Ouverture en mineur : dimanche 27 octobre.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Voici maintenant la deuxième parabole, illustrant les conséquences de l’affirmation que le Royaume est [entos humoon], « à l’intérieur de vous ». Elle suit, dans la construction de Luc, immédiatement la première. Rappelons-nous que celle-ci s’adressait à tous, et invitait à demander, à désirer, plutôt qu’à se fonder sur ce qui ne va pas.

Mon modeste commentaire :

     « Il dit encore, à l’adresse de certains convaincus d’être eux-mêmes justes et ne faisant aucun cas de ceux qui restent, la parabole suivante : … » Voilà un objectif clairement défini. Les « certains » visés sont définis par deux traits : ce sont ceux qui d’une part sont convaincus d’une chose, d’autre part ne font aucun cas de certains autres.  « Convaincus », ils le sont nettement : le mot est le participe du parfait, le temps qui indique une chose entièrement accomplie, sans qu’il soit besoin d’y revenir. Et leur conviction porte sur eux-mêmes : ils sont « justes ». Le mot [dikaïos] veut d’abord dire conforme aux convenances ou au droit. Mais en grec, que Luc maîtrise fort bien et qui est la langue de ses destinataires, l’expression [dikaïos estine], littéralement « être juste », signifie aussi « avoir le droit de, être digne de ». C’est l’idée d’avoir le droit pour soi. Ainsi, et c’est le premier lien que l’on peut faire avec le sujet, dans l’intérieur de ceux-là se trouve bien un royaume, mais c’est celui dont eux-mêmes sont les rois ! Ils peuvent dès lors légiférer et juger de tout et de tous.

     Autre trait, ces mêmes personnes « vont méprisant ou regardant de haut, ou ne faisant aucun cas » : vu ce qui vient d’être dit, ce n’est pas très étonnant, c’est même une conséquence logique. Je me rappelle une personne qui disait avec beaucoup d’humour, au bout d’une conversation où il était question des uns et des autres : « Finalement, il n’y a que toi et moi de bien …; quoique toi …!? » Quand on juge, on le fait évidemment avec une référence. Quand la référence est soi-même, nul ne peut plus soutenir la comparaison. Il n’y a que celui qui juge à s’étonner de ne jamais trouver personne à la hauteur de ses attentes, et à s’étonner aussi de constater après coup que, finalement, il a plutôt bien fait ou bien dit. C’est pourtant le postulat de départ, mais il est inavoué ! Les autres, dans le texte de Luc, sont d’ailleurs « le reste », tout simplement ! Et c’est un deuxième lien que l’on peut faire avec notre sujet : le « à l’intérieur de vous » s’est perverti en un « à l’intérieur de moi », plus de collectif, plus d’altérité, et fatalement plus d’ouverture à l’inattendu venant d’autres insoupçonnés. La « demande » ou « l’attente » perpétuellement déçue vis-à-vis des autres, celle que la parabole précédente recommandait de ne cesser jamais et de ne pas appuyer sur le négatif, n’obtient ici jamais satisfaction sinon de soi-même. Terrible enfermement.

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     Voyons donc cette parabole : « Deux hommes montaient prier au temple, l’un Pharisien et l’autre publicain. » Voilà notre petit conte une fois de plus bien campé : deux personnages, un lieu emblématique. On nous précise dès les premiers mots ce qu’ils ont en commun, à savoir qu’ils ressortissent tous deux à l’espèce humaine d’une part, qu’ils vont se livrer à la même activité d’autre part, et au même endroit, le temple. Le mot traduit « prier » est exactement celui qui était au centre de la première parabole, et qui signifie fondamentalement demander. Le temple est ce lieu central et unique dans le judaïsme où, selon la déclaration de Salomon, le dieu d’Israël a mis son oreille. Où que l’on soit, il suffit de se tourner vers ce lieu pour être sûr d’être entendu de ce dieu. La pratique a d’ailleurs établi trois montées annuelles vers ce temple (et celles-ci rythment l’évangile de Jean). Il est donc très clair que deux hommes vont ouvrir à leur dieu (ils semblent avoir celui-ci en commun aussi) leur cœur et les demandes, les désirs, qu’il recèle.

     Si l’on a lu les passages qui précèdent immédiatement nos deux paraboles illustratives, on est un peu en alerte avec ce chiffre deux, parce qu’on a lu : « Deux  seront la nuit dans un lit : l’un sera pris, l’autre laissé ; deux femmes seront en train de moudre : l’une sera prise, l’autre laissée. » Or la formulation qui suit est construite exactement de la même manière, « l’un Pharisien, l’autre publicain ». Formulation assez remarquable d’ailleurs, parce qu’elle ne construit pas une opposition comme le grec le fait assez facilement (avec la construction [ho mén… , ho dé…]) mais plutôt un couple hétéroclite : je traduirais littéralement avec « le numéro un… , le différent…. ». Et de fait ce couple est hétéroclite car l’un est désigné par une appartenance à un parti ou une tendance religieuse -le Pharisien-, l’autre par le métier qu’il exerce -le publicain-. Donc, à s’en tenir à cette entrée en matière, on ne voit pas bien où l’on va. Ah bien sûr, si l’on se place du point de vue de la réputation, il en va tout autrement : le Pharisien est réputé un modèle religieux et social, quand le publicain est tout le contraire, un repoussoir. Ainsi, sans le dire, notre petit conte se glisse dans un interstice : formellement, il nous dit qu’il n’y a pas lieu de comparer ces deux personnes, mais plus d’un lecteur sera pris au piège de la réputation qui les compare et les oppose, c’est-à-dire au piège de ses propres jugements ! Notre conte va dénoncer expressément une attitude, aussi bien à travers un des personnages que chez le lecteur lui-même.

     Qu’arrive-t-il ? « Le Pharisien se tenant droit, pour (vers ?) lui-même demandait les choses suivantes : dieu, je rends grâces à toi parce que ne suis pas comme le reste des hommes, rapaces, injustes, adultères, ou encore comme ce publicain-là. Je jeûne deux fois la semaine, je m’acquitte de la dîme sur tout ce que j’acquiers. » Le Pharisien, celui qui a pour lui le droit, se tient droit : son attitude physique illustre ici son attitude mentale. La suite est souvent traduite qu’il « priait ainsi en lui-même », mais Luc n’écrit pas [én éaoutone], en lui-même, mais bien [pros éaoutone], et cette préposition signifie d’abord vers, ou encore pour. Le contexte fera préférer « demandait pour lui-même », mais Luc nous montre ainsi clairement que les désirs du cœur de cet homme-ci, le « numéro un », sont orientés à lui-même, recourbés sur soi. Il ne sort pas de soi, et au fond c’est aussi vers lui-même qu’il exprime sa demande. Peut-être même ne s’adresse-t-il pas vraiment au dieu, celui-ci étant plutôt le témoin ou le prétexte des phrases qu’il formule ? Je dis cela parce que j’en ai hélas l’expérience : je ne sais pas si tu l’as faite aussi, cher lecteur ? Combien de fois me suis-je découvert en posture de prière, faisant des phrases, reformulant jusqu’à trouver la forme selon moi acceptable, au fond ne parlant à personne d’autre qu’à moi-même… Je suis le Pharisien de cette histoire. Ce n’est pas du tout la même chose que d’exposer son cœur comme il vient, avec ce qui l’habite, pas forcément magnifique, et pourtant confiant que se trouve là-dedans un Royaume (mais pas le mien). Dialogue, donc, et non monologue : alternance d’écoute d’un autre qui nous précède en nous, et de parole adressée spontanément à un autre en réponse comme à un ami à qui on peut tout dire. Thérèse d’Avila écrit : « L’oraison n’est rien d’autre, ce me semble, que ce dialogue intime d’amour où l’on s’entretient souvent seul à seul avec ce dieu dont on se sait aimé. »

     Les demandes de l’homme numéro un… ne sont pas des demandes ! Elles sont introduites comme une action de grâce, ce qui serait plus que légitime, à condition que ç’en soit bien une ! Apparaîtrait alors la trace de demandes antérieures auxquelles il a été fait bon accueil : mais de cela pas trace ! Il s’agit en fait d’un magnifique moment d’auto-satisfaction, associé à une sentence d’accusation et de jugement général du « reste », c’est-à-dire de tout ce qui n’est pas lui ! Dans le fond, cet homme est son propre dieu, saint, c’est-à-dire à part de tout et semblable à nul autre.

     Et l’autre, de son côté, le différent ? « Le publicain se tenant de loin ne voulait même pas lever les yeux au ciel, mais frappe sa poitrine en disant : dieu, sois rendu favorable à moi le pécheur. » L’attitude physique est toute différente, on ne parle pas de la manière dont il se tient mais de la distance. Le premier prenait une posture, celui-là se situe par rapport à un autre. Il y a chez lui un choix, celui de ne pas lever les yeux au ciel. L’apparence est qu’il se regarde par conséquent lui-même, mais il faut se méfier des apparences : en fait, il ne veut pas regarder. Cela rappelle le Livre d’Esther : nul ne pouvait porter les yeux sur le roi sous peine de mort, à moins que celui-ci ne tende son sceptre vers l’intervenant pour lui conserver la vie et l’autoriser à entrer et parler. L’initiative vitale est attendue d’un autre. Notre homme n’est pas dans l’auto-satisfaction mais plutôt dans l’auto-accusation en se frappant la poitrine. Je ne sais pas si c’est mieux …! Ses paroles, en revanche, sont une demande : « Sois favorable… » Littéralement, c’est même un passif : sois rendu favorable. L’homme désire être en bons termes avec son dieu, mais ignore comment faire ou d’où cela pourrait venir. Il n’a pas de recette, pas de moyen de pression : il est pauvre et sans pouvoir devant (mais loin d’) un autre qui seul a l’initiative. On ne peut pas être plus ouvert que quand on est vide… mais cette initiative attendue pourra prendre toutes les formes, venir par tous les moyens médiats ou immédiats, donc éventuellement par n’importe qui ou n’importe quel événement. Dans ce cœur il y a un Royaume où un autre peut régner.

     « Je vous dis, il descend cet autre justifié dans sa maison, inversement au premier : parce que tout homme s’exaltant lui-même sera amoindri, s’amoindrissant lui-même sera exalté. » Pas à proprement parler de jugement porté dans la conclusion, juste une conséquence pointée. Celui qui est justifié, ajusté pourrait-on dire, c’est le publicain. Et pas l’autre, est-il nettement affirmé. Celui qui se pense (et que l’on pense) juste n’est pas ajusté. Il se « justifie » lui-même, mais n’est ajusté à personne. L’autre, ouvert par le vide et la faiblesse, peut être l’objet de l’action d’un autre et ainsi ajusté, mis en rapport avec précision, aussi bien avec le dieu qu’avec les autres. Il y a une attitude du cœur qui « sauve », c’est-à-dire qui ouvre à la mise en relation et fait échapper au repli sur soi, et une autre non, dont les jugements sont l’indice.

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