Elan vers la lumière (Mt.5,14-16)

Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux.

« Vous, vous êtes la lumière du monde. » Le maître continue de s’adresser à ses disciples, en leur parlant d’eux-mêmes, de leur qualité de disciple, relativement à toutes ces foules au profit desquelles il leur a parlé d’abord, énonçant pour elles les béatitudes comme autant de chemins d’humanité.

Il a d’abord pris la métaphore du sel, pour situer leur fonction de disciple. Maintenant, c’est celle de la lumière. Celle-ci fait contraste avec la précédente : le sel évoquait d’abord ce rôle de proximité, cette faculté de s’unir, qui est la première valeur faisant le disciple. Le sel joue sur des sens de proximité : le toucher, le goût. La lumière, elle, paraît agir de plus loin, de manière plus générale, plus à distance. Elle sollicite plutôt le sens de la vue, qui est plus distancié que celui du goût ou du toucher. Cela n’empêche pas la lumière de rejoindre ceux qu’elle éclaire, mais c’est plus en constituant une atmosphère, en instituant les conditions qui permettent de voir.

L’expression « lumière du monde » a une une portée on-ne-peut-plus universelle ! C’est pour le monde entier que les disciples constituent cette atmosphère, ce sont les humains du monde entier auxquels ils permettent de voir. On se souvient que la lumière est la première de toutes les créatures, dans le premier récit de création, « Que la lumière soit ! » (Gn.1,3) : c’est comme si elle était la condition première de la vie de toutes choses, la première émergence hors du chaos. C’est d’ailleurs ce que l’on dit à une personne aimée, quand on l’appelle « lumière de mes yeux » (cf. par exemple Tb.10,05) : sans cette personne, aucune vie n’est possible !

Mais le thème de la lumière est aussi lié à celui de l’enseignement, peut-être parce que l’enseignement aussi a pour but de rendre la vie possible : « Ces préceptes sont une lampe, l’enseignement, une lumière : instruction et discipline sont un chemin de vie. » (Pv.6,23). Autrement dit, quand Jésus emploie cette métaphore pour révéler aux disciples ce qu’ils sont, il laisse entendre non seulement qu’ils sont chargés de rendre la vie possible , mais aussi qu’ils ont un rôle pour instruire -ce qui ne passe pas nécessairement par des discours, entendons-nous bien : le meilleur enseignement, c’est l’exemple !-.

Le lien entre lumière et universalité se trouve dans le second Isaïe, lié à la thématique du Serviteur : « C’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob, ramener les rescapés d’Israël : je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. » (Is.49,06) Le « Serviteur », c’est peut-être une personne individuelle, c’est peut-être un petit groupe, la chose est débattue : mais il s’agit bien dans touts les cas d’une figure de salut par substitution : le « Serviteur » va montrer dans sa vie la pleine réalisation de l’alliance dans l’histoire par une fidélité parfaite, mais va aussi attirer sur soi tout le refus du dieu qui s’exprime dans le monde. Et voilà que cette fonction est aussi identifiée comme « lumière« . Cela conforte notre idée que l’aspect d’enseignement attendu des disciples est surtout lié à l »exemple qu’offre leur vie, cela peut aussi laisser entendre que ce témoignage est collectif, que Jésus les prend comme une « communauté de disciples » en les déclarant « lumière ».

« La ville ne peut être cachée, qui s’étend au-dessus d’une montagne ;… » Et voici une parole un peu en décalé eu égard à celle que nous venons d’entendre (ou de lire), mais la chose va s’éclairer dès le verset suivant. Comme précédemment, une fois faite la déclaration, une fois montré le rôle et la fonction des disciples, il en vient tout de suite à la manière de la vivre.

Cela est énoncé à travers une évidence : quand une ville s’étend sur le sommet d’une montagne, il est impossible de la camoufler. Au creux d’un vallon, c’est possible, mais sur le sommet, ou le flanc haut, d’une montagne, il n’y faut même pas songer. Pensons à Briançon, pensons à Saint-Bertrand-de-Comminges, pensons à Assise : rien à faire, on les voit de loin et même de très loin. Si un incendie s’y déclare, on le verra aussitôt ; si elles sont détruites, on le verra immédiatement. Mais si elles sont belles et entretenues, on le verra aussi de très loin. Bien, c’est un fait, posé là pour le moment.

« …non plus qu’on allume une lampe pour la placer sous le boisseau mais sur le chandelier, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. » L’exemple maintenant se rapproche de la lumière, notre thème initial, et on commence à entrevoir où l’on en vient. La lampe dont nous parlons ici, c’est la lampe à huile que les archéologues retrouvent à la pelle tant elle était en usage : le petit réservoir à huile, souvent en terre cuite, avec d’un côté une poignée pour la pincer entre deux doigts, de l’autre un petit bec par lequel on glisse une mèche qui trempe dans l’huile du réservoir d’un côté et paraît à l’air libre de l’autre. Quand on met la flamme au bout de la mèche, elle pompe doucement l’huile du réservoir et fait ainsi durer sa lumière.

Une telle lampe peut être emmenée avec soi à travers la maison, mais arrive le moment où il faut bien la poser pour se livrer aux activités que l’on doit. La poser, mais où ? Les anciens avaient des supports assez hauts, sur lesquels on pouvait poser la lampe de sorte que la lumière s’en diffuse le mieux possible dans toute la pièce. Et là encore, nous avons une sorte de raisonnement par l’absurde : allumer une lampe, c’est pour qu’elle éclaire. Il serait donc totalement absurde de la placer sous le boisseau, c’est-à-dire sous le contenant opaque servant à mesurer les quantités domestiques (aujourd’hui, ce serait peut-être sous le verre-mesureur, souvent en inox), car la lumière ne s’en diffuserait pas.

« Que brille ainsi votre lumière devant les humains, en sorte qu’ils voient de vous les belles œuvres et rendent gloire à votre père, celui qui est dans les cieux. Et voilà enfin la fin de ce qui a paru d’abord une digression : si certains sont faits disciples, c’est pour qu’ils se voient. Les déclarer « lumière du monde », c’est leur assigner une impossibilité de se cacher. Leur manière de vivre doit rendre la vie possible autour d’eux, où qu’ils soient. Leur manière d’être est faite pour que chacun puisse, en les côtoyant, non pas faire autre chose que ce qu’ils ont à faire, mais bien le faire en s’humanisant (revenons aux béatitudes).

La transparence des disciples dans leur agir est telle que ceux qui les voient, voient leurs « belles œuvres« , d’une part, mais en discernent aussi l’origine et « rendent gloire à votre père » : du disciple, il est attendu une relation au « père, celui qui est dans les cieux », qui se voie aussi. C’est une exigence qui n’est pas mince !

Il me semble que cela appelle de chacun une méditation de chaque instant, pour tenter de saisir ce que cela veut dire pour son action et sa manière de vivre, et pour infléchir ses modes de vie. Bien sûr, nous sommes aisément tributaires ici de la relation à notre propre père, celui qui n’est pas dans les cieux : cela pourrait cependant « polluer « un peu cette recherche. Avisons-nous peut-être d’une chose, c’est qu’humainement, nous avons le plus souvent plusieurs pères : plusieurs sont ceux qui ont rendu notre vie possible, qui ont prêché d’exemple pour nous servir de modèles et nous faire oser l’aventure de la vie, et inventer notre vie. Il y a là un espace qui nous libère un peu, et nous permet d’orienter nos yeux vers le haut pour chercher comment notre vie est différente et libérée par notre relation à « notre père, celui qui est dans les cieux« .

Mais je remarque ici que, si tous les hommes peuvent avoir les yeux levés vers les disciples, qui ne se cachent pas plus qu’une ville établie sur une montagne, pour en recevoir la lumière qui leur rend la vie possible, les disciples à leur tour ont les yeux levés, pour chercher leur père « qui est dans les cieux« , à la lumière sans doute de la parole que leur délivre leur maître Jésus.

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