Tentation : dimanche 5 mars

Tentation

     « En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable. » Nous voilà avec Jésus au tout début de ce qu’il est convenu d’appeler sa vie publique, dans un événement qui n’a précisément rien de public ! D’après Matthieu, dont le témoignage nous guide aujourd’hui, Jésus vient d’être baptisé par Jean : il s’est mêlé à la foule des pécheurs venus se faire baptiser. Jean l’a reconnu mais Jésus veut être entièrement solidaire du peuple des pécheurs, il veut se mettre à portée du dernier des hommes. Et voilà qu’une initiative de son Père change du tout au tout la vie de Jésus : une déclaration d’amour publique, « Celui-ci est mon Fils Bien-aimé, en qui je trouve ma joie », arrache Jésus à l’anonymat et le jette en pleine lumière. Et désormais sa vie sera une réponse publique à l’initiative d’amour de son Père : je suis son Fils, il m’aime.

     Il y a lieu de s’étonner, alors, de cette suite immédiate : « Alors, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable. » Drôle de manière de rendre un témoignage public à l’amour du Père que de s’enfoncer dans le désert ! A moins bien sûr que ce ne soit en quelque sorte le laboratoire de ce témoignage : tout amour naît d’un secret, toute parole d’un silence… Cela expliquerait bien le désert, lieu du secret et du silence, ainsi que l’Esprit, agent de cette conduite.

 

     Mais pas la clause « …pour être tenté par le diable. » Et surtout pas si, pour nous, la tentation est proche du péché, presque déjà le péché. En tous cas, si elle nous compromet sérieusement avec lui. Mais la tentation est-elle bien cela ? Et en ce début de carême, si nous voulons nous aussi, avec Jésus, renouveler notre vie dans ce témoignage d’amour rendu au Père, n’est-il pas bon de réfléchir un peu sur ce qu’est cette fameuse « tentation » qu’à tout coup (l’expérience le montre), nous allons rencontrer. En ce qui me concerne, le jeudi après les Cendres est le jour où il se passe autre chose que ce que j’avais héroïquement décidé la veille, Mercredi des Cendres…

     En hébreu, « tenter » et « éprouver » sont deux traductions d’un même verbe, signifiant littéralement « voyager à travers ». Ainsi, lorsqu’au désert, après la sortie d’Egypte, Dieu « voyage à travers » son peuple, il éprouve son cœur, il éprouve sa fidélité ; en revanche, quand c’est le peuple qui prétend « voyager à travers Dieu », il tente Dieu, et cela n’est absolument pas permis. La tentation ressortit donc avant tout à la condition humaine. Dans le voyage de l’Exode, dans le voyage de notre vie, Dieu voyage à travers nous.

     Et que fait-on quand on voyage ? On est bien souvent à la croisée des chemins, on doit choisir. Choisir entre le bien et le mal ? Ce serait trop simple, si les choix étaient ainsi étiquetés : qui choisit le mal pour le mal ? Mais on peut avoir à choisir entre deux itinéraires, qui ont chacun leurs avantages et leurs inconvénients. Plus redoutable, on peut avoir à choisir entre plusieurs routes dans un embranchement, alors qu’on ne sait plus trop où l’on est : on sait bien l’on voudrait aller, mais on n’a pas la moindre idée de comment.

     Jésus affronte plusieurs choix, son voyage passe par plusieurs carrefours. Evidemment, la manière qu’a l’évangéliste de nous présenter la chose est en quelque manière déroutante : car c’est tout au long de son voyage, tout au long de sa vie, qu’il rencontre ces choix, et non pas une bonne fois pour toutes. Il faudrait notamment relire ce récit des « tentations au désert » en creux, lorsque nous lisons d’autres passages, et notamment quand Jésus est mis dans un conflit. A chaque fois, c’est un choix à renouveler, pour lui comme pour nous.

     En particulier, il me semble que Jésus est confronté à la tentation du pouvoir. C’est ce qu’a si bien pénétré Dostoïevski dans sa légende du Grand Inquisiteur (cf. F. DOSTOÏEVSKI, Les frères Karamazov, éd. de la Pléïade pp.267-287). Il sait où il veut aller : rendre un parfait témoignage au Père qui l’aime. Mais comment va-t-il le faire ? Il pourrait user de son pouvoir pour lui-même, et même pour d’autres : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » Les hommes se battraient-ils encore, s’ils avaient tous à manger ? Du pain pour tous, ne serait-ce pas là une preuve merveilleuse de l’amour du Père ? Si l’amour se prouvait….

     Il pourrait aussi provoquer devant tous une intervention spectaculaire du Père, en mettant sa propre vie en danger. « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas » Mais ce serait ignorer son insondable paternité, qui nous laisse faire, pour mieux s’émerveiller des inventions de notre amour. Il pourrait aussi prendre le pouvoir mondial, ce serait différent si c’était lui qui l’exerçait ! « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. » Mais ce serait entrer dans le jeu des puissances de ce monde, au contraire de l’ouvrir, ce serait le replier un peu plus sur lui-même….

     Jésus choisit, à chaque fois, le non pouvoir, jusqu’au bout, avec pour seul repère la parole de Dieu. Les choix qui s’offrent à lui , ce qu’il choisit comme ce qu’il refuse, s’adressent tous à son désir : ce n’est pas cela qui les différencient. Mais certains sont d’une vue large, d’autres d’une vue partielle; certains sont moins incarnés, d’autres vraiment incarnés; certains sont ouverts sur un inconnu, d’autres dans la limite du connu…

     Et nous, que choisirons-nous ? Comment choisirons-nous ? Notre volonté est ainsi faite qu’elle fonctionne dans la confrontation, elle a besoin de susciter un terme contraire pour pouvoir choisir et s’engager. N’ayons pas peur de ces choix, en nous repliant trop facilement derrière « le bien et le mal » -ce qui signifie surtout que nous voudrions tirer le « bon » numéro sans avoir à accomplir ce voyage intérieur. En particulier là où nous exerçons un pouvoir : famille, profession, association, loisirs… comment allons-nous exercer celui-ci ?

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