L’unité à l’épreuve (Mt.4,1-2)

Alors Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim.

« Alors Jésus est conduit dans le désert par l’esprit à être éprouvé par ce-qui-désunit. » Jésus vient de prendre une initiative, celle de se rendre depuis la Galilée auprès de Jean, et de recevoir de lui le baptême que reçoivent tous ceux qui entendent changer de façon de penser, et par là changer de mode de vie. Remontant des eaux, il a été lui-même l’objet d’une initiative céleste, une voix qui lui a fait une déclaration d’amour paternel et une vison de l’esprit venant à lui comme en son lieu naturel.

Et voilà que cette initiative en retour continue : il « est conduit […] par l’esprit« . L’emprise sur lui de l’esprit est entière, il le mène où il veut. Jésus est son « lieu » naturel, et celui -ci y consent entièrement en se laissant aller où l’esprit veut le mener. Autrement dit, Jésus se laisse entièrement, durablement, à l’emprise de l’initiative paternelle.

Le verbe [anagoo], que j’ai traduit par « conduire« , est affecté du préverbe [ana-], ajouté au verbe [agoo], « conduire » : ce préverbe dit un mouvement de bas en haut : il peut être employé pour aller en montagne, mais aussi pour avancer en haute mer ; il peut aussi donner le sens d’élever ou d’amener. Si l’on suit cette gamme de sens, l’esprit amène Jésus en un lieu avec moins de repère, sans appui (autre que lui), il lui donne de l’épaisseur, de la profondeur.

Mais [ana-] peut aussi avoir le sens de en arrière ou de nouveau : comme Matthieu ne nous a jamais dit que Jésus était passé par le désert, on pourrait penser qu’il faut laisser tomber cette voie, mais je n’en suis pas sûr : si Jésus vient d’assumer le peuple entier sous la main de Jean-Baptiste, dont la prédication et le mode de vie se réfère si fort à l’exode, sa venue au désert pourrait être en lieu et place du peuple : c’est celui-ci qui serait ramené au désert en la personne de Jésus.

Le « désert« , en effet, où Jésus / le peuple se trouve à nouveau, porte toujours cette symbolique exodique du lieu des fiançailles du dieu avec son peuple, du lieu de l’éducation de celui-ci par celui-là, et aussi du lieu de l’épreuve. Des fiançailles : le dieu a trouvé un lieu pour que son peuple soit seul avec le Seul, un jardin secret, où se parler au cœur. Et Jésus va se trouver immédiatement à part de toute cette foule qui se presse autour du Baptiste. De l’éducation : le dieu apprend à son peuple à dépendre de lui, à attendre de sa providence tout ce qui lui est nécessaire, à vivre du nécessaire et à renoncer au superflu. De l’épreuve, enfin : le dieu « voyage à travers » son peuple (ce que veut dire mot-à-mot l’hébreu « éprouver »), il fait ressortir ce qu’il a au fond à travers toutes les situations rencontrées, et il connait son cœur.

Or c’est précisément cette dernière dimension sur laquelle Matthieu insiste immédiatement : « être éprouvé par ce-qui-désunit » Le nom même de l’acteur de cette mise à l’épreuve, [diabolos], dit l’essence profonde en laquelle consiste l’épreuve : Jésus saura-t-il rester uni à son père, un seul esprit avec lui, quelques soient les pensées qui lui traversent l’esprit ou les situations qui se présentent à lui ?

La [diabolè], c’est la division : la brouille, la répugnance, et par suite l’appréhension ( la peur que l’autre soit là) ; mais c’est aussi l’accusation (vraie) ou la calomnie (fausse). [diabolos], normalement un adjectif, c’est ce qui inspire haine, ou envie, ou calomnie, bref : ce qui va avoir pour conséquence de séparer, de diviser. On a peut-être trop facilement pris l’habitude de traduire [diabolos] comme s’il s’agissait d’un nom propre, on gagnerait peut-être à préférer le neutre « ce qui divise » ou « ce qui désunit » : mais c’est sans doute l’influence de la suite du texte, qui personnifie beaucoup cet adjectif. Mais il me semble qu’à céder à cela, on tend à guetter avec inquiétude un être indistinct autour de soi, et à être trop rassuré en ne l’y voyant pas, alors que l’autre traduction conduit plutôt à regarder les choses, les évènements, les faits, en se posant la question de ce qui pourrait diviser d’avec le dieu dans leur usage… C’est sans doute plus efficace et plus responsable.

« Et ayant jeûné quarante jours et quarante nuit, après il eut faim. » Jésus s’adonne à la pratique du jeûne : le verbe est jeûner, s’abstenir de. Cette pratique s’enracine dans l’institution mosaïque de la fête du grand pardon : « Le premier jour, celui de l’assemblée sainte, vous ne ferez aucun travail, aucun ouvrage. Pendant sept jours, vous présenterez de la nourriture offerte pour le Seigneur. Le huitième jour, vous tiendrez une assemblée sainte, vous présenterez de la nourriture offerte pour le Seigneur : ce sera la clôture de la fête. Vous ne ferez aucun travail, aucun ouvrage. » (Lv.23,35-36) : c’est comme s’il s’agissait de transférer au dieu la nourriture qu’habituellement on prend soi. Le prophète Zacharie (Za.8,18) en mentionne quatre autres : ils prennent généralement un sens de repentir, de deuil, d’abstinence volontaire. Une façon sans doute bien concrète de revenir à l’essentiel, mais aussi de montrer une volonté de changer en prenant sur soi et en retrouvant l’orientation fondamentale de sa vie. Car n’oublions pas que la nourriture, c’est la vie.

Avec ce que nous venons de dire un peu plus haut, cette pratique de Jésus apparaît comme une conscience qu’il a de la raison pour laquelle l’esprit l’amène au désert : c’est comme une volonté de disponibilité pour l’épreuve, comme une mise en disponibilité de soi pour l’essentiel, pour la communion avec le dieu, plus importante que la vie, que la nourriture, que toute chose.

Matthieu précise que cette pratique dure « quarante jours et quarante nuits » : voilà qui ne serait pas recommandé par les médecins !!! C’est en tous cas la limite pour un individu en parfaite santé, et qui ne devrait pas se faire sans surveillance médicale. Mais la précision a peut-être un autre sens pour Matthieu. On redit à l’envi les quarante années d’errance du peuple de l’exode dans le désert : oui bien sûr.

Mais plus précisément, la formule se retrouve telle que durant l’exode :  » Moïse entra dans la nuée et gravit la montagne. Moïse resta sur la montagne quarante jours et quarante nuits. » (Ex.24,18). Le peuple est arrivé au Sinaï (Ex.19), il a reçu la Loi (Ex.20-23), et il vient de célébrer l’alliance (Ex.24,1-11) : c’est maintenant un moment d’intimité particulière et prolongée entre Moïse et le dieu qui l’appelle. Avec lui sont montés Aaron et Hour, et ils sont restés tous trois pendant six jours, mais le septième jour Moïse seul est appelé : et il entre plus avant dans la nuée, seul, pour une durée qui, aux autres, ne peut que paraître une éternité. Il me semble que c’est donc surtout la marque de l’intimité, la dimension des « fiançailles », qui est ici soulignée de manière privilégiée. Et cela donne un sens plus précis au jeûne de Jésus : c’est une pratique qui vise avant tout l’intimité, autrement dit qui nourrit l’union.

« après il eut faim« , naturellement. Le corps est toujours le corps, et se rappelle à lui. Et voici les conditions créées pour les fameuses mises à l’épreuve….

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