Intranquillité (Mt.3,7-10)

Voyant beaucoup de pharisiens et de sadducéens se présenter à son baptême, il leur dit : « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? Produisez donc un fruit digne de la conversion. N’allez pas dire en vous-mêmes : “Nous avons Abraham pour père” ; car, je vous le dis : des pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham. Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu.

« Or comme il voyait beaucoup d’arrivants issus des Pharisiens et Sadducéens pour son baptême,… » Après une description générale du ministère du Baptiste, Matthieu peaufine son portrait. Le voici maintenant face à des pharisiens et des sadducéens.

Il s’agit de deux groupes obéissant à des tendances religieuses généralement opposées : les sadducéens (du nom du grand-prêtre Sadoq, au temps de Salomon) sont le plus souvent membres de l’aristocratie sacerdotale, ils ont une approche religieuse fondée avant tout dans les rituels, centrée sur le temple de Jérusalem, et ne reconnaissent comme texte fondateur que ce que nous appelons le Pentateuque ; les pharisiens sont des laïques, souvent déçus (depuis l’exil à Babylone, notamment) par l’attitude et le gouvernement des prêtres, qui ont à cœur l’intériorisation de la religion par de nombreuses petites pratiques domestiques, animateurs des synagogues répandues dans les localités, et qui reçoivent pour textes fondateurs la quasi-totalité de ce que nous (chrétiens) appelons aujourd’hui « Ancien Testament ».

Leur présence aux côtés de Jean interroge légitimement : d’une part, la pratique de Jean, pas plus que son message, n’appartiennent aux prescriptions du Pentateuque. Cependant, il propose un rite, une pratique rituelle : les sadducéens sont-ils venus y participer, ou bien sont-ils venus « vérifier » si cela ne porte pas ombrage aux rites reçus, pour eux centraux ? D’autre part, la référence de Jean semble plus liée à l’Exode -antique- qu’au retour d’exil, il ne paraît pas faire référence aux derniers développements religieux portés par les pharisiens : sont-ils tout de même touchés par son message de changement de pensée, ou bien sont-ils plutôt choqués de son appel à avouer ses péchés (quand eux, les pharisiens, estiment que les pécheurs sont une catégorie bien définie, ceux précisément qui ne pratiquent pas les rituels domestiques qu’ils préconisent), et sont-ils venus eux aussi juger de la justesse ou non de son message ? Jean a de quoi s’interroger…

Evidemment, on remarquera que Matthieu anticipe déjà, vis-à-vis de Jean, l’alliance « contre-nature », du moins hétéroclite, des pharisiens et des sadducéens qui se fera contre Jésus.

« …il leur dit : Engeance de vipères ! Qui vous a suggéré de fuir la colère qui vient ? Portez donc un fruit digne du changement de pensée… » Voilà une interpellation fort violente : un psaume dit en effet : « Les méchants sont dévoyés dès le sein maternel, menteurs, égarés depuis leur naissance ; ils ont du venin, un venin de vipère, ils se bouchent les oreilles, comme des serpents qui refusent d’écouter la voix de l’enchanteur, du charmeur le plus habile aux charmes. » (Ps.57,4-6). Le juste, au contraire, demande : « Délivre-moi, Seigneur, de l’homme mauvais, contre l’homme violent, défends-moi, contre ceux qui préméditent le mal et tout le jour entretiennent la guerre, qui dardent leur langue de vipère, leur langue chargée de venin. » (Ps.139, 2-4) Et celui que le dieu sauve, lui, n’est pas atteint : « Il donne mission à ses anges de te garder sur tous tes chemins. Ils te porteront sur leurs mains pour que ton pied ne heurte les pierres ; tu marcheras sur la vipère et le scorpion, tu écraseras le lion et le Dragon. » (Ps.90, 11-13) On voit que, mis dans la bouche de Jean, de tels mots classent pharisiens et sadducéens parmi les ennemis du dieu !

On pourrait ajouter que, dans la mythologie grecque, qui fait certainement un fond de culture aussi à cette époque, Echidna (= la Vipère) est la mère de nombreux monstres mythologiques parmi les plus fameux : Cerbère, le Sphinx de Thèbes, l’Hydre de Lerne, la Chimère, le Lion de Némée, le Dragon de Colchide, et j’en passe ! Ce n’est pas que la mythologie des Grecs soit une référence pour Matthieu, mais ce fonds culturel fait nécessairement écho à l’interpellation de Jean, et ne place pas ceux qu’il vise d’une manière qui leur fasse honneur !

Mais Jean ne se contente pas d’une interpellation qui dénonce ces personnes, nombreuses parmi les arrivants, il donne une interprétation à leur présence : « …Qui vous a suggéré de fuir la colère qui vient ?… » Il ne les regarde pas comme des juges, qu’ils sont peut-être : mais c’est lui, Jean, qui se situe comme un juge et qui les accuse de « fuir la colère qui vient ». Autrement dit, il annonce la venue du Jugement, au moins pour ceux-ci : « Voici venir, implacable, le jour du Seigneur, la fureur et l’ardente colère, pour faire de la terre un lieu désolé, pour en supprimer les pécheurs. » (Is.13,9) On peut comprendre que le reproche qu’il leur fait, c’est justement de venir l’écouter et, sans doute, recevoir le baptême qu’il propose, mais sans avouer leurs péchés comme il y incite, ou peut-être d’une manière qui reste formelle, sans le faire en vérité. Ne se reconnaissant pas « pécheurs », puisque ce sont ceux qui ne vient pas comme eux qui le sont, ils encourent la fameuse « colère » qui va supprimer les pêcheurs. Et adopter la pratique rituelle sans y mettre le cœur, c’est « fuir la colère« .

Quel serait le remède ? Ce serait un changement de vie correspondant au changement de mode de pensée : là serait le « fruit » , dans les actes, né d’une nouvelle manière d’envisager le monde, d’envisager les relations avec le dieu et avec les autres, etc. Le ministère de Jean, autrement dit, se déploie comme un ministère qui fait la vérité, qui révèle la vérité du cœur, la vérité de la personne et de sa vie. On ne trompe pas Jean, parce qu’il regarde non ce qui est dit sur le moment, mais quels effets cela produit dans la vie concrète des personnes qui viennent le trouver, l’écouter et recevoir son baptême.

« … et n’imaginez pas dire en vous même : pour père, nous avons Abraham. Je vous dis en effet qu’il peut, le dieu, de ces pierres susciter des enfants à Abraham. » Jean s’attaque aux racines de ce qui fait peut-être la sécurité de ceux qu’il vise : ils peuvent se sentir justifiés (se croire justes aux yeux du dieu) du seul fait d’être de la descendance d’Abraham. Le dieu a choisi Abraham et lui a promis une descendance : être de cette descendance, c’est être partie de la promesse, que le dieu ne saurait renier.

Jean balaye cette tranquillité, pour y installer au contraire une fructueuse intranquillité : ne pas s’appuyer sur le fait que le dieu a donné, car en effet il a donné, mais peut le faire comme il l’entend, il peut « …de ces pierres susciter des enfants à Abraham. » Autrement dit, être « dans la chaîne » ne garantit rien. Ce qui va être déterminant, on le devine, c’est la qualité de la réponse que chacun fait au don du dieu. Et là, si l’on a le courage d’examiner sa réponse, on se trouve dans une intranquillité, parce que jamais cette réponse ne sera en totale adéquation avec le don du dieu, ni en qualité ni en intensité ni en rien ! Mais c’est d’observer cela avec courage et honnêteté qui stimule à chercher toujours, à progresser toujours, et interdit de s’installer.

Nous retrouvons ici une thématique essentielle dans l’Exode : le chemin, la route à faire sans cesse. Les étapes sont nombreuses, mais toujours le peuple chemine, et jamais il ne s’installe. Tel est bien une des dimensions essentielles du message de Jean, retrouver ce sens de la route, à parcourir, se situer dans la précarité de l’instant et dans la recherche constante.

« Oui déjà la cognée s’attaque à la racine des arbres : tout arbre donc qui ne porte pas de bon fruit est abattu et jeté au feu. » Le jugement est développé ici dans la métaphore de la cognée. La cognée est en action : elle ne fait pas que « se trouver » à la racine, posée contre peut-être, comme le traduit platement le texte officiel, mais elle attaque, elle coupe, elle tranche. Mais elle ne tranche pas n’importe comment : elle ne s’attaque qu’aux arbres qui ne donnent pas de « bon fruit », soit qu’il n’y ait pas de fruit, soit que ce fruit soit de mauvaise qualité, soit que le fruit ne soit pas celui attendu en ce verger.

Mais la sentence est impitoyable : les pharisiens et les sadducéens feront bien de l’entendre. Le jour du jugement est le jour de la vérification. De même que les fruits doivent être là à la période attendue et avoir la qualité requise, sans quoi l’arbre est impitoyablement coupé, arraché (et sans doute remplacé), de même, s’ils ne changent pas de façon de penser de sorte que leur vie fasse apparaître qu’ils ont une autre manière d’envisager le rapport au dieu et aux autres, ils seront eux aussi « retranchés ». Comment va se traduire ce retranchement, Matthieu ne le dit pas, mais les oracles prophétiques relatifs au « jour du jugement » sont suffisamment terribles pour laisser craindre une destruction, un rejet loin du dieu et ce pour toujours. L’injonction fait frémir.

On peut se demander pourquoi le Baptiste n’adresse ce terrible avertissement qu’aux pharisiens et sadducéens : par contraste, son invitation paraît vis-à-vis de tous les autres pleine de douceur, en tous cas sans ce registre de la colère. Matthieu, peut-être, laisse entendre que le « jour qui vient » n’est pas pour tous jour de jugement, qu’une différenciation est faite. Mais, élément symptomatique et qu’il nous faudra garder en tête dans la suite, ce sont ceux qui ne se considèrent pas comme « pécheurs » pour qui ce jour qui vient est jugement. Pour ceux qui l’admettent en vérité, et qui reçoivent pour cela même le baptême de Jean avec le propos de changer de vie, pour ceux-là le jour qui vient sera autre chose. Et s’il n’est pas jugement, il ne peut être que salut.

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