Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien : on le jette dehors et il est piétiné par les gens.
« Vous êtes, vous, le sel de la terre :… » Voilà une affirmation que Jésus adresse aux disciples, directement : c’est d’eux qu’il est question, alors que dans les béatitudes qui précèdent, le propos qu’ils entendent concerne toute l’humanité dans son ensemble. Mais que peut bien vouloir dire cette métaphore : « sel de la terre » ?
Quand une terre est salée, volontairement, c’est généralement pour qu’il n’y repousse rien : ainsi les Romains répandirent-ils du sel sur Carthage détruite, pour qu’elle ne puisse renaître. Pratique qui est aussi connue dans les Ecritures : « Tout ce jour-là, Abimélek donna l’assaut à la ville, il s’en empara et tua tous ses habitants. Puis il la détruisit et y sema du sel. » (Jg.9,45). Mais ce n’est sans doute pas le sens que Jésus veut donner ici à ses disciples, on le devine aisément !
Plus frappante dans les Ecritures est la mention du sel au moment des sacrifices rituels : « Sur tout présent réservé qui consiste en offrande de céréales, tu mettras du sel ; tu ne laisseras pas ton offrande manquer du sel de l’alliance avec ton Dieu ; avec tout ce que tu réserveras, tu apporteras du sel. » (Lv.2,13). Cette pratique se perpétue, puisque le sel est mentionné comme essentiel aux sacrifices, quand il est question du retour d’exil et de la restauration des pratiques du peuple d’Israël : « Ce qui est nécessaire pour les holocaustes du Dieu du ciel : les jeunes taureaux, les béliers, les agneaux, le blé, le sel, le vin et l’huile, que cela leur soit donné sans aucune négligence, jour après jour, selon les indications des prêtres de Jérusalem. » (Esd.6,9). Le sel est un agent conservateur contre la corruption, donc en faveur du maintien efficace d’un aliment offert en état d’être consommé. Ce n’est pas que le dieu consomme ce qu’on lui offre, bien des textes rendent impossible une telle pensée (attribuée au contraire aux autres dieux d’autres nations -sans doute à tort d’ailleurs). Mais l’usage rituel du sel a sans doute pour fonction de rappeler au cœur du fidèle israélite que les sacrifices ne sont pas une simple formalité à laquelle tout homme, pur ou impur, pouvait prendre part. Le dieu, qui sonde le cœur, veut la vérité dans l’homme intérieur (Ps. 51 : 6). Il demande la droiture, la pureté des intentions et des affections chez tous ceux qui s’approchent de lui en vertu de cette alliance, laquelle du côté de Dieu, ne peut jamais faire défaut.
Si l’on part de cette référence dans les Ecritures (et Matthieu nous a désormais habitué à cette référence qu’il fait à la moindre occasion), cette comparaison assignerait aux disciples un rôle analogue, après l’énoncé des béatitudes : s’il est donné à tous les hommes d’avoir en toute situation un chemin vers le bonheur et de réaliser quelque chose de la pleine humanité, alors les disciples seraient le stimulant de ce chemin à faire, ceux qui ont pour fonction de maintenir dans l’humanité la pureté de visée, de rappeler à tous ce qui est la visée de tous et que nous venons de rappeler.
Cela rejoint aussi la fonction la plus commune et la plus « naturelle » du sel, celle de l’assaisonnement : « Un mets fade se mange-t-il sans sel, le blanc de l’œuf a-t-il quelque saveur ? » (Jb.6,6). Le sel a en effet la faculté de révéler la saveur de ce à quoi il est uni. Il n’en faut pas trop, le goût du sel lui-même rend la chose immangeable ! Mais en petite quantité, il fait ressortir la saveur. Ainsi les disciples seraient-ils forcément minoritaires parmi les humains, mais leur fonction serait de révéler chez tous les humains leur qualité humaine, dans cette fameuse recherche de bonheur et dans ces qualités particulières, énoncées dans les béatitudes. tout cela se rejoint.

« …or si le sel devient émoussé, en quoi sera-t-il salé ? » Après l’affirmation, la question. On la traduit souvent « si le sel devient fade…« , ce qui donne certes le sens, mais le verbe employé (devenir émoussé) a quelque chose de plus expressif : il n’y a plus la qualité qui tranche, qui pénètre. De même qu’un couteau émoussé ne parvient plus à entamer ce que l’on veut couper, le sel ici ne parvient plus à agir sur ce à quoi on l’unit. Sa vertu propre ne pénètre plus : partant, la saveur de l’autre chose n’est plus révélée. Est-ce parce que ce sel s’est éventé ? Est-ce pour une autre raison ? On n’en sait rien, mais le résultat est là.
Mais si l’on en vient à ce point, il n’y a plus grand chose à attendre de ce condiment : on ne sale pas du sel ! S’il a perdu son pouvoir de pénétrer, quelle qu’en soit la raison encore une fois, elle ne peut lui être restituée. Et il en va de même du disciple : s’il perd sa faculté d’union, sa capacité de relations, sa faculté de se faire proche, de se mêler à la vie des gens, il n’est plus apte à faire ressortir leur humanité. Cela est parfaitement cohérent avec ce que nous avons vu déclencher chez Jésus l’appel des premiers disciples, notamment de Pierre et André : ce regard circulaire jeté sur sa proximité qui lui fait discerner avec un œil sûr où lancer son épervier, et voilà le « pêcheur d’hommes ». La première qualité du disciple, chronologiquement parlant si j’ose dire, est décidément la faculté d’union. Parce que c’est bien grâce à celle-ci que le disciple pourra ouvrir ceux qui l’entourent à l’espérance des béatitudes, les aider à s’affiner en humanité.
Combien font fausse route ces gens qui se prétendent « disciples de Jésus », mais ne cessent de se couper du monde et des autres, de se situer en rejet, de juger et condamner ! C’est faux dès le début…
« Il n’a dès lors de force en rien sinon à être jeté dehors pour être piétiné par les gens. » Et voilà qui est en quelque sorte confirmé par la conclusion : aucune « énergie » dans ce disciple, aucun principe agissant. A quoi bon dès lors ? « être jeté dehors pour être piétiné par les gens« , n’est-ce pas la description de la considération apportée par « les gens » à ces « pseudo-disciples » qui ne leur apportent rien, pire : qui les tiennent à part et se tiennent à part ?
Il est fréquent aujourd’hui que des disciples du Christ se rendent compte qu’ils suscitent plutôt le mépris ou la méfiance, parfois la dérision : il ne s’agit pas d’abord de « persécution », hélas (oserais-je dire !), mais plutôt du juste retour, déjà annoncé ici-même dans l’évangile de Mathieu, de leur non-proximité avec le monde d’aujourd’hui, qui les rend inopérants comme disciples.
En réalité, Matthieu manifeste d’emblée que les disciples ne sont pas disciples pour eux-mêmes : ils ont un rôle à jouer, ils sont là pour que l’humanité accède à l’espérance des béatitudes, s’y reconnaisse dans au moins l’une ou l’autre des « portes » que celles-ci constituent, et en fasse un chemin d’humanité véritable. Ce sont de tels disciples que nous attendons tous !