Ombre de mort (Mt.2,13-15)

Après leur départ, voici que l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : « Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu’à ce que je t’avertisse, car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. » Joseph se leva ; dans la nuit, il prit l’enfant et sa mère, et se retira en Égypte, où il resta jusqu’à la mort d’Hérode, pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète : D’Égypte, j’ai appelé mon fils.

« Après leur retour, voici qu’un envoyé du seigneur apparut en rêve à Joseph en disant :… » Notre Joseph revient au premier plan, après tout un récit duquel il est absent. Matthieu fait le lien en rappelant le départ des fameux mages : il s’agit d’un lien narratif, mais qui ne donne aucune précision de temps et de lieu. Pour le lieu, nous pouvons légitimement penser qu’il s’agit de Nazareth, puisque c’est là, dans l’idée de Matthieu, qu’habitent Joseph et sa famille. Pour le temps, on n’a pas d’indication de délai, mais tout laisse à penser que les évènements se précipitent.

En effet, comme nous venons à peine de le lire, les mages sont repartis chez eux en évitant absolument Jérusalem, n’ayant pas voulu se prêter à la manipulation d’Hérode, confirmés en cela par un avertissement « en rêve« . Nous avons bien perçu, dans ce récit précédent, à quel point Hérode avait reçu l’annonce de la naissance du « Roi des Juifs » comme une menace, et comme il s’employait déjà à échafauder des combinaisons pour éloigner ou supprimer cette menace sur son pouvoir. Cette menace va devenir ici très précise.

Notons tout de même que c’est encore en rêve que Joseph est averti : voilà un homme résolu, attentif, toujours en éveil. Il n’a guère besoin de plus qu’un rêve pour déclencher ses prises de décisions, qui sont déjà en lui, sans doute, à l’état de solution méditée et réfléchie. Et cette fois encore, cette légère impulsion suffira. Que lui dit donc le messager ([angelos], en grec) ?

… »Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et fuis en Egypte et tiens-toi là jusqu’à ce que je te dise ; Hérode va en effet s’appliquer à chercher l’enfant pour le faire mourir. » Joseph reçoit d’abord une quadruple injonction, puis une explication.

Voyons d’abord les injonctions : la première, de se lever, ou se dresser, ou se réveiller. C’est le mot employé aussi à propos de la résurrection de Jésus : il s’agit ici de passer de l’état de sommeil à celui de l’action éveillée, car tout laisse penser que nous sommes en pleine nuit, le moment normal pour dormir.

Deuxième injonction, « prends avec toi l’enfant et sa mère » : c’est la deuxième fois que nous rencontrons cette locution, la première était au terme de la quête des mages. Après être « venus à la maison« , ils avaient trouvé indissociablement « l’enfant avec Marie sa mère« . A son tour, Joseph doit « prendre avec lui » les deux, sans les séparer jamais. Au fond, ce n’est pas nouveau : quand l’envoyé lui avait dit de ne pas craindre de « prendre chez [lui] Marie, [son[ épouse« , c’était aussi avec l’enfant dont elle était enceinte -c’est d’ailleurs ce qui lui faisait craindre de ne pas être à sa place. Maintenant, l’enfant est plus grand, au regard des temps indiqués par les Mages à Hérode : deux ou trois ans environ. Mais l’ensemble qu’ils forment reste indissociable : il ne s’agit pas que de soustraire l’enfant à la menace, il s’agit de continuer à lui assurer les conditions normales de sa vie et de sa croissance. Pour cela, la famille nucléaire -même si celle-ci, de par ses origines, est assez unique en son genre- doit rester constituée. C’est un point de vue très intéressant : celui des intérêts de l’enfant.

Troisième injonction : « fuis en Egypte« , c’est-à-dire dans une autre juridiction que celle d’Hérode (mais toujours sous domination romaine, soit dit en passant, puisque l’Egypte a été annexée à l’empire en 30 av. J.-C. par Octave, après sa victoire sur Marc-Antoine). L’Egypte ou, par deux fois (mais il s’agit en fait d’un doublet), Abraham s’est réfugié. L’Egypte où Jacob et ses fils se sont réfugiés à l’appel de … Joseph. L’Egypte où, dit-on, l’arche aurait été transportée (puis perdue) devant l’invasion des Babyloniens. Il s’agit bien d’une fuite : le mot en lui-même sous-entend un danger grave, auquel on n’est pas en mesure de résister.

Quatrième injonction : « Tiens-toi là jusqu’à ce que je te dise« . Il va falloir s’installer et survivre. Il ne s’agit pas d’un voyage-éclair avec retour prochain. Il s’agit d’un séjour prolongé. Pour Joseph, cela signifie qu’il quitte pour longtemps leur maison, son travail, sa clientèle : il va lui falloir repartir de zéro. Il est dans la situation des réfugiés : pourvu qu’en Egypte, on les accueille mieux qu’on ne fait aujourd’hui en Europe ou aux Etat-Unis !!! Joseph va être aussi dans la dépendance d’une nouvelle parole : cette quatrième injonction l’appelle à rester l’oreille ouverte, le cœur attentif. Le retour est à cette condition.

Enfin -mais après-, une explication : « Hérode va en effet s’appliquer à chercher l’enfant pour le faire mourir. » La menace est rien moins que la mort de l’enfant. La mort s’invite dans la vie de Jésus dès l’origine : on retrouve le projet littéraire, courant à l’antique, des thèmes principaux de l’ouvrage déjà mis en œuvre dans un récit d’origine. Mais notons aussi comme Matthieu nous parle d’application de la part d’Hérode : ce n’est pas une lubie passagère, mais un dessein construit, une vraie décision politique poursuivie et menée avec persévérance.

Jean-François MILLET, La fuite en Egypte, Pierre noire sur papier (27,1 x 34,4), 1864, Musée des Beaux-Arts de Dijon. Pas d’âne, comme dans le texte. Originalité graphique : c’est Joseph qui porte l’enfant.

« Il se leva, prit avec lui l’enfant et sa mère de nuit et vint en Egypte, et il était là jusqu’à la fin d’Hérode : … » Joseph est dépeint avec la même obéissance qu’Abraham : celui-ci, dès les premiers mots du cycle littéraire qui raconte son histoire, reçoit un ordre qu’il exécute ponctuellement et promptement. De même ici, l’action de Joseph ne souffre aucun délai, aucune surcharge, elle est l’exacte copie de chacun des ordres qui lu ont été donnés à l’obscur, dans les brumes du sommeil. Son coeur vigilant a immédiatement trouvé les gestes et les choix qui conviennent.

« …ainsi fut accomplie la parole venant du seigneur par le prophète disant : d’Egypte j’ai appelé mon fils. » A ce qui est déjà chez lui une habitude, Matthieu conclut le passage encaissant référence aux Ecritures, ici le prophète Osée Os.11,1. La référence vaut d’être consultée, car elle laisse entendre cette citation autrement qu’on ne s’y attend. En fin de passage, on pourrait croire qu’elle résume ce qui vient de se passer et rappelle que selon les Ecritures, le Christ du Dieu devait être envoyé en Egypte. Mais ce n’est pas le sens de la citation d’Osée : il dit au contraire que le peuple est appelé depuis l’Egypte, appelé à monter en Terre Promise. Autrement dit, cette citation identifie Jésus dans son malheur et sa menace pour sa vie au peuple tout entier, que le dieu va tirer de l’esclavage -et Jésus de la mort-. Ce qu’il vit est en faveur et à la place du peuple. C’est encore une dimension du mystère de Jésus que Matthieu fait apparaitre.

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