Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre, et si quelqu’un commet un meurtre, il devra passer en jugement. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement. Si quelqu’un insulte son frère, il devra passer devant le tribunal. Si quelqu’un le traite de fou, il sera passible de la géhenne de feu. Donc, lorsque tu vas présenter ton offrande à l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande, là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande. Mets-toi vite d’accord avec ton adversaire pendant que tu es en chemin avec lui, pour éviter que ton adversaire ne te livre au juge, le juge au garde, et qu’on ne te jette en prison. Amen, je te le dis : tu n’en sortiras pas avant d’avoir payé jusqu’au dernier sou.
« Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : « tu ne tueras pas » ; celui qui tuerait, sera passible du jugement. » Voici donc le premier « cas », le premier exemple, où nous sommes invités à déborder la justice des scribes et des Pharisiens, à déborder la stricte lettre pour entrer dans l’équité profonde qui va laisser advenir la pleine humanité en chacun. Et ce premier exemple, c’est la loi peut-être la plus emblématique, la plus répandue, celle qui a largement débordé les frontières du seul Israël, peut-être parce qu’elle n’y trouve pas son origine mais seulement l’une de ses retentissantes traductions de par son inscription dans la liste des Dix Commandements : « tu ne tueras pas« .
Ce précepte fait l’unanimité sur le papier. On ne peut pas dire pour autant qu’il est le plus respecté, tant s’en faut. Et précisément, les humains ont trouvé de nombreux justificatifs à sa transgression, pas toujours cohérents d’ailleurs. Le résultat est une certaine relativisation de ce commandement à l’allure si absolue : ici il s’applique, mais là non, ou bien cela dépend des cas… Un simple regard sur l’actualité nous fait du reste immédiatement toucher du doigt qu’il ne fait pas hélas régner la paix ; pire encore, des morts violentes sont précisément le prétexte à encore plus de morts violentes, sous couvert de punir le non-respect de « tu ne tueras pas » !
D’où vient donc ce respect assez relatif d’un précepte qu’on pense par ailleurs, et à bon droit, universel ? Peut-être de ce qu’il n’est généralement interprété que de la mort physique, qui plus est considérée en elle-même, considérée comme individuelle. Et si l’on replaçait la mort à l’intérieur de l’ensemble des faits et des relations humaines, à l’intérieur de tout ce qui fait l’humanité ? Cela ne permettrait-il pas de donner à ce « tu ne tueras pas » à la fois la plus grande extension -car une mort, violente qui plus est, concerne tout le monde- et la plus grande profondeur -car la mort atteint chacun au plus profond de son humanité- ?
« Or moi, je vous dis que toute personne en colère contre son frère sera passible de jugement ;… » La conséquence d’une mort physique infligée à autrui vient d’être énoncée : on passe en jugement. Justement parce que toute société a besoin d’examiner les circonstances d’une mort infligée, ses motifs, ses conséquences, justement pour déterminer si le où les auteurs ont transgressé la loi ou non, ou jusqu’à quel point. Et l’on va examiner si certains des critères autour desquels il y a consensus et qui peuvent exempter de la faute s’appliquent ici, des critères dont nous avons déjà dit qu’ils relativisent le précepte.
Et voilà que le Maître énonce la même conséquence, passer en jugement, pour le fait d’être « en colère contre son frère » ! Tuer et être en colère seraient-ils donc substituables l’un à l’autre ? Notons bien qu’il ne s’agit pas seulement de « se mettre en colère », poussée passagère d’adrénaline, mais bien d’ « être en colère », autrement dit d’un état durable, peut-être même entretenu. Qu’est-ce donc que cette colère ?
Dans les écritures (je m’en tiens aux habituelles références de Matthieu), c’est la colère du dieu qui est la plus emblématique. Celle-ci est souvent évoquée à travers l’image du souffle des narines : il faut penser à un taureau furieux qui souffle par ses naseaux avant de charger. Cette image est précieuse, car le souffle c’est la vie. La colère est en fait cette puissance débordante de vie qui ne se résoud pas à ce qui lui fait obstacle : la vie sera la plus forte, et elle porte en elle-même, dans sa colère, cette faculté de se maintenir, de grandir, de s’étendre, de se diffuser. C’est la colère du brin d’herbe qui lui fait percer le bitume. Sans colère, nous serions tous neurasthéniques. Les dépressions, d’ailleurs, ne sont-elles pas bien souvent des colères rentrées, des colères qui ne parviennent pas à s’exprimer, à exploser ?
Dire cela est éclairant : ce qui est pointé du doigt et passible de jugement, ce n’est pas n’importe quelle colère, mais bien d’être en colère contre son frère. Autrement dit, c’est considérer que mon frère est un obstacle à ma vie, qu’il empêche ma vie de se maintenir, de grandir, de se développer, de se diffuser. La vie de mon frère fait concurrence à la mienne : ne sommes-nous pas ici à la racine même du meurtre ? Car alors ma propre vie exige que celle de mon frère soit réduite.
Ainsi donc, la recherche d’une pleine humanité exige que je n’accepte pas de m’installer dans une telle colère contre [mon] frère, exige que je recherche ailleurs ce qui suscite ma colère, c’est-à-dire ce qui fait que ma vie se sent réduite, empêchée : mon frère ne peut jamais être la cause de cela, je suis invité, enjoint même, à chercher cette cause ailleurs. Cela ne veut pas dire que mon frère (c’est-à-dire tout être humain quel qu’il soit : frère, sœur, père, mère, enfant, ami, voisin, etc.) est toujours innocent à mon égard : mais ce n’est pas contre lui que va porter ma colère, lui pour ce qu’il est, lui en tant que personne. Ce peut être contre tel acte qu’il a posé, tel choix qu’il a fait, telle lâcheté qui au contraire l’a retenu d’agir : mais ce n’est pas ce qu’il est.

« …qui dirait à son frère « Raka » sera passible du Sanhédrin ;… » Voici une redondance du précédent, dans la forme du moins. Mais là, il ne s’agit plus d’un sentiment intérieur, on en vient aux mots. Dire quelque chose, c’est déjà poser un acte. « Raca » c’est paraît-il un peu comme notre « racaille ! » (sans d’ailleurs le moindre lien étymologique. L’assonance est fortuite), mais qu’importe à vrai dire. Ce qui compte, c’est qu’on en est au stade de l’insulte.
Dans le contexte où nous sommes, cela met en évidence que l’insulte est aussi une forme de meurtre. Il n’y a pas mort physique, certes, mais on tue quelque chose de la dignité de l’autre, on tue la considération qu’il peut avoir de soi, on le déprécie. Combien de féminicides ne sont-ils pas précédés et accompagnés de ces mots qui tuent, qui peu à peu éteignent chez une femme toute considération d’elle-même ? Cette emprise repose sur la mort de l’âme chez l’autre, et c’est ce que l’insulte accomplit.
Ce crime-là, qui tue l’âme, est significativement passible non d’un tribunal ordinaire, mais bien du Sanhédrin, qui est l’instance politico-religieuse suprême. Cela le désigne comme un crime spirituel. Il est peut-être plus grave que le meurtre physique, parce qu’il tue tout en laissant vivre -si c’est encore vivre- : en tous cas, la question est posée. Quoi qu’il en soit, c’est donc déjà un meurtre, même s’il n’est pas une agression physique -à laquelle, néanmoins, il ouvre souvent la voie-. Et la « justice débordante », celle à laquelle appelle l’accès à une humanité véritable, exige que ce type d’acte ne soit pas accompli, qu’il soit considéré pour ce qu’il est en réalité : un autre mode de transgression du « tu ne tueras pas ».
« …qui encore dirait « fou », sera passible de la géhenne de feu. » Et voici maintenant la dernière des trois affirmations de forme analogue. Il s’agit encore d’un acte de parole, mais cette fois ce n’est pas à proprement parler une insulte : traiter quelqu’un de « fou », c’est lui dénier l’intelligence, la capacité à saisir ce qui se passe, à décider de manière fondée, à constituer pour les autres un interlocuteur valable. Autrement dit, il s’agit cette fois d’un meurtre social.
L’expression n’est-elle pas exagérée ? Je ne le pense pas : une des caractéristiques de l’humain est sans doute son être social. Nous n’existons pas seulement les uns devant les autres, mais aussi les uns par les autres, les uns grâce aux autres. Nous sommes aussi ce que fait de nous notre vie familiale, notre vie professionnelle, notre vie associative, nos relations de proximité, etc. Si nous est déniée notre capacité d’intelligence, nous sommes d’emblée exclus de tout ceci, notre rôle n’est plus perçu que comme perturbant, non pertinent, socialement déstabilisant. Si la vie sociale est menacée par nous, cette même vie sociale doit nous écarter, nous sommes placés dans cette situation de concurrence mortifère que nous avons déjà mise en lumière.
Cette fois, la peine envisagée est « la géhenne de feu » : la géhenne est devenue synonyme de l’enfer, le lieu de la peine éternelle, de la damnation, du rejet. Ce nom vient de celui d’une petite vallée aux pieds de la ville de Jérusalem, où des personnes infidèles à leur religion sacrifiaient paraît-il des enfants au dieu Moloch, sacrifice par le feu. Historiquement vrai ou faux, qu’importe : ce qui compte ici c’est le symbole véhiculé dans l’inconscient collectif. La peine envisagée confirme, me semble-t-il, l’interprétation que nous proposons : l’acte de parole par lequel on extrait quelqu’un de la société des humains en le traitant de fou, reçoit comme peine proportionnée, en même temps que comme miroir, d’être exclu de la société du dieu et de ceux qui lui appartiennent.
Nous avons donc un approfondissement du « tu ne tueras pas », pour en saisir toutes les exigences dans la perspective d’entrer, par une justice débordante, dans les conditions d’une humanité véritable. Celle-ci appelle à respecter l’humain autant dans son intégrité physique , que spirituelle, que sociale : l’humain est tout cela. Cette vision vaste des trois dimensions de la vie humaine ouvre non à une relativisation du commandement, mais plutôt à une interprétation de son respect ou non dans un contexte large, aux multiples dimensions. Je prends un exemple brûlant : certains ont tôt fait de condamner ceux, mais surtout celles, qui ont recours à l’avortement, en affirmant haut et fort qu’il s’agit de tuer physiquement. Ce que personne ne conteste, y compris les personnes qui y ont recours, quand on écoute les réflexions qu’elles font au terme desquelles elles s’y résolvent. Mais si l’on prend en compte les contextes et les histoires de ces personnes, peut-être y percevra-t-on aussi d’autres modes de meurtres, dont ces personnes sont victimes : soit spirituel, soit social. Et peut-être s’apercevra-t-on alors que la mort physique infligée n’est ni la seule ni la première dans tout cet ensemble. Peut-être entendra-t-on aussi que, dans le choix toujours douloureux de la mort physique de leur bébé, les mères voient aussi des morts spirituelles ou sociales plus que probables promises à leur enfant, auxquelles elles préfèrent ne pas les exposer. En tous cas, on verra clairement que le fait d’un avortement n’autorise en rien ni à insulter ni à exclure socialement les personnes qui y ont recours, car on entre alors dans la même pratique de tuer, spirituellement ou socialement (pratiques qui, dans les mots de Matthieu, sont comptables de conséquences plus graves que d’infliger la mort physique). Matière à profonde réflexion, donc.
Une telle exigence est-elle seulement possible ? Elle est en tous cas une perspective offerte. Et l’on peut rappeler ici que l’injonction prend le temps verbal du futur, autrement dit qu’elle se lit aussi comme une promesse : ce n’est pas qu’un effet de traduction limité au génie de la langue française, car la langue hébraïque, en laquelle sont énoncées ces injonctions, qui ne connaît que deux temps verbaux : l’accompli et l’inaccompli, emploie pour les commandements l’inaccompli, signe manifeste que cela reste à faire, et promesse implicite que cela se fera, puisque les paroles du dieu ne peuvent rester sans effet.
« Si donc, quand tu apportes ton offrande sur l’autel des sacrifices, tu te souviens là-même que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant l’autel des sacrifices et va d’abord te remettre en échanges avec ton frère, et alors viens proposer ton offrande. » La conséquence tirée des hautes exigences précédentes est amenée ici avec un contexte rituel, religieux. Je voudrais d’abord éclairer le rituel en question.
Apporter une offrande à l’autel des sacrifices vise, aux termes des premiers chapitres du livre du Lévitique, soit à expier une faute, soit à exprimer une amitié envers le dieu dans la gratuité d’un don, soit à se poser « en paix » ou en communion avec le dieu. En bref, il s’agit d’établir, de maintenir ou de rétablir la communion de vie avec le dieu. L’acte rituel qui célèbre cet acte consiste à poser une offrande (différente selon les cas, les personnes, etc.) sur l’autel. L’autel est le signe du dieu : central, massif, en pierre non taillée (c’est-à-dire que l’homme ne l’a pas fait), il précède par sa présence même l’homme qui vient vers lui. Signe du dieu saint (c’est-à-dire autre, à part, qui ne se peut comparer à rien), l’autel « sanctifie » ce qui le touche, l’approprie au dieu. C’est pourquoi ce qui, rituellement, fait la communion de l’humain avec son dieu, c’est l’acte de poser l’offrande sur l’autel.
Ceci étant dit, on voit dans ce verset de Matthieu que cette communion avec le dieu est tout simplement impossible si la communion avec l’autre humain, avec tout humain, n’est pas préalablement établie, maintenue ou rétablie : le geste, presque accompli, demeure suspendu tant que la communion entre humains n’est pas réalisée. La formule utilisée, « à quelque chose contre toi », est à entendre au sens judiciaire : si ton frère a, au tribunal du dieu (ce qui veut dire aussi : en vérité, à bon droit), de quoi porter plainte, de quoi t’accuser, il y a un préalable à accomplir.
Le frère en humanité pourrait se plaindre que je l’ai tué : physiquement, spirituellement ou socialement. Totalement ou en partie. L’exigence du « tu ne tueras pas » doit m’habiter suffisamment pour que je ne puisse me présenter moi-même devant le dieu sans tous ceux qui constituent le tissu de la société humaine dans laquelle je m’inscris. Car je suis moi-même une vie physique, une vie spirituelle et une vie sociale : positivement, je vis aussi avec et par les autres. La « remise en échange », le « rétablissement du dialogue » (ce que dit le verbe grec), sont les préalables nécessaires : parce que le dieu ne veut être en communion qu’avec mon humanité tout entière je ne peux m’approcher de lui qu’avec cette humanité tout entière. Voilà la justice débordante.
« Sois en bonne intelligence avec ta partie adverse, vite, tant qu’avec lui tu es sur le chemin, pour que ta partie adversaire ne te livre pas au juge et le juge au subordonné et tu serais jeté en prison : amen je te dis, tu ne sortiras pas de là que tu n’aies rendu le dernier quart d’as. La dernière note à cet ensemble sonne comme un avertissement : tant qu’on est en vie, tant qu’on chemine avec d’autres, il est encore et toujours temps de rétablir le dialogue et refaire l’accord. Ce qui compte, on le voit, c’est le chemin : moins le résultat auquel on parvient que le fait de chercher ce rétablissement et cet accord. Refuser ce cheminement en commun, aller au procès, attendre le jugement, c’est prendre un risque terrible, car ce jugement-là est inexorable. Vis-à-vis de soi autant que de celui ou celle dont je prétend me plaindre. Voilà donc un avertissement final qui sonne un peu comme le pari de Pascal : autant faire comme l’évangile nous y encourage, le pari de l’inverse est un risque trop onéreux.