Dimanche 12 mars Métamorphose !

« Et après le sixième jour, Jésus prend à ses côtés Pierre et Jacques et Jean son frère et les entraîne vers une montagne élevée, à part« .

     Nous retrouvons tous les ans ce récit de la Transfiguration, dans le contexte de la montée vers Jérusalem. Jésus marche résolument vers l’accomplissement de sa Pâque et fortifie ceux qui seront avec lui à Gethsémani. Matthieu utilise, mot pour mot, la même expression ici pour les trois, là pour Jésus : « tomber sur sa face« . Ici, les trois disciples choisis « tombent sur leur face » en entendant la voix dans la nuée; là-bas, c’est Jésus qui « tombe sur sa face » une fois éloigné pour prier. Etonnant renversement, le Maître prendra la place du disciple. Et si lui tombe, on comprend qu’il ait voulu auparavant leur apporter comme un point d’appui, peupler leur mémoire d’un évènement auquel ils puissent se référer.

     Mais s’agit-il seulement de leur constituer un souvenir ? Car on ne voit, dans le déroulement de la Passion, aucun des trois disciples se rappeler cette Transfiguration ou y faire référence. Qu’a donc voulu faire Jésus, ou plutôt qu’a-t-il fait ? Que fait-il pour nous aujourd’hui, qui nous prépare à sa Pâque, si à l’écoute de cette parole nous sommes aussi « à ses côtés« , avec Pierre, Jacques et Jean ?

     Je remarque que Matthieu utilise, pour décrire ce que Jésus fait, un verbe bien particulier, ci-dessus traduit dans un premier temps « entraîne« . C’est le verbe grec [anaférô]. [férô], en grec, c’est porter. Et la particule associée en préfixe, [ana], signifie toujours un mouvement vers le haut. Ce que Jésus fait pour ses disciples, pour nous aussi qui recevons cette parole, c’est de nous porter vers le haut : il nous élève, il nous transporte, il nous soulève, il nous augmente… C’est une action bien particulière, très unique, que Jésus fait pour nous, une action à part, « Jésus les élève à part« . Et quel est alors le contenu de cette action, en quoi consiste-t-elle ?

     Matthieu le dit immédiatement : « Il est métamorphosé devant eux« . Comment cela, métamorphosé ? On dit toujours « transfiguré », pourquoi donc changez-vous ce mot ? Mais c’est que Matthieu dit bien [métémorfôthè], métamorphosé. Il passe d’une forme à une autre, comme la chenille qui devient papillon. Il ne s’agit pas que de son apparence : l’apparence correspond au grec [skhèma], qui donne notre « schéma ». Ici, il s’agit de [morfè], la forme au sens de « je me sens en forme aujourd’hui », autrement dit la vitalité profonde qui rejaillit à l’extérieur dans les attitudes, les paroles, les relations… Jésus est métamorphosé devant eux : il fait pour ses disciples une action à part qui les soulève parce que devant eux il laisse rejaillir sa vitalité profonde.

     Celle-ci rejaillit notamment sur sa face, cette face qui tombera à terre à Gethsémani et se couvrira cette fois d’une sueur de sang : ici, « sa face resplendit comme le soleil« . Sa vitalité rejaillit même tellement qu’elle n’affecte pas seulement son corps, mais jusqu’à ses vêtements, qui « deviennent blancs comme la lumière« . Les disciples n’ont jamais vu Jésus comme cela, ils ne le reverront jamais ainsi non plus. Évènement « à part« , unique, Jésus métamorphosé. Et non seulement cela, mais sa métamorphose est accompagnée : voici « Moïse et Elie parlant avec lui « : Jésus se fait connaître dans un dialogue avec les deux plus grands de la Tradition juive, les deux [schaliah], en hébreu, qui sont tenus comme des porteurs de la parole de Dieu lui-même, qui ont porté sa parole en tant qu’ambassadeurs plénipotentiaires, les deux qui ont pu engager Dieu lui-même par les paroles qu’ils ont dites.

     La métamorphose de Jésus n’est pas seulement d’un Jésus resplendissant mais d’un Jésus-parole, ce que confirmera la voix dans la nuée : « …entendez-le ! » Et cette parole n’est pas pléthore de mots, auxquels il faudrait à notre tour répondre par d’autres mots. Pierre a bien compris qu’il y a une parole, et Matthieu écrit que « Pierre répond » (et non qu’il « prend la parole »), mais sa réponse est inadéquate parce qu’elle exprime seulement le désir d’arrêter le temps et prolonger pour toujours ce moment. La parole qu’est Jésus est plutôt communication de vitalité profonde, elle entraîne, l’expérience continue et les disciples sont soulevés plus loin encore, dans la « nuée lumineuse » qui les « obombre« . Qu’est-ce que c’est que ce charabia ??!

     Une « nuée lumineuse« , c’est un phénomène contradictoire, c’est un oxymore autant que « cette obscure clarté qui tombe des étoiles« . C’est surtout la nuée même qui a conduit le peuple de Dieu hors d’Egypte et de l’esclavage vers la liberté. « Obombrer« , couvrir de son ombre (alors ? nuée ? ou lumineuse ?), c’est le mot qu’emploiera aussi Luc dans la visite de l’ange à Marie : « L’Esprit saint t’obombrera« . Vivre la métamorphose de Jésus, ce n’est donc pas seulement le voir, c’est en quelque sorte le concevoir en une expérience qui est au-delà de ce qui nous rassure, dans un déplacement intérieur qui nous entraîne plus loin que là où nous aurions voulu aller.

     On le comprend, il ne s’agit vraiment pas, pour Jésus, de peupler la mémoire de ses disciples d’une expérience exaltante qui pourra, aux jours mauvais, les rassurer. Parce qu’il ne s’agit pas de les rassurer. Il s’agit bien plutôt de les faire entrer dans sa métamorphose, celle de ce jour, qui prépare celle de Gethsémani et du Golgotha. La métamorphose d’aujourd’hui nous fait quitter notre sécurité d’un Jésus avec lequel il « fait bon être« , avec lequel on voudrait « faire trois tentes » : elle nous fait quitter cela pour entrer plus avant, pour nous ouvrir à Jésus autre. Autre que nous pensions, autre que nous l’attendions, autre que celui auquel nous étions (hélas !) habitués. Et c’est avec la même foi hors-sécurité que, seul, nous pourrons le suivre à Gethsémani, là encore métamorphosé -mais cette fois en vaincu, en proscrit, en condamné.

     Et si nous voulions bien nous laisser entraîner, soulever, par la métamorphose de Jésus ? Aurons-nous le courage de nous laisser soulever, au prix d’une grande terreur, à la rencontre d’un Jésus que nous ne connaissons pas ? Aurons-nous assez de foi pour nous laisser détacher du Jésus connu et tristement habituel pour entrer dans l’inconnu, pour commencer de concevoir Jésus comme il est plutôt que comme nous le faisons ?… Veux tu bien que ton Jésus se métamorphose…?

3 commentaires sur « Dimanche 12 mars Métamorphose ! »

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