« Il est où, le bonheur, il est où ? » : dimanche 1er novembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Une fois n’est pas coutume, la Toussaint tombe un dimanche. Et c’est l’occasion d’entendre ce magnifique texte des Béatitudes, qui fait clairement partie de la grande littérature mondiale. Un texte qui touche les hommes, croyants ou non, à cause de son ampleur, de sa profondeur, de son universalité.

Matthieu a construit son évangile pour l’essentiel en alternant des regroupements de paroles, construites en grands discours, plutôt prescriptifs, de Jésus, et des regroupements d’actes  de Jésus (souvent eux-mêmes agrémentés de petits discours ou de dialogues). Cette construction met en valeur le lien entre les paroles et les actes de Jésus, montre une parole-qui-agit et une action-qui-parle. On retrouvera cette structure dans ce qui deviendra les « sacrements » : un geste accompagné d’une parole.

Le passage qui nous occupe fait partie d’un grand discours inaugural, appelé communément « Sermon sur la montagne », courant sur les chapitres 5 à 7. Suit un ensemble de gestes dans les chapitres 8 et 9 : purification d’un lépreux, guérison du garçon d’un centurion puis de la belle-mère de Pierre, apaisement d’une tempête en mer, expulsion d’une légion de démons, guérison d’un paralytique, appel de Matthieu, guérison d’une femme d’un flux de sang, résurrection de la fille d’un chef de synagogue, guérison de deux aveugles puis d’un muet. On voit que l’illustration par les actes du « Sermon sur la montagne » est marqué par une manifestation de puissance supérieure à tous les maux, mais aussi déjà à toutes les barrières. C’est dire s’il faut lire ce « Sermon sur la montagne » comme l’expression d’une parole souveraine et qui invite à dépasser les repères établis. Ce vaste ensemble est introduit par un sommaire, (Mt.4,23-25), qui, comme son nom l’indique, comprend déjà tous les thèmes principaux qui vont suivre, mais dont la fonction est aussi de montrer la constitution de l’auditoire.

Nos « Béatitudes » apparaissent comme l’inauguration solennelle du « Sermon sur la montagne ». Nous avons d’abord deux versets introductifs qui mettent le discours en situation : « Or voyant les foules, il (Jésus) monta dans la montagne, et lui siégeant, ses disciples s’approchèrent de lui; et ouvrant sa bouche, il les enseigna en disant… ». A cette introduction répondra point par point la conclusion : « Et il arriva qu’ayant porté à leur terme toutes ses paroles, les foules étaient émerveillées de son enseignement; en effet, il allait les enseignant comme ayant autorité et pas comme leurs scribes. Et descendant de la montagne, de grandes foules le suivaient. » Le lieu est particulièrement mis en valeur : la montagne, lieu de la rencontre avec Dieu, comme l’Horeb de Moïse et d’Elie. Mais le comportement de Jésus est différent, là où ces deux, reconnus comme les plus grands prophètes, s’approchaient avec crainte et tremblement, Jésus siège, « ex cathedra ». Ce sont les autres qui s’approchent. Sa parole, mise en scène avec solennité, est attestée par les auditeurs comme pleine d’autorité. Autrement dit, Jésus tient plutôt la place de celui qui énonce, qui donne naissance à une parole, que de celui qui la reçoit puis la transmet.

Fra Angelico, Le Sermon sur la Montagne, Fresque, Couvent Saint-Marc, Florence.

Les tout premiers mots seront donc essentiels, ils vont donner l’orientation générale de tout ce qui suivra, ils vont constituer l’empreinte de cette autorité nouvelle. C’est très volontaire de la part de Jésus, et cette volonté didactique se traduit par une forme particulièrement apte à frapper l’auditeur, à marquer sa mémoire : huit paroles (plus une neuvième plus actualisante) qui ont toutes la même construction : [makarioï hoï…, hoti aoutoï (ou aoutoon)…], « heureux ceux…, parce que ceux-là (ou de ceux-là)… ». Cette forme scandée constitue un chant, elle est aisée à mémoriser. L’auditeur gardera ces mots en tête durant tout le discours et interprètera celui-ci grâce à ces mots. Il gardera ces mots en tête après le discours, et en fera une règle de vie. Cette forme scandée rappelle moins les « dix paroles », ou « dix commandements », qui ne sont pas si réguliers, que le premier chapitre de la Genèse, « Dieu dit… et ce fut ainsi : … »; Un chant de Dieu a appelé à l’existence tous les êtres, un chant de Jésus appelle à une nouvelle manière d’être. 

[Makarios] signifie à la fois heureux et bienheureux : le grec emploie cet adjectif pour dire « mon très cher ! », [hoo makarié]. Le mot peut avoir aussi le sens de riche, d’opulent. Le mot reprend une forme bien présente dans les écrits de sagesse (psaumes, proverbes, etc.), et que l’on peut aussi traduire par bénis soient… Il y a là à la fois une déclaration de bonheur, déjà présent : « vous êtes déjà heureux quand… », une révélation de bonheur supérieur auquel s’ouvrir : « vous êtes en fait bienheureux quand… », « si vous saviez comme vous êtes riches quand… », et une déclaration d’amour : « vous m’êtes très chers quand… ». [hoti], le mot qui articule chaque affirmation, peut signifier : en tant que ou parce que. Dans les deux cas, il s’agit d’une explication, mais celle-ci peut être assez générale (parce que) ou dévoiler un contenu caché (en tant que). Dans tous les cas, il me semble que ces paroles inaugurales décisives de Jésus nous introduisent dans une nouvelle manière d’être, non pas tant en cherchant le bonheur (ça n’aurait rien de bien nouveau !!) qu’en dévoilant un bonheur, consistant autant dans la qualité d’une situation que dans le fait d’être chéri dans cette situation.

C’est ici peut-être la plus grande actualité pour nous de ces paroles : car notre actualité ne brille pas par le bonheur qu’elle construit ! Je suis quant à moi un français qui parle depuis la France, ce qui conditionne bien entendu mon point de vue. Mais ce que je vois, ce que je vis, c’est une ambiance délétère qui ne porte pas à l’espoir ! La progression très rapide dans la population d’un virus dont ont ne sait que peu de choses, alliée à un choix des autorités de continuer à diminuer dans les hôpitaux tant les lits que les personnels, conduit à un nouveau confinement des populations -c’est-à-dire à un assèchement drastique de toutes les relations et activités humaines qui font le sel de la vie- ; l’insécurité provoquée par plusieurs attentats, et les discours stigmatisants et diviseurs qui s’ensuivent, engendrent la méfiance des uns vis-à-vis des autres ; les inégalités ne cessent de croître et la pauvreté et la précarité de s’étendre… bref : on ne voit pas très bien comment on pourrait chercher le bonheur ! Mais si le propos est plutôt de le dévoiler, voilà qui peut nous faire dresser l’oreille.

Première situation : « Bienheureux les pauvres pour l’esprit… ». [ptookos], c’est littéralement qui se blottit, qui se cache; par suite, c’est pauvre, mendiant, dépourvu de. La mention de l’esprit est au datif : en grec, c’est le cas fondamental du complément d’attribution, désignant pour qui on fait une chose. Bienheureux seraient donc ceux qui préfèrent manquer de quelque chose plutôt que de manquer à l’esprit. Et pourquoi ? « …parce que de ceux-là est le royaume des cieux ». Le verbe ici (et au v.10 seulement) est au présent. Cette attitude est la porte du royaume, celui-ci est « d’eux » [aoutoon] autant que « des cieux » [toon ouranoon], les mots sont également et significativment au génitif. Si, entre être dépourvu et manquer à l’esprit, tu as choisi le deuxième terme, oui tu es heureux et chéri.

Deuxième situation (les 2° et 3° béatitudes sont interchangeables selon les manuscrits) : « Bienheureux les pleurant… » [penthéoo], c’est pleurer, déplorer, être dans le deuil; le [penthos], c’est la douleur, l’affliction, le deuil, le malheur, l’évènement douloureux. Bienheureux seraient donc ceux qui pleurent, ceux qui vivent un deuil, ceux qui vivent un évènement malheureux. Pourquoi ? « …parce que ceux-là seront consolés » Le verbe est ici [paraklèthèsontaï] (ou l’on reconnaît « paraclet »). [parakaléoo], c’est appeler auprès de soi : mander, appeler à son secours, invoquer, convier; mais c’est aussi exhorter : exciter à, consoler; c’est enfin provoquer, faire naître. Ce verbe est au futur, il est aussi, comme dans la plupart des cas ci-après, au passif. Et ce passif, assez classique dans ces cas-là, a de fortes chances d’être un « passif divin » : l’acteur non nommé, c’est Dieu lui-même. Ceux qui vivent un malheur à en pleurer, pas maintenant mais plus tard, Dieu les fera naître, il les consolera, mais peut-être même il les conviera, il les mandera : ce sont eux qui seront aptes à venir à lui.

Troisième situation : « Bienheureux les doux… » [praüs], c’est doux, bon, facile,, apprivoisé, indulgent. Il s’agit de se laisser faire, mais pas par faiblesse, plutôt par choix. Pourquoi heureux et chers ? « …parce que ceux-là recevront-en-héritage-une-part-de la terre ». Le verbe [klèronoméoo], c’est recevoir une part en héritage, hériter de quelque chose, mais aussi acquérir, obtenir, et même être institué héritier. Voire, laisser pour héritier. Le [kléros], sur lequel ce verbe est formé, c’est le lot issu d’un tirage au sort. Et la terre, [guè], c’est aussi bien la terre comme corps cosmique que par distinction d’avec la mer, ou d’avec l’air et le feu, ou d’avec les Enfers. C’est encore l’univers, mais aussi tel pays, telle contrée, et encore une « terre » à travailler. Le futur (passif) est étonnant ici : la terre paraît être un bien d’aujourd’hui ! Mais c’est peut-être la nuance de l’héritage qui gouverne le futur : il y faudra la mort de quelqu’un. L’apparente faiblesse, qui résulte pourtant d’une attitude choisie, celle de la douceur, de la mansuétude, est déjà bienheureuse parce qu’elle a une portée universelle, à travers une mort. Celle de qui ? Je pense qu’il s’agit de celle de Jésus… La même douceur que lui entraîne les mêmes conséquences que pour lui, mais aussi la même portée que l sienne.

Quatrième situation : « Bienheureux ceux-qui-ont-faim et ceux-qui-ont-soif de la justice… » [péïnaoo], c’est être affamé, être avide de, avoir le désir de, manquer de. [dipsaoo], c’est avoir soif, être altéré. Et l’objet de ce désir vital, plus fort ici que la simple nourriture et même que la boisson, c’est la [dikaïosunè], la justice, le sentiment de justice, la pratique de la justice. On ne dit pas qu’il faille pratiquer la justice, mais que sont bienheureux ceux qui la désirent, mais d’un désir qui prend aux tripes et à la gorge. Et pourquoi ? « …parce que ceux-là seront comblés ». Le verbe [Khortadzoo] signifie engraisser de fourrage, engraisser, bourrer quelqu’un de quelque chose, amener à satiété. Là encore, c’est Dieu qui fera cette action, et dans le futur. Bienheureux, parce que le désir est promesse. Bienheureux si c’est d’un autre qu’ils savent attendre d’être comblés, et plus tard.

Ce « plus tard » pourrait poser problème, comme dans plusieurs situations déjà évoquées ci-dessus. Ce n’est pas, je crois, qu’on repousse tout cela à « après la mort », ce qui serait une façon de justifier toutes les souffrances et toutes les scandaleuses inégalités d’aujourd’hui. Et ce serait contraire à la proclamation même du Royaume, qui est pour maintenant et pour ici. C’est plutôt me semble-t-il d’une part une invitation à la patience : cela ne peut pas advenir d’un coup de baguette magique, d’autre part une invitation à l’engagement : cela se fera aussi avec tes bras, mes bras, nos bras. C’est exactement comme la conquête de la Terre promise : à la fois une conquête et un don du dieu.

Cinquième situation : « Bienheureux les compatissants… » L’adjectif signifie compatissant ou miséricordieux. L’[éléèmosunè], c’est la pitié, la compassion, mais aussi le don charitable, l’aumône (le latin, et l’italien elemosina viennent de là, avec ce sens). On change ici de type de situation : dans les quatre précédentes, il a été question de situations de détresse, de manque. Ici, il s’agit plutôt d’une attitude déterminée. Pourquoi bienheureux ? « …parce que ceux-là susciteront la compassion ». C’est exactement le même mot employé (enfin : le verbe de la même famille), au futur cette fois, et au passif. Dans la compassion d’aujourd’hui à l’égard des autres, se cache la compassion ultérieure de Dieu à l’égard de nous : cela rappelle beaucoup le « pardonne-nous comme nous pardonnons » du Notre Père (un peu plus loin dans le même « Sermon sur la montagne » !!).

Sixième situation : « Bienheureux les purs au cœur… » [katharos], c’est sans tache, sans souillure, propre, c’est aussi pur de tout mélange, limpide, véritable et encore exempt d’infirmité, valide, et enfin nettoyé, débarrassé de tout obstacle. Il s’agit au fond d’être pleinement soi-même, simple. Le destinataire, comme plus haut l’esprit pour « pauvre », c’est cette fois le cœur, [kardia], autant l’organe physique que le siège supposé des facultés de l’âme, ou le centre profond des délibérations et des choix. Sont déjà heureux ceux dont la simplicité atteint jusqu’en leur profondeur. Pourquoi ? « … parce que ceux-là verront le dieu » Le verbe [oraoo] signifie voir, fixer les yeux sur, observer, regarder, chercher des yeux, comprendre. Le verbe est toujours au futur, mais cette fois-ci à la voix active. Ceux qui cherchent la clarté et la simplicité dans leur attitude, au point que celle-ci devient de plus en plus une attitude du cœur, l’attitude la plus profonde, ceux-là sont heureux parce que cette recherche atteindra jusqu’à Dieu lui-même.

Septième situation : « Bienheureux les faiseurs-de-paix… ». [Eïrènopoïos], c’est celui qui [poïéoo], qui fabrique, qui produit, qui crée, qui fait naître, qui compose, qui a l’art de, qui imagine, qui invente l’[éïrènè] c’est-à-dire la paix, ou encore le calme de l’âme ou de l’esprit. Il ne s’agit pas de parvenir à la paix, mais de mettre toutes les ressources de son savoir, de son savoir-faire, de son imaginaire, de son art pour la construire, de s’engager pleinement dans le processus qui vise à l’établir. Pourquoi bienheureux ? « …parce que ceux-là seront appelés fils de dieu. » Encore au futur, encore au passif : pas maintenant, mais plus tard, Dieu lui même appellera ceux-là ses fils. Appeler ([kaléoo]) au double sens de convoquer et de nommer. Et nommer n’est pas seulement « coller une étiquette », c’est à la fois intégrer dans son monde (on sait l’importance de donner un nom, ou un « petit nom » aux personnes qu’on aime) et manifester l’être profond, le secret d’une chose (en hébreu, le [débîr], le Saint des Saints du Temple, porte le même nom que la parole, [dabar] : c’est le même radical [dbr] avec une vocalisation variée : la parole dit le Saint des saints d’un personne ou d’une chose !). De ceux qui mettent toutes leurs ressources à travailler à la paix, Dieu révèlera le secret profond, à savoir qu’ils sont ses fils.

Huitième situation : « Bienheureux les mis-en-fuite par amour de la justice… » Le verbe [dioo] signifie se laisser poursuivre, fuir, s’effrayer, craindre. Ici, c’est une forme du parfait, moyen ou passif. La chose est entièrement réalisée, accomplie. C’est fait, les [dédioogménoï] ont été mis en fuite, sont désormais pourchassés. Ils sont [hénékén], c’est-à-dire en raison de, mais aussi en faveur de, par amour de, par rapport à la justice. Il y a ceux qui désirent la justice plus que de manger ou de boire. Il y a aussi, maintenant,  ceux  que l’amour de la justice a mis dans une situation impossible (genre lanceurs d’alerte !!). Pourquoi sont-ils déjà bienheureux ? « … parce que de ceux-là est le royaume des cieux. » C’est exactement la même phrase que pour la première situation ! Le verbe est cette fois encore au présent : dès maintenant, le royaume est autant de ceux-là que des cieux. Je me rends compte cette fois-ci que ce « de » dit à la fois une appartenance (c’est leur royaume) qu’une origine (le royaume vient de, ou par, ceux-là).

Il y a une dernière béatitude, plus longue, qui est sans doute une actualisation par Matthieu pour l’Eglise persécutée de son époque : « Bienheureux êtes-vous (c’est moins général et plus ad hominem) lorsqu’ils vous invectiveront et poursuivront et diront tout mal à votre sujet -faussement- en raison de moi. Soyez contents et réjouissez-vous, parce que votre récompense est abondante dans les cieux : c’est comme cela qu’ils ont poursuivi les prophète, ceux d’avant vous. » Une invitation à toutes les actualiser ?

Une remarque pour finir : il semble qu’entre l’explication et la situation, il n’y ait que rarement une continuité évidente. On est même plutôt dans l’inévidence. Là, il y a une recherche pour chacun !

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