » qui n’est connue que du père, et maintenant le moment où le Maître de maison reviendra. Il n’en faut peut-être pas plus pour nous faire comprendre que ces deux évènements sont un seul et le même : l’évènement de la fin (le grec [kaïros] désigne le temps non par son déroulement, comme le fait [khronos], mais par son contenu), c’est à dire de l’aboutissement du peuple et du cosmos tout-entier dans la rencontre avec son dieu, est aussi celui du retour du Fils de l’homme dans la maison qu’il est venu édifier et qu’il s’apprête à laisser à présent à ses « esclaves » ou serviteurs, bref : à ses disciples. Toute une perspective s’esquisse, avec de nouveaux points de repères pour l’avenir.

Remarquons aussi les hypothèses faites à propos du moment du retour : il s’agit de quatre différents moments de nuit. Autrement dit, le départ du Maître de maison est comparé à la disparition de la lumière, et son absence est constitutive de la nuit.

« …ce que je dis à vous, je dis à tous : veillez. » Dernier conseil de sagesse : il a « commandé au portier de veiller« , mais tous sont constitués portiers, et pas seulement les quatre qui interrogent. Tous les lecteurs, et au-delà encore, tous sont portiers de la maison, tous sont appelés à veiller.

J’ai souvent entendu cet appel à veiller, développé en vigilance, en attentions diverses. Mais je ne crois pas m’être jamais entendu dire que c’est comme portier que je veillais. Et si le portier est tout ce que nous avons dit plus haut, c’est une veille plus précise, me semble-t-il, qui est décrite. On peut être portier de soi-même, car chacun peut s’envisager comme une maison pour le maître : quand y viendra-t-il ? Sous quelle forme ? A quel moment ? C’est toute la vigilance du portier, appelé non tant à écarter des importuns qu’à reconnaître en tant de rencontres quelque chose du maître qui revient.

Mais les disciples sont aussi portiers de la maison entière, et à ce titre chargés d’accueillir tout visiteur en cette maison et d’y introduire, d’y guider, comme s’il s’agissait du maître lui-même (et peut-être est-ce lui en effet). La reconnaissance n’est pas facile, car c’est de nuit. Il faut écarquiller les yeux, mais aussi porter un regard particulier, un regard qui ne s’attarde pas : quand on regarder trop longtemps au même endroit, la nuit, les choses se mettent à bouger, à changer de forme, et toute une fantasmagorie peut y naître ! Le regard de nuit est un regard mobile, attentif, jamais reposé.

Au total, cette finale recommandation de sagesse invite les disciples à rester tendus vers un retour du maître, qui coïncide avec l’aboutissement de chacun, du peuple et du cosmos dans la rencontre avec le dieu. Et cette attitude confiante n’ignore pas les malheurs du monde, mais garde en leur présence une sorte de paix : la « fin » n’est pas cela. Mais cette attitude n’est pas désengagement, elle invite au contraire à regarder tout « venant » comme une venue cachée du maître, à chaque fois comme un point de contact avec l’aboutissement ultime du monde.

Une double progression (Mc.13,28-31)

Laissez-vous instruire par la comparaison du figuier : dès que ses branches deviennent tendres et que sortent les feuilles, vous savez que l’été est proche. De même, vous aussi, lorsque vous verrez arriver cela, sachez que le Fils de l’homme est proche, à votre porte. Amen, je vous le dis : cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive. Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas.

« A partir du figuier apprenez la comparaison : lorsque déjà son rameau devient tendre et que sortent les feuilles, vous connaissez que proche est l’été. » Nous voici revenus à un mode d’expression auquel nous sommes plus habitués, celui de la comparaison, ou « parabole« . Non que les parties précédents du discours aient été nettement « en clair », mais elle se situaient sur un autre mode. Voyons donc le comparant.

Le figuier reste en dormance pendant l’hiver, comme la plupart de arbres. Les figues du printemps ont déjà bourgeonné à l’automne et mûriront les premières six les conditions sont favorables. Mais vient un moment où les branches, restées à l’identique pendant l’hiver, commencent à s’allonger, et poussent des extrémités plus tendres, et les feuilles de leur côté commencent à éclore en bouquets comme on le voit sur l’image : c’est le « débourrement ». Dans les régions méditerranéennes, cela peut être courant mars, déjà ! Mais qu’importe les lieux, l’enchaînement est toujours le même : les chaleurs ne tarderont pas, et c’est parce que le figuier le « sent » qu’il commence le débourrement.

En fait, le pied dans le sol et la tête dans l’azur, il sent plus que l’être humain ne le peut le changement de saison qui s’amorce, et c’est pourquoi il est pour l’être humain un symptôme de ce changement, un signe annonciateur. A ce signe, « vous connaissez que proche est l’été.« 

« C’est comme vous aussi, lorsque vous voyez arriver cela, vous connaissez que c’est proche, à votre porte. » Le comparant était attendu, à limite du lieu commun. Le comparé, en revanche, est plus inattendu : « c’est comme vous aussi, lorsque vous voyez arriver cela« . La comparaison, ce qui fait parabole, porte sur la similitude du mode de connaissance : de même que vous savez la proximité de l’été quand vous voyez les transformations commençantes du figuier, de même aussi vous connaissez que « c’est proche, à votre porte » quand vous voyez « arriver cela« . Qu’est-ce à dire ?

En fait, tout ce passe comme si, après tout ce long discours, on en revenait à la question initiale posée par les autre premiers disciples à Jésus : « Dis-nous quand cela sera ? Et quel sera le signe, quand tout cela va s’achever ? » (Mc.13,4) Si on lit notre texte immédiatement après cette double question, l’enchaînement semble parfait. Il aura pourtant fallu tout un long discours, dont le but est clairement de préciser de quoi on parle quand on parle de fin, de dissocier la destruction du temple de l’idée de fin, pour parvenir à la réponse.

Mais dans cette réponse, il y a quelque chose d’obscur, de par l’usage de pronoms : que sont « cela« , « ces choses » que l’on voit arriver ? qu’est-ce qui est « proche » ou « tout proche » ? Sont-ce les mêmes choses, des choses différentes ? Pour ma part, j’ai tendance à distinguer ces deux termes, et à les identifier chacun aux deux réalités que le discours a voulu distinguer. Cela expliquerait, me semble-t-il, que le discours s’insère entre la question et la réponse. « Ces choses« , « cela« , qu’on voit arriver, se rapporterait aux événements douloureux et terribles qui sont longuement décrits : guerres, famines, bouleversements de la planète, poursuites de certains devant diverse assemblées, et même destruction des institutions religieuses. En revanche, « ce » qui est proche se rapporterait à l’apparition manifeste du Fils de l’homme dans sa gloire avec ses anges.

La réponse à la question initiale serait donc : lorsque vous voyez arriver tous ces évènements terribles, toute cette détresse, vous connaissez que la venue du Fils de l’homme est proche, à votre porte. Autrement dit, alors même que surviennent des évènements terribles qui nous font peur, qui nous font penser que la fin est proche, au sens où le monde arrive à son terme, à sa borne ultime, cela nous est un indice que celui qui sauve est là, que sa survenue est en train de se faire, et qu’il mène le monde à ce pour quoi il est destiné, au dieu cherché par les croyants. C’est d’un optimisme étonnant, déroutant. Nous sommes invités à lire les pire catastrophes comme le signe de la plus grande espérance. Qui peut faire cela ? Peut-être est-il utile de se rappeler que notre chapitre précède immédiatement le récit de la passion, de la mort de Jésus, et de sa non-demeure dans la mort : il y a sans doute une superposition des deux, l’histoire de Jésus et l’histoire du monde, livrés aux croyants comme clé de déchiffrement.

« Amen je vous dis que cette génération ne sera pas passée que tout cela n’advienne. Le ciel et la terre passeront, mes paroles, elles, pas de danger qu’elles passent. » La mise en route de cette clé d’interprétation de l’histoire est immédiate, imminente en tous cas : « cette génération ne sera pas passée » avant que ce processus ne commence, que la progression du mal vers son paroxysme ne soit le double visible (et finalement impuissant) de la progression du salut vers son achèvement. Et si tout passe (j’interprète « le ciel et la terre » comme un sémitisme, une manière de dire « tout », ainsi que commence la Genèse : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre« , c’est-à-dire toutes choses), si tout passe, donc, les paroles de Jésus demeurent, restent elles une lumière interprétative permanente, un éclairage constant sur les évènements.

L’évidence du meilleur (Mc.13,24-27)

En ces jours-là, après une pareille détresse, le soleil s’obscurcira et la lune ne donnera plus sa clarté ; les étoiles tomberont du ciel, et les puissances célestes seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l’homme venir dans les nuées avec grande puissance et avec gloire. Il enverra les anges pour rassembler les élus des quatre coins du monde, depuis l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel.

« Mais en ces jours-là après cette pression-là, le soleil sera obscurci, et la lune ne donnera plus son éclat, et les étoiles seront à tomber hors du ciel, et les puissances, celles dans les cieux, seront ébranlées. » En face des « jours » de catastrophe et d’angoisse terrible dont il a été question jusqu’à présent, se dressent d’autres « jours », et ce face-à-face est caractérisé par un « mais ». Les « jours » précédents sont marqués par une « pression », mais ils auront un « après ».

Et dans cet après, les repères rassurants et fondamentaux ne sont plus ceux que l’on avait jusqu’à présent : « le soleil s’obscurcira », ce ne sera plus de lui, de sa magnifique lumière, de sa douce chaleur, que viendra ce qui calme et qui rassure, la sensation de goûter des instants délicieux ; «la lune ne donnera plus son éclat », ce ne sera plus elle qui rendra la nuit un peu moins obscure, un peu moins inquiétante ; « les étoiles seront à tomber hors du ciel», ce ne seront plus elles à donner cette impression d’éternité, cette profondeur unique ouvrant sur l’infini ; «les puissances célestes seront ébranlées » quelles que soient ces puissances, bonnes ou mauvaises, voilà qu’elles n’auront plus tous pouvoirs. Des représentations figuratives anciennes montrent souvent cela par un ciel sous la forme d’un parchemin que l’on renroule.

Mais alors d’où viendra la paix, la lumière, l’espoir et la force ?

« Et alors ils verront [eux-mêmes] le fils de l’homme venant dans les nuées avec beaucoup de puissances et de la gloire ; » celui-là sera le véritable annonciateur de la « fin », du but tant désiré et en passe d’être enfin atteint, touché, possédé. Ce sera lui, la source de la paix, de la lumière, de l’espoir et de la force. Au point de faire pâlir et d’éclipser tout ce qui a précédé.

Il est annoncé comme « le fils de l’homme », le titre que Jesus à choisi de prendre pour d’auto-désigner, et que nul n’a osé lui attribuer parce que c’est un titre paradoxal : titre de gloire en soi (tel qu’il est forgé dans les courants apocalyptiques), mais démenti à l’évidence par les faits, tant les actes de Jesus sont sans éclat, sans brillant, et aboutissant à l’échec, la condamnation, la souffrance et la mort, choses totalement exclues du concept de « fils de l’homme ». Où est la différence alors ? S’il n’a pas échappé à l’échec, s’il n’a pas pu faire de ce monde un monde différent et délivré de tout ce qui nous angoisse, comment serait-il la personne clé pour « ces jours-là », pour en faire des jours qui s’opposent aux jours d’angoisse et de « pression » ?

D’abord, « ils le verront », et même « ils le verront eux-mêmes » : le verbe suggère une vision directe, immédiate, non par un autre. Une évidence. Qui est ce « ils » ? Ce n’est pas précisé. Ce peuvent être soleil, lune, étoiles et puissances célestes, ce peuvent être aussi tout un chacun, les croyants, mais aussi justement ceux qui récusent leur témoignage. Ce sera le temps de l’évidence incontestable. Il sera « venant sur les nuées », c’est-à-dire prenant l’initiative d’une rencontre, rendant plus courte et même achevée la longue marche du peuple croyant, mais aussi manifestant clairement son origine céleste, qui n’a actuellement rien d’évident. Ainsi vient l’amour, d’en haut et à notre rencontre, avec une effet d’achèvement. Et il viendra aussi « avec beaucoup de puissances et de la gloire », fédérant les puissances autour de lui et en entraînant la plupart dans son élan (même si, aussi, en laissant un petit nombre toujours opposées, mais semble-t-il vaincues puisqu’incapable de s’opposer à sa venue évidente).

« et alors il enverra les messagers et rassemblera en outre les choisis des quatre vents depuis l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel. » Cette venue sonnera l’heure du rassemblement : c’est une autre difficulté que celle de la dispersion des croyants. On ne sait pas ce que chacun porte en soi de secret élan, de parenté avec le dieu, de recherche authentique pour aller à lui. Mais cette apparition à l’évidence du « fils de l’homme » aura aussi pour effet de faire apparaître en chacun, chez tous, ce qui rassemble : et ce sera là l’unité véritable, elle aussi comme une évidence. Oui ce sera vraiment un autre « jour« , une tout autre lumière, que celle qui fera apparaître chacun dans le meilleur de soi, et rendra évident aux yeux de tous ce meilleur de chacun !