Voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait :
« Or en voyant les foules, il monta dans la montagne, et après s’être assis, ses disciples s’approchèrent de lui ;… » Nous avons ici deux petits versets charnières. On passe d’une description de l’action de Jésus à un énoncé de ce qu’il dit. Dire cela pourrait donner l’impression que ces versets sont de peu d’importance, qu’ils ne servent que pour passer d’une chose à une autre. Au contraire, il me semble qu’ils sont révélateurs.
D’abord, c’est en « voyant le foules » que quelque chose change : contrairement au Baptiste, à qui Matthieu le réfère depuis le début soit expressément soit par des rapprochements d’expression, Jésus va au-devant des gens, il va les trouver en quelque sorte « chez eux ». Le fait que, comme pour le Baptiste (et la comparaison est volontaire, on l’a vu dans le dernier verset du passage précédent), des foules se rassemblent, peut être une vraie surprise. Le pluriel, « les foules » souligne l’affluence. Ce n’est peut-être pas ce que Jésus a voulu, en tous cas manifestement pas ce qu’il a recherché. Il se trouve au moins surpris.
Sa réaction devant les foules est de monter « dans la montagne » : où se trouve-t-il ? On n’en sait rien. Les guides ont bien nommé « Mont des Béatitudes » une hauteur au bord du lac de Tibériade, mais Matthieu nous a dit que Jésus et ses quatre disciples « parcouraient la totalité de la Galilée« . Il nous a dit aussi que c’est aussi de Syrie (pas seulement) que se faisait l’afflux de souffrants. Par conséquent, impossible de dire où cela se passe. Mais peut-être que cela est tout-à-fait étranger à l’intention de l’écrivain, qu’il ne veut pas nous dire où, mais bien quoi : ce qui compte c’est « monter dans la montagne« .
« Monter dans la montagne« , c’est peut-être une façon d’échapper aux foules, mais Matthieu ne semble pas le laisser penser ici. A vrai dire, la conjonction de foules et d’une personne qui « monte dans la montagne » fait plutôt penser à … Moïse au Sinaï. Il y a en effet de nombreux va-et-vient dans le texte de l’Exode (les chapitres 19 à 24, en particulier), et c’est une sorte de nouvelle loi, d’ « octologue », que Jésus va énoncer sous peu.
Du reste, la mention immédiatement suivante « il s’assit » confirme ce rapprochement, dans la mesure où siéger, c’est présider. Il s’agit d’une sorte d’intronisation, et le rapprochement avec l’Exode fait voir aussi toute la différence. Car Moïse se situe comme un médiateur : il est appelé sur la montagne, et il y monte d’abord avec quelques autres, mais bientôt seul pour ce qui est de la dernière ascension. Néanmoins, il y va au nom du peuple, qui le délègue avec crainte, et il revient pour énoncer à celui-ci les paroles que le dieu lui a dites, et ce va-et-vient physique, géographique, illustre sa situation d’intermédiaire. Mais là, Jésus s’assoit, c’est-à-dire qu’il a l’autorité pour énoncer lui-même les paroles qui vont désormais guider tout ce peuple. Il y a en lui quelque chose de plus qu’en Moïse même !
Or, c’est même toute la situation qui devient différente : nul n’osait ne serait-ce qu’approcher la montagne, au-dessus de laquelle le dieu se tenait. Mais ici, « ses disciples s’approchèrent » : il y a en lui une nouvelle accessibilité. Les quatre qu’il a appelés et qui font groupe avec lui dans cette première pérégrination, vont être les auditeurs privilégiés, mais peut-être pas exclusifs, de ce qui a être dit. Et voilà qui fait un écho direct à ce qui a précédé, à ce soin apporté à chacun dans sa souffrance, à ce temps passé autant qu’il fallait avec chaque membre de cette foule qui pourrait devenir un nouveau peuple.
Je ne peux m’empêcher d’ajouter un mot sur la situation, tant elle est incongrue pour les illustrateurs : on a un Jésus assis, et des disciples, au moins quatre mais peut-être plus, dont rien ne dit qu’ils sont assis, mais plutôt debout pour accueillir avec respect une parole importante. Trouver une telle illustration est quasi-impossible ! Si Jésus est assis, on lui met presque toujours des foules (!) assises elles aussi : et même le plus souvent, Jésus est debout et tout le monde assis !! C’est dire si l’on est ici face à quelque chose d’exceptionnel… et de contre-intuitif pour nos mentalités.

« … et ouvrant la bouche il les enseignait en disant : … » Et voilà que de nouvelles paroles vont être prononcées, avec toute la solennité de ce qui institue du neuf. Il s’agit du contenu de l’enseignement, puisque c’est bien le verbe « enseigner » qui est ici employé par Matthieu. Or ce verbe a été déjà employé pour décrire ce que faisait Jésus « dans la totalité de la Galilée« , mais nous n’en avions eu aucun extrait. Tout se passe donc comme si, dans ces versets charnières, Matthieu voulait d’une part nous préparer à entendre ce qu’était cet enseignement de Jésus, mais aussi donner à cet enseignement le statut qui lui revient, à savoir une parole solennelle de portée au moins égale à celle donnée par Moïse sur le Sinaï et qui avait constitué ces auditeurs en peuple.