Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! C’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.
Heureux les pauvres dans l’esprit en ce qu’à eux est le royaume des cieux. Heureux ceux qui pleurent en ce qu’ils seront consolés. Heureux les doux en ce qu’ils auront comme lot la terre. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice en ce qu’ils seront rassasiés. Heureux ceux qui ont pitié en ce qu’on aura pitié d’eux. Heureux les purs par le cœur en ce qu’ils verront le dieu. Heureux les faiseurs de paix en ce qu’ils seront nommés fils du dieu. Heureux ceux qui sont poursuivis à cause de la justice en ce qu’à eux est le royaume des cieux. Heureux êtes-vous lorsqu’ils vous insultent et vous poursuivent et disent tout mal à votre sujet à cause de moi. Soyez joyeux et exultez en ce que votre salaire sera grand dans les cieux : ainsi en effet ont-ils poursuivi les prophètes vos prédécesseurs.

On a coutume d’appeler le texte que nous venons de lire « les béatitudes ». C’est un texte extrêmement célèbre, et qui pour cela même est souvent repris à part, hors de son contexte. Or le choix fait ici de lire l’évangile de Matthieu comme une suite, comme si on le découvrait pour la première fois comme lecteur, en se laissant mener par Matthieu où il le veut, ce choix nous impose au contraire de lire ce passage dans son contexte.
Pour cela, je voudrais prendre un peu de recul et le considérer dans son ensemble, là où jusqu’à présent nous avons été conduits : pour cette raison, je ne vais pas détailler les mots comme je le fais souvent, et je renvoie pour cela à un autre commentaire déjà publié, « Il est où le bonheur, il est où ?«
La première remarque que nous faisons, c’est la récurrence constante du mot [makarioï], « heureux » (au pluriel). Une telle formulation n’est pas une invention, elle se trouve déjà dans les écritures. L’adjectif « heureux » est déjà très présent dans le Livre du Deutéronome, il est souvent associé à la récompense de celui qui observe les commandements. Et puis c’est la Reine de Saba qui, la première, déclare à Salomon qu’elle visite : « Heureux tes gens, heureux tes serviteurs que voici, eux qui se tiennent continuellement devant toi et qui entendent ta sagesse ! » (1R.10,8) : c’est la formule d’une étrangère, qui associe le fait d’être « heureux » à l’écoute de la sagesse.
Et de fait, c’est dans la littérature de sagesse que l’on trouve le plus souvent de telles formules, à commencer par le tout premier verset du tout premier psaume : » Heureux est l’homme qui n’entre pas au conseil des méchants, qui ne suit pas le chemin des pécheurs, ne siège pas avec ceux qui ricanent, » (Ps.1,1), ou encore » Heureux l’homme dont la faute est enlevée, et le péché remis ! Heureux l’homme dont le Seigneur ne retient pas l’offense, dont l’esprit est sans fraude ! » (Ps.31,1-2). C’est encore le cas parmi les écrits de sagesse les plus récents : « Heureux l’homme qui n’a pas failli en paroles et n’est pas tourmenté du regret de ses fautes. Heureux celui que sa conscience ne condamne pas et qui n’a pas perdu l’espoir » (Si,14, 1-2). Il s’agit en général de textes qui sont surtout issus de l’expérience humaine, et qui ont dans un second temps pris place parmi les textes fondateurs, comme exprimant eux aussi la parole du dieu. Cette recherche du bonheur, fondamentalement humaine, se teinte donc de l’expérience de foi, et apprécie la vie selon d’autres critères. Dans le livre de Tobie, on trouve la proclamation « heureux ! » dans un contexte paradoxal : « Heureux tous ceux qui s’affligeront sur toi à cause de toutes tes épreuves : en toi ils se réjouiront, ils prendront part à ta joie pour toujours. Mon âme, bénis le Seigneur, le Grand Roi » (Tb.13,16). La vie est prise non dans son instantanéité, mais dans sa durée, c’est là qu’elle peut être appréciée, prisée, évaluée.
Ainsi donc, on peut dire que ces premières paroles de Jésus à ses disciples énoncent des réalités d’expérience, qui appartiennent à l’expérience humaine : un expérience faite, pour certains, ou une expérience à faire, pour d’autres. Elles invitent à situer notre vie dans sa durée entière (et même dans sa portée au-delà de cette vie, peut-être), pour se positionner dans les circonstances ponctuelles énoncées. Pour le dire autrement, elles s’appuient sur notre générale et légitime recherche du bonheur, pris au sens d’une vie « bonne » source de joie, pour ouvrir cette route dans certaines circonstances inévidentes à cet égard. Et cela, en proposant des rapprochement parfois proches du paradoxe. Le programme proposé par Jésus à ses disciples, c’est d’être heureux, en s’entendant sur ce que cela veut dire.
Mais il nous faut ici remarquer une autre chose : c’est la récurrence tout aussi fréquente du mot [oti], souvent traduit par « parce que« . A vrai dire, le mot signifie d’abord « en ce que » ou « en tant que » (il peut aussi vouloir dire « parce que, mais dans un second temps seulement). Ce n’est qu’une nuance, bien sûr, mais il me semble qu’elle mérite d’être relevée. Si on lit, par exemple, « Heureux les pauvres dans l’esprit en ce qu‘à eux est le royaume des cieux » , il me semble que la dernière partie de la phrase vient plutôt comme une précision partielle : il n’y a pas « que du bonheur » (comme on dit aujourd’hui !) à être pauvre en esprit, il y a néanmoins là un réel chemin vers le bonheur dans la mesure où cet état rend possesseur ou destinataire du « royaume des cieux« . Cette nuance fait moins saisir une pure conséquence, éventuellement différée dans le temps, qu’un contenu, a priori imperceptible et pourtant dès à présent réel, de la situation évoquée. Et aussi, ce qui n’est pas de petite importance, il me semble que cette nuance de traduction renonce à faire l’impasse sur ce qu’il peut y avoir de difficile dans la situation vécue : ce n’est pas de l’angélisme, c’est tracer un chemin. Ainsi, les béatitudes nous invitent à affronter la vie comme elle vient, mais possesseurs d’un secret : il y a toujours un chemin vers le bonheur, quelles que soient les circonstances. Non, tout n’est pas rose, et il faut parfois faire face à des difficultés ou des souffrances cruelles ; mais non plus, il n’y a jamais de raison de désespérer, et « même le plus noir nuage a toujours sa frange d’or ».
Ces béatitudes sont-elles huit ? Sont-elles neuf ? Formellement, le mot « heureux » revient neuf fois. Mais il me semble que les deux dernières sont en fait la même, développée. Nous avons en effet : « Heureux ceux qui sont poursuivis à cause de la justice, en ce qu’à eux est le royaume des cieux. Heureux êtes-vous lorsqu’ils vous insultent et vous poursuivent et disent tout mal à votre sujet à cause de moi. Soyez joyeux et exultez, en ce que votre salaire sera grand dans les cieux : ainsi en effet ont-ils poursuivi les prophètes vos prédécesseurs. » Dans les deux cas, il est question d’être « poursuivis« , c’est-à-dire recherché, éventuellement proscrit, comme aujourd’hui un lanceur d’alerte. Et si la première de ces deux phrases est la plus générale, et peut s’appliquer à toutes sortes de situations, la deuxième en fait une application particulière à « vous« , c’est-à-dire à ceux qui ont la qualité de disciples : qui l’ont, ou qui la recherchent. C’est comme si les prophètes faisaient modèles pour les disciples poursuivis, et comme si à leur tour ces disciples faisaient modèle pour des situations bien plus larges, puisqu’il ne s’agit pas que de foi mais bien de justice. Il y a certes une justice, ou une justesse, dans la foi, mais la notion dans la vie humaine est bien plus large en réalité.
Cette justice, du reste, revient elle aussi deux fois dans ces « béatitudes » : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, en ce qu’ils seront rassasiés » et « Heureux ceux qui sont poursuivis à cause de la justice, en ce qu’à eux est le royaume des cieux« . La justice est une aspiration profonde du cœur humain, une réalité vitale. Elle est aussi nécessaire que le manger et le boire, et sans doute c’est précisément quand elle est perçue comme telle que s’ouvre le chemin du bonheur, comme une certitude qu’elle ne peut manquer. Désirer la justice à ce point, c’est déjà entrer dans ce qu’est la justice, c’est être soi-même juste. Et si cela provoque chez d’autres une réaction de rejet, de refus, au point d’engager des poursuites, c’est encore une confirmation d’être dans le juste. Attention, il ne s’agit pas de verser dans un délire de persécution : le désir, faim et soif, de justice est premier, autrement dit l’examen approfondi de ma « cause » avec un recul critique, pour constater qu’elle n’est peut-être pas aussi « juste » que j’imagine, et que ce que j’appelle « persécution » est peut-être une exigence légitime ?
Tout ce que nous venons de dire, et aussi la nature même de la littérature de sagesse, invite à voir aussi dans les béatitudes une sorte d’esquisse de ce qu’est l’humanité, de ce que c’est qu’être « humain ». Si on met ensemble les premiers termes de chaque béatitude, on a ainsi les conditions suivantes d’une humanité véritable : pauvre en esprit (c’est-à-dire jamais renfermée sur ce qu’elle considère un bien propre, mais ouverte autant pour donner que pour recevoir), pleurant (c’est-à-dire capable de larmes, qu’elles soient de joie ou de peine, capable de se laisser émouvoir), douce (c’est-à-dire jamais dans quelque violence que ce soit), ayant faim et soif de justice (c’est-à-dire tendant toujours vers l’établissement de la justice, en soi-même comme au bénéfice de tous), ayant pitié, pure par le cœur, établissant la paix, et éventuellement poursuivie à cause de la justice. Chacun pourra se mesurer à cette esquisse, mais on conviendra sans doute que c’est un beau modèle d’humanité. Faut-il réunir touts ces traits, je n’en sais rien : mais il semble qu’au moins l’un d’entre eux fasse entrer dans une dynamique qui établit en quelqu’un cette humanité véritable et désirable.
Il y a encore une autre récurrence, qui forme un cadre : c’est la mention du « Royaume des cieux« . Celui-ci est d’emblée l’objet de la prédication de Jésus, après celle de Jean-Baptiste. Les Cieux sont la manière dont Matthieu évite de nommer le dieu lui-même, comme on le cherche dans la tradition juive. Ce cadre fait ressortir que tous les seconds termes, sans doute, sont à comprendre comme relevant de l’invisible du dieu : non nécessairement comme « reportés à plus tard », « dans une autre vie », mais comme appartenant à ce que le dieu, lui, voit d’abord. Cette royauté (la faculté d’exercer le pouvoir), ce règne (l’exercice actuel de cette royauté) ou ce royaume (le domaine dans lequel s’étend le règne), on pourrait traduire par l’un des trois termes qui se confondent en grec, sont le « lieu » où s’épanouit et se manifeste le bonheur proclamé.
Au total, on peut dire que Jésus donne à ses disciples des clés pour rejoindre l’universalité des hommes, en se fondant sur leurs aspirations profondes et fondamentalement sur celle au bonheur, mais aussi en nommant des clés ouvrant à chacun une voie vers la réalisation et de son humanité et de son bonheur. C’est peut-être pour cela que ce texte a un retentissement tellement universel, et qu’il rejoint tant de personnes.