Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ. Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël. » Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. » Après avoir entendu le roi, ils partirent. Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.
« Une fois Jésus né à Bethléem de Juda aux jours d’Hérode le roi, voici que des mages depuis l’orient arrivèrent à Jérusalem en disant : où est le nouveau-né roi des Juifs ? Car nous avons vu son étoile en orient et nous sommes venus nous prosterner à lui. » Matthieu nous a donné une table généalogique, puis nous a raconté comment Joseph, le descendant de Joseph par qui Jésus est « fils de David« , est averti de ce qui se passe, et invité à aller au bout de son projet de mariage avec Marie son épouse. Mais la naissance de Jésus ne nous est pas « racontée » à proprement parler. Matthieu, s’il ouvre son livre par une généalogie très humaine (mais pas que), procède par touches successives, on sent qu’il ne vise pas à nous « raconter l’enfance de Jésus », mais qu’il vise autre chose.
Ici, la naissance annoncée a eu lieu. Matthieu nous situe cette naissance à Bethléem, et il la situe aussi dans le temps d’Hérode, sans doute plutôt le fameux Hérode Ier, dit le Grand, né en 73 av. J.-C., régnant à partir de 37 av. J.-C. et mort en … 4 av. J.-C. ! Ceci n’est pas totalement impossible, quand on sait qu’au vrai, Jésus est probablement né vers … 6 av. J.-C., aussi extraordinaire que cela puisse sonner aux oreilles, mais ceci est dû à une erreur de comput médiéval dans l’établissement du compte des années à partir de la naissance de Jésus.
Peut-être faut-il ouvrir ici une petite parenthèse : au VI° siècle, on a voulu compter les années en Occident non plus à partir de la fondation de Rome (« Ab Urbe condita« ), comme on faisait jusque-là, mais à partir de la naissance de Jésus (« Ab Anno incarnationis« ), considérant qu’il s’agissait là d’une fondation bien plus importante. Il s’agissait d’ailleurs au départ de fixer de manière commune la date de Pâques, en évitant les discordes à ce sujet. Mais les différents repères donnés par les textes auxquels on accordait une autorité à ce sujet ne concordaient pas, et il se fit alors une sorte de compromis entre plusieurs décalages. Tout ceci est assez paradoxal, sans ajouter le fait que la date à laquelle on célèbre la naissance de Jésus tombe … à la fin de l’année sensée être la première à partir de sa naissance. Bref, on voit que tout ceci n’a pas grand chose à voir avec l’histoire réelle, et refermons la parenthèse.
En tous cas, pour Matthieu, Jésus est né avant qu’Hérode 1er soit mort. Mais ce n’est pas le centre de son propos. Il écrit plutôt un récit qui élargit la perspective. Des « mages« , non donné à des savants, notamment astrologues mais pas seulement, de la Médie ou de la Perse et des zones avoisinantes, arrivent à Jérusalem, la capitale politique de Hérode 1er, roi de Judée, état client de Rome. Or ces arrivants ont une question : « où est le nouveau-né roi des Juifs ? Car nous avons vu son étoile en orient et nous sommes venus nous prosterner à lui. » Ils cherchent un nouveau-né, qu’ils disent « Roi de Juifs« . On comprend par conséquent qu’ils se rendent à la capitale, où il est naturel de chercher un héritier du trône.
Hérode est pourtant, non « Roi des Juifs » mais roi de Judée : ce n’est pas du tout la même chose. C’est très consciemment que les Romains ont répartis la zone en plusieurs royaumes confiés à des roitelets à leur main, faisant ainsi en sorte de diviser pour mieux régner. En revanche, la titulature « Roi des Juifs » est présente ailleurs, chez Mathieu : et c’est dans le récit de la passion de Jésus. Voilà qui nous fait entrevoir que Matthieu, à la mode antique, cherche, dans un récit situé dans l’enfance, à résumer par anticipation l’essentiel de ce qu’il veut dire, du message qu’il veut faire passer. Nos récits « d’enfance », qui ne racontent pas l’enfance en fait, sont tout simplement une ouverture, exactement comme dans une ouverture d’opéra on rassemble les thèmes musicaux principaux qui seront développés au cours de l’œuvre. Ici, le « Fils de David » est encore déclaré roi, mais il l’est par des savants venus de très loin, d’ailleurs, en lui donnant le titre sous le chef duquel il sera précisément condamné à mort en Israël. On trouve déjà le thème de la mort de Jésus du fait de sa condamnation par les autorités du peuple Juif, et le thème de l’universalité du salut qu’il apporte.
« Or en entendant, le roi Hérode fut ébranlé et tout Jérusalem avec lui, et après avoir rassemblé tous les grands-prêtres et les scribes du peuple, il cherchait à savoir d’eux où le christ devait naître. » Que Hérode soit ébranlé, rien de plus naturel : pour lui, c’est un concurrent. L’information est reçue sur un registre strictement politique, pas du tout religieux, et amorce immédiatement une lutte de pouvoirs. Que « tout Jérusalem » soit ébranlé aussi, c’est plu étonnant : Matthieu ne fait ici pas de distinction, il embrasse tout le peuple dans le même positionnement que son roi et esquisse un rejet de Jésus par le peuple tout entier.
Mais Hérode, en politique avisé, réagit sans retard. Il lui est essentiel de localiser son rival : et là, il sait réunir les personnes qu’il faut, à savoir… les autorités religieuses ! Il va sans dire que cette division des pouvoirs ne paraît pas très conforme à ce qui se passe à l’époque, où les choses semblent bien plus entremêlées : mais le but est autre. Matthieu nous montre un roi qui n’entend pas le titre de « Roi des Juifs » autrement que sur le plan politique, comme une rivalité, mais qui pourtant sait bien qu’il a une origine religieuse, il l’a traduit par « christ » ou « messie« , et qu’il faut chercher dans les Ecritures pour en savoir plus. Ce faisant, Matthieu poursuit un thème qu’il a déjà esquissé dans les deux passages précédents, à savoir que les Ecritures sont le lieu principal à faire dialoguer avec la vie de « son Jésus » pour en faire ressortir le mystère : Jésus accomplit les Ecriture, en réalise les promesses.
« Et eux lui répondirent : à Bethléem de Judée : ainsi est en effet écrit par le prophète : et toi Bethléem, terre de Juda, tu n’est certes pas le plus petit parmi les chefs-lieux de Juda ; de toi en effet sortira le chef, celui qui paîtra mon peuple Israël. » Les autorités religieuses se réfèrent à Mi.5,1-2 : « Et toi, Bethléem Éphrata, le plus petit des clans de Juda, c’est de toi que sortira pour moi celui qui doit gouverner Israël. Ses origines remontent aux temps anciens, aux jours d’autrefois. Mais Dieu livrera son peuple jusqu’au jour où enfantera… celle qui doit enfanter, et ceux de ses frères qui resteront rejoindront les fils d’Israël. » On y voit reparaître le thème des origines, et celui de la délivrance, lié à celui de l’enfantement. On comprend immédiatement pourquoi Matthieu trouve là la référence qui l’intéresse. Bethléem est le lieu d’origine de David, c’est là que le prophète Samuel va le trouver pour l’oindre à la place de Saül tombé en disgrâce. Nous continuons la légitimation davidique de Jésus…
« Alors Hérode convoqua les mages en secret pour qu’ils précisent le moment de l’apparition de l’étoile, et il les envoya à Bethléem en disant : en y allant, renseignez-vous avec précision sur cet enfant ; après que vous l’aurez trouvé, avertissez-moi, pour que moi aussi j’aille me prosterner devant lui. » Hérode continue son plan. Il convoque les mages, « en secret » car il vaut mieux que ces informations, ultra-sensibles pour lui, tombent dans le moins d’oreilles possibles. Il tente d’avoir au moins une fourchette de temps pour la naissance de son rival, ce qui lui permet de savoir quel genre d’enfant il doit chercher : un nourrisson, ou déjà un petit qui marche, ou un jeune déjà accompli.
Et puis le voilà qui tente une manipulation : faire de ses visiteurs des éclaireurs, à leur insu. Il déclare des intentions identiques à eux et en fait ouvertement ses ambassadeurs,… sauf que leur réception étant secrète, leur ambassade ne peut rien avoir d’officiel ! Remarquons qu’en tout ceci, à part la première ligne de notre texte qui fait cadre, le nom de Jésus a totalement disparu, il n’est plus question que du « Roi de Juifs » ou de « l’enfant« . Jésus est anonymisé, soit qu’il n’intéresse pas pour lui-même mais seulement ce qu’il représente (c’est le cas pour Hérode -et souvent pour les pouvoirs politiques), soit qu’il demeure encore inconnu (c’est le cas pour les mages, qui le cherchent).
« Mais eux, après avoir entendu le roi, s’en allèrent et voici que l’étoile, qu’ils avaient vue en Orient, les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne se tenir au-dessus du lieu où était l’enfant. » Le départ des mages a une petite saveur de méfiance : ont-ils perçu la tentative de manipulation ? Ce sont tout de même, comme leur titre de mage l’indique, des habitués des cours royales. En tous cas, ils ont recueilli le renseignement, et passée leur surprise de ne pas trouver le roi cherché dans la capitale attendue, ils s’en vont. Vont-ils se fier aux renseignements donnés dans ce contexte d’émoi et d’intrigue politique ? Or voilà qu’ils retrouvent le repère fiable pour eux : l’étoile. Celle qui les a mis en mouvement est également en mouvement : voilà qui est plutôt étonnant, quoiqu’il soit vrai que bien des étoiles soient mobiles pour nous. Celle-ci semble dessiner un chemin, se déplacer avec un terme à ce mouvement. Je ne sais pas comment on détermine qu’une étoile est « au-dessus » de tel ou tel endroit, c’est peut-être une catégorie de l’astrologie orientale du temps ? Ou c’est un élément « merveilleux » du récit fait par Matthieu.

« Or en voyant l’étoile, ils se réjouirent d’une joie extrêmement grande. Et après s’être rendus à la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère, et tombant ils se prosternèrent devant lui, et ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent des présents, or, encens et myrrhe. » En retrouvant leur étoile, ils retrouvent leur joie, et les termes de Matthieu en font une joie « grande jusqu’à l’excès » On a sans doute ici un autre thème de Matthieu, celui d’un témoignage rendu par la créature à Jésus, au-delà de celui des humains. Et voilà nos mages qui vont où le leur indique cet objet de leur étude et de leur science, et qui ainsi parviennent à Jésus.
Ils arrivent « à la maison » : pour Matthieu, la famille de Joseph est établie à Bethléem. Ils découvrent justement la famille, mais là surprise : il n’est pas question de Joseph ! Comme si le thème de la royauté davidique s’était décalé, et qu’il n’était pas besoin ici, pour ceux qui viennent d’ailleurs, du rapport génétique à David. Mais les voilà qui se prosternent, geste oriental d’hommage au roi qui consiste à s’allonger tout entier à ses pieds. Et puis ils offrent des cadeaux, habitude de cour là aussi : l’or signe de richesse de et de pouvoir, l’encens généralement employé dans les temples dans l’hommage rendu aux divinités (mais dans l’ancien Orient, l’assimilation du roi aux dieux est monnaie courante), et la myrrhe, résine aromatique au parfum très précieux, qui entre dans la composition de l’onction dans la tradition juive, et qui a aussi un emploi érotique. Ces ont des cadeaux de grand prix, offerts par des gens qui en ont les moyens à quelqu’un qui, à leurs yeux, les mérite.
« Et avertis en rêve de ne pas repasser chez Hérode, par un autre chemin ils quittèrent ces lieux pour leur pays. » Joseph avait été visité en rêve : c’est encore par ce moyen inévident que les mages sont avertis, et eux aussi obéissent avec ponctualité et promptitude à ce qui est pourtant donné dans le flou et dont on peut douter au réveil : comme pour Joseph, c’est sans doute l’attestation pour eux aussi qu’ils sont avant tout convaincus, et qu’une simple esquisse suffit à les décider à ce qu’ils portaient déjà au fond d’eux. Ils ne repassent pas par Jérusalem, ils ne se prêteront pas la manipulation et au jeu de pouvoir.
Au total, Matthieu a développé le thème de la filiation davidique : il en a fait voir le potentiel explosif sur un plan politique -et déjà nous a fait entrevoir la mort du « Roi des Juifs« , mais il en a aussi dessiné la portée universelle, en montrant des personnes savantes venant des bouts du monde pour voir ce « Roi des Juifs » qui, alors qu’ils ne sont pas Juifs eux-mêmes, signifie tellement pour eux qu’ils lui apportent ce qu’ils ont de plus précieux.