Déborder d’humanité (Mt.5,20)

Je vous le dis en effet : Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux.

« Je vous dis en effet que si votre justice ne déborde pas en profusion celle des scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez pas dans le règne des cieux. » Voilà un verset unique, qui se présente comme un principe général. On se souvient que la justice advenait deux fois dans les béatitudes : « ceux qui ont faim et soif de justice… » et « ceux qui sont poursuivis à cause de la justice… » C’est donc un lieu important de la construction de cette humanité accomplie que Jésus propose comme programme. Et ce n’est donc pas très étonnant que cette « justice » soit précisée, que la notion en soit approfondie.

Mais avant d’en venir à cet approfondissement, ce sont d’abord les enjeux qui sont ici avancés. Il s’agit d’ « entrer dans le règne des cieux« , c’est-à-dire sans doute dans l’influence de l’exercice par le dieu de sa propre souveraineté. Il y a sur la terre un certain nombre de règnes, où s’exerce la souveraineté de qui les commande : tel roi, tel tyran, tel peuple, suivant les « régimes ». Sous les lois de ces souverains, on vit tant bien que mal, grâce à certaines dispositions qui nous favorisent, ou malgré d’autres qui nous défavorisent ou nous oppriment. Ce fut le cas dans l’Antiquité, c’est toujours le cas aujourd’hui, bien évidemment.

Ces régimes de souveraineté sont-ils les meilleurs pour qu’advienne et s’épanouisse totalement une humanité véritable ? Voilà le cœur même du débat politique ! Et ici, après l’énoncé des béatitudes, la question devient encore plus ardue et urgente : car il ne s’agit pas de chercher seulement le régime qui favorise « le mieux », mais celui qui permet que s’accomplisse totalement et parfaitement l’humanité véritable. Ici, on sort du débat politique, qui est affaire de compromis. On n’est plus seulement en train de classer, mais on exige une compétence pleine et entière en vue d’un tel but : exigence immense !

Peut-être dira-t-on même : exigence irréalisable ? Et c’est pourquoi il est question ici de règne « des cieux » : c’est le dieu lui-même, créateur de l’humain, et par là seul détenteur de ce qui fait l’humanité véritable, qui est ici « aux manettes », qui exerce sa pleine souveraineté, laquelle ne peut que mener au bout ce qu’il a commencé de faire advenir. Ainsi donc, éveillés désormais à l’espérance des béatitudes, d’une humanité pleinement réalisée, « entrer dans le règne des cieux » est une condition d’accomplissement de cette espérance, autrement déçue d’avance. Pour que nous puissions voir se réaliser la promesse que nous font les béatitudes, nous devons laisser s’exercer sur nous la libre souveraineté du dieu qui a créé l’humanité : je dis bien « sur nous », ce ne peut être une affaire purement individuelle, car l’humanité est un collectif, l’humain est une entrée en relation et une certaine qualité de relation. Partant, il est inenvisageable que l’accomplissement de l’humanité puisse se faire « en moi » sans se faire « en toi », et même « en nous » c’est-à-dire sans transformer aussi ce qui fait notre relation entre toi et moi.

Note au passage : on voit que, nécessairement, dire « règne des cieux » n’est pas dire « règne dans les cieux » : c’est bien ici, maintenant, sur cette terre telle qu’elle est, qu’advient le « règne des cieux« . Le nom désigne l’origine de la souveraineté qui s’y exerce, pas son lieu. C’est aussi pour cela que je préfère la traduction « règne des cieux » à celle de « royaume des cieux« .

Bien, alors dépêchons-nous d’entrer dans ce « règne des cieux » ! Oui, mais il y a une condition sine qua non : sans cela, « vous n’entrerez pas dans le règne des cieux« . Et quelle est cette condition ? C’est une certaine qualité, ou quantité, de justice. Je parle de « quantité« , parce que plusieurs mots de Matthieu relèvent de ce registre : « …si votre justice ne déborde pas en profusion celle des scribes et des Pharisiens,… » La justice pourtant ne se quantifie pas, il me semble du moins. Alors que vient faire ici la « quantité » ?

C’est comme si se prolongeait la métaphore aperçue un peu plus tôt, à propos de « renverser » ou « remplir » (cf. l’épisode précédent, Les Béatitudes, âme des Ecritures) : Jésus est venu mettre un sens dans la loi et les prophètes, leur apporter une âme. De la même manière, les disciples et tous les humains doivent emplir de sens leur pratique de la justice « des scribes et des Pharisiens« . Ces derniers se caractérisent sans doute par leur répétition pointilleuse des lois, des règles, des textes. Mais la « justice » ne peut consister à répéter à la virgule près les textes de référence, même avec la révérence due dans la foi qu’ils contiennent la parole du dieu. Il faut encore quelque chose de plus, il faut les remplir de sens au point qu’ils « débordent » et soient porteurs d’une « profusion » de sens.

Tympan de ND de Paris – Au-dessous, la justice rendue par l’archange Michel, avec la balance à plateaux : « que pèses-tu ? » ; au-dessus, la justice débordante du Christ : « voilà ce que j’ai subi pour toi ».

Qu’est-ce que cela peut vouloir dire ? Il me semble qu’il y a ici un appel à vivre ces textes, à les faire passer dans sa vie, en les écoutant d’une manière qui les maximise, qui les prenne au sens le plus fort possible. C’est peut-être ce qui nous touche tant dans la figure de François d’Assise, dans sa manière de vouloir prendre l’évangile (au moins, …si j’ose dire !) au mot dans le moindre des aspects de sa vie ou de celle de son groupe. Entraînant du reste une confusion difficile à lever entre « prendre au mot » et « prendre au pied de la lettre » : il est parfois difficile, quand on ne veut pas laisser tomber « un iota » de quoi que ce soit, de ne pas dans le même temps accorder trop d’importance à la forme de l’expression. Nous nous heurtons aussi à ce même écueil, ici même, en essayant de peser chaque mot, mais avec le risque de trop s’y attacher. L’idéal serait un passage constant du plan général au plan de détail, dans un va-et-vient qui n’aurait de cesse.

Dans l’exercice même du droit et de la justice humaines, le même clivage existe. On peut être un « as du droit », un « ténor du barreau », au sens où l’on est rompu aux tours et détours du droit, au point de pouvoir toujours tirer son client des épines. On peut se trouver face à des jugements où « l’esprit du droit » est entièrement trahi en respectant la lettre de la loi, et c’est parfois ainsi que des juges affrontent des questions très difficiles ou aux conséquences importantes. On dit couramment en France que le Conseil Constitutionnel filtre le moucheron et avale le chameau : voilà, c’est l’âme du droit qui est trahie en s’appliquant à l’examen des détails juridiques, avec un refus de prendre de la hauteur sous prétexte de précision. On fait ainsi une « justice de scribe et de Pharisien ». C’est peut-être la différence entre le droit, avec sa lettre et sa technique, et l’équité, qui est plus au fond, plus totale.

Cette phrase que Matthieu met dans la bouche de Jésus est une sorte de titre général, qu’il va maintenant illustrer par des exemples particuliers : le comprendre ainsi va nous permettre deux choses. D’une part, comprendre les exemples qui vont nous être donnés en les lisant sous l’angle que nous venons de dégager : cela nous servira probablement à bien comprendre et ne pas tomber dans de fausses interprétations. D’autre part, ne pas nous contenter de ces exemples, mais y puiser la manière pour « déborder » la lettre de la loi (ou des prophètes), en imitant la manière de Jésus, en l’appliquant à des textes ou des passages qui, en dehors de ce commentaire même et plutôt dans notre vie ou notre recherche personnelles, nous paraitraient être des prolongement de la porte qui, dans les béatitudes, nous appelle à une plus grande humanité.

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