Face au désir (Mt.5,27-30)

Vous avez appris qu’il a été dit : Tu ne commettras pas d’adultère. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi, car mieux vaut pour toi perdre un de tes membres que d’avoir ton corps tout entier jeté dans la géhenne. Et si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi, car mieux vaut pour toi perdre un de tes membres que d’avoir ton corps tout entier qui s’en aille dans la géhenne.

« Vous avez appris qu’il a été dit : « Tu ne commettras pas d’adultère. » Voici le deuxième exemple où nous sommes invités à déborder la justice des scribes et des Pharisiens, à déborder la stricte lettre pour entrer dans l’équité profonde qui va laisser advenir la pleine humanité en chacun. Et ce deuxième exemple, c’est le « commandement » suivant : après celui qui régule la colère, celui qui régule le désir.

Je ne suis pas sûr qu’il y ait la même unanimité théorique au sujet de ce commandement que pour le précédent : le peuple Juif était apparemment porteur d’une stabilité sociale, familiale tout du moins (mais c’est le noyau de base de la société), qui semblait une exception dans l’antiquité. Aujourd’hui encore, les approches de la sexualité font débat.

Ce qui en revanche ne fait pas débat, en matière de sexualité, c’est le consentement. Même si, du point de vue législatif, certains se font tirer l’oreille plutôt que de faire entrer le consentement comme catégorie juridique, il y a tout de même une certaine unanimité à admettre que c’est le consentement avant tout qui doit réguler la sexualité.

Maintenant, pour ce qui est de la vie conjugale, il paraît évident que si elle est fondée elle aussi sur le consentement de deux personnes, un usage de la sexualité extra-conjugal semble a priori entrer en conflit avec ce premier consentement. Pourquoi ? Parce qu’il vient affecter, voire contredire, un projet de fidélité et d’exclusivité. C’est que la sexualité engage une intimité, on pourrait dire que c’est le corps qui engage le cœur.

« Or moi je vous dis que toute [personne] qui garde les yeux sur une femme pour la désirer a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. » La recommandation plus extrême de Jésus, celle qui veut ouvrir à la pleine humanité, va dans ce sens : ce qu’il décrit, c’est la fermeté du désir, et d’un désir entretenu. Il s’agit de « garder les yeux » : autrement dit, ce n’est pas seulement le cas d’une personne que l’on voit et qui suscite un désir. Cela en effet relève sans doute de l’humanité dans ce qu’elle a de plus simple et de plus « basique ». Nul n’est maître de la naissance de son désir. En revanche, là où l’on est impliqué, c’est dans l’entretien (ou non) de celui-ci. Et cette fois, il y a un double propos : « garde les yeux sur… pour la désirer« . Il y a une persévérance entretenue d’une part, il y a un objectif conscient d’autre part. Et ce que Jésus dit, c’est que lorsque ces deux composants sont réunies, même s’il n’y a pas passage à l’acte, l’adultère est déjà constitué.

En fait, la seule chose qui manque ici est l’occasion. Mais il y a fort à parier en cette situation que, soit l’occasion sera provoquée, soit elle sera saisie sitôt qu’elle se présente. Mais de toutes façons, ce qui fait le cœur de la fidélité des époux est déjà trahi, même si l’occasion ne se présentait jamais. Elle est trahie parce que la persévérance du regard dans lequel est né le désir est entretenue, et que cette durabilité pose une dynamique rivale à celle que la vie conjugale est faite pour entretenir. Elle est trahie aussi parce que l’objectif est, de manière explicite, de désirer une autre personne, c’est-à-dire de porter atteinte à l’exclusivité à laquelle on s’est engagée.

Mais, me direz-vous, si l’on n’est pas maître de la naissance d’un désir, comment serait-on maître de sa mort, ou de sa diminution ? Il me semble que ce passage nous en livre un secret, celui du regard précisément. Nous sommes maître du regard que nous portons sur l’autre, c’est-à-dire de la qualité interprétative avec laquelle nous le ou la voyons vivre, bouger, parler, agir… Notre capacité d’émerveillement est en nous, elle n’est pas à la charge de l’autre. C’est à nous qu’il appartient de trouver sans cesse chez l’autre de quoi nous émerveiller, ce qui sera à la fois nous surprendre, nous placer devant une nouveauté constante et renouvelée, et deviner une porte ouverte sur son mystère, sur ce qui est différent de nous.

Une réalité est absente de l’énoncé qui nous occupe, c’est le consentement. On ne sait rien de la réaction de la personne (la femme, aux termes de l’énoncé formulé par Matthieu) qui est continûment regardée pour être désirée. Et cela devrait nous mettre la puce à l’oreille : dans cette attitude de recherche et d’entretien du désir, il n’y a pas forcément place pour l’autre et pour sa volonté. La force de ce désir peut vouloir passer par le plaisir d’obtenir un consentement ; elle peut aussi être prête à s’en passer, hélas ! Mais dans le premier cas, s’agit-il d’un vrai consentement libre, ou s’agit-il de faire céder une volonté pour posséder une personne tout entière, volonté incluse ? La question n’est pas simple, la réalité humaine est trop complexe pour trancher une telle question, mais je voudrais seulement signaler qu’il y a comme un déséquilibre dans l’énoncé, et que ce déséquilibre ressemble à un dispositif d’alerte.

« Si par conséquent ton oeil, le droit, te scandalise, arrache-le et jette-le [loin] de toi : il t’es en effet plus avantageux qu’on t’ampute d’un de tes membres et que la totalité de ton corps ne soit jeté dans la géhenne. Et si ta main droite te scandalise, coupe-la et jette-la [loin] de toi : il t’es en effet plus avantageux qu’on t’ampute d’un de tes membres et que la totalité de ton corps dans la géhenne ne s’en aille. » Pour finir, une conséquence est tirée de ce qui précède : elle est énoncée d’une double façon, mais avec un tel effet de répétition qu’il paraît évident qu’il s’agit surtout d’une insistance. Le principe : « il t’es en effet plus avantageux qu’on t’ampute d’un de tes membres et que la totalité de ton corps ne soit jeté dans la géhenne. » (ou « …ton corps dans la géhenne ne s’en aille.« ). Autrement dit, mieux vaut la frustration que de se fourvoyer.

L’énonciation prend, en effet, me semble-t-il, le point de vue de celui ou celle qui éprouve un désir qui ne serait pas en accord avec une fidélité et une exclusivité qu’il aurait promises : que faire de ce désir ? Ne pas l’entretenir, certes ; ne pas construire en soi le propos d’alimenter ce désir en vue de son accomplissement, certes. Mais nous n’avons sans doute pas plus le pouvoir de faire naître un désir que de le faire disparaitre. D’où un inévitable effet d’arrachement, lorsque ce désir reste inabouti.

Cette interprétation est corroborée par le premier membre de chacun de ces énoncés : arrache ton œil droit, coupe ta main droite ! Et à chaque fois, il s’agit du membre droit, considéré dans l’antiquité comme le principal (les gauchers ne sont admis et reconnus comme tels que dans un passé relativement récent) : il va y a voir un vrai manque. L’action va être véritablement gênée. L’effet de manque va être réel, prégnant, durable. On voit qu’on est bien dans ces « extrêmes » auxquels appellent les Béatitudes, dans ce « débordement » de la justice des Pharisiens.

Peut-être un mot, pour finir, sur la formule initiale de chacun des énoncés : « Si ton œil, le droit, te scandalise… Si ta main droite te scandalise… » La formulation est inattendue. Le [skandalon], en grec, c’est littéralement cette pierre qui est sur le chemin et sur laquelle on butte. Mais de quel chemin s’agit-il ici ? Peut-être bien le chemin vers une humanité pleinement aboutie, ou le chemin vers l’horizon que le désir a d’abord tracé.

Mais le conditionnel invite peut-être, précisément, à se poser la question de ce chemin, pour ne pas laisser de manière simpliste la priorité dans le temps régler la question, mais bien la résolution de l’être humain. Le désir qui naît constitue-t-il un « scandale« , ou bien ouvre-t-il une nouvelle porte, invitant à la franchir ? Autrement dit, le désir qui naît est-il en même temps naissance d’un chemin, ou bien est-il obstacle sur celui-ci ? C’est toute la question, c’est la première à résoudre. Car le désir est constitutif de toutes nos avancées, il est le premier moteur placé en l’humain par son Créateur. Ainsi donc, on voit se dessiner une invitation au discernement, lucide et approfondi, devant la naissance en soi d’un désir.

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