Alors Hérode, voyant que les mages s’étaient moqués de lui, entra dans une violente fureur. Il envoya tuer tous les enfants jusqu’à l’âge de deux ans à Bethléem et dans toute la région, d’après la date qu’il s’était fait préciser par les mages. Alors fut accomplie la parole prononcée par le prophète Jérémie : Un cri s’élève dans Rama, pleurs et longue plainte : c’est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée, car ils ne sont plus.
« Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, fut hors de lui,... » Notre passage semble faire directement suite à l’avant-dernier que nous avons lu : celui-ci s’achevait en effet par le retour des mages « par un autre chemin« , refusant de se laisser manipuler par Hérode.
Hérode, évidemment, n’est pas un imbecile : habitué qu’il est aux combines, il reconnait immédiatement le parfum de la combine éventée. Il se sent « joué » par les mages : l’est-il en effet ? Les hommes de cour qu’ils sont savent qu’en pays étranger, ils devraient forcément repasser voir l’autorité et en prendre congé. C’est une courtoise classique dans l’antiquité : ainsi quand Télémaque, pressé de revenir à Ithaque une fois rencontré Ménélas à Sparte, demande à Pisistrate le plus jeune fils de Nestor de le déposer directement à son bateau près de Pilos, celui-ci hésite puis lui recommande de partir vite avant que lui-même ne soit revenu à Pilos. « La belle colère où tu vas me le mettre« , lui dit-il en parlant de son père, en ajoutant que ce dernier ne se tiendra pas quitte de n’avoir pu honorer son hôte et qu’il viendra sûrement tout de suite jusque-là avec ses chars pour emmener Télémaque chez lui.
Il me semble que c’est un sentiment tout semblable qui anime maintenant Hérode : non seulement il n’a pas le renseignement capital qu’il désirait -où se trouve précisément l’enfant son concurrent, et dans quelles conditions vit-il-, mais il sait que c’est très consciemment que les mages ont dérogé aux usages de cour. Et tout cela le fait exploser de colère.

« …et il envoya faire périr tous les enfants dans Bethléem et dans toute sa circonscription, depuis deux ans et moins, selon le temps qu’il avait précisé de par les mages. » La réaction n’en est pas moins calculée : il s’agit de colère froide, peut-être bien plus terrible dans les faits. Pour atteindre un enfant, il va les faire éliminer tous. Cela rappelle hélas des pratiques revenues au goût du jour, condamnées par le droit international mais non moins pratiquées à grande échelle dans certaines régions du monde : au prétexte d’éliminer quelques personnes présentées comme des menaces, on massacre à grande échelle en invoquant des dégât collatéraux.
Hérode, dès le début, a pris le maximum de renseignements qu’il pouvait, et il va s’appuyer maintenant sur ces « précisions » qu’il a obtenue. Il sait que celui qu’il identifie comme une menace est « à Bethléem », mais il ne sait si c’est la ville-même ou sa circonscription. Par précaution, ce seront tous les enfants de la circonscription. Il sait que les mages, qu’il avait interrogés à ce sujet, sont partis il y a deux ans en voyant apparaitre la fameuse étoile : il va faire éliminer tous les enfants, non seulement ceux de deux ans mais même ceux nés depuis. C’est l’éradication totale.
La mort de tous pour prix de la vie de Jésus : c’est le schéma qui sera inversé trente ans plus tard environ, la mort de Jésus pour la vie de tous. Matthieu met déjà en lumière ce rapport un / tous dans une question de vie et de mort, disons même de mort d’une partie comme prix de la vie de l’autre partie.
« Alors fut accomplie la parole par Jérémie le prophète disant : « Un cri se fait entendre dans Rama, pleur et forte lamentation ; Rachel pleure ses enfants, et ne veut pas être consolée, parce qu’il n’y en a plus. » Enfin, à son habitude, Matthieu nous cite une parole des Ecritures, cette fois de Jérémie (Jr.31,15). Situer cet oracle est fort intéressant : il fait suite à une déclaration de salut, de restauration après l’exil et de retour au pays dans la joie. Ainsi, la mort évoquée ici apparaît comme un prix pour l’obtention de cela, c’est d’ailleurs le verset qui suit immédiatement : « Ainsi parle le Seigneur : Retiens le cri de tes pleurs et les larmes de tes yeux. Car il y a un salaire pour ta peine, – oracle du Seigneur : ils reviendront du pays de l’ennemi. » Pour les mémoires de ces temps anciens, citer un verset, c’est ramener à la mémoire l’entièreté du texte que l’on connait par cœur : ainsi, le massacre accompli par Hérode, sans rien nier de son horreur, est déjà une annonce que Jésus va payer pour tant de malheur et restaurer tout ce qui aura été détruit. Promesse de rédemption.