Jésus parcourait toute la Galilée ; il enseignait dans leurs synagogues, proclamait l’Évangile du Royaume, guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple. Sa renommée se répandit dans toute la Syrie. On lui amena tous ceux qui souffraient, atteints de maladies et de tourments de toutes sortes : possédés, épileptiques, paralysés. Et il les guérit. De grandes foules le suivirent, venues de la Galilée, de la Décapole, de Jérusalem, de la Judée, et de l’autre côté du Jourdain.
« Et il emmenait en tournée [ce groupe] dans la totalité de la Galilée, enseignant dans leurs synagogues et proclamant l’évangile du royaume et soignant toute maladie et toute faiblesse dans le peuple. » Jésus est maintenant entouré de deux fratries qu’il s’est choisi, alors qu’il allait et venait, probablement en discutant, sur le front de mer. Et apparemment, cela change quelque chose : voilà qu’il conduit ce groupe, ce que suppose nécessairement le verbe employé par Matthieu, [périagoo], littéralement conduire autour. Mais il le conduit non plus seulement à Capharnaüm, mais bien dans la totalité de la Galilée, ce qui est d’une tout autre ampleur.
Il s’agit maintenant d’une tournée, ce qui tranche avec la pratique du Baptiste : celui-ci s’était posé au Jourdain, où il baptisait. Jésus ne reprend pas cette pratique, en revanche il va au-devant des gens. Il va les chercher où ils sont. Là où le Baptiste provoquait à un déplacement, à un acte qui montrait déjà une mise en mouvement, Jésus prévient le moindre mouvement, ou plutôt il vient provoquer le mouvement.
Matthieu nous dit qu’il enseigne dans leurs synagogues , d’un enseignement qui est déjà appuyé sur un exemple, celui du groupe qu’il a formé et qu’il entraîne, avec les significations que nous avons déjà vues. Les synagogues sont des lieux de rassemblement (c’est le sens même de leur nom) qui datent du retour d’exil : c’est le mouvement des pharisiens qui a poussé à ces regroupements fréquents et locaux, la possibilité de se rendre au temple reconstruit étant plutôt exceptionnelle. Ce sont des lieux pour écouter et proclamer la parole, l’étudier, la prier ; tout ce qui est lié aux sacrifices dans le culte reste en revanche attaché au temple de Jérusalem. Si donc Jésus enseigne dans les synagogues, c’est qu’il parle en s’appuyant sur les livres saints, en les expliquant.
Mais il ne fait pas que cela, Matthieu nous dit aussi qu’il « proclame l’évangile du Royaume« , et cela, pas forcément à la synagogue : je ne veux pas dire qu’il n’y a aucun lien avec la proclamation du royaume dans son enseignement fondé sur les Ecritures, bien au contraire, mais la manière dont Matthieu s’exprime laisse à penser que tout n’est pas contenu là, et que cette proclamation continue au-delà de la synagogue et du rassemblement qui s’y fait. Le royaume, ou le règne, ou la royauté, ce sont ceux dont Jean proclamait aussi qu’il était maintenant advenu : l’accomplissement de l’espérance messianique du peuple.
Et cette proclamation s’accompagne d’un troisième geste de Jésus, celui de soigner : le soin, c’est la sollicitude envers quelqu’un, pour que cette personne soit rendue à elle-même, en pleine possession d’elle-même. Jésus s’attaque ainsi à toute maladie et toute faiblesse dans le peuple : il veut un peuple qui soit vigoureux, en bonne santé, dans tout son dynamisme. Mais cela se fait par le soin, c’est-à-dire par une attention personnelle portée à chacun, non par un effet de groupe, global, de masse.
Il y a ici une sorte d’école : pour la proclamation de l’évangile, il faut le support d’un groupe marqué par une fraternité ouverte sur tous et capable de s’intéresser avec efficacité aux personnes qui sont dans sa proximité, capable aussi de renoncer à certaines facilités ou certaines relations pour porter son attention sur cette proclamation (je reprends ici des éléments du passage précédent). Et cette proclamation se fait par une référence et un approfondissement expliqué des Ecritures, mais aussi par un soin porté à tous ceux qui en ont besoin, que ce soit dans les rassemblements ou hors de ceux-ci. Et alors, Jésus agit.
« Et sa renommée se répandit dans la totalité de la Syrie ; … » Voilà l’effet étonnant des éléments qui précèdent : la renommée de Jésus se répand en-dehors des frontières : c’est la Syrie voisine qui en est touchée ! Rappelons que la Via Maris qui passe à Capharnaüm mène précisément à Damas, capitale de la Syrie. Mais Matthieu insiste : ce n’est pas seulement à Damas, ou sur la route de Damas, que sa renommée se répand, mais bien dans « la totalité de la Syrie« , alors même qu’il emmenait son groupe dans « la totalité de la Galilée« .
Il y a là sans doute une réflexion de Matthieu : quand on proclame l’évangile, on fait bien de se concentrer sur la proximité. Mais ce n’est pas forcément elle qui est la première « conquise », ou du moins secouée, par cette proclamation. Et Jésus lui-même en fait l’expérience, à l’aube même de son ministère. Par ailleurs, ce sont parfois les personnes apparemment les plus lointaines qui sont les premières touchées, et les plus proches sont parfois celles qui montrent le plus de résistance. Matthieu, qui nous a déjà fait arriver des « Mages venus d’Orient« , un Orient lointain et non-Juif, bien plus pressés de rencontrer Jésus et se prosterner devant lui que ceux de Jérusalem auprès desquels ils vont se renseigner, continue de nous montrer un phénomène semblable.

« … et on lui apportait tous ceux qui avaient du mal, aux maladies et souffrances variées : repliés sur soi et endémonisés et les enlunés [épileptiques ?] et les paralytiques, et il prenait soin d’eux. » Ce qui touche le plus les foules, ce à quoi elles réagissent immédiatement, c’est l’attention de Jésus aux personnes souffrantes. Pourtant, Matthieu ne dit pas qu’il les guérit (le verbe [iaomaï] en grec), mais bien qu’il prend soin d’eux (le verbe [thérapéouoo]). Et pour le disciple, soit dit en passant, c’est bien plus à portée à imiter !! .
C’est peut-être aussi pour cela que Jésus ne montre aucune « spécialisation » : ce n’est pas comme tel saint à qui l’on a recours pour les maladies de la tête, ou tel autre pour les maladies du pied, non. Il prend soin de tous, et tous ont d’abord envie, et leur entourage avec eux, qu’on s’occupe d’eux, qu’on leur montre de l’attention. Car cette attention, outre qu’elle redit à chacun qu’elle ou il compte, qu’elle ou il a de la valeur et de la dignité, même diminué, cette attention remet chacun dans la circulation des relations, redonne une place sociale, et par cela refait de chacun un être humain à part entière.
Il faut noter aussi que Jésus ne cherche pas à faire du chiffre : il ne s’occupe pas de la foule au détriment de l’individu, bien au contraire. C’est là une prise de position qui est capitale, mais à laquelle il sera bien difficile dans la suite de rester fidèle : dans la situation actuelle, combien il est plus commun de prétendre « se défendre du scandale » en étouffant certaines affaires, plutôt que de prendre soin des personnes, quel qu’en soit le prix ou les conséquences ? Ce choix de faire primer l’individu sur le groupe est fondamental, et il appartient à la « logique du soin ».
Qui plus est, ces malades et ses souffrants, on les lui amène : cela aussi recrée du lien, remet ensemble. Avant même d’avoir trouvé Jésus, avant même d’avoir été l’objet de son attention immédiate, la souffrante ou le souffrant redeviennent l’objet d’une attention d’autres : peut-être ceux-ci avaient-ils besoin d’être portés par une espérance pour se remettre au service de l’une ou l’autre personne souffrante ? En tous cas, c’est une sorte d’immense ébanlement social de compassion qui se met en œuvre.
Matthieu fait une sorte de liste, sans doute pas exhaustive, des personnes qu’on amène à Jésus. Les premiers nommés sont, littéralement, « ceux qui sont repliés sur eux-mêmes » : le participe [sunokhooka] signifie être ramassé sur soi-même, s’affaisser, s’enfoncer. On comprend pourquoi ils sont nommés en tête, car cela décrit peut-être l’effet le plus général de toute souffrance.
Viennent ensuite les « endémonisés« , ou « sous l’influence d’un [daïmoon]« . Ce dernier mot est encore différent de tous ceux par lesquels Matthieu a personnifié à quoi Jésus s’est confronté au désert. Le mot désigne d’abord une puissance supra-humaine, bénéfique ou non ; mais il peut aussi s’étendre au destin, à la fortune, ou au génie. Dans tous les cas, il s’agit de personnes qui souffrent d’être sous influence, et aujourd’hui, nous ne pouvons pas ne pas penser aux victimes de manipulateurs de toutes sortes. Pas besoin d’aller chercher des « diables ».
Matthieu nomme encore les « enlunés« , ou « sous l’influence de la lune« . Les anglais (lunatics) penseraient tout de suite aux gens réputés fous ! Certains traduisent par « épileptiques », mais il y a un mot grec spécifique pour cela, et aussi une expression, « mal sacré », propre. Peut-être peut-on rapprocher cela de ceux qui sont sous « sidération« , puisque ce mot vient non seulement de la lune mais des astres (l’adjectif sidéral). C’est une souffrance aussi, que d’être si frappé par ce qui arrive qu’on reste sans force, sans capacité de réaction.
Viennent enfin les « paralysés« , littéralement « ceux qui ont un côté, un membre, défait » ou « délié« . Cette fois-ci , c’est le corps qui est en souffrance. Et faire cette remarque, c’est tout de même remarquer par un effet de retour que les trois catégories précédentes concernent plutôt des souffrances de l’âme, de l’esprit, des mal-êtres ou des mal-de-vivre. Tous ceux-là, Jésus « prend soin d’eux« .
« Et des foules nombreuses le suivaient depuis la Galilée et de la Décapole et de Jérusalem et de la Judée et d’au-delà du Jourdain. » La phrase conclusive de Matthieu mêle la nouvelle réalité de Jésus à celle de Jean-Baptiste. Il y a la Galilée et la Décapole où Jésus et les siens tournent et où leur réputation se répand. Et il y a les trois régions, mot pour mot et dans l’ordre, où la parole du Baptiste trouvait écho. C’est tout cela qui est unifié dans le ministère commençant de Jésus.