Conditions de l’union (Mt.4,3-11)

Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » Mais Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Alors le diable l’emmène à la Ville sainte, le place au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus lui déclara : « Il est encore écrit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. » Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. » Alors, Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte. » Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient.

« Et après que celui qui éprouve se soit approché, il lui dit : « Si c’est du dieu que tu es fils, parle de sorte que ces pierres deviennent pains ». Matthieu a écrit que l’esprit du dieu conduisait Jésus au désert pour qu’il soit éprouvé : voici maintenant l’entrée en scène de l’acteur de cette mise à l’épreuve. Tout au long du récit, il est personnifié, avec une force telle que les noms que lui donne Matthieu deviendront par la suite des noms propres. Mais il n’est pas un de ces noms qui ne se traduise avec facilité, et je préfère donc garder ces traductions.

La question se pose cependant du pourquoi de cette personnification : qu’a cherché Matthieu avec ce procédé qui a si bien fonctionné ? Sans doute de mieux faire ressortir ce contre quoi Jésus se bat, ce qu’il affronte, le rendre moins abstrait : c’est le sens de ce procédé. L’épreuve de Jésus, l’affrontement auquel le conduit l’esprit, est un affrontement dans la solitude, « au désert » : Jésus est seul. Mais exprimer une telle réalité dans un texte narratif, la raconter, est quasiment impossible, elle serait trop abstraite. Nous avons bien affaire, comme annoncé immédiatement avant, à Jésus « éprouvé par ce qui désunit« , c’est-à-dire à des dynamismes intérieurs qui pourraient le conduire à se désunir de ce dieu qui l’a déclaré, « [son] fils, [son] bien-aimé, en qui [il s’est] réjoui« . Et là nous voyons apparaître aussi un deuxième avantage à cette personnification : c’est qu’elle maintient une sorte de distance entre le Jésus qui adhère pleinement à son dieu par le plein abandon de soi aux dynamismes unificateurs, et les dynamismes séparateurs qui pourtant appartiennent au même Jésus. Matthieu nous suggère par ce moyen qu’à aucun moment il n’y a ma moindre adhésion de son Jésus à ces pensées qui lui viennent pourtant de l’intérieur. Grâce à quoi il nous devient également clair que, dans l’être humain que nous sommes nous aussi, la naissance d’une pensée n’équivaut pas à l’adhésion à elle, contrairement à ce qui facilement nous tracasse.

Nous avons donc vu mis en acte les dynamismes par lesquels il est uni à son dieu, qui l’ont conduit à recevoir le baptême de Jean : nous voyons maintenant d’autres dynamismes et comment Jésus les maintient sous contrôle. Pourquoi cela se déclenche-t-il maintenant ? Matthieu vient de l’écrire : quarante jours et quarante nuits de jeûnes, « après il eut faim« . C’est le corps qui parle. Serait-ce donc le corps qui serait source d’un dynamisme séparateur d’avec le dieu ? Lisons attentivement les mots qui formulent le dynamisme conduisant à la désunion : « Si c’est du dieu que tu es fils, parle de sorte que ces pierres deviennent pains« .

Première remarque, qui pourrait être répétée deux fois parce, deux fois, la formule réapparaît : « Si c’est du dieu que tu es fils… » Jésus ne s’est pas proclamé tel, mais c’est la voix céleste qui, pour lui seul, a fait entendre ces mots. Cette première épreuve porte précisément sur la qualité de cette relation, sur la manière dont elle est qualifiée. Il s’agit en quelque sorte de tirer parti de cet état des choses, à l’occasion de la faim qui se manifeste.

Autrement dit, le corps n’est absolument pas la source d’aucun dynamisme séparateur d’avec le dieu, mais c’est bien dans le secret de la pensée qu’a lieu cette sollicitation : si c’est vrai que tu es le fils du dieu, alors cela te donne une puissance, profites-en, sers-t’en. Est-ce abuser ? Mais non, tu vois bien : tu es seul ! Tu as faim, ce n’est pas compliqué, mange ! Il n’y a rien à manger ? Bagatelle ! Tu as le pouvoir de transformer ce que tu veux : ces pierres, dont Jean disait que le dieu pouvait faire surgir des enfants à Abraham, toi tu peux plus modestement et à un usage plus humble et plus immédiat, en faire du pain. Et tu peux le faire grâce à ta parole : c’est l’occasion d’en tester la puissance, la force opérative.

« Or lui se distinguant dit : « Il est écrit : Ce n’est pas de pain seul que vivra l’être humain, mais de tous mots proférés par la bouche du dieu. » Comment Jésus surmonte-t-il cette mise à l’épreuve de son dynamisme unificateur avec le dieu ? Remarquons d’abord qu’il n’y a aucune discussion : il tranche net. Et c’est d’autant plus net que la parole qu’il rapporte n’est pas de lui, il revendique de citer les Ecritures -comme Matthieu lui-même, d’ailleurs !

En l’occurence, la citation est tirée du Deutéronome : « Souviens-toi de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert ; le Seigneur ton Dieu te l’a imposée pour te faire passer par la pauvreté ; il voulait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le cœur : allais-tu garder ses commandements, oui ou non ? Il t’a fait passer par la pauvreté, il t’a fait sentir la faim, et il t’a donné à manger la manne – cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue – pour que tu saches que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur. » (Dt.8,2-3). Nous sommes nettement dans le contexte de la relation à l’exode, ce qui est cohérent avec le positionnement, et de Jean, et de Jésus son disciple « plus fort« . Or la spontanéité avec laquelle surgissent ces mots dans la bouche de Jésus, d’après Matthieu qui n’y était pas (je dis cela, non pour déprécier, mais pour rappeler qu’il s’agit bien d’une reconstruction littéraire, du « Jésus de Matthieu »), cette spontanéité, donc, laisse comprendre que pour Jésus, la sensation de faim évoque plutôt cette parole qu’une envie irrépressible à satisfaire. Et c’est cela qu’il met en avant.

Et apparaît ainsi une stratégie devant l’épreuve : la référence aux Ecritures permet de rester à coup sûr dans l’union avec le dieu. Mais aussi, le choix de cette référence, sans doute intimement liée à l’expérience physique faite par celui qui l’amène, ne nie pas la réalité de la faim, ni non plus le besoin de manger inhérent à l’être humain. Seulement, cette référence relativise l’expérience de la faim pour en faire un besoin non exclusif : et s’il n’est pas exclusif, il est inclusif, et partant il ne fait pas repousser le désir d’union au dieu pour lui faire une place. La faim, ni non plus le fait de manger, ne vont éloigner du dieu. Ainsi l’évocation de la faim n’aura pas séparé le moins du monde Jésus de son dieu.

Et puis il y a le contexte de cette citation : « il t’a fait sentir la faim, et il t’a donné la manne ». Ce faisant, Jésus se rappelle que le dieu a fait faire au désert à son peuple l’expérience de sa providence : le dieu sait ce qui est bon pour son peuple, il lui procure ce qu’il faut quand il le faut, jamais le superflu mais sans jamais laisser manquer du nécessaire. Alors une parfaite remise de soi -ce que les contestations du peuple n’ont pas réussi- à la providence du dieu est la solution en pareil cas. Pas besoin de faire acte de puissance, pas besoin de susciter lui-même du pain : il arrivera de la main du dieu quand celui-ci le jugera nécessaire, lui qui donne de bonnes choses à ses enfants. Et voilà la suggestion tuée dans l’œuf, avec ce qu’elle pouvait avoir de division en germe.

« Alors celui qui divise le prend à [ses] côtés dans la cité sainte et le place au pinacle du temple et lui dit : « Si c’est du dieu que tu es fils, jette-toi en bas : il est en effet écrit que à ses anges il donnera ordre pour toi et dans leurs mains ils te porteront, pour ne pas que ton pied heurte la pierre. » Voilà Jésus soudain ailleurs : à Jérusalem, sur le pinacle du temple. De quoi s’agit-il ? A n’en pas douter, du point le plus haut de ce temple. Il semble que ce soit au coin sud-ouest du mur de soutènement, qui surplombe le vide d’une cinquantaine de mètres. C’est un lieu connu, où se place le joueur de « shofar », une trompette que l’on sonne pour annoncer l’entrée du sabbat et des fêtes.

Et pourquoi Jésus se trouve-t-il transporté en un tel lieu ? Je remarque que la suite de la citation précédente évoque assez vite le « pays fertile » vers lequel le dieu conduit son peuple : le temple n’est-il pas le cœur de ce pays, son centre incontesté ? Pas étonnant que la pensée soit conduite là, pour qui connait son texte et le médite en son cœur.

Et puis il y a d’autres passages des Ecritures qui évoquent ce temple, mais ce qui se présente à l’esprit de Jésus, cette fois, c’est un passage du Ps.91 (90 de la liturgie) : « Oui, le Seigneur est ton refuge ; tu as fait du Très-Haut ta forteresse. Le malheur ne pourra te toucher, ni le danger, approcher de ta demeure :  il donne mission à ses anges de te garder sur tous tes chemins. Ils te porteront sur leurs mains pour que ton pied ne heurte les pierres ; tu marcheras sur la vipère et le scorpion, tu écraseras le lion et le Dragon. » (Ps.91,9-13). En fait, il s’agit d’un passage qui dit que l’union au dieu préserve du mal, d’en subir les effets. Voilà une affirmation qui est tout-à-fait démentie par l’expérience, je me permets de le faire remarquer sans impiété !

Mais pour Matthieu, la question est centrale, cruciale si j’ose dire. Car le lecteur le sait déjà, parce qu’il ne commence pas cet ouvrage sans savoir que Jésus a connu la souffrance et la mort, l’union à son dieu ne va pas empêcher celui que le ciel vient de déclarer son fils, son aimé, celui dont toutes les actes le réjouissent, de souffrir et mourrir. Il y a, au cœur de cette épreuve, le renouvellement de la tentation du spectaculaire, pointant son nez dans la précédente : faire quelque chose d’extraordinaire pour émerveiller les foules ! En voilà une manière d’annoncer l’évangile, de montrer que le royaume est désormais là, proche à le toucher ! Mais il y a aussi, et c’est nouveau, la tentation de jouer de l’union au dieu pour éviter la souffrance et la mort. On a parfois fait remarquer que, du haut du pinacle, on voit Gethsémani : c’est un peu l’autre côté, pour dire vrai, mais l’idée est là, et dit à sa manière la même chose.

« Jésus lui dit : « Il est encore écrit : tu n’éprouveras pas le seigneur ton dieu. » Voilà une épreuve qui semble surgir des Ecritures elles-mêmes : comment s’en défendre ? Toujours par les Ecritures, mais dans une sorte de hiérarchisation. La citation que Jésus choisit d’opposer au psaume, c’est encore dans le Deutéronome qu’il va la chercher (Dt.6,16), mais cette fois-ci elle se tient juste après le fameux « Shéma, Israël », les mots que tout Juif pieux se répète matin et soir, et « sans cesse« .

« Tenter dieu »: en hébreu, il s’agit du même mot, que l’on traduira pas « éprouver » ou « mettre à l’épreuve » quand le dieu en est le sujet et l’homme l’objet, et que l’on traduira « tenter » quand il s’agit de l’inverse. C’est vouloir faire avec le dieu, quand on n’est qu’un être humain, ce que le dieu fait avec l’homme, pour connaitre son cœur. C’est violer son mystère. Et cela, en le mettant en quelque sorte en situation d’avoir à agir, en le forçant à faire quelque chose. C’est une inversion totale ; ici : il est écrit que tu me feras porter par les mains des anges, donc si je me jette en bas, il faudra bien que tu interviennes !

Mais justement, Jésus en revient à une proscription totale de cette attitude qui inverse totalement les choses : en se référant à ce passage du Deutéronome, qui est évoqué tous les jours, et même à chaque instant, par la rumination intérieure du « Shéma Israël », il s’interdit absolument toute démarche en ce sens, et garde l’union avec le dieu, en respectant la place de chacun. Donc, pour rester dans la dynamique d’union avec le dieu, d’abord attendre avec confiance ce qu’il donne au bon moment, ensuite conserver avec humilité le caractère asymétrique de la relation, même comme un fils ouvertement déclaré.

« De nouveau celui qui divise le prend à ses côtés sur une montagne particulièrement élevée et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire et lui dit : « Je te donnerai tout cela, si tombant tu te prosternes [devant moi]. » Mais il reste encore une étape, et là encore la pensée se déplace, ou du moins le regard : voici qu’il embrasse « tous les royaumes du monde » Sans aucun doute, c’est le regard que le dieu lui-même peut porter sur l’univers, le saisissant d’un seul coup d’oeil.

Cette fois, descendant encore plus profond, l’épreuve assume l’humilité elle-même, dont il vient d’être question : ce monde entier, il ne s’agit pas de se le donner à soi-même, il s’agit bien de le recevoir : « Tout cela, je te le donnerai« . Mais il y a une condition à cela : se prosterner devant celui qui donne. Quoi de plus juste ? La prosternation, c’est le geste que les mages sont venus faire de si loin devant l’enfant dont ils ont vu l’étoile se lever à l’Orient, et qu’ils avouent à Hérode -qui ne s’en émeut pas pour cela, mais pour l’usurpation qu’il y voit-.

Alors, si tout cela est si juste, comment Jésus voit-il qu’il s’agit encore d’une épreuve ? Qu’y perçoit-il qui puisse le séparer, le diviser d’avec le dieu ?

« Alors Jésus lui dit : « Va-t’en, ennemi, il est en effet écrit : tu te prosterneras devant le seigneur ton dieu et lui seul tu adoreras. » La réponse de Jésus est cinglante et définitive ! « Va-t’en !« , et même il démasque cette pensée comme « ennemie » (en grec, c’est le mot [satan], comme dans « Le Seigneur suscita un [satan] à Salomon : Hadad l’Édomite, qui était de la descendance royale d’Édom. » 1R.11,14 ou « Dieu suscita un autre [satan] à Salomon : Rezone, fils d’Éliada. Il s’était enfui de chez son maître Hadadèzer, roi de Soba  » 1R.11,23). Autrement dit, sous cette apparence anodine et même conforme, il y a la plus grande et la plus ouverte déclaration de guerre : et comment la débusquer ?

Car en citant cette fois-ci le « Shéma Israël » lui-même, « tu te prosterneras devant le seigneur ton dieu et c’est lui-seul que tu adoreras« , Jésus parle bien de prosternation, mais il conteste que celle-ci soit bien dirigée. Serait-ce donc qu’il y a cette fois erreur sur la personne ? Peut-être cela tient-il à la manière dont l’épreuve est formulée : « tout cela je te le donnerai, si… » Jésus démasque peut-être bien l’imposture à cette manière de conditionner les choses : adore-moi, et alors je te donne tout cela. Mais le dieu de Jésus ne fait jamais ainsi, et l’amour qu’il lui a déclaré, il l’a déclaré sans condition. Il a admiré et s’est trouvé en parfait accord avec le choix de Jésus de recevoir un baptême indu, mais à son tour il a fait une déclaration inattendue. Il est le dieu de la gratuité, et cela est absolument incompatible avec la formulation dans laquelle l’épreuve se trouve présentée.

Ce qui fait apparaître la condition la plus fondamentale de toutes pour rester uni au idée de Jésus : le connaître comme le dieu de la gratuité, et se situer avec lui en gratuité. Et l’on devine ici que ces « tentations », comme on les appelle souvent, ne sont pas un épisode dépassé, qui s’est joué une fois pour toutes : il s’agit bien d’un épisode d’ouverture, qui va se rejouer sans cesse. Il s’agit pour Matthieu de dévoiler d’emblée, face au Baptiste, le dynamisme d’union qui porte Jésus, mais aussi les dynamismes de division qu’il va combattre sans cesse dans son ministère et sa vie.

« Alors celui qui divise le laisse aller, et voici que des anges s’approchèrent et le servirent. » Comme Jean l’a « laissé « , ainsi aussi la dynamique de division le « laisse« . Au désert, il a conquis sa liberté, en se laissant à la providence de celui qui l’aime, en choisissant de conserver l’asymétrie de la relation, et en fondant tout dans la gratuité de celui qui l’aime. Et comme une confirmation, voici que des anges s’approchent et « le servent » : peut-être à manger ?

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