Les béatitudes, âme des Ecritures (Mt.5,17-19)

Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Amen, je vous le dis : Avant que le ciel et la terre disparaissent, pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi jusqu’à ce que tout se réalise. Donc, celui qui rejettera un seul de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire ainsi, sera déclaré le plus petit dans le royaume des Cieux. Mais celui qui les observera et les enseignera, celui-là sera déclaré grand dans le royaume des Cieux.

« Ne pensez pas que je sois venu pour renverser la loi ou les prophètes : je ne suis pas venu renverser mais remplir. » La succession de ces paroles attribuées à Jésus ressemble de plus en plus à un recueil : je n’entrerai pas dans la discussion de l’authenticité des paroles elles-mêmes, elles font partie du texte que nous commentons et cela nous suffit. Mais l’ordre dans lequel elles nous sont données relève à l’évidence de la responsabilité de Matthieu lui-même. Ainsi, après avoir énoncé des grands principes valables pour l’humanité tout entière, et précisément en vue de l’éclosion de son caractère profondément humain, Matthieu a inséré deux « dits » portant plutôt sur la qualité de disciple : peut-être parce que les premiers mots étaient dits aux disciples, dans le scénario matthéen, et qu’il fallait bien dès lors préciser leur fonction.

Il est cependant bien difficile de se rendre compte à présent si le passage d’aujourd’hui (qui a clairement sa cohérence et laisse ainsi penser qu’il est un « dit » indépendant), placé comme il est, renforce encore le rôle des disciples, ou si de nouveau il s’adresse à tous par leur biais : j’aurais tendance à choisir cette seconde option, parce qu’il me semble que notre passage présent se rapporte assez bien aux « béatitudes », par-dessus les deux « dits » précédents. En effet, on pourrait croire, à écouter les paroles solennelles et inaugurales de Jésus, qu’elles constituent une sorte de « nouveau décalogue », et toute la mise en scène conduit à cette intuition. Alors : continuité, ou substitution ?

La réponse se trouve dans le couple de verbes grecs [kataluoo / plèroo], que j’ai traduit par « renverser / remplir ». Il me semble qu’il emploie l’image du contenant, comme métaphore. La loi ou les prophètes sont présentés comme un vase, comme un contenant posé là. On peut les renverser comme on renverse un contenant, et par là on le vide de ce qu’il contenait en le rendant irrécupérable (« comme l’eau qui s’écoule sur la terre et qu’on ne peut recueillir.« , 2S.14,14). Ou on peut au contraire le remplir, et par là en faire bien des usages, suivant ce dont on le remplit.

C’est comme s’il nous disait que les béatitudes étaient là pour donner leur sens aussi bien à la loi qu’aux prophètes. Comme si la nouveauté consistait en ce « refrain » qu’il vient de nous apprendre, et qu’il faudrait se passer en boucle en lisant la loi ou les prophètes. Une loi ? Pour quoi faire ? Une loi pour une loi, une règle pour une règle, c’est surtout pour se rassurer. Ou pour s’assurer un pouvoir « divin » sur les autres en le faisant respecter. Et c’est souvent un éteignoir. Mais si c’est pour devenir plus humain, alors oui : elle prend sens. Par exemple, si ta porte vers le progrès en humanité est la douceur (« Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.« ), alors il te faut lire et vivre la loi en y cherchant un chemin de douceur : Pas d’autre dieu que le dieu de la douceur ; pas d’idole de la douceur mais dieu seul comme modèle ; pas d’invocation du dieu de douceur sans chercher à la vivre d’abord, pour que ce ne soit pas en vain ; sanctifie le jour du seigneur par l’exercice renouvelé de la douceur, etc. etc.

Et ainsi aussi des prophètes : ils donnent le point de vue du dieu sur le passé, sur le présent et sur l’avenir ; voilà qu’on peut donner consistance à ce point de vue par un contenu bien concret qui consiste en l’une des portes d’humanisation qui nous sont maintenant béantes.

Les paroles que Jésus a énoncées, et encore sans doute celles qui vont suivre (Matthieu va en faire se succéder beaucoup), sont livrées comme une clé d’interprétation de tout ce qui a précédé. Le recours à ce que nous appelons « l’Ancien Testament » est hautement légitime, et même recommandé. Mais à condition qu’il soit revisité et éclairé, et qu’on y porte comme une âme dans un corps l’esprit des béatitudes. Un beau contre-exemple, c’est l’usage qu’on en a fait dans les VII-VIII° siècles, en allant chercher toutes les pratiques de l’Ancien Testament pour les ré-instaurer dans la liturgie, dans la pratique de la vie, etc. sans filtre, mais telles que. Cela, c’est vraiment contraire à ce que je comprends de l’évangile d’aujourd’hui : et il y aurait ainsi bien des choses à expurger sans doute…

« Amen en effet, je vous le dis : jusqu’à ce que passent à côté le ciel et la terre, pas un iota ou un trait ne passera à côté , de la loi, jusqu’à ce que tout n’advienne. » Non, rien des énoncés de la loi ne doit être délaissé : mais s’ils sont vivifiés par les béatitudes. C’est ainsi pour toute la durée de ce monde.

La loi, ce n’est pas que le décalogue : j’ai pris tout à l’heure les premiers mots du décalogue pour mon exemple, mais ce qui est appelé la Loi, dans les grandes divisions juives des Ecritures, c’est l’ensemble du Pentateuque. Et les Prophètes, c’est tout le reste (sauf les Psaumes et les écrits de Sagesse). Que voilà une abondante littérature ! Or rien n’est à en rejeter, et si la lecture « brute » en peut parfois scandaliser le disciple, une lecture animée par les béatitudes, une lecture qui y cherche tel ou tel chemin d’humanité, en fera au contraire ses délices : même ce qui fait scandale prend alors du sens. Car s’émerveiller ou se scandaliser, c’est au fond la même faculté humaine : et tant mieux si elle s’exerce en lisant « la Bible », c’est que l’humanisation est en bonne voie !

« Pas un iota, pas un trait ne passera » : voilà qui n’est pas à entendre comme une injonction, mais bien plutôt comme une promesse. Une promesse de Jésus à notre égard. Si tu parcoures les Ecriture dans l’Esprit des Béatitudes, alors pas un trait, pas un iota, ne passera, sans qu’il prenne un sens pour toi. Nous ne lisons pas seuls : le Maître lit avec nous, et il nous enseigne, il fait ressortir à nos yeux ce qu’il nous est bon d’entendre, ce qui nourrit notre chemin et notre humanisation. Quelle merveilleuse promesse, quel encouragement quand ces lignes nous sont ardues !

« Qui donc délierait un de ces commandements et l’enseignerait aux humains, serait déclaré le moindre dans le royaume des cieux. Qui en revanche les ferait et l’enseignerait, celui-là serait déclaré grand dans le royaume des cieux. Et l’on retrouve le « laisser aller », cette fois pour un « commandement » : il n’est pas question de les laisser filer, de ne pas s’y attacher. « De quel amour j’aime ta loi : tout le jour je la médite ! » (Ps.118, 97).

Et il n’est pas non plus question -voilà pour les disciples, « sel de la terre » et « lumière du monde« – d’enseigner à qui que ce soit à relativiser cela. Ce serait être « le moindre dans le royaume des cieux« , pas en-dehors de ce royaume, mais pas au large en ces territoires d’humanité pleinement accomplie. S’il s’agit d’être pleinement accompli en humanité, la qualité, l’extension pour ainsi dire, de celle-ci, est capitale. Nous serons remplis, oui : mais si c’est un dé à coudre, il sera rempli ; si c’est une citerne, elle sera remplie. Et ce n’est pas la même chose. L’enjeu de chercher dans toute la loi et dans tous les prophètes, jusque dans les moindres détails, à parfaire son chemin d’humanité, est un enjeu majeur.

Les Ecritures nous sont données pour toujours, afin que nous puissions les parcourir en esprit et y développer, autant que nous avons le désir, notre humanité. Les béatitudes sont la clé de celle-ci, les Ecritures le « corps » pour cette âme.

P.S. : cher lecteur, je partage avec toi une petite joie. Cet article est le 500° que je publie ici ! Voilà une étape que je n’aurais pas pensé franchir : merci à toi qui as la patience de me lire encore…

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